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LE PÈRE PRODIGUE

Vers le milieu du mois de juillet de l'année 1838 une de cps voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords, cheminait, rue de l'Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale.

Dans le nombre de ces Parisiens accusés d'être si spirituels, il s'en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu elles seront favorablement impressionnées à l'aspect d'un bonnet à poil et par le harnais militaire.

La physionomie de ce capitaine appartenant à la deuxième légion respirait un contenement de lui-même qui faisait resplendir son teint rougeaud et sa ligure passablementjoufllue. A celte auréole que la richesse acquise dans le conimertp met au front .les boutiquiers retirés, on deviiiait l'un des élus de Pari.-:, au moins ancien adjoint de son arrnndissument. Aussi, croyez que le ru'ian de la légion -d'Honneur ne manquait pas sur la poitrine, crànemeu' bombée k la prussienne. Campé fièrement dans le coin du milor 1, cet homme décoré laissait errer son regard sur les passans qui souvent, à Paris, recueillent ainsi d'agréables sourires adressés à de beaux yeux absens.

Le milord arrêta dans la partie de la rue comprise entre la rue de Bellechasse et la me de Bourgogne, à la porte d'une grande maison nouvellement bâtie sur une portion de la cour d'un vieil hôtel à jardin. On avait respecté l'hôtel qui demeurait dans sa forme primitive au fond de la cour diminuée de moitié.

A la manière seulement dont le capitaine accepta les services du cocher pour descendre du milord, on eût reconnu le quinquagénaire. Il y a des gestes dont la franche lourdeur a toute l'indiscrétion d'un acte de naissance. Le capitaine remit son gant jaune à sa main droite, et, sans rien demander au concierge, se dirigea vers le perron du rez-de-chaussée de riiôlel d'Uin air qui disait : « Elle est à moi ! » Les portiers de Paris ont le coup-d'œil savant, ils n'arrêtent point les gens décorés, vêrus dt bleu, à démarche pesante. Enfin ils connaissent les riches.

Ce rez- ie-chaussée était occupé tout entier par monsieur le baron Ilulot d'Ervy, commissaire ordonnateur sou^ la République, ancien intendant-général d'armée, et alcrs directeur d'une des plus impoitanles administrations du Ministère de la Guerre, Conseiller d'État , grand-officier de la Légiond'Houneur, etc , etc.

Ce baron Hulot s'était nommé lui-même d'Ervy, lieu de sa

DE BÂLZÂ.C.

naissance, pour se distinguer de son frère, le célèbre général Hulot, colonel des grenadiers de la garde impériale, que l'Empereur avait créé comte de Forzheim, après la campagne de 1809. Le frère aîné, le comte, chargé de prendre soin de son frère cadet, l'avait, par prudence paternelle, placé dans radroinisiralion militaire où, grâce à leurs doubles services, le baron obtint et mérita la faveur de Napoléon. Dès 1807, le baron Hulot était intendant-général des armées, en Espagne.

Après avoir sonné, le capitaine bourgeois fit de grands efforts pour remettre en place son habit, qui s'était autant retroussé par derrière que par devant, poussé par l'action d'un ventre piriforme. Admis aussitôt qu'un domestique en livrée l'eut aperçu, cet homme important et imposant suivit le domestique, qui dit en ouvrant la porte du salon : — Monsieur Crevel :

En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure de celui qui le portait, une grande femme blonde, trèsbien conservée, parut avoir reçu comme une commotion électrique et se leva.

— Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette, dit-elle vivement à sa fille qui brodait à quelques pas d'elle.

Après avoir gracieusement salué le capitaine, mademoiselle Hortense Hulot sortit par une porte-fenêtre, en emmenant avec elle une vieille fille sèche qui paraissait plus âgée que la baronne, quoiqu'elle eût cinq ans de moins.

— Il s'agit de ton mariage, dit la cousine Bette à l'oreille de sa petite cousine Hortense sans paraître offensée de la façon dont la baronne s'y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque rien.

La mise de cett& cousine eût au besoin expliqué ce sansgêne.

Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de Corinthe, dont la coupe et les liserés dataient de la Restauration, une collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de paille cousue fi coques de satin bleu bordées de paille comme on en voit aux revendeuses de la halle. A l'aspect de souliers en peau de chèvre dont la façon annonçait un cordonnier du dernier ordre, un étranger aurait hésité à saluer la cousine Bette comme une parente de la maison, car elle ressemblait lout-à-fait à une couturière en journée. Néanmoins la vieille fille ne sortit pas sans faire un petit salut alTectucux à monsieur Crevel, auquel ce personnage répondit par un signe d'intelligence.

— "\'ous viendrez demain, n'est-ce pas, mademoiselle Fischer? dit-il.

— Vous n'avez pas de monde? demanda la cousine Belle.

— Mes enfans et vous, voiià tout, répliqua le visiteur.

— Bien, réponJit-elIe, alors comptez sur moi.

— Me voici, madame, à vos ordres, dit le capitaine de la milice bourgeoise en saluant de nouveau la baronne Hulot.

Et il jeta sur madame Hulot un regard comme Tartufe en jette à Elmire, quand un acteur de province croit nécessaire de marquer les intentions de ce rôle.

— Si vous voulez me suivre par ici, monsieur, nous serons beaucoup mieux que dans ce salon pour causer d'affaires, dit madame Hulot en désignant une pièce voisine qui, dans l'ordonnance de l'appartement, formait un salon de jeu.

Celte pièce n'était séparée que par une légère cloison du boudoir dont la croisée donnait sur le jardin, et madame Hulot laissa monsieur Crevel seul pendant un moment, car elle jugea nécessaire de fermer la croisée et la porte du boudoir, afin que personne ne put y venir écouter. Elle eut même la précaution de fermer également la porte-fenêtre du grand salon, en souriant ;i sa fille et à sa cousine qu'elle vit établies dans un vieux kiosque au fond du jardin. Elle revint en laissant ouverte la porte du salon de jeu, afin d'entendre ouvrir celle du grand salon, si quelqu'un y entrait. En allant et venant ainsi, la baronne, n'étant observée par personne, laissait dire à sa physionomie toute sa pensée ; et qui l'aurait vue, cfttété presque épouvanté de son agitation. Mais en revenant de la porte d'entrée du grand salon au salon de jeu, sa figure se voila sous cette réserve impénétrable que toutes les ■•

femmes, même les plus franches, semblent avoir à comman dément.

Pendant ces préparatifs au moins singuliers, le garde national examinait l'ameublement du salon où il se trouvait. En voyant les rideaux de soie, anciennement rouges et déteints en violet par l'action du soleil, limés sur les plis par un long usage, un tapis d'où les couleurs avaient disparu, des meubles dédorés et dont la soie marbrée de taches était usée par bandes, des expressions de dédain, de contentement et d'espérance se succédèrent naïvement sur la plate figure du commerçant parvenu. Il se regardait dans la glace, par-dessus une vieille pendule-Empire, en se passant lui-même en revue' quand le froufrou de la robe de soie lui annonça la baronne. Et il se remit aussitôt en position.

Après s'être jelé sur un petit canapé, qui certes avait été fort beau vers 1809, la baronne indiquant à Crevel un fauteuil dont les bras étaient terminés par des lêtes de sphynx bronzées dont la peinture s'en allait par écailles en laissant voir le bois par places, lui fit signe de s'asseoir.

— Ces précautions que vous prenez , madame, seraient d'un charmant augure pour un...

— Un amant, répliqua-t-elle en interrompant le garde national.

— Le mot est faible, dit il en plaçant sa main droite sur son cœur et roulant des yeux qui font presque toujours rire une femme quand elle leur voit froidement une pareille expression... Amant! amant ! dites ensorcelé !

— - Écoutez, monsieur Crevel, reprit la baronne trop sérieuse pour pouvoir rire, vous avez cinquante ans, c'est dix ans de moins que monsieur Hulot, je le sais ; mais, à mon âge, les folies d'une femme doivent être justifiées par la beauté, par la jeunesse, par la célébrité, par le mérite, par quelques-unes des splendeurs qui nous éblouissent au point de nous faire tout oublier, même notre âge. Si vous avez cinquante mille livres de rentes, votre âge contrebalance bien votre fortune ; ainsi de tout ce qu'une femme exige, vous n «» possédez rien...

— Et l'amour? dit le garde national en se levant et s'avançant, un amour qui...

— Non, monsieur, de l'entêlement ! dit la baronne en l'interrompant pour en finir avec cette ridiculité.

— Oui, de l'entêtement et de l'amour, reprit-il, mais aussi quelque chose de mieux, des droits...

— Des droits? s'écria madame Hulot qui devint sublime de mépris, de défi, d'indignation. Mais, reprit-elle, sur ce ton, nous ne finirons jamais, et je ne vous ai pas demandé de vbrir ici pour causer de ce qui vous en a fait bannir malgré l'alliance de nos deux familles...

— ,Te l'ai cru...

— Encore! reprit-elle. Ne voyez-vous pas, monsieur, â la manière leste et dégagée dont je parle d'amant, d'amour, de tout ce qu'il y a de plus scabreux pour une femme, que je suis parfaitement sûre de rester vertueuse? Je ne crains rien, pas même d'êlre soupçonnée on m'enfermant avec vous. Estce là la (conduite d'une femme faible? Vous savez bien pourquoi je vous ai prié devenir!...

— Non, madame, répliqua Crevel en prenant un air froid. Il se pinça les lèvres et se remit en position.

— Elrbien ! je serai brève pour abréger notre mutuel supplice, dit la baronne Hulot en regardant Crevel.

Crevel fit un salut ironique dans lequel un homme du métier eût reconnu les grâces d'un ancien commis-voyageur.

— Notre fils a épousé votre fille...

— Et si c'était à refaire!... dit Crevel.

— Ce mariage ne se ferait pas, répondit vivement la baronne, je m'en doute. Néanmoins, vous n'avez pas à vous plaindre. Mon fils est non-seulement un des premiers avocats de Paris, mais encore le voici député depuis un an, et son début à la chambre est assez éclatant pour faire supposer qu'avant peu de temps il sera ministre. Victorin a été nommé deux fois rapporteur de lois importantes, et il pourrait déjà devenir, s'il le voulait, avocat-général à la Cour de Cassation. Si donc vous me donnez à entendre que vous avez un gendre sans fortune.,.

LES PAUENS PAUVRES.

— Dn gendre que je suis obligé de soutenir... reprit Cre vi'l, ce qui me seniitle pis, madame. Des cinq cent mille francs constitués en dot .'i ma lille, deux ceiiis ont passé, Dieu sait à quoi !... ;i payer les dettes de monsieur voire tils, h meubler itiiroho/nmnient sa maison, une maison de ciini c^'nt mille francs ipii rapporte ù peine <|ulnze mille francs, puisqu'il eu O'Uupe la plus belle partie, et sur laqueile il re doit deux cent soixante mille francs"... Le produit couvre à peine les inlércis de la dette. Celte année, je donne A ma tille une vin^iîiaine de mille francs pour qu'elle puisse nouer les deux bouts. Et mon gendre, qui gagnait trente mille francs au Palais, disait-on, va négliger le Palais pour la Chambre...

— Ceci, monsieur Crevel, est encore un liors-d'œuvre, et nous éloigne du sujet. Mais, pour en linir là-dessus, si mon lils devient ministre, s'il vous fait nommer ollicier de la Légion d'Honneur, et conseiller de Préfecture à Paris, pour un ancien parfumeur, vous n'aurez pas h vous plaindre?...

— Ah ! nous y voici, madame. Je suis un épicier, un boutiquier, un ancien débitant de pâte d'amande, d'eau de Portugal, d'huile céphalique, on doit me trouver bien honoré d'avoir marié ma tille unique au fils de monsieur le baron Hulot d'Ervy, ma filie sera baronne. C'est Régence, c'est Louis XV, CEil-de-r!(onf ! c'est très bien... J'aime Célestine comme on aime \iv.<' f.-lie uniciue, je l'aime tant que, pour ne lui donner ni frère ni so ur, j'ai accepté tous les inconvénicns du veuvage ^ Paris (et dans !a force de l'âge, madame!;, ni.iis .-^^acb z bien i|ue, malgré «-et amour insensé pour ma tille, je n'entamerai pas ma fortune pour votre tils dont les dépenses ne me paraissent pas claires, à moi, ancien négociant...

— Monsieur, vous voyez en ce moment même au Ministère du Commerce, monsieur Popinot, un ancien droguiste de la rue des Lombards.

— Mon ami, madame!... dit le parfumeur retiré; car moi, Céleslin Crevel, ancien premier commis du père César Birotteau, j'ai acheté le fond duilit Birotteau, beau-père de Popinot, lequel Popinot était simple commis dans cet établissement, et c'est lui qui me le rappelle, car il n'est pas fier (c'est une justice à lui rendre) avec les gens bien posés et qui possèdent soixante mille francs de rente.

— Eh bien! monsieur, les idées que vous qualifi.z par le mot Piégeiice ne sont donc plus de mise ù une époque où l'on accepte les hommes pour leur valeur personnelle? et c'est ce que vous avez fait en mariant votre fille à mon lils...

— Vous ne savez pas comment s'est conclu ce mariage... s'écria Crevel. Ah ! mauiite vie de girçon! Sans mes .léportempus, ma Célestine serait aujoura'hui la vicomtesse Popinot!

— Mais, encore une fois, ne récrimiiions pas sur des faits accomplis, reprit énergiquement la baronne. Parlons du sujet ■ de plainte que me donne votre étrange conduite. Ma fille Hortense a pu se marier, le mariage dépendait entièrement de vous, j'ai cru à des sentiniens généivux chez vou's, j'ai pensé que vous auriez rendu justice à une femme qui n'a jamais eu dans 1p cœur d'autre image que celle de son mari, que vous auriez reconnu la nécessité pour elle de ne pas recevoir un 1 homme capable de la compromettre, et que vous vous seriez / empressé, par honneur pour la famille à laquelle vous v,>i;s t}tes allié, de favoriser l'étabiisseuientd'Hortense avec monsieur le conseiller Lebas... Et vous, monsieur, vou^ avez fait manquer ce mariage...

— Madame, répondit l'ancien parfumeur, j'ai agi en honnête homme. On est venu rne di mander si les deux cent mille francs de dot attribués à mademoiselle Honense seraient payés. J'ai répondu textuellement ceci : « —Je ne le garantirais pas. Mon gendre, à qui la famille Hulot a constitué celte somnie en dct, avait des dettes, et je crois que si monsieur Hulot d'Ervy mourait demain, sa veuve serait sans pain. i> Voilà, belle dame.

— Auri<z-vons,tenu ce langage, monsieur, dem.inda madame Hu'ot en regardant fixe«;enl Crevel, si pour voi'.s j'eus- | se mat^qué à mes devoirs?... |

— Je n'aurais pas eu le droit de le di^c, chère Adeline ! s'écria ce singulifr amant en courant la ptrole .'i la baionne, ; car vous trouveriez ladot dans mon portefeuille... !

Et joignant la preuve à la parole, le gros Crevel mil un genou en terre et baisa la main de madame Hulot, en la voyant plongée par ces paroles dans une muette horreur (|u'il prit pour de l'hésitation.

— Acheter le bonheur de ma fille au prix de Oh ! levez-vous, monsieur, ou je sonne.

L'ancien parfumeur se releva très difficilement. Celte circonstance le rendit si furieux, qu'il se remit en position. Pre-jque tous les hommes all'ectinrini'iil une' posture par laquelle ils croient faire ressortir tous les avantages dont les a doués la nature. Cette attitude, chez Crevel, consisiait à se croiser les bras à la Napoléon, en mettant sa tète de trois quarts, et jetant son regard comme le pcinirele lui faisait lancer dans son portrait, c'est-à-dire à l'horizon.

— Conserver, dit-il avec une fureur bien jouée, conserver sa foi à un libert...

— A un mari, monsieur, qui en est digne, reprit madame Hulot eu interrompant Crevel pour ne pas lui laisser prononcer un mot ([u'elle ne voulait pas entendre.

— Tenez, madame, vous m'avez écrit de venir, vous voulez savoir les raisons de ma conduite, vous me poussez à bout avec vos airs d'impératrice, avec votre dédain, et votre... mépris ! Ne dirait-on pas que je suis un nègre? Je vous le répèle, croyez moi ! j'ai le droit de vous... de vous faire la cour... car... Mais, non, je vous aime assez pour me taire...

— Parlez, monsieur, j'ai dans quelques jours quarantehuit ans, je ne suis pas sottement prude, je puis tout écouter...

— Voyons , me donnez-vous votre parole d'honnête femme, car vous èies, malheureusement pour moi, une honnête femme, de ne jamais me nommer, de ne pas dire que je vous livre ce secret?...

— Si c'est la condition de la révélation, je jure de ne rien dire à personne, pas même à mon mari, de qui j'aurai su les énormités que vous allez me confier.

— Je le crois bien, car il ne s'agit que de vous et de lui... Madame Hulot pâlit.

— Ah! si vous aimez encore Hulot, vous allez soufl'riri Voulez-vous que je me taise ?...

— Parlez, monsieur, car il s'agit, selon vous, de justifier à mes yeux les étranges déclarations que vous m'avez faites, et votre persistance à tourmenter une femme de mon âge, qui voulrait marier sa fille et puis... mourir en paix !...

^ Vous le voyez, vous êtes malheureuse. .

— Moi, monsieur?

— Oui, belle et noble créature ! s'écria Crevel, tu n'as que trop souffert. .

— IMonsieur, taisez-vous et sortez ! ou parlez-moi convenablement.

— Savez-vous, madame, comment le sieur Hulot et moi, nous nous sommes connus ?... chez nos maîtresses, madame.

— Oh ! monsieur...

— Chez nos maîtresses, madame, répéta Crevel d'un ton mélodran.atitiue, et en rompant sa position pour faire un geste de la main droite.

— Eh bien ! après, monsieur?... dit tranqui lemen! la baronue au gr^nd ebabis^ement de Crevel.

Les séducteurs à psiili motifs ne comprennent jamais les grandes âmes.

— Moi, veuf depuis cinq ans, reprit Crevel en parlant comme un hûiiime qui va raconti r une histoire, ne voulant pas me reniari. r, dans rinlérêtdc li!.'» lille (juc j'idolâtre, ne voulant pas non [jIus avoir d'accointances chez moi, (juoique j'eusse alors une très jolie dame de comptoir, j'ai mis, comme on dit, dans ses meubles une iselite ouviiè.''e de quinze ans, d'une beauté miraculeuse et de^ui, je l'avoue, je devins amoureux à en perdre la tête. Aussi, luadame, ai-je prié ma propre tante, que j'ai fait venir de mon pays ( la sœur de ma un re ! ) de vivre avec cette ciiarmanteciéalure et de la surveiller pour qu'elle ivstùt au.sbi sagi; (jue pos-ible dans cette siluaiion, corauKnidirc?...(,-.';ocno.so. . non, illicite !... La peti:e, dont 1.1 vocation pour la musi;|ue était visible, a tu des maîtres, ellearcçu lie réduciition (il fallait bien 1 occuper !). Et d'ailleurs, je voulais être à la fois son père, son bienfaiteur, et là-

DE BALZAC

clions le mot, son amant ; faire d'une pierre deux coups, une bonne action et une bonne amie. J'ai été beureux cinq ans. La petite a l'une de ces voix (jui sont la fortune d'un ths'àtre, et ji- !}e peux la (|ualiticr autiemcnt qu'en disant que c'est Duprez en jupon. Elle m'a coûté deux mille francs par an, i!ni.|ucmeni pour lui douDPr son talent de caiilalrice. Elle m'a rendu foi; de la musique, j'ai tu pour elle et pour ma fille une lof;e aux Italiens. J'y allais a'ternativcmeut un jour avec Cék'siine, un jour avec Joséplia...

— Comment, r-tie illustre cantatrice?...

— Oui, madame, reprit Crevel avec orgueil, cette fameuse Josépha me doit tout... Enfin, quan 1 la petite eut vingt ans, en iSôi, croyani l'avoir adacbée ù moi posr toujours, et devenu trrs-faible avec elle, je voulus lui donner queUjues distractions, je lui laissai voir une jolie petite actrice, Jenny Cadine, dont la destinée avait quelque similitude avec lasienne. Cetie actrice devait aussi tout à un protecteur, qui l'avait élevée ù l'épinette. Ce proleiteur était le baron Ilulot...

— Je le sais, monsieur,' dit la baronne d'une voix calme et sans la moindre alic.ratiou.

— Ah: bail! s'écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais savez-vous que votre monstre d'homme protège Jenny Cadine, à compler de l'âge de treize ans?

— Eli bien ! monsieur, après? dit la baronne.

— Comme Jenny Cadine, reprit l'ancien uégociaiil, en avait vingt, ainsi que Josépha, losqu'elles se sont connues, le baron jouait le rùle de Louis XV vis-à-vis de mademoiselle de Romans, dès 1826, et vous aviez alors douze ans de moins...

— Monsieur, j'ai eu des raisons pour laisser à monsieur Hulot sa liberté.

— Ce mensonge-là, madame, suffira sans doute à effacer tous les péchés que vous avez commis, et vous ouvrira la porte du paradis, répliqua Crevel d'un air fin qui fit rougir la baronne. Dites cola, femme sublime et adorée, à d'autres; mais pas au père Civvel, qui, sachez-le bien, a Irop souvent banqueté dans des parties carrées avec voire scélérat de mari, pour ne pas savoir tout r e <|ue vous valez ! Il s'adressait parfois des reproches, enlre deux vins, en me détaillant vos perfections. Oh ! je vous connais bien : vous êtes un ange. Entre une jeune fille de vingt ans et vous, un libertin hésiterait, moi je n'hésite pas.

— Monsieur!...

— Bien, je m'arrête... Mais apprenez,, sainte et digne femme, que les maris, une fois gris, racontent bien des choses de leurs épouses chez leurs maîtresses.

Des larmes de pudeur, qui roulèrent entre les beaux cils de madame Hulot, arrêtèrent net le garde national et il ne pensa plus £i se remeltre en position.

— Je rcp.ends, dit-il. Nous nous sommes liés, le baron et moi, lar nos coquines. Le baron, comme tous les gens vicieux, est tré.s-aimablf, et viaiment bon enfatil. Oli îm'a-t-il p'u, ce drô!e-là ! Non, il avait des inveiilions... enfin laissonslùccs souvenirs... Nous sommes devenus comme deux frères... Le scélérat, loul-à-fait Bégence, essayait bien de me dépraver, de me prêcher le saint simonisme en fait de femmes, de me donner des idées de grand seigneur, de jus!e-au-(0;ps bleu; mais, voyez-vous, j'atmiiis maVelite à l'épouser, si je n'avais pas craint d'avoirdes enfans. Entre deux vieux pnpas, amis comme... comme nous l'clions, comment voulez-vous que nous n'ayons pas pensé à marier nos enfans ? Trois mois après le mariage de scn fils avec ma Célestine, Hulot, f je ne sais pas comment je pronoice son nom, rinnime ! car il nous a trompés tous les deux, madame !... ) ch bien ! rinfàme m'a souillé ma petite Josépha. Ce scélérat se savait supplanté par jin jeune Consciller-d'Elat et par un artiste ( excusez du peu !) dans le cœur de Jenny Cadine, dont les suciès élaiciU de plus en plus esOro^ffans, et il m'a pris ma pauvre pelite maîtresse, un amour de fcm;i:e ; mais vous l'avez vue assurcm.nt aux Italiens où il l'a f.ài entrer par sop crédit. Votre homme n'est pa= aussi sage que p oi, qui suis rég'é comme un papier de mufi(iue , (il avait été déjà pas n al entamé par Jinuy Cadine qui lui coulait bien prcs de îrciile mille francs par an). Eh bien ! sachez-le, il achève de se ruiner pour Josépha. Josépha, madame, est juive, elle se nomme Mirah (c'est

l'anagramme de Hiram), un chiflre Israélite pour pouvoir la reconnaîire, car c'est une enfant abandonnée en Allemagne ( le^ recher'hes que j'ai faites prouvent qu'elle est la fille naturelle d'un riche banquier juif'j. Le théâtre, et surloul les instructions i;ue Jenny Cadine. madame Sc'ioniz, Malaga, Carahire ont données sur la manière de traiter les vieillards, à celle peliie que je tenais dans une voie honnête et peu coûteuse, on! développé chez elle l'instinct des premiers Hébreux pour l'cr et les bijoux, pour le Veau d'or! La cauiatricc célèbre, devenue âpre à la curée, veut être riche, irès-riche. Aussi ne dissipe-t-elle rien de ce (ju'on dissipe pour elle. E:le s'est essayée sur le sieur Hulot, qu'elle a plumé net, oh ! plumé, ce qui s'appelle rasé! Ce malheureux, après avoir lutté ccnire un des Relier et le marquis d'Esgrignon, fous tous deux d^ Josépha, sans compter les idolâtres inconnus, vase la voir enlever par ce duc si puissamment riche qui protège les arts. Comment l'appelez-vous?... un nain?... ah ! le duc. d'Hérouville. Ce grand seigneur a la prétention d'avoir à Ici seul Joséplia, tout le monde courtisanesque en parle, et le baron n'en sait rien; car il en est au Ircizièiie arrondissement comme dans tous les autres : l'amant est, comme les maris, le dernier instruit. Comprenez-vous mes droits, maintenant? Votre époux, belle dame, m'a privé démon bonheur, de la seule joie que j'ai eue depuis mon veuvage. Oui, si je n'avais pas eu le malheur de reni;oiitrcr ce vieux roquentin, je posséderais encore Josépha; car, moi, voyez -vous, je ne l'aurais jamais mise au Ibéàlre, elle serait restée obscure, sage, et à moi. Oh 1 si vous l'aviez vue, il y a huil ans : Biince et nerveuse, le teint doré d'une Andalouse, comme on dit, les cheveux noirs et luisans comme du satin, un oeil à longs cils bruns qui jetait des éclairs, une dislinclion de duchesse dans les gestes, la modestie de la pauvrclé, de la grâce honnête, de la gentillesse comme une biche sauvage. Par la faute du sieur Hulot, ces i:harmes, celte pureté, tout est devenu piège à loup, chatière à pièces de cent sous. La petite est la reine des impures, comme on dit. Enfin elle blague, aujourd'hui, . elle qui ne connaissait rien de rien, pas même ce mot-là !

En ce moment, l'ancien parfumeur s'essuya les yeux où roulaient quelques larmes. La sincérité de cette douleur agit sur madame Hulot qui sortit de la rêverie oU elle était tombée.

— Eh bien ! madame, est-ce à cinquante-deux ans qu'on retrouve un pareil trésor? A cet âge, l'amour coùîe trente mille francs paran, j'en ai su le chiffre par votre mari, et moi, j'aime trop Célestine pour la ruiuer. Quand je vous ai vue, à la première soirée que vous nous avez donnée, je n'ai pas compris que ce scélérat de Hulot entretint une Jenny Cadine... Vous aviez l'air d'une impératrice. Vous n'avez pas trente ans, madame, reprit-il, vous me paraissez jeune, vous êles belle. Ma parole d'honneur, ce jour-là j'ai été louché a fond , je me disais : " Si je n'avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse sa feiume, elle m'irait comme un gant. « (Ah! pardon! c'est un mol de mon ancien é(at. Le parfumeur revient de temps en temps, c'est ce {|ui m'empêche d'aspirer à la dépulation). Aussi, lorsque j'ai clé i lâchement trompé parle baron, car entre vieux drù- Ic; comme nous, les maîtresses de nos amis devraient êlre sacrées, me suis-jc juré de lui prendre sa femme. C'est justice. Le baron n'aurait rien à dire, et l'iiiipunilé nous est acquise. Vous m'avez mis à la porte comme un chien galeux aux premiers mois que jo vous ai touchés de l'état de mon cœur; vous avez rcdoubié par-là mon amour, mon entêtement, si vous voulez, et vous serez à moi.

— Et comment?

— Je ne sais pqs, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un imbéciie lîe parfumeur (relire!) qui n'a (|u"une idée en té:e, est plus fort qu'un homme d'esprit qui en a des rei'liers... Je su:s locqué 'd vous, ct vous êtes ma vengeance, c'est comme si j'aimais daux fols ! Je vous parle à cœur ouvert, en liomme résolu, de mêir.e que vous me diic,? : « Je neserai pas à vous, .i Je cause froidement avec vous. Enfin, conime on di", je joue caries sur !a!.''e... Vous sciez à moi, dans un trmps doiin^... Oli ! vous auriez cinquanic ans, vous seriez encoic ma mai- Iressc. Et ce sera, car moi j'attends tout de votre mari.

LES PARENS PAUVRES

Madame Ilulot jpta sur ce bourgeois calculateur un regard si lixe de ts'rrcur, (lu'il la crut devenue folle, et il s'arrêta.

— Vous l'avez voulu, vous m'avez couvert de voire mépris, vous m'avez délié, j'ai paiié! dit il en éprouvant le besoin de justifier la sauvagerie de ses dernières paroles.

— Oh ! ma fille, ma fille! s'éeria la baronne d'une voix de niouranfe. «

— Ah ! je ne connais i)lus ri'^n ! reprit Crevel. Le jour où Josfplui m'a été prise, j't tais comme une ligresse a ([ui l'on a enlevé ses petits... Enfin, j'étais comme je vous vois en ce moment. Voire fille ! c'est, pour moi, le moyen de vous obtenir. Oui, j'ai fait manquer le mariage de voire tille !... et vous ne la marierez point sans mon secours ! Quelque belle que soit mademoiselle Ilorlense, il lui faut une dot...

— Hélas ! oui ! dit la baroiiiic en s'essuyant les yeux.

— E!) bien I essayez de demander dix mille francs aubaron, reprit Crevel qui se remit en position.

Il attendit pendant un moment, comaie un acteur qui marque un temps.

— S'il les avait, il les donnerait à celle qui remplacera Josépha ! dit-il en forçant son médium. Dans la voie où il est, s'arrête-t on ? Il aime dabord trop les femmes ! ( Il y a en tout un juste-milieu, comme a dit notre Roi.) Et puis la vanité s'en mêle! C'est un bel homme ! Il vous mettra tous sur la paille pour son plaisir. Vous c"-'.es déjà d'ailleurs sur le chemin de l'hôpital. Tenez, depuis que je n'ai mis les pieds chez vous, vous n'avez pas pu renouveler le meuble de votre salon. Le mot GÊ.\E est vomi par toutes les lézardes de ces étoffes. Quel est le gendre qui ne sortira pas épouvanlé des preuves mal déguisées de la plus horrible des Viiisères, relie des gens comme il faut? J'ai été boutiquier, je m'y connais : il n'y a rien de tel que le coup-d'œil du marchand do Paris pour savoir découvrir la richesse réelle et la richesse apparente... Vous êtes sans le sou, dit-il k voix basse. Gela se voit en tout, même sur l'habit de votre domesli(iue. Voulez-vous que je vous rcvèls d'affreux mystères qui vous sont cachés?...

— Monsieur, dit madame Hulotqui pleurait à mouiller son mouchoir, assez ! assez !

— Eh bien ! mon gendre donne de l'arg.Mit à son père, et voilà ce que je voulais vous dire, en débutant, sur le train de votre fils. Mais je veille aux intérêts de ma fille... soyez tranquille.

— Oh! marier ma fille et mourir!... dit la malheureuse femme qui perdit la tête.

— Eh bien ! en voici le moyen ! reprit Crevel.

Madame Hulot regarda Crevel avec un air d'espérance qui changea si rapidement sa physionomie, que ce seul mouvement" aurait dû attendrir Crevel et lui faire abandonner son projet ridicule.

— : Vous serez belle encore dix ans, reprit Crevel en position, ayez des bontés pour moi, et mademoiselle Hortense est mariée. Hulot m'a doniié le droit, comme je vous disais, de poser le marché, tout crûment, et il ne se f:ii;hera pas. Depuis trois ans, j'ai fait valoir mes capitaux, car mes fredaines ont été restreintes. J'ai trois cent mille francs de gain en dehors de ma fortune, ils sont à vous...

— Sortez, monsieur, dit madame Hulot, sortez, et ne reparaissez jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m'avez mise de savoir le secret de votre lâche conduite dans l'affaire du mariage projeté pour Hortense... Oui, lâche... reprit-elle à un geste de Crevel. Comment faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre fille, suc une belle et innocente créature?... Sans cette nécessilp qui poigiiait mon cœur de mère, vous ne m'auriez jamais reparlé, vous ne seriez plus rentré chez moi. Trente-deux ans d'honneur, de loyauté de femme

péi iront pas sous les coups de monsieur Crevel...

ien parfumeur, successeur de César Birotleau, à la ; r.ises, rue Saisit-Honoré, dit railleusement Crevel, au maire, capitaine de la garde nationale, che- . .,!:>:, ... . , i cgion-d'Honneur, absolumeru comme mon prédécesseur...

— Monsieur, reprit la baronne, monsieur Hulot, après vingt ans de constance, a pu se lasser de sa femme, ceci ne regarde que moi ; mais vous voyez, monsieur, qu'il a mis bien du

mystère à ses inndélit(<s, car j'ignorais qu'il vous eût succédé dans le cœur de mademoiselle Joséiiha...

— Oh! s'écria Crevel, à prix d'or, madame... Cette lauvetle luicoù:c plus de cent mille francs depuis deux ans. Ah! ah! vous n'êtes pas au bout...

— Trêve à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas pour vous au bonheur qu'une mère éi)rouve à pouvoir embrasser ses enfents, sans se sentir un remords au cœur, .'i se voirrespi'ctée, aimée par sa famille, et je rendrai mon âme à Dieu sans souillure. .

— Amen ! dit Crevel avec retle amertume diabolique qui se répan J sur la figure des gf ns à prétention quand ils ont échoué de nouveau dans de pareilles entreprises. Vous ne connaissez pas la misère à son dernier période, la honte... le déshonneur... J'ai tenté de vous éclairer, je voulais vous sauver, vous etvotre fille!... eh bien ! vous épellerez la parabole modernedu père prodigue, depuis la première jus(iu'à la dernière lettre. Vos larmes et votre fierté me touchent, car voir pleurer une femme qu'on aime, c'est affreux !... dit Crevel en*'asseyant. Tout ce que je puis vous promettre, chère Adeline, c'est de ne rien faire contre vous, nî contre votre mari ; mais n'envoyez jamais aux rensei^inemens chez moi! Voilà tout!

— Que faire, donc ? s'écria madame Hulot.

Ju,squc-là, la baionne avait soutenu courageusement les triples tortures que cette explication imposait à son coeur, car elle souffrait comme f^imme, comme mère et comme épouse. En effet, tant que le beau-iière de soi! fils s'était montré rogue et agressi»", elle avait trouvé de la force dans la résistance qu'elle opposait à la brutalité du boutiquier; mais la bonhomie qu'il' manifestait au milieu de son exaspération d'amant rebuté, de bMu garde iiational humilié, délendit ses fibres montées à se briser ; elle se tordit Us mains, elle fondit en larmes, et elle était dans un tel état d'abattement s'upide, qu'elle se laissa baiser les mains par Crevel à genoux.

— Mon Dieu! que d-venir? reprit-elle en s'essuyant les yeux. Unj mère peut-elle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux? Quel sera le sort d'une si magnifique créature, aussi forte de sa vie chaste auprès de sa mère, que de sa nature privilégiée! Par certains jours, elle se promène dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi; je la trouve avec des larmes dans les yeux...

— Elle a vingt-un aï.s, dit Crevel.

— Faut-il la mettre au couvent? demanda la baronne; car dans de pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature, et les filles les plus pieusement élevées perdent la tête ! . .. Mais levez-vous donc, monsieur, ne voyez-vous pas que, maintenant, tout est fini entre nous, que vous me faites horr.-ur, que vous avez renversé la dernière espérance d'une mère!...

— Et si je la relevais?... dit-il.

Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante i|ui le toucha; mais il refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce mot: Fous me faites horreur l h^\exi\x est toujours un peu trop tout d'une pièce, elle ignore les nuances, et les tempéramens à l'aida desquels on louvoyé dans une fausse position.

— On ne marie pas aujourd'hui, sans dot, une fille aussi belle que l'est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris ; c'est comme un cheval de luxe qui veut des soins trop coûteux pour avoir beaucoup d'acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille femme au bras ? tout le monde vous regardera, vous suivra, désirera votre é|.ouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne veulent pai avoir des amans à tuer; car, après tout, on n'en tue jamais qu'un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier votre fille que de trois nvanières: par monsecours, vous ii'.n voulez pas! et ti'uii En trouvant un vieiliaid de soixunfans, très riche, sans enf-i.ns, et qui voudrait en aveir, c'esù difBcile, mais cela se rencontre. Il y a tant de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, pourquoi n'en rencontreraiton pas un qui ferait la même bêtise légitimement?... Si je n'avais pas ma Célestine et nos deux petits enfans, j'épouserais

DE Bâ.LZ^C.

IIorteDoe. Et de <leux! La dernière manière est la plus facile. ..

Madame Hulot leva la tête, et regarda Tancieii parfumeur avec anxiélé.

— Paris est une ville où tous lés gens d'cnorgic qui pous-. sent tonimo des sauvageons sur le (ei riioire français, se iJonneiit lendez-vous. et il y grouille bien lies lalens, sans feu ni lieu, d. s courages capables de tout, même dii faire foriune... Eli bien! ces gârçons-là... (Votre serviteur en était dans son temps, et il en a connu !... Qu'avait du Tilk t? Qu'avait Popinot, il y a vin^itans?... ils pataugeaient tous les deux dans la boutique du papa Birotteau, sans autie capital que l'envie de parvenir, qui selon moi, vaut le plus beau capital!... On mange des capitaux, et l'on ne se mange pas le moral!... Qu"avais-je, moi'? l'envie de parvenir, du courage. Du Trilet est l'égal aujourd'hui des plus grands personnages. Le petit Popinol, J^- jilus riche droguiste de la rue des Lombards, est devenu député, le voilù ministre...) Eh bien! l'un de ces con</()//;>/T(, comme on dit, delà commandite, de la- plume ou de la brosse, est le seul être, à P.iris, capable d'épouser une belle lille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage. Monsieur Popinol a cpou-c mademoiselle Birotteau sans espérer un liard de dot. Ces gens-là sont fuus! ils croient ù l'amour, commeils croient à leur fortune et à leurs facultés !. . Cherchez nu homme d'énergie qui devienne amoureux de votre fille et il l'épousera s;:ns regarder le présent. Vous m'avouerez que, pour un ennemi, je ne manque pas de générosité, car ce conseil est contre moi. .

— Ah! mon.'iieur Crevel. si vous vouliez être mon ami, quittez vos idées ridicules !...

— Piidieules? madame, iie vous démolissez pas ainsi, regardez vcus... Je vous aime et vous viendrez îi moi... Je veux dire un jour à Ilulot : « Tu m'as pris Josépha. j'ai la femme !... " C'est la vieille loi du talion ! Et je poursuivrai l'accomplissement de mon projet, à moins que vous ne deveniez excessivement laide. Je réussirai, voici pour(|uoi, dit-il en se mettant en i>osition et regardant madame Ilulot.

— Vous ne rencontrerez ni un vieillarJ, ni un jeune homme amoureux, reprit-il après une pause, parce que vous aimez trop votre lille i)0ur la livrer aux mameuvres d'un vieux libertin, et que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne liulol, sœur du vieux lienlenant-général qui commandait les vieux grenadiers de la vieille garde, ù prendre l'homme d'énergie là où il sera; car il peut se trouver simple ouvrier, comme tel millionnaire d'aujourd'liui se trouvait simple mécanicien il y dix ans, .simple conducteur de travaux, simple conire-mailre de fabrique. Et alors, en voyant votre lille, poussée par ses vingt ans, <'apable de vous déshonorer, vous vous dii'ez : " Il vaut mieux ipie i e soit moi ijui me (léshonore; et si monsieur Cl evel veut me garder le secret, je vais gagner la dot de ma fille, deux cent mille franc-, pour dix ans d'attachement à cet ancien marchaiid de gants... le père Crevel !... " Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n'est-ce pas? Mais si vous étiez mur.lue p^r nue passion irrésistible, ^ous vous leriez, pour me céder, des raisonnemens comme s'en font les femmes qui aiment... Eh bien! l'intérêt d'Hortense vous les mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...

— Il reste à Hortense un onc'e.

— Qui, le père Eischer?... il arrange ses affaires, et par la faille du baron eiuore, dont le râteau passe sur toutes les caisses (pii sont à si portée.

— Le lOmle Ilulot ..

— Oh ! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du vieux lieuten;int-j.éneral, il en a meublé la maison de sa cantatrice. Voyons, me laisserez-vous partir sans esi-érance?

— Adieu, monsieur. On gué.it facilement d'une pa>siùn pour une lemme de nn^n .Ige, et vous prendrez des idées chrétiennes. Dieu proiége les malheureux...

La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite, et elle le repoussa dans le grand salon.

— Est-ce au milieu de pareilles guenilles que devrai! vivre la belle madame Ilulot? di:-il.

Et i! montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cor-

des da lapis, enfin les haillons de l'opulence qui faisfiient de ce grand s.iion b ane, r^ îige et or, ua cadavre des fêtes impériales.

— La vertu, mons'eur, rrluit sur tou; Ctda. Je mai pas envie de devoir r.c magnilique mobilier en i.i<sant de cet e Leau'.é, qne vous me prêtez, rfw pièges à loups, des chalières à pièces cle cent sovs !

Le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions parleM(uelles il venait de fiftrir 1 avidité de Josépha.

— Et pour qui celle per>evérauce? demanda-t-il.

En ce moment la l'aroni.e avait éconduit l'ancien parfumeur jusqu'à la porte.

— PoiM- un libertin!... ajoula-t-il en faisant une moue d'homme vertueux ei millionnaire.

— Si vous aviez raison, monsieur, ma constance aurait a'ors quelque mérite, voi'à tout.

Elle laissa le capilaine après l'avoir salué comme on salue pour se débarrasser diin imporiun, et se retourna trop lestement pour le voir une dernière fois en i>osition. El e alla rouvrir les jiorles (|u'e te avait fermées, et ne |.iit reraniuer le geste menaçant iiar lequel Crevel lui dit adiisi. Elle marchait fièrement, noblement, comme une martyri' .,u Colysée. Elle avait néanmoins épuisé ses forces, car elle se laissa tomber sur le divan de son boudoir bleu, comme une femme près de se trouver mal, et elle resta les yeux attachés sur le kiosque H) ruines rù sa fille babillait avec la consiiu" Bette.

Depuis les premiers joins de son mariage jusqu'en ce moment, la baronne avait aimé son mari, comme Joséphine a lini par aimer Napoléon, d'un amour admiralif, d'un amour maiernel, d'un amour hkhe. Si elle ignorait 1rs détails que Crevel venait de lui donner, elle sav.iit cependant fort bien que, depuis viiiet ans. le baron llu'ot lui faisait des inlidéliiés ; mais elle .s'était mis sur les yeux un voile de plomb, elle avait pleuré silencieusement, et jamais une parole de reproche ne lui élair échappée. En relioir de celte angélique douceur, elle avait obtenu la vénération de son inari, et comme un culte divin autour d'elle. L'ali'ection (|u'une femme porte à son mari, le resprct dont elle l'eiitoure. sont coniagieuxdans la famille, liortense i royait son père un modèle aci:ompli d'aujour conjugal. Quant à Ilulot fils, élevé dans l'admiration du baron, en qui chacun voyait un des géans qui secondèrent Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la pkce, et à la considération paternelle; d'ailleur.-;, les impressions de l'enfance exercent une longue inlluence, et il craignait encore son père; aussi eiUil soupçonné les irrégularités révélées par Crevel, déjà trop respectueux pour s'en plaindre, il les aurait excusées par d.'s raisuns tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.

Maintcnanl il est nécessaire d'expli(|uer le dévoi'unenl extraordinaire de cette belle cl noblL» femme; et voici l'histoire de sa vie en peu de mois.

Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine, au pied des Vosges, trois frères, du nom de l'isrher, simples laboureurs, partirent, par suite des rénuisit. ons républicaines, à l'armée dite du Rhin.

En I7!»i), le second des frères, André, veuf et pôiede madame Hulot, laissa sa lille aux soins de son frère aine, Pierre Eischer, ((u'une blessure reçue en I7i>7 avait rendu incapable de servir, et fil quelques entreprises parti-'lles dans les Transports Militaires, service qu'il dut à la protection de l'ordonnaleur Ilulot d'Lrvy. Par un hasard assez naturel, IIulol, qui vint en ItiO'»- à Strasbourg, vit la famille Eischer. Le père d'Adeline et son jeune frère étaient alors soumissionnaires des fourrages en Alsace.

Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse madame du Barry, comme ebe, lille de la Lorraine. C'était une de ces beautés complètes, foudrojantes, une de ces femmes semblables à madame Tallien, que la nature fabrique avic un soin particulier; elle leur di>pense ses plus précieux dons : la distinction, la noblesse, la grâce, la (inesse, l'élégance, une chair à part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard. Cts belles fenime,s-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella dont le portrait est un des chefs-d'œuvre du Bronzino, la Vénus de Jean Gou-

LES PARENS PAUVRES

joii dont l'original est la fameuse Diane de Poitiers, la signora Olympia dont le portrait est à la salcvic Doria, entiii Ninon, niaciame du Rarry, madame Tallien, mademoiselle Georges, madame Récamier, tontes ces femmes, restées belles en dépil des années, de leurs passions ou de leur vie :1 plaisirs excessifs, ont dans la taille, dans la charpente, dans le caraeière de la beauté des similitudes frappantes, 'et à faire croire qu'il existe dr.ns l'océan des générations nn courant aphrodisien d'oii sorteiil toutes ces Vénus, lilles de la même onde sa'ée!

Adeline Fischer, une des plus belles de celle tribu divine, possédait li'S caractères sublimes, les lii;nes scrpeiiliiies, le tissu vénéneux de ces femmes nées reines. La i hevelure blonde que notre nicre Eve a ti'iiue de la main de Dieu, une taille d impératrice, un air de grandeur, des cnntours augustes dans le i.rotil, une modestie villageoise arrêtaient sur son passage tous les liomnies, charmés comme le sont les amateurs devant un Raphaël. Aussi, la voyant, l'ordonnateur lit-il de mademoiselle Adeline Fischer sa femme dans le temps légal, au grand élonnement des Fischer, tous nourris dans l'admiration de leurs supérieurs.

L'aîné, soldat de 1792, blessé grièvement à l'attaque des lignes de Wissembourg, adorait l'empereur Napoléon et tout ce qui tenait à la Grande-Armée. André et Johann parlaient avec respect de l'ordonnateur Hulot, ce protégé de l'Empereur à qui, d'ailleurs, ils devaient leur sort, car Hulot d'Ervy, leur trouvant de l'intelligence et de la probité, les avait tirés des charrois de l'armée pour les mettre à la tête d'une Régie d'urgence. Les frères Fischer avaient rendu des services pendant la campagriC de 180i. Hulot, à la paix, leur avait obtenu cette fourniture des fjurrages eu Alsace, sans savoir qu'il serait envoyé plus tard à Strasbourg pour y préparer la campagne de 18ÔC.

Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une Assomption. La belle Adeline passa sans transition des boues de son village dans le paradis de la cour impériale. En effet, dans ce temps là, l'ordonnalenr, l'un dt-s Iravailleurs-les plus probes, les plus actifs de son corps, fut nommé baron, appelé prés de l'Empereur, et attaché à la garde impériale. Cette belle villageoise eut le courrfge de faire son éducation par amour pour son mari, de qiù elle -fut exactement folle. L'ordonnateur en chef était d'ailleurs en homme, une réplique d' Adeline en femme. Il appartenait au corps d'élite des beau\ hommes. Grand, bien fait, blond, l'œil bleu et d'un feu, d'un jeu, d'une nuance irrésistibles, la taille élégante, il était remarqué parmi lesd'Orsay, lesForbin, les Ouvrard, enfin dans le bataillon des beaux de l'Empire. Homme à conquêtes et imbu des idées du Directoire en fait de femmes, sa carrière galante fut alors interrompue pendant assez longtemps par son attachement conjugal. Pour Adeline, le baron fut donc, dès l'origine, une espèce de Dieu qui ne pouvait faillir; elle lui devait tout : la fortune, elle eut voiture, hôtel, et tout le luxe du temps ; le bonheur, elle était aimée uniquement; un titre, (Ile était baronne ; eniin la célébriié, on l'appela la lielle madanu', Ilulot; à Paris, eniin, elle eut l'honneur île refuser les hommages de l'Empereur qui lui fit présent d'une riv ère en diamans, et qui la distingua toujours, car il demandait de temps en temps :-« Et la belle madame Hulot, est-elle toujours sage? » en homme capable de se venger de celui qui aurait triomphé là où il avait échoué.

Il n'est donc pas besoin de beaucoup d'intelligence pour reconnaître, dans une âme simple, naïve et belle, les motifs du fanatisme (lue madame Hulot mêlait à sou amour. Après s'être bien dit que son mari ne saurait jamais avoir de torts envers elle, elle se fit, dans son for intérieur, la servante humble, dévouée et aveugle de son créateur. Pvemarquez d'ailleurs qu' l'Ile était douée d'un grand bon sens, de ce bon sens du peuple qui rendit son éducation solide. Dans le monde, elle parlait peu, ne disait de mal de personne, ne cherchait pas à briller ; elle réfléchissait sur toute chose, elle écoutait, se modelait sur Us plus honnêtes femmes et les mieux nées.

En 1813, Hulot suivit la ligne de conduite du prince de Viss.nibourg, l'un de ses amis intimes, et fut l'un des organisateurs de celte armée improvisée dont la déroute termina

là cycle napoléonien à Waterloo, En 1816, il devint une des bêtes noires du ministère Feltrc, et ne fut réintégré dans le corps de l'intendance qu'en 1825, car on eut besoin de lui pour la guerre d'Espayne. Eu lS;;o, il reparut dans l':e!ministralion comme quart de uiinislre, lors de cette espère de fonscription levée parLouis.phili(>p(i dans les vieilles bandes napoléoniennes. Depuis l'avéneme.it an trône de la branche cadette, doiit il fut un actif <:oopérateur, il restait directeur indispensable au ministère de la guerre. Il avait d'ailleurs obtenu son bâton de maréchal, et le roi ne pouvait rien de plus pour lui, à moins de le faiie ou ministre ou pair de France.

Inoccupé de 1818 à 1823, le ba-'on Hulot s'était mis en service actif auprès d'S fi'mmes. Madame Hulot faisait remonter les premières infidélités de son Hector au grand finale de l'Empire. La baronne avait donc tenu, pendant douze ans, dans son ménage, le rôle àe pi-ima dona rasoluta, sans partage. Elle jouissait toujours de cette vieille affection invétérée que les maris portent à leurs femmes quand elles se sont résignées au rôle de douces et vertueuses compagnes, elle savait qu'aucune rivale ne tiendrait deux heures contre un mot de reproche, mais elle fermait les yeux, elle se bouchait les oreilles, elle voulait ignorer la conduite de son mari audehors. El'e traitait enfin son Hector comme une mère traite un enfant gâté. Trois ans avant la conversation qui venait d'avoir lieu, Hortense reconnut son père aux Variétés, dans une loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, en compagnie de Jenny Cadine, et s'écria : « - Voilà papa. — ïu te trompes, nion ange, il est chez le maréchal, répondit la baronne. <> La barouic avait bien vu Jenny Cadine ; mais au lieu d'éprouver un serrement au cœur en la voyant si jolie, elle se dit en ellemême. — Ce irauvais sujet d'Hector doit être bien heureux. Elle souffrait néanmoins, e'Ie s'abandonnait secrètement à des rages affreuses ; mais, en revoyant sou Hector, elle revoyait toujours ses douze années de bonheur pur, et perdait la forc^! d'articuler une seule plainte. El'e aurait bien voulu que le baron la prît pour sa confidente; mais elle n'avait jamais osé lui dominer à entendre qu'elle connaissait ses fredai nés, par respect pour lui. Ces excès de délicatesse ne se rencontrent que chez ces belles filles du peuple qui savent recevoir des coups sans en ren !re; elles ont dans les veines les restfs du sang des premiers martyrs. Les filles bien nées, étant les égales d ; leur.s maris, éprouvent les besoins de les tourmenter, et lie marquer, comme on marque les points au billard, leurs tolérances par des mots piquans, dans un esprit de vengeance diabolique, et pour s'assurer, soit une supériorité, soit un-droit de revanche.

La baronne avait un admirateur passionné dans son beaufrère, le lieutenant-général Hulot, le vénérable commandant des grenadiers à pied de la garde impériale, à qui l'on devait, donner le bâton de maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard après avoir, de 1830 à 183Î, commandé la division militaire où se trouvaient les départemens bretons, théâtre de ses exploits en 1799 et 1800, était venu fixer ses jours à Paris, près de son frère, auquel il portait toujours une affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait avec celui de sa belle-sœur; il l'admirait, comme I:. plus noble, la plus sainte créature de son sexe. 11 ne s'était pas marié, parce qu'il avait voulu rencontrer une seconde Adeline, inutilement cherciiée à travers vingt pays et vingt campagnes. Pour ne pas déchoir dans cette âme de vieux républicain sans reproche et sans tache, de qui Napoléon disait : « Ce brave Hulot est le plus entêté des républicains, mais il ne me trihiva jamais ! » Adeline eût supporté des souffrances encore plus cruelles que celles qui venaient de l'assaillir. Mais ce vieillard, âgé de soixantedouze aiis, brisé par irenie campagnes, blessé pour la vingtsetpième fois à Waterloo, était pour Adeline une admiration etnon une protection. Le pauvre comte, entre autres infirmités n'entendait qu'à l'aide d'un cornet!

Tant que le baron Hulot d'Ervy fut bel homme, les amourettes n'eurent aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans, il fallut compter avec les grâces. A cet âge, l'amour, chez les vieux hoinmes, se change en vice; il s'y mêle des vanités insensées. Aussi, vers ce temps, Adeline vit-elle

iOi

DE BALZAC

son mari devenu d'une exigence incroyable pour sa toilette, • se teignant les cheveux et les favoris, portant des ceintures et des corsets. Il voulut rester beau ù tout prix. Ce culte pour sa personne, défaut qu'il poursuivait jalis de ses railleries, il le poussa jusqu'à la minutie. Enfin, Âdeline s'aperç'ît que le Pactole qui coulait chez les maîtresses du baron prenait sa source chez elle. Depuis huit an?, une fortune considérable avait été dissipée, et si radicalement, que, lors de l'élablissement du jeune Hulol, deux ans auparavant, le baron avait été forcé d'avouer à sa femme que ses traitemens constituaient toute leur fortune. <■ —Où cela nousmènera-l-il? fut la réponse d' Adeline. —Sois tranquille, répondit le Conseiller-d'Elat, je vous laisse les émoluraens de ma place, et je pourvoirai à l'établissement d'Hortense et à notre avenir en faisant des affaires. " La foi profonde de cette femme dans la puissance et la haute valeur, dans les capacités et le caractère de son mari, avait calmé celte inquiétude momentanée.

Alainienant la nature des réflexions de la baronne et ses pleurs, après le départ de Crevel, doivfiit se concevoir parfaitement. La pauvre femme se savait depuis leux ans au fond d'un abîme, mais elle s'y croyait seule. Ei!e ignorait cornment le mariage de son tils s'était fait, elle ignorait la liaison d"Hector avec l'avide Josépha; enfin, elle espérait que personne au monde ne connaissait ses douleurs. Or, si Crevel parlait si lestement des dissipations du baron, Hector allait perdre sa considération. Elle entrevoyait dans les grossiers discours de TancitrU parfumeur irrité, le compérage odieux auquel était dû le mariage du jeiuie avocat. Deux lilles perdues avaient été les prêtresses de cet hymen, proposé dans quelque orgie, au milieu des dégraiiantes familiarités de deux vieillards ivres! «—Il oublie donc Horlense ! se dit-elle, il la voit cependant tous les jours, lui cherchera-t-il donc un mari chez ses vauriennes? « La mère, plus forte que la femme, pariait en ce moment toute seule, car elle voyait Ilortense riant, avec sa cousine Bette, de ce fou rire de la jeunesse insouciante, et elle savait que ces rires nerveux étaient des indices tout aussi terribles que les rêveries larmoyantes d'une promenade solitaire dans le jardin.

Hortense ressemblait à sa mère, mais elle avait des cheveux d'or, ondes natuicllement et abondants à étonner. Son édat tenait de celui de la nacre. On voyait bien en elle le fruit d'un honnête mariage, d'un amour noble et pur dans toute sa force. C'était un mouvement passionné dans la physionomie, une gaîtédans les traits, un entrain de jeunesse, une fraîcheur dévie, une richesse de santé qui vibraient en dehors d'elle et produisaient des rayons électriques. Hortense appelait le regard. Quand ses yeux d'un bleu d'oulre-mer, nageant dans ce tluide qu'y verse l'innocence, s'arrêtaient sur un passant, il tressaillait involontairement. D'ailleurs pas une seule de ces tAches de rousseur, (|ui font payer à ces blondes dorées leur blancheur lactée, n'altérait son teint. Grande, potelée sans être grasse, d'une taille svelte dont la noblesse égalait celle de sa mère, elle méritait ce titre de déesse si prodigué dans les anciens auteurs. Aussi, quiconque voyait Hortense dans la rue, ne pouvait-il retenir cette exclamation : — Mon Dieu! la belle fille! Elle était si vraiment innocente, qu'elle disait en rentrant: — Mais qu'ont ils donc tous, maman, à crier: la belle fille! quand lu es avec moi? n'es-tu pas plus belle que moi?... Et, en effet, ù quarante-sept ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa fille par les amateurs de couchers de soleil; car elle n'avait encore, comme disent les femmes, rien perdu de ses avantages, par un de ces phénomènes rares, ù Parissurlout, où dans ce genre, Ninon a fait scandale, tant elle a |iarii voler la part des laides au dix septième siècle.

En pensant à >a fille, la baronne revint au père, elle le vit, Innibjnl (le jour en jour par degrés jusque dans la boue sociale, et renvoyé peui-êlrc un jour du mi'iisière. L'idée delà chute de son idoie, accompagnée d'une vision indislincie des des malheurs que Crevel avait piophétisés, fut si cruelle pocr la pauvre femme, qu'elle perdit connaissance à la façon des extatiques.

La cousine Bette , avec qui causait Hortense, regardait de temps en temps pour savoir quand elles pourraient rentrer au salon ; mais sa jeune cousine la lutinait si bien de ses

questions au moment où la baronne rouvrit la porte-fenêtre, qu'elle ne s'en aperçut pas.

Lisbeth Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulol, et néanmoins lille de l'aîné des Fischer, était loin d'être belle comme sa cousine ; aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d'Adeîine. La jalousie formait la base de cecarac!è;e plein d'excenlricilès, mot trouvé par les Anglais pour les folies non pas des petites mais des grandes maisons Paysanne des Vosges, dans toute l'extension du mot, maigre, brune, les cheveux d'un noir luisant, les sourcils épais cl réunis par unbouquet, les bras longs et forts, les pieds épais, quelques verrues dans sa face longue et simiesqne, tel est le portrait concis de cette vierge.

La famille qui vivait en commun, avait immolé la fil'c vulgaire à la jolie fille, le fruit âpre à la fleur éclalante. Lisbeth travaillait à la terre, quand sa cousine était dorlotée; aussi lui arriva-t-il un jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un vrai nez grec que les veilles femmes admiraient. Quoique battue pour ce méfait, elle n'en continua pas moins l'i déchirer les robes et à gftter les collereties de la privilégiée.

Lors du mariage fantastique de sa cousine, Lisbeth avait plié devant cette destinée comme les frères et les sœurs de Napoléon plièrent devant l'éclat du trône et la puissance du commandement. Adeline excessivement bonne et douce, £« souvint il Paris de Lisbeth, et l'y fit venir, vers 180!), dans l'intention de l'arracher à la misère en l'établissant. Dans l'impossibilité de marier aussitôt qu' Adeline le voulait, cette fille aux yeux noirs, au sourcils charbonnés, et qui ne savait ni lire ni écrire, le baron commença par lui donner un éiat ; il mit Lisbeth en fipprentissage chez les brodeurs de la cour impériale, les fameux Pons frères.

La cousine, nommée Bette par abréviation, devenue ouvrière en passementerie d'or et d'argent, énergique à la manière des montagnards, eut le courage d'apprendre à liie, fi compter et îi écrire, car son cousin, le baron, lui avait démontré la nécessité de posséder ces connaissances pour tenir un établissement de broderie. E'ie voulait faire fortune: en deux ans elle se métamorphosa. En 1811, la paysanne fut une assez gentille, une assez adroite et intelligente première demoisBile.

Celte partie, appelée passementerie d'or et d'argent, comprenait les épaulettes, les dragonnes, les aiguilleltes, enfin celte immense quantité de choses brillantes qui scintillaient sur les riches uniformes de l'armée française et sur les habits civils. L'empereur, en Italien, 1res ami du costume, avait brodé de l'or et de l'argent sur toutes les coulures de ses serviteurs, et son empire comprenait cent trente-trois départeraens. Ces fournitures assez habituellement faites au.< tailleurs, .gens riches et solides, ou directement aux grands dignitaires, constituaient un commerce sûr. ,

Au moment où la cousine Bette, la plus habile ouvrière de la maison Pons où elle dirigeait la fabrication, aurait pu s'établir, la déroute de l'Empire éclata. L'olivier de la ;,aix que tenaient à la main les Bourbons effraya Lisbelh, elle eut peur d'une baisse dans ce commerce, qui n'allait plus avoir que quatre-vingt-six au lieu de ccnt-ircntetrois départemens à exploiter, sans compter l'énorme réduction de l'armée. Epouvantée enfin par les diverses chances de l'industrie, elle refusa les offres du baron qui la crut folle. Elle justifia cette opinion en se brouillant avec monsieur Rivet, acquéreur de la maison Pons, à qui .le baron voulait l'associer, et redevint simple ouvrière.

La famille Fischer était alors retombée dans la situation précaire d'où le baron Hulol l'avait tirée.

Ruinés par la catastrophe de Fontainebleau, les trois frères Fischer servirent en désespirés dans les corps frnnes do ISIo. L'aiiié, père de Lisbelh, fu! tué. Le . condamné à mort par un conseil de guerre, ; magne, et mourut à Trêves, en 1820. Le cadei Johann vini a Paris implorer la reine de la famille, qui, disait-on, mangeait dans l'or et l'argent, qui ne paraissait jamais aux réunions qu'avec des diamans sur la têie et au cou, gros comme des uoiselles et donnés par l'Empereur. Johann Fischer, alors

LES PÀRENS PAUVRES.

à^é do (|uai'aiUe-li'Ois ans, i-eçiit du baron Hulot une somme . rie di\ mille francs pour commencer une petite enlreprisc de fourrages à Versailles, obtenue au ministère de la guerre par rinllueiice secrète des amis que l'ancien iniendaul-ginéral y conservait.

Ces malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude d'être peu de chose dans cet immense mouvement d'hommes, d'intérêts et d'affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis, domptèrent la Bette. Cette fille perdit alors toute idée de lutte et de comparaison avee sa coKSine, après en avoir senti Us diverses supériorités-, mais l'envie resta cachée dans le fond du cœir, comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville, si l'on ouvre le fatal ballot de laine où il est comprimé. De temps en temps elle ce disait bien : — « Adeline et moi, nous sommes du même sang, nos pères étaient frères, elle est dans un hôtel, et je suis dans unemansarde. » Mais, tous les ans, àsafêteetauJourderaU; Lisbeth recevait des radeaux do la baronne et du baron; le baron, excellent pour elle, lui payait son bois pour l'hiver; le vieux général Hulot la recevait un jour à dîner, son couvert était toujours mis chez sa cousine. On se moquait bien d'elle, mais en n'en rougissait jamais. On lui avait rnlin procuré son indépendance à Paris, oii elle vivait à sa guise.

Cette fille avait en effet peur de toute espèce ce joug : sa cousine lui offrait elle de la loger chez elle, Bette apercevait le licou de la domesticité; maintes fois le baron avait résolu le difficile problème de la marier ; mais séduite au premier abord, elle refusait bientôt en tremblant de se voir reprocher son manque d'éducation, son ignorance et son défaut de fortune ; pulin, si la baronne lui parlait de vivre avec leurcncieet d'en tenir !a maison à la place d'une servantemaîtresse qui devait coûter cher, elle répondait qu'elle se marierait encore bien moins de celte fâçon-là.

La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu'on remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez les Sauvages qui pensent beaucoup et parlent | eu. Son intelligence paysanne avait d'ailleurs acquis, dans les causeries de l'atelier, par la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du mordant parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement à ce'ui des Corses, travaillée inutilement par les instincts des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible; mais à force de vivre dans la capitale, la capitale l'avait changée à la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement trempée. Douée d'une finesse devenue profonde, comme chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant qu'elle imprimait à ses idées, elle eût paru redoutable dans toute autre situation. Méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie

Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances dans le secret desquelles elle ne mit personne, elle s'était décidée à porter des corse's, à suivre les modes, et obtint alors un moment de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth fut alors la brune piquante de l'ancien roman français. Son regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvaient tenter un major en demisolde; mais elle se contenta, disait-elle en riant, de sa [iropre admiration. Elle finit d'ailleurs par trouver sa vie heureuse, apr.-s en avoir élagué les soucis matériels, car elle allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le lever du soleil. Elle n'avait do:ic qu'à pourvoir â son déjeuner et h son loyer; puis o;i l'habillait et on lui donnait beaucoup de ces provisions acceptables, comme le sucre, le ca.'é, le vin, etc. *

Eu 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la faaîilie Hu'ot et par son oncle Fischer, la cousine Belle résigGéeàneiien être, se laissait tr.iler sans façon ; elle se refusait elle-même à ve.ir aux grands dîners en préférant rimimité qui lui permettait d'avoir sa valeur, et d'éviter des souffrances d'âmour-propre. Partout, ch6.z le général Hulot, chez-Crevel, chez le jeune Hulot, chez Rivet, successeur des Pons avec qui elle s'était raccommodée et qui la fêlait, chez la baronne, elle semblait être de la maison. Enfin partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant de petits

pour-boire de temps en temps, en causant toujours avec eux pendant quelques instants avant d'entrer au salon. Celle familiarité par laquelle elle se mettait franchement au niveau des gens, lui conuliait leur bienveillance subalterne, trèsessentielle aux parasites. — C'est une bonne et brave lille! était le mot de tout le monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand on ne l'exigeait pas, était d'ailleurs, ainsi <iue sa fausse bonhomie, une nécessité de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se voyant à la merci de tout le monde; et voulant plaire à tout le monde, elle riait avec les jeunes gens à qui elle était sympathique par une espèce de patelinage.qui les séduit toujours, elle devinait et épousait leurs désirs, elle se rendait leur interprèle, elle leur paraissait être une bonne confidente, car elle n'avait pas le droit de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance di^s gens d'un âge mûr, car e'.le possédait, comme Ninon, des qualités d'homme. En général, les con- (Idences vont plutôt en bas qu'en haut. On emploje beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs dans les.alTaires secrètes ; ils deviennent donc les complices de nos pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Kichnlieu fc regarda comme arrivé quand il eut le droit d'assistance au conseil. On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le monde, qu'elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousiue se surnomaiait elle-même le confessionnal de la famille. La baronne seule, à qui les mauvais traitemens qu'elle avait reçus pendant son enfance, de sa cousine plus forte qu'elle quoique moins âgée, gardait uiie espèce de déQance. Puis, par pudeur, elle n'eut confié qu'à Dieu ses chagrins domesti'iues.

Ici peut-être est il nécessaire de faire observer que la maison de la baronne conservait toute sa splendeur aux yeux de la cousine Bette, qui n'était pas frappée, comme le marchand parfumeur parvenu, de la détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies noircies et sur la soie balafrée. Il en est du mobilier avec lequel on vit comme de nous-mêmes. En s'examinant tous les jours, on finit, à l'exemple du baron, par se croire peu changé, jeune, alors que les autres voient sur nos têtes une chevelure tournant au chinchilla, des accents circonflexes à notre front , et de grosses citrouilles dans notre abdomen. Cet appartement, toujours éclairé pour la cousine Bette par les feux du Bengale des victoires impériales, resplendissait toujours.

Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies do vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple , elle voulait, au lieu d'obéir à la mode, que la mode s'appliquât à ses habitudes, et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la gâtait eu s'en faisant un costume qui tenait des modes impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait une loque, e' la robe un haillon. Elle était, à cet égard, d'un entêtement de mule. Elle voulait se plaire à elle seule et se croyait charmante ainsi ; tandis que celte assimilation, harmonieuse en ce qu'elle la faisait vieille fille de la tète aux pieds , la rendait si ridicule, qu'avec le meilleur vouloir personne ne pouvait l'admettre chez soi les jours de gala.

Cet esprit rétif, capricieux et indépendant, l'inexplicable sauvagerie^de cette fille, à qui le baron avait par quatre, fois trouvé des partis (un employé de son administration, un majur, un entrepreneur des vivres, un capitaine en retraite), et qui s'était refusée ù un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom deCùèvre que le baron lui donnait en riant. Jlais ce surnom ne répondait qu'aux bizarreries de ia surface, à ces variations que nous nous offrons tous les uns aux autres en éfatde société. Cette fille qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe paysanne, était toujours l'enfant qui voulait arracher le nez de sa cousine, et (jui peut-être, si elle n'était devenue raisonnable, l'aurait tu.'e en un paroxisrae de jalousie. Elle ne domptait que par la connaissance des lois et du monde cette rapidité naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les Sau-

vages, passent du sentiment à l'action. En ceci peut-être consiste toute la différence q^i sépare l'Iiomnie naturel de l'homme civilisé. Le Sauvage n'a (|ue des scntimens, riiomnie civilisé a des sentiniens et des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi dire peu d'empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment qui lenvahit, tandis que chez l'homme civilisé, les idées descendent sur le cœur qu'elles translornieiit. Celui-ci est à mille iniérèls, à plusieurs scnliniens, tandis que le Sauvage n'admet qu'une idée à la lois. C'est la cause de la supériorité momentanée de l'enfant sur les parens et qui cesse avec le désir satisfait ; tandis que, chez l'homme voisin de la Katurc, celte cause est continue. La cousine Bette, la sauvsge Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait à cette catégorie de caraclèies plus communs chez le peuple (ju'on ne pense, et qui peut en expliquer la conduite pendant les révolutions.

Au moment où cette scène commence, si la cousine Bette avait voulu se laisser habiller a la mode ; si elle s'était , comme les Parisiennes, habituée à porter chaque nouvelle mode, elle enl élé présentable et acceptable; mais elle gardaii la raideur d'un bAton. Or, sans grâces, la femme n'existe point à Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint <iui faisaient de la cousine Belle une ligure du Giotto, et «lestiuels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surlûui, lui donnaient une si bizarre apparence, (jue parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés par les petits Savoyards. Comme elle élait bien connue dans les Biaisons unies par les lie^s de famille où elle vivait, qu'elle restreignait ses évolutions sociales à ce cercle, qu'elle simail son chez soi, ses singularités n'étonnaient plus personne, et disparaissaient au dehors dans l'immense mouvement parisien de la rue, où l'on ne regarde que les jolies femmes.

Les rires d'ilortense étaient en ce moment causés par un triomphe remporté sur l'obstination de la cousine Belle, elle Tenait de lui surprendre un aveu demandé depuis trois ans.

Oueî.'ue dissimulée que soit une vieille fille, il est un senlinient qui lui fera toujours rompre le jeune de la parole, c'est

la vanité!

Depuis trois ans, Hortcnse, devenue excessivement curieuse en certaine matière, assaillait sa cousine de questions oit respirait d'ailleurs une innocence parfaite : elle voulait savoir pourquoi sa cousine ne s'était pas mariée. Uoitense, qui connaissait l'histoire des cinii prétendus refusés, avait bàii son petit roman, elle croyait à la cousine Bette une passion au cœur, et il en résultait une guerre de plaisanteries. Hortense disait: «Nous autres jeunes tilles! " en parlant d'elle et de sa cousine. La cousine Bette avait, ù plusieurs reprises, répondu d'un ton plaisant: — " Qui vous dit que je n'ai pas un amoureux? » L'amoureux de la cousine Belle, taux ou vrai, devint alors un sujet de douces railleries.

l-nfin, après deux ans de cette petita guerre, la dernière fois que la cousine Bette élait venue, le premier mot d'Hortense avait été : — « Comment va ton amoureux?— Mais Lien avait-elle répondu ; il souffre un peu, ce pauvre jeune homme —Ah! il est délicat? avait demandé la baronne en liant —Je crois bien, il est blond... Une fille charbonnéc comme je le suis ne peut aimer (|u un blondin, couleur de la lune — Mais qu'esl-il? que fait-il? dit llorlense. Est-ce u?i peineev — Prince de l'outil, comme je suis reine de la bobine. Lue pauvre fille comme -Jioi peut-elle être aimée d'un propriétaire ayant pignon sur la rue et des rentes sur l'Etat, ou d'un duc et pair, ou de quelque Prince Charmant de tes contes de fées? — Oh! je voudrais bien le voir... s était écriée Hortense en souriant. — Pour savoir comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait répondu la cousine Bette. —Ce doit être un monstre de vieil employé :i barbe de bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.— ■"^h bien, c'est ce qui vous ironipe, mademoiselle. — Mais lu as done'tin amoureux? avait demandé Hortei.se d'un air de triomphe — Aussi vrai que tu n'en a pas ! avait répondu la cousine d'un air piqué, - Eh bien ! si tu as un amoureux, Bette, pourquoi ne l'épousestu pas?... avait dit la baronne en faisant un signe à ea fille. Voilà trois ans qu'il est ques-

tion de lui, tu as eu le temps de l'étudier, et s'il t'est resté fidèle, lu ne devrais pas prolonger une situation fatigante pour lui. C'est d'ailleurs une affaire de conscience; et i>uis, s'il est jeune, il est temps de prendre un bâton de vieillesse. La cousine Bette avait regardé fixemenl la baronne, et voyant qu'elle riait, elle avait répondu : — « Ce serait marier la faim et la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière, si nous avions des enfans, ils seraient des ouvriers... iNon, non, nous nous aimons d'Ame. . . C'est moins cher ! — Pourquoi le caches-tu? avait demandé Hortense. — Il est en veste, avait réplique la vieille fille en riant.— L'aimes-lu? avait demandé la baronne. — Ah ! je crois bien ! je l'aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je le porte dans mon cœur.

— l£h bien ! si tu l'aimes pour lui-même, avait dit gravement la baronne, et s'il existe, lu serais bien criminelle envers lui. Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer. — Nous savons toutes ce métier-là en naissant !... dit la cousine. — Non, il y a des femmes qui aiment et <|ui restiMit égoïstes, et c'est ton cas!... »La cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait fiémir celui qui l'aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine. — « En nous présentant Ion amoureux prétendu, lleclor pourrait le placer, et le mettre dans une situation à l'aire fortune. — Ça ne se peut pas, avait dit li cousine Bette. — Et pourquoi? — C'est une manière de Polonais , un réfugié.. — Un conspirateur!... s'était écriée llorlense. Es tu heureuse!... A-t-il eu des aventures?.. — .liais il s'est battu |)Our la Pologne. Il était professeur dans le gymnase dv)nt les élèves ont commencé la révolte, et comme il était placé là parle grand-duc Constantin, il n'a pas de grâce à espérer..,— Professeur de ([uoi ?... — De beaux-arts !..,

— Et il est arrivé à Paris après la déroule?... — En 1833, il avait fait l'Allemagne ù pied... — Pauvre jeune homme! El il a?... — Il avait à peine vingt-(|ualre ans lors de l'insiirieclion ; il a vingt-neuf ans aujourd'hui... — Quinze ans de moins (|ue loi, avait dit alors la baronne. — Ue quoi vitil ?... avait demaiulé Hortense. — De son talent... — Ah ! il donne des leçons':"... — Non, avait dit la cousine Bette, il en reçoit, et de dures !... — Et son petit nom, esl-il joli ?...

— Wenceslas! — Quelle imagination ont les vieilles filles I s'était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croi! ait, Lisbeth. — Ne vois-tu pas, maman, que c'est un Polonais lillement fait au Unout, que Belle lui rappelle cette petite douceur de sa patrie.

Toutes trois elles s'étaient mises à rire, ci Hortense avait chanté : fl'encislas ! idole de mo)i dme ; au lieu de : O Ma- Ihilde... Et il y avait eu comme un arinisdce i)endant quelques instans. — « Ces petites filles, avait dit la cousine Belle en regardant Hortense quand elle était revenue près d'elle, ça croit qu'on ne peut aimer qu'elles. — Tiens, avait ré|iondu Hortense en se trouvant seule avec sa cousine, prouve-moi que Wenceslas n'est pas un conle, et je te donne mon châle de cachemire jaune. — Mais il est comte!... — Tous les Polonais sont comtes! — Mais il n'est pas Polonais, il est de Li... va... Liih... — Liihuanie?... - Non... — l.ivonie?... — C'est cela ! — Mais comment se nomme-t-il ? — Voyons, je veux savoir si tu es capable de garder un secret...

— bh ! cousine, je serai muette... — Comme un poisson ? — Comme un poisson ! ... — Par ta vie éternelle ? — Par ma vie éternelle! — Non, par Ion bonheur sur cette terre? — Oui,

— Eh bien ! il se nomme le comte Wenceslas Steinbock ! — Il y avait un des généraux de Charles X(I qui portait ce nomhl. — C'était son grand-oncle! Son père à lui s'est établi en Livonie après la mort du roi de Suède; mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1812, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à l'Age de huit ans, sans ressources. Le grand-duc Constantin, à cause du nom de Steinboc.l;,1'a pris sous sa protection, et l'a mis dans une école... — Je ne me dédis pas, avait r pondu Hortense, donneuioi une preuve de son existence, et tu as mon châie jaune! Ah ! cette couleur est le fard ^les brunes. — Tu me g.irderas le. secret ? — Tu auras les miens. — Eh bien! la prochaine fois que je viendrai, j'aurai la prouve, —Mais la preuve^^ c'est l'amoureux, avait dit Hortense.

La cousine Belle, en proie depuis son arrivée à Paris à

LES PAREÎS'S PÀ.LV11ES.

l'admiralion des cachemires, avait été fascinée par l'idée de posséder ce cacbcmire jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui, selon 1 usage de queUîues familles, avait passé de la mère à la fille en 1850. Depuis dix ans, le chàle s'était bien U5« ; mais ce précieux tissu, toujours serré dans une boite en bois de sandal, semblait, comme le mobilier du la baronne, toujours neuf ù la vieille fille. Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau (/u'elle comptait faire à la baronne pour le jour de sa naissance et qui, selon elle, devait prouver Texislence du fanlastique amuureux.

Ce cadeau eonsisiait en un cachet d'argent, composé de trois lij;urines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Les pieds reposaient sur des monstres qui s'cntre-déchiraient, et parmi lesquels s'agitiil le serpent symbolique. En 18 56. après le pas immense que mademoiselle de Fauveau, les AVagner, les Jeanesl, les Froment-AIeurice, et des sculpteurs en bois comme Liénard. ont fait faire à l'art de Benvenuto-Celliiii, ce chef-d'œuvre ne surprendrait personne ; mais en ce moment, une jeune fille experte en bijouterie, dut rester ébahie eu maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté, en lui disant: « — Tiens, comment trouves-tu cela? » Les figures, par leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient à l'école de Raphaël ; par l'exécution elles rappelaient l'école des bronziers florentins que créèrent les Donatello, Brunnelleschi, Ghlberti,Benvenuto-Cellini, Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en France, n'avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d'un effet, d'un goût, d'un agencement ù dssespérer les gens du métier. Ln ruban reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu'il présentait dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamoiÉ^t le mot fecit.

— Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.

— Eh bien ! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a !à dix mois de travail ; aussi, gagné-je davantage à faire des dragones... Il m'a dit que Steinbock signifiait en allemand animal des rochers ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages... Ah! j'aurai ton chàle...

— Et pourquoi '?

^- Puis-je acheter un pareil bijou ? le commander ? c'est impossible ; donc il m'est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux ? un amoureux !

Hortense, par uns dissimulation (lont se serait effrayée Lisbeth Fischer, si elle s'en était aperçue, se garda bien d'exprimer toute son admiration, quoi(iu'elle éprouvât ce saisissement quf. ressciiieni les gens dont l'àme est ouverte au beau, quand ils voient un chef d'œuvre sans défaut, complet, inattendu.

— Ma foi, dit-elle, c'est bien gentil.

— Oui, c'est gentil, reprit la vieille fille -, mais j'aime mieux un cachemire orange. Eh bien ! ma petite , mon amoureux passe son lenip.à à travailler dans ce goilt-!à. Depuis son arlivéea Paris, lia fa't trois ou quatre petites bêtises de ce genre, et v6ll;\ le fruit da quatre ans d'études et de travaux. Il s'est mis apprenti chez les fondeurs, les mouleurs, les bijoutiers... bah ! des mille et des cent y ont passé. Monsieur me dit qu'ea quelques mois, maintenant, il deviendra célèbre et riche...

— Mais iu le vois donc ?

— Tiens ! crois-îu que ce soit une fable? Je t'ai dit la vérité en riant.

— Et il t'aime ? demanda vivement Hortense.

— Il m'adore ! réi)ondit la cousine en prenant un air sérieux. Yois-tu, ma petite, il n'a connu ([ue des femmes pâles, fadasses, comme elles sont toues dans le Rord ; une fille brune, svtUe, jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais, inclus ! vi me l'as promis.

— Il en sera de celui 1:1 comme des cinq autres, dit d'un i;': railleur la jeune lille en regardant le cachet.

— Six, mademoiselle, j'en ai laissé un eu Lorraine qui, pour Dioi, décrocherait la lune, encore aujourd'hui.

LE SÏÈCLE. — I!,

— Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t'apporte le soleil.

— Où ça peut-il s? monnoyer ? demanda la cousine Bettt. Il faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.

Cl s ^ilaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu'en peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de la baronne en lui faisant comparer l'avenir de sa li le au présent, oii elle la voyait s'abandonnant ù toute la gaitéde sou âge.

— Mais pour l'offrir des bijoux ([ui veulent six mois de travail, il doit t'avoirde bien grandes obligations? demanda Hortense que ce bijou faisait réfi chir profondément.

— Ah ! tu veux en savoir trop d'une seule fois ! répondit la cousine Bette. Mais, écoute... tiens, je vais le mettre dans un complût.

— Y serai -je avec Ion amoureux?

— Ah! tu voudrais bien le voir! .Mais, tu comprends, une vieille fille comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n'ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet; il faut qu'une vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser ; eh! bien.... je me donne un Polonais.

— A-t-il des moustaches?

— Longues comme cela, dit la Bette en lui montrant une navette chargée de fils d'or.

Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant le dîner.

— Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle. Tu n'as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.

— J'écoute, je suis de bois, dit Hortense.

— Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et il l'a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu'il est aussi vieux que Samson. Ce chefd'œuvre est exposé chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît monsieur Popinot, le ministre du commerce et de l'agriculture, ou le comte de Rastignac, pouvait leur parler de ce groupe comme d'une belle œuvre ancienne qu'il aurait vue en passant, il paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu de s'occuper de nos dragonnes, et (pie la fortune de mon amoureux serait faite, s'ils achetaient ou même venaient examin-r ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu'on prendrait c^ite bètise-là pour de l'antique, et qu'on la paierait bien cher. Pour lors, si c'est un des ministres qui prend le groupe, il ira s'y présenter, prouver (ju'il est l'auteur, et il sera porté en triomphe ! Oh ! il se croit sur le pinacle, il a de l'orgueil, le jeune homme, autant que deux comtes nouveaux.

— C'est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux, il n'a pas perdu l'esprit. . dit Hortense. Et combien en veut-il?

— Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le bronze à moins, car il lui faut une commission.

— Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment ; il voit tous les jours les deux ministres ù la chambre, et il fera ton affaire, je m'en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock !

— Non, mon homme est trop paresseux, il reste des Semaines entières ù tracasser de la cire rouge, et rien n'avance. Ah bah ! il passe sa vie au Louvre, â la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner. C'est un flâneur.

El les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu'on s'elTorce de rire, car elle était envahie par un amour que toutes les jeunes filles ont subi, l'amour de rinconau, l'amour à l'état vague et dont les pensées se coucrètent autour d'une figure qui leur al jetée par hisard, comme les Horaisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus psr'e vent à la marge d'une l'cnêire. Depuis dix mois, cU.^ avail fait un être réel du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu'elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine, et depuis huit jours, ce fan-

DE BALZAC

lôine était devenu le comte Wcnoeslas Steinbock, le rêve avaif un acte de nsissaiicf, la vapeur se côliilifiail en un jeune Iiommc de lrc:ii.- ans. U caclietqu'clle ten it A la rîiain, esiécc d'Aniiûucialion où le génie éolaait comme une lumière, euf la piii.;s:incc d'un lalisnian. llorlense sesenlaiisi heureuse, qu'cl'e se pril a douter que te conte fût de l'histoire; fon sang 'erraeiilait, cl.c riait comme une folle i our donner le ch.in;^.'.1 S3 cousine.

— 31 lis il me semble que la porte du sa'on est ouverte, dit la cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est pjrli...

— M.iman e-.t bien irisle depuis deux jours, le mariage dont il était (lucslion est sans doute ronijiu...

—Bail' ca peulsc raccommoder, il s'agit (je puis te dire celai d'un conseilier à la Cour royale. Aimerais-tu êirtî madame la présidente? Va, si cela déiiend de monsieur Crevel, il me dira bien qjel^ue chose, et je saurai demain s'il y a de l'espoir!...

— Cousine, laissj-nioi le cachet, demanda Ilortense, je ne le montrerai jias .. T,a fèie de maman est dans un mois, je te le remettrai, le malin...

— Non, renils-K'-niii.... il y faut un (•iriii.

— .^lais je le ferai voir à papa, pour qu'il pui.sse parler au ministre en coniiaissunce de cause, car les autoiilés ne doivent pas se compromettre, dit-elle.

— Eii ! b en, ne le montre pas à ta mère, voilà luut ce que je te demande; car si elle méconnaissait un amoureux, elle se moquerait de moi...

— Je te le promets.

Les deux cousim-s arrivèrer.t sur la poi'ie du boudoir au miment ou la baronne venait de s'évanouir, et le cri poussé par Uorlense sullit à la ranimer. La Belle alla chercher des sels. Quand elle revint, dl- trouva la fille et la mère dans les bras lune de l'autre, la mre apaisanl les craintes de sa tille, et lui disant: —Ce n'est riin, c'est une crise nerveuse. — Voici ton père, ajoula-t-ellc, en reconnaissant la manière de sonner du baron, suuout ne ui parc pas de ceci...

A'Ieline se leva pour aller au devant de son mari, dans l'inleniion de l'emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du mariage ro.'upu, de le faire expliquer sur l'avenir, et d'essayer de lui donner quelques avis.

Le baron Hecior Hulot se montia dans unii tenue parlementaire et naijoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (;ens aliacl;és à l'empire) à leur wmbriire militaire, à leurs babi,s b'eus à boulons d'or, boulonnés jusqu'en hiut, à leurs cravates en tafl'etas noir, à la démanlie pleine d'aiilorité qu'ils ont contractée dans lliabitude du commandement despotique exi^é par les rapides circonstances où Ils se sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en convenir, ne sentait le vieillard: sa vue était encore si bonne (lu'il lisait !:ans lunrtles; sa belle figure oblon-ucî, euiadrée de favoris l;op noirs, hélas! olTrait une carnation animée par ies marbrures qui signalent les tempéramens sanguins ; et son ventre, conienu par une ceinture, sa malmenait, comme dit BrillatSavarin, an maiesiucux. Un grand air d'aristocratie cl beaucoup d'alfoliilité servaient d'envelopp.-'au liberlinavcc qui Crevel avait laittani. de parties lines. C'ét.ii bien là un de ces hommcf dont les yeux s'animent à la vue d'unej'die femm", cl qui sourient à tniiles les belles, nicnic à celles qui passent et ()u'ils "ne reverront pl..s.

— As tu parlé, mon ami? dit Adelinc en lui voyant en front soucieux.

— Non, répon lit Hector ; mais je suis assommé d' avoir entendu parler pend .ni deux heures sans arriver ;i un v ote... Ils font des coaibais de paroles en les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne dissipent po'nt l'ei nemi ! On a substitué la pîrule à l'action, ce (lui réjouit peu les g< ns habitués à marcher, comme je le (;is-.iis au maréchal ei. le quittant. Mais c'est bien assez de s'être eunu\é sur 1 es bancs des miuistics, amusons-nous ici... Bonjour la C'iè irrc, bonjour Chevrette !

El il prit sa fille p;;r le cou, l'embrassa, la l'ulina.„ l'assit sur ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule po' iy sentir cette belle cUrvelure d'or sur son visage. "■

— }l es? ennuyé, fatigué, se dit madame llnlot, je vais l'ennuyer encore, alîcndîns. —Nous restes tu ce soir?... demanila l elle à haute voix.

-^ Non, mes eii'ans. Après le riincp je vous (i.uitte, et si ce n'était pas le jour de la Chèvre, de mes eni'ans et de mon frère, vous ne m'auriez pas vu ..

La baronne prit le journal, regarda Ks ihéàlres, et posa la feuille où c'Ie avait !n Itohert-le-Diable a la rubrique de l'Opéra. Ji.sépha, que l'Opéra italien avait cédée depuis six mois à l'Opéra fiançais, cliaiitait le rôle d'Alice. Cette pantomime n'échappa point au baron qui regarda lixemcnt sa fenim'?. Adelinc baissa les yeux, sonil d.nns le jardin, et il l'y suivi!.

— Noyons, qu'y a-l-il, Adeliiu!? dit-il en la prenant par la taille, rattirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je l'aime plus que..,

— Plus (jue Jenny Cadine et que Josépha? rcpondilelle avec hardiesse et en riiitcrrompanl.

— Et qui t'a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme recula de deux pas.

— On m'a écrit une lettre anonyme que j'ai brûlée, et où l'im me disail, mou ami, qi^e le mariage d'IIortense a manqué iiar suite de la gène où nous sommes. Ta femme, mon cher lleetor, n'aurail jamais dit une parole, elle a su les liaisons avec Jenny (Nadine, s'isl-elle jamais plainte? Mais la mère d'florlense te doit la vérité...

llulol, après un moment de silence terrible pour sa femni!^ dont les balteniens de (oeur s'entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la pressa sur son cffur, l'embrassa sur le front tl. lui dil avec celte force exaltée que piéie l'enthousiasme : — Adelinc, lu es un ange, et je suis un misérable...

— Non! non, répondit la baronne en lui me^nl brusquement sa main sur les lèvres pour rempècher "dire du mal de lui-même.

, — Oui, je n'ai pas un sou dans ce moment à donner à Ilortense, et je suis bien malheureux; mais puisque lu m'ouvres ainsi ton cœur, j'y puis verser des chagrins qui m'étouffaient... Si ion oncle Fischer est dans l'embarras, c'est moi qui l'y ai mis, il m'a souscrit pour vingt-cinq mille francs de letires de change I Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi <;uand je ne suis pas lu, qui m'appelle un vieux chai teint! Oh! .. c'est ;iffreux qu'un vice coule plus cher à satisfaire qu'une famii'e ii nourrir!.,. El c'est irrésistible. .. Je le promettrais à l'instant de ne jamais retourner chez cette abominable Israélite, si elU- m'écrit deux lignes, j'irais, comme on alhàl au feu sous l'Empereur.

— Ne le tourmente pas, Hector, dit ia pauvre fi mine au désespoir et O'jbliant si tille à la vue des larmes (jui roulaient dans les yeux de lion mail. Tiens! j'ai mes diamans, sauve avant tout mon cncle!

— Tes diamans valent ù peine vingt mille IVams, aujourd'hui. Cela ne suflirait pas ;iu père l^isclier; ainsi garde-les pour Hortense, je verrai demain le maréchal.

— Pauvre ami ! s'écria la baronne en prenant les mains de son Hector et les lui baisînt.

Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamans, le père les donnait à Hiirlense, elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut sans force.

— 11 est le nmili e, il peut tout prendre ici, il me laisse mes diamans, c'est un dieu. Telle fut la pen.sée de cette rcuime, ([ui certes avait plus obtenu par sa douceur qu'une autre par qucl(|ue colère jalouse.

Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés (t très vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les g:'ns vertueux ; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l'indulgence en se. inoutrant fiicilcs avec les défauts de leurs juges, et ils passc'iit pour être excellcns. Quoiqu'il y ait des gens cbarmans parmi les gens v rtueux, la Vertu se croit f.ssez bêle par ellc-mè;nopour se dispenser de faire des frais; puis les geiîs réellement Vertueux, car il faut relrancher les hypocrites, ont prescine tous de légers soupcoits sur leur situation; ils se croient dupés au grand

LES PARENS PAUVRES

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niarcbé de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon | di s gPi.s qui se pi-fleniicnl n.écOHiuis. Ainsi le baron, qui s;' reprochait la ruine i\c sa l'ismile, ilrploui toutes les ressources de son l'Sirit et de si-s grjccs de sfdiieteur pour sa r-nime, pour si'Senfans et sa eousiiie licite. En voyaul venir son lils (tCclestiiieCrev.'l qni nourrissait un piiii Halot, il fui charmant pour sa bclle-lil!e, il l'ac abla de co m pli m en s, nourriture à laquelle la vanité de Célestine n'était pas ;»ccoulum(e, car jamais lille d'ar!;enl ne fut si vulgaire ni si parfaitement insigiiinîiilo. Le grand-père prit le marmot, il le baisa, le trouva délicieux et ravissant ; il lui parla le parler des niurrices, propliélisa que ce poupard deviendrait plus gran.l que lui, glissa des llaitcries à l'adresse de son frère Hulol, et rendit l'enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi Célestine échangca-t-elle avec la baronne un regard qui voulait dire : « Quel homme fliannant ! » iSaturellement, elle défendait son beau-père contre les aitaques de son propre père.

Après s'être monlré beau-père agréable et grand-père yi' teau, le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des ohservaiiors pleines de sens sur l'allilude à prendre à la Chambre sur uhc circonslance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune avocat d'admiration par la profondeur de ses vues, il l'attendrit par son Ion amical, et surtout par l'espèce de déférence avec.laiiuelle il paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.

Monsieur Halot liis était bien le jeune homme tel que l'a fabriqué la Révolutiou de 1830 : l'esprit infatué de politique, respectueux envers ses éspirances, les contenant sous une fausse gravité, très envieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de ces mois incisifs, les diamans de la conversation française, mais plein do tenue et prenant la morgue pjurh dignité. Ces g'^ns sont des cercuei s ambulans qui contiennent un Français d'autrefois; le Français s'agite pr.r momen^et donne des coups contre son enveloppe anglaise; mais l'ambition le relient, et il consent à y étouffer. Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.

-—Ah! voici mon frère! dit le baron Hulot en allant recevoir le comte à la porte du salon.

Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Monlcornel, il l'amena en lui prenant le bras avec des démonstrations d'affec;ion et de respect.

Ce pair de France, dispensé d'aller aux séances à cause de si surdité, montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux gris encore assez abondans pour ètrj comme collés par la pression du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d'un air guiliert-l ; et coiirre il conservait une excessive activité condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien, dans son lionnéte discours plein de choses sensées. Il ne parlait jamais guerre ni campagne ; il savait être trop grand pour avoir besoin de faire delà grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des femmes.

— Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l'animation que le baron répandait dans cette petite réu;;!On de famille. Hortense n'est cependant pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa belle-sœur des trac- s de mélancolie.

— Ça viendra toujours assez toi, lui cria dans l'oreille la Belle d'une voix formiiiaUpï ^^.'.

— Tous voilà bien, mauvaise graine qui'n'a pas voulu fleurir ! répondil-il en riant.

Le hércs de Forzbeim aimait assez la couSi^jp Bette, car il se trouvait entre eux dcj ressemblances. Sans éducation, sorti du I euple, son courage avait été l'unique artis;'n de ta fortune militaire, et son bon sens lui tenait lieu d'esprit. Plein d'honneur, les mains pures, il finissait railieusement sa bêle vie, au milieu de cette famille où se trouvaient toutes ses sfTections, sans soupçonner les égaremens encore secrets de son frère. iSul jdus que lui ne jouissait du beau spectacle de c;tte réunion, où jamais il ne s'élevait le moin ire sujet de discorde, où frères et sceurs s'aimaient égaleralnf, car Célestine avait été considérée aussitôt comme de la famill^.

Aussi le brave petit comte IIulol demandait-il de luniis en temps pouniuoi le pèr.-, Crevel ne vennit pas.— Mon l'err est >1l:i(a:npagne! lui criait Célehtine. Celle fois on lui dit que l'ancien parfumeur voyageait.

Celle union si vraie de sa famille, fit penser îi madame Hulot: — Voil:'! le plus sûr des bonheurs, et lelui-là, q»l pourrait nous l'ctcr?

En voyant sa favorite Adclinc l'objet des allentions du baron, le général cm plaisanta bi bien, que le baron, craignant le ridicule, reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dincrs de famille, était toujours l'objet de ses flatteries et de ses soins, car il (Spérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout ressentiment. Quicon(iue eût vu cel intérieur de famille aurait eu de la peine ù croire que le père était aux abois, la mère au désespoir, le fils au dernier degré de l'inquiétude sur l'avenir de son père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.

A sept heures, le baron voyant son frère, son fils la baronne et Ilorîense occupés tou;' à faire le whist, partit pour aller applaudir sa maîtresse à l'Opéra en emmenant la cousine Belle, qui demeurait rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert, pour toujours s'en al 1er après io dîner. Les Parisiens avoueront tous que la prudence de la vieille lille était rationnelle.

L'existence du pâté de maisons qui se trouve Je long du vieux Louvre, e.-t une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le i,on sens, pour que l'Europe se rassure sur la dose d'i spiit (jifon leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, sans le savoir, ([uelque grande pensée politi(|uc. Ce ne sera certes pas un bors-d'œuvre que de dci-rire ce coin de Paris actuel, plus tard on ne pourrait pas l'iniEginer; et nos neveux, qui verront sans doute le Louvre achSvé, se refuseraient à croire qu'une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au cccur de Pans, en face du palais où trois dynasties ont reçu pendant ces dernières trente-six années, l'élite de la France et celle de l'Europe.

Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu à la rue du Blusée, lout homme venu, ne fût-ce que pour quelques jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui sont le résidu d'un ancien quartier en démolition depuis le jour où Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l'impasse du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et désert où les habitans sont probablement des fantômes, car on n'y voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la (haussée de la rue du Musée, se trouve au milieu de celle de la rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l'exhausseiiient de la place, ces maisons sont enve oppées de l'ombre éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du Nord. Les ténèbres, le silence, l'air glacial, la profondeur caverneuse du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de crvples, des tombeaux vivans. Lorsqu'on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, et que le regard s'engage dans la ruel e du Doyenné, l'âiiie a froid, l'on se demande qui peut demeurer là, ce qui doit s'y passer le soir, à l'heure où cette ruelle se change en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, efl'rayanlpar lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétenîiues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, un océan dépavés mouionnansdu côté de-> Tuileries, de petits jardins, des barraques sinistres du côté des galeiies, et des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les amans de Marguerite qui cherchen' leurs têtes, doivent danscr des sarabandes au clair de la lune dans ces d-^serts dominés par la voûte d'une chapelle encore debout, comme pour prouver que la religion catholique si vivace en France, survit à tout. Voici bientôt quarant^^ ans que le Louvre cr'e par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes : Extirpez ces verrues de n;a face ! On a sans doute recounu l'utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de sym-

DE BALZ\C.

bo'iser au cœur de Paris l'alliance intime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des léi^itimisles a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes barraques delà rue du Musée, l'enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent, auront-elles la vie plus longue et plus prospère que telles de Irois dynasties peut-être!

Des 1825, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à disparaître, avait en^'agé la cousine Bette à se loper là, malgré l'ublij^'atiûn que l'état du quartier lui faisait de se retirer avant la nuit close. Cette nécessité s'accordait d'ailleurs avec riial'itude villageoise qu'elle avait conservée de se coucher et de se lever avec le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies sur l'éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Cambacérès, a rendu la vue de la place.

Au moment oii le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la portede cette maison, on lui disant : » Adieu, cousine ! • une jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande éii^gance, exhalant un parfum choisi, passait entre la voilure et la muraille pour entrer aussi dans la maison. Celte dame échangea, sans aucune espèce de préméditalion, un regard avec le bavon, uniquement pour voir le cousin de la locatuire ; mais le libenin ressentit cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens, quand ils rencontrent une joli.- femme qui réalise, comme disent les entomologistes, leur c/eside/ala, ei il mit avec une sage lenteur un de ses ganis avant rie remonter en voiture, pour se donner une contenance et pouvoir suivre de l'œil la jeune femme dont la robe était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses et frauduleuses sous-jupes en crinoline.

— Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.

Quand l'inconnue eût atteint le palier de l'escalier qui desservait le corps de-logis situé sur la rue, elle regarda la porte-cochère du coin de l'œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur place jiar l'admiration, dévoré de désir et de curiosilé. C'est comme une (leur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes atlachées à leurs devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu'elles n'ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.

La jeune femme monta rapidement l'escalier. Bientôt une fenêtre de l'appartement du deuxièny; élage s'ouvrit, et la jeune femme s'y raoïitra, mais en compagnie d'un monsieur dont le crâne pelé, dont l'œil peu courroucé révélaient un mari.

— Sont-elles Unes et spirituelles ces créatures-là!... se dit le baron, elle m'indique ainsi sa demeure. C'est un peu trop vif, surtout dans ce (|uaitit'r-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tète quand il l'ut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent vivement, comme si la ligure du baron eût produit sur eux l'effet mylliologique de la lê!e de .Méduse. — On dirait qu'ils me connaissent, jiensa le baron. Alors, tout sexpli(iuerait. En effet, quand la voilure eut remonté la chaussée de la rue du .Musée, il se pencha pour revoir l'inconnue, et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d'être pri.se à contempler la capole sous laquelle était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière. — Je saurai qui c'est par la Chèvre, se dit le baron.

L'aspect du Cnnseiller-d'Elat avait produit, comme on va le voir, une sensation profonde sur le couple.

— Mais c'est le baron Hulot, 'ians la direction de (|ui se trouve mon bureau! s'écria le mari en quittanl le bulcon de la fenêtre.

— Eh ! bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la cour qui vil avec ce jeune homme, est sa cousine? Estce drôle que nous n'apprenions cela qu'aujourd'hui , et par hasard l

— Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme !... répéta l'employé. C'est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la cousine d'un Conseiller-d'Élat qui fait la

pluie et le beau temps au Ministère. Tiens, viensdiner, je t'attends depuis quatre heures!

La très-jolie madame Marneffe, fille naturelle du comte de Montcornet, l'un des plus célèbres lieutenans de Napoléon, avait été mariée au moyen d'une dot de vingt mille francs à un eni|iluyé subalierne du Ministère de la Guerre. Par le cré Jil de l'illustre lieutenant-général, maréchal de France dans les six derniers raois de sa vie, ce plumigère était arrivé ù la place inespérée de premier commis dans son bureau ; mais, au moment d'être nommé souschef, la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances de Marneffe et de sa femme. L'exiguité de la fortune du sieur Marneffe chez qui s'était déjà fondue la dot de mademoiselle \alérie Fortin, soit au paiement des dettes de l'employé, soit en acquisitions nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout les exigences d'une jolie femme habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé le ménage à réaliser des économies sur fe loyer. La position de la rue du Doyenné, peu éloignée du Ministère de la Guerre et du cenire parisien sourit à monsieur et à madame Marneffe qui, depuis environ (jualre ans, habitaient la maisoii de mademoiselle Fischer.

Le sieur Jean-Paul-Staniâlas Marneffe appartenait à cette nature d'emp'oyés qui résiste à l'abrutisscraent par l'espèce de puissance que donne la dt'pravalion. Ce petit liomme maigre, à cheveux et à barbe grêles, à ligure éiiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée, les yeux à paupières légèrement rougies et liarnacLées de lunettes, de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se dessine d'un homme traduit aux assises jjour attentat aux mœurs.

T-'appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui règne dans tant d'intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts en velours de coton passé, les slalueites de plà rejouant le bronze florentin, leluslie mal ciselé, simplement R:is en couleur, à bobèches en cristal fondu; le lapis dont le bon marché s'expl!(|uait tardivement par la (luantité de colon introduite par le fabricant, el devenue visible à l'a^il nu, tout jusqu'aux rideaux qui vous eussent appris que le damas de laine n'a pas Irois ans de splendeur, loul chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d'une église.

La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait l'aspect nauséabond des salles à manger d'hôtel de province: tout y était encrassé, mal entretenu.

La chambre de monsieur , assez semblable à la chambre d'un étudiant, meublée de son lit de garçon, tle son mobilier de garçon, fléiri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine ; (Cite horrible chambre où tout traînait, où de vieilles chaussettes peiulaienl sur des chaises foncées de crin, dont les llenrs reparaissaient dessinées par la poussière, annonçait bien l'homme à (|ui son ménage est indifférent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.

La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie (|ui déshonorait l'apparteiiieiit officiel oii les rideaux étaient partout jaunes do fumée et de poussière, oli l'enfant, évidemment ahaiuloniié à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Silués dans i'aile qui réunissait, d'un se il côté seulement, la maison bâtie sur le devant de la rue, au corpsde-logis aiossé au fond de la cour à la propriété voisine, la cliambie et le cabinet de toiletle de Valérie, élégamment tendus en perse, à meiibli's en bois de palissandre, à lapis en moquette, senlaient la jolie femme, et, disons-le, presque la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée s'élevait la pendule alors à la mode. On voyait un |,elit Duukerque assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilelte, l'armoire à glace, le téle-à-têle, les colilichets obliges signalaient les recherches ou les fantaisies du jour.

Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d'élégance, (|ue tout ydaiàt de trois ans, un dandy n'eùt.rien trouvé ù reilire, sinon que ce luxe était eniaché de bourgeoisie. L'art, la disliiulion, (|ui résulte des choses que le goût sait s'approprier, manquaient là totalement. Un docteur èssciences sociales eût reconnu l'amant ù quelques-unes de ces

LES PARENS PAITV'RES

futilités (le liclie bijouterie qui ne peiivt'iU, venir que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours présent chez une femme mariée.

Le diner que firent le mari, la femme et l'enfant, ce dîner retardé de quatre heures, eiH expliqué la crise linancière que subissait celle famille, car la t;ibleest le plus sûr thermomètre de la fortune dans les ménages parisiens, l ne soupe aux herbes et à IVau de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d'eau rousse en guise de jus, un plaide haricots, et des cerises d'une qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assielles et des plats écornés avec l'argenterie peu sonore et triste du maillechort, élait-ce un menu digne de cette jolie femme? Le baron en eût pleuré, s'il en avait élé lémoiii.Lés carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Eniin tout trahissait une misère sans dignité, l'insouciance de la femme et celle du mari pour la famille. L'observateur le plus vulgaire se serait dit, en les voyant, que ces deux élres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.

La première phrase dite par Valérie ù son mari, va d'ailleurs expliquer le retard qu'avait éprouvé le dîner, dû probablement au dévoùmeiit intéressé de la cuisinière.

— Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu'à cinquante pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointemens.

La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter les gralilications, était donc arrivée h son dernier période chez l'employé.

— Tu zsfait mon directeur, dit le'mari en regardant sa femme.

— Je le crois, répondit-elle sans s'épouvanter de ce mot pris à l'argot des coulisses.

— Qu'allons-nous devenir? reprit Marneif.!, le propriétaire nous saisira demain. Et ton père, qui s'avise de mourir sans faire de testament ! Ma parole d'honneur, ces gens de l'Empire se croient tous immorte's comme leur Empereur.

— Pauvre père, dit-elle, il n'a eu que moi d'enfant, il m'aimait bien ! La comtesse aura brftlé le testament. Comment m'aurait-il oublié, lui qui nous donnait de Icmps en temps des trois ou quatre billets de mille francs à la fois?

— Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier les vaut-il ? Tkat is the quesllon'. a dit Shakespeare.

— Tien?, adieu mon char, dit Valérie qui n'avait pris que quelques bouchées du veau d'où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d'Alger. Aux grands maux, les grands remèdes !

— Valérie! où vas-tu'? s'écria Marnefl'e en coupant ù sa femme le chemin delà porte.

— Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses anglaises soi^s son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du directeur.

L'ignorance où sont les locataires d'une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constans qui peuvent le plus peindre l'eutraînementde la vie parisienne; mais il est facile de comprendre <\\\'\\n employé qui va tous les iou's de gr.nd matin à son bureau, qui revient chez lui pour diner, qui sort tous les soirs, et qu'une femme adonnée aux p aisi: s du Paris, puissent ne rien savoir de l'existence d'une vieille lille logée au troisième étage au fond de la cour de leur maisoj-, surtout quand cette fille a les habitudes de mademoiselle Fischer.

La première de la maison, Lisbeth allait chercî^er son lait, son pain, sa braisj, sans parier à personne, et se couchait avec le soleil ; elle ne recevait jamais de letires, ni de visites, elle uc voisinait point. C'était une de ces exislences anonymeai^ntomologiques, ( omme il y en a dans certaines maisons, où l'on apprend au bout de quatre ans qu'il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Rosier, Beanjon, Marcel, Mole, Sophie Arnoult, Franklin elRo- Itespierre. Ce que monsieur et madame Marmffe venaient de

dire sur Lisbelh Fischer, ils l'avaient aiq)ris .'t cause de l'isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la lierté, le mutisme, la réserve de la vieille tiile avaient engendré chez les portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénoient le inéconteniement inavoué de l'inférieur. Les portiers se croyaient d'ailleurs dans l'espèce, comme on dit au Palais, les égaux d'un locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les coulidences de la cousine Bette à sa peiite cousine Hurtense étant vraies, chacun comprendra i|ue la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les MarneCfe, calomnier mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d'elle.

Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable madame Olivier, la port ère, elle s'avança pour voir si les fenêtres de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.

— Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbeck est chez lui, il n'est même pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle Fischer.

La vielle fi le ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne en ceci, quelle se moquait du qu'en dirat-on des gens placés loin d'elle; et, d' même que les paysans ne voient que leur village, elle ne tenait qu'à l'opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait. Elle monta donc résolument, non pas chez e le, mais à celte mansarde. Voici pourquoi. An dessert, elle avait mis dans son sac des fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui donner, absolument comme une vieille fille rappoite une friandise à son chien.

Elle trouva, iravailiant à la lueur d'une petite lampe, dont la clarté s'auiiuisntait en passant à travers ua globe plein d'eaii, le héros des rêves d'Iiortense, un pâle jeune homme blond, assis à une espèce d'établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d'ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modè'e, vêtu d'une blouse, et tenant un petit groupe en cire ù modeler qu'il contemplait avec l'attention d'un poète au travail.

— Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en plaçant son mouchoir sur un coin de l'établi.

Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les fruits.

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé d'une voix triste.

— Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sang à travailler ainsi^ vous n'étiez pas né pour un si rude métier...

Wencelas Steinbeck regarda la vieille fille d'un air étonné.

— Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler comme une de vos figures quand elles vous plaisent.

En recevant cette espèce de gourmade en paroles, l'étonnément du jeune homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l'habitude d'être rudoyé. Quoique Sieinbock eût vingtneuf ans, il paraissait, comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, et à voir cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé, sous les fatigues el les misères de l'exil, unie à cette fille sèvlie et dure, on aurait pensé que la nature s'était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva, s'alla jeter dans une \ieilie bergère Louis XV, couverte en velours d'Utrei.ht jaune, et parut vouloir s'y reposer. La vieille fiiie prit alors une prune de reine-claude, el la présenta doucement à so:i ami..

— Merci, dit-il en prenant le fruit.

— Êtes-vous fatigué? deaianda-t-eile en lui donnant un autre fruit.

— Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie, répondit-il.

— Eu voilà des idées ! reprit elle avec une sorte d'aigreur. îN'avez-vous pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant les sucreries et lui voyant manger tout avec

DE BÂLZA.C.

plaisir. Voyez, en dînant chez ma cousine, j'ai pensé à "wus...

— Je sais, dil-il ep lançant sur Lisbelh un regard à la lois caressant pt plainiif, qu.', sans vous, je m vivrais plus depuis loiigien|)S ; u.ais, ma chère demoiselle, los artistes ont besoin d.; distractions...

— Ab ! iious y voilà !... s'écria-t-elle en rinlerrompant, en se mettant les joingssur les banihes et arrèlanlsur lui des yeux flaniboyans. Vous voulez allez perdre votre santé dans les ini'amies de Paris, comme tant d"ou\rier.s qui tinissinl pnrallerniourir à l'hôpital! Non, non, laiUs-vous une fur- I une, et cjuand vous aurez des rente?, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins el les plaisirs, libertin que vous êtes.

^Ve^ceslas Steinbock, en recevant celte bordée accompagnée de regards qui le pénétraient d'une llamnie magnétique, baissa la tète. Si le médisant le plus mordant eût [U voir le di'but de celte scène, il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux Olivier [sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l'accent, dans les gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie secrète. La vieille lille déployait la tendresse d'une brutale, mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un lils respectueux . la tyrannie d'une mère. Cette alliancj bizarre paraissait être le résultat d'une volonté puissante agissant incessamment sur un caractère faible, sur cMo incor.sislancc particulière aux Slaves qui tout en leur laissant un couia^îc béroï(|ue sur les champs de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale don les causes devraient occuper les physiologistes, car les liliysiolngistes sont à la politique ce que les entomologistes sont .1 l'agriculture.

— Et h'i je meurs avant d'être riche? demanda raélancolicjuement Wenceshs.

— îlourir?... s'écria la vieille fille. Oh ! je ne vous laisserai point mourir. .Tai de la vie pour deux , et je vous infuserais mon sang, s'il le fallait.

En entendant lette exclamation violente et naïve, des larmes mouilièrenl les paupières de Steinbock.

— Ne vous attristez pas, mo.i petit '^Veuce.-^las, reprit Lisbelh émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous serez quitte avec moi, vous fe rcz ce que vous voudrez , vous deviendrez libre ! Allons, riez donc!...

— Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, rél)ondit le pauvre exilé.

— El pour.iuoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en prenant le parti du l.ivonien contre elle-même.

— Parce que vous ne m'avez pas seulemen' nourri, logé, soigné dans la misère; mais encore vous m'avez donné de la force ' vous m'avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m'aviz fait souffrir...

— Moi? dit la vieille fille. Allez-vous re.ommencer vos bêtises sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne vaut pas le so'ide, et le solide , c'est moi! Vous avez des idées dans la cervelle ? la belle aft'aire ! et moi aussi, j'ai des idées... A quoi sert ce (|u'on a dans l'âme, si l'on n'en tire aucun parti? ceux (jui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n'en ont pas, si ceux-là s.ivent se remuer... Au lieu de penser à vos rêveries, il faut travailler. Qu'avei-vous fait depuis que je suis partie?. .

— Qu'a dit vûlre jolie cousine?

— (^ui vous a dit qu'elle était jolie? demanda vivement Lisbelh avec un accent où rugissait une jalousi^^ de tigre.

— Mais, vous-même.

— C'était pour voir la grimace que vous feriez! Avez-vous envie de lourir après les jupes? Voas aimez les femmes, eh bien ! fondez-en, mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore pencfant quebiue temps, d'amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce n'est pa-- du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-là un homme de soixante mille

francs de rente... et il est trouvé. Ti^ns ! le lit n'est pas fait ! dit elle en regardant à travers l'autre chambre, oh ! piuvre chai! je vou^ ai oublié...

A-ussiti'ii la vigoureuse fille se débarrassa de son manfclet, de son 'chapfau, de ses gants; el comme une servante, e!lc arrangea le.stement le petit lit de pensionnaire où couchait l'artiste. Ce mélange d- !:rusquerie, de rudesse même, et de bonté peut expliquer l'empire que Lisbeih avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une cho.se à elle. La vie ne nous atlache-t-ellepas par ses alkriialives de bon et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame Marneffe, au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans sa protectrice, une complaisflne qui l'eût conduit à quehjue route bourbeuse et déshonorante oîi il se serait perdu. Il n'aurait certes pas travaillé, l'artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en dép'orant l'àpre cupidité de la vieille lille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de fer à la paresseuse et périlleuse existence que menaient quelquen-uns de ses compatriotes.

Voici l'événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle et de cette faiblesse masculine, espèce de contresens assez fréquent, dit-on, en Pologne.

Kn t8."5, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoui) d'ouvrage, sentit, vers nne heure (lu matin, une forte odeur d'acide carbonique, et entendit les plaintes d'un mourant. L'odeur du charbon et le râle provenaient d'une mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement ; elle supposa qu'un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé dans celte mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l'agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte ouverte, l'air aflliia, l'exilé fut sauvé ; puis, iiu.-ind elle l'eut couché comme un malade, qu'il lut endormi, elle put re.onnaître les causes du suicide dans ledénùment absolu des deux chambres de celle mansarde où il n'existait qu'uue méchante table, le lit de sangle et deux chaises.

Sur la table était cet écrit qu'elle lut :

« Je suis le comte Wcn.;eslas Steiubock, né à P relie, en » Livonie.

I' Qu'on n'accuse personne de ma mort , les raisons de » mon suicide sont dans ces mots de Kosàusko : rinis Pc- » lonia'!

« Le petit-neveu d'un valeureux général de Charles XII n'a " pas voulu mendier. ALi faible constitution m'interdisait le Il service militaire, cl j'ai vu hier la fin des cent thalers avec 1' lesquels je suis venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq <> francs dans le tiroir de celte table pour payer le terme que » je dois au propriétaire.

n N'ayant p us de parens, ma mort n'intéresse iiersoiine. Il Je prie ni:scom))atriotes de ne pas accuser le gouverne- II ment fraiçais. Je ne me suis pas fait connaître comme ré- Il fugié, je n'ai ri?n demande, je n'a! rncontié aucun exilé, Il personne ne sait à Paris que j'existe.

Il Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu Il pardonne au dernier de^ Steinbock I

» Wexceslas. »

Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son ternie, ouvrit le tiroir, tt vit en elfet cinq p èct>s de cent sous.

— P;;uvre jeune homme! s'écria-t-ellè. Et personne au monde iiour s'inlérc.'^.vcr à Un!

Elle descendit chez die, y prit son ouvragf, et vint Irav.!»ilU'r dans celte mansarde, en veillant le gentilh'imme livcni.-n. A son réveil,on i)e'it ju;;er de léDnneniPnt de re\ilé, quand il vitune femme à son chevet ; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aiguillettes en or pour un uniforni^ la vieille fille s'était promis de protéger ce pauvre enfant, qu*lle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut lout-à-fait éveillé, Lisbelh lui ilonna du courage, et le questionna pour savoir confient lui faire gagner sa vie. Wenceslas, apiès

LES PARENS PAUVRES

avoir raconic son liislo^re, ajouta qu'il avait dû sa place ii sa vocaiioii ri'conrme l'.o.irlcs ans; il s'éiait toujours senti des dispositions p^^ur la sculpture ; mais le temps ncces^^aiiv aux ét»(l''s lui paraissait trop long pour un homme sansar^'enl, et il se sentait beau.O'ip trop faible en ce moment pour s'adonner il un état manuel ou euti'opreiuliv la grande sculpture. Ces paroles fiirei:t du grec pour Lisheth Fischer. Elle répondit à ce Kialheureux que Paris olTraii tant do ressources, qu'un homme de bonne volonté devait y vivre. JaEiais 1rs gens de cœur n'y périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patienci).

— Je ne suis qu'une pauvre fille, moi, une paysanne, et j'ai bien su m'y créer ui:e indépendance, ajoutal-ellc en lerminant. Écoutez moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j'ai quelques économies, je vous prêterai mois par mois l'argent nécessaire pour vivrt- ; mais pour vivre siricteivicut et non |)Our bambocher, pour courailler ! On peut dîner ù Paris à vingt-cinri sous par jour, et je voui ferai votre déjenner avec le mien tou.. les malins. Enfin je meublerai votre chambre, et je paierai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Tous ras doniiertz des reconnaissances en bonne forme de l'ar.gent que je dépenserai pour vous; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, ti vous iio travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée .'i rien, et je vous abandonnerai.

— Ah ! s'écria le malheureux qui sentait encore l'amertume de sa première étreinte avec la Mort, les exilés de tous les pays ont bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci ! Vous serez tout pour mai, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave ! Soyez mon amie, dit il avec une de ces démonstrations caressantes, si familières aux Polonais, H qui les fait accuser assez injustement de servilité.

— Oh ! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux ; mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit Lisbe h.

— Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j'appelais une créature, fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le vide de Paris! reprit Wcnceslas. Je regreilais la Sibérie où l'empereur m'enverrait, si je rentrais !... Devenez ma providence... Je travaiilenù, jiî deviendrai m»i!leur que je De suis, ijuûiqui^ je ne sois pas un mauvais garçon.

— Fercz-vous tout ce que je vous dirai de faire? deniAndat-elle.

— Oui !...

— Eh bien ! je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaiment. Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons! no!!s commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habitez vous, vous viendrez partager mon dé;euner quand j'aurai cogné au plafoud avec le manche de mon bilai.

Le lendemain, chez les labricans où mademoiselle Fisiher porta son ouvrage, elle prit des renseiguemens sur l'élst de sculpteur. A fori;c de demand-r, elle réussit à découvrir l'atelier des Fkrcnt et Chanor, maison spéciale où l'on fondait, où l'on ciselait les bronzes riches et les services d'argenterie luxueux. Elle y conduisit Steinbeck en qualité d'apprenti sculpteur, proposition qui parut bizarre. On ext-cul^it là les modèles des plus far.ieux artistes, on n'y montrait pasà sculpter. La persistance et Venièienvnt de là vieille fiiie arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d'ornemens. Steinbock sut promptement modeler les orncmens, il en iîiventa de nouveaux, il avait la voca'ion. Cinq mois après avoir achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux Stidn;ann, le princi;ial sculpteur de la maison Florent. Au bout <le vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître; mais, en trente mois, les économies amassées par la Vieille tille pendant seize ans, pièce a pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs en or! une somme qu'elle comptait placer en viager, et représenl('e par la qiioi? par la lettre de change d'un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, aiiii de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle "se vit en-

tre les mains un papier au lieu d'avoir ses pièces d'or, elle peniit la Icie, et alla consulter monsieiir Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil , l'ami de sa ptemièrc et plus habile ouvrière. Eu apprenant celte aventure, monsieur et madame Rivel grondèrent Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés dont les menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout, prix, et ils poussèrent la vieille lille il prendre, ce qu'on appelle en commerce, des sûretés. — La seule sûreté que ce gailiard-là peut vous offrir, c'est sa liberté, dit alors monsieur Rivet.

Monsieur Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.

— Et ce n'est pas une plaisanterie pour les étrangers, repi it-il. Un Fsançais reste cinq ans eu prison, et après il eu SOI t sans avoir pajé ses dettes, il est vrai, car il n'est plus contraignable que par sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnezmoi votre lettre de change, vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradicioirement un jagement qui prononcera la contrainte par corps, et quand tout sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un-pistolet toujours chargé contre votre Polonais !

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s'iiKiuiéter de celte procédure, uniquement faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque argent. Celte défaite était due au génie inventif du jui,e au tribunal de commerce. L'innocent artiste, aveugle dans sa conliance en sa bienfaitrice, alluma sa pii?e avec les papiers timbrés, car il fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l'énergie à endormir. Un beau jour, monsieur Piivel fit voir à mademoiselle Fischer nn dossier et lui dit : — Vous avez à vous Wenceslas Steinbo. k, pieds et poings liés, et si bien, qu'en vingt-quatre heures, vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d'avoir cûuîmis uns mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières d'êiro à l^aris, que cette expression singulière répond à l'une de ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans L's cordes de la procédure commerciale, il s'agissait d'arr.ver au !^aiement, car le nol-able commerçant regardait Wcnceslas Steinbeck, comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie étaient à ses yeux, eu affaires, des sinistres. r.ivet alla voir, dans l'intérêt de cette pauvre mademoiselle Fischer ([ui, selon son expression, avait é^é dindonnée par un Polonais, les riches fabricans de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l'orfèvrerie parisienne déjà cités, StidniRnn, qui faisait arriver l'art français à la perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins et la Renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor, lorsque le brodeur y vint prendre des renseignemens sur le nommé Steinbock, un réfugié polonais.

— Qu'appelez-vous le nommé Steinbock? s écna railleusement Siidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j'ai eu pour élève? Apprenez, monsieur, que c'est un grand artiste. On dit que je me crois le diable ; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu'il peut devenir un Dieu...

— Ah ! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a rboniieur d'être juge au tribunal de la Seine...

— Excusez, consul !... répliqua Stidmann en se mettant le revers de la main au front.

— Je suis bien heureux de ce ijue voiis vemz de dire. Ainsi, ce jeune hon:me pourra gagner de l'argent...

— Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en aurait d'^jà bien amassé, s'il était resté chez nous. Que voulez-vous? les artistes ont horreur de la dépendance.

— Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, ré: ondit Siidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d'aller seul, de lâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, t'est son droit! Et j'ai c^peniant bien perdu quand il m'a quitté!

DE BALZAC

— Voilà ! s'écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire des renies, et cherckez la glcire après !

— On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann. C'est à la gloire à nous apporter la fortune.

— Que voulez-vous? dit Chanor à Bivet, on ne peut pas les attacher...

— Ils mangeraient le licou! répliqua Slidraann.

— Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant de fantaisie que de talcF.t. Ils dépensent énormément, ils ont des lorettes, ils jettent l'argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs comman Jes ; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui s'enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s'ils s'étaient appliqués, ils auraient des monts d'or...

— Vous me fjites l'effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraifc d'avant la révolution qui disait: — Ah! si je pouvais tenir Montesquieu, Voltaire et Uousscau, bien gueux, dans ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme ils m'écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune! Si l'on pouvait forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en feraient.- Donnez-moi mille francs, et taisez-vous!

Le bonliomm ■ Hivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer qui dînait chez lui tous les lundis et qu'il allait y trouver.

— Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez reiiiboursée, intérêts, frais et capital. Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enferme/, ses pantalons et ses souliei s , "empêchez-le d'aller à la Chaumièie et dans le quartier Notre-Dame de- Loreite, tenez-le en laisse. Sans ces précautions, votre sculpteui- ilàn. ra, et si vous saviez ce que les artistes appellent flâner: des horreurs, quoi! Je viens d'apprenilre qu'un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une inlluence terrihie sur la vie intérieure de '\yeiiceslas et de Lisbeth. La bienf;iiirice trempa le p;iin de l'exilé d:.ns l'absynihe des reproches, lorsrpi'elle crut ses fonds compromis, et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne p-.s travaiHcî- assez promplement, et d avoir pris un état dilhciie. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des ligurines, des projets d'ornemens, des «ssais pussent avoir du prix! Bientôt, fàchi'e de ses duretés, elle essayait d'en effacer les tiaces par des soins, par des douceurs ci par des aUentions. Le j)auvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mégère et sous la domination d'une paysanne des Vosges, était ravi des ràlineries et de cotte m\licilude maternelle éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traitemcns d'une semaine .1 cause des caresses d'en fujîitif raccommodement. MademoiselleFischer prit ainsi sur cette ûme un empire absolu. L'amour de la domination resté dans ce cœur de vieille lille, à l'état de germe, se développa rapidcnieni. Elle put saiisfairo .son orgueil et son besoin d'action : n'avait elle pas une créature à elle, ù gronder, à diriger, à tlatler à rendre heureuse, sans avoir ù craindre aucune rivalité? Le bon elle mauvais de son caractère s'exercèrent donc également. Si parfois elle mar.yrisait le pauvre artiste, elle avait en revanche des délicai'ïssef , semblables à la grâce des lleurs champêtres ; die jouissait de le voir ne manquant de lien, elle eut doiné sa vie pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme toutes les belles :'i;bcs, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts de €• lie lille qui, d'ailleurs lui avait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un jour, la vieille lille, exaspérée de ce que W.nceslas était allé' flâner au lieu de travailler, lui lit une .siène.

— Vous m'appartenez! hii dit- elle. Si vous êtes honnête homme, vous devrier tacher de me rendre le plus tôt possible ce que vous me devez...

Le gentilhomme, en qui le sang des Sleinbock s'alluma, devint pâle.

— Mon Dieu! dit-elle, bientôt nous n'aurons plus pour vivre que les trente sous que je gagne, moi, pauvre lille...

Les deux indigens, irrités dans le duel de la parole, s'animèrent l'un contre l'autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première fois îi sa bienfaitrice de l'avoir arraché à la mort, pour lui fjire une vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait, dit-il, et il parla de fuir.

— Fuir'... s'écria la vieille fille!... Ah! monsieur Rivet avait raison !

El elle expliqua catégoriiiueraent au Polonais, comment on pouvait en vingt-quatre heures, le mettre pour le reste de •ses jours en prison. Ce fut un coup i!e mas?ue. Steinbock tomba dans une mélar.colie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans la nuit, Lisbcih ayant entendu des préparaiil's de suicide, monta chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en règle.

— Tenez, mon entant, pardonnez moi ! dit-elle les yeux humides. Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais, diies-moi que vous penserez ([uelquefois à la pauvre lille ((ui vous a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous? vous êtes la cause de mes méchancetés : je puis mourir, que devieiidri'z-vous sans moi'?... Voilà la raison de l'impatience que j'ai de vous voir en état de fakriiiuer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pasm.n argent pour moi, allez!.,. J'ai peur de votre parusse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui njangent tant d'heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je voudrais (|ue vous eussiez contracté l'habitude du travail.

Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une altitude qui pénétrèrent le noble artiste ; il saisit sa bi.nfaitrice, la pressa sur son creur, et l'embrassa u\i front.

— Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaîté. Pourquoi me metlriez-vous à Clichy? ne snis-je pas emprisonné ici par la reconnaissance"?

Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois auparavant, avait fait prod-.iire à Wenceslas trois choses : le cachet que gardait IlTtense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et uBeadaiirable pendule qu'il achevait en ce moment, car il vissait les derniers écrous du modèle.

Celte pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées par douze ti^nires de femmes entraînées dans une danse si folle et si lapide, que trois Amours, grimpé^ sir un tas de lleurs et de fr.iils, ne pouvaient arrêter au passage que l'Heure de minuit, dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l'Amour le plus hardi, ("e s'.jet reposait svr un soile rond d'une adniir?ble oinemenlation, oii s'agitaient des animaux faiilastiiines. L'Heure était indiipiée dans une bouche monslreuse ouverte par un Ijâillcnicnt. Chaque Heure oiTrait des symboles heureusement imagirics qui en caractérisaient les occupations habituelles.

Il est facile maintenant de comprendre l'espèce d'attachement extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien ; elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s'étiolaiil dani sa inansard'e. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cel enfant du Nord avec la i.'ndresse d'une mère, avec la j'ai 'usie d'une femme et l'esprit d'un dragon; ainsi elle s'arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours saiîs argent. Elle aurait voulu garder sa vic.iime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, csr elle avait pris, elle, l'Imbituiie de toutes les privations. Elle aimait assez Steinbeck pour ne pas l'épouser, cl l'aimait trop pour le céder à une aulre femme; elle ne savait pas se résigner à n'en êlreciue la mère, et se regardait comme une folle quand elle pensdità l'autre rôle. Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette lille. Eprise réellement depuis quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer celte vie inconséquente et tans issue, où sa persistance devait causer la perte de celui qu'elle appe ait son enlani Ce combat de 'es instincts et de sa raison la rendait

LES PARENS PAUWES.

injuste et tyranniquc. Elle se vengeait sur ce jeune lionime de ce qu'elle n'clait ni jeune, ni riclie, ni belle; puis, après cliaque ven^'eance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en clle-mènie, à des liumililés, à (les tendresses inlinies. Elle ne concevait le sacrifice à l'aire à son idole qu'après y avoir écrit sa puissance à coups de hache. C'était enfin la Tevipê/e de Shakespeare renversée, Caliban maître d'Ariel et de Prospero. (Juant h ce uiallieureux jeune homme i> pensées élevées, méditatif, enclin :\ la paresse, il offrait dans les yeux, coninio ces lions engagés au Jardin des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son Ctt'ur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l'argent d'une folie souvent nécessaire. Par cerlaines journées d'énergie, où le sentiment de son malheur a "croissait son exaspération, il regardait Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride, doit regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de l'indigence et de cette réclusion dans Paiis, étaient savourés comme des plaisirs par Lisbeth. Aussi prévoyait-elie avec terreur que la moindre passion allait lui arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant (lar sa tyrannie et ses reproches ce poète à devenir un grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens de se passer d'elle.

Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement misérables, celle d'une mère au désespoir, celle du ménage Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être aû'eetées par la passion naïve d'Hortense et par le singulier dénoiiment que le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.

Au moment d'entrer à l'Opéra, le Conseiller-d'État fut arrêté par l'aspect un peu sombre du temple de la rue Lepelletier où il ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières pour contenir la foule. 11 regarda l'affiche, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel :

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