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RELACHE PAR INDISPOSITION

Aussitôt il s'élança chez Josépha (jui demeurait dans les environs, comme tous l"s artistes attachés ù l'Opéra, rue Cbauchat.

— Monsieur! que denlandez-vous ? lui dit le portier, à son grand étonnement.

— Vous ne me connaissez donc plus? répondit le baron avec inquiétude.

— Au contraire, monsieur, c'est parce que j'ai l'honneur de remettre monsieur, que je lui dis : Où allez-vous?

tin frisson mortel glaça le baron.

— Qu'est-il arrive? demanda-t-il.

— Si monsieur le baron entrait dans i'apparîement de mademoiselle Jiirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Brisetout, monsieur Bixion, monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau, monsieur de Yernisset, monsieur Stidmann, et des femmes pleines de patchouli ([ui pendent la crémaillère...

— Eh Lien ! où donc est?...

— Mademoiselle Mirah!... Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le dire.

Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la muin du por;ier.

— Eh bien, elle reste maintenant rue de la Yiilo l'Évcque, dans un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d'IIérouvile, répondit à vf.ix bas-e le portier.

Après avoir demandé le numt'ro de cet liùtel, le baron |uit nn milord et arrivai devant une de ces jolies maisons modernes à doubles portes, où, dès la lanterne de gaz, le luxe semanifeste.

Le baron, vêtu de son habit de ttrap bleu, à cravate blanche, gilet blanc, pantalon de Nai.kin, bottes vernies, beaucoup d'empois dans le jabct, passa pour un invité relarda taire aux yeux du portier de ce nouvel Éilen. Sa prestance, sa manière r.emarcnci', tciiî in. Un justifiait celte opinion.

LE SU eu;. — u.

Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle.

Ce valet, nouveau commi; riiùlcl, laissa pénétrer le baron (jui lui dit d'un ton de voix accompagné d'un gete impérial :

— l'ais passer cette carie ù mademoiselle Josépha...

Le l'atito regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et se vit dans un salon d'aiiente, plein de (leurs rares, dont l'ameub emenl devait coûter quatre raille écus de cent sous. Le valet, revenu, pria monsiinir d'enlrer au salon en attendant qu'on sortit de table pour prendre le café.

(Juoique le baron eût connu ht luxe de l'Empire, qui certes fut un des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas durables, n'en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta comme ébloui, abasourdi, dans (-e salon dont les trois fenêtres donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en un mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées, et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques.

Il admira non-seulement les recherches, les (îorures, les sculptures les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoflés merveilleuses ([ue le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir ù flots d'or; mais encore ce ([ue des princes seuls ont la faculté de choisir, de trouver, de payer et d'offrir : deux tableaux de Greuze et deux de Watteau, deux tètes de Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaél, deux du Guaspre, un Rembrandt et un Ilolbein, un Murillo et un Titien, deux Teniers et de\tx Metzu, un Van-Huysum et un Abraham Mignon, enfin deux cent mille francs de tableaux admirablement encadrés. Les bordures valaient presque lès toiles.

— Ah ! tu comprends maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.

Venue sur la pointe du pied par une iiorte nuietle, sur des tapis de Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les oreilles tintent si bien, qu'on n'entend rien que le glas du désastre.

Ce mot de bonhomme, dit à ce personnage placé dans l'administration, et qui peint admirablement l'audace avec laquelle ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron cloué par les pieds. Joséplta, toute en blanc et jaune, était si bien parée pour cette fcle, (lu'elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe insensé, comme le bijou le plus rare.

— N'est-ce pas que c'est beau? rcpiit-dle. Le duc a mis là tous les bénéfices d'une affaire en commandite dont les actions ont été vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc"? Il n'y a que les grands seigneurs d'aul refois pour savoir changer du charbon de terre en or. Le notaire, avant le dîner, m'a apporté le contrat d'acquisition à sigcer, et qui contient quittance du prix. Comme ils sont là tous grands seigneurs : d'Esgrignon, Raslignae, Maxinic, Lenoncourt, Verneuil, Laginski, Rochtfide, la Palférine, et en fait de banquiers, Nucingen et du Tillet, avec Antonia, Malaga, Carabine et la Sclîontz, ils ont tous compati ù ton ma'heur. Oui, mon vieux, tu es invité, mais i'i la condition de boire tout de suite la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher, tous trop tendus ici pour ([uil n'y ait pas relâche à rbpéia, mon directeur est saoul comme un cornet à piston, il en est aux couacs!

— Ôh ! Josépha! s'écria le baron.

~ Comme c'est bète, une explication, répondit elle en souriant. Voyons, vaux lu les six cent mille francs que coûte l'hôtel et le mobilier? Peux t« m'apporier une inscription de trente mille francs de rentes que le duc m'a donnée dans un cornet de papier blanc à dragées d'épicier?... C'est 1;\ nue jolie idée !

— Quelle perversité ! dit le Cunseiller-d'Etal, qui dans ce moment de ra.^e aurait troqué les diamans de sa femme pour remplacer le duc d'Iiérouville pendant vingt-quai le heures.

— C'est mon étal d'être perverse! répliqual-elle. Ah! voilà comment tu prends la chose! Pourquoi n'as tu pas inventé do commandite? Mon Dieu, mon pauvre clutl teint, tu devrais me remercier : je le ([uiite au moment où tu pourrais

soc

DE BALZAC

manger avec moi l'avenir de ta femme, la dot de la tille, et... Ah! lu iilcurcs. L'Empire s'en va!... je vsis saluer l'Empire.

Elle se posa tragiquement et dit :

On vous appelle Uiilot : je ne vous Connais plus!...

Et elle rentra. La porte enir'ouverte laissa passer comme un éclair, un jet de lumière accompagn; d'un éclat du cicscenrio de l'orgie et chargé des odeurs d'un festin du premier ordre.

La cantatrice revint voir par la porte entrebâillée, et trouvant Ilulotplanic sur ses pieds comme s'il eùl été de bronze, elle lit un pas en avant et reparut.

— Monsieur, dit-elle, j'ai cédé les guenilles de la rueCliauchat à la petite Iléloise lîrisetout de Bixion ; si vous voulez y réclamer votre bonnet de coton, votre tirc-botle, votre ceinture et voire cire à favoris, j'ai stipulé qu'on vous les rendrait.

Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme Loth dut sortir de Copuorrlie, mais sans se retourner, commi" matianie.

llulùt revint chez lui, marchant en furieux, se i)arlanl ii lui-mêiie, it liouva sa famille faisant avec calme le whist à deux, sous la-tiche qu'il avait vu commencer.

En voyant son mari, la pauvre Adeline crut à (juclque affreux désastre, à un déshonneur ; elle donna ses cartis à Hoilense et entraîna Hector dans ce même petit salon, où cinq heures auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.

— Qu'as-lu > dit elle effrayée.

— uh ! pardonne-moi ; mais laisse-moi te raconter ces infamies.

Il exhala sa rage pendant dix minutes.

— Mais, mon ami, répondit héroïiiuement celle pauvre femme, de pareilles créatures ne connaissent pas l'amour! cet amour pur 1 1 dévoué que tu mérites ; conunciil pourraislu, loi si perspicace, avoir la prétention de hitlcr avec un million ?

— Clièrc Adeline ! s'écria le baroil en saisissant sa femme * et la pressant sur son cœur.

La baronne venait de jeler du baume sur les plaies saignantes de l'amour-prop; e.

— Certes, ôlez la fertme au duc d'IIérouville, entre nous deux, elle n'iiésilerait pas ! dit le baron.

— - Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier eit'ort, s'il te faut absùlunicnt des maîtresses, pourquoi ne jjrends-tu pas, comme Crevel, des femme» qui ne soieni pas chères cl dans une classe à se trouver loniitemps heureuses de ucu. Nous y ga^Mierions tous Je conçois le besoin, ju.is je i.e comprends rien à la vanUé...

— (Jh ! quille Isor.ne cl excel'enie feirme lu es ! s'cciia-1-il. •le suis un vieux lou, je ne mérite pas d'avoir un ange comme loi pour compagne.

— Je suii tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle avec une teinte de mélancolie.

— Joséphine ne te valait pas, dit-il. N iciis, je vais jouer le vvh!st avec mon frère et mes enfans-, il faut que je me mcltc à mon métier de père de famille, que je marie mon liorlense et q':e j'enlerre lelibt.rtin...

Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adi'line, qu'elle dit : —Celte créature a bien mauvais goi'it de piéfércr qui que ce soii à mon Hector. Ah ! je ne te céderais i)as jiour tout l'or de la terre. Comnunt | eut on te laisser quanJ on a le bonheur d'être :inié par toi !. .

Le res,'.!rd par leiiuel le baron récouif/ensa le fanatisme de sa femme h conlirma dans l'oiiinion que la douceur et la soi:missiin étaient les plus puissantes h; mes de la femme. Elle se trompait en ceci. Les senliniens nobles poussés :"i l'abst/lu produisent dis résultais seuiblabcs à ceux des plus giar.ds vices. Bonaparte est devenu l'Empereur pour aviir n iiraiHé le f euple à deux pas de l'endruil oii Louis XVI a pet- iu la monarchie et la léte pour n'avoir pas laissé verger l sa'.ig d'un monsieur Sauce.

Le lendemain, Ilortense, qui mil le cachet d,^ Wenceslas

sous sou oreiller pour ne pas s'en séparer pendant son sommeil, fut habillée de bonne heure, et lit prier son père de v;nir au jardin dès qu'il serait levé.

A ers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa lille, lui donr.ait le bras, et ils allaient ensemble le long des quais, par le pont Royal, sur la place du Carrousel.

— Ayons l'air de flànci', papa, dit Ilortense en débouchant par le guichet pour traverser celte immense place...

— Flâner ici?., demanda railleusenienl le père.

— Nous sommes censés aller au Jlusée, et là-bas, dit elle CR montrant les baraijue^ adossées aux murailles des maisons qui tombent .'i angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands de bric-à-brac, de tableaux...

— Ta cousiiic demeure là...

— Je le sais bien ; mais il ne faut pas qu'elle nous voie...

— Et que veux-tu faire? dit le baron en se trouvant à trente pas enviroi. des fenêtres de madame Mariieffe à laquelle il pensa suudain.

Ilortense avait conduit sou père devant le vitrage d'une des buuiiques situées à l'angle du pâté de maisons (|ui longe les galeries du vieux Louvre et qui fait face ù l'hôtel de Nantes. Elle entra dans cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres de la jolie petite dame qui, la veille, kvait laissé son image au cœur du vieux Reau, comme i)Our y caluur la blessure qu'il allait recevoii', et il ne put s'empêcher de mettre ^ n pratique le conseil de sa femme

— Haballons-nous sur b-s petites bc/urgeoises, se dit-il en se rappelant les adorables perfections de madame SlarnelTe. Celte petite îcmme-là me fera promptemeiit oublier l'avide Josépha.

Or, voici ce qui se passa siniullanémenC dans la boutique / et hors de la boutique.

En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron a|)er(;ut le mari i|ui, tout en brossant sa redingote lui îiiême, faisait évidemment le guet et semblait iiltenilrc quelqu'un sur la place.

Craignant d'être aperçu, puis reconnu plus tard, l'amoureux baron toinna le dos à la rue du Doyenné, mais en se niellant de lr<.is-quarts alin de pouvoir y donner un coupd'œil de temps eu temps. Ce mouvement le lit rencontrer prcs((ue face à face avec madame Marnelfe qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour lelourner chez elle.

^■alcrie éprouva comme une commotion en recevant le regard é:onné du baron, et elle y répondit par une œillade de prude.

— Jolie femme! s'écja le baron, el pour qui l'on ferait bien des folies !

— Eh! monsieur, répruidil-ellc en se retournant comme une femme qui |)rend un parii violent, vous ê:es œoiLsieurle baron Huloi, n'est-ce pas/

Le baron de plus en plus stupéfait lit un geste d'adlrmalion.

— Eh bien ! |>uisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et (iiiej'ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous (lirai qu'au lieu de faire des folies, vous devriez biCii faire justice... Le sort de mon mari dépend de vous.

— Comment l'enlendez-vous? demanda galamment le baron.

— C'ist un employé de vore direction, à I.i Guerre, Division de monsieur Lduun, bureau de Uionsieur Coipiel, répond t e.le en souriant.

— Je nie sens disposé, madame... madanui?

— Miidame Marnefie.

— XiA petite ma;!ame Rlarneffe, à faire des injustices pour vos bcacx yeux... J'ai dajis votre maison une cousine et j'irai lavcir un de ces jours, le plus lot poîtible, venez m'y présenter voire requête.

— iixciiscz mon audaa', monsieur le baron, mais vous C'-uiiprendre^ comment j'ai pu oser parler ainsi, je suis sans prolection.

— Ah! ah!

LE P\RENS PAUVRES

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— Oh ! monsieur, vous vi^iis méprenez, dit elle en baissant les yeux.

Le baron i rut que le soleil venait de disparaître.

— Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle. J'ni perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal Monteornet.

— Ah! vous êtes sa liile.

— Oui, :-noiisieur, mais il ne m'a jamais reconnue.

— Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.

— Il ne m'a rien laissé, monsieur, car on n'a pas trouvé de testament.

— Oh I pauvre petite, le maréchal a fié surpris par l'apoplexie .. Allons, esterez, madame, on doit quelque chose à la fille d'un des chevaliers Hayard de l'Kmijire.

madame Marneffe salua gradeiisenient, et lut aussi fière de son succès qne le baron l'était du sien.

— D'où diable vient-elle si matin? se demanda-t-il en analysant le mouvemeut ondnleuxde la robe aucjuel elle imprimait une gcâne peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatii^uée pour revenir du bain, et son mari l'attend. C'est iiiexpliquable, eî cela donne beaucoup à penser.

Madame MarnefTe une fois rentrée, le baron voulut savoir ce que faisait sa fille dans la boulii|ue.

En y entrant, comme il regardait toujours les fenêtres de madame ilarnctïe, il faillit heurter un jeune homme au front pâle, aux yeux gris pétillans, vêtu d'un paletot d'été en mérinos noir, d'un pantalon de gros coutil et de souliers à guêtres en cuir jaune, qui sortait comme un braque ; et il le vit courir vers la maison de madame Marneflfe où il entra.

En glissant dans la bouti<[ue, Ilortense y avait distingué tout aussitôt le fameux groupe mis en évidence sur une table placée au centre dans le champ de la porte.

Sans les circonstances auxquelles elle en d.n-ait la connaissance, ce chef-d'œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce qu'il faut appeler un air hrio des erandts choses, elle qui, certes, aurait pu postr en Italie pour la statue du Brio.

Toutes les œuvres des gens de génie n'ont pas au même degré ce brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux des ignorans.

Ainsi, certains tableaux de Rapliaél, tels que la célèbre Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze au Vatican w commanderont pas soadain l'admiration, comme le Joueur de violon rie la galerie de Sciarra, les portraits des Doni et la vision d'Ezéchiel de la galerie de Pilti, le Portement de croix de la galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du Musée Bréra à îii'an. Le Saint Jean-Baptiste de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge à l'Académie de Rome n'ont pas le charme du portrait de Léon \ et de la Vierge de Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur. Il y a plus ! le Stanze, la Transfiguration, les Camaïeux et les trois tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degré du sublime et de la perfection. Mais ces chefs-d'œuvre exigent de l'admirateur le plus instruit une sorte de tension, une étude pour être compris dans toutes leurs parties ; tandis que le Violoni'ite , le Mariage de la Vierge, la Vision d'Ezéchiel entrent d'eux-mêmes dans votre cœur parla double porte des yeux, et s'y font leur place; vous aimez à les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n'est pas le comble de l'art, c'en est le bonheur.

Ce fait prouve qu'il se rencontre dans la génération des œuvres artisti(]ues les mêmes hasards de naissance que dans les familles où il y a des cnfans heureusement doués, qui viennent beaux et sans faire de mal ù leurs mères, à qui tout sourit, à qui tout réussit; il y a enfin les fleurs du génie comme les fieurs de l'amour.

Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à ruiployer, est le caractère des premières œuvres. C'est le fruit de la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance qui se retrouve plus lard dans certaines heures heureuses ; mais ce brio ne sort plus alors du cœur de l'artiste; et, au lieu de le jeter dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux, il le snbiî, Il le doit a des circonstances, à

l'amour, à la rivalité, souvent ."i la haine, et plus encore aux comniandemens d'une gloire à soutenir.

Le groupe de Wenccsias était a ses œuvres :i venir ce qu'est le Mariage de la N ieige a l'ecuvre total de Raphaël, le premier pas du lalcnt fait dans une gnlce inimilable, avec l'entrain de l'eiilance el son aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs roses et blanches trouées i)ar des fossettes qui font comme des échos aux rires de la mère. Le prince Eugène a., dil-on, payé (juatre cent mille francs ce tableau qui vaudrait un million pour un pays privé de tableaux de Raphaël, et l'on ne donnerait pas cette somme pour la plus belle des fi'csques, dont cependant la valeur est bien supérieure comme art.

Horlense contint son admiration en pensant ;i la somme de ses économies de jeune fille, elle prit un petit air indifférent el dit au marchand : — Quel est le prix de ça?

— Quinze cents francs, répondit le marchand en jetint une œillade ù un jeune liomme assis sur un tabouret dans un coin.

Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chefd'œuvre du baron Ilulot.

Ilortense, ainsi prévenue, reconnut alors l'artiste à la rou* geur qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa ([uestion ; elle regarda cette figure maigre et tirée comme celle d'un moine plongé dans l'ascétisme; elle adora cette bouche rosée et b;en dessinée, un petit menton fin, et les cheveux châtains à filamens soyeux du Slave.

— Si c'était douze cents francs, répon.litelle, je vous dirais de me l'envoyer.

— C'est antique, mademoiselle, lit observer le marchand qui, semblable à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce nec plus ultra du bric-à brac.

— Excusez moi, monsieur, c'est fait de cette année, répondit-elle tout doucement, et je viens précisément pour vous prier, si l'on consent à ce prix, de nous envoyer l'arlisie, car on pourrait lui procurer des commandes assez importantes.

— Si les douze cents francs sont pour lui, qu'auraije pour moi ? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.

— Ah ! c'est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper une express on de dédain.

— Ah ! mademoiselle, prenez ! je m'entendrai avec le marchand, s'écria le Livonien hors de lui.

Fasciné par la sublime beauté d'Hortense et par l'amour pour les arts qui se manifestait en elle, il ajouta : — Je suis l'auteur de ce groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quebju'un en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma première admiratrice, prenez!

— Venez, monsieur, avec le marchand, dans une heure d'ici... voici la carte de mon père, répondit Hortense.

Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonncment de l'artiste qui crut rêver : — Dans l'intérêt de vùtr* avenir, monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer, car c'est notre cousine.

Ce mot, notre cousine, produisit un éblouissement à l'artiste, il entrevit le paradis en en voyant une des Èves tombées.

Il rêvait de la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant quTIortense rêvait de l'amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée : — Ah ! pensait-il, si elle pouvait être ainsi !

On comprendra le regard oue les deux amans échangèrent, ce fut de la flamme, car les amoureux vertueux n'ont pas la moindre hypocrisie.

— Eh bien ! que diable fais-tu là-dedans? demanda le père à sa fille.

— J'ai dépensé mes douze cents francs d'économie, viens. Elle reprit le bras de son père qui répéta : — Douze cents

francs !

— Treize cents même... mais tu me prêieras bien la différence !

DE BALZA.C

— Et à quoi... dans celle boiilique... as-lii pu dépenser r celle somme?

— Ah ! voici ! r«'pondit l'heureuse jeune fiKe, si j'ai Irouvo un mari ce ne sera pas cher.

— Un mari, ma liile, dans cette boutique?

— Écoute, mon petit père, medéfendrais-lu d'épouser un grand artiste?

— Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd'hui, c'est un prince qui n'est pas titré. C'est la gloire et la fortune, les deux plus grands avsniages sociaux, après la vertu, ajouta-t-il d'un petit ton cafard.

— Bien entendu, répondit Ilorlense. Et que penses-tu de la sculpture?

— Cesl une bien mauvaise parlie, dit Hulol en hochant la tële. Il faut de grandes protections outre un grand talent; car le gouvornemeni est le seul consommateur. C'est un art sans débouchés aujourd'hui qu'il n'y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes, ni palais substitués, ni majorais. Nous ne pouvons loger que de petils tableaux, de petites ligures, aussi les arts sont-ils menacés parle/)p/(7.

— Mais un grand artisie ([ni Irouverail des débouchés... reprit Horlense.

— C'est la solution da problème.

— El qui serait appuyé!

— Encore mieux !

— Et noble !

— Bah!

— Comte !

— Et il sculpte!

— Il est sans forlune.

— Et il compte sur celle de mademoiselle Hortense Hulot? dit railleusement le baron en plongeant un regard d'inquisiteur dans les yeux de sa tille.

— Ce grand arlisie, comte, et qui sculpte, vient de voir votre fille pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur le baron, répondit Horlense d'un air calme à son père. Hier, vois-lu, mon cher bon petit père, pendant que tu étais ù la chambre, maman s'est évanouie. Cel évanouissement, qu'elle a mis sur le compte de ses nerfs, venait de (|uelque chagrin relatif à mon mariage manqué, car elle m'a ditqae, pour vous débarrasser de moi...

— Elle l'aime trop pour avoir employé une expression...

— Peu parlementaire, reprit Horlense en riant; non, elle re s'est pas servie de ce mot-là ; mais moi je sais qu'une tille à marier, qui ne se marie pas, est une croix très-lourde à porter pour des parens honnèles. Eh bien ! elle pense (juc s'il se présentait un homme d'énergie et de talent, à qui une dot de trente mille francs sullirail, nous serions tous heureux ! Entin elle jugeait convenable de me préparer à la modestie de mon futur sort, et de m'enipécher de ra'abandonner à de trop beaux rêves... Ce (jui signifiait la rupture de mon mariage, et pas de dot.

— Ta mère est uik^ bien bonne, une bien noble et excellente femme, répondit le père profondément humilié, quoique assez heureux de cette conlidence.

— Hier, elle m'a dit que vous l'autorisiez à vendre ses diamans pour me marier ; mais je voudrais qu'elle gardât ses dianians, et je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l'homme, le prétendu qui répond au programme de maman...

— Là !... sur la place du Carrousel !... en une matinée.

— Oh ! papa, le mal rient de plus loin, répondit-elle malicieusement.

— Eh bien ! voyons ma petite fille, disons tout à notre bon père, demandât-il d'un air câlin eu cachant ses inquiétudes.

Sous la promesse d'un secret absolu, Horlense raconta le résumé de ses conversations avec la cousine Belle. Puis, en rentrant, elle montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité de ses conjcclurcs.

Le père admira, dans son for intérieur, la profonde adresse d.es jeunes tilles agitées par l'instinct, en reconnaissant la simplicité du plau (jue cet amour idéal avait suggéré, dans une seule nuit, à celte innocente fille.

— Tu vas voir le chef-d'œuvre que je viens d'acheter, on va l'apporter, et le cher Wcnceslas accompagnera le mar-

chand... L'auleurd'un pareil groupe doit faire forlune ; mais obtiens-lui, par ion crédit, une statue, et puis un lugement à l'Institut...

— Comme tu vas ! s'écria le père. Mais si on vous laissait faire, vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...

— On attend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq minutes, je l'ai aimé, comme lu as aimé maman en la voyant! et il m'aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui, dil-elleà un geste que fit son père, j'ai lu dix volumes d'amour dans ses yeux. Et ne sera-t-il pas accepté par vous et par maman pour mon mari, quand il vous sera démontré que c'est un homme de génie I La sculptur^e est le premier des arts ! s'écria-t-elle en battant des mains et sautant. Tiens! je vais tout te dire...

— îl y a donc encore quelque chose?... demanda le père en souriant.

Cette innocence complète et bavarde avait loul-à-fait rassuré le baron.

— Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l'aimais sans le connaître, mais j'en suis folle depuis une heure que je l'ai vu.

— Un peu trop folle, répondit le baron, que le spectacle de cette naïve passion réjouissait.

— Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C'est si bon de crier dans le cœur de son père : « J'aime, je suis heureuse d'aimer ! « répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas I Quel Iront plein de mélancxjlie !... des yeux gris où brille le soleil du génie!... et comme il est distingué ! Qu'en pensestu? Est-ce un beau pays la Livonie?... Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle qui serait sa mère?... Mais ce serait un meurtre ! Comme je suis jalouse de ce qu'elle a dû faire pour lui ! je me figure qu'elle ne verra pas mon mariage avec plaisir.

— Tiens, mon ange, ne cachons rien à la mère, dit le baron.

— Il faudrait lui montrer ce cachet, cl j'ai promis de ne pas trahir la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman, répondit Hortense.

— Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine Bette son amoureux.

— J'ai fait une promesse pour le cachet, et je n'ai rien promis pour l'auteur.

Celle aventure, d'une simplicité patriarcale , convenait singulièrement à la situation secrète de celle famille ; aussi le baron, en louant sa fille de sa confiance, lui dil-il que désormais elle devait s'en remettre à la prudence de ses parens.

— Tu comi)rends, ma petite fille, que ce n'est pas à toi à l'assurer si l'amoureux de la cousine est comte, s'il a des papiers en règle, et si sa conduite oflre des garanties... Quant a la cousine, elle a refusé cinq partis (juand elle avait vingt ans de moins, ce ne sera pas un obstacle, et je m'en charge.

— Écoutez ! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez à ma cousine de notre amoureux qu'au momeut de signer mon contrat de mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet !.,. Eh bien ! il y a quelque chose d'inexplicable en elle...

— Quoi? dit le père intrigué.

— Enfin, ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin, fût-ce en riant, à pro|)Os de son amoureux. Prenez vos renseignemens ; mais laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit vous rassurer.

— Le Seigneur a dit: » Laissez venir les enfans à moi ! " tu es un de ceux qui reviennent, répoiulit le baron avec une légère teinte de raillerie.

Après le déjeuner, on annonça le marchand, l'artiste et le groupe. I-a rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne d'abord inquiète, puis attentive, et la confusion d'IIorlense, le feu de son regard lui rév.'lcient bientôt le mystùre, si peu contenu dans ce jeune cœur.

Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être un jeune homme fort distingué.

LES PA.RENS PAUVRES

— Feriez-vûiis iiiie statue en bronze ? lui demanda-l-il en ifiiaiii iri groupe.

Après avoir admiré de eonfiance, il passa le bronze ù sa femme (|iii ne se connaissait pas en sculpture.

— N'esl-ce pas, maman, que c'est bien beau ? dit Horlensc à l'ereille de sa mère.

— Une statue!. . monsieur le baron, ce n'est pas si dillicile à faire que d'agencer une pendule comme celle que voici, et que monsieur a eu la complaisance d'apporter, répondit l'artiste ù la question du baron. .

Le marchand était occupé à déposer sur le bulTet de la salle à manger le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent d'arrêter.

— Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté de cette ojuvre, je veux la montrer aux ministres de l'Intérieur et du Commerce.

— Quel est ce jeune homme qui t'intéresse tant? demanda la baronne à sa fille.

— Un artiste assez ricbe pour exploiter ce modèle pourrait y gagner cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit un air capable et mystérieux en voyant l'accord des yeux entre la jeune fille et l'artiste. Il suftit de vendre vingt exemplaires ù huit mille francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille écus à établir; mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle, on trouverait bien vingt amateurs, satisfaits d'être les seuls à posséder cette œuvre-là.

— Cent mille francs ! s'écria Steinbock en regardant tôurà-tour le marchand, Hortense, le baron et la baronne.

— Oui , cent mille francs ! répéta le marchand, et si j'étais assez riche, je vous l'achèterais, moi, vingt mille francs ; car, en détruisant le modèle, cela devient une propriété... Mais un des princes devrait payer ce chef-d'œuvre trente ou quarante mille francs, et en orner son sa!on. On n'a jamais fait, dans les arts, de pendule qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là, monsieur, est la solution de cette difficulté...

— Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces d'or au marchand qui se retira.

— Ne parlez ù personne au monde de cette visite, alla dire l'artiste au marchand sur le seuil de la porte. Si l'on vous demande où nous avons porté le groupe, nommez le duc d'Hérouville, le célèbre amateur qui demeure rue de Yarennes.

Le marchand hocha la tête en signe d'assentiment.

— Vous vous nommez ? demanda le baron à l'artistî quand il revint.

— Le comte Steinbock.

— Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?...

— Oui, monsieur le baron, ils sont en langue russe et en langue allemande, mais sans légalisation...

— A'ous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! si les pef sonnes que je vais consulter sont contentes de vos ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet, que l'on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau. Le Ministère de la guerre et les anciens officiers de la garde impériale donnent une somme assez importante pour que nous ayons le droit de choisir l'artiste.

— Oh! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinbock qui resta stupéfait de tant de bonheurs à la fois.

— Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les deux ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle, sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon chemin...

Hortense serrait le bras de son père à lui faire mal.

— Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances à personne, pas même à notre vieille cousine Bette.

— Lisbeth? s'écria madame Hulot achevant de comprendre la fin ïans deviner les moyens.

— Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le buste de madame... ajouta Wenceslas.

Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l'artiste comparait la mère et la fille.

— Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit

le baron tout-à-fait séduit par l'extérieur fin et distingué du comte Steinbock. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n'a longtemps impunément du talent, et que tout travail constant y trouve sa récompense.

Hortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse algérienne qui contenait soixante pièces d'or. L'artiste, toujours un peu gentilhomme, répondit à la rougeur d'IIortense par un coloris de pudeur assez facile à interpréter.

— Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de vos travaux? demanda la baronne.

— Oui, madame, de mes travaux d'art, mais non de mes peines, car j'ai travaillé comme ouvrier...

— Eh bien ! espérons que l'argent de ma fille vous portera bonheur! répondit madame Hulot.

— Et prenez-îe sans scrupules, ajouta le baron en voyant Wenceslas qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince peut-être qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette belle œuvre.

— Oh ! j'y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit , même au prince royal !

— Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que ce...

— Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.

Et comme honteuse d'en avoir trop dit , elle alla dans le jardin.

— Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant ! dit Steinbock.

— Allons! apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt parler de moi, si vous répondez à tout ce q«ue je coor çois de vous, monsieur.

En entendant cette phrase, l'artiste fut obligé de sortir. Après avoir salué madame Hulot et Hortense, qui revint du jardin exprès pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l'allait assommer de questions et lui arracher son secret.

L'amoureux d'Hortense imaginait des groupes et des statues par centaines ; il se sentait une puissance à tailler luimême le marbre, comme Canova, qui, faible comme lui, faillit en périr. Il était transfiguré par Hortense, devenue pour lui l'Inspiration visible.

— Ahçà! dit la baronne à sa fille, qu'est-ce que cela signifie?

— Eh bien ! chère maman, tu viens de voir l'amoureux de notre cousine Bette qui, j'espère, est maintenant le mien... Mais ferme les yeux, fais l'ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher, je vais tout te dire...

— Allons, adieu mes enfans, s'écria le baron en embrassant sa fille et sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre, et je saurai d'elle bien des choses sur le jeune homme.

— Papa, sois prudent, répéta Hortense.

— Oh ! petite fille ! s'écria la baronne quand Hortense eut fini de lui raconter son poème dont le dernier chant était l'aventure de cette matinée, chère petite fille, la plus grande rouée delà terre sera toujours la Naïveté!

Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira, même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d'avoir ceux qu'elles désigneront, elles se tromperont rarement. La nature est infaillible. L'œuvre de la nature, en ce genre s'appelle : aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde vue.

Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité maternelle, égalait celui de sa flile ; car des trois manières de marier Hortense dont avait parlé Crevel, la meilleure, à son gré, paraissait devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de la Providence à ses ferventes prières.

Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer au logis , eut l'idée de cacher la joie de l'amoureux sous la joie de l'artiste, heureux de son premier succès.

DE BALZAC

— Victoire! mon giouue est vendu au duc d'Héroiiville qui va me donner des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur la table de la vieille fille.

11 avait, comme on le pense bien, serré la bourse d'Hortense, il la tenait sur son cœur.

— Eh bien! répondit Lisbeth, c'est heureux, car je m'exterminais à travailler. Vous voyez, mon enfant, que l'argent vient bien lentement dans le métier que vous avez pris, car voici le premier que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette somme suffit a peine à rembourser ce que vous m'avez coûté depuis la lettre de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez tranquille, ajoutât-elle après avoir compté, cet arpent sera tout employé pour vous. ISous avons là de la sécurité pour un an. En un an, vous pouvez maintenant vous acquitter et avoir une bonne somme à vous, si vous allez toujours ce train-là.

VVenceslas lit des contes à la vielle fille sur le ducd'fférouville, en voyant le succès de sa ruse.

— Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos protecteurs, répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde, et le bien meubler. Comme vous voilà gai ! Vous n'êtes plus le même, ajoula-t-elle en examinant Vi'enceslas.

— Mais on a dit que mon groupe était un chef-d'œuvre

— Eh bien ! tant mieux ! Faites-en d'autres, répliqua cette sèche lille toute positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez dépensé deux cents fraws d'arjeni, sans coniptfr Votre travail et votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coCilera plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m'en croyez, vciSs devriez ac'hever ces deux petits garçons couronnant la petite fille avec des bluets, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais passer chez monsieur Gralf, le tailleur, avant d'aller chez monsieur Crevel... Remontez chez vous, et laissez-moi ni'liabiller.

Le lendemain, le baron, devenu fou ùi madame Marneffe, alla voir la cousine licite , assez sjupéfaite en ouvrant la porte de le trouver devant elle, car il n'était jamais venu lui faiie une visite. Aussi se dit-elle en elle-même : — Ilortenso aurait-elle envie de mon amoureux*-... car la veille, elle avait appris, chez monsieur Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la cour royale.

— Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première fois de votre vie, assurément ce n'est pas pour mes beaux yeux?

— Beaux ! c'est vrai, reprit le baron , lu as les plus beaux yeux que jfeie vus...

— Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous recevoir dans un pareil taudis.

La première des- deux pièces dont se composait i'appartement de la cousine Bette, lui servait à la fois de salon , de salle à manger, de cuisine et d'atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d'ouvriers aisés : des chaises en noyer foncées de paille, une petite table à manger en noyer, une tab!e à travailler, des gravures" enluminées dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg où rien ne manquait, pas même sa teinte grise, rsprésenlé par un papier jadis bleuâtre et passé au ton de lin. Quant à la chambre, personne n'y avait jamais pénétré.

Le baron embrassa tout, d'un coupd'œil , vit la signature de la médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu'aux ustensiles déménage, et il fut pris d'une nausée en se disant à lui-même : — ^oilà donc la vertu!

— Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le dire, s'écria-t-il en s'as?eyant et regardant à travers la cour en entr'ouvrant le rideau de mousseline pllssée. Il y a dans ta maison une très jolie femme...

— Madame Marneffe ! Oh! j'y suis! dit-elle en comprenant tout. Et Josépha?

■— Hélas ! cousine, il n'y a plus de Josépha... J'ai été mis à la porte comme un laquais.

— Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le baron avec la dignité d'une prude qui s'offense un quartd'heure trop tût.

— Comme madame Marnefle est une femme très comme il faut, la femme d'un employé, que tu peux la voir sans te compromettre, reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh ! sois tran(|uiile, elle aura les plus grands égards pour la cousine de monsieur le directeur.

En ce moment, on entendit le frôlement d'une robe dans l'escalier, accompagné par le bruit des pas d'une femme à brodequins superflus. Le bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à la porte, m.idamc Marneffe se montra.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous ; mais je ne vous ai point trouvé hier quand je suis venue vous faire une visite ; nous sommes voisines, et si j'avais su que vous étiez la cousine de monsieur le Conseiller-d'Éiat, il y a longtemps que je vous aurais demandé votre protection auprès de lui. J'ai vu entrer monsieur le directeur, et alors j'ai pris la liberté de venir, car mon mari, monsieur le baron, m'a parlé d'un travail sur le personnel (|ui sera soumis demain au ministre.

Elle avait l'air d'être émue, de palpiter; mais elle avait tout bonnement monté l'escalier en courant.

— Vous n'avez pas besoin de faire la solliciteuse, belle danie, répondit le baron, c'est à moi de vous demander la grâce de vous voir.

— Eh ! bien, si mademoiselle le trouve bon, venez, dit madame Marneffe.

— Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment la cousine Bette.

La Parisienne comi)tail tellement sur la visite et sur Tintelligence de monsieur le directeur, qu'elle avait fait, nonseulement une toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette h son appartement. Dès le maliu, on y avait mis des fleurs achetées à crédit. Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à rendre du lustre aux plus petits objets, en savonnant, en brossant, cnépoussetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur alin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez pour avoir le droit d'être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme à un enfant, en employant les ressources de la lactique moderne. Elle avait jugé Ilulot. Laissez vingt-quatre heures ù une parisienne aux abois, elle bouleverserait un ministère.

Cet homme de l'Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de l'amour moderne. Les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis I S-W, et où la paiirre faih/c femme liiiit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sreur de charité (lui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue.

Ce nourel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l'ieuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l'idéal, à l'infini, de part et d'autre l'on veut devenir meilleurs par l'amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d'ardeur dans la prati(|ue, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l'on se comporte comme deux démons, si l'on peut.

L'amour n'avait pas le temps de s'analyser ainsi lui-même mire deux campagnes, et, en t809, il allait aussi vite (jur l'Empire, en succès. Or, sous la Piestauralion, le bel llulot, en redevenant homme à femmes avait d'abord consolé quelques anciennes amies alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique, et de là, vieillard, il s'était laissé capturer par les Jenny Cadine et les Josépha.

Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédens du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques renseignemens pris dans les bu-

LES PARENS PAUVRES

reaux. La comédie du sentimeiil moderne pouvant avoir pour le baion !e ciiainie de la nouveauté, le paili de Valérie était pris, et, disons-le, l'essai qu'elle fit de sa puissance pendant telle matinée répondit h toiiles ses espérances.

Gràee à ces manœuvres seiitimenla'es, romanesques et romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion-d'Honneur pour son mari.

Cette petite guerre n'alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale, sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux.

L'appartement de la rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d'en meubler un magniliquement, rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.

M. Marneffu obtint un congé de quinze jours, à prendre dans un mois, pour aller réyler des affaires d'intérêt dans son pays, et une gratilication. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y étudier le beau sexe.

Si le baron Hulot * s'occupa de sa protégée, il n'oublia pas son protégé. Le ministre du commerce, le comte Popiuoi, aimait lîs arts : il donna deux mille francs d'un exem-

* Lu lucifond respect que je poile à la (jraude Aimée el à l'Kmporeur m'oblige à répondre à la Ictlre siiivantcqui m'est adressée ra;- la voie du Constitutionnel:

<i Palis, 10 s<^plembre 18'iU.

1' Monsi(HU',

>' Dans votre nouveau roman : les Parent} pauvres, il vousplait >' de faire coolérer par l'Empereur, au général Hulot, le titre de 1) comte de Forzbeim. En vérité, l'Empereur u'aurait mieux su s'y » prendre pour combler de ritlicule un des braves de sou. armée. » Q le diriez-vous, monsieur, d'un personnage qui se ferait appc- > Inr le marquis de la Pétautlière?

» Nous autres Français, nous ne saurons jamais que notre lan- !• giie. 11 n'y aurait donc guère d'inconvénient, si vos œuvres, à » juste titre, ne jouissaient d'une vogue européenne.

>. Veuillez bien agréer, monsieur, ces observations de la part » d'un de vos admirateurs les plus sincères. «

Je déclare ne savoir aucun mot d'allemand. !l m'est d'ailleurs impossible de me livrer à l'élude de cette magnifique el très-estimable langue, tant que je ne saurai pas icjrlaitement la langue française; et je la trouve si peu maniable après vingt ans d'études, que je ne pense pas, comme mon bienveillant critique, que, nous autres Français, nous sachions notre langue; si nous ne savions que cela, nous le saurions mieux. Venons au reproche qui taxerait mou Napoléon de la Comédie hcm4i>e de légèreté. Si je ne sais pas l'allemand, je connais beaucoup r.\lleinagne, etj'ai l'honneur d'aflirmer ;i l'auteur de celte lettre que je suis païsé environ neuf fois par la ville de Forz'neim, située sur les frontières des États de Badeel du Wurtemberg. Celte ville est uue des plus jolies et des (ilus coquettes de cette contrée, qui en compte tant de charmantes. C'est la qu'en 1809, le héros des Cuoi.os a livré le brillant combat en souvenir duquel, après Wagrara, Napoléon le nomma comte du nom de celte ville, selon son habitude de rattacher sa nouvelle noblesse à d? grands faits d'armes. Celte affaire est le sujet d'une de mes Scè>es de i.a vie militaiue. Si mon critique anonyme sait l'allemand, je suis fâché de voir qu'il n'est pas plus fort en géographie que moi sur la langue germanique. Subsidiairement, si Forzheiui veut dire Pétaudière, Bicoque en Italie a immortalisé ce nom bizarre ; puis, nous avons eu les dm s de Bouillon, et nous comptons, nous autres amateurs des vieilles chroniques, plus de vingt noms, célèbres au temps des Croisades, qu'on ne peut plus imprimer aujourd'hui, tant ils sont ridicules ou iudécens. Cinq familles françaises (entre autres, les Bonnechose; ont été autorisées par lettres-patentes a changer que'qucsuns de ces noms qui, dans le vieux temps, avaient bien leur prix. Enfin, Racine, Corneille, La 1-onlaine, MaroJ, les deux Rousseau, Cuvier, l'icolomini, Facino Cane, Marceau, Cœur, Barl, etc., ont surabundamment prouvé que les noms deviennent ce que sont les hommes, et que.le génie comme le courage tranforment en auréoles les vulgarités qui les touchent.

Lue observation plus grave que celle-ci et qui m'oblige à grossu- cette note, est celle relative à monsieur Crevel. Ce personnage a dû donner sa démission d'adjoint pour être capitaine de la garde nationale. Ce défaut de mémoire légale sera réparé.

Je remercie, d'ailleurs, moncritique de l'intérêt qiii ressort pour uu écrivain, de toute observation, même erronée.

L'.*CTEni.

plaire du groupe de Samsbn, à la condition que le moule serait brisé, pour qu'il n'existât que son Samson et celui de niïd.'iiioiselle Hulot. Ce groupe excita l'admiration d'un prince à qui l'on porta le modèle de la pendule et qui la commanda, mais elle devait être unique, et il en offrit trente nrille francs.

Les artistes consultés, au nombre desquels fut Slidmann, déclarèrent que l'autear de ces deux leuvres pouvait faire une statue. Aussitôt, le mai écbal. prince de Wissembourg, ministre de la guerre et président du comité de souscription pour le monument du maréchal Montcornel, lit prendre une délibération par laquelle l'exécution en était confiée à Steinbock.

Le comte de Rastignac, alors sous-secrétaire d'Éiat, voulut une œuvre de l'artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. Il obtint de Steinboek le délicieux groupe des deux petits garçons couronnant une petite tille, et il lui promit un atelier au Dépôt des marbres du gouvernement, situé comme on sait, au Gros-Caillou.

Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c'est-à-dire fou, le succès à écraser les gens qui n'ont pas des épaules et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Steinboek, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon.

Tous les jours, dès que mademoiselle Fischer sortait pour diner, Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une ou deux heures, excepté lé jour oit la Bette venait chez sa cousine Hulot.

Cet état de choses dura pendant quelques jours.

Le baron sur des qualités et de l'état civil du comte Steinboek, la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Horîense, fière de son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n'hésitaient plus à parler de ce mariage ; enfin , l'artiste était au comble du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout en péril.

Voici comment.

Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà diné chez Valérie, qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot, caressait beaucoup !a vieille lille. Valérie eut donc l'idée d'engager mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où elle devait s'installer.

La vieille fille, heureuse de trouver une maison de plus oii aller diner et captée par madame llarnefte, l'avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle s'était liée, aucune n'avait fait autant de frais pour elle.

Eu effet, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se trouvait, pour ainsi dire vis-à-vis d'elle ce qu'était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet, de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient à diner. Les Marneffe avaient excité surtout la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant, comme toujours, des plus belles couleurs : des amis obligés et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l'on avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l'Qpulence, grâce a des sacrifices plus qu'humains, etc.

— Pauvres gens ! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si courageux, si bons. Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du maréchal Montcornet ! C'est barbarie au gouvernement, de vouloir qu'un employé, qui a femme et enfans, vive dans Paris avec deux mille quatre cents francs d'appointemens.

Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblans d'amitié, qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se laisser conduire par elle, devint donc en peu d.a temps plus chère à l'excentrique cousine Bette que tons ses parens.

De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s"é-

DE BALZAC

tait épris pour elle, en un mois, d'une passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable.

En effet, il n'apercevait là ni moquerie, ni orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni celte indépendance absolue qui, chez l'actrice et chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait également à ceite rapacité de courtisane, comparable à la soif du sable.

Madame MarBeffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d'étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.

— Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas... Et j'aime à vous croire, ajoutait-elle avec une oeillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.

A chaque présent, c'était un fort à emporter, une conscience k violer.

Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle, fort chère d'ailleurs, en s'applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses jêves. Dans ce ménage, primitif (disait-il), le baron élait aussi Dieu que chez lui.

Monsieur Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l'intention de descendre en pluie d'or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.

Madame Marneffe, Agée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques (jui maintenant causaient d'aûreux dégoûts au baron, car il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.

Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne ne s'étonnera d'apprendre que Valérie ait su d'Hector le secret du prochain mariage du grand artiste Steinbocit avec llortensc.

Entre un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement ù devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret prend l'animation de l'épée du duel. L'homme le plus prudent imite alors monsieur de Turenne.

Le baron avait donc laissé entrevoir toute la liberté d'action que le mariage de sa lllle lui donnerait, pour répondre à l'aimante Valérie, qui s'était plus d'une fois écriée :

— Je ne conçois pas qu'on fasse une faute pour un homme qui ne serait i)as tout à nous !

Déjà le baron avait mille fois juré iiue, depuis vingt-cinq ans, tout était fini entre madame Ihiiot et lui.

— On la dit si belle ! répliquait madame Marneffe, je veux des preuves.

— Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce vouloir par lequel sa Valérie se compromettait.

— Et eoniment ? Il faudrait ne jamais me quitter, avait répondu Valérie.

Hector avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneau pour démontrer à sa Valérie qu'il .songeait k lui donner celte moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant que le jour et la nuit partagent également l'existence des gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant seule, une fois que sa lille serait mariée. La baronne passerait alors tout son temp-, chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était sftr de l'obéissance de sa femme.

— Dès-lors, mon petit ange, ma véritable vie, mon vrai ménage sera rue \ anneau.

— Mon iJieu, comme vous disposez de moi!... dit alors madanre Marneffe. Et mon mari?...

— Cette guenille?

— Le lait est qu'auprès de vous, c'est cela... répondit-elle en riant.

Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte de Steinbock après eu avoir appris l'histoire, peutêtre en voulait-elle obtenir quelque bijou, pendant qu'elle vivait encore sous le même toit.

Cettecuriosité déplui tant au baron, que Valérie jura de ne jamais regarder ^^'enceslas. IMais après avoir fait récompenser l'abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet envieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur, écrit comme fur un agenda.

Donc, un jour qu'elle avait prié sa cousine Bette de venir prendre ensemble leur café dans sa chambre, elle la mil sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si elle pourrait le voir sans danger.

— ÎMa petite, dit-elle, ciir elles se traitaient mutuellement de ma petite, pourquoi ne m'avez-vous pas encore présenté votre amoureux?... Savez-vous qu'il est en peu de temps devenu célèbre?

— Lui! célèbre?

— IMais on ne parle que de lui!...

— Ah ! bah? s'écria Lisbetli.

— 11 va faire la statue de mon père, et je lui serais bien utile pour la réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut pas comme moi lui prêter une miniature de Sain, un oher-d'u'uvre fait en 1809, avant la campagne de Wagram, tl donné à ma pauvre mère, enfin un Moucoriiet jeune et beau...

Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en miniature sous rEni;.ï;re.

— Il va, dites-vous, ma petite, faire u:.. ."■"tue?... demanda Lisbeth

— De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre. Ah ç-M d'où sortez-vous? je vous appcendsces nouvelles-lii. Mais le gouvernement va donner au comte de Steinbock un atclicT et un logement au Gros-Caillou, au dépôt des marbres, votre Polonais en sera peut être le directeur, une place de deux mille francs, une bague au doigt...

— Comment savez-vous tout cela, (juand moi, je ne le sais pas? dit enfin Lisbelh en sortant de sa stupeur.

— Voyons, ma chère petite cousine Belle, dit fracieuscraent madame 'Maiiiefie, êtes-vous susceptible d'une amitié dévouée, à toute épreuve? ^■oulez•vous (|ue nous soyons comme deux sœurs? Voulez-vous me jurer de n'avoir pas plus de secrets pour moi que je n'en aurai pour vous, d'être mon espion comme je serai le vôtre?.... Voulez-vous surtout me jurer que vous ne me vendrez jamais, ni à mon mari, ni à monsieur Hulot, et que vous n'avouerez jamais que c'est moi qui vous ai dit...

Madame Marneffe s'arrêta dans cette œuvre de picador, la cousine Bette l'effraya.

La physionomie de la Lorraine était devenue terrible. Ses yeux noirs et pénctrans avaient la fixité de ceux des tigres. Sa figure ressemblait ù celle que nous supposons aux pylhonisses, elle serrait ses dents pour les empêcher de clacjuer, et une affreuse convulsion faisait trembler ses membres. Elle avait glissé sa inain crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner et soutenir sa tête, devenue trop lourde; elle brûlait ! La fumée de l'incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique. Ce fut un speclacle sublime.

— Eh bien! pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d'une voix creuse, je serai pour vous tout ce que j'étais pour lui. Oh ! je lui aurais donne tout mon sang...

— Vous l'aimez donc?...

— Comme .s'il élait mon ei:fant !...

— Eh bien ! reprit madame Marnefte en respirant à l'aise, puisque vous ne l'aimez que comme çj, vous allez être bien heureuse, car vous le voulez heureux?

Lisbeth répondit jiar un signe de têie rapide comme celui d'une folle.

— Il épouse dans un mois votre petite cousine.

— Hortense? cria la vieille fille en se frappant le front et se levant.

— Ah (à! vous l'aimez donc ce jeune homme? demanda ^ madame Marneffe.

LES PA^IENS PÀUVIŒS.

— Ma petite, c'est entre nous à la vie à la mort, dit mademoiselle Fischrr. Oui, si vous avez des altarhf mens, ils me seront sacrés. Enfui, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j'en aurai liesoin, moi, de vos vices !

— Vous viviez donc avec lui? s'écria Valéiic.

— Non, je \oulais être sa mère...

— Ali! je n'y comprends plus rien, reprit Valérie, car alors vous n'êtes pas jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse de lui voir l'aire un beau ma'iage, le voilà lancé. D'ailleurs, tout est bien lini pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez madame Llulot, dés nue vous sortez pour diner...

— Adeline ! se dit Lisbcth. Oh I Adeline, lu me le paieras, je te rendrai plus laide que moi!...

— Mais vous voilà pâle comme une morte! reprit Valérie. Il y a donc quelque chose?... Oh! suis- je bêle! la mère et la fille doivent se douter que vous mettriez des obstacles à cet amour,'puisqu'ils se cachent de vous, s'écria madame Marneffe; mais, si vous ne viviez pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi plus obscur que le cœur de mon mari...

— Oh ! vous ne ?avez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez p:;s ce que c'est que celte manigance-là ! c'est le dernier

• coup qui tue ! En ai-je reçu des meurtrissures à l'àme ! ^'ous ignorez ([ue depuis l'âge où l'on sent, j'ai été immolée à Adeline! On me donnait des coups, et ou lui faisait des caresses ! J'allais mise comme un souillon, et elle était velue comme une dame. Je piochais le jardin, j'épluchais les légumes, et elle ses dix doigts ne se rem.uaienl que pour arranger des chiffons !... Elle a épousé le baron, elle est venue briller ù la cour de l'Empereur, et je suis restée jusqu'en 1809 dans mon village, atlendanl un parti sortable, pendant quatre ans; ils m'en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des portiers !... J'ai eu pendant vingt-six ans ions leurs restes... Et voilà que, comme dans l'Ancien Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux envie la brebis du pauvre et la lui dérobe !... sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur I Adeline !... Adeline, je te verrai dans la boue, et plus bas que moi! Horlense, que j'aimais, m'a trompée... Le baron... non, cela n'est pas possible. Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies ?

— Calmez-vous, ma petite...

— Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette fille bizarre en s'asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison ; donnez-moi une preuve!...

— Mais votre cousine Horlense possède le groupe de Samson dont voici la lithographie publiée par une Revue ; elle l'a payé de ses économies, et c'est le baron qui, dans l'intérêt de son futur gendre, le lance et obtient tout.

— De l'eau!... de l'eau! demanda Lisbeth après avoir jeté les yeux sur la lilhographie au bas de laquelle elle lut : Groupe appartenant à mailemoiselle Ilttiof f/'iYcy. De l'eau! ma tête bîûle, je deviens folle!...

Madame Marneffe apporta de l'eau, la vieille fille ôla son bonnet, défit ses noirs cheveux, et se mil la tête dans la cuvette que lui tint sa nouvelle amie ; elle s'y trempa le front à plusieurs reprises, cl arrêta l'inflammalion commencée. Après cette immersion.elle retrouva tout son empire sur elle-même.

— Pas un mot, dil-elleà madame Marneffe en s'cssuyant, pas un mot de tout ceci ..Voyez !.. je suis tranquille, et tout est oublié, je pense à bien autre chose !

— Elle sera demain à Charenten, c'est sûr, se dit madame Marneffe m regardant la Lorraine.

— Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il faut se taire, courber la tête, et aller ù la tombe, comme .l'eau va droit à la rivière. Que tenlcrais-je? Je voudrais réduire tout ce monde, Adeline, sa fille, le baron en poussière. Mais que peitt.uiie parente p..nivre contre toute une famil'e riche?... Ce serait l'hisloi'- au pot de terre contre le pot de fer. •

— Oui, vous avez raison, répouJil Valérie, il faut seule-

ment s'occuper de tifer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à Paris.

— Et, dit Lisbeth, je mourrai promptement, allez, si je perds cet enfant à ijui je croyais toujours servir de mère, avec qui je comptais vivre toute ma vie...

Elle eut des lanmes dans les yeux, et s'arrêta. Cette sensibilité chez celle lille de soufre et de feu lit frissonner madame MarnelTe.

— Eh bien ! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie, c'est une consolalion dans ce grand malheur.. .Nous nous aimerons bien, et pourquoi nous (luilterions-nous? je n'irai jamais sur vos brisées. On ne m'aimera jamais, moi !... tous ceux qui voulaient de moi, m'épousaient à cause de la proteciion de mon cousin... Avoir de l'énergie à escalader le Paradis, et l'employer à se procurer du pain, de l'eau, des guenilles et une mansarde ! Ah ! c'est là, ma petite, un martyrel J'y ai séché.

Elle s'arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame Marneffe un regard noir (|ui traversa l'âme de celle jolie femme, comme la lame d'un poignard lui eût traversé le cœui'.

— Et pourquoi parler ? s'écria-t-elle en s' adressant un reproche à elle même. Ah ! je n'en ai jamais tant dit, allez !.., Latriciteen reiiendra à son maitre'.... ajouta-t-elle après une pause, en employant une expression du langage enfantin. Comme vous diles sagement: aiguisons nos dents el tirons du râtelier le plus de foin possible.

— Vous avez raison, dit madame Marneffe que cette crise effrayait et qui ne se souvenait plus d'avoir émis cet apoph- Ihegnie. Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n'est déjà pas si longue, il faut en tirer parli tant qu'on peut, et employer les autres à son p'aisir... J'en suis arrivée là, moi, si jeune ! J'ai été élevée en enfant gâté, mon père s'est marié par ambition et m'a presque oubliée, après avoir fait de moi son idole, après m'avoir élevée comme la fille d'une reine ! Ma pauvre mère, qui me berçait des plus beaux rêves, est morte de chagrin en me voyant épouser un pclil employé à douze cen!s francs, vieux et froi J libertin à trente-neuf ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en nmi que ce qu'on voyait en vous, un instrument de fortune!... Eii bien! j'ai fini par trouver que cet homme infâme est le meilleur des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la rue, il me laisse libre. S'il prend tous ses appointemens pour lui, jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais des revenus...

A son tour elle s'arrêta, comme une femme qui se sent entraînée par le torrent de la conlidence, el frappée de l'attention (jue lui prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s'assurer d'elle avant de lui livrer ses derniers secrets.

— Voyez, ma petite, quelle est ma coniiance en vous!... , reprit madame Marneffe à qui I.isbelh répondit par un signe excessivement rassurant.

On jure souvent par les yeux el par un mouvement de tête plus solennellement qu'à la cour d'assises.

— J'ai tous les dehors de l'honnêteté, reprit madame Marnefi'e en posant sa main sur la main de Lisbeth comme pour eu aecep.er la foi, je suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel point que le malin, en partant au Ministère, s'il prend fantaisie à Marnelic de me dire adieu et qu'il trouve la porte de ma chaui'nre fermée, il s'en va tout tranquillement. 11 aime son enfant moins ([ue je n'.:ime un desenfans en marbre qui jouent au pied d'un des deux fleuves aux Tuileries Si je ne viens pas di:ier, il din^ Ires-bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous les soirs, après le diner, il soit pour ne rentrer (jii'à minuit ou ure heure. Malheureusement, depuis un an, me voilà sans femme de chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, je suis veuve... Je^ n'ai eu qu'une passion, un bonheur... c'étjit un ijiehe Brésilien parli depuis un an, ma seule f;;u;c! Il est allé vendre ses biens, tout réaliser pour pouvoir .s'établir en France. Que Irouvera-t-il de sa Valérie? un fumier. Uah! ce sera sa faute el non la mienne, i.ouivp'oi tarde-:-!! tant à revenir ? Peutêtre aussi aura-t-il fait naufrage, comme ma vertu.

— Adieu, ma peiite, dit brusqucmeot Lisbeth, nous ne

DE BALZA.C

nous quitterons plus jamais. Je vous aime, je vous estime, je suis il vous ! Mon cousin Mie tourmente pour (|ue j'aille loger dans vùlie future maison, rue Vanneau, je no le voulais pas, car j'ai bien deviné la raison de cette nouvelle l)0ni6...

— Tiens, vous m'aurie?. surveillée. . je le sais bien, dit ma- ' dame Marnefle.

— C'est bien là la raison de sa générosilé. répliqua Lisbetli. A l^aris, la moitié des bienfaits sont des spéimlations, comme la moitié des ingratitudes sont des vengeances!... Avec une parente pauvre, on april comme avec les rats à qui l'on présente un m'irceau de lard..rac(-ep!erai l'offre du baron, car celte maison m'est deVenue odiei'ise. Ah! cà, nous avons assez d'espril toutes les deux pour savoir taire ce qui nous nuirait, et dire re qui doit être dit; ainsi, pas d'indisciélioii, el une amilié...

~A toute épreuve... s'écria joyeuseuicni rnadanio Mac ncffe. beareu-^c d'avoir un porte-respect, un conlident, une espèce de tante bonnête Kcomic/. ! le baron fait bien les cboses, rue Vanneau... .

— .le crois bien, reprit Lisbeili, il eu est à trente mille francs! je ne sais où il les a pris, par exemple, car Josépba, la cantatrice, l'avait saigiu' à blanc. Oh ! vous êtes bien tombée, ajouta-l-elle. Le baron volerait pour celle qui tient son cfcur entre deux petites mains blanches et satinées comme les Vôtres.

— Eh bien! reprit madame Marneffe avec la sérénité des filles (|ui n'est que l'insouciance, ma petite, dites donc, prenez (le ce ménage-ci tout ce (lui pourra vous aller pour votre nouveau logement... cette commode, celte armoire à glaces, ce (apis, la tenture...

Lfs yeux de Lisbeth se dilatèrent par l'effet d'une joie insensée, elle n'osait croire à un pareil l'adeau.

— Vous faites plus pour moi dans un moment, (|ue mes parens riches en Iienteans!... s"('cria-t-elle. Ils ne se sont jamais demandé si j'avais des meubles! A sa première visite, il y a quelques semaines, le baron a fait une grimace de riche à l'asppct de ma misère... Kli bien ! merci, ma petite, je vous revaudrai cela, vous verrez |)lus tard comment!

Valérie accompagna sa cousine Bette jusque sur le palier, OU les deux femmes s'embrassèrent.

— Comme elle pue la fourmi !... se dit la jolie femme quand elle fut seu|p, je ne l'embrasserai pas souvent, ma cousine ! Cependant, prenons garde, il faut la ménager, elle me sera bien utile, elle me fera faire fortune.

En vraie créole de Paris, madame Marneffe abhorrait la peine, elle avait la noiichalame des chattes qui ne courent et ne s'élancent (|ue forc(''es par la nécessité. Pour elle, la vie, devait être tout plaisir, et le plaisir devait être sans dillicullés. Elle aimait les fleurs, pourvu qu'on les lui fit venir chez elle. Elle ne concevait pus une partie de spectacle, sans une bonne loge toute h elle, et une voiture pour s'y rendre.

(>(!s goùls de courtisane. Valérie, les tenait de sa mère, comblée par le ;;énéral M(Mitcornet pendant les s('jours ([u'il faisait à Paris, et (]ui. pendant vingt ans, avait vu tout le monde fi ses piels-, (pii, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout iiian;^' dans (;eiie vie luxueuse dont le prii;;rammc est perdu depuis la chute de Napoléon.

Les grands ûr l'fvmpire ont égah-, dans leurs folies, les grands seigneurs (raiilrefuis. .'«lous la l\cstaurallon, la nobiesse s'est toujours souvemie d'avoir été battue et volée: aussi, mettant à pari deux ou trois exieptions, est-elle devenue économe, sage, prévoyante, enliu bourgeoisie el fans grandeur. Depuis, 1850 a consommé l'oeuvre de ITU."?. Eu Franev, désormais, on aura de grands rioms. mais plus de grande", maisons .'i umiusdea-'hanteniens politiques, dliliciles a prévoir. 'J'out y prend le cachet de la [lersonualité. La forlune des plus sage.-, est viagiiv. On y a détruit la famille.

La puissante élreint(! de la ÎMisèii' qui n]ord;;it au sang ^'aléri^' il' jour où, selon l'expiession de :\laruelTi', elle avait fi'il Hul' t. avait décidé celle jciiup feninn^ ^ pnuidre sa beauté p uir moyen de fortuite. Aussi, depuis quelques jours éprouvaii-elle le besoin d'avoir auprès d'elle, :') rifisni' de sa mère, une amie dévouée à qui l'on eonlie re qu'on doii cacher à une femme de chambre, et qui pi-nt agir, aller, venir, penser pour

nous, une âme damnée cnlli^ consentant à un partage inégal de la vie.

Or, elle' avait deviné, tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesi|uelles le baron voulait la lier avec la cousine Belle. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole parisienne qui passe ses heures étendue sur un divan, à promener la lanterne de son observation dans tous les coins obsiturs des âmes, des sentimens et des intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l'espion.

Probablement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle avait reconnu le vrai caractère de cette ardente lllle, passionnée à vide, el voulait se l'attacher. Aussi celle conversation ressemblait-elle à la pierre que le voyageur jette dans un gouffre pour s'en di-montrer physiquement la |irofoudeur. El madame Marncfft^ avait eu peur eu trouvant tout U la fois un lago et un rvicliard 111, dans celle tille eu appareuce si taible. si humbles et si peu redoutable.

En un instant, la cousine liette était redcveuue elle-même. En un instant, ce tviractère de Corse et de Sauvage, ayant brisé les faibles attaches qui le eourbsieut, avait repris sa menaçante hauteur, comme un arbre s'échapiie des mains de l'enfant qui l'a plié jusqu'à lui pour y voler des fruits verts. '

Pour (juiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d'admiralion que la plénilude, la perfection et la rapidité des conceplions chez les natures vierges.

La A irginilé, comme toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont économisées, a pris chez l'individu vierge une qualité de résislance et de durée incalculable. Le cerveau s'est enrichi dans l'ensemble de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur âme, qu'ils ivcoureni à l'action ou à la pensée, ils trouvent alors de l'acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la Volonté.

Sous ce rappori, la vierge Marie, en ne la considérant pour un momciit (jua comme- un symbole, etlace par sa grandeur tous les types indous, égyptiens el grecs. La Virginité, mère des grandes choses, mc/ijna part')i.<; rerum , tient dans ses belles mains blanches la clef des mondes supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible exception mérite tous les honneurs que lui décerne l'église catholique.

Kn un moment donc la cousine Pelte devint le Mohican dont les pièces sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable, (iont la décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes. Elle fut la Haine et la Vengeance sans transaction, comme elles sor.t en Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentimens, qui sont doublés de l'Amitié, de l'Amour poussés jusqu'i'd'alisolu, ne sont connus ipiedans les pays baignés de soleil. Ma's Lisbeth fut surtout fille de la Lorraine, c'esl-à-dire résolue à tromper.

Eile ne prit pas volontiers cette dernière partie de son rôle; elle lit une singulière tentative, due à son ignorance profonde. Elle imagina que la prison était ce (|ue les enfans l'iniagliient ions, elle confon-jit la inisp an .sfcret avec l'emprisonnenieiit. La mise au .secret est le .-superlatif de l'emprisonnement, et ce superlatif est te privilège de la justice criminelle.

Eu sortant de chez madame ^larucffe, Lisbelh courut chez monsieur Uivcl. et le trouva dans son cabinet.

— Eh bien ! mou bon monsieiu' Rivet, lui dil-elle après avoir mis le verrou à la porte du cabinet, vous aviez raison, les Polonais!... c'est de la canaille... tous gens sans foi ni loi.

— Des gens (jui veulent mellri'i l'Europe en feu, dit le par litique lUvet, ruiner tous les eouimerces et les coramercans jioiir uni' pairie qui, dit-on, est tout marais, pleine d'affreux Juifs, .sans compter les Cosa(|:;es et les Paysans, espèces de bêles féi'oces classées à tort dans le genre liumaln. Ces Polonais méccinnaissenl le temps actuel. îSous ne sommes plus des Uarbares ! La guerre s'en va, jna chère demoiselle, elle s'en ef,t allée ave.; les Piois. Notre temps est le triomphe du commerce, de l'industrie et de ia sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande. Oui, dit il en s'animant, nous sommes dans une époque où les peuples doivent tout obtenir par le déve-

LES PARENS PAUVRES

loppement légal de leurs libcrli's, et par le jeu pacifnjue des iiistitulicms conslilulionnillos ; voilà ce que les Polonais ignorent, et j'espère... Vous dites, ma belle? ajouta-i il en s'interrorapani. et, voyant a l'airdc son ouvrière, i\w la haute polilitiue était hors de sa comprèhensiMi.

— Vûii i le dossier, répliqua Belle ; si je ne veux pas perdre mes trois mille deux cent dix francs, il faut mettre ce scélérat en prison...

— Ah ! je vous l'avais bien dit ! s'écria l'oracle du (|uarlier Saint-Denis.

La maison Rivet, successeur de Pons frères, était tmijours restée rue des Mauvaises-Paroles, dans l'ancien hùtel de Langeais, bâti par Pe.te illustre maison an temps où les grands seigneurs se groupaient autour du Louvre.

— Aussi, vous ai-je donné des bénédictions en venaiil ici !... répondit Lisbeth.

— S'il peut ne se douter de rien, il sera cofl'ré dès quatre heures du matin, dit le juge en cousullaut son Almanach pour vérifier le lever du soleil ; mais après-demain seulement, car on ne peut pas l'emprisonner sans l'avoir prévenu qu'on veut l'arréler par un coûimaqdement avec dénonciation de la conlrainie par corps. Ainsi...

— Quelle bête de loi ! dit la cousine Belle, car \i débiteur se sauve.

— 11 en a bien le droit, répliquait juge en souriant. Aussi, tenez, voici comment....

— Quant ù cela, jepr. nùrai le papier, dit ia Bette en inlerrompanl le Consul, je le lui reuietliai en lui disant qr^e j'ai été forcée de faire de l'argent et que mon prêteur a exigé cette formalité. .Te connais mon Polonais, il ne dépliera seulemeni i«sle papier, il en allumera sa pipe !

— Ah ! pas mal ! pas mal ' ma;lemoiselle Fischer. Eh bien, soyez iranqnille, l'aflaire sera bâclée. Mais, un instant! ce n'est pas le lout 'que de colïrcr un homme, on ne se passe ce luxe judiciaire que pour toucher son argent. P.'ir i|wi serezvous payée ?

— Par ceux qui lui donnent de l'argent.

— Ah! oui, j'oubliais que le ministre de la Guerre l'a rharjié du monument érigé à l'un de nos cliens. Ah I la maison a fourni bien des uniformes au général Mont. omet, il les noiriissaii promptement à la fumée des canons, celui-1'i ! Quel brave ! et il payait recta .'

Un maréchal de France a pu sauver l'Empereur ou son pays, ;/ paijuit recta sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d'un commerçant.

— Eh bien ! à samedi, monsieur Rivet, vous aurez vos glands plats. A propos, je (;ui!te la rue du Doyenné, je vais demeurer rue Vanneau.^

— Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui, malgré mi répugnance à tout ce qui ressemble à de l'Opposition, déshonore, j'ose le dire, oui! déshonore le Louvre et la place du Carrousel. J'adore Louis-Philippe, c'est mon idole» il est !a représentation auguste, exacte de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie, et je n'oublierai jamais ce ce qu'il a fait pour la passementerie en rétablissant la garde nationale...

— Quand je vous entends parler ainsi, dit Lisbeth, je me demande pourquoi vous n'êtes pas député.

— On craint mon attachement à la dynastie, répondit Rivet, mes ennemis politiques sont ceux du roi, a!i ! c'est un noble caractère, une belle famille ; enfiu, reprilil en continuant son argumentation, c'est notre idéal, des nueurs, de l'économie, lout ! Mais la finition du Louvre est une des conditions auxquelles nous avons donné la couronne, et la liste civile, à qui l'on n'a pas lise de terme, j'en conviens, nous laisse le cœur de Paris dans un élat navrant .. C'est parce que je suis Ji(s/e-?))f7("fi/ que je voudrais voir le justemilieu de Paris dans un aulre état. Votre quarlier fait frémir. Ou vous y aurait assassinée un jour ou l'autre Eh

bien ! voila votre monsieur Crevel nommé chef de bataillon de sa légion, j'espère que c'est nous qui lui fournirons sa grosse épaulelte.

— J'y dîne aujourd'hui, je vous l'enverrai.

Lisbeth crut avoir à elle son Livonien en se flattant de cou-

per toutes le communicalions entre le monde et lui. Ne ira. vaillant plus, l'artiste serait oublié comme \\n homme enterré dans un caveau, où, seule elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car elle espéra donner des coups mortels a la baionne et a sa tille.

Pour se rendre chez monsieur Cre\el qui demeurait rue des Saussayes,elle prit par le pont du Carrousel, le quai Voltaire, le quai d'Orsay, la rue lielle Chasse, la ruetle l'L niversilé, le pont de la Concorde et l'avenue de Marigny.

Celte route illogi(|ue élaii tracée par la logique des passions, toujours excessivement ennemie des jambes. ~ La cousine Belle, tant ([u'elle fut sur les quais, regarda la rive droite de la Seine en allant avec une grande lenteur. Son calcul était juste. Elle avait laissé Weuceslas shabillant, elle pensait qu'aussitôt délivré d'elle, l'amonteux irait chez la baronne par le chemin le plus court.

En effet, au momeul où elle longeait le parapet du quai Voltaire en dévorant la rivière et marchant en idée sur r.auire rive, elle reconnut l'artiste dès qu'il déboucha par le guichet des Tuileries pour gagner le pont Royal. Elle rejoignit là son infidèle et put le suivre sans être vue par lui; les amoureux se relournent rarement; elle l'accompagna jusqu'à la maison de madame Huiol. oii elle le vit entrer comme un homme habitué d'y venir.

Celte dernière preuve (|ui confirmai i les conildences de madame Marneffe, mit Lisbeth hors d'elle.

Elle arriva chez le chef de bataillon nouvellement élu dans cet élat d'irritation mentale qui fait commettre les meuiltes, et trouva le père Crevel attendant ses enfans, monsieur et madame lluiol jeunes, dans son salon.

Mais Célesiin Crevel est le représentant si naïf et si vrai du parvena paiisien, qu'il est diftici-le d'entrer sans cérémonie chez cil heureux successeur de César BiroUeau. Célesiin Crevel est à lui seul tout un monde, aussi ruéri!el-ii, plus que Rivet, les honneurs de la palette, à cause de sou importance dans ce drame domestique.

Avez vous remarqué ciiime, dans renlance, ou dans les commencemens de la vie socia'e, nous nous créons de nos propres mains un modèle à notre insu, souvent?

Ainsi le commis d'une maison de banque rêve, eu entrant dans le salon de son patron, de posséder un salon | areil. S'il fait fortune, ce ne sera pas, vingt plus tard, le luxe alors à la mode qu'il intronisera chez lui, mais le luxe arriéré qui le fascinaii jadis.

On ne sait pas toutes les sottises qui sont dues a cette jalousie rétrospective, de même qu'on ignore toutes ies folies dues à ces rivalités secrètes qui poussent les hommes à imiîcrle type qu'ils se sont donné, à consumer leurs forces pour être un clair de lune.

Crevel fut adjoint parce que sou patron avait été adjoint, il était chef de bataillon parce qu'il avait envie des épaulettes de César Birotteau.

Aussi , frappé des merveilles réalisées par l'architecle Grindot. au moment où la fortune avait mis'son patron en haut de la roue, Crevel, comme il le disait dans son langage, n'en avait fait ni evne ni (/eu<se, quand il s'était agi de décorer son appartement : il s'était adressé les yeux fermés et la bourse ouverte, à Grindot ,■ architecte alors toutù-fait oublié.

On ne sait pas corabiende temps vont encore les gloires éteintes, soutenues par les admirations arriérées. ^ Grindot avait recommencé là pour la millième fois son salon "lanc et or, tendu de damas rouge. Le. meuble en bois de palissandre sculpté corn me ou scu'pte les ouvrages courans, sans linesse, avait donné pour la fabrique parisienne un jus'e orgueil à la province, lors de l'Exposition des produits de l'Industrie. Les flambeaux, les bras, le garde-cendre, le lustre, la pendule appartenaient au genre rocaille.

La table ronde, immobile au milieu du salon, olfrail un marbre incrusté de tous las marbres italiens et antiques venus de Rome, où se fabriquent ces espèces de caries minéralogiques semblables ù des échantillons de tailleurs, et faisait ppriodiquement l'admiralion de tous les bourgeois que recevait Crevel.

DE BALZAC

Les portraits de feu madame Crevel, de Crevel, de sa fille . et de son gendre, dus au pinceau de Pierre Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie, à qui Crevel devait le ridicule de son attitude byronienne, garnitsaieiit les parois, rais tous les (|ua'ri' en pendans Les bordures, payées mille francs pièce, sbarmoniaienl bien à toute celte ridiessede café r,ui, certes, eût fait hausser les épaules à un véritable artiste.

Jamais l'or n'a perdu la plus petite occasion de se monîrer stupide. On compterait aujoiinriiui dix Venise dans Paris, si les comnie.rçans retirés avaient eu cet instinct des grandes cRoses qui distingue les Italiens. De nos jours encore, un négociant milanais lègue très bien cinq cent mille francs au Duomo pour la dorure de la Vierge colossale qui en couronne la coupole. Canova ordonne, dans son testament, à son frère, de bâtir ui e église de quatre million'!, et le frère y ajoute quelque chose du sien.

Un bourgeois de Paris (et tous ont, comme Rivet, un amour au coeur pour leur Paris) penserait-il jamais il faire élever les clochers qui maniuent aux tours de Notre-Dame?

Or, compiez les sommes recueillies par l'État en succès-, sions sans héritier.-.

On aurait achevé tous les embellissemens de Paris avec le prix des sottises en carton-pierre, en p:\tes dorées, en fausses sculptures consommées depuis quinze ans par les individus du genre Crevel.

Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabinet en Boule. La chambre h coucher, tout en perse, donnait également dans le salon, l/acajou dans toute sa gloire infestait la salle à manger, où des vues de Suisse, richement encadrées, on. aient des jianneaux. Le père Crevel, qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder ce pays en peinture, jusqu'au moment oi'i il irait le voir en réalité.

Crevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme on le voit, reproduit fidèlement toute.s les grandeurs, même mobilières, de son infortuné prédécesseur. Là, oli, snus la Kestauration, l'un était tombé, celui-ci lout-;Vfait oublié, s'était levé, non par un singulier jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les révolutions comme dans les tempêtes mariiimes, les valeurs solides échouent, le flot met les-plauihos légères à sa cime. César Birotteau, royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l'Opposition bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoisie se représentait elle-n)éme dans Crevel.

Cet ap|)aitenient, de mille écus de loyer, qui rei;orgeait de toutes les belles choses vulg;iires que | rocure l'argent, prenait le premier élag'" d'un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s'y trouvait conservé comme des coléo: tères chez un entomologiste, car Crevel y demeurait très peu.

Ce /oro/ somptueux constituait le domicile légal de l'ambitieux bourgeois. Servi lîi par une cuisinière et par un valet de chamlre, il louait deux domestiqu s de supplément et faisait venir son dîner d'apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques, des gens ;\ éblouir, ou quand il recevait sa famille.

Le sié^^'c de la véiitablc existence de Crevel, autrefois vue Notre-Dame-de-Loreite, chez nndemoiselle lléloïse Brisetoiit, était transféré, comme on l'a vu, rueChauchat.

Tous les matins, ï'aiirif/i jiéf/oc/on/ (tous les bourgeois retirés s'intii nient aiic'en négociant), passait deux heures rue des S.inssaycs pour y vajuer à s s .Tllaires, et donnait 1^ reste du t"mps à Zaïre, ce (pii tourmentait beaucoup Zaïre.

Orosmane-Cre^el avait un marclié./'crwi^ ave.^ madem'iiselle Héloisfî, elle lui devait pour cinq cents francs de bonhei;r, tous les mois, .=ans reports. Crevel payait d'ailleurs son dîner et tous les extra.

Ce contrat ."i primes, car il faisait beaucoup de présens, paraissait économique;'» l'ex-aniant de la célèbre cantatrice. Il disait à ce sujet aux négocians veufs, aimant trop leurs filles, qu'il valait mieux avoir des chevaux loués an mois qu'une écurie à soi. Néanmoins, si l'on se rappelle la < oufidence du portier de la rue Chaucliat au baron, Crevel n'évitait ni le cocher ni le groom.

Crevel avait, comme on le voit, fait tourn er son amour excessif pour sa fille au profit de ses plaisirs. L'immoralité de

sa situation était justifiée par des raisons de haute morale; Puis rauiien parfumeur lirait de cette vie (vie nécessaire, vie débraillée, Régence, Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.), un vernis de supériorité.

Crevel se posait en homme à vues larges, en grand seigneur au petit pied, en homme généreux, sans étroitesse dans les idées, le tout à raison d'environ douze ù quinze cents francs par mois. Ce n'était pas i'elTet d'une liyi)Ocrisie politique, mais un eiTet de vanité bourgeoise iiui néanmoins arrivait au même r^'sullat. A la Bourse, Cievel passait pour être supérieur à son époque et surtout pour un bïn vivant.

En ceci, Crevel croyait avoir dépassé son bonhomme Birolteau de cent coudées.

— - Eh bien! s'écria Crevel en entrant en colère W l'aspect de la cousine Bette, c'est donc vous qui mariez mademoiselle Hortense Hulot avec un jeune comte que vous .ixez élevé pour elle à la brochette?...

— On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant sur Crevel un œil pénétrant. Quel intérêt avez-vous donc à empêcher ma cousine de se marier? car vous avez fait manquer, in'a-l-on dit, sou mariage avec le fils de monsieur Lebas...

— Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Crevel. Eh bien! croyez-vous que je pardonnerai jamais à fnonsieur Hulot le crime de m'avoir enlevé .Tosépha?. . surtout pour faire d'une honnête créature, que j'aurais fini par épous. r dans mes vieux jours, une vaurienne, une saltimbanque, une fille d'Opéra .. Non,nûnl jamais.

— C'est un bonhomme cependant monsieur Hulot , dit la cousine nette.

— Aimable!... très aimable, trop ai.iiable, reprit, Crevel, je ne lui veux pas de mal ; mais je désire prendre ma revanche, et je la prendrai. C'est mon idée fixe!

— Serait-ce à cause de cet e envie-lù que vous ne venez plus chez madame Hulot?

— Pe.it être.. ■

— Ah ! vous faisiez donc la cour à ma cousine ? dit Lisbeth en souriant, je m'en doutais.

— Et elle m'a traité comme un chien, pis que cela, comme un laquais; je dirai mieux : comme un détenu politique. Mais je réussirai, dit-il en fermant le poing et en s'en frappant le front.

— Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en fraude, après avoir été renvoyé par sa maîtresse!...

— Josépha! s'écria Crevel, Josépha l'aurait quitté, renvoyé, chassé! Bravo! .loséphi! .losépha ! tu m'a vengé! je t'enverrai deux perles pour n.cltre A les oreilles, mon exbiche!... Je ne sais rien de cela, car, apiès vous avoir vue le lendemain du jouroii la belle Adeline m'a prié encore une fois de passer la porte, je suis allé chez les Lebas, àCorbeil, d'où je reviens. Héloïsea fait le diable-pour m'envoyer à la campagne, et j'ai su la raison de ses menées, elle voulait pendre, et sans moi , la crémaillère rue Chaucliat, avec des artistes, des cabotins, des gens de leitres... J'ai été joué I Je pardonnerai, car Héloïse m'amuse. C'est une Déjazet inédile. Comme elle est drôle, cette fille-là ! Voici le billet que j'ai trouvé hier.au soir :

n )tonbomikux,f ai dressé ma tente rue C/ianchat. J'ai i< pris la précaution de faire essuyer les plâtres par des Il amis, tout ca bien, tenez quand vous voudrez/ monsieur : 11 .-/f/"r attend son Àhraham. «

Héloïse me dira des nouvelles, car elle sait sa Bohême sur le bout du doigt.

— Mais mon cousin a très bien pris ce désagrément, répon'lit la cousine.

— Pas possible! dit Crevel en s'arrêtant dans sa marche semblable à celle d'un balancier de pendule.

— Monsieur Hulot est d'un certain .'ige, fit malicieusement observer Lisbeth.

— Je le. connais, reprit Crevel; mais nous nous ressemblons sous un certain rapport: Hulot ne pourra pas se passer d'un attachement. Il est capable de revenir k sa femme, se dit-il. Ce se serait de la nouveauté pour lui , mais adieu

LES PÀRENS PAUVRES.

ma vengeance. Vous souriez, mademoiselle Fischer?... ali! vous savez quelque chose?...

— Je ris de vos idé >s, répondit Lisheth. Oui , ma cousine est encore assez belle pour inspirer des passions; moi, je l'aimerais, si j'étais homme.

— Qui a bu, boira! s'écria Crevel , vous vous moquez de moi ! I.e baron aura trouvé quelque consolation.

Lisbath inclina la léte par un gesie atfirmatii".

— Ail ! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain Josépha! dit Crevel en conlin. ant. îMais je n'en suis pas étonné, car il me disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour n'être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses : celle qu'il était en train de quitter, la régnante, et celle ù laquelle il faisait la cour pour l'avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisettc dans son vivier! dans son parc aux cerfs I Ié est très Louis XIV, le gaillard ! oh ! est-il heureux d'éire bel homme! Néanmoins, il vieillit, il est marqué... il aura donné d^ns quelque petite ouvrière.

— Oh! non, répondit Lisheth.

— Ah! d t Crevel, que ne ferais-je pas pour l'empêcher de pouvoir meiire son chapeau ! Il m'était impossible de lui prendre Josépha, les fenimes de cette espèce ne reviennent jamais à leur premier amour. D'ailleurs, comme on dit, un retour n'est jamais de l'amour. Mais, cousine Bette, je donnerais bien, c'est-à-dire je dépenserais bien cinquante mille francs pour enlever h ce grand bel homme sa maîtresse et lui prouver qu'un gros père à ventre de chef de bataillon et à crâne de futur maire de Paris ne se laisse pas souffler sa dame, sans damer le pion...

— Ma situation, répondit Bette, m'obligea tout entendre et à ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne répè.e jamais un mot de ce qu'on veut bien me confier. Pourquoi voulez-vous que je manque à cette loi de ma conduite? personne n'aurait plus coiiliance en moi.

— Je le sais, répliqua Crevel, vous êtes la perle des vieilles filles... Voyons! sacristie, il y a des exceptions. Tenez, ils ne vous ont jamais fait de rentes, dans la famille...

— Mais, j'ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit Bette. *

— Ah ! si vous vouliez m'aider à me venger, reprit l'ancien négociant, je placerais dix mille francs en viager sur votre tête. Dites-moi, belle cousine, dites moi quelle est la replaçante de Josépha, et vous aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le matin , ce bon ca'é que vous aimez tant, vous pourrez vdus donner du moka pur... hein? Oh! comme c'est bon du moka pur !

— Je ne tiens pas lant auxxiix mille francs en viager qui feraient près de cinq cents francs de rente, qu'à la plus entière discrétion, dit Lisbeth ; car, voyez-vous , mon bon monsieur

, Crevel, il est bien excellent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...

— Oui, pendant longte^nps ! comptez là-dessus? s'écria Crevel. Où le baron prendrait-il de l'argent?

— Ah ! je ne sais pas. Cependanl.il dépense plus de trente mille francs dans-l'appartemest qu'il destine à cette petite dame.

— Une dame!... Comment ce serait une femme de la société ! Le scélérat est-il heureux, il n'y en a que pour lui!

— Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.

— Vraiment! s'écria Crevel ou ouvrant des yeux animés autant par le 'désir que- par ce mot magique : L'ne fe,mme comme il faut.

— Oui, reprit Belle, des talens, musicienne, vingt-trois ans, une jolie figure candide, une peau d'une blancheur éblouissante, des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front superbe... et des petits pieds, je n'en ai jamais vu de pa'-eils, ils ne sont pas plus larges que son buse.

— Et les Oreilles? demanda Crevd vivement émouslil'é par ce signalement d'amour.

— Des oreilles à mouler, répondit-elle.

— De petites mains?...

— Je vous dis, en un seul mot, que c'est un bijou de fem-

me, et d'une lionnéleté, d'une pudeur, d'une délicatesse!... une belle âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France...

— Un maréchal de France! s'écria Crevel qui fit un bond prodigieux sur lui-même. Mon Dieu! saperlolte ! cré nom ! nom d'un petir bonhomme!... Ah ! le gredin ! — Pardon, cousine, je deviens fou!... Je donnerais cent mille francs, ycrois.

— Ah ! bien, oui, je vous dis que c'est une femme honnête, une femme vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.

— Il est sans le soa... vousdis-jei

— Il y a un mari qu'il a poussé...

— Par où ? dit Crevel avec un rire amer.

— Déjà nommé sous-chef, ce mari, qui sera sans doute complaisant... est porté pour avoir la croix.

— Le gouvernement devrait prendre garde, et respecter ceux qu'il a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Crevel d'un air politiquement piqué. Mais qu'a-t-il donc tant pour lui, ce grand mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me .semble que je le vaux bien, ajouta-t-il en se mirant dans une g'acs et se menant en position. Héloise m'a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent pas, que j'étais étonnant.

— Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes' gros, ils sont presque tous bons ; er, entre vous et le baron, moi je vous choisirais. Monsieur Hnlot est spirituel, bel homme, il a de la tournure ; mais vous, vous êtes solide, et puis, tenez... vous paraissez encore plus mauvais sujet que lui !

— C'est incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes, aiment les gens qui ont cet air-là! s'écria Crevel en venant prendre la Bette par la taille, tant il jubilait.

— La difficulté n'est pas là, dit la Bette en continuant. Vous comprenez qu'une femme qui trouve tant d'avantages ne fera pas d'infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et cela coûterait plus de cent et quelques mille francs, car la petite dame voit son mari chef de bureau dans deux ans d'ici... C'est la misère qui pousse ce pauvre petit ange dans le gouffre. '

Crevel se promenait de long en large, comme un furieux, dans son salon.

— Il doit tenir à cette femme-là? demanda-t-il après un moment pendant lequel son désir ainsi fouetté par Lisbeth, devint une espèce de rage.

— Jugez-en! reprit Lisbeth. Je ne crois pas encore qu'il ait obtenu ça! dit elle en faisant claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses énormes palettes blanches, et il a déjà fait pour dix mille francs de cadeaux.

— Oh! la bonne farce! s'écria Crevel, si j'arrivais avant lui!

— Mon Dieu ! j'ai bien tort de vous faire ces cancans-là, reprit Lisbeth en paraissant éprouver un remords.

-Non. Je veux faire rougirvotre famille. Demainje placeen viager, sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière à vous faire six cents francs de rentes", mais vous me direz tout: le nom, la demeure de la Dulcinée. Je puis vous l'avouer, je n'ai jamais eu de femme comme il faut, et, la plus grande de mes ambitions, c'est d'en connaître une. Les houris de Mahomet ne sont rien en comparaison de ce que je me figure des femmes du monde. Enfin c'est mon idéal, c'est ma folie, 'et tellement que, voyez-vous, la baronne Hnlot n'aura jamais cinquante ans pour moi, dit-il en se rencontrant, sans le savoir, avec un des esprits les plus fins du dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis décidé à sacrifier cent, deux cents... Chut! voici mes enfants, je les vois qui traversent la cour. Je n'aurai jamais rien su par vous, je tous en donne ma parole d'honneur, car je ne veux pas que vous perdiez la confiance du baron, bien au contraire, il doit joliment aimec cette femme, mon compère !

— Oh ! il en est fou ! dit la cousine. Il n'a pas su trouver quarante mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour cette nouvelle passion.

— Et le croyez-vous aimé? demanda Crevel. . — A son âge... répondit la vieille fille.

— Oh! suis-je bête! s'écria Crevel. Moi qui tolère un ar.

tisteà Iléloïse, absolument i.omme Henri IV permettait Bellejarde àGabriellc. Oh ! ia vieillesse-! la vieillesse ! — Bonjour, Célestine, bonjour mon bijou, et ton moutard! Ah! le voilà ! Parole d'honneur, il commence à rae ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va bien?... Nous aurons bientôt un mariage de plus dans la famille.

Célestine et son mari liront un signe en montrant Lisbelb, et ia fille répondit eflrontément h son père: — Lequel donc?

Crevel prit un air fin qui voulait dire que sonindiscrélion allait ftre réparée.

— Celui d'Horlense, reprit-il, mais ce n'est pas encore toutà fait déridé. .le viens de chez Lebas, et l'on parlait de mademoiselle Popinol poui' notre jeune conseiller h la Cour royale de Paris, (jiii voudrait bien devenir premier président en province... Allons diner.

A sept heures, Lisbelh revenait déjà chez elle en oniaibus, car il lui lardait de revoir M'enceslas de qui, depuis une vingtaine de jours, elle était la dupe, ei à qui elle apportait .son cabas plein de fruits empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé pour sa cousine Relie.

Elle monta dans la mansarde d'une vitesse à perdre la res- ])iratioii, et trouva l'arlislc occupé à terminer les ornemens d'une boite qu'il voulait offrir .1 sa chère Ilorteusc

La bordure du couvercle représentait des hortensias dans lesquels se jouaient des amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais de cette boîte qui devait êire en nialachile, avait l'ait pour Florent et Chanor deux torchères en leur en abandonnant la propriété, deux chefs-d'œuvre.

— Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit Lisbeth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une pareille activité me parait dangereuse au mois d'août. Vraiment votre santé peut en souiïrir. . Tenez, ■voici des pêches, des prunes de chez monsieur Crevel... Ne TOUS tracassez pas tant, j'ai emprunté deux mille fiancs, et, î» moins de malheur, nous pourrons les rendre si vous vendez votre iicndiile!... Cependant j'ai (pielqiies doutes sur mon préteur, cai il vient d'envoyer ce papier timbré.

Elle plai.a la dénonciation de la contrainte par corps sous l'esquisse du maréchal Montcornet.

— Pour qui faites-vous ces belles choscs-lk? dcmanda-telle en prenant les branches a'hortcnsias en cire rouge que .Wenceslas avait posées pour manger les fruits.

— Pour un bijoutier.

— Quel bijoutier?

— .le ne sais pas, c'est Slidmann qui lu'a prié de tui-lillcr cela pour lui, car il est pressé.

— Mais voilà des hortensias, dit-elle d'une voix creuse. Comment se fait-il (|ue vous n'ayez jmnais manié la cire pour liiol? Était-ce donc si difficile d'inventer une bague, un coffret, n'importe quoi, un souvenir! dit-elle en lançant un affreux regard sur l'arlislc dont heureusement les yeux étaient ialssés. Et vous dites que vous m'aimez !

— En doutez-vous... mademoiselle?

— Oh! que voilà un w(«f/cnioise//e bien chaud!... Tenez, vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant, là...-Qiiand jevous ai sauvé vous vous êles donné â moi, je ne vous ai jamais parlé de cet engagement, mais je me suis engagée envers moi-même, moi ! Je me suis dit : <' Puisque ce garçon se donne à moi, je veux le rendre heureux et riche ! « Eh bien ! j'ai réussi à faire votre fortune !

— Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du lionhcur et trop naïf pour soupçonner un plége.

— Voici comment, reprit la Lorraine.

Lisbelh ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas qui la coniemplail avec un amour filial oU dcbortlait son amour pour Hortc;!se, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant pour la première fois de sa vie les t«rclics de la passion dans les yeux d'un homme, elle crut les y avoir allumées.

— Monsieur Crevel nous commandite de cent mille francs pour fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m'épouser; Il a de singulières idées, ce gros bonliomme-là... Qu'en pensez-vous? demanda-t-elle.

L'ai liste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfai-

trice d'un œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. 11 resta béant et Iiébété.

— On ne m'a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rira amer, (pie j'étais affreusement laide !

— Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera jamais laide pour moi, j'ai pour vous une bien vive alTcclion, mais je n'ai pas trente ans, et...

-7- Et j'en ai (luarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Hulot, qui en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle est belle, elle!

— Quinze ans de diO'érence entre nous, mademoiselle ! quel ménage ferions-nous! Pour nous mêmes, je crois que nous devons bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos bii nfaits. D'ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.

— Mon argent! cria-t-elle. Oh! vous me traitez comme si j'étais un usurier sans cœur.

— Pardon, reprit 'SVenceslas, mais vous m'en parlez si souvent... enfin, vous m'avez créé, ne me détruisez pas.

— Vous voulez me quitter, je le vois, dil-elle en hochant la tête. Qui donc vous a donné la tone de l'ingralilude, vous qui êtes comme un homme de papier mâché? Manqueriezvùus de confiance en moi, moi votre bon génie?»., moi qui si souvent ai passé la nuit à tiavailler pour vous! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie! Moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d'une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prétais tout, jusqu'à mon courage.

— Mademoiselle, assez ! assez ! dit-il en se meitanl à ses genoux cl lui tendant les mains. îN'ajoutez pas un mot! Dans trois jours je parlerai, je vous dirai tout; laissez-moi, dit-il en lui baisani les mains, laissez-moi être heureux, j'aime et je suis aimé.

— Eh bien! sois heureux, mon enfani, dil-elle en le relevant.

Puis elle i'cmbras.sa sur le Iront cl dans les cheveux avec la frénésie que doil avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

— Ah ! vous êtes la plus noble et la meilleure des créalures, vous êles l'égale de celle que j'aime, dit le pauvre artiste.

—Je vous aime assez encore pour irenilWer de votre avenir, reprit-elle d'un air sombre. Judas s'est pendu!... tous les ingrats finissent mal ! vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille! Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas étouffer la Heur de'votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarmens de \igne, mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas resler ensemble? Ecoulez, j'ai l'espriL du commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car je m'appelle l'Economie, moi ; tandis qu'avec une jeune femme, qui sera tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu'à la rendre heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Qusnd je pense à vous, mol , je reste les bras ballans pendant des lieures entières... Eh bien ! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout : tu auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à celle petite madame Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras (|uand je l'aurai fait trente mille francs de rentes.

— Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n'oublierai jamais ce raomeut-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.

— Vous voilà comme je vous veux, non enfant, dil-elle en le regardant avec Ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, ((ue Lisbclli crut à son triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame Marnefle! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver une seconde heure pareille, elle eût Tendu son âme au diable.

— Je suis engagé, répondit-il, et j'aime une femme contre laquelle aucune sutre ne peut prévaloir. l\Iais vous êtes et vous serez toujours la mère que j'ai perdue.

Llife 1-AUL.N> l'ALVRb^.

il»

Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère flamboyant.

Lisbeth s'assit, conlempla d'un air sombre cette jeunesse, celle beauté distinguée, ce front d'artiste, cttte belle clievclure, tout ce qui sollicitait en elle les instincts comprimés de la femme, et de petites larmes aussitôt séchces niouillèrenl pour un moment ses yeux. Elle ressemblait ù ces grêles statues que les tailleurs "d'images du moyen-rige ent assises sur des tombeaux.

— ,te ne te maudis pas, toi, dit elle eu se levant brusquempiit, lu n'es qu'un enfant. Que Dieu te protège !

Elle descendit et s'enferma dans son appartement.

— Elle m'aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-telle élé cliaudomeiil éloquente '. Elle est folle.

Ce dernier effort de la nature sèche et positive, (lour garder avec elle celte image do la- beauté, de la poésie, avait eu tant de violence, iju'il ne peut se comparer qu'à la sauvage énergie du naufrage, essayan'. ^-a dernière lenialive pour atteindre u la grève.

Le surlendemain, à quatre heures et demie du malin, au moment où le comte Sleinbock dormait du plu? profond sommeil, il entendit frapper à ia porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vit entrer deux hommes- mal vêtus, accompagnés d'un troisième, dont l'habillement annonçait un huissier malheureux.

— Vous êtes monsieur Wenceslas, comte Steinbock ? lui dit ce dernier.

— Oui, monsieur.

— .le me nomme Grasset, monsieur, successeur de monsieur Louchard, jjarde du commerce...

— Hé bien?

— Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison de Clichy... Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes, comme vous voyez... je n'ai point pris de garde muuicipal, il y a unjiacre en bas.

— Vous êtes emballé proprement... dit un des recors; aussi comptons-nous sur votre générosité.

Steinbock s'habilla, descendit l'escalier, lenu sous cha(iue bras par un recors, il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre, et en homme qui sait où aller; en une demi-heure, le pauvre étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation, tant était grande sa surprise.

A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y trouva Lisbeth qui, tout eu pleurs, lui donna de l'argent afin de bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir y travailler.

— Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de voire arrestation à personne, n'écrivez à âme' qui vive, cela tuerait voire avenir, il faul cacher celle flétrissure ; je vous aurai bientôt délivré, je vais réunir la somme... soyez tranquille. Écrivez-moi ce t|ue je dois vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou TOUS serez bientôt libre.

— Oh ! je vous devrai deux fois la vie! s'écria-t-il, car je perdrais plus ((uela vie, si l'on me croyait un m.auvais sujet.

Lisbeth sortit la joie dans le cœur; elle espérait pouvoir, en tenant son artiste sous clef, faire manimer son mariage avec Horiense, en le tlisant marié, gracié par les efforts de sa femme, et parti pour la Russie.

Aussi, pour e%écntcr ce plan, se rendit-elle vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où elle v dînait habituellement ; mais elle voulait jouir des tortures auxquelles sa petite cousine allait être en proie au moment où ^^ cnceslas avait coutume de venir.

— Tu viens diner. Bette? demanda la baronne en cachant son désappointement.

— Mais oui.

— Bien ! répondit Hortcnse, je vais aller dire qu'on soit exact, car tu n'aimes pas à attendre.

Hortènseût un signe à sa mère pour la rassurer-, car elle se proposait de dire au viiet de chambre de renvoyer monsieur Steinbock quand il se présenterait; mais, le'valci de chambre étant sorti, Rortense fut obligée de faire sa recommandation h la femme de chambre, et la femme de chambre

monta chez elle pour y prendre son ouvrage afin de rester dans l'antichambre.

— Et mon amoureux ? dit la cousine Bette à Hortense quand elle fut revenue, vous ne m'en parlez plus.

— A propos, que devient-il ? dit Hortense, car il est célèbre. Tu dois être contente, ajoula-t-elie à l'oreille de sa cousine, on ne parle que de monsieur "Wenceslas Steinbock.

— Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange. S'il ne s'agissait que de le charmer au point de l'emporter sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir ; mais on dit que, pour s'attacher un pareil artiste, l'Empereur jN'icolas lui fait grâce...

— Ah I bah ? répondit la baronne.

— Commeiit sais-tu cela ? demanda Hortense qui fut prise comme d'une crampe au cœur.

— Mais, reprit l'atroce Belle, une personne à qui il appartient par les liens les plus sacrés, le lui a écrit hier. 11 veut partir ; ah 1 il serait bien bêle de quitter la France pour la Russie...

Hortense regarda sa mère en laissant sa lète aller de côté ; la baronne n'eut i|ue le temps de prendre sa fille évanouie, blanche comme la dentelle cle son fichu.

— Lisbeth ! tu m'as tué ma fille!... cria la baronne. Tu es née pour notre malheur.

— Ah çà ! quelle est ma faute eu ctci, Adcline ? demanda la Lorraine en se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle dans son trouble la baronne ne fit aucune attention.

— - J'ai tort , répondit Adeline en soutenant Horiense. Sonne :

En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux femmes lournèrent la tête ensemble et virent V^'enceslas Sleinbock à qui la cuisinière, en l'absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.

— Hortense ! cria l'artiste qui bondit jusqu'au groupe formé par les trois femmes.

Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeui de la mère, mais si pieusement que la baronne ne s'en fâcha point. C'était, contre l'évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais. Hortense ouvrit les yeux, vif^V^nceslas, et ses couleurs revinrent. Un instant après, elle se trouva tout-àr fait remise.

— Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Belle en souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d'après ia confusion des deux cousines. Comment m'as-lu volé mon amoureux ? dit- elle à Hortense en l'emmenant dans le jardin.

Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine. Sa mère et son père, persuadés que ia Bette ne se marierait jamais, avaient, dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock. Seulement Hortense, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte du hasard l'acquisition du groupe et l'arrivée de l'auteur qui, selon elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur.

Sleinbock vint aussitôt retrouver les deux [cousines pour remercier avec effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth répondit jésuiliquemenl à Wenceslas quelecréancier ne lui ayant fait que de vagues promesses, elle ne comptait l'aller délivrer que le lendemain, et que leur prêteur, honteux d'une ignoble persécution, avait sans doute pris les devans. La vieille fille d'ailleurs parut heureuse, et félicita Wenceslas sur son bonheur.

— Méchant enfant! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si vous m'aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine Hortense et que vous en étiez aimé, vous m'auriez évité bien des larmes. ,le croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre institutrice, tandis qu'au contraire vous allez être mon cousin ; désormais vous m'appartiendrez par des liens, faibles il est vrai, mais qui suffisent aux sentiraeiis que je vous ai voués I...

Et elle embrassa ^Velvcèslas au front. Hortense se jefa dans les bras de sa cousine et fondit en larmes.

— Je le dois mou bonheur, lui dit-elle, je ne l'oublierai jamais...

=- Cousins Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth

DE BA1ZA.C

pendant l'ivresse ou elle était de voir les choses si bien arlangées, le baron et moi nous avons uné:;<i6'te envers toi, nous l'acquitterons; viens causer d'affiiireS dans le jardin, dit-elle en l'emmenant. "**

Lisbeih joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille ; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d'Âdeline et d'Horlense.

— Nous voulons que (u ne travailles plus, dit la baronne. En supposant que tu puiss^ gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés, ctla fait six cents francs par an. Eh bien! A quelle somme montent les économies?...

— Quatre mille cinq cents frams!..

— Pauvre cousine! dit la baronne.

Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à toutes les peines et aux privations que supposait cette i^omnie, amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de ictte exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquit une dose formidable de fiel, au moment même où sa cousineabandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.

— Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usufruitière, et au nom d'Hortense comme nu-propriétaire; tu posséliras ainsi six cents francs de rente...

Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint, son mouchoir sur les yeux, cl occupée à étancher des larmes de joie, Ilortense lui raconta tontes les faveurs qui pleuvaieni sur Wcnceslas, le bien-aimé de toute la famille.

Au moment où le baron rcntia.il trouva donc sa famille au complet, car la baronne avait officiellement salué le comte de Sleinbock du nom de fils, et fixé, iôus la réserve de l'approbation de son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dés qu'il se montra dans le salon, le Conseiller-d'État fut-il entouré par sa temme et par Sd Ulle, (jui coururent au-devant de lui, l'une pour lui parler îi l'oreille et l'autre pour l'embrasser.

— Vous êtes allée trop loin en m'engageanf ainsi, madame, dit sévèrement le baron. Ce mariage n'est pas fait, dit-il en jetant un regard sur Sleinbock qu'il vit pâlir.

Le malheureux artiste se dit: — Il connaît mon arrestation.

— Venez, enfans, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur dans le jardin.

El il alla s'asseoir avec eux sur un des baiics du kiosque, rongé de mousse.

— Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j'aimais sa mère? demanda le baron ù Wenceslas.

— Plus, monsieur, dit l'artiste.

— La mère était la lillc d'un paysan et n'avait pas un liard de fortune.

— Donnez-moi mademoiselle Horfense telle que la voilà, sans trousseau même...

— Je vous crois bien 1 dit le baron en souriant, Hortense est la lille du baron Hulot d'Ervy, Conseiller-d'Élat, directeur à la Guerre, giancl-oflicier de la Légion-d'Honneur, frère du comte Hulot, dont la gloire est immortelle et qui serasous peu maréchal de France. Et... elle a une dot!

— C'est vrai, dit l'amoureux artiste, je parais avoir de l'ambition, mais ma chère Hortense serait la fille d'un ouvrier que je l'épouserais...

— Yoilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t'en, Hortense, laisse-moi causer avec monsieur le comte, tu vois qu'il t'aime bien sincèrement.

— Oh ! mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit l'heureuse flUe.

— Mon cher Sleinbock, dit le baron avec une grâce infinie de diction et un grand charme de manières quand il fut seul avec l'artiste, j'ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels le pauvre garçon n'a pas touché deux liards ; il n'en aura jamais rien. L-a dot de ma fille sera de deux cent mille francs ([ue vous reconnaîtrez avoir reçus...

. — Oui, monsieur le baron...

— Comme vous y allez, dit le Conseiller-d'État. Veuillez m'écouter. On ne peut pas demander à un gendre le dévoûraent qu'un est en di;oit d'attendre d'un fils. Mon fils savait

tout ce que je pouvais faire et ce que je ferais pour son avenir : il sera ministre, il trouvera facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c'est autre chose ! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre femme. Cet avoir sera grevé d'une petite rente à faire h Lisbeth, mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau de vingt mille francs ; sa mère y met pour six mille francs de ses diamans...

— Monsieur, vous me comblez... dit Sleinbock stupéfait,

— Quant aux cent vingt mille francs restant...

— Ct ssez, monsieur, dit l'artiste, je ne veux que ma chère Hortense...

— Voulez-vous m'écouter, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt mille francs, je ne les ai pas ; mais vous les recevrez...

— Monsieur!...

—Vous les-recevrez du gouvernement, en commandes que je vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d'honneur. Vous voyez, vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles stalues, je vous ferai entrer à l'Institut. On a, eu haut lieu, de la bienveillance pour mon frère et, pour moi, j'espère donc réussir en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs, vous en aurez, moi! cher, tant et tant que vous serez obligé de prendre des aides. C'est ainsi que je m'acquiiteiai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient, consultez vos forces...

— Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si tout cela manquait! dit le noble artiste.

— Voilà ce que j'aime ! s'écria le baron, la belle jeunesse ne doutant de rien ! J'aurais culbuté des armées pour une femme ! Allons, dit-il en prenant la main'du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrât, et le samedi suivant, à l'autel, c'est le jour de la fête de ma femme !

— Tout va bien , dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre , ton futur el ton père s'embrassent.

En rentrant chez lui lesoir, Wenceslas eut l'explication de l'énigme ([ue présentait sa délivrance -, il trouva chez le portier un gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance régulière , libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre suivante :

« Mon c lier Wcnceslas ,

» Je suis venu te voir ce matin, i> dix heures, pour te pré- " scHter ù une altesse royale qui désirait te connaître. L^ , » j'ai su que tes Ani^iais t'avaient emmené dans une de leurs •> petites îles dont la capitale s'appelle Clicht/s Casllr.

« Jesuisaussilôt allé voir Léon de Lor?, fi qui j'ai dit en » riant que tu ne pouvais pas quitter la campagne où lu étais » faute de quatre mille francs, et que tu allais compromettre » ton avenir, si lu ne le montrais pas à ton royal protecteur. » Brideau, cet homme de génie qui a connu la misère et qui » sait ton liisloire, était là par bonheur. Mon fils, à eux deux, n ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour toi le Bé- » douin qui a commis un crime" de lèse-génie en te coffrant. " Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n'ai pas pu Il te voir humant l'air libre. ,Tc te sais gentilhomme , j'ai ré- 11 pondu de toi ù mes deux amis; mais va les voir demain.

» Léon et Brideau ne voudront pas de ton argent; ils te Il demanderont chacun un groupe, el ils auront raison. C'est 11 ce que pense celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, " el qui n'est q"e

11 Ton camarade ,

» STIDM.4NN.

P. S. « J'ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que " demain, et il a dit : Eh bien! demain! »

Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que nous fait , sans un pli de rose, la Faveur, celle ééleste boiteuse, qui, pour les gens de génie, marche plus lentement encore que U Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu

qu'elle n'eût pas de bandeau sur les yeux. Facilement trompée par les élalaiïcs des cliarlatans , attirée par leursl* costumes et leurs trompettes, elle dépense :1 voir et ù payet leurs parades le temps pendant lequel elle devrait chercher les gens de mérite dans !es coins où ils se cachent.

Maintenant il est nécessaife d'expliquer comment monsieur le baron Hu'ot était arrivé :"i grouper les chiffres d^ la dot d'Hortense^et à satisfaire aux dépenses effrayantes <*^délicieuxapparlenient oti devait s'installer madame MariMfe. Sa conception tinanciére portait le cachet du talent qui gfttle les dissipateurs et les gens passionnés dans les t'ondrièws, oii taitl d'accidens les l'ont périr. ' f

Rien ne démontrera mieux la singulière puissaifle que communiquent les vices , et à laquelle on duit les tours de force qu'accomplissent de temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enlin tous les sujets du diable.

La Veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, ûgé de soixante-dix ans, avait une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste, était une émanation du soleil napoléonien, qu'il se promenait tranquillement avec le gardon de la Banque dans l'antichambre du petit rez-de chaussée de huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.

— ■Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d'ici, lui disait-il.

L'homme velu de gris et galonné d'argent connaissait si bien la probité du vieil Alsacien, qu'il voulait lui laisser ses trente mille francs de billets ; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant que huit heures n'étaient pas sonnées.

Un Cubriolet'arrèla, le vieillard s'élança dans la rue et lendit la main avec une sublime certitude au baron qui lui donna trente billets de banque.

— Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux Fischer. — "\ oici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le papier au représentant de la Banque, qu'il escorta jusqu'à la porte.

Quand l'homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon, et lui dit en le ramenant chez lui :

— Voulez-vous que l'on sache à la Banque de France que vous m'avez versé les trente mille francs dont vous êtes endosseur?.. C'est déjà beaucoup trop d'y avoir mis la signature d'un homme comme vous !...

— Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s'asseyant sous un berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair humaiue toise un remplaçant.

— Solide à placer en viager, répondit gaiiuent le petit vieillard sec, maigre, nerveux et l'œil ^if.

— La chaleur vous fait-elle mal?...

— Au contraire.

— Que dites-vous de l'Afrique? ■

. — Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le pelit caporal.

— Il s'agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d'aller en Algérie...

— Et mes aflaires?...

— Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n'a pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.

— Que frire en Algérie?

— Fournir les vivres d'' la. guerre, grains et fourrages, j';.i votre commissioii.signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à soixante-dix paur cent au-dessous des prix auxquels nous vous en tiendrons compte.

— Qui me les livrera?...

— Les razzias, l'achour, les khalifas. Il y a dans l'Algérie (pays encor? peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent ar.x Arabes, nous le.i leur prenons sous une foule de prétextes; puis, quand elles sont à nou^, les

Arabes s'efforcent de les reprendre. On combat beaucoup pour le grain ; mais on ne sait jamais au juste les quantités (lu'oii a volées de part et d'autre. Ou n'a pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme ;- la Halle et les foins comme à la rue d'Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos spahis, liréférant l'argent, vendent alors ces denrées à de 1res bas prix. L'administration de la guerre, elle, a des besoins fixes; elle passe des marchés à des prix exorbitans, calculés sur la diUiculté de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transporls. Voilà l'Algérie au point de vue vivrier. C'est un gâchis tempéré par la bouteille à l'encre de toute administration naissante. Nous ne pouvons pas y voir clair avant une dizaine d'années, nous autres administrateurs; mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire voiie fortune; je vous y mets, comme Napoléon me.lait un maréchal pauvre à la léle d'un royaume où l'on pouvait protéger secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille francs dans un an d'ici...

— Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua tranquillement l'Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l'Empire...

— L'acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N'est-ce pas tout ce qu'il vous faut pour aller en Afrique?

Le vieillard fit un signe d'assentiment. ^

— Quand aux fonds, là bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je toucherai le reste du prix de votre établissement d'ici, j'en ai besoin.

— Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.

— Oh 1 ne ( Tiiignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle plus de ptispicacité qu'il n'en avait'; quant à nos affaires c'achour, votre probité n'en souffrira pas, tout dépend de l'aulorité; or, c'est moi qui ai placé là bas l'autorité, je suis sur d'elle. Ceci, papa Fischer, est un secret de vie et de mort ; je vous connais, je vous ai parlé sans détours- iii ciivonlocutions.

— On ira, dit le vieillard ; et cela durera??..

— Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans les Vosges.

— Il sera fait comme vous voulez, mon Jionneur est le vôtre, dit tranquillement le petit vieillard.

— Voilà comment j'aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sjns avoir vu votre petite nièL-e heureuse et mariée, elle sera comtesse.

L'a",hour, la razzia dos razzias et le prix donné par l'employé pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille francs pour la dot d'Horteiise, y comliris le trousseau, qui coûterait en\iron cinq mille francs, et les quarante raille francs dépensés ou à dépenser pour madame Marncffe. Enfin, où le baron aiait-il pris les trente mille frans qu'il venait d'apporter?

Quelques jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer pour une somme décent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies d'assurances sur la vie. Muni de la po;ice d'a^^surance dont la prime était payée, il avait tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen, pair de France, dans h voilure duquel il se trouvait, au sortir d'une séa;ice de la Chambre des Pairs, en relouinani (l!::er avec lui,

— Baron, j'ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les demande, ^'ous prendrez un prèle-nom à qui je déléguer.ii pour trois ans la ijuotilé cngageable de mes appointemcns, elle monte à vinL;t-cinq raille francs ]iar an, c'est soixante-quinze mille francs. ^^JUs me direz : — Vous pouvez mourir.

le baron fit Un signe d'asscrtimenî.

— Voici une police d'assurance de cent cin.iuanle mille francs qui vous sera transférée jusqu'à concurreuce Je quatrevingt mille francs, répooMt le baron en tirant un papier de sa pocîie.

— Et si fus édis tcs<liduc?... dit le baron' millionnaire en riant.

L'autre baron, Ênti-miilionoaire, devint soucieux

DE BALZAC

— Ra.ishezfi(S, rhe né fus ai fait l'opjeclion quehirftis vaire aberceroir que chai quelque mèride a fus tonner la somme. Fus Mes loue pieu chèné, gar la Panque à (ôdrc :•/gnadlre.

^— Je marie ma fiile, dit le baron Uulot, et je suis ^ans forlune, coiiime loiis ceux qui (.outiiiucDt à faire de l'adminisiralioii, par une ingrate époque où jainais cint| ceiils bourgeois assis sur des banquettes ne sauront récompenser large- UK'nt les gens dévoués comme le. faisait l'Empereur.

— . nions, fus alfcz ri C/iosrp/ia ! reprit le pair de France, ce qui er/sblique diil! Endre nus, la lue lllviiijille fus a renli fin vier zei-fice en fus odunt cedde zcngsie ta le lessis fodre pine.

Citai goiïni remalhir, etchi zOi gumbadir.

ajonta-t-il en croy.int réciter un vers français. Eqoudcz- ein gonzèle f ami : I ermezfôdre pudique, ufisserez Irqoinë...

Celte véreusi' aiïaire se lii par r.ntremtsc d'un petit usurier nomni.^ Vauvi net, un de CCS /ais«»;s (|ui se tiennent en avant des grosses maisons df banque, comme re petit poisson qui semble être le valet du requin.

Cet apprenti loup-rervier promll à monsieur le baron Hulot, tant il était jalo\ix de se concilier la protection de ce frrand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à quatre-vingt-dix jours, en s'engageanl à les renouveler quatre foi* et à ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des fourrages dans un d»|)arlemenl voisin de Paris.

Tel était le dédale effr.oyable où les passions engageaient «n des hommes les pins probes jusqu'alors, un des plus habiles travailleurs de l'administralion napoléonienne: la concussion pour solder l'usure, l'usure pour fournir il ses pas- .sions cl pour marl.^r sa fille.

Celte science de proiligalité, tous ces elïorts étaient dépensés pour paraître giaiid ii madame Marnelfe, pour êire le Jupiter de cette Dauaé bourgeoise. On ne déjiloie i.>a.> plus d'aclivité, plus d'iiilelligcn e, plus d'audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en déployait jiour se plonger la tête la pi euiiére dans un guêpier : il sutiisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers, il voyai! les ouvriers, il vérillail minuiiiuseuienl les plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout enlier à madanii' Marnelîc, il allait encore aux séances-^les Chambres, il se multipliait , et sa famille ni pcrsonn(^ ne s'apercevait de ses préoccupations.

Adeline, sliipéf.iitc de savoir son oncle sauvé, de voir une dot ligurée au contrat, éprouvait une sorte d'inquiétude au milieu du bonheur que lui causait le mariage dTlortense accompli dans des conditions si honorables ; mais la veille du mariage de sa fille, combiné par le baron pour cwncider avec le jour ûii madame Mariien'e prenait possession do son apparlemcul rue Vanneau, llftctor lit cesser l'étonncment de sa femme p:ir cet'.e comnianieallon n'inislériélle :

— Adeline, voici nuire tille mariée, ainsi toutes nos au- ,';oisses ù ce' sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous (le nous retirer du monde; car, maintenant, à peine rcsleraije trois années en-place, j'achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite, f'onniuoi conlinnerions-nO!:s des dépenses désormais inutiles : notre apparienicni nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre diouestiques, nous niangcOKS trente inille'francs fa.' an. Si lu yeux que je remplis; e mis eiigagenietis, c-r j'ai délégué mes nppoinlcmeus pour trnis ani:éps en éthany,' des sommes nécessaires il l'éla'.'isseiiieni d'Ilorionseet à i'éciiéance de ton oncle...

— Ah ! tu as blHi fait, nio:i ami, dil-'elle en iuierirompanl son mari e^lui baisant les roaius. >

Cet av<'U irieliait lin aux craiiii-«s d'Adeljne;

— J'ai quelqui's petits sarriiicesv .'i le >leniândcr, repril'ii en dégageant ses mains cl déposant un baiser au fioul de sa femme. O.i m'a trouvé, ru:: l»lum;'i, au prunier éiage, un fort b''l appartemeiil, digne, orné do magiiilitpie-iboisïficx, qui ne coule qne qninn' cents (rancp, oi'i lu n'auras be.soin

que d,'unc femme de chambre pour toi, et où je me contenterai, moi, d'un petit domestique.

— Oui, mon ami.

— Eu ienanl notre maison avec simplicité, tout en conservant les apparences, tu ne dépenseras guère qne six mille francs par an, ma dépense particulière exceptée dont je me charœ...

Lagénéreuse femme sauia tout heureuse au cou de son marS^

— fÇiiel bonhour! de pouvoir te montrer de nouveau combien Je l'aime I s'éoria-t-elle, et quel homme de ressources tu es !...

— '^ous recevrons une fois noire famille par semaine, et je dine, comme lu sais, rarement chez moi... Tu peux sans le compromettre aller diner deux fois par semaine chez Vielorin, et deux fois chez Hortensc; or, comme je crois pouvoiiopérer un complet raccommodement entre Crevel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et lé nuire rempliront la semaine en supposant quelques invitations en dehors île la famille.

— Je te ferai des économies, dit Adeline.

— Ah ! s'écria-i-il, lu es la perle des femmes.

— >?on bon ei divin Hector! je te bénirai jusqu'à mon der. nier soupir, répondit-elle, car tu as bien marié noire ehèr^» Hortense.

Ce fut ainsi que commença l'amoindrissement de la maison de la belle madame Hulol -, ei, disons-le, son abandon solennellement promis i> madame Marnefïe.

Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du contrat de mariage, s'y comporta comme si la scène par laquelle ce récit commence n'avait pas eu lieu, comme s'il n'avait aucun grief contre le baron Hulot. Célestiu Crevel fut aimable, il fut toujours un peu trop aucien parfumeur; mais il commençait à s'élever au majestueux à force d'être chef de balaillon. 11 jjarlade danser à la noce.

— Belle dame, dit-il gracieusement à la baionne Hulot, drs gens comme nous savent tout oublier; ne nie bannissez pas de votre intérienr, et daignez embellir quelquefois ina maison en y venant avec vos enfans. Soyez calrae, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon cœur. Je m'y suis pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus vous voir... •

— Monsieur, une honnête femme n'a pas d'oreilles pour les discours auxquels, vous faites allusion ; cl si vous tenez votre parole, vous ne devez pa"; douter du plaisir que j'aurai à voir cfsser une division toujours affligeante dans les familles...

— Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de force Civvcl dans le jardin, tu m'évites partout, même dans ma maison. Est-ce (Uie deux vieux amateurs du beau sexe doivent st; brouiller pour un jupon ? Allons, vraimenl, c'est épicier.

— Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de moyens de séduction m'empêche de réparer mes perles aussi facilement que vous le faites. .

— De l'ironie I répondit le baron.

— Elle esl peiinisc cuitre les vainqueuis quand on est vaincu.

Comuu'ucée sur ce Ion, la conversalion se termina par une re.ouciliation complète; mais Crevel tiul ;1 bien conslalei sou droit de prendre une revanche.

Madame î\L;rneirc voulut êuv invitée ;.u mariage de madenr.isélle Hulot.

Pour voir sa future liiaitressedans son salon, le Conseillerd'F/at fut obligé de prier les employés de sa Division jus qu'aux soiischcfs inclusivement. Lu grand bal devint a!or>, nécessaire.

Kn bon::e mén-agère, la liaronue calcula i|u'uiie soirée coûterait moins cher qu'un diuer, et permclirail de r'xevuir plus de «-.oncle. Le mariage d'IIorlense lit donc i^rand tupage.

Lemaré.hal prince de Wisscmbourge.l le baron Xucingen du côte de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du cùléde Steinbûc!,. furent les témoins. Enlin, depuis la célébrité du comte dr SIeinbOck. les plus illustres membres de

LES PAREiNS PAUVRES.

l'émigration polonaise IJayanl recherché, l'artlsle crtil devoir les inviter.

Le Couseil-d'Etat, rAdmiiii.stration dont faisait parliç le l)aron , l'Armée qui voulait honorer le comie de Forzheim, allaient être représentés par leurs sonimilés. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors l'iulerètde la pelile madame MarueiTe à paralue dans toute sa gloire au milieu d'une pareille assemblée?

Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses dianians au ménage de sa lille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trousseau Cette vente produisit iiiiinze mille francs, dont cinq mille furent absorbés par le trousseau d'IIortense. Qu'était-ce que dix mille francs pour meubler l'apparleniciit des jeunes mariés, si l'on songe aux exigences du Uixe moderne? îlais monsieur et madame Hulot jeune, le père Crevel et le comte de Farzheim firent d'iiiiporians cadeaux, car le vieil, oncle tenait eu réserve une somme pour l'argenterie.

Grâce à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de l'installation du jeune ménaje dans rappariement qu"il avait choisi, rue .Saint-Dominique, près de l'Esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour si pur, si franc, si sincère de part et d'autre.

Enlin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour le père que pour Hortense et.Wenceslas : madame Marneffe avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage des deux amoureux.

Qui n'a pas, une fois en sa vie. assisté à un bal de noces? Chacun peut faire \in appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la physionomie que parla toilette de rigueur. Si jamais fait social a prouvé l'influence des milieux, n'esfce pas celui-h\? Eu effet, Vemlimanchement des uns réagit si bien sur les autres, ([ue les gens les plus habitués à porter des habits convenables ont l'air d'appartenir à la catégorie de ceux pour ((ui la noce est une fête comptée dai:s leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves, ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent, qu'ils ont gaidé leurs habits noirs de tous les jours -, et les vieux u>ariés dont la ligure annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent, et les plaisirs qui sont !.'> comme le gfiz acide carbonique dans le \in de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les fcmnK's occupées du succès de leur toilette, et les parens pauvres dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocc/ii, et les gourmands qui ne pensent (|u'au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d'une corbeille autour d'une fleur rare, la mariée. Lu bal de no'ce.s, c'est le monde en raccourci

Au moment le |)lus animé, Crével prit le baion j)ar le bras et lui dit à l'oreille de l'air le plus naturel du monde : —Tudieu ! quelle jolie femme que cette petite dame en rose (jui te fusille de ses regards...

— Qui?

— La femme de ce sous-chef que lu pousses , Dieu sait comme ! madame Marneffe.

— Comment sais-tu cela?

— Tiens, Hulol, je lâcherai de te pardouner tes torts envers moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez Héloïse. Tout le monde demande ipii est cette charmante créature? Es-tu sCir que personne de tesbuieaux n'expliquera de quelle façon la nomination de son mari a élé signée'^.. Oh I heureux coquin, elle vaut mieux qu'un bureau... Ah! je passerais bien à son bureau... Vovons, soyons aniis, Cinua?...

— Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je le promets d'être bon enfant. Dans un mois je te ferai dineravec le petit ange là... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je le conseille de faire comme moi, de quitter les démons...

La cousine Belle, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour revenir voir les litres des douze cents francs de renies «n deux inscriptions ; la nue propriété de l'une appartenait à

laionitesse SteinhocK, et celle de l'autre à madame Hulot

jeune.

On comprend alors comment monsieur Crevel avait pu parii'rà sou .■'mi Hulot de madame MariU'ffe et connaître un secret ignoré detout le monde ; car, monsieur Marneffe absent, la cousine lieile, le laron et Valérie étaient ks seuls à savoir ce mystère.

Le baron avait commis l'imprudenee de fairc^résenl à madame Marneffe d'une loiletie luaueoup trop luxueuse pour la femme d'un sous-chef; les autres femmes furent jalouses et de la toilette et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchottemens sous les éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la Division ; remployé sollicitait des secours au moment où le baron s'était amourachéde madame. D'ailleurs, Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Aalériequi, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent tant les femmes eu entrant pour la première fois dans un monde miuvean.

Après avoir mis sa femme, sa fille el son gendre en voilule, le baron trouva moyeu de s'évader sans être aperçu, laissant à son fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des niaitres de la maison. Il monta dans la voiture de madame iMarneffe et la reconduisit chez elle -, mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.

— IMon bonheur vous rend bien trisle. A alé^, dit-il en l'attirant à lui au fond de la voiture.

— Comment, mou ami, ne voulez vous pas qu'une pauvre femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l'infamie de son mari lui rend la liberté?... Croyez-vous que je sois sans àme '.' sans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir lajoielaplus indiscrète, el vous m'avez odieusement affichée. ^ laiment, uu colHgien aurait été moins fat que vous. Aussi toutes ces dames m'ontelles déchirée à grand lenfort d'oeillades et de molspiquans! Queiie est la femme qui ne tient pas à sa réputation? Vous m'avez perdue. Ah ! je suis bien ;1 vous, allez ! et je n'ai plus pour excuser cette faute d'autre ressource que de vous être lidèle. Monstre ! dit-elle en riant el se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s'asseoir près de mol pour admirer mes dentelles. « — C'est de l'Angleterre, a-telle dit. Cela vous coCi'te-t-il cher, madame? — Je n'en sais rien , lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilbs! ■>

Madame Marneffe avait fini, couime on voit, par tellement fasciner le vieux Beau de l'Empire, qu'il croyait lui faire coinnieltre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l'infâme Marneffe, après trois jours de mariage, el par d'épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait uuc horrible chos». De là venait sa tristesse actuelle;

— S'il en était de l'amour comme du mariage?... dit-elle en pleurant.

Ces coquet.^ mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, \"alérie lit-elle des façons, tandis ijue l'amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière béiiédiclion e( sou derniei» baiser à la jeune tille.

A sept heures du malin, le baron au comble du bonheur, car il avaU trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame llulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque çlrangers à la maison, et qui finissent par s'emparer du terrain à toutes les noces, se livraient à ces inlerminables dernières contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillole étaient acharnés à leurs tables, le père. Crevel gagnait six mille francs.

Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris ce petit article :

« La célébration du mariage de monsieur le comte de 0 Steinbeck et de mademoiselle Hortense Hulot, tille du ba-

DE BALZAC

» ron Hulût d'Eivy, Coiiseiller-rt État et directeur au Miiiis- » tire de la guerre, nièce de l'illustre comte Oe Forzhcini, " a eu lieu ce ffatln k SaiDt-Tliomas-d'A(|uin.

" Cette sol nnité avait attiré beaucoup de monde. On rc- " marquait dans l'assistance quelques-unes de nos céléhriiés » artistiques : Léon de Lora, Joseph Brideau, SlidmanH, » Bi.xion, les nçtabiJités de l'administration de la Guerre, » du Conseil-d'Étal, et plusieurs membres des deux Cliaui- » bres; euHn les sommités de l'émigration polonaise, Us » comtes Paz, Laginski, etc.

■' Monsieur le comte Weneeslas de Sieinbock est le petit » neveu du célèbre général de Cbarles XII, roi de Suède. Le « jeune comte ayant pris pari à l'insurrection polonaise, est • venu chercher un asilé en France, où la juste célébrité de » son talent lui a valu des lettres de petite naturalilé. »

Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d'Ervy, rien de ce qu'exige l'opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux, au mariage de sa fille dont la célébration fut en tout point semblable à celui do Hulot fils avec mademoiselle Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du directpur, de même que la dot donnée à sa lille expliqua la nécessilé où il s'était trouvé de recourir au crédit.

Ici se termine en ((uelque sorte l'introductiou de cette histoire. Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à une proposition, ce qu'est toute exposition ii toute tragédie classique.

Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise de sa beauté, ce n'est pas une raison pour qu'elle fasse fortune. On y rencontre d'admirables créatures, très spirituelles, dans une affreuse médiocrité, finissant très mal une vie commencée par les plaisirs.

^ oici pourquoi :

Se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, avec l'intention d'en palper les avantages, tout en gardant la robe d'une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas.

Le Vice n'obtient pas facilement ses triomphes ; il a celle similitude avec le Génie, qu'ils exigent tous deus un concours de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent. Supprimez les phases étranges de la Révolution, l'Empereur n'existe plus; il n'aurait plus été qu'une seconde édition de Fabert.

La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c'est un Corrége dans un grenier, c'est le Génie expirant dans sa mansarde.

Une Laïs doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout ' onserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d'assez bonnes manières pour flatter l'amourpropre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l'apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer parles libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.

Ces conditions, (jue ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doul« piotésé fortement en ceci les ménages d'employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions.

Néanmoins, il se trouTe encore assez de madame Marneffe à Paris, pour que Valérie doive figurer comras un type dans cette histoire des mœurs.

De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut pendant si longtemps attachée à l'un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées parla vanité, comme madame delà lîaudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite aveo Lousieau ; celles-ci sent entraînées par les exigences de la toilette, et celles là par l'impossibilité de faire vivre un ménage avec des appointemens évidemment trop faibles. La parcimonie de l'État ou des chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engen-

dre bien des corruptions. On s'apitoye en ce moment beau, coup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées jiar les fabricans ; mais l'État est plus dur cent fois que l'industriel le plus avide; il pousse, en fait de trai- Icmens, l'économie jusqu'au non sens Travaillez beaucoup, l'Indusiris vous paie en raison de votre travail ; mais que donne l'Etat ù tant d'obscurs et dévoués travailleurs?

Dévier du sentier de l'honneur, est pour la femme mariée un crime inexcusable ; mais il est des degrés dans cette situalion. Quelques femmes, loin d'être dépravées, cachent leurs fautes et demturcnt d'honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures viennent d'être rappelées ; tandis que certaines d'entre elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Jladame Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes mariées qui, de prime-abord, acceptent la dépravation dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s'arausani, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme madame INIarnetfe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices.

Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses ; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c'estjla pire. L'ne vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, Iqs Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la Prostitution, ou queltsquiii luets du Trente-et-Quarante. Un homme sait alors qu'il s'en va là de sa luine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les semblans de vertu, mais les façons hypocrites d'une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d'un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines sans éclat, et qui sont d'autant plus singulières qu'on les excuse en ne se les expliciuant point. C'est l'ignoble livre de dépense et non la joyc'use fantaisie qui dévore iles fortunes. Un père de famille se ruine sans gloire, et la grande consulalion de la vani'é satisfaite lui manque dans la misère.

Cette tirade ira comme une ilècbe au cœur de bien des familles. On voit des madame Marneffe à tous les étages de l'État social, et même au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne corrigera personne de la manie d'aimer des anges au doux sourire, à l'air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un coffre-fort.

Environ trois ans après le mariage d'ilortense, en 1841 , le baron Hulot d'Ervy passait pour s'être rangé, pour avoir dételé, selon l'expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe lui coittait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la simplicité d'une femme mariée à un sous-chef; elle gardait sou lune pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s'y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance ; le baron l'y conduisait en voiture, dans une loge choisie.

L'appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage d'un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l'honnêieti^. Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La chambre à coucher, par exception, offrait le.s profusions étalées par les Jenny Cadine et les Schontz. C'étaient des rideaux en dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garniture de cheminée sortie des ateliers de Mctor Paillard, un petit Dunkerque encombré de merveilles. Hulot n'avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnincence au bourbier d'or et de perles d'une Josépha.

Les deux pièces principales, le salon et la salle à manger, avaient été meublées, l'un en damas rouge, et l'autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmunie, au bout de six mois, le baron avait ajoute le luxe solide au luxe éphémère, eu offrant de grandes valeurs mobilières, comme par exenijle une argenterie dont la facture dépassait vingt <iuatre mille Irancs.

LES PARENS PAUVRES

La maison de madame Marneffe acquit en deux ans la réputalioii d'eue liés agréable. On y jouait ; Valérie, elle-inèine, fui promplemenl signalée comme une femme aimable et spirituelle.

On répandit le bruit, pour justifier son cliangemcnt de situation, d'un immense legs que son père natiarl, le maréchal Montcornct, lui avait transmis par un lidéi-commis.

Dans une pansée d'avenir, Valérie avait ajouté l'hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale, lîxaelc aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la piété : elle quêta, devint dame de charité, rendit le pain bénit, et fit quelque bien dans le (juarlier, le tout aux dépens dllcctor.

Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi, beaucoup de gens aflirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en objectant l'âge du Conseiller-d'Etat, à (|ui roi»< prêtait un goût platonique pour la gentillesse d'esprit, le charme des manières, la conversation de madame Marneffe, à peu près pareil à celui de feu Louis XVIU pour les billets bien tournés.

Le baron se relirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait un quart d'heure après. Le secret de ce secret profond, le voici :

Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier, qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d'un concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vanneau.

Or, madame Olivier, ancienne lingèrc de la maison de Charles X, et tombée de cette posUion avec la monarchie légitime, avait trois enfans. L'ainé, déjà petit-clerc de notaire, était l'objet de l'adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d'être soldat pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque madame Marneff'e le fit exempter du service militaire pour un de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en sont priés à l'oreille par quelque puissance ministérielle.

Olivier, ancien piqueur de Charles X, et sos épouse, auraient remis Jésus en croix pour le baron Hulot et pour madame Marneffe.

Que pouvait dire le monde à qui l'antécédent du Brésilien, monsieur Montés de Monlejanos, était inconnu? Rien. Le monde est d'ailleurs plein d'indulgence pour la maîtresse d'un salon ou l'on s'amuse. Madame Marnefic ajoutait d'ailleurs, ù tous ses agrémens, l'avantage bien prisé d'êire une puissance occulte. Ainsi Claude Vigiion, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg, et qui rêvait d'appartenir au Conseil-d'État en (|ualité de maître des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députés bons enfans et joueurs.

Enfin, la société de madatae Marneffe s'éiait composée avec une sage lenteur; les aggrégations ne s'y formaient qu'entre gens d'opinions et de mœurs conformes, intéressés à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la maison.

Le compérage, retf nez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les gens vicieux s'entendent toujours.

Dès le iroisième mois de son installation rue Vanneau, madame Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de son arrondissement et officier de la Légion d'honneur.

Crevel liésita longtemps: il s'agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde national dans lequel il .se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi militaire que l'Empereur; mais l'ambition, conseillée par madame Marneffe, fut plus forte que la vanité.

Monsieur le maire avait jugé ses liaisons avec mademoiselle Héloise Brisetout comme tout à-fait incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son avènement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent enveloppées d'un profond mystère.

Mais Crevel, comme on le devine, avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu'il le pourrait, sa revanche de l'enlèvement de Josépha, par une inscription de six mille francs

de rente, au nom de Valérie Fortin, épotisc séj)arée de biens du sieur .Marneffe.

Valérie, douée peut-être par sa mère du génie particulier à la femme entretenue, devina d'un seul coup-d'œil le caractère de cet adorateur grotesque.

Ce mot : ■< Je n'ai jamais eu de femme du monde ! » dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté par Lisbcth à sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente en cinq pour cent. Depuis, elle n'avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de l'ancien commis-voyageur de César Birotteau.

Crevel avait fait un mariage d'argent en épousant la fille d'un meunier de la Brie, lille unique d'ailleurs et dont les héritages entraient pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillans s'enrichissent, la plupart du temps, moins par les affaires que par l'alliance de la Boutique et de l'Économie rurale. Un grand nombre des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et voient dans un détaillant, dans nn bijoutier, dans un changeur, un gendre beaucoup plus selon leur cœur qu'un notaire ou qu'un avoué dont l'élévation sociale les inquiète; ils ont peur d'être méprisés plus tard par ces sommités de là Bourgeoisie.

Madame Crevel, femme assez laide, très vulgaire et sotte, morte à temps, n'avait pas donné d'autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité.

Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné par les devoirs de son état et contenu par l'indigence, avait joué le rôle de Tantale. En rapport, selon son exprès-? sioH, avec les femmes les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter les modes, et tous les effets innommés de ce qu'on appelle la race. S'élever jusqu'à l'une de ces fées de salon, était un désir conçu depuis sa jeunesse et comprimé dans son cœur.

Obtenir les faveurs de madame Marneffe fut donc non-seulement pour lui l'animation de sa chimère, mais encore une affaire d'orgueil, de vanité, d'amour-propre, comme on l'a vu. Son ambition s'accrut par le succès. Il éprouva d'énormes jouissances de tête, et, lorsque la tête est prise, le cœur s'en ressent, le bonheur décuple. Madame Marneffe présenta d'ailleurs à Crevel des recherches qu'il ne soupçonnait pas, car ni Josépha ni Héloïse ne l'avaient aimé; tandis que madame Marneffe jugea nécessaire de bien tromper ccthoramè en qui elle voyait une caisse éternelle.

Les tromperies de l'amour vénal sont plus charmantes que la réalité. L'amour vrai comporte des querelles de moineaux où l'on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au contraire, une caresse faite à l'amour-propre de la dupe. Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l'état de passicn. Il s'y heurtait toujours contre la dureté verlueuse de Valérie qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d'elle dans le paradis des braves.

Il avait à vaincre une espèce de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu'il triomphait^ elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois ; mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu'une Anglaise, et aplatissait toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l'avait déprime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu'au baron.

En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l'esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole :iaàis, dans le têle-àlête, elle dépassait les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles.

Ce contraste plait énormément à l'individu du genre Crevel; il est flatté d'être l'unique auteur de celte comédie, il la croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, en admirant la comédienne.

DE BALZAC

Valérie s'était admirablement approprié le baron Hulot, elle l'avait obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent ser\ir à peindre l'esprit diabolique de ces sortes de femmes.

Chez les organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place assiégée qui fait longtemps bonne contenance, la situation vraie se déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de l'Empire, Valérie jugea nécessaire de la Ijiler.

— Pourquoi te génes-tu, mon vieux grognard? lui dit-elle »ix mois^après leur mariage clandesliu et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions? voudrais-tu mètre infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si lu ne te fardes plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces jjostiches. Crois-tu que c'est deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ion gilet de force et ton faux toupet que j'aime en loi? D'ailleurs, plus tu seras vieux, moins j'aurai peur de me voir enlever mon Hulôl jiar une rivale.

Croyaiii Jonc k l'amitié divine autant qu'à l'amour de madame MarneQ'e avec laquelle il coinpiait Unir sa vie, le Conseiller-d'Élat avait suivi ce conseil privé eu cessant de se teindre les favoris et les cheveux.

Après avoir reçu de Valérie celte louchante déclaration, le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Madame ilarncffe prouva facilement à son cher Hector qu'elle avait cent fois vu la ligne blanche formée par la pousse des cheveux.

— Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle en le voyant, ils l'adoucissent, vous itts infiniment mieux, vous êtes charmant.

Enfin le baron, une fois lancé dans ce cheH)in, ôla son gilet de peau, son corset ; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre tomba, l'obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur des mouvemens fut d'autant plus e.Trayaiile. que le baron vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII.

Les sourcils restèrent noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot, comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dans son beau temps. Celte discordance rendait le regard, vif et jeune encore, d'autant plus singulier dans ce visage bistré que, là oii pendant si longtemps fleurirent des tons de chair à la Rubens, on voyait, parcerlaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride, les efforts d'une passion en rébellion avec la nature. Hulot fut alors une de ces belles ruines humaines oit la virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant l'effet des mousses poussées sur les monuniens presque étemels de l'Empire romain.

Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte à cftte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot?

Sans ré|)ondre immédiatement à celte (jueslion, qui sera résolue par le drame, on peut faire obsener que Lisbelh et A'aléric avaient inventé ii elles deux une prodigieuse machine dont le jeu jjuissant aidait it ce résultat.

Marneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleil d'un système sidéral, paraissnil. aux yeux du fnonde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu feu. Si cette jalousie faisait tlu sipur Marneffe un trouble-léle, elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe téinoignait néanmoins une confiance en son directeur, ([ui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l'offusfiuât était (irécisément Crevel.

Marneffi', détruit pas ces débauches particulières aux grandes rapitales, décrites par les poètes romains, et pour lesquelles notre pudeur moderne n'a point de nom, était devenu hideux 'oiiime une figure anatomique en (Ire. Mais celte maladie ambulante, vélne de Wm drap, balançait ses jambes en éilalas dans un élégant pantalon. Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc -éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine.

Cette laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, i

, car Valérie avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux'blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire.

En s'apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s'en amusait, il en jouait comme d'un instrument; et, les cartes de salon élani la dernière ressource de "cette âme aussi usée (|ue le corps, il plumait Crevel, qui se croyait obligé de filer ilour avec le respectable fonctionnaire qu'il trompail !

En voyant Crevel si petit garçon avec celte hideuse et infâme momie, dont la corruption était pour le maire lettrés closes, en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme on rit d'un bouffon , vraisemblablement le baron se croyait tellement à l'abri de toute rivalité, qu'il l'invitait constamment à diner.

Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses colés et parmi mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercl^ où elle rayonnait.

Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu'elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l'éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Clianor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguèro enfouie dans la miii,e de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon aimait Valérie en secret.

Celle explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gens à trois ans d'intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.

La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position d'une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations qui, la plupart du temps, aflligcnt les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës.

Lisbeth et Valérie offraient le touchant spectacle d'une de ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussili'it. Le contraste de la mâle et sèche nature de la Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie.

Madame Marneffe avait d'ailleurs, sans le savoir, donné du ]iûids aux commérages par le soin qu'elle prit de son amie, dans nn intérêt matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète la vengeance de Lisbelh.

Une immense révolution s'était ac<;omi)lie chez la cousine Bette; Valérie qui voulut l'habiller, en avait tiré le plus grand parii.

Celte singulière fille, mainienant soumise au corset, faisait fine taille, consommait de la bandoliue pour sa chevelure lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière, portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d'ailleurs compris par les fournisseur.^ dans les mémoires de Valérie, et payés par qui t^e droit. .

Ainsi resiaurée, toujours en cachenrire jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l'eût revue après ces trois années Cft autre diamant noir, h-, plus rare des diamans, taillé par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait , était ap|)récié par (piebiues employés ambitieux à tout'' sa valeur.

Qui voyait la licite pour la première fois, frémissait involontairement à l'aspect de la sauvage poésie que l'habile Valérie avait su raeltre en relief en cultivant par la toilette celte >onne sanglante, en encadrant avec art (lar des bandeaux éjiais cotte sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d'un noir assorti à celui rie la chevelure, en faisant valoir cet te taille inflexible.

Bette , comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge bysanline, sorties de leurs cadres, gardait la raideur, la correction de ces figures mystérieuses, cousines-germaines des Isis et des divinités mises en gaine par les sculpteurs égyptiens. C'était du granit, du basalte, du porjdiyre qui marchait.

LES PARENS PAl VRES.

A l'abri du besoin pour \e. reste de ses jours, la Rette était (l'une humeur charmante, elle apportait avec elle la gaite partout ou elle allait dîner. Le baron payait d'ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme on le sait, de la défro(|ue du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.

— Après avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre afl'aniée,je lalinis en lionne.

Elle continuait à confectionner les ouvrages les plus ditliciles de la passementerie pour monsieur Rivet, seulement atin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée ; mais il est dans l'esprit des 'gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.

Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan delà Bette, le livre de dépense, qui ruinait le baron Ilulot, devait enrichir sa chère Valérie, et l'eBrichissait effectivement.

Quelle est la maîtresse de maison qui n'a pas, depuis 4838, éprouvé les funestes résultats des doctrines anti-sociales répandues dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires?

Dans tous les ménagea, la plaie des domestiques est aujourd'hui la plus vive de toutes les plaies financières.

A de très rares exceptions près, et qui mériteraient le prix Montyon, un cuisinier et une cuisinière sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui le gouvernement s'est complaisamment fait le receleur, en développant ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par l'antique plaisanterie sur l'aitse du panier. Là où ces femmes cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles prennent aujourd'hui cinquante francs pour la caisse d'épargne.

Et les froids puritains qui s'amusent à faire en France des expériences philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple!

Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont élabli leur octroi secret, et la ville de Paris n'est pas si habile h percevoir ses droits d'entrée, qu'ils le sont à prélever les leurs sur toute chose. Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils exigent de foites élrcnues des fournisseurs. Les marchands les plus haut placés tremblent devant celte puissance occulte; ils la soldent sans mot dire, tous : carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc.

A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences, ou par les bêtises coilteuses d'une feinte maladresse ; ils prennent aujourd'hui des renseigneniens sur les maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux.

Le mal, arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître (|ue par une loi qui astreindra les domesli(iues à gages au livret de l'ouvrier. Le mal cesserait alors comme par eflchanlement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d'y consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement un fiein puissant.

Les gens occupés de la haute politique du moment ignorent jusqu'où va la dépravation des classes inférieures à Paris : elle est égale a la jalousie qui les dévore.

F^a Statistique est muette sur le nombre effrayant d'ouviiers de vingt ans qui éiiousent des cuisinières de quarante et de cfhquanle ans enrichies par le vol. On fa'niit en pensant aux suites d'unions pareilles au triple point de vue de la criminalité, del'abAlardissementde la race et des mauvais ménages.

Quant au mal purement liiiancier produit par les vols domestiques, il est énorme au point de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le superflu dansbeaucoup de ménages. Le superflu !... c'est la moitié du commerce des Etats, comme il est l'élégance de la vie. Les livres, les Heurs sont aussi nécessaires que le pain à Ijeaucoup de gens.

Lisbeth,à qui celle allreuse plaie des maisons parisiennes était connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui

promettant son appui dans la scène terrible oU toutes deux elles s'étaient juré d'être comme deux sœurs.

Donc elle avait attiré, du fond des Vosges, une parente du côlé maternel, ancienne cuisinière de l'évêque de JNaiicy, vieille lille pieuse, et d'une excessive probité. Craignant néanmoins son inexpérience à Paris , et surtout les mauvais conseils, qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbelh ac» compagnait Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l'habituer à savoir acheter.

Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant delà valeur des comestibles et en presseniirla hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire ù l'économie domestique.

Comme Mathurine touchait de bons gages, qu'on l'accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeth,qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la halle ([ue lés jours où Valérie avait du , monde, ce qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi.

Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum ; mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue si vive, si avide, qu'il désira la quitter le moins possible. Après y avoir dîné quatre fois par semaine il trouva charmant d'y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il donna deux mille francs ^S)' mois à titre de pension. Madame Marnelfe invitait les personnes que son cher baron désirait traiter. D'ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron pouvait en amener trois à l'improviste.

Lisbeth réalisa par son économie le problème extraord naire d'entretenir splendidement cette table pour la sorain.de mille francs et donner mille francs par mois à madame Marneffe.

La toilette de Valérie étant payée largement par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure, si candide, si gentille, possédait-elle alors environ cent cinquante mille francs d'économie. Elle avait accumulé ses rentes et ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant d.^ gains énormes dus ;1 la générosité avec laquelle Crcvel faisait participer le capital ils sa petite duchesse au bonheur de ses opérations linancières. Crevel avait initié Valérie à l'argot et aux spéculations de la Bourse; et, cornme toutes les Parisiennes, elle était promptemenl devenue plus forte que son maître.

Lisbelh, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement valoir.

L'amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude charge pour Valérie. Le jour où le récitde ce drame recommence, excitée par l'un decesévénemens qui font dans la vie l'ofBce de la cloche aux coups de laquelle s'amassent les essaims, Valérie était montée chez Lisbelh pour s'y livrer a ces bonnes élégies, longuement parlées, espèces de cigarettes fumées a coups de langue, par lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.

— Lisbelh, mon amour, ce matin, deux heures de Crevé! à faire, c'est bien assommant^Oh ! comme je voudrais pouvoir l'y envoyer :"i ma place!

— Malheureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant. Je mourrai vierge.

— Être à ces deux vieillards! il y a des momens où J'ai honte de moi ! Ah ! si ma pauvre mère me voyait !

— Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.

— Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises pas?...

— Ah ! si j'étais jolie, en aurais-je eu... des aventures! s'écria Lisbeth. Te voilà justifiée.

DE BALZAC

— Mais tu n'aurais écouté-que ton cœur, dit madame Marncffe en soupirant.

— Bah! répondit Lisbetb, Marneffe est un mort qu'on a oublié d'enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur; je te \pis, comme toutes les f^'^imes, parfaitement en règle.

— Non, ce n'est pas là, chère adorable fille, d'où vient la douleur; tu neveux pas m'entendre.

— Oh! si !... s'écria la Lorraine, car le sous-cnleudu fait partie de ma vengeance. Que veux-tu?... j'y travaille.

— Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le voir ! dilValérie en se détirant les bras. Ilulot lui propose de venir dîner ici, mon artiste refuseî II ne se sait pas idolâtré, ce monstre d'homme ! Qu'est-ce que sa femme ? de la jolie chair ! oui, elle est belle, mais moi, je me sens: je suis pire!

— Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton dont parlent les nourrices aux enfans qui s'impatientent, je le veux...

— Mais, quand?

— Peut-être cette semaine.

— Laisse-moi t'embrasser.

Comme on le voit, ces deux femmes n'en faisaient qu'une, toutes les actions de A alérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses bouderies se décidaient après de mûres délibérations entre elles.

Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec une impiloyable logi(ine.

Elle adorait d'ailleurs Valérie, elle en avait fait sa fille, son amie, son amour; elle trouvait en elle l'oljcissance des créoles, la mollesse de la voluptueuse, elle babillait avec elle tous les matins avec bien plus de plaisir qu'avec Wenceslas, elle pouvait rire de leurs communes malices, de la sottise des hommes, et recompter ensemble les iniéréts grossissans de leurs trésors respectifs.

Lisbeth avait d'ailleurs rencontré, dans son entreprise et dans son amitié nouvelle, une pûture à son activité bien autrement abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas. Les jouissances de la haine satisfaite sont les i)lus ardentes, les plus fortes au cœur. L'amour est en quelque sorte ror,'et la haine est le fer de cette mine ù sentimens qui gît en nous.

Enfin Valérie offrait, dans toute sa gloire, à Lisbeth, cette beauté qu'elle adorait, comme on adore tout ce qu'on ne possède pas, beauté bien plus maniable que celle de Wenceslas qui, pour elle, avait été toujours froid et insensible.

Après bientùt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine ù laquelle elle consumait sa vie et dévouait fon intelligence. Lisbeth pensait, madame Maruefl'e agissait. Madame Mamelle était la liaclie, Lisbeth était la main qui la manie, et la main démolissait h coups pressés cette famille qui, de jour en jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime tous les jours davanlaî^e, quand on aime.

L'amour et la haine sont des sentimens qui s'alimentent par eux-mêmes ; mais, ilfs deux, la haine a la vie la plus longue. L'amour a poiu- bornes des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité ; la liaine ressemble à la mort, ù l'avarice, elle est en quelque sorte une actisn mentale, au-dessus des êtres et des choses.

Lisbeth, entrée dans l'existence qui lui était propre, y déployait toutes SCS facultés : elle régnait à la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénércsccnce de sa personne était-elle complète. Safigure resplendissait. Lisbeth rêvait d'être madame la maréch?.le Hulol.

Cette scène oii les deux amies se disaient crûment leurs moindres pensées sans prendre de détours dans l'expression, avait lieu précisément au retour delà Halle, où Lisbeth était allée préparer les élémens d'un diner fin.

Marneffe, qui convoitait la place de monsieur Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et ^ alérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par Hu-

lol le soir même. Lisbeth s'habillait pour se rendre chez la baronne, où elle dînait.

— Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.

— Je l'espère...

— Comment, tu l'espères? en serais-tu venue à coucher avec Adeline pour boire ses larmes pendant qu'elle dortP

— Si cela se pouvait! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de mon enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et moi ! je serai comtesse de Forzheim !... '

Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque temps, comme on va au spectacle, pour s'y repaître d'émotions.

L'appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher avec cabinet de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë au salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées au troisième étage, complétaient ce logement, digne encore d'un Conseiller-d'État, directeur à la Guerre. L'hôtel, la cour et l'escalier étaient majestueux.

La baronne, obligée de meubler son salon, sa chambre et la salle ù manger avec les reliques de sa splendeur, avait pris le meilleur dans les débris de l'hùtel, rue de l'Université.

La pauvre femme aimait d'ailleurs ces muels témoins de son bonheur qui, pour elle, avaient une éloquence quasiconsolante. Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs comme elle voyait sur ses tapis des rosaces à peine visibles pour les autres.

En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé de rouge, rappelaient les affreuses antichambres des Ministères, le cœur se serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette femme. La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère. Au premier coupd'œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne de l'amour ou du dé-espoir.

Oa trouvait Adeline dans une immense chambre à coucher, meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters, en acajou moucheté, garni des ornemens de l'Empire, ces bronzes qui ont trouvé le moyen d'être plus froids que lea cuivres de Louis XVI! Et l'on frissonnait en voyant cette femme assise sur un fauteuil romain, devant les sphinx d'une travailleuse, ayant perdu ses couleurs, afl"ectant une gait^ menteuse, conservant son air impérial, comme elle savaitconserver la robe de velours bleu qu'elle mettait chez elle. Cette âme fière soutenait le corps et maintenait la beauté.

La baronne, à la lin de la première année de son exil dans cet appartement, avait mesuré le malheur dans toute son étendue.

— En me reléguant là, mon Hector m'a fait la vie encore plus belle qu'elle ne devait l'être pour une simple paysanne, -se dit-elle. 11 me veut ainsi : que sa volonté soit faite! Je suis la baronne Ilulot, la belle-sœur d'un maréchal de France, je n'ai pas commis la moindre faute, mes deux enfans sont établis, je puis attendre la mort, enveloppée .dans les voiles

' yuand on a passé souvent par cette \'û\r, on iw peut pas ne (loiiil avoir lu sur les potf aux Pforzheim (lie). Mais nous avons jugécoitt' orlliograplio inconipalible avec la pnmoncialion française; cl nous avons mis l'orzht-im coninn' nous disons Mayence au lieu de il/ain;. D'ailleurs Forzheim, m'écrit un Allemand, ne vont pas dire Pétaudiiire,i\ faudrait Kurzlieim.Pforzlieim n'est pas un mot de la langue gernianique. Les Romaius (au temps de .Inlrs-(j'sar), fondèrent celle ville et la nommèrent, à cause de sa situation, Porta Jierciniœ, c'est-à-dire Porte de la ForitiVoi're. Au nioyen-?iKe, on a dit Pliorcœ par abréviation ; puis le peuple adonné une terminaison germanique au nom latin abrégé. De là Pforzheim ! Eu tout pays, les noms sont le résultat de ces bizarres transformations. La Ferlé-sons-Jouarre et Aranjucz sont, dans chaque pays, la eorruplion d'Ara Jovis, Autel de Jupiter.

l'forzbeim, oélcbre d'atlloiirs par ses] troit cents soldats qui, dans la guerre de trente ans, snccombèrent h la manière des trois cents Spartiates de I.éonidas, a vu naître Iteucld.n et Gall.

J'ajoute celte note pour en lin'r sur ce point, car j'ai reçu onze letlres à ce sujet. La géographie et l'oriliograplic ont leurs périls.

LBS PÀRIKS PABYRES.

immaculés de ma pureté d'épouse, dans le crêpe de mon bonheur évanoui.

Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans l'uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s'étalait au-dessus de la travailleuse, où, à l'annence d'une visite, Adeline serrait une Imilathn de Jcsvs-CInist, sa lecture habituelle. Celte Madeleine irréproriiable écoutait aussi la voix de l'Esprit-Saint dans son désert.

— Mariette, ma lille, dit Lisbelh à la cuisinière qui vint lui ouvrir la porte, comment va ma bonne Adeline?...

— Oh! bien, en apparence, mademoiselle; mais, entre nous, si elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l'oreille de Lisbeth. Vraiment, vous devriez l'engager à vivre mieux. D'hier, madame m'a dit de lui donner le malin pour deux sous de lait et un petit pain d'un sou ; de lui servir it dîner soit un hareng, soit un peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine, bien entendu lorsqu'elle dinera seule, ici... Elle veut ne dépenser que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n'est pas raisonnable. Si je parlais de ce beau projet à monsieur le maréchal, il pourrait se brouiller avec monsieur le baron et le déshériter ; au lieu que vous, qui êtes si bonne et si tine, vous saurez arranger les choses...

— Eh! bien, pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin? dit Lisbeth.

— Ah ! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq jours qu'il n'est venu, enfin tout le temps que nous sommes restées sans vous voir ! D'ailleurs, madame m'a défendu, sous peine de renvoi, de jamais demander de l'argent à monsieur. Mais quant à de la pf ine... ah ! la pauvre madame en a eu ! C'est la première fois que monsieur l'oublie si longtemps .. Chaque fois qu'on sonnait, elle s'élançait à la fenêtre... mais, depuis cinq jours, elle ne quille plus son fauteuil. Elle lit ! Chaque fois qu'elle va chez madame la comtesse, elle me dit : " Mariette, qu'elle dit, si monsieur vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le porlier; il aura sa course bien payée ! i'

— Pauvre cousine ! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle d'elle à mon cousin tous les jours. Que voulez-vous? 11 dit : « Tu as raison. Bette, je suis un misérable; ma femme est un ange, et je surs un monstre; j'irai demain... « Et il reste chez madame MarnefTe; cette femme le ruine et il l'adore; il ne vit que près d'elle. Moi, je fais ce que je peux! Si je n'étais pas là, si je n'avais pas avec moi Mathurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme il n'a presque plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle. Eh! bien, Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son mari, j'en suis sûre. Au moins je tâche de nouer là les deux bouts, et d'empêcher que mon cousin ne mange trop d'argent...

— Ah 1 c'est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses obligations envers vous, répondit Mariette ; elle disait vous avoir pendant longtemps mal jugée...

— Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose?

— Non, mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui de monsieur ; elle vous trouve l^eureuse de le voir tous les jours.

— Est-elle seule?

— Faites excuse, le marécbal y est. Oh' il vient tous les jours, et elle lui dit toujours qu'elle a vu monsieur le matin, qu'il rentre la nuit fort tard.

— Et y a-i-il un bon dîner, aujourd'hui?... demanda Bette.

Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la Lurraine, quand la porte du salon s'ouvrit, et 1.^ maréchal Hulot sortit si précipitamment, qu'il salua Bette sans la regarder, et laissa lomber des papiers. Belle ramassa ces papiers et courut dans l'escalier, car il était inutile de crier après un sourd ; mais elle s'y prit de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et lut funivement ce qui suit écrit au crayon ;

« Mon cher frère, mon mari m'a donné l'argent de la dé- " pense pour le Irimeslrc ; mais ma flile Horlense en a eu si n grand besoin, que je lui ai prêté la somme entière, i\\\\ LE SIÉCiX — n.

" ïuflisait à peine à la sortir ^'embarras. Pouvez-vous m« » prêter quelques cents francs, car je ne veux pas redeman- 0 der do l'argent à Hector ; un reproche de lui me ferait » trop de peine. »

— Ah ! pensa Lisbeth, pour qu'elle ait fait plier à ce point £0B orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc?

Lisbeth entra , surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.

— Adeline, ma chère enfant, je sais tout ! dit la cousine Belle. Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé, car il courait comme un lévrier... Cet affreux Hector nejt'a pas donné d'argent depuis?

— Il m'en donne fort exactement, répondit la baronne ; mais Horlense en a eu besoin, et...

— Et lu n'avais pas de quoi nous donner à dîner , dit Belle en interrompant sa cousine. Maintenant je comprends l'air embarrassé de Mariette à qui je parlais de la soupe. Tu fais l'enfant, Adeline! liens, laisse-moi te donner mes économies.

— Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une larme. Cette petite gêne n'est que momentanée, et j'ai pourvu à l'avenir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette, pas un mot à Hecior. Va-t-il bien?

— Oh ! comme le pont Neuf! il est gai comme un pinson, il ne pense qu'à sa sorcière de Valérie.

Madame Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.

— Lui as tu dit que c'était le jour où nous dînions tous ici?

— Oui, mais bah! madame Marneffe donne un grand dîner, elle espère traiter de la démission de monsieur Coquet ! et cela passe avant tout! Tiens, Adeline, écoute-moi : tu connais mon caractère féroce à l'endroit de l'indépendance. Ton mari, ma chère, le ruinera certainement. J'ai cru pouvoir vous être utile à tous chez cette femme, mais c'est une créature d'une dépravation sans bornes, elle obtiendra de ton mari des choses à le mettre dans le cas de vous déshonorer tous.

Adeline fit le mouvement d'une personne qui reçoit un coup de poignard dans le cœur.

— Mais, ma chère Adeline, j'en suis sûre. Il faut bien que j'essaie de l'éclairer. Eh bien! songeons à l'avenir! le maréchal est vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement ; sa veuve, s'il mourait, aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme, moi, je me chargerais de vous faire vivre tous I Use de ton influ«nce sur le bonhomme pour nous marier. Ce n'est pas pour être madame la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la conscience de madame Marneffe; mais vous aurez tous du pain. Je vois qu'Horlense ea manque, puisque tu lui donnes le tien.

Le maréchal se monlra, le vieux soldat avait fait si rapidement la course, qu'il s'essuyait le front avec son foulard.

— J'ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l'oreille de sa belle sœur.

Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la main du vieillard dont la physionomie exprimait It! bonheur d'un amant heureux.

— Jevoulais, Adeline, vous faire avec celte somme un radeau, dit-il en continuant; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez vous-même ce qui vous plaira le mieux.

Il vint prendre la main que lui lendit Lisbeth, et il la baisa, tant il eiait disirait par son plaisir.

— Cela prumet! dit Adeline à Lisbelh en souriant autant qu'elle pouvait sourire.

En ce momenl, Hulot jeune et sa femme arrivèrent

— Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d'union bref.

Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces mijts :

« Je l'attenis, il m'a promis ce malin de dîner ici'; mais

DE hALZkG.

» s'il ne venait pas , le maréchal l'aurait re tenu . car il est » acoablé d'affaires. ■>

El elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de «onversation pour le maréchal, et une provision de petits «arrés de papier était placée avec un crayon sur sa travailleuse.

— Je sais, répondit le maréchal, qu'il est accablé de travail à cause de l'Algérie.

Ilorlense et Wenceslas entrèrent on ce moment , et en voyant sa famille autour d'elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard dont la signification ne fut comprise que par

Lisbelh.

Le bonheur avait considérablement embelli 1 artiste adore par sa fcnime et cajolé par le monde. Sa ligure était devenue presque pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avanla-'es que le sang donne ù tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes, comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient cette conscience de sa valeur, qui dégénère en fatuité quand le talent s'en va. La croix de la Lègion-d'Honneur complétait à ses propres yeux, le grand homme qu'il croyait être.

Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvemens par un regard qui ressemblait à une interrogation elle tenait toujours les yeux sur lui, comme un avare Rur son trésor , elle attendrissait par son abnégaiion admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée, poétiquement, d'ailleurs, par les ombres douces d'une mélancolie cachée. ,. , , , , • ,

En voyant entrer sa cousine, Lisbelh pensa que la plainte, routcnuè pendant longtemps, allait rompre la faible envel.inpe de la discrétion. Lisbeth,dès les premiers jours de la lune de miel, avait jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si grande passion.

Ilorlense en embrassant sa mère échangea de bouche à oreille, et de cœur à cœur , quelques phrases dont le secret fut trahi, pour Bette, par leurs hochemens de tête.

Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la fOusine Bette.. le veuxquelle me mette au courant de ce qu'elle fera Ces jolis doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c'est que le travail forcé.

A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert d'Hector était mis.

— Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur Tient fluelquefois tard.

Oh ! mon père viendra, dit IIulol lUs à sa niiVe ; il me Va promis à la chambre en nous quittant.

lisbeth, de même qu'une araignée au centre de sa toile, observait toutes les physionomies. Après avoir vu naiire Mortense et Virtorin, leurs figures élaient pour elle comme des e'ai-es à travers lesquelles elle lisait dans ces jeunes ii.ies Or, à certains regards jetés :1 la dérobée par Victorin ïiir sa mère, elle reconnut quelque m.illieur près de fondre c,„. Àiicline. et que Victorin hésitait :i révéler.

Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa prcfoii'do vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait.

Horlensc elle, était évidemment occupée de ses propres diaprips; et, depuis quinze jours. Lisbeth savait qu'elle éprouvait' les premières inquiétudes que le manque d'aiiient cause aux gens probes, aux jeunes femmes .1 qui la vie a toujours souri et qui déguisent leur^ angoisses.

Aussi, dès le premier moment, la cou.sine Reli.' devina- '.fl'e que la mère n'avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline clail don»' de^cendui- aux fallacieuses pi»roles que le besoin suu'gère aux emprunteurs.

La préoccupation d'Hortense, celle de son frère, la profonile mélancolie de la baronne rendirent le dîner triste, surtout si l'im se représente le froid que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. ,

Trois personnes animaient la scène, Lisbelh, Célestine et Wenceslas. L'amwr d'Hortense avait développé chez l'artiste

l'animation polonaise, cette vivacité d'esprit gascon, celte aimable turbulence qui distingue ces Français du Nord. Sa situation d'esprit, sa physionomie disaient assez qu'il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourmens domestiques.

— Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine, en sortant de table, ta maman l'a tirée d'affaire en te donnant son argent.

— Maman! répondit Hortense étonnée. Oh ! pauvre maman, moi qui pour elle voudrais en faire, de l'argent! Tu ne sais pas, Lisbelh, eh bien ! j'ai le soupçon affreux qu'elle traTaill» en secret.

On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en suivant Mariette qui porlail la lampe de la salle à manger dans la chambre à coucher d'Adeline.

En le moment, Victorin toucha le bras de Lisbeth et d'Hortense; toutes deux comprenant la signitication de ce geste laissèrent AVenceslas, Célestine, le maréchal et la baronn» aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés ù l'embrasure d'une fenêtre.

— Qu'y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c'est quelque désastre causé par Ion père.

— Hélas ! oui, répondit Victorin. Un usurier nommé Vauvinet, a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut le poursuivre! J'ai voulu parler de cette déplorable affaire à mon père à la chambre, il n'a pas voulu me comprendre, il m'a presque évité. Faut il prévenir notre mère ?

~>'on, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, lu lui donnerais le coup de la mort, il faut la ménager, ^'ous ne savez pas où elle eu est; sans votre oncle, vous n'eussiez pas trouvé le dîner ici aujourd'hui.

- — Ah! mon Dieu, Vii torin, nous sommes des monstres, ' dit Hortense ù son frère, Lisbelh nous apprend ce que nous aurions dû deviner. Mon dîner m'étouffe!

Hortense n'acheva pas, elle mil sou mouchoir sur sa bouche pour prévenir l'éclat d'un sanglot, elle pleurait.

— J'ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin en continuant ; nftis se contentera t-il de ma garantie hypothécaire? je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l'argent comptant pour en faire suer des escomptes usuraires.

— Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.

— Qu'est ce que ce serait ? quinze ou seize mille francs, répli([ua Victorin, il en faut soixante.

— Chère cousine ! s'écria Hortense en embrassant Lisbeth avec l'enlhousiasnie d'un cœur pur.

— Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet homme a dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher,%etarder les poursuites; car, voir attaquer la considération de mon père! .. ce serait affreux. Que dirait le ministre de la guerre? Les appointemens démon père, engagés depuis trois ans, ne seront libres qu'au mois de décembre, on ne peut donc pas les offrir en garantie. Ce Vau\inet a renouvelé onze fois les lettres de change.

--Si madame Mariuffe pouvait le quilier, dit Horlcn'^o avec amertume.

— Ah! Dieu nous en préserve! dit Victorin. Mou père irait peut cire ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.

Quel changement chez ces enfans naguère si respectueux, cf que la mère avait maintenus si longtemps dans une adoration absolue de lenr père! ils l'avaient déjà jugé.

— S^nsmoi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné qu'il ne l'est.

— Rentrons, dit Horleiise, maman esf fine, et elle se douleiait de linéique chose, et comme dit m tre bonne Lisbelh, Cichons-lui tout, soyons g4is!

— Mctorin, vous ne savez pas où vous conduira voire père avec son goût pour les femmes, dit LUbeih. Pensez à vous assurer des revenus en me mariant avec le maréchal. Vous devriez lui en parler tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès. ,

LES PARENS PAUVRES

9Si

Victorin entra dans la chambre.

— Eh bien l'ma pauvr ; petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite cousine, et toi, comment feras-tu?

— Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit Hortense. Je ne sais ofi donner de la tiHe; toi, tu te connais aux difficultés de la vie, tu me conseilleras.

Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage au maréchal, st que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait un de ces événemens qui stimulent chez les lemmes comme madame Marnefife l'énergie du \ke en les obligeant à déployer toutes les ressources de la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant : A Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux fassent le mal par instinct, ils se défendent à l'aide du vice contre les agressions, voilà tout.

Madame MSrneffe,dont li' salon était rempli de ses fidèles, avait mis les iiarlies de whist en train, lorsque le valet de chambre, un militaire retraité racolé par le baron, annonça:

— Monsieur le baron Montés de Montéjanos.

Valérie reçut au cœur une violente commotion, mais elle s'élança vivement vers la porte en criant: — Mon cousin!... Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l'oreille ce mot; — Sois mon, parent, ou tout est fini entre nous!

— Eh bien! reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la cheminée, Henri, lu n'as donc pas fait naufrage comme on me l'a dit, je t'ai pleuré trois ans...

— Bonjour, mon ami, dit monsieur Marneffe en tendant la main au Brésilien, dont la tenue était celle d'un vrai Brésilien millionnaire.

Monsieur le baron Henri Montés de Montéjanos, doué par le climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons tous à l'Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement plastique; car son caractère, plein de douceur et de tendresse, le prédestinait à l'exploitation que les faibles femmes pratiquent sur les hommes forts.

Le dédain qu'exprimait sa ligure, la puissance musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne se déployaient qu'envers les hommes, flatterie adressée aux femmes et qu'elles savourent avec tant d'ivresse que les gens qui donnent le bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore toul-à-fait réjouissans.

Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes tines d'un vernis irréprochable, ganté selon l'ordonnance, le baron n'avait de brésilien qu'un gros diamant d'environ cent mille francs qui brillait comme une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par un gilet blanc entr'ouvert d« manière à laisser voir une chemise de toile d'une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d'un satyre, signe d'entêtement dans la passion, était surmonté d'une chevelure de jais, touffue comme une forêt vierge, sous laquelle scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar. Ce magnifique exemplaire de la raee portugaise au Brésil, se campa le dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes parisiennes; et, le chapeau d'une main, le bras appuyé sur le velours de la tablette, il se pencha vers madame Marneffe pour causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le salon.

Cette entrée en scène, cette pose, et l'air du Brésilien déterminèréfil deux mouvemens de curiosité mêlée d'angoisse, identiquement pareils chez Grevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée à ces deux passions réelles, dfcvint-elle si comique par la simultanéité de cette gymnasque, qu'elle fit sourire les gens d'assez d'esprit pour y voir une révélation.

Crevel, toujours bourgeois et boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement en position plus longtemps que son collaborateur, et le baron put sa-Air au passage la révélation involontaire de Crevel.

Ce fut un trait de plus dans le cœur du vieillard atnourêux qui résolut d'avoir une explication avec Valérie.

— Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il faut en finir...

— >-ou.t avez- du cœur!... lui cria Marneffe, et vous venez d'y renoncer.

— Ah! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte. Ce baron-là me semble ds trop, continuait-il en se parlant à lui même. Que Valérie vive avec mon baron à moi, c'est ma vengeance, et je sais le moyen de m'en débarrasser ; mais ce cousin là !... c'est un baron de trop, je ne veux pa» êire jobarde, je veux savoir de quelle manière il est son parent !

Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, \ alérie était délicieusement mise.

Sa blanche poitrine élineelait serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le satin mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par quels procédés, on 1 1gnore!) avoir de belles chairs et rester sveltes. Vêtue d'ufle robe de velours noir qui semblait à chaque instant près de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à d»» fleurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux fruits coquettement arrangés dans urw belle assiette et qui donnent des démangeaisons à l'acier du couleau.

— Valérie, disait leBrésilen à l'oreille de la jeune temme, je le reviens fidèle ; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche que je ne l'étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris, près de loi et pour toi.

— Plus bas, Henri ! de grâce ! . ,

— Ah 1 bah ! dussé-je jeter tout ce monde par ia croisée, je veux te parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher. Je resterai le dernier, n'est-ce pas?

Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit : — Songez que vous devez être le fils d'une sœur de raa mère qui, pendant la campagne deJunot en Portugal, aurait épousé votre

-Moi, Montes de Montéjanos, arrière-petit-fils d un des conquérans du Brésil, menlir!

— Plu&bas, ou nous ne nous reverrons jamais...

— Et pourquoi ?

— Marneffe a pris, comme les mourans qui chaussent tous un dernier désir, une passion pour moi...

— Ce laquais ?... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je le payerai...

— Quelle violence...

— Ahçà ! d'oùte vient ce luxe?... dit le Brésilien qui finit par apercevoir les somptuosités du salon.

Elle se mita rire.

-Quel mauvais ton, Henri ! dit-elle.

Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui l'avaient atteinte au point de l'obliger à regarder le** deux âmes en peiKe.

Crevel qui jouait contre le baron et monsieur Coquet, avait pour partner monsieur Marneft'e. La partie fut égale à cause des distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent fautes sur fautes.

Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans ; mais elle n'avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de revoir l'homme qui, le premier, lui avait fait battre le cœur, l'objet de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.

Entre ces trois passions absolues, l'une appuyée sur l'insolence de l'argent, l'autre sur le droit de possession, la dernière sur la jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneft'e resta calme et l'esprit libre, comme le fut le général Bonaparte, lorsqu'au siège de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant continuer le blocus de la place.

La jalousie, en jouant dans la figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En sa qualité de bel hemrae, le Gonseiller-dÉtat n'avait jamais connu la

DE BALZÀ.C,

Jalousie, de même queMurat ignorait le sentiment de la peur. Il s'(?(ait toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josppha, le premier de <ia vie, il l'aliribuail à la soif de l'argent; il se disait vaincu par un million, et non par un avorton, en iiarlant du duc d'Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrens ce sentiment fou, venaient de couler dans son cœur en un instant.

Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des mouvemensà la Mirabeau, et quand il laissait ses cartes pour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués du salon éprouvaient celte crainte mêlée de curiosité qu'inspire une violence menaçant d'éclater de momens en raomens.

Le faux cousin regardait le Conseiller-d'État comme il eût examiné quelque grosse postiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir à un éclat affreux.

Marneflé craignait le baron Ilulot, autant que Crevel redoutait INIarnetfe, et il ne se souciait pas de mourir souschef Les moribonds croient à la vie cc-mme les forçats à la liberté. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé de la pantomime de Crevel et du Conseillerd'Etat, il se leva, dit un mot à l'oreille de sa femme ; et, au grand étonnement de l'assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien et son mari.

— Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là ? demanda Crevel au baron ilulot.

— Jamais I répondit le baron en se levant. Assez pour ee soir, ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.

Il jeta deux pièces d'or sur la table et alla s'asseoir sur le divan d'un air que tout le monde interpréta comme un avis de s'en aller. Monsieur ei madame Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent de trop.

Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot.

Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.

— Etieitiél dit-il.

— Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.

— Ma femme, réplique Marneffe ; mais elle est montée chez mademoiselle votre cousine, elle va revenir.

— Et pourquoi nous a-l-elle plantés U pour cette stupide chèvre?..

— Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbclh est arrivée de chez madame la baronne votre femme avec une espèce d'indigestion, et Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d'aller voir ce qu'a mademoiselle votre cousine.

— Et le cousin?..

— Il est parti I

— Vous croyez cela ? dit le baron.

— Je l'ai mis en voiture ! répondit Marneffe avec un affreux sourire.

Le roulement d'une voiture se Ht entendre dans la rue Vanneau.

Le baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta cheiLisbeth. 11 lui passait dans la cervelle une de ces idées qu'y envoie le cœur quand il est im endié par la jalousie. La bassesse de Marneffe lui était si connue, qu'il supposa d'ignobles connivences entre la femme et le mari.

•irQue sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demanda Marneffe en se voyant seul avec Crevel.

— Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit Crevel : madame Marneflé a disparu, ses adorateurs sont partis. Je vous propose un piijuet, ajouta Crevel qui voulait rester.

Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. Monsieur Marneffe accepta. Le maire était aussi lin que le baron ; il pouvait demeurer au logis indéfiniment en jouant avec le mari qui, depuis la suppression des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin, du monde.

Le baron Ilulot monta rapidement chez sa cousine Bette i

mais il trouva la porte fermée, et les demandes d'usage à travers la iiorle employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et rusées de disposer le specta' le d'un» indigestion gorgée de thé. Lisbeth souffrait tant, qu'elle inspirait les craintes les plus vives à Valérie; aussi Valérie fitelle à peine altenlion à la rageuse entrée du baron. La maladie est un dts paravents que les femmes mettent le'jilus souvent entre elles et l'orage d'une querelle.

Ilulot regarda partout à la dérobée, et il n'aperçut dans la chambre à coucher de la cousine Bette aucun endroit propra à cacher un Brésilien.

— Ton indigestion , Bette, fait honneur au dinw de raa femme, dit-il en examinant la vieille fille qui se portait à merveille, et qui tâchait d'imiter le râle des convulsions d'estomac en buvant du ihé.

— Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée dans ma maison! Sans moi, la pauvre fille expirait... dit madame Marneffe.

— Vous avez l'air de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s'adressant au baron, et ce serait une infamie...

— Pourquoi ? demanda le baron, vous savez donc la raison de ma visite?

Et il guigna la porte d'un cabinet de toilette d'oà la clef était retirée.

— Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.

— Mais c'est pour vous, mon cher cousin, oui c'est par votre faute que je suis dans l'état où vous me voyez, dit Lisbeth avec énergie.

Ce cri détourna l'attention du baron qui regarda la vieille ■ fille dans un étonnement profond.

— Vous savez si Je vous aime, reprit Lisbeth, Je suis ici, c'est tout dire. J'y use les dernières forces de ma vie, à veiller à vos intérêts en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte dix fois moins cher qu'une autre maison qu'on voudrait tenir comme la sienne. Sans moi, mon cousin, an lieu de deux mille francs par mois, vous seriez forcii d'en donner trois ou quatre mille.

— Je sais tout cela, répondit le baron impatienté ; vous nous protégez de bien des^anières, ajoula-t-il en revenant auprès de madame Marneffe et la prenant par le cou, n'esl-c* pas, ma chère petite belle ?...

— Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou !...

— Eh bien 1 vous ne doutez pas de mon attachement, reprit Lisbeth; mais j'aime aussi ma cousine Adeline, et je l'ai trouvée en larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n'est pas permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille Hortense a failli mourir en apprenant que c'est grâce à votre frère que nous avons pu diner ! Il n'y avait pas de pain chez vous aujourd'hui. Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même. Elle m'a dit : « Je ferai comme toi ! « Ce mot m'a si fort serré le cœur, après le diiier, qu'en pensant à ce que ma cousine était en 1811 et ce qu'elle est en 1841, trente ans après IJ'ai eu ma digestion arrêtée... j'ai voulu vaincre le mal ; mais, arrivée ici, j'ai cru mourir..

— Vous voyez, Valérie, dit le baron, jus(ju'où me mène mon adoration pour vous !... ;"i commettre des crime; ;jy. mestiques...

— Oh ! j'ai eu raison de resler fille! s'écria Lisbeth avec une Joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un ange, et voilà la récompen.se d'un dévoûment aveugle.

— Un vieil ange! dit doucement madame Marneffe, m jetant un regard moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait comme un juge d'instruction examine un prévenu.

— Pauvre femme ! dit le baron. Voilà plus de 'neuf mois que je ne lui ai remis d'argent, et j'en trouve pour vous, Valérie, et à quel prix ! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins, vous me donnez en retour!

— Des chagrins ? reprit-elle. Qu'appelez-vous donc le bonheur ?

LES PARENS PAUVRE-S-

— Je ne sais pas encore qnelles ont éié vos relations avec ce prétendu cousin, de qui vous ne m'avez jamais parlé, reprit lel)aroii sans faire altenlion aux motsjelés par Valérie. Mais, quand il est entré, j'ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J'ai lu dans vos yeux et dans les siens. Enlin, il s'échappait par les paupières de ce singe des étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh! vous ne m'avez jamais regardé ainsi, jamais ! Quant à ce mystère, Valérie, Il se dévoilera... Vous êtes la seule femme qui m'ayez fait connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous -étonnez pas de ce que je vous dis... Mais un autre mystère qui a crevé son nuage, et qui me semble une infamie....

— Allez ! allez ! dit Valérie.

— C'est queCrevel,ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait laissé voir sa passion à tout le monde...

— Et de trois! Vous n'en apercevez pas d'autres? demanda madame Marneffe.

— Peut-être y en a-t-il ? dit le baron.

— Que monsieur Crevel m'aime, il est dans son droit d'homme ; que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d'une coquette ou d'une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer... Eh bien ! aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me rendez ma liberté, ni vous, ni monsieur Crevel, vous ne reviendrez ici, je prendrai mou cousin pour ne pas perdre les charmantes habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron Hulot.

Et elle se leva ; mais le Conseiller-d'Etat la saisit par le bras et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la vie, et il aima mieux rester dans l'incertitude que d'acquérir la plus légère preuv» de l'infidélité de Valérie.

— Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je ne te demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...

— Eh bien ! allez m'attendre en bas, car vous ne voulez pas assister, je crois, aux différentes cérémonies que nécessite l'état de votre cousine.

Hulot se retira lentement. •

— Vieux libertin ! s'écria la cousine Bette, vous ne me demandez donc pas des nouvelles de vos enfans ?... Que ferezvous pour Adeline ? Moi, d'abord, je lui porte demain mes économies. •

— On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant madame Marneffe.

Le baron, sans s'offenser du ton de Lisbeth qui le régentait aussi durement que Josépha, s'en alla comme un homme enchanté d'éviter une question importune.

Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette où il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à faire piiié. Montés avait évidemment tout entendu.

— Tune m'aimes plus, Henri ! je le vois, dit madame Marneffe en se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.

C'était le cri de l'amour vrai. La clameur du désespoir de la femme est si persuasive, qu'elle arrache le pardon qui se trouve au fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune, jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d'Eve.

— Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous m'aimez ? demanda le Brésilien.

Ce naturel de l'Amérique, logique comme le sont tous les hommes nés dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il l'avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.

— Pourquoi ?... dit-elle en relevant la tête et regardant Henri qu'elle domina par un regard chargé d'amour. Mais, mon petit chat, je suis mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l'Amérique. Mon bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc. Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef de bureau, et officier de la

Légion-d'Honneur, puis-je l'empêcher d'avoir de l'ambition î or. pour la même raison qu'il nous laissait entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t'en souvienstu, mcchanf?i, aujourd'hui, Marneffe m'impose monsieur Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur qui soufilc comme un phoque, qui a des. nageoires dans les narines, (|ui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans's'est vieilli de dix ans à vouloir être jeune, qui m'est odieux, que le lendemain du jour où Marnelïe sera chef de bureau et officier de la Légion-d'Honneur....

— Qu'est-ce qu'il aura de plus, ton mari?

— Mille écus.

— Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montés, quittons Paris étalions...

— Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à ton amour pour le voir s'affaiblir ea nous trouvant seuls dans un désert ; écoute, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans l'Univers , écris cela sur ton crâne de tigre.

Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait des moutons qu'ils sont des lions, et qu'ils ont un caractère de fer.

— Maintenant, écoute-moi bien : Monsieur Marneffe n«'a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os; sur douze mois de l'année, il en passe sept à boire des drogues, des tisanes, if vit dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la faux à tout moment ; la maladie la plus innocente pour un homme sain, seramortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n'ai pas voulu qu'il m'embrassât une seule fois, car, cet homme, c'est la peste ! Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, je serai veuve, eh bien! moi, déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de rentes, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme Huloi, lépreux comme Marneffe, et que si tu me battais, c'est toi que je veux pour mari, toi seul que j'aime, de qui je veuille porter le nom . Et je suis prèle â te donner tous les gagesd'amour que tu voudras...

— Eh bien! ce soir...

— Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorli pour moi des forêts vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant et le caressant , respeste donc un peu la créature de qui tu veux faire ta femme... Seraije ta femme, Henri?...

— Oui, dit le Brésilien, vaincu par le bavardage effréné de la passion.

El il se mit à genoux.

— Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me prendre pour femme au bout de mon année de veuvage?...

— Je le jure.

— Ce n'est pas assez ! juve par les cendres et le salut éternel de ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique!

Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même elle serait tombée au fond du pius sale bourbier social. Le Brésilien fit ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche poitrine de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est ivre en revoyant une femme aimée, après une traversée de cent vingt jours !

— Eh bien' maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans madame Marneffe, la future baronne de Montéjanos. Ne dépense pas un liard pour moi, je te le défenis. Reste ici, dans la première pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même l'avertir quand tu pourras quitter ton poste... Demain matin nous déjeunerons ensemble, et tu t'en iras sur les une heure, comme si tu étais venu me faire une visite à midi. Ne crains rien, les portiers m'appartiennent comme s'ils

DE BALZAC

étaient mon père et ma mère... Je vais descendre chez moi servir le thé.

Elle fit un signe à Lisbetli qui l'accompagna jusque sur le palier.

Là, Valérie dit S l'oreille de la vieille UUe :

— Cemoricaud est venu un an trop tôt! car je meurs si je ne te venge d'Hortense!...

— Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille fille en l'embrassant au front, l'amour el la vengeance, chassant de compagnie, n'auront jamais le dessous. Hortense m'attend demain, ils sont dans la misère. Pour avoir mille francs, ^Venceslas t'embrassera mille fois.

En quittant Valérie, ïlulot était descendu jusqu'à la loge, et s'était montré subitement à madame Olivier.

— Madame Olivier?...

En entendant celte interrogation impérieuse el voyant le geste par lequel le baron la csmmenta, madame Olivier sortit de sa loge, et alla jusque dans la cour à l'endroit où le baron l'emmena.

— Vous savez que si quelqu'un peut un jour faciliter à votre fils l'acquisition d'une étude, c'est moi... c'est grSce à moi que le voici troisième clerc de notaire, et qu'il achève son Droit.

— Oui , monsieur le baron ; aussi , monsieur le baron peut-il compter sur notre reconnaissance. Il n'y a pas de jour que je ne prie Dieu pour le bonheur de monsieur le baron...

— Pa"s tant de paroles, ma bonne femme, ditHulot, mais des preuves...

— Que faut-il faire? demanda madame Olivier.

Cn homme en é(iuipage est venu ce soir, le connaissez-

VOQS?

Madame Olivier avait bien reconnu, monsieur Montés. Comment l'aurait-elle oublié? Montés lui (;iissait, rue du Doyenné, <ent sous dans la main toutes les fois qu'il sortait, le malin, de la maison, un peu trop tôt.

Si le baron s'était adressé à monsieur Olivier, peut-être ;iurail-il appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les choses inférieures, la femmeest,non-seulemenlsupérieureà l'homme, mais encore elle le gouverne presque toujours. Depuis longtemps, madame Olivier avait pris son parti dans le cas d'une roUision entre ses deux bienfaiteurs, elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces deux puissances.

— Si je le connais?... répondit-elle, non. Mafoi, non, je ne l'ai jamais vu !...

— Comment ! le cousin de madame MarneB'e ne venait jamais la voir quand elle demeurait rue du Doyenné?

— Ah I c'est son cousin !... s^Tia madame Olivier. 11 est peut-être venu, mais je ne l'ai pas reconnu. La première fols, monsieur, je ferai bien attention...

— Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole h madame Olivier...

— Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout. La voilure n'est plus là...

— Vous l'avez vu partir?

— Comme je vous vois. Il a dit à son domestique : A l'ambassade !

Ce ton, cette assurance, arrachèrent un soupir de bonheur au baron ; il prit la main à madame Olivier et la lui serra.

— Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n'est pas touti Et monsieur Crevel?...

— Monsieur Crevel ? que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, dit madame Olivier.

— Ecoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...

— Pas possible I monsieur le baron, pas possible ! dit-elle enjoignant les mains.

— 11 aime madame Marneffe I répéta fort impérativement le baron. Comment font-ils? je n'en sais rien ; mais je veux le savoir el vous le .saurez. Si vous pouvez me mettre sur les traces de celle intrigue, votre fils sera notaire.

— Monsieur le baron, ne vous mangez pus les sangs comme ça, reprit madame Olivier. Madame vous aime et n'aime que vous; sa femme de chambre le sait bien, et nous disons comme cela que vous êtes l'homme le plus heureux de la

terre, car vous savez tout ce que vaut madame... Ah! c'est une perfection... Elle se lève à dix heures tous les jours; pour lors, elle déjeune, bon. Eh ! bien, elle en a pour uh« heure à faire sa toilette, el tout ça la mène à deux heures -, pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu el au su à4 tout le monde; elle est toujours rentrée n'a quatre heures, pour l'heure de votre arrivée... Oh! c'est réglé comme n'un« pendule. Elle n'a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n'en a pas pour moi , allez ! Reine ne peut pas n'en n'avoir, rapport à mon fils, pour qui n'elle a des bontés... Vous voyez bien que si madame avait des rapports avec monsieur Crevel, nous le saurerions.

Le baron remonta chez madame Marneffe le visage rayonnant, et convaincu d'être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane, aussi décevante, mais aussi belle, aussi gracieus» qu'une sirène. ,

Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait, comme perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe, qui savait la cause des dislrartions du maire, en i)rofilail sans scrupules : il regardait les caries à prendre, il écartait m conséquence ; puis, voyant dans le jeu de sou adversaire, il jouait à coup sûr.

Le prix de la fiche étant de vingt sous, il avait dtijà vol» trente francs au maire au moment ou le baron rentrait.

— Eh! bien, dit le Conseiller-d'État étonné de ne trouver personne, vous êtes seuls ! oii sonl-ils tous ?

— Votre belle humeur a mis tout le monde en 'fuite ! r»pondit Crevel.

— Non, c'est l'arrivée du cousin de ma femme, répliqua Marneffe. Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valéri* et Henri devaient avoir quelque chose à se dire, après un» séparation de trois années, et ils se sont discrètement retirés... Si j'avais été là, je les aurais retenus ; mais, par aventure, j'aurais mal fait, car l'indisposition de Lisbeth, qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a mis tout en déroute...

— Lisbeth est donc réellement indisposée ? demanda Cr«vel furieux.

— On me l'a dit, répliqua Marneffe avec l'immorale insouciance des hommes pour qui les femmes n'existent plus.

Le maire avait regardé la pendule ; el, à celle estime, le baron paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L'air joyeux de Hulot incriminait gravement Hector, Valéri* et Lisbeth.

— Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvr» fille, dit le baron.

— La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami, reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec un» figure où la jubilation rayonne ! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort? Votre fille hérite d'elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes parti avec la physionomie du Moin» de Venise, et vous revenez avec celle de Saint-Preux I... Ja voudrais bien voir la figure|de madame Marneffe I

— Qu'enlendez-vous par ces paroles ?... demanda monsieur Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.

Les yeux éteints de-cet homme décrépit à quarante sept ans s'animèrent, de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides, il enlr'ouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles il vint une espère d'ccuœe l'IîQche comme de la craie, et caséiforrae. Cette rage d'un homm» impuissant, dont la vie tenait à un fil, el qui, dans un duel, n'eût rien risqué là oU Crevel eût eu tout à perdre, effraya 1» maire.

— Je dis, répondit Crevel, que j'aimerais à voir la figura de madame Marneffe, et j'ai d'autant plus raison, que la vôtre en ce moment est fort désagréable. Parole d'honneur, vous êtes horriblement laid, mon cher Marneffe...

— Savez-vous que vous n'êtes pas poli?

— Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes ne me parait jamais beau.

— Ah I si vous m'aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dixsept ans...

— Vous étiez gentil ? répliqua Crevel.

LE PÀ.REî<S PAUVRES.

— C'est ce qui m'a perdu ; si j'avais été comme vous je serais Pair et Maire.

— Oui, (lit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des deux métaux que l'on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous ave/, pris le mauvais, la drogue !

Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries ; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation entre Crevel et lui.

— Eve me coûte cher, c'est vrai ; mais, ma foi, courte et bonne, voilà ma devise.

— J'aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel. Madame Marnetle entra, vit son mari jouant avec Crevel,

ei le baron, tous trois seuls dans le salon ; elle comprit, au seul aspect de la ligure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l'avaient agité, son parti fut aussitôt pris.

— Marneffe ! mon chat ! dit-elle en venant s'appuyer sur l'épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d'un vilain gris sans pouvoir couvrir la tète en les ramenant, il est bien tard pour toi, tu devrais l'aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger, le docteur l'a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton piquet...

— Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.

— Bien... j'en ai déjà deux, répondit Crevel.

— Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.

— Dix minutes, répliqua Marneffe.

— Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous au moins.

Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe lui-même.

Valérie alla causer avec son Hector.

— Sors, mon chéri, dit Valérie à l'oreille d'Hector^ promène-toi dans la rue "^ anneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.

— .l'aimerais mieux sortir de l'appartement et rentrer dans ta chambre par la porte du cabinet .de toilette -, lu pourrais dire à Reine de me l'ouvrir.

— Reine est en haut à soigner Lisbeth.

— Eh bien ! si je remontais chez Lisbeth ?

Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication avec Crevel, ne voulait pas lïulot dans sa chambre oti il pourrait tout entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.

— Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est dans un état à ne pas vous rece-

Toir Craignez-vous d'attraper un rhume dans la ruel...

A.llez-y ou bonsoir'....

— Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.

Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot lint à prouver qu'il pouvait faire le jeune homme en attendant l'heure du berger dans la rue, et il sartit.

Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonslra- ' tion de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d'une façon signifualive la main de son mari, ce qui voulait dire : — Déburiasse-moi doue de Crevel. '

— Bonne nuit, Crevel, dilalors Marneffe, j'espère que vous ne resterez pas longtemps avec Valérie. Ah ! je suis jaloux... tï m'a pris lard, mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.

— Nous avons à causer d'affaires -, mais je ne resterai pas longtemps, dit Crevel.

— Parlez bas I —que me voulez-vous? dit Valérie sur deux Ions en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris. r

En rece.vanl ce regard hautain, Crevel, qui rendait d'immenses services à Valérie et qui voulait s'en targuer, redevint humble et soumis.

— Ce Brésilien...

Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie, s'arrêta.

— Après?... dit-elle.

— Ce cousin...

— Ce n'est pas mon cousin, reprit-elle. C'est mon cousin pour le monde et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon amant, que vous n'auriez pas un mol à dire. Un homme qui achète une femme pour se venger d'un homme, est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l'achète par amour. Vous n'étiez pas épris de moi, vous avez vu en moi la maîtresse de monsieur Hulot, et vous m'avez acquise comme on traite d'un pistolet pour tuer son adversaire. J'avais faim, j'ai consenti!

— Vous n'avez pas exécuté le marché, répondit Crevel, redevenant commerçant.

— Ah ! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui prenez sa maîtresse, pour avoir votre revanche de l'enlè' vement de Jesépha Rien ne me prouve mieux votie bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer? Tenez, mon cher, vous avez raison : cette femme ne vaut pas Josépha. Celte demoiselle a le courage de sou infamie, tandis que moi je suis une hypocrite qui devrait être fouettée en place pub'ique. Hélasl Josépha se protège par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart, à moi, c'est mon honnêteté ; je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si vous faites un éclat, que deviendrai-je? Si j'avais la fortune, encore passe! Mais j'ai maintenant tout au plus quinze mille francs de reute.s, n'est-ce pas?

— Beaucoup plus, dit Crevel ; je vous ai doublé diyjuis deux mois vos économies dans l'Orléans.

— Ehl bien, la considération à Paris commence à cinquante mille francs de rentes, vous n'avez pas à me donner la monnaie de la position (|ue je perdrai. Que voulais-je? faire nommer Marneffe Chef de bureau ; il aurait six railla francs d'appointemens ; il a vingt-sept ans de service, dans trois ans j'aurais droit à quinze cents francs de pension, s'il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre ! Et cela dit aimer ! s'écriatelle.

— Si j'ai commencé par un calcul, ditCrevel, depuis je suis devenu votre ^oi(^o«. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m'écrasez, vous m'abasourdissez, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé. Valérie, je vous aime autant que j'aime Célestine! Pour vous, je suis capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois par semaine rue du Dauphin, venez-y trois.

— Rien que cela ! Vous rajeunissez, moucher...

— Laissez-moi renvoyer Hulot, l'humilier, vous en débarrasser, dit Crevel sans, répondre à cette insolence, n'admettez plus ce Brésilien, soyez toute a moi, vous ne vous en repentirez pas. D'abord, je vous donnerai une inscription de huit mille frans de rentes, mais viagères ; je ne vous en joindrai la nue propriété qu'après cinq ans de constance.

— Toujours des marchés ! les bourgeois n'apprendront jamais adonner ! Vous voulez vous faire des relais d'amour dans la vie avec des inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand de pommade ! tu étiquettes teat ! Hector me disait que le duc d'Hérouville avait apporté trente mille livres de rentes à Josépha dans un cornet à dragées d'épicier ! je vaux six fois mieux que Josépha ! Ah ! èlre aimée! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace. Henri m'aime, il vous tuerait comme une mouche à un signe de mes yeux ! Hulot m'aime, il met sa femme sur la paille... Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh ! vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu'à l'augmenter...

— Pour loi, Valérie, car je t'en offre la moitié I dit-il en tombant à genoux.

— Eh ! bien, vous êtes encore là ! s'écria le hideux S-'arneflJ en robe de chambre. Que faites-vous?

— Il me demande pardon, mon ami, d'une proposition insultante qu'il vient de m'adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi, monsieur inventait de m'acheter...

CMvel aurait voulu descendre dan.s la cave par une trappe, fomnie cela se fait au théâtre.

— Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe,

DE BÂLZAG.

vous êtes ridicule. Je vois à l'air de Valérie qu'il n'y a pas de (langer pour moi.

— ^ a le coucher et /lors tranquille, dit madame Marneffe.

— Est-elle spirituelle ! pensait Crevel ; elle est adorable ! L'Ile me sauve I

Quand Marneffe fut renlié chez lui, le maii'e pril les mains de Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.

— Tout en ton nom ! dit-il.

— \ oilà aimer, lui répondit-elle ha» à l'oreille. Eh ! bien, amour pour amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend, pour venir ici, que je place une bougie à l'une des fenêtres de ma chambre à coucher; je vous permets de lui dire ijue vous êtes le seul aimé, jamais il ne voudra vous croire; emmeacz-le rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablezle. Je vous le permet.-î, je vous l'ordonne. Ce phoque m'ennuie, il m'excède. Ten^z votre homme rue du Dauphin pendant tout« la nuit, assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l'enlèvement de Josépha. Ilulot en mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme et ses enfans d'une ruine effroyable. Madame Hulot travaille pour vivre I...

— Oh 1 la pauvre dame! ma foi , c'est atroce ! s'écria Crevel, chez qui les bons sentimens naturels revinrent.

— Si tu m'aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l'oreille de Crevel, qu'elle ellleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue. Marneffe a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et compte revenir !

Crevel sena madame Marneffe dans ses bras, et soriit au comble du bonheur. Valérie l'accompagna tendrement jusqu'il palier. Comme une femme magnétisée, elle descendit jusiju'au premier élagc; puis elle al!a jusqu'au bas de la rampi».

— Ma Valérie! remonte, ne te compromets pas aux yeux des portiers... Va, ma vie et ma fortune, tout esta toi... Rentre, ma duchesse !

— Madame Olivier ! cria doucement Valérie lorsque la porte frappa.

— Comment! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite.

— Mettez les verrous en haut et en bas à la "grande porte, et n'ouvrez jilus.

— Bien, madame.

Une fois les verrous tirés, madame Olivier raconta la tentative de corruption que s'était permise le hait fonctionnaire à son égard.

— Vous vous êies conduite comme un ange, ma chère Olivier; nous causerons de cela demain.

Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d'une flèche, frappa trois petits coups, à la porte de Lisbeth, et revint chez elle, où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine.

— Non ! saperlotle, il y a que les femmes du monde pour savoir aimer ainsi I se disait Crevel. Comme elle descendait l'escalier en l'éclairant de ses Regards, je l'entraînais I Jamais Josépha!... Josépha, c'est de la gnoipiute! cria l'ancien commis-voyageur. Qu'ài-jedit là?f/7iO(/Ho/e... Mon Dieu ! je suis capable de lâcher cela quelque jour aux Tuileries... Non, si Valérie ne fait pas mon éducation, je ne puis rien être... Mo; qui tiens tant ;i paraître grand seigneur... Ah ! ([uelle femme ! elle me remue autant qu'une colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grAce! quel esprit ! Jamais Josépha ne m'a donné de pareilles émotions. Et ([uelles perfections inconnues! Ah ! bien, voilà mon homme.

H aiiercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand IIulol, un peu vortté, se glissant le long des planches d'une maison en construction, et il alla droita lui.

— Bonjour, baron, car il est |)lus de minuit, mon cher! Que diable faites-vous l,'i?... vous veus promenez par une jolie petite pluie fiiu\ A nos âges, c'est mauvais. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil? revenons chacun chez nous; car, entre nous, vous ne verrez pas de lumière à la croisée...

En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu'il avait soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.

— Qui donc a pu vous dire?... dcmanda-l-il.

—Valérie ! parbleu, notre Valérie qui veut êtreuniqueme»t ma Valérie. Nous sommes manche i manche, baron, nous jouerons la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous ficher, vous savez que le droit de prendre ma revanchs a toujours été stipulé, vous avez mis trois mois à m'enlever Josépha, moi je vous ai pris Valérie en... Ne parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant, je la veux toute à moi. Mais nous n'en resterons pas moins bons amis.

— Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d'une voix étouffée par la rage, c'est une affaire de vie ou de mort.

— Tiens! comme vous prenez cela?... Baron ne vous rappelez-vous plus ce que vous m'avez dit le jour du mariage d'Hortense : Est-ce que deux roquentins comme nous doivent st brouiller pour une jupe? C'est épicier, c'est petites gen«..; Nous sommes, c'est convenu. Régence, Juste-au-corps bleu, Pompadour, Dix-huitième siècle, tout ce qu'il y a de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et, j'ose le dire. Liaisons Dangereuses.

Crevel aurait pu entassersesmots littéraires pendantlongtemps, le baron écoulait comme écoutent les sourds dans l< commencement de leur surdité.

Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son eitnemi devenu blanc, le vainqueur s'arrêta. C'était un coup de foudre pour le baron, après les déclarations de madame Olivier, après 1« dernier regard de Valérie.

— Mon Dieu I ilyavait tantd'autres femmes dans Paris!... s'écria-t-il enfin.

— C'est ce que je t'ai dit quand lu m'a pris Josépha, répliqua Crevel.

— Tenez, Crevel , c'est impossible... Donnez-moi des preuves!... avez-vous une clef comme moi pour entrer?

Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la serrure : mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement de l'ébranler.

— Ne faîtes pas de tapage nocturne, dit Iran quillement Crevel. Tenez, baron, j'ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.

— Des preuves ! des preuves ! répéta le baron exaspéré par une douleur à devenir fou.

— Vpnez, je vais vous en donner, répondit Crevel.

Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le quai, parla rue Hillerin-Bertin.

L'ipfortuné Conseiller-d'Élat allait, comme vont les négocians la veille du jour oii ils doivent déposer leur bilan; il se perdait en conjectures Sur les raisons de la. dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la dupe de quelque mysiification.

En passant sur le peut Royal, il vit son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires financières, qu'il fut sur le point de céder à la mauvaise pensée qui lui vint de jeter Crevel à la rivière, et de s'y jeter après lui.

Arrivé rue du Dauphin qui, dans ce temps , n'était pas encore élargie, Crevel s'arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant péristyle, et au bout duquel se trouvait un escalier et une loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine, offrait la singulière particularité d'un partage inégal.

La maison de Crevel, car il en était propi îétaire, avait un appendice;"» toiture vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grevé de l'interdiction d'élever cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et par l'encorbellement de l'escalier.

Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait longtemps servi de magasin, d'arrière-boutlque et de cuisine à l'une des deux boutiques Situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces trois pièces du rez-de-ehiussée, et Grîndot les avait transformées en une petite maison économique.

On y pénétrait de deux manières, d'abord par la boutique d'un marchand de meubles à (jui Crevel la louait A bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d'indiscrétion, puis par une i<orte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être presque invisible.

Ce petit apparlcmenl, composé d'une salle à manger, d'un

LES PÀRENS PAUVRES.

salon et d'une cliambre à couclier, oclaiié pjr en haut, partie cliezle voisin, parlie cliezCrcvel, éiail donc à peu près inliOMvahJe. A l'exception du maivliaiid de meubles d'uecasinu, les locataires iguoraient l'exisU'ni'e de ce peiil paradis.

La poi tière, payée pour cire la compilée de c:revel, était une exCvî!loiite cuisinière. Monsieur le maire pouvaildonc entrer dans sa petite maison éeononiwiuo et en sortir ii toute heure de nuit, sans craindre aucun espinnnai;e.

Le jour, une femme mise comuie se niellent les Parisiennes pour aller l'aire des eniplelles et munie d'une ciel', ne risquait rien à veuirchez Crevel ; elle observait les marchandises d'occasion, elle en niar('handait, elle t nirait dans la boutique, et la (|iiittait sans exciter le moindre soupçon si ([ueUiu'un la rencontrait.

Lûrs(iue Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étoniu'' du luxe intellij,'ent et coquet déployé là. L'ancien parfumeur avait donné carte blanche a Grindot, et le vieil archiiecte s'était distingué par une création du genre Pompadour qui, d'ailleurs , cdùlait trente mille francs.

— Je veux, avait dit Crevel à Grindot, qu'une duchesse entrant là soit surprise...

Il avait voulu le plus bel Éden parisien pour y posséder son Eve, sa femme du monde, sa Valérie, sa duchesse.

— Il y a deux liis, dit Crevel à Hulol en montrant un divan d'où l'on lirait un lit comme on lire le tiroir d'une commode. En voici un, l'autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit tous les deux.

— Les preuves! dit le baron.

Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique appartenant à Valérie, et qu'elle avait portée rutt Vanneau, pour s'en faire honneur avant de l'employer à la petite maison Crevel.

Crevel fit jouer le secret d'un joli petit meuble en marqueterie appelé bonheur du Jour, y fouilla, saisit une lettre et la lendit au baron.

— Tiens, lis.

Le Conseiller-d'Etat lut ce petit billet écrit au crayon : « Je t'ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi n'attend jamais un ancien parfumeur. Il n'y avait ni dîner commandé, ni cigaieites. Tu me paieras tout cela. >

— Est-ce bien son éirituie?

— Mou Dieu! dit Hulot en s'asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et se^ pa;ilou- (ies. Ali ! çà, \ oyons, depuis quand...

Crevel lit signe qu'il cjinprenait, et empoigna une liasse de mémoires dans le peiit secrétaire en n^arqueterie.

— Vois, mon vieux ! j ai payé les enire^reneurs en décembre !833. Eu octobie, deux mois auparavant, cet.e délicieuse petite maison etaii étrennee.

Le Conseiller-d'État baissa la tète.

— Comment diable faiies-vous? car je connais l'emploi de son temps, heure par heure.

— Et la promenade aux Tuileries... dit Crevel en se frottant les mains et jubilant.

— Eh bien?... reprit Ilulot hébété.

— Ta soi-disant maitresse vient aux Tui'eiies, elle est censée s'y promener de une heure à quatre heures; mais crac! en deux temps elle est ici. Tu connais Molière? Eh bien! baron, il n'y a rien d'imaginaire dans ion inlilulé.

Hulot, ne pouvant plus tiouter de rien, resta dans un silence sinislie. L'S catastrophes poussent lous les hommes foris et inlelligens a la philosophie. Lï baron était, morjlemciil, comme un homme (jui cherche sou clierain la nuit dans unefoiêi. t

Ce silence m^rne , le changement qui se fit sur cette physionomie affaissée, tout inquiéta Crevel qui ne voulait pas la mort de sou coUabi.ratenr.

— Comme je te disais, mon vieux , nous sommes manche à

manche, jouons la belle Veux tu j. uer la belle, voyons?

au p';Ui fin!

— Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix belles f rames, y en a-t-il au moins sept de pdverses?

Le baron éiait trop en désarroi pour trouver la solution

de ce problème. La beauté, c'est le plus grand des pouvoir humains. Tout pouvoir sans contrepoids, sans eiitiavcs, au» tocrati(|ue, mène à l'abus, à la l'olic. L'arbitraire c'est I. dé meni:e du pouvnir. C'iez la femme, l'arbitraire, cesi i lunlaisio.

— Tu n'as pas a te plaindre, mon cher conf.ère, tu a^ la plus belle des femmes, et elle est vertueuse.

— Je mérite m^n sort, se dit Hulol, j'ai méconnu ma femme, je la fais souffrir, et c'est un ange ! O ma pauvre Adeline, tu es bien vengée ! Elle souffr»-, seule, en silence, elle est digne d adoration, elle mérite mon amour, je devrais... car elle est ailmtrable encore, blanche et redevenue jeune fille... Mais a-t on jamais vu femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que cette Valérie'/

— C'est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à louelt^r sur la place du Châlelet; mais mon cher Régent, si nous sommes Juste-au corps bleu, Maréchal de Kidielieu, Trumeau, Pompadour, Du Barry, ro.iés et tout ce qu'il y a de plus Dix-huitième siècle, nous n'avons plus de lieutenant de police.

— Comment se faire aimer? se demandait Hulot sans

écouter Crevel.

— C'est une bêtise ù nousaulies de vouloii' être aimés, mon cher, dit Crevel, nous ne pouvons être que supportés, car madame Marneffe est e^nt lois plus rouée que Josépha...

— Et avide! elle me coiMe cent qualre-vingt dou7e mille francs !... s'écria Hulot.

— Et combien de centimes? demanda Crevel avec l'insolence du financier en trouvant la somme minime.

— On voit bien que tu ne l'aimes pas, dit mélancoliquement le baron.

— Moi, j'en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent mille francs fi moi !...

— Où est-ce? oli tout cela passe-l-il? dit le baren en se prenant la tète dans les mains.

— Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se cotisent pour entretenir une loielte de deux sous, elle nous aurait coûté moins cher...

— C'est une idée ! repartit le baron ; mais elle nous tromperait toujouis, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...

— Ah! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des... des aciionnaiies!... dit Crevel. Toutes ces hmmes-là sont des commandites !

— C'est donc elle, dit le baron, qui t'a parlé de la lumière sur la fenêtre?...

— Mou bonhomme, reprit Crevel en se menant en position, nous s>.mm"es,/?oMé.s.' Valérie est une... Elle m'a dit de te tenir ici... l'y vois clair... Elle a siui brésilien... Ah ' je renonce à elle, csr si vous lui t' niez les mains, elle truuverait moyen de vous tromper avec ses pieds! Tiens, c'est une infâme, une rouée!

— Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha, Jenny Cadine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de leurs charmes, elles !

{ —Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot, retourne a ta feame, car lu n'es pas bien dans tes affaires, on commence ù causer de certaines lettres de change souscrites à un petit usurier dont la spécialité consiste à prèleraux ioreltes, un certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guér. des femmes comme il faut. D'ailleurs, à nos Ages quel besoin avons-nous de ces drôlesses, ijui, je suis franc ne peuvent pas ne point nous tromper? Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j'ai l'air de Silène. Je vais me mettre à amasser. L'argent ne trompe point. Si le Trésor s'ouvre tous les six mois pour tout le monde, il vous donne au moins des intérêts, et celte femme en coûte... Avec toi, mon cher confrère Gubeila, mon vieux coiniili.e, je pourrais accepter une situation c/ioc;/ojo... non, philosophique ; mais un Brésilien qui, peut-êire, apporte de son pays des denrées coloniales, suspectes...

— La femiiie, dit Hulot, est un être inexplicable.

— Je l'explique, dit Crevel : nous sommes vieux, le Rrésilien est jeune et beau...

DE BALZÂ.C.

— Oui, ("(Si vrai, dit Hiiloi, ji- l'avoue : nniis vit'illissons. Mais, mon ami, roniinciit ivnomer à voir ces belles crfatun-s se dt'sliabillani, roulant leurs cheveux, nous repaidaut avec un lin sourire ù travers leurs dûi5,'ts quand elles mettent ieuis papillottes, faisant toutes li'urs mines, déhitant leurs uu'nsonjcs, cl se disant peu ainices, ipiand elles nousvdient lia-

"rassf's par les aiïaires, et nous distrayant malgré tout.

— Oui, ma foi ! c'est la seule chose agréable de la vie... sVcrIa rrevel. AU ! (|uain) un minois vous sourit, et qu'on vous dit : Il Mon bon chéri, sais-iu combien tu es aimable ! Moi, je suis sans doute autrement faite i|ue les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc des drôles (|ui fuinciil, cl grossii-rs comme des laquais ! car leur jeunesse leur donne un insolence !... Kiilin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s'en vont... Moi, i|uetii soupçonnes de cerpiellerie, Je préfère à ces moutards les gens de cinquante ans, (in garde ça longtemps, c'est dévoué, ça sait qu'une femme se retrouve dillicilemeiil, et ils nous appré( ienl... \ oili pour(|uoi je l'ainie, grand scélérat!..." El elles accompagnent ces espèces d'aveux, de minauderies, de gentillesses, de... Ah! ('est faux couinie des piogranjuied'Ilolel-deVille...

— Le mensonge vaut souvent mieux (|ue la vérité, dit Huloi en se rappelant (|uelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le Mensonge, de coudre des paillettes à se.? habits de théâtre...

— Et puis enfin, on les a, ces menteuses ! dit brutalement «.fevel.

— \ alérie est une fée, cria le bamn, elle vous métamorphose un vieillard en jeune lioiume...

— \h ! oui, reprit Clrevel, c'est une anguille (|ui vous coule entre les mains ; mais c'est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme du sucre!.,, drôle comme Arnal, rides Inventions ! ah !

— Olii oui, elle est bien spirituelle! s'écria le baron ne pensant plus ù sa femme.

Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant uneù une les perfections de \ alérie, les inlonalions de sa voix, ses chatleries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur ; car cette arlisle eu amour avait des élans admirables, comme les ténors qui cliaMleiil un air mieux un jour (|ue l'autre. Et tous les deux ils s'endormirent, bercés par ces lémiuisccnces leulalrices et diaboliques, éclaiiécs pai' le.s feux de l'enfer.

Le lendemain, à neuf heures, llulot parla d'aller au Ministère, Crevel avait alljire à la campagne, ils sorliient ensemble, et Crevel tendit la main au baron en lui di.^ant : Sans rancune, n'est-ce pss? car nous ne pensons plus ni l'un ni l'autre A madame Marneffe.

— (ih! c'est bien lini ! répondit llulot en exprimant uin> sorte d'horreur,

A dix heures cl demie, (Jievcl grim|)ait (pialrc ;'( (|uatre l'escalier de madann' Marneffe. Il trouva l'infiiuii iréalure, l'adorable enchanteresse, dans le déshabillé le plus coque! du uionde, mangeant un joli pelil déjeuner lin en compagnie du baron Henri Montés île Monléjanos cl de Lisbeth.

Malgré le coup (pie lui porta la vue du Brésilien, Crevel pria madame Marneffe de lui donner deux minutes d'audience. \ alérie passa dans le salon avec C'cvel.

— \ alérie, mon auge, clil l'amoureux (Crevel, monsieui' Mamelle n'a pas longtemps à vivie ; si lu veux m'étie lidèle, à sa mort, nous nous marici'ons. Songes-y. ,1e t'ai débarrassée de llulot.,. Ainsi, Vois si ceRn'silien peut valoii' un maire de l'aiis, un homme i)ui, pour toi, voiijia paivcnir aux plus hautes dignités, et (|ui, (l(^j.>, possède qualre-vingt et quelt|ues mille livres de rrnli s,

— Un y songera, dit-e le. Je serai rue du I>aiipliin à deux beurei, tlintus en causHr.);is ; njais, soyez sa^je ! et n'oubliez pas le IransletI que vous m'avez promis hier.

Klle revint dans 'a salle ,'> manger, suivie de Crevel ipii se llallait d'avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul \ alêne ; niiis il aperi.ui le baion Huloi i]ui, pen lant celte courte (Oiifercuc\ éliil eniré pour réaliser le même dessein.

Le Conseillerd'Klat demanda, comme Crevel, un moment d'audience. Madame Mainellé se leva pour retourner au salon, en souriant au Brésilien, comme pour lui dire:— Ils sont fous ! ils ne l(^ voient donc pas?

— Valérie, dit le Con,seiller d'Eiat, mon enfant, (c cousin est un cousin d'Amérique...

— Oh ! assez ! s'écria-l-elle en interrompant le baron. Marnefle n'a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier, le seul homme (|ue j'aie aimé est revenu, sans être attendu... Ce n'est pas ma faute! Mais regardez le bien et regardez-vous. Puis demandez-vous si une femme, suituui (juand elle aime, peut hésiter. !Mon cher, je ne suis pas une femme eiitietenue. A compler d'aujouiil'hui, je neveux plus éire comme .Suzanne entre deux vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis ; mais tout est Uni, car j'ai vingt six ans, je veux éire :1 l'avenir une sainte, une excellente el digne lémnie.... comme la vtMre.

— C'est ainsi? dit llulot. Ah ! voilà comment vous m'accueillez, lorsque je vensis, comme un pape, les mains |)leines d'iiidnlgeiices !... Eh ' bien, voire mari ne sera jamais chef de bureau ni ofticier de la Légion-d'Honiieur...

— C'est ce que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant Hulot d'une cerlaine manière.

— Ne nous fichons pas, repi il Mulot au désespoir, je viendrai ce soir, et nous nous enteinlions.

— Chez Lisbeth, oui !...

— Eh ! bien, dit le vieillaid amoureux, chez LisLeih ' , Hulot el Cicvel descendirent ensemble sans se dire iiii mol

jusque dans la l'ue ; mais, sur le Irotloir, ils se regaidèieiil et se mirent à rire trislemenl.

— Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.

-—.le les ai congédiés, dit madame Marneffe ù Lisbeth en se remettant !i table, .le n'ai jamais aimé, je n'aime et n'aimerai jamais que mon jaguar, ajouta telle en souriant ."i Henii Montés, Lisbclh, ma lille, tu ne sais pas'?... Henri m'a pardonné les infamies aiixipielles la misère m'a réduite.

— C'est ma faute, dit le Urésilien, j'aurais dil l'envoyer cent mille francs,..

— Pauvre enfanl ! s'écria Valérie, j'aurais dû travailler pour vivre, mais je n'ai pas les doigis fails pour cela... demande à Lisbeth.

LeHrésilien s'en alla riiomme le plus heureux de Paris.

Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magni- (lipie chambre à coucher où celte dangereuse l'arisienne tloniiait à sa loilelle ces dernières façons (lu'une femme lient .1 donner elle-même. ' .■.

Les verrous mis, les porlières lirées, Valérie raconta dans Icairs moindres détails tous les événemens de la soirée, de la nuit el de la matinée.

— Es tu conleiite, mon bijou '? dil-elle ."i Lisbelli en lerminanl. Que dois-je éire un joui', madame Crevel ou madame Montés'/' Quel est ton avis'?

— Crevel n'a pas plus de dix ans îi vivre, liberlin comme il l'est, répondit Lisbeth, et Montés est jeune. Crevel te laissera trente mille francs de renies, environ Que Montés attende, il sera bien assez heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, lu peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser Ion Itrésilien el jouer un grand rôle avec soixante mille francs de renies à loi, surtout pro/i'-gt-e par une maréchale...

— Oui, mais Montés est Hrésilicn, il n'arrivera jamais à rien, fil observer \ alérie,

— Nous sommes, dit Lisbclh, dans un temps de chemins de fer^ où les étrangers arrivent eu T'rance .'i occuper de grandes positions.

— Nous verrons, reprit Valérie, quand MarnelVe sera mort, el il n'a pas longle.nps à soufi'rir.

— Ces maladies ipii lui revienneni, dit Lisbelli, sont comme de; remords du physique. Allons, je vais chez Hoitense.,

— Eh bien! va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon arlisle ! ICn tmis ans n'avoir pas encore gagné seulement nu pouce de terrain ! C'est noire ii(jnte;'i toutes dein! Wenceslas et Henri, voilà mes deux seules passions. L'un, l'ist r,im<jur; l'antre, c'est la fanlaisie.

LES PARENS PAUVRES

— Es-lu belle, n- malin! dit Lislurtli on \riianl prendre Valérie par la taille et la baisant au tVonl. Je jouis de tous tes plaisirs, de la forlune, de, la luiletle... .le n'ai vém que depuis le jour où nous sommes faites sœurs...

— Alteiuls ! ma ligresse, dit en riant Valérie, ton eli.tle est de travers... Tu ne sais pas encore porter un ebàle, malgré mes leçons, au bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale llulol...

Cliaussée de brodequins en |inineile, de bas de soie gris, arojée d'une robe en magniiiue lévanline, les cbeveux en bandeau sous une 1res jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbelli alla rue Saint-Domiiiii|ue par le boule- »trd des Invalides, en se demandant si le découragement d'Hurteiise lui livrerait enlin celle àme forle, et si l'incoustaiicè sarniale, prise à l'heure où lout est possible à ces caractères, ferait tlcchir l'amour de Wenceslas.

Ilorteiise et Wenceslas occupaient le rez-dediaussée d'une maison située a l'endroil où la rue Sainl-Dominiijue aboutit ù l'Esplanade des Invalides.

Cet apiiartement, jadis en liarinonie avec la lune de miel, offrait eu ce momenl un aspect à moilié frais, à moitié fané, qu'il faudrait appeler l'automne du mobilier. Les nouveaux mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses autour d'eux, comme ils abusent de l'amour. Pleins d'eux-mêmes, ils se soucient peu de l'avenir qui, plus tard, préoccupe la mère de famille.

Lishelh trouva sa cousine Hortense ayant achevé d'habiller elle-même un pelit A\cnceslas «lui venait d'être exporté dans le jardin.

— Bonjour, Belle, dit Hortense qui vint ouvrir ere-même • la porte à sa cousine.

La cuisinière clait allée au marché, la loniine de chambre, à la t'ois bonne d'enfant, faisait un savonnage.

— Bonjour, ma cJière enfant, répondit Lisbeth eu embras- 'sant Hortense. Eh bien! lui dil-elle à l'oreille, ^Vcnceslas

est-il à son atelier?

— Non, il cause avtc Slidmann el Chanor dans le salon.

— Pourrions-nous être seules'^ demanda Lisbeth.

— Viens Jaus ma chambre.

Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses cl à feuillages verts sur un fond blanc, sans cesse frappée jiar le soleil ainsi que le tapis, avait passé. Depuis longtemps, les rideaux n'avaient pas été blanchis. On y sentait la fumée du cirarc de Wenceslas qui, devenu grand seigneur (^e l'art el né genlilhonime, déposait les cendres du tabac sur les bras des fauteuils, sur les plus jolies choses, en homme aimé de qui l'on souffre lout, tu homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.

— Kli bien! i)arlons de les affaires, demanda Lisbeth en voyant sa belle cousine muette dans le fauleuil où elle s'était plongée. Mais ^u"as-tu?je le trouve pâlotte, ma chère.

— Il a paru deux nouveaux arlicles où mon pauvre \\ enceslas est abîmé; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait lout-à-fait. Le marbr:: du maréchal Montcorncl est regardé comme lout-;i-''ait niauvai.=. On fait grâce aux basreliefs pour vanter avec une atroie perfidie le talei.t doriifraanisle de A\'enceslas, et alin de donner |)lus de poids à cette opinion (|ue Vaii sévère nous est interdit! Slidmann, supplié par moi de dire la vérité, m'a désespérée en m'avouant que son opinion à lui s'accordait avec celle de tous les artistes, des critiques et du pub'ic. — « Si Wenceslas, m'a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déje ner, n'expose pas, l'année prochaine, un chef-d'œuvre, il doit abandonner la grande stulplure et s'en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de bijouterie et de haute orfév^rie 1 » Cet arrêt m'a causé la plus vive peine, car Wenceslas n'y voudra jamais souscrire: il se sent, il a tant de belles idées...

— Ce n'est pas avec des idées qu'on paie ses fournisseurs, fit observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C'est avec de l'argent. L'argent ne s'obtient que par des choses faites, et qui plaisent assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s'agit de vivra, il vaut mieux que le sculpteur ail sia- son établi le niedèle d'un lUmbeau, d'un jarde-cendres, d'une table, qu'un groupe et qu'une statue, car lout le monde a be-

soin de cela, tan.iis que l'amateur do groupes et son argent se font attendre peHdant des mois eiiliers...

— Tu as raison, ma bonne Lisbeth ! dis-lui donc cela; moi, je n'en ai pas le courage... D'ai'leurs, comme il le disait à Siidniann, s'il se remet à l'ornement, ."i la petite sculpture, il faudra renoncera l'Institut, aux grandes ccalions de l'art, ci nous n'aurons plus les trois irnl mille francs de travaux qtie Versailles, la ville de Paris, le ministère nous tenaient en réserve. Voilà le que nous ôlent ces affreux articles dictés par des concurrens qui voudraient hériter de nos commande».

— Et ce n'est pas là ce que lu révais, pauvre petite chatte I dit Bette en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme dominant l'art, à la tête des sculjiteurs... Mais c'est de la poésie, vois-tu... Ce rêve exige cinciuante mille francs de rentes, et vous n'eu avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai; trois mille après ma mort.

QueUiues larmes vinrent dans les yeux d'Uortense, et Bette les lappa du regard comme une chatte boit du lait.

Voici l'hisloire succincte de cette lunedemiel; le récit n'en sera peut-être jtas |)crdu pour les artistes.

Le travail moral, la chasse dans les haules ré.gioiis de l'in ■ telligence, est un des plus grands efforts de l'homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'Art, car il laut comprendre sous ce mot toutes les créations de la Pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peutêtre est expliqué pour la première fois ici.

Poussé parla terrible pression de la misère, maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l'on met des œillères pour les eni|iêcher de voir à droite el à gauche du chemin, fouetté par celte dure fille, image de la ^'écessilê, celle espèce de Destin subalterne, \\enceslas, né poète et rêveur, avait passé de la Conception à l'Exécution, en franchissant sans les mesurer les abimes qui séparent ces deux hémisphères de l'Art.

Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, csl une occapalion délicieuse. C'est fumer des cigares enchantés, c'est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L'œuvre apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie folle de la généralion, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception el ses plaisirs.

Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjA pour un lionimc extraordinaire. Celte faculté, tous les artistes elles écrivain* la possèdent. Mais produire! mais accoucher ! mais élever laborieusement l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l'embrasser tous les matins avec le creur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus b'Iiesjaqueltes ([u'il déchire incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de celle fo le vie cl en faire le chefd'œuvre animé ((ui parle à tous les regards en sculpture , à toutes les inle'ligence en littérature, .'i tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c'est l'Extculion et ses liavaux. La main doit s'avancer a tout moment , prête k lout moment it obéir à la tête. Or, la tête n'a pas plus les disposilions créatrices à commandement, que l'amour n'est continu. »•

Celle habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité (|ui fait la mère (ce chef d'œuvre naturel si bien compris de liaphacl !), enfin, cette maternité cérébrale si diflificile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L'Inspiration, c'est l'Occasion du Génie. Elle court non pas sur uurasoii', elle est dans les airs et s'envole avec la défiance des corbeaux, elle n'a pas d'écliarpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle ee sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail c^t-ll une lutte lassante que redoutent et que chérissent Icsbelleset puissantes organisations qui souvents'y brisent. Un grand poète de ce temps-ci disait en parlant dece labeur effrayant : — Je m'y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin.

Que lesignorans le sachent! Si l'artiste nese précipite pas dans son œuvre, comme Curlius dans le gouffre, comme le soldai dans laYedoute, sans réfléchir; et, si, dans ce cratère,''

DE BALZA.C

il ne travaille pas comme le mineur i^nfoui bous un éboulenient; s'il contemple enlin les dilliiultes au lien de les vaincre une à une, à l'exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir leurs princesses, comljailaient des enLhaiilemensrcnaissans, l'u-uvie reste inacbevce, elle péril au tond de lalelier, ou la production devient impossible, et l'artiste assiste au suicide de son talent.

RossinI, ce géaie frère de Raphaël, en olTre un exemple frappant, dins sa jeunesse intii^enle superposée a son ;);;« mur opulent.

Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier accordé aux grands poètes et aux grands généraux.

\Venceslas, nature rêveuse, avait dépensé lant d'énergie à produire, à s'instruire, à Iravaillcr sous la direction dcipotique de Lisheih, que l'amour et le bonheur amenèrent une réaction. I.e vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarmale revinrent occi.p>T dans son àme les sillons complaisans d'où la verge du ii.ailie d'école les avait chassées.

L'artiste, pendant les premiers mois, aima sa femme. Ilortense cl VVenceslas se livrèrent aux adorables eiifanlillages de la passion légitime, heureuse, insensée. Horleiise fut alors la première à dispenser Wenceslas de tout travail, (irgueil- Icuse de triompher ainsi de sa rivale, la Sculpture. i>es caresses d'une femme, d'ailleurs, fo>it évanouir la Musc, cl né.liir la féroce, la brutale fermeté du travailleur.

Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent à tenir l'ébauchoir. Quand la nécessité de travailler se (it sentir, quand le prince de Wissenibourg, président du comité de souscription, voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême des lUneurs : — Je vais m'y mtttie ! Et il birça sa chère Ilorlense de fallacieuses paroles, des magnillquHs plans de l'artiste tumeur.

Horlcnse redoubla d'amour pour son poêle; elle entr,?voyait une sublime statue du maréchal Montcurnet. Monicornet devait élre l'idéalif ation de l'inlrépidilé, le tvpc de la cavalerie, le courage à la Mural. Ah bah ! l'on devait", à l'aspect de celle statue, concevoir toutes les victoires de l'EmpercurlEt ([uelle exécution ! Le crayon était bien complaisant, il suivait la parole.

En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissâiil.

Dès qu'il s'agissait d'al er à l'atelier du Gr«;-Cail'ûu, manier la ijLii.se et réaliser la maquette, lanlùt la pendiîle du prince e.vigeait la présence de VVenceslas ù l'alelier de Florent et Chanor, oli les ligures .se ciselaient; tantôt le jour elait gris et vombre; aujourd'hui des courses d'idlaires, demain un diner de famille, sans compter 1(« malaises du talent et ceux du lOrps, et enlin le» jours où l'on batifole aveo unefcmini; adorée.

Le maréchal prince de Wissembour;; l'ut oblige de .se fàclicr poijr obleiiir le modèle, et de dire qu'il reviendiait sur sa décision. Ce fui après mille reproches et force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le p'.âlre. Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblenicni fatigué, se plaignant de ce lahriir de maçon, de sa faiblesse phjsiqiic.

Durant celte première année, le ménage jouissai: d'une cer taine aisance.

La comtesse Sleiubock, folle de son mari, dans les joies de l'amour satisfait, maudissait le ministre delà guerre: elle alla le voir, el lui dit que les grandes oeuvres ne se fabriquaient pas comme des canons, et que l'Élal devait être, comme Louis \IV, François 1" el L(on .\,aux ordres du génie. La pauvre Ilorlense, croyant tenir un Phidias daics ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté malt rnelle d'une femme qui pousse l'amour jusqu'à 1 idohUrie.

— Ke le presse pas, dit-elle à son mari, tnut noire avenir est dans cette statue, prends ton temps, fais un chef-d'œuviv.

Elle venait à ratelit-r. Stuinbock, ainonreux, perdait avec sa femme cinq heures sur sept , k lui décrire sa statue au lieu de lafaiie. 11 mil ainsi dix-huit mois a icrmiiitr celte oeuvre, pour lui, capitale.

Quand le piâlre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense, après avoir assisté aux énormes etTotls de son

mari, dont la sanlé souffrit de ces lassitudes qui brisent le • corps, les br.is el la main des sculpteurs, H rieuse trouva l'a'uvre admiiuhle.Son père, ignorani en sculpture, la baronne non moins ignorante, crièrent ay chcl'-dœuvie; le ministre de la guerre vint alors amené par eux, el, séduit par eux, il fui coulent de ce plâtre isolé, mis dans son jour, et bien présenté devanl une toile verle.

Hélas ! k l'exposition de I8H, le blâme unanime dégénéra dans la bouche des gens irrités d'une idole si promptemenl élevée sur son piédestal, en huées el en moqueries. Slidmaiin voulut éclairer son ami \\ enceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux turent pour Hortense les cris de l'Eiivii".

Stidmann, ce digne garçon, obtint des articles où les critiques furent conibaliues, où l'on lit observer que les sculpteurs modiliaient tellemeiii leurs œuvres entre le plâtre el le marbre, qu'on exposait le marbre.

" Entre le projet en plâtre el la statue exécutée en marbre. en |)Ouvait, disait Claude Vignon, défigurer un chef-d'œuvre ou faire une grande chose d'une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre. "

En deux ans et demi, Sleiubock lit une slalue el un enfanl.

L'enfant était sublime de beauté, la slalue fut déleslahle.

La penciulc du piince et la slalue p:;yèrciit les dtltos du jeune ménage. Sleiubock avait alors coniracté l'habitiide d'aller dans le monde, au spectacle, aux Italiens ; il parlait adiiiirablenicnt sur l'art, il se maintenait, aux yeux des gens (lu monde, grand artiste par la parole, par ses exi)licalion.s critiques.

Il y a des gens de génie ;"i Paris qui passent leur vie « se yarler, et (|ui se coi^tenient d'une esiièce de gloire de salon. Steinbock, en imilanl ces charnians eunuques, contraclail une aversifin croissante de jour en jour pour le travail. 11 api-rcevait t(nites les dit'lii ulléi de l'œuvre en voulant la commencer, et le découragement qui s'en suivait, faisait mollir chez lui la volonté. L'Inspiration, cette folie de la généralion iiUellectuelle, s'enfuyait à lire d'ailes, à l'aspect de cet amanl malade.

La sculpture est comme l'art dramatique, à la fois le plus dillicileet le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l'œ'uvre est acccomplie; mais y imprimer une àme, faire «n type en représentant un homme ou une femme, c'est le péché de l'rnmctliée. Oti compte ce succès dans les annales de la s( uliilure, comme on compte les poètes dans riiumanité. Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias, Piaxitèl(^ Polyclète, Pugel, Canova, Albert Durer sont lesfrèies de Millon, de Virgile, de Danle, de Shakspeare, du Tasse, d'IIonièrc el de Molière. Celle œuvre est si giand.ose, (jii'une slalue suflilà l'aumorlalite d'un honiinc, comme celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Liscaut sufiirenlii immortaliser beaumarchais, Kichardson et l'abbé Prévost.

Les gens superflciels et les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein ; on a dit (] i-: la sculpture existait par le nu seulement, (|u'elle éiait morte avec la (Irèce el (juc le vêlement moderne la rendait impossible.

D'abord, les anciens ont fait de sublimes statues eiilièrcment voilées, comme la i'olymnie, la Julie, e:c., et nous n'a vous lias trouvé la dixième iiartie de leurs œuvres. Puis, que les vrais an'ans de l'ai t ailU ni v:iir à Florence le l'enneur <Je Michel-Ange, el dans la calliédrale de Mayence la \ ierge d'Albert Durci, (lui a fait, en ebène, une femme vivante sous ses triples robes, et la ( hevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femni#de chambre ait peignée ; que les ignorans y courent, et tons recuiinaitront (|ne le génie peut imprégner l'habil, l'armure, l.i robe, d'une pensée et y meurt! un corps, tout aussi bien q le l'homme imprime son caractèie cl les habitudes de sa vie à son envelop|ie.

I a sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s'est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture : RapliHcl I La solution de ce terrible problème ne se 'rouve que dans un travail constant, soutenu, car les diflicuités ma:érielles doivent être lelleiueni vaincues, la main doit être si châtiée, si prèle et obéissanic, que le 5culj)lcur puisse lutter

LES PARENS PAUVRES

àmeà âme avec celte insaisissable lulure morale qu'il faut tran'-flijurer en 'a matérialisant.

Si Paganini, qui taisait raconter soii àme par les cordes de 8on violon, avait passé trois jours sans éindier, il aurait perdu, selon son expression, le reyisfre de son inslniniint ; il désignait ainsi le mariage existant entrn le bois, Tareliet, les cordes et lui, cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire.

Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie; car l'art, c'est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes n'altcndeni-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'lmi, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des dlfiicuités qui le; maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.

Wenceslas SteinboLk était sur la route aride parcourue par ces grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth l'avait eiichainé dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d'Horlense, avait rendu le poète à !a paresse, état normal de tous ces artistes,,car leur paresse, à eux, «st occupée. C'est le plaisir des pachas au sérail ; ils caressent des idées, ils s'enivre'nt aux sources de l'intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock, dévorés par la rêverie, ont été justement nommés des Rêveurs Ces mangeurs d'opium tombent tous dans la misère ; tandis que, maintenus par l'inflexibilité des circonstances, ils eussent été de grands hommes. Ces demi artistes sont d'ailleurs cliarraans, les hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde.

Voici pourquoi:

Les grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toute chose, leur dévortnient au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais ; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l'Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise.

Ces hommes, qui rompt-nt peu de pairs et qui les rencontrent rarement, tombent flans l'exclusivité de la solitude ; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le sait, de sots, d'envieux, d'ignorans et de gens superliciels.

Comprenez-vous maintenant le rôle d'une femme auprès de ces gr.indioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce' qu'avait lité Lisheth ijcndant cinq ans, et cflVir l'ariiour, l'amour hiimble, discret, totjjours |)rêl, toujours souriant.

Horteiise, éclairée par ses souffrances de mère, pressée par d'atfreuses nécessités, s'apercevait trop taid des fautes qu'> son excessif amour lui avait fait involontairement commettre; mais. Cl! digne tille de sa mère, son cœur se biisait à l'idée de tourmen:er Wenceslas; elle aimait trop p'jur se faire le bourreau de son rher poète, et elle voyait arriver le moment Où la misère allait l'atteindre, elle, son fils et S' n mari.

— Ah çà ! voNons, ma petite, dit Bette en voyant rouler des larmes dans les beaux yeux de sa petite cousine, il ne faut pas désespérer. Lu verre plein de tes larmes ne paierait pas une assiettée de soupe ! Que vous faut-il 'l

— Mais cinq à six mille francs..

— Je n'ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. El que fait en ce moment Wenceslas ?

— On lui propose d'entreprendre pour six mille francs, de compagnie avec StiJraann, un dessert pour le duc d'Hérouviile. lionsieur Chanor se chargerait alors de p.iyer quatre mille francs d,is à messieurs Léon de Lora et Bridau, une dette d'honneur.

— Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs du monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n'avez pas payé cela !

— Mais, dit Hortensi", depuis trois ans, nous dépensons douze mille francs par an, et j'ai cer.t loufs de revenu. Le monument du maréchal, tous frais payés, n'a pas donné plus de seize mille francs. En vérité, si Wenceslas uc travaille pas.

je ne sais ce que nous allons devenir. Ah I si je pouvais ap. pfcndie à faire des statues, coinnie je remuerais la glaise! dit elle on tendant ses beaux bras.

On voyait que la femme ten;;it les promesses de la jeune lille. L'œil d'Hortense étincclait ; il coulait dans ses veines un sang chargé de fer, impétueux ; cils déploiait d'eruployer son énergie a tenir son entant.

— Ah! ma chère petite bichette, une fille .sage ne doit épouser un artiste qu'au moment où il a sa fortune faite et non quand elle est à faire.

En ce moment on entendit le bruit des pas et des voix de Siidmann et de Wenceslas qui reconduisaient Chanor; puis bientôt Wenceslas vint avec Stidmann.

Siidmann, artiste lancé dans le monde des journalistes et des illustres actrices, des lorettes célèbres, était un jeune homme élégant que Valérie^ voulait avoir chez el'e, et que Claude Vignon lui avait déjà présenté.

Siidmann venait de voir finir ses relations avec la fameuse maiame Scliont?., mariée depuis quebiues mois et partie en province. Valérie et Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude Vignon, jugèrent nécessaire d'attirer rue Vanneau l'ami de V\enceslas. Comme Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que Lisbeth n'avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude Vignon, elle le voyait pour la première fois. En exaniinant ce célèbre artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense, qui lui firent en. revoir la possibilité de le donner comme consolalio!! ù la comtesse Steinbock, si AVenceslas la trahissait.

Stidmann pensait en effet que si Wenceslas n'était pas son camarade, Ilortense, cette jeune ci magnifique cor.itesse, ferait une adorable maîtresse ; mais ce désir, contenu pir l'honnêteté, l'éloignait de celte maison. Lisbeth remarqua cet embarras significatif (|ui gêne les hommes eu présence d'ure femme avec laquelle ils se sont interdit de coqueter.

— Il est très bien, ce jeune homme, dit-elle à l'oreille d'Hortense.

— Ah ! tu trouves ? répondit-elle, je ne l'ai jamais remarqué...

— Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l'oreille de son camarade, nous ne nous gênons point entre nous, eh! bien, nous avons à causer d'affaires avec cette vieille fille.

St.dmaiin salua les deux cousines et partit.

— C est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit Siidnianu; mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pauvoir vivre pendant tout ce tenips-lù.

— J'ai mes diamans, s'écria la jcuue comtebse Steinbock avec le sublime élan des femmes qui aiment.

Une Liruie vint aux yeux de Wenceslas.

— Oh ! je Vais travailler, répondit il en venant s'asseoir auprès de sa femme q l'il piit'sur ses genoux; je vais faire des brocantes, utie corbeille de mariage , des groupes en bronze ..

— Mais, mes chers enfaus, dit Lisbeth, car vous savez que vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot, surtout si vous m'aidez à épou er le maréchal; si nous réussissions promptemenl, je vous prendrais en pension cbez uiui, vous et Adeline. Ah ! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour le moment écoutez ma vieille expéiici:c.'. Ne rec urez pas au Muni dc-Piété, c'est la perte de l'emiirunteur. i'ai toujours vu les nécessiteux manquant, lors Ju renouvellement, de l'argent i écessaire au service de l'intérêt, et tout est perdu. Je puis vous faire prêter de l'argent à cinq pour cent seulement sur billet.

— Ah ! nous serions sauvts ! dit Hortense.

— Eh! bien, ma petite, que AVenceslas vienne chez la personne qui l'obligerait à ma prière. C'est madame Mariieffe; en la flattant, car elle est vaniteuse comme une parvenue, elle vous ticra d'embarras de la façon la plus obligeante. Viens dans cet;e maison-là, «;a chère Hortense.

Hortense re^'arda Wenceslas de l'air que doivent avoir les condamnés à mort en montant à l'écliafaud.

— Clajde Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas. C'est une maison très agréable.

Hortense baissa la léte. Ce qu'elle éprouvait, uii seul mot

DE BALZAC

peut le l'aire comprendre : ce n'éiail pas une douleur, mais une maladie.

— Mais, ma chère Ilortensr, apprends donc la vie ! s"érria Lisbeih en a)mprenant,l'élo(|ut'nce du mouvement d'Ilorlense. SinoD) lu seras comme la mère, déportée dans une chambre déserte ou lu pleureras comme Calypso le départ d'L Ivsse, à un âge où il n'y a plus de Télémaque!... ajouta-t-ellc en répétant une raillerie de madame MarnelTe. Il faut considérer les gens dans le monde comme des ustensiles dont on se sert , qu'on prend, qu'on laisse selon leur ulilil?. Strvcz-vous, mes chers eufans, de madame iMarneOe, et quittez-la plus lard. As-tu peur que Wcnceslas qui t'adore, se prenne de passion pour une femme de (|ualre ou cin(| ans plus âgée riue toi, fanée comme une bûllè de luzerne, et...

— J'aime mieux mettre mes diamans eu gage, dil Horlense. Oh! ne va jamais là, Wcnceslas!... c'est l'enfer !

~ Hortense a laison ! dit Wcnceslas en embrassant sa • femme.

Merci, mon ami, répondit la jeune femme, au comble

du bonheur. Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un ange : il ne .joue pas, nous allons partout ensemble, et s'il pouvait se mettre au travail, non, je serais tro]! heureuse. Poiin|uoi nous montrer chez la maîtresse de notre père, chez une femme qui le ruine et qui cause les chagrins dont se meurt noire liéroi(|ue maman?...

— Mon enfant , la ruine de Ion pèie ne vient pas de l;"! ; c'est sa cantatrice qui l'a ruiné, puis ton mariage! répondit la cousine Bette. Mon Dieu! madame Mamelle lui est ))icn utile, va !... mais je ne dois rien dire...

— Tu défends tout le monde, chère Bette...

Horiense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbelh resta seule avec VVenceslas.

— \ OHS avez un ange pour femme, Wenceslas ! dit la cousine Belle; aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.

— Oui, je l'aime tant, que je lui cache noire situation, répondit %Yenccslas; mais à vous, Litbelh, je puis vous en parler... I-;h! bien, en niellant les diamans de ma femme au Mont-de-Piété, nous ne serions pas plus avancés.

— Eh ! bien, empruntez à madame Mariieffe .. dit Lisbelh. Dééidez Iloriense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma loi, allez-y sans qu'elle s'en doute !

— C'est à (juûi je pensais, réponclit \\enceslas, au moment où je refusais d'y aller ^ur ne pas affliger Hortense.

— Ecoutez , Wenceslas , je vous aime -trop tous les deux pour ne pas vous prévenir du danger. Si vous venez lii, tenez votre cœur à deux mains, car celle femme ist undémon ; tous ceux qui la voient l'adorent ; elle est si vicieuse, si affriolante!., elle fascine comme un chef-d'œuvre. Kmprunlezlul son argent, et ne laissez pas votre âme en gage I Je ne me consolerais pas si ma cousine devait èlre trahie. La voici ! s'é( ria Lisbelh ; ne disons plus rien, j'arrai. gérai votre affaire.

—Embrasse Lisbelh, mon ange, dit Wenceslas à sa^emme, elle nous tirera d'embarras en nous prêtant ses économies. Et il lit un signe A Lisb' ih, que Lisbelh comprit.

— J'espère alors que tu travailleras, mon chérubin '? dit Hortense.

— Ah! répondit l'artiste, dès demain.

— C'est ce demain qui nous ruine, dil Hortense en lui souriant.

— Ah ! ma chère enfant, dis loi-mémc si chaque jour il ne s'est pas rencontré des empêchemens, des obstacles, des affaires?

— Oui, lu as raison, mon amour.

— J'ai lA, reprit Slcinbock en se frappant le front, des idées !... oh ! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un serv ce de table dans le genre allemand du seizième sièvcle, le genre rêveur! Je lorti.leraides feuilles pleines d'insectes; j'y coucherai des eufans, j'y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères, les corps de nos rêves!... je les tiens ! Ce sera fùuii;é, léger cl touffu tout à la fois. Ghanor est sorti tout émerveillé... J'avais besoin d'êlre eiuouragé, car le dernier article fait sur le monument de Monteurnet m'avait bien découragé.

Pendant un moment de la journée où Lisbeth et Wenceslas furent seuls, l'artiste convint avec la vieille lille de venir le lendemain voir madame Warneffe, car, ou sa femme le lui aurait permis, ou il irait secrèlemenl.

^alérie, instruite le soir même de 1 1; (riomplie, exigea du baron Hulol qu'il allât inviter à diner Stidmann, Claude Vignon et Steinbock; car elle commençait à le tyranniser comme ces sorles de femmes savent tyranniser les vieillards qui Irolient par la ville et vont supplier quiconque est nécessaire aux inlérêls, aux vanités de ces dures maîtresses.

Le lendenidin, Valérie se mil sous les armes en faisant une de ces toileties que les Parisiennes invcnlent (juand elles veulent jouir de tous leurs avantages. Elle s'étudia dans celle œuvre, comme un homme qui va se battre repasse ses feintes cl ses rompus. Pas un i)li, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse, sa finesse. Enfin ses mouches altiraient insensiblement le regard.

On croit les mouches du dix-luiilièuie siècle perdues ou supprimées; on se trompe. Aujourd'hui les femmes, plus habiles que celles du temps passé, mendienl le coup de lorgnette par d'audacieux stratagèmes.

Telle découvre, la première, celle cocarde de rubans, au centre de laquelle on met un diamant, et elle accapare les regards pendant loule une soirw; lelle autre ressuscite la résille ou se plante un poignard dans les cheveux pour faire penser à sa jarretière ; celle-ci se met des poignels en velours noir; celle-là reparaît avec des barbes. Ces sublimes efforts, ces Austcrlitz de la Coquetterie ou de l'Amour devieiineul alors des modes pour les sphères inférieures, au moment 'où les créatrices en cherchent d'autres.

Pour cette soirée, oii Valérie vuulail réussir, elle se posa trois mouches. Elle s'était fait peigner avec une eau qui changea, pour (luelques jours, ses cheveux blonds en cheveux cendrés. Madame Steinbock étant d'un blond aiJent, elle voulnl ne lui ressembler en rien. Celte couleur nouvelle donna quel- (|ue chose de piquant et d'étrange à Valérie qui préoccupa ses lidèles à tel point, que Montés lui dil : — » Qu'avez-vous donc ce soir?... »

Puis elle se mit un collier de velours noir assez' large qui lit ressortir la blancheur de sa poitrine.

La troisième mouche pouvait se comiiarer à l'vx-asaaasmr de nos grand'mères. Valérie se planta le plus petit joli boulon de rose au milieu de son corsage, en haut du buse, dans le creux le plus mignoii. C'était à faire baisser les regard.s de tous les hommes au-dessous de treule ans.

— Je suis il (:roi|uer ! se dit-elle en repassant ses alliindes dans la glace, absolument comme une danseuse fait ses ;>//«.

Lisbelh était allée à la Halle, et le diner devait être un d" ces diners superlins que Malhurine cuisinait pour son évèqun «piand il Irailail le prélat du diotèse voisin.

S'.idmauii, Claude Vignon et le comte Steinbock arrivèrent presque ;1 la fois, vers six heures.

Une femme vulgaire ou naturelle, si vous voulez, serait accourue au nom de l'être si arJemnienl désiré ; mais Valérie, «lui, depuis cinq heures, attendait dans sa chambre, laissa ses trois convives ensemble, certaine d'être^ l'objet de leur conversation ou de leurS pensées secrètes.

Elle-même, en dirigeant l'arrangement de son salon, elle avait mis en évidence ces délicieuses babioles que produit Paris, et que nulle autre ville ne pourra produire, qui réyèleiit la femme et l'annoncent pour ainsi dire : des souvenirs reliés en émail et brodés de perles, des coupes pleines de bagues charmantes, des chefs-d'nnivre de Sèvres ou de Saxe montés avec un goût exquis par le roi du bronze, Victor Paillard, enfin des statuettes et des albums, tous cf!s colitichels (pii valent des sommes folles, et que commande aux fabri('ans la passion dans son premier délire ou pour son dernier raccommodement.

Valérie se trouvait d'ailleurs sous le coup de l'ivresse que cause le succès, elle avait promis à Crevel d'être sa femme, si MarneOfe mourait.

Or, l'amoureux Crevel avait fait opérer au nom de Valérie Fortin le Iransfertde dix mille francs de rentes, somme de ses gains dans les affaires de chemins de fer depui's trois ans.

LES PARENS PA.UVRES

tout ir que lui avait rapporté ce capital de cent mille écus offert ;i la liarduiie llulol. Ainsi \ alérie possédait trentedeux mille Irams de rentes.

Crevcl venait de lAilier une promesse bien autrement importanleque le don de ses profits. Dans le paroxisme de passion (n'i sa oluchesse l'avait plungé de deux lieures ù qua- Ire (il donnait ce surnom à madame de Marnetl'o pour compUHer ses illusions), car Nalérie s'iHail suri>assfe rue du l\uipliin, il crut devoir encourager la fidclilé promise en ol- IVant la perspective d'un joli petit liôlel ([u'ini imprudent entrepreneur s'clait l)àti rue Itarbelle et qu'on allait vendre. Xalérie se voyait dans celte charmante maison enire cour et jardin, av;c voiture I

— Quelle est la vie honnête (|ui peu! donner tout cela en si peu de temps et si l'acilement? avait-elle dit à l.isheth eu achevant sa toilette. Lisbeih diuail ce jour-l:"i chez Nalérie, util! d'en pouvoir dire à Steinbeck ce ([ue personne ne peut dire soi-même de soi.

Madame Mamelle, la ligure radieuse de bonheur, lit son entrée dans le salon avec une grâce modeste, suivie de Kelte, qui, mise tout eu noir et jaune, lui servait de repoussoir, en terme d'atelier.

— r.onjour, Claude, dit-elle en leiidaul la main :"i l'ancien critique si célèbre.

Claude ^ ignou était devenu , r:onime tant d'autres, un homme politique, nouveau mol pris pour désigiu-r un ambitieux ;"» la première étape de son chemin. Lliamme pulUiijiie de 18S0 est iahhé du dix-huitième siècle.

— Ma chère, voilà mon petit cousin le comte SIeinbock, dit Lisbeth en présentant Wenccslas, que Valérie paraissait ne pas apercevoir.

— J'ai bien reconnu monsieur le comte, répondit Valérie en faisant un gracieux salut de tête ;"i l'artiste. Je vous voyais souvent rue du Doyenné ; j'ai eu le plaisir d'assister à votre mariage. Ma chère, dit-elle à Lisbeth, il est difficile d'oublier ton ex-enfant, ne reftt-on vu qu'une fois. — Monsieur Stidmann est bien bon, reprit-elle en saluant le sculpteur, d'avoir accepté mon invitation à si court délai; mais nécessité n'a pas de loi! Je vous savais l'ami de ces deux messieurs. Rien n'est plus froid, plus maussade, ([u'un diuer où les convives sont inconnus les uns aux autres, et je vous ai raccolé ptnir leur compte-, mais vous viendrez une autre fois pour le mien, n'est-ce pas?... dites: oui !...

Et elle se promena pendant quelques instan.s avec Slidmann, en paraissant uniquement occupée de lui.

On aRnonça successivement Cicvel, le baron Hulot, et un député nommé Beauvisage.

Ce personnage, unCrevel de province, un de ces gens mis au monde pour faire foule, votait sous la bannière de Giraud, Conseillerd'Ktat, h de Victorin Hulot. Ces deux hommes politii|ues voulaient faire un noyau de progressistes dans la grande phalange des Conservateurs. Giraud venait quelquefois le soir chez madame Marneffe, qui se nattait d'avoir aussi Yictorin Hulot; mais l'avecal puritain avait jusqu'alors trouvé des prétextes pour résister à son père et à son beaupère. Se montrer chez la femme qui faisait couler les larmes (le sa mère, lui paraissait un crime. Mc^orin Hulot était aux puritains de la politique ce qu'une femme pieuse est aux. dévotes.

Heauvisage, ancien bonnetier d'Ari is, voulait premWe le fftme de Penh. CtH homme, une des boi'Ues de la Chambre, se formait chez la délicieuse, la ravis.sanle madame Mamelle, oh, séduit par Crevel, il l'avait accepté de N alérii^ pour modèle et pour mailre; il le consultait es tout, il lui demandait l'airesse de son tailleur, il l'imitait, il essayait de se mettre en position comme lui; enfin Cre> cl était sou grand homme. Valérie, entourée de ces personnages et des trois artistes, bien accompagnée pa.- Lisbeth, apparut d'autant plus ù Weneslas comm^ une femme supérieure, (jue Claude ^ ignon lui lit l'éloge de madame iMarneil'e en homme épris.

— C'est madame de Maintenoa dans la jupe de Mnon ! dit l'ancien critique. Lui plaire, c'est l'aflaire d'une soirée où l'on a de l'e.spril ; mais, être ainié d'elle, c'est un triomphe qui peut snlliie 'd lorgm'il d'un homme, et en remplir la vie.

Valérie, en apparence froide et insouciante pour son an- (tien voisin, en altaciua la vanité, sans le savoir d'ailleurs, car elle ignorait le caractère polonai's.

Il y a chez le Slave un côté enfant, comme chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont plutôt fait irrupliun chez les nations civilisées qu'ils ne se sont réellement civilisés. Cette race s'est ré|)andue comme une inondation, et a couvert une immense surface du globe. Elle y habite des déserts où les espaces sont si vastes, ([u'elle s'y trouve à l'aise ; on ne s'y coudoie pas, comme en Europe, et la civilisation est impossible sans le frottement continuel des es|)rils et des intérêts. L'LkraiiU", la 1\ussie, le peuple slave enfin, c'est un trait d'union entre l'Europe et l'Asie, entre la civilisation et la barbarie.

Aussi le Polonais a-t-il dans le caractère les enfantillages et l'inconstance des nations imberbes. Il pessède le courage, l'esprit et la force ; mais, frappé d'inconsistance, ce courage el cette force, cet esprit, n'ont ni méthode ni esprit, car le Polonais offre une mobilité semblable à celle du vent ([ui règne sur cette immense plaine coupée de marécages; s'jl a l'impétuosité des Chasse-Neiges, qui tordent et emportent des maisons, comme ces terribles avalanches aériennes, il va se perdre dans le premier étang venu, dissous en eau.

L'homme preiul toujours (|uelque chose des milieux où il vit. Sans cesse en lutle avec les Turcs, les Polonais en ont reçu le goût des magnificences orientales ; ils sacrifient souvent le nécessaire i)Our briller, ils se parent comme des femmes, et cependant le climat leur a donné la dure constitution des Arabes.

Aussi, le Polonais, sublime dans la douleur, a-t-il fatigué les bras de ses oppresseurs à force de se faire assommer, en recommençant ainsi, au, dix-neuvième siècle, le spectacle qu'ont otl'ert les premiers chrétiens. Introduisez dix pour cent (le sournoiserie anglaise dans le caractère polonais, si franc, si ouvert... le généreux aigle blanc régnerait aujourd'hui partout où se glisse l'aigle ù deux têtes. Ce peu de machiavélisme eût empêché la Pologne de sauver l'Autriche (pii l'a partagée, d'emprunter à la Prusse, son usurière, qui l'a minée, et de se diviser au moment du premier partage. Au baptême de la Pologne, une fée Carabosse oubliée par les génies qui dotaient cette séduisante nation des plus brillantes qualités, est sans doute venue dire: » Garde tous«les dons que mes sœurs t'ont dispensés; mais tu ne sauras jamais ce que tu voudras! « Si dans son duel héroïque avec la Russie, la Pologne avait triomphé, les Polonais se battraient entre eux aujourd'hui ci)mme autrefois dans leurs diètes pour s'empêcher les uns aux autres d'être roi. Le jouroU cette nation, uniquement composée de courages sanguins, aura le bon sens de chercher un Louis XI dans ses entrailles, d'en accepter, la tyrannie et la dynastie, elle sera sauvée.

Ce que la Pologne fut en politique, la plupart des Polonais le sont dans leur vie privée, surtout lorsque les désastres arrivent. Ainsi, Wenceslas Steinbock qui, depuis troi^ans adorait sa femme, et (|ni se savait un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à peine remarqué par madame Marnefie, qu'il se tit un 1 oint d'honneur en lui-même d'en obtenir quelque attention.

Fm comparant Valérie à sa femme, il donna l'avantage à la première.

Hprtense était une belle (-hair, cosime le disait Valérie à Lisbeth; mais il y avait en madame ]\!arne£fe l'esprit dans la forme et le piquant du Vice. Le dévoilment d'Hortense est un sentiment qui, pour nu mari, lui semble dû; la conscience de l'immense valeurd'un amourabsolu se perd bientôt, comnu' le débiteur se figui'e, au bout de quelque temps, que le prêt est à lui. Cette loyauté sublime devient eu quelque sorte le liain (juoiidien de l'àme, et l'infidélité séduit comme uru» friandise.

La femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, ir- 1 ile la curiosité, comme les épiées relèvent la bonne clière. Le mépris, si bien joué par Valérie, était d'ailleurs une nouveauté pour W ciU'eslas, après trois ans de plaisirs faciles. Hortcnse tut la femme et \ alérie tut la maîtresse, fieaucoup d'iiommes veulent avoir ces deux éditions du mênu' ouvrage, quoique ce

DE BALZA.C

soil une immense pri>uve d'infériorilé chez un hon-me que de ne ^•as «avoir fairr lie sa femme sa maîtresse. Ta variété dans re gi-nre est un signe il'impiiissa!ice. La consîjiiné sera toujours le péni»; de l'àmonr, l'indi. e d'une forfC immense, celle qui coiisiiiue le poète ! On doit avoir toutes 'es femtres dans la sienne, comme les poètes crottés du dix septième siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés !

— Eh bin ! dit Lisbeth b son petit cousin, au moment ofi el!e le vit fasciné, comment trouvez vous Valérie?

— Trop charmante ! répondit Weticeslas.

— Vous n'avez pas voulu m'écouter, repartit la cousine Bette. Ah! mon petit Weueeslas, si nous tlions restés ensembre, vous auriez été l'amant de celle sirène-là, vous l'auriez épousée dès qu'elle serait devenue veuve, ei vous auriez eu les quarante mille livres de rentes qu'elle a !

— Vraiment!...

— îMais oui, répondit Lisbeth. Allons, prenez garde i vous, je vous ai bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie! donnez moi-Ie bras, l'on a servi.

Aucun discours n'était plus démoralisant que celui-là, car, ■ montrez un précipice à un Polonais, il s'y jette aussitôt. Ce peuple a surtout le génie de la cavalerie, il croit pouvoir enloneer tous les obstacles et en sortir victorieux.

Ce coup d'éperon par lequel Lisbeth labourait la vanité de son cousin fut appuyé par le spectacle de la salle fi manger. 6ù brillait une niagnjllque argenterie, où Steinbock aperçut toutes les délicatesses et les rei'herches du luxe parisien.

— J'aurais mieux fait, se dit-il en lui même, d'épouser Ceiimène.

Pendant ce dîner, Ilu'ot, content de voir là son gendre, et puis satisfait encore de la certitude d'un raccommodement avec Valérie, qu'il se flattait de rendre fidèle par la promesse de la succession Coquet, fut charmant.

Slidmann répondit à l'amabilité du baron par les gerbes de la plaisanterie parisienne, et par sa verve d'artiste.

Steinbock ne vouhu jias se laisser éclipser par son camarade, il déploya son esprit, il eut des saillies, il lit de l'effet, il fut C- nient de lui ; madame Marneffe lui sourit à plusieurs rri)iisescn lui montrant qu'elîe le comprenait bien.

La bonne chère, les vins capiteux .';cbevércnt de plonger Wenceslas dans ce qu'il faut appeler le bourbier du plaisir. Animé par une po nie de vin, il s'étendit, sprès le diner, sur un divan, en proie à un bonheur à la fois physique et spirituel, q- e Mme Marneffe mit au comble en venant se poser près de lui, légère, parf mée, belle à damner les anges.

Elle s'inclina vers Wenceslas , ellc effleura pre^que son oreille pour lui parler tout bas

— Ce n'est pas re soir que nous pouvons causer d'affaires, .Vre.oins que vous ne vouliez reslei" le dernier. Entre vous, Lisbeth et moi, nous acranirerions les ciioses à voire convenance...

— Ah ! vous êtes un -ange, madame! dit Wenceslas en lui . réjjoudant de la même manière. J'ai fait une fameuse sottise de ne point écouter Lisîielb...

" — Que vous disait-elle?...

— Elle préiciidait, rue du Doyenné, que vous m'aimiez!... Madame Marneffe regarda Wenceslas, eut l'air d'être confuse et se leva Ifrusquement.

Une femme, j -une et j Jie, n'a jamais impunément éveillé cl'.ez un homme l'idée d'un succès immédiat. Ce mouvement de femme vertueuse, réprimait une passion gaidéeau fond du c^ur, était plus éloquent mille fois que la d.'claration la plus lassionnée.

Au-^si le désir fiU-il si vivement irrité (liez Wenceslas, qu'il redoubla d'allcntions pourValérie. Femme en vue. f.'niice souhaitée I De \'\ viejit la terrible puissance d-'s actrice-. Madame MarneD'e, se sachant étudiée, se comporta comn.e une actrice applaudie. El e fut charmante et obtint un triomphe comtdet.

— Les folies de mon beau père ne m'étonn'nl plus, dit Wenceslas ii Lisbeth.

— Si vous parlez ainsi, Wenceslas, r'îpondit la couàine, je me repeniirai toute ma vie de vbcs avoir fait prêter ces dix mille frani's. Seriez-vous'donc comme eux tous, dîl-c'le en montrant les convives, amoureux fou de celle créature? Son-

gez donc que vous seriez le rival de votre bea s-fère. Enfln

^ pensez à tout le chagrin que vous causeriez fi Horlcnse.

' — C'est vrai, dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais un monstre!

1 — 11 V en a bien assez d'un dans la famille, répliqua Lis-

! beth.

— Les artistes ne devraient jamais se marier! s'écria Seinbock.

— Ah ! c'est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vas enfans, à vous, ce sont vos groupes, vos slatues, vos chefsd'œuvre.

— Que dites-vous donc là? vint demander Valérie en se joignant à Lisbeth. Sers le thé, cousine.

Steinbock, par une forfanterie [lolonalse , voulut paraître familier avec cette fée du salon. Après avoir insqlté Stidmann, C aude Mgnon, Crevcl, par un regard, il prit Valérie par la main et la força de s'asseoir à coié de lui sur le divan. ■ — Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock ! dit-elle en résistant peu.

El elle se mil à rire en tombant près de lui, non sans lui montrer le petit bouton de rose qui parait son corsage.

— Hélas ! £i j'étais grand seigneur, je ne viendrais pas ici, dit il, en emprunteur.

— Pauvre enfant ! je me souviens de vos nuits de travail à la rue du Doyenné. Vous avez été un peu bvla. Vous vous fies marié, comme un aSamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point Paris ! Voyez oli vous en êtes ? Mais vous avez fait la sourde oreille au dévoùment de la Bette comme à l'amour de la Parisienne, qui savait son Paris par cœur.

— A'e me dites plus rien, s'écria Steinbock, je suis bâté.

— Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenceslas ; mdis à une condition, dit-elle en jouaiil avec ses admirables rouleaux de cheveux.

— Laquelle?...

— Eh bien ! je ne veux pas d'intérêts...

— Madame!...

— Oli ! ne vous fâchez pas ; vous me les remplacerez par un groupe eu bronze. Vous avez commencé l'histoire de Samson, achcvcz-la... Faites Dalila coupml les chevaux à l'Hercule juif !... Mais vous qui serez, si vous voulez m'écouter, un grand artiste, j'espère que vous compreiidrez le sujet. Il s'agit d'exprimer la puissance de la femme. Samson n'est rien, là. C'est le cad.r.rc de la f.rce. D-lila, c'^st la passion qui ruine tout. Comme cette rcplique. ..F.sl ce comme cela que vous dites'... .njoula-t-elle linement en voyant Claude Vignon ctStidmann qui s'approchèrent d'eux en voyant qa'il s'agissait de Si uljilure ; comme cette réplique d'Herc ule aux pieds d'Omphale est bien plus belle que le niyihe grec ! Est-ce la Grèce qui a copié la Judée? est-ce la Judée qui a pris à la Grèce ce

synbijle'^

— Ah'! vous soulevez là, 'madame, une grave question! celle des époques auxquelles auraient été composés les ditférens livres delà Bible. Le gran^ et iinn;orlel Spiuosa, si niaisement rangé parmi les atiiées, et (jui a mathématiquement prouvé Dieu, prél<'ndail que la Genèse et la partie politique, pour ainsi dire, de la Bible est du temps de Moïse, et il démontrait les inttrpellalions par des preuves philologiques. Aussi a-til reçu trois coups de couteau à l'entrée de la synagogue.

— Je ne me savais pas si savante, dit ^ alérie ennuyée d« ! voir son léle-1-téte interrompu.

! • —Les femmes savent tout par irstincf, répliqua Claude

I Vignon. .

i — Eh bien ! me promettez- vous ' dit-elle à Steinboi k en lui

j prenant la main avec une précaution de jeune Cu'e amoureuse.

i ' —Vous êtei assez heureux, mon clier, s'écria Slidmann,

' pour que madame vous demande que'quc chose?. .

! —Qu'est-ce? cil Clande Vignon.

! — Un petit groupe en broi^ze, réponiiit Sîeinbock ; Dalila

I coupant les cheveux a Samson.

j — C'est difficile, fit observer Claude Vignon, à cause du

' lit. .

-C'est au contraire excessivement facile, répliqua Yalé^ ' rie en souriant.

LES PARENS PAUVRES

— Àh ! failes-nous de la scu'pUire!... dit Slidniann.

— Madame est la rhosp à sculpter! répliqua Claude Vignon en jetant un regard lin à Valérie.

— Eh bien ! reprit-elle , voi'ù comnieiit je compronds la chose... Samson s'esl réveillé sans cheveux, i-omme Itiauroiip de dandys à faux toupets. Le héros est là sur li' boni du lit, vous n'avez donc qu'à eu figurer la base, cachée par des linges, par des draperies. Il est là comme M.ariiis sur les ruines de Carthage,les bras croisés, la tète rasée, Napoléon à Sainte- Hélène, quoi ! Dalila est à genoux, à peu prés comme la Madeleine de Canova. Quand une lille a ruiné son humnie, elle l'adore. Selon moi, la Juive a eu peur de Samson, terrible, puissant, mais el e a drt aimer Samson devenu petit garçon. Done, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre à son amaut ses cheveux, elle n'ose pas le regarder, et elle le regarde en souriant, car elle aperçait son pardon dans la faiblesse de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche Jndilh, seraient la femme expliquée. La vertu coupe la tête, le vice ne vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs !

Et elle laissa les deux artistes confondus, qui firent, avec la criti(|ue, un concert de louanges en son honneur.

— On n'est pas plus délicieuse! s'écria Stidmann.

— Oh ! c'est, dit Claude Vignon, la femme la plus intelligenie et la plus désirable que j'aie vue. Réunir l'esprit et la beauté, c'est si rare !

^- Si vous, qui avez eu l'honneur de coniiaitre intimement Camille Maupiu, vous lancez de pareils arrêts, répondit Stidmann, que devons-nous penser?

— Si vous voulez faire de Dalila, mon cher comte, uu portrait de Aalérie, dit Creyel qui venait de quitter le jeu pour un moaeut et qui avait tout entendu, je vous paie un exemplaire de ce groupe, mille écus. Oh ! oui, sapristi ! mille écus. Je me fends!

—Je me fends .' qu'est-ce que cela veut dire? demanda Beauvisage à Claude Vignon.

— Il faudrait que madame daignât poser... dit Steinbeck en montrant Valérie à Crevel. Demandez-lui.

En ce momentjValérieapporlaitelle-mêmeà SIeinbock une tasse de thé. C'était plus (ju'une disîinc tion, c'était une faveur. Il y a, dans la manière dont une femme s'acquitte de cette fonction, tout uu langags mais les femmes le savent bien; aussi est-ce une étude curieuse à faire que celle de leurs mouvpme;is, de leurs gestes, de leurs regards, de leur ton, de leur acicnt, quand elles accomplissent cet acw de politesse en apparence si simple.

Drpuisia demande: Prenez-vous du thé?— Aoulez-vous du thé? — Une tasse de thé? — froidement formulée, et l'ordre d^en ai)porîtr donné à la nymphe qui tient l'urne, jusqu'à l'énorme poème de l'Odalisque \enanl de la table à thé, la tasse a la main, jusqu'au paclia du cœur et la lui présentant d'uu air souffifs, l'offrant d'une voix caressante, avec uu regard plein de promesses voluptueuses, un physiologiste peut observer tous lesseniimens féminins, depuis laversiofi, depuis l'indifféience, jusqu'à la déclaration de Phèdre à Hippolyte. Les f mmes peuvent là se faire, à volcnié, méprisantes jus- (ju'à l'insuR^^humbles jusqu'à l'esclavage de l'Orient.

Valérie lut plus qu'une femme, elle fut le serpent fait femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu'à Steinbock, une tasse de thé à la main.

— Je prendrai, dit l'artiste à l'oreille de Valérie en se levant et effleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses de thé que vous voudrez m'en offrir, pour me les voir présenter ainsi !...

— Que parlez-vous de poser? demanda-t-e!le sans paraître avoir revu en plein cœur cette explosion si rageusement attendue.

— Le père Crevel m'adiète un exemplaire de votre groupe mille écus.

— Mille éi;us, lui, un groupe? •

— Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.

— 11 n'y sera pas, j'espère, reprii-eUe, le groupe vaudrait alors plus que sa fortune, car Dalila doit éire nn peu dé^colletée...

LE SIÉCLK. — 11.

De même queCrevel se mettait en position, toutes les femmes ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésis'iblement admirer. On en voit qui, dans les salons passent leur vie à regarder la dHntel'e de leurs chemisettes et à remettre en place les épauleties de leurs robes, ou bien à faire jouer les brillans de leur prunelle en contemplant les corniches. . •

Madame IMarnefl'e, elle, ne triomphait pas en face comme toutes les autres Elle se retourna brusquement pour aller à la table à thé retrouver Lisbètli. Ce mouvement de danseuse agitant sa robe, par lequel elle avait conquis Hulot, fascina Steinbock.

— Ta vengeance est complète, dit ^alérie à l'oreille de de Lisheih, Hortense pleurera toutes ses larmes et maudiia le jour où e'ie t'a pris Wenceslas.

— Tani que je ne serai pas madame la maréchale, je n'aurai rien fait, répondit la Lorraine; mais ils commencent à le vouloir tous... Ce malin, je suis allée chez Victorin. J'ai oublié de te raconter cela. Les Hulot jeune ont racheté les lettres de change du baron à Vauvinet, ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze mille fiancs à cinq pour cent d'intérêt, remboursables en trois ans, avec hypothèque sur leur maison. Voilà le» Hulot jeune dans la gêne pour trois ans, il leur serait impossible de trouver maintenant de l'argent sur cette propriété. Victorin est d'une tristesse alïreuse, il a compris son père Enfin Crevel est capable de ne plus voir ses enfâus, tant il sera courroucé de ce dévoùmcnt.

— Le baron doit maintenant être sans ressources? dit Valérie à l'oreille de Lisbeth en souriant à Hulot.

— Je ne lui vois plus rien ; mais il rentre dans son traitement au mois de septembre.

— Et il a sa police d'assurance, il l'a renouvelée I Allons, il est temps qu'il fasse Marneffe Chef de bureau, je vais l'assassiner ce soir.

— Mon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas, retirez-vous, je vous en prie, \o\is êtes riiicule, vous regarde? Valérie de façon à la compromettre, et son mari est d'une jalousie effrénée. N'imitez pas votre beau-père, et retournez chez vous, je suis sûre qu'llorteiise vous attend...

— Madame Marneil'e ma dit de n ster le dernier, pour ai • langer notre petite affaire entre nous trois, répondit Wenceslas.

— ^îon, dit Lisbeth, je vais vous remettre les dix mille francs, car son mari a les yeux sur vous, il serait imprudent à vous de rester. Demain, à neuf heures, apportez la let tre de change ; à cette heuiv-là, ce Chinois de Marneffe est à son. bureau, Valérie est tranquille... Vous lui avez donc demandé de poseï' pour un groupe?... Entiez d'abord chez moi Ah! je savais bien, dit Lisbeth en surprenant le regan! jiar lequel Steinbock salua Valérie, que vous étiez un libertin en herbe. \alérie est bien belle, mais iàchsz de ne pas faire de chagrin à Hortense !

Rien n'iirite les gens mariés autant que de rencontrer, â tout propos, leur femme entre eux et un désir, filt-ii passager.

Wenceslas revint chez lui vers une heure du matin. Hortense l'attendait depuis environ neuf heures et demie.

De neuf heures et demie à dix heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disant (|ue jamais Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Chaiior et Florent, n'était rentré si tard.

Elle cousait auprès du berceau île son lils, car elle commençait à épargner la journée d'une ouvrière en faisant ellemême certains raccommodages.

De dix heures à dix heures et demie, elle eut une pensée de défiance, elle se demanda :

— Mais est-il allé diner, comme il me l'a dit, chez Chanor et Florent? Il a voulu, pour s'habiller, sa plus belle cravate, sa plus bfUe épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu'une femme qui veut paraître encore mieux qu'elle n'est. Je suis folle ! il m'aime. Le voici d'ailleurs.

Au lieu d'arrètev, la voiture que la jeune femme entendait, passa.

De onze heures à minuit, Hortense fut livrée à des terreurs inou'ies, causées par la solitude de son quartier.

— S'il est revenu à pipd, se dit-elle, il peut lui arriver quelque accident!... On se tue en rencontrant un bout do trottoir ou en ne s'alteiidant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits !... Si des voleurs l'avaieni arrèiél. . Voici la première l'ois (lu'il me laisse seule ici, pendant six heures ctdemic l'ourquoi nie tounnenler? il n'aime que moi.

Les liomnies devraient être lidèles aux femmes qui les aiment, ne l'ùt-ce (pi'à cause des miracles p rpéiuels produits par le vf'ritable amour dans le monde sublime appelé \e monde spiritud

Une femme aimante est, par rapport ù l'homme aimé, dans la situation d'une somnambule .1 qui le magnélisiur donnerait le triste pouvoir de ne plus être le miroir du monde, et d'avoir conscience, comme femme, de ce quelle apercevrait comme somnambule La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet état extatique où le presseniinient équivaut à la vision des Voyans Une femme se sait trahie, elle ne s'écoule pas, elle dôuie, tant elle aime! et elle dément le Cl i 'e sa puissance de pyihonisse.

Ce pai oxisme de l'amour devrait obienir un culte. Chez les esprits nobles, l'aduiiralion de ce divin phénomène sera toujours une barrière qui les séparera de l'iiilidéliré. Comincul ne pas adorer une belle, une •.pirituelle créature dont l'Ame arrive à de pareilles manifestations?...

A une heure du ma' in, Iloiteiise avait atteint à un tel degré d'angoisse, quelle se pncipila vers la porte en ie(0nnaissant Wenceslas à sa manière de sonner-, «Ile le prit dans ses bras, en l'y serrant niaternelienient.

— Enllii, te voilà!... dit-elle (n recouvrant rusa.;5e de la parole. Mon ami, désormais j'irai partout où lu iras, car je ne veux pas éprouver une seconde fois la torture d'une pareille atlente... ,Ie t'ai vu battant contre un trottoir, la tète fracassée! tué par des voleurs!... ^on, uneauirc fois, je sens que je deviendrais folle... Tu t'es donc bien amusé... sans moi, vilain?

— Que veux tu, mon petit l)on ange, il y avait là bixiou qui nous a fait de nouvelles charijes, Léon de i ora dont l'esprit n'a pas tari, Claude N i;;n'in, à qui je dois le seul article consolant qu'on ait écrit sur le monument du maréchal .Montcornet; il y avait ..

— 11 n'y avait pas de femmes?... demanda vivement llortcnse.

— La>es(ieclablc madame Florent ..

— Tu m'avas dit que c'était au Rocher de Gancalc, c'était, donc chez eux ?

— Oui, chez euxj je me suis trompé...

— Tu n'es pas venu en voilure ?

— Non !

— Et lu arrives .'i pied de la rue des Tournelles?

— Stidmann et Bixiou m'ont rcconduU par les boulevards jusqu'au Madeleine, tout en causant.

— Il fait donc bien sco sur les boulevards, sur la place de la Concorde et la rue de Bourgogne, lu n'es pas croilé, dit lloi tense en examinant les bottes vernies de sou mari.

U avait plu ; mais de la rue \ anneau ù la rue Saint Dominique, Wenceslas n'avait pu souiller ses boites.

— Tiens, voiU cinq mille (rancs-que (Jianor m'a génércuseiiunt prêtes, nii \\ eiiceslas pour couper court à ces inierrogaiions quasi judiciaiies.

Il avait fait deux pac|ui' s de ses dix billels de mille francs, un pour Iloricnseel un pour luiinèuie, car il avait pourcimi iriille francs de délies ignorées d'IIorlcnse. 11 devait ri son |iralicieii et à ses ouvriers.

— Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant sa femme. Je vais, dès demain, me mettre à l'ouvrage ! Oh! demain, je décampe a huit heures et demie, et je vais à l'airlier. Ainsi, je me couche tout de sui'.e i;our OU'e levé de bonne heure, lu me le peinieis, UiU niinrlle?

Le soupçon endcdans le cuurd'IIoi tense diparut; elle fut à mille liiucs de la vérité. Mad.m.tt Nkrnclfe! elle n'y pensait pas.E le I raigii:iii iJùiir son Wencoslah la sui iélé uea loreiies. Les noms de Bixiou, de Léon dt^ Lora, deux ariisles connus pour kur vieeirrénéç, l'avaient ii.quicléL'.

Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement rassurée.

— Le voilii maintenant à l'ouvrage, se disait-elle en procédant;! i'hab.llementde son enfant. Oh! je le vois, il est en train! Eh! bien si nous n'avons pas la gloiie de Michel- Ange, nous aurons celle de Benvenulo Cellini !

Bercée elle même par ^es propres espérances , Ilortense croyait à un heureux avenir; ei elle parlait à soji lils, âgé de de vingt mois, ce langage tout eu onomatopées qui failsourire les enfan.s, quand, vers onze heures, la cuisinière qui n'avait pas vu sortir Wenceslas, introduisit Stidmann.

— Pardon, madame, dit l'artiste. Comment, Wenceslas est déjà parii?

11 est à son atelier.

— Je venais m'en'cndrtJ avec lui pour nos travaux.

— Je vais l'envoyer chercher, dit Kortense en faisant siguc à Stidmann de .s'asseoir.

La jeune femme, rendant grâce en elle-même ati ciel de ce ha'sard, voulut garder Siidniaiui afin d'avoir des détails sur la siiirée de la veille. Slidmann s'inclina pour remercier la comiesse de celle faveur. Madame Sleinho^k sonna, la cuisinière vint, elle lui donna l'ordre d'aller chercher monsieur à l'atel.ier.

— Vous èlesvous bien amusé hier? dit Ilortense, car Wenceslas nesl revenu qu'après une hinire du matin...

— Amusé?... pas préciséme t, répondit l'ariiile qui la veille avait voulu faire madame Marnelfe. On ne s'amuse dan^ le monde <\w. lorsqu'on y a des i léiêts. Cette peiiti' madame Marneffe est excessivement spirituel e, mais elle est coqueue...

— El comment Wenceslas l'at-il trouvée'.'... demanda la pauvre Ilorienseen essavaiit derestercalme, il ne m'en arien dit.

— Je ne vous en dirai qu'une seule chose, répondit Stidmann, c'est iiuc je la crois bien dangereuse.

Hurleuse devint pâle comme une accouchée.

— Ainsi, c'est bien... chez madame î^larnell'e ..et non pas... chez Clianor ([ucvous avez diné... dit-elle, hier... avec Wenceslas, et il...

Slidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu'il en causait un. La eouitesse n'achev.i pas sa phrase, elle s'évtinouit complètement. L'arlistè sonna, la femraede chambre vint.

Quand 1 ouise ess lya d'emporter la comtesse Sleinbock dans sa chambre, une alia(iue nerveuse de la plus grande gravité se déclara par d horribles convulsions.

Siidnuinn, comme tous ceux dont une involontaire indiscrétion détruit l'é.hafaudage élevé par le mensonge d'un mari dans son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille portée; il pensa que la comtesse se trouvait, dans cet état maladif où la plus légère contrariété devient un danger.

La cuisinière vint annoncer, mallieureusementà haute voix, que monsieur n'était pas à son atelier.

Au milieu de sa crise, la comtesse entendit celte réponse, les convulsions recommencèrem.

— Allez chercher la mère de madame!... diP Louise i> la cuisinière; courez!

— Si je savais où se trouve 'Wenceslas, j'irais l'avertir, dit Slidmann au d sespoir.

— 11 esicln'z celle femme!... cria la pauvre Horiense. Il s'esl habillé bien aulreniciit que (lOur aller à son atelier.

Slidmann courut <liez madame iMarnefTe eu reconnaissant la veillé de cet aperçu dû ù la seconde rue des passions.

En ce moment Valérie posait en Dalila.

'J'rop lin pour demander madame M^irucffe, Slidmann passa raide devant la logi', moula rapidement au second, en se faisant ce raisonneiiicnt : Si je demande madame Marncfl'e, elle n'y sera pas. Si je deniaiido bêlement Steinbock, on vie iii;i au nez... Cassons Us vilrcs!

Au coup de sûimelte, Reine arriva.

— Dites à monsieur le cjinle Steinbock de venir, s;i femme se uieu l!...

Relie, aussi spirituelle que Slidmann, le rejaida d'un air passablement slupide.

LES PÂRENS PAUVRES.

— Mais, monsieur, je ne sais pas... ce nne vous...

— Jevous dis ijue mon umi Sieiiibnclf'pst i.i, sa femmp se meurt la chose va. (bien la peine vjiie vous il<H-aiigii'Zvnire maîtresse.

EiSiidiiiann s'en a'ia.

— Oh ! il y est, se dit-il.

En eilet, Stidniann qui resta quelques instans rue Vanneau, vil sortir \A'enceslas, et lui lit signe de venir pfomptement.

Après avoir raconté la tragf'die qui se jouait rue Saint-Dominique, Siidmann gronda Sieinboïkdfns l'avoir pas prévenu de gardir le secret sur le diner de la veille.

— .Te suis perJu, lui répondit Wenceslas, mais je te pardonne. J'ai toul-à-fail oublié uotre rendez-vous .ce malin, et j'ai commis la faute de ne pas t- aire ciue nous devionsavoir diiié chez Flurei.t. Que veux-iu ? Celte Valérie ui'a rendu fou ; mais, mon cher, elle v:'.ui lagloiiv, ellevaut lenialh-'Ur. . Ah! c'est... Mon Dieu ! me voilà dans un terrible embarras ! Conseille-moi. Que A\re? comment mejusiilier?

— Te conseiller? je nesai-rien, répondit Stidmann. Mais tuesaiméde ta femme, n'est-ce pas? Eh! bien elle croira tout. Dis-lui suriout que tu venais chez moi, pendant que j'allais cbez toi ; tu sauveras toujours ainsi ta pose de ce matin. Adieu!

Au coin de la rueHillerin-Berlin, Lisbeth avertie par Reine et qui courait après Sleinbock, le rejoignit ; car elle craignait la naïveté polonaise. Ne voulant pas êire compromise, elle dit quelques mots à Wenceslas qui, dans sa joie, l'embrassa en ple.n ■ rue Elle avait tendu t^ans doute à l'artiste une planche pour passer ce détroit de la vie conjugale.

A la vue de sa mère, arrivée en toute bâte, Hprtense avait versé des torrens de larmes. Aussi, la crise nerveuse changea fort heureusement d'aspect.

— Trahie ! ma chère maman, lui dit-elle. Wencelas, après m'avoir donné sa parole d'honneur de ne pas aller cbez madame Marn< ff-, y a dîné hier, et n'est rentré qu'a une heure un quart du malin !...Situ savais, la veille, mius avions eu, non pas une querelle, mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes : » J'éiais jalouse, une infidélité me ferait mourir ; j'étais ombrageuse, il devait respecter mes faiblesses, puisqu'elles venaient de mon amour pour lui, j'avais dans les veines autant du sang de mon père qae du tirn ; dans le premier moment d'une trahison, je serais foll« à faire des folies, à me venger, à nous déshonorer tous, lin, sonHIs et moi ; qu'enfin je pourrais le tuer et me tuer après ! etc. i Et il y esi allé, et il y est ! Cette femme a entrepris de nous désoler tous ! Hier, mon frère et Cé.csiine se sont engagés pour retirer soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites pour cette vaurienne... Oui, maman, on allait poursuivre mon père et le mettre en prison. Cette horrible femme u'a-t-elle pas assez de mon père et de tes lirmes! Pourquoi me prendre Wenceslas!... J'irai chez elle, je la poignarderai I

Madame Hulot, atteinte au cœur par l'affreuse confidence que dans sa rage Horlense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur par un de ses héroïques efforts dont sont capables les grandes mères, et elle prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.

— Attends Wencelas, mon enfant, et tout s'expliquera. Le mal ne doii pas êire aussi grand que tu le penses ! J'ai été trahie aussi, moi ! ma >hère Horlense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse, et je suis cependant abandonnée depuis vingt-trois ans, pour des Jenny Cadine, des Josépha,desMar• neffe!... le savais-tu?...

— Toi, maman, toi !.. tu souffres cela depuis vingt... Elle s'arrêta devant ses propres idées.

— Imite-moi, mon enfant, r- prit la mère. Sois douce et bonne, et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit : " — Ma femme ne m'a jamais causé la moindre peine!... » El Dieu, qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m'étais livrée à des fureurs, comme loi. que sei'ait-il arrivé?... Ton père se serait aigri, peut-être m'aurail-il quittée, et il n'aurait pas été reteiiu par la crainte de m'affliger; notre ruine, aujourd'hui consommée, l'eût été di\

ans pins l6t, nous aurions offert le spectacle d'un mari et d'une feuimu vivant chacun de son côte, scardale affreux, désolant, la mon de la Fauille. NI ton frère, ni toi, vous n'eussiez pu vouséiablie... J« me suis sacrifiée, et si (ourageusement, ([ue, sans cette dernière liaison de ion père le monde me. roirail encore heureuse. Mon officieux et bien <ouiagi ux mensonge a jusqu'à présent protégé Hector; il est encore consiitéré; seulement celte passion de vieillard l'entraîne trop loin, je le vois. Sa foH<', je le crains, crèvera le paravent queje mettais enirele monde cl nous... Mais, je l'ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau, derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident , sans autre secours que celui de la religion, et j'ai procuré vingt-trois ans d'honneur à la famille.

Horlense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la résignation de cette suprême douleur fit taire l'irritation de la première blessure chez la jeune femme , les larmes la gagnèrent, elles revinrent à torrens.

Dans un accès de piélé filiale, écras<*e par la sublimité de sa mère, elle se mil à genoux devant elle, saisit le bas de sa robe et la baisa, comme de pieux cathoàques baisent les saintes reliques d'un martyr.

— Lève-toi, mon Horlense, dit la baronne, un pareil témoignage de ma fille efface de bienmanvais souvenirs^ Viens sur mon cœur, oppressé de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ne devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour calmer la fureur, j'ai parlé... Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie devait êire ta vie, que ne ferais-jepas!... Les hommes, le monde, le hasard, la nature, Dieu, je crois, nou^ vendent l'amour au prix des plus cruelles tortures Je paierai de vingi-quaire années de désespoir, de chagrins incessans, d'amertumes, dix années heureuses ..

— Tu as PU dix ans, chère maman, et moi trois ans, seulement! .. dit l'égoïste amoureuse.

— Rien n'est perdu, ma petite, attend Wenceslas.

— Ma mère, dit-elle, il a menti ! il m'a trompée... Il m'a dit : n .Te n'irai pas, » et il y est allé. Et cela, devant le berceaude son enfant !..

— Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les pins grandes lâchetés, des infamies, des crimes ; c'est à ce (|u'il paraît dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent, car je ne m'atiendais pas à souffrir doublement en souffrant dans ma tille. Courage et silence!... Mon Horlense, jure-moi de ne parler qu'à moi de. tes chagrins, de n'en rien laisser voir devant des tiers... Oh! sois aussi fièrê que ta mère!...

En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.

— Il parait, dit Wenceslas, en entrant, que Stidmann est venu pendant que j'étais allé chez lui.

— Vraiment !... s'écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie d'une femme offensée qui se sert de la parole comme d'un poignard.

— Mais oui, nous ienons de nous rencontrer, répondit AVenceslas en jouant l'étonnemenl.

— Mais, hier!... reprit Hortense.

— Eh bien ! je t'ai trompée, mon cher amour, et ta mère va nous juier...

Celte franchise desserra le cœur d'Hortense. Toutes Iss femmesvraiment nobles préfèrent la véritéau mensonge. Elles ne veulent pasvoir leur idole dégradée, elles veulent être flères de la dominai ion qu'elles acceptent.

Il y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur Czar.

— Écoutez, chère mère... dît Wenceslas, j'aime tant ma bonne et douce Horlense, que je lui ai cac.tié l'étendue de notre détresse. Que voulez-vous I... e'ie nourrissait encore, •'t des chaitrins lui auraient fait bien d-i mal. Vous savez tout ce que risque alors une femme. Sa beau é, sa frai, heur, sa santé sont en danger. Est-ce un tort?... Elle croit que nous ne de.

DE BALZAC

vons que cinq mille francs, mais j'en dois cinq mllleaulros... Avant-hier, nous étions au d(*St;spoir!... Personne au monde ue prête à des arllstes. On se défie de nos talons tout aulanl que de nos fantaisies. J'ai frappé vainement à toutes les portes. Lisbelh nous a oJfert ses économies.

— Pau\re fille! dit Horttnse.

— Pauvre tille ! dit la baronne.

— Mais les deux mile francs de Lisbeili, qu'est-ce ?... tout pour elle, rien pour nous. Alors là cousine nous a parlé, lu sais Hortense, de madame MarneCfe, qui, par amour-propre, devant tant an baron, ne prendrait pas le moindre intérêt... Hortense a voulu mettre ses diamans au Mont-de-Piété. Nous aurions eu quelques milliers de frajifs, et il nous en fallait di\ mille. Ces dix mille francs se trouvaient là, sans intf'rêt, pour lin an!... Je me suis dit : - Hortense n'en saura rien, allons les prendre. •• Cette femme m'a fait; inviter par mon beau-père ^ dîner hier, en me donnant à entendre que Lisbeih avait parlé, que j'aurais de l'argent. Entre le désespoir d'Hortenseet ce diner, je n'ai pas hésité. Voilà tout. Comment, Hortense, h vingt-quatre ans, fraîche, pure et vertueuse, elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n'ai pas quittée depuis notre mariage, peut-elle imaginer (jue Jeluipréftrerai, quoi?., unefenin e tannée, {a\.ée,panée, ditil en employ nt une atro e expression de l'argot des ateliers pour f^ ire croire a son mépris par une de ces exagérajions qui plaisent aux femmes.

— Ah! si ton père m'avait parlé comme cela! s'écria la baronne

Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.

-— Oui, vt-'ilà ce que j'aurais fait, dit Adeline. AVeuceslas, mon ami, votre femme a failli mourir, reprit-elle gravimt-nt. Vous voyez combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas! Et elle soupira profondéraent. — Il peut en faire une mar tyre ou une feoime heun-use, se dit elle ïi elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères lors du mariage de leurs filles. — Il me semble, ajouta-t-elle à haute voix, que je souffre assez pour voir mes enfans heureux.

— S>yez tranquille, chère maman, dit Wenceslas au comble du bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux mois, j'aurai rendu l'argent à cette horrible femme. Que voulez-vous? reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la grâi-.e polonaise, il y a des momens oi'i l'on emprunterait au diable. C'est, après tout, l'argent de la famille. Et une fois invité, l'aurais-je eu, cet argent (|ui nous coûte si cher, si j'avais répondu par des grossièretés;'! une politesse?

— Oh I maman, quel mal nous fait papa! s'écria Hortense.

La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta celte plainte , le premier blâme qa'e'le laissait échap- "per sur un père si héroïquement protégé par un sublime silence.

— Adieu, mes enfans, dit madame Uulol, voilà le beau temps revenu. Mais ne vous fâchez plus.

Wenceslas et sa femme reconduisirent la baronne.

Revenus dans leur chambre. Hortense dit il son mari : Raconte-moi ta soirée.

Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce récit, entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres d'une femme en pareil cas. Ce rtcit rendit Hortense songeuse, el e entrevoyait les diaboli |ues amusemens que des artistgs devaient trouver dans cette vicieuse société.

— Sois franc' mon Wenceslas I il y avait là Stidmann, Claude Vignon, Vernisset, qui encore?... Entiit lu t'es amusé!....

— Moi ?... je ne pensais qu'.'i nos dix mille francs, elje me disais: " Mon Hortense sera sans inquiétudes! «

Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien; et il saisit un moment de gaité pour dire à Hortense :

— Et toi, mon ange, qu'aiirais-tn f.iit, si ton artiste s'était trouvé coupable?...

— Moi, dit elle.j'aurais pris Stidmann, elsansTaimer, bien entendu !

— Hortense l s'écria Steinbock t-n se levant avec brusque-

rie et par un mouvepient lhé.âtral, tu n'en aurais pas eu le temps, je t'aurais tuée.

Hortense se jeta sur son mari, l'embrassa à l'étouffer, le rouvrit de caresses, et lui dit :

— Ah ! tu ra'aio\,es ! Wenceslas ! va, je ne crains rien ! Mais plus de -Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans île semblables bourbiers...

— Je te jure, ma chère Hortense, que je n'y letournerai que pour retirer mon billet...

Elle bouda, mais comme boiiilent les femmes aimantes qui veulent les bénéfices d'une bouderie.

Wenceslas, fatigué d'une p;<reille matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la maquette du groupa deSamson et Dalila, dont le de.>sin était dans sa poche.

Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas fâché, vint à l'atelier au moniint où son mari finissait de fouiller sa glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie.

A l'aspect de sa femme, il jeta vivement un linge tuouilU sur le groupe ébauché, et prit Hortense dans se^ bras en lui disant:

— Ah! nous ne sommes pas fâchés, n'est-ce pas, ma nlnette?

Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien; mais avant de quitter l'atelier, elle se retourna, sai sit le chiffon, regarda l'esquisse et demanda :

— Qu'est-ce que cela?

— Un gr./upe dont l'idée m'est venue

— Et pourquoi me l'as-iu caché?

— Je voulais te le montrer fini.

— La femme est bien jolie! d.t Hortense.

Et nulle soupçons poussèrent dans son âme comme poussent, dans les tndes, ces végétations, grandes et touffues du jour au lendemain.

Au bout de trois semaines environ, madame Marncû'e fut profondément irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont leur amour-propre, elles veulent qu'on baise l'ergot du diable, et ne pardonn-nl jamais à la Vertu qui ne redoute pas leur puissance ou qui lutte avec elles.

Or, Wenceslas n'avait pas fait une seule visite rue Vanneau, pas même celle qu'exigeait la politesse après la pose d'une femme en Dalila.

Chaque fois que Lisbeth était allée chez les Steinbock, elle n'avait trouvé personne au logis, monsieur et madame vivaient à l'atelier.

Lisbeth, qui relança les deux tourtereaux jusque dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant avecardetr, et apprit par la cuisinière «lue madame ne ([uitiail jamais monsieur. Wenceslas subissait le despotisme de l'amour.

Valérie épousa donc pour son compte la haine de Lisbeth envers Hortense. Les femmes tiennent autant aux amants qu'on leur dispute, que les hommes tiennent aux femmes qui sont désirées par plusieurs fats. Aussi, les réUexions faites à propos de madame Marnefi'e , s'appliquent-elles parfaitement aux hommes à bonnes fortunes iiui sont des espèces de Cdurlisanes-hommes.

Le caprice de Valérie l'ut une rage, elle voulait avoir surtout son groupe, et elle se proposait, un matin, a'allei; à l'atelier voir Wencclas, quand survint uu de ces évenemens graves qui peuvent s'appeler pour ces sortes de femmes /r.«ctiis bel/i.

Voici comment Valérie donna la nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec Lisbeth et monsieur Alaineffe.

— Diji donc, Marneffe?... tedoutos-lu d'être père pour U seconde fois?

— Vraiment, lu^serais-grosse?... Oh! laisse-moi t'embrasser....

Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui lendit le front de manière à ce que le baiser glissât sur les cheveux.

— D» ce coup-là, reprii-il, je suis chef de bureau et officier delaLégi n-d'Honneur! An çà! ma petite, je ne veux pas que Stanislas soit ruiné ! Pauvre petit!...

— Pauvre petit?.., s'écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous

LES PARENS PADVRES.

ne l'avez vu. je passe à la pension pnur être sa mère, je. suis la seule de la maison qui s"oceupe de lui!...

— Unenfact i|ui noiiseofitc cent t'eus lousles trois mois !... dit Vaiirit\ D'ailleurs, c'est ton enfant, celui-là, ÏMai'neiïe. tu devrais bien payer sa pension sur les appointemcns... Le nouveau, loin de produire des mémoires de marchands de soupe, mais sauvera de la misôrer!. ^

— Valérie, répondil Marneffe en imitant Crevel en position, j'espère que monsieur le baron Hulot aura soin de son tlls,et qu'il n'en chargera pas un pauvre employé. Je compte me montrer très exigeant avec lui. Aussi, prenez vos sûretés,

■ madame, tâchez d'avoir de lui des lettres oii il vous parle de son bonheur, car il se fait un peu trop tirer rowille pour ma nominaiion...

Et Marneffe partit pour le ministère, oU la précieuse aniilié de son directeur lui permettait d'aller à son bureau vers onze heures ; il y faisait d'ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et son aversion pour le travail.

Une fois seules, Lisbeth et Valérie se regardèrent pendant un moment comme des angures, et partirent ensemble d'un immense éclat de rire.

•—Voyons, Valéfie, est-ce vrai ? dit Lisbeth, ou n'est-ce qu'une comédie?

— C'est une vérité physique! répondit Valérie. Hortense m'embête ! Et, cette nuit, je pensais à lancer cet enfant comme une bombe dans le ménage de Steinbock.

Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra toute écrite la lettre suivante:

« 'Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoi- " que je ne t'aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du " dédain ? Dalila ne le saurait penser. N'est-ce pas plutôt un » effet de la tyrannie d'une femme que tu m'as dit ne pouvoir " plus aimer. Wenceslas, tu es un trop grand artiste pour te " laisser ainsi dominer. Le ménage est le tombeau de la gloi- » re... Vois si tu ressembles au Wenceslas de la rue du ■' Doyenné? Tu as raté le monument de mon père. Chez loi "l'amant est bien supérieur à l'ariisle, lu es plus heureux « avec la lille: tu es père, mon adoré Wenceslas. Si tu ne ve- » nais pas me voir dans l'étal où je suis, tu passerais pour I bien mauvais homme aux yeux dettes amis ; mais, je le sens, " je t'aime si follement, que je n'aurai jamais la force de te " maudire. Puis-je me dire

•> Ta V.\LÉRIE. »

— Que dis-tu de mon projet d'envoyer cette lettre à l'atelier au moment où notre chère Hortense y sera seule? demanda Valérie ù Lisbeth. Hier au soir, j'ai su par Stidinanii que W'eneeslas doit l'aller prendre a onze heures p§ur nne affaire chez Chanor.

— Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai plus rester ostensiblement ton amie, et il faudra que je donne congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.

— Évidemment, dit Valérie; mais... '

— Oh ! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons quand je serai madame la maréchale ; ils le veulent maintenant tous, le. baron seul ignore ce projet; mais tu le décideras.

— Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en délicatesse avec le baron.

— Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre la lettre par Hortense, dit Lisbeth, il faut l'envoyer d'abord rue Saint-Dominique avant d'aller à l'atelier.

— Oh ! notre petite bellote sera chez elle, répondit madame Marneffe en sonnant Reine pour faire demander madame Olivier.

Dix minutes après l'envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot vint. Madame Marneffe s'élança, par un mouvement de chatte, au cou du vieillard.

— Hector, tu es père ! lui dit-elle à l'oreille. Voilà ce que l'est que de se brouiller et de se raccommoder...

En voyant un certain étonnemenl que le baron ne dissimula pas assez promptement. Valérie prit un air froid qui désespéra le Conseiller-d'État. Elle se fit arracher les preuves les

plus décisives, une à une. Lorsque la Conviction, que la Vanité prit doucement par la main, fut entrée dans l'esprit du vieillard, elle lui parla de la fureur de monsieur Warneilc.

— Mon vieux grognard, lui dit-elle, il l'est bien diilîcile c! • ne pas faire nommer ton éditeur responsable, notre ijcrant, si tu veux, chef de bureau et officier de la Légion-d'Honneur, car tu l'as ruiné, cet homme; il adore son Stanislas, ce petil monstrico (jui lient de lui, et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères donner une rente de dou7.e cents francs à Stanislas, en nue propriété bien en' "It! 'l'-^iifruii .^n w-ow nom.

— Mais si je fais des rentes, je nicin,' ijuc i.v nuii au luiu de mon fils, et non au monstrico 1 dit le baron.

Cette phrase imprudente, où le mot mon fits passa gros comme un fleuve débordant, fut transformée, au bout d'une heure de conversation en une promesse formelle de faire douze cents francs de renies à l'enfant à venir.

Puis celle promesse fut, sur la langue et la physionomie d ■ Valérie, ce qu'est un tambour entre les mains d'un mamioi, elle devait en jouer pendant vingt jours.

Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marie d'un an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier s'etail fait arracher, par Hortense, la lettre qu'elle devait remettre ù monsieur le comte, en mains propres.

La jeune femme paya celte lettre d'une pièce de vingt francs. Le suicide paie son opium, son pis olet, son charbon.

Hor;ense lut la lettre, elle la rt-lut ; elle ne voyait que ce papier blanc bariole de lignes noires, il n'y avait que ce papier dans !a naiure, tout était noir autour d'elle. La lueur de l'incendie qui dévorait l'édifice de son bonheur éclairait le papier, car la nuit lapKs profonde régnait autour d'elle. Les cris de soii petit Weneesjas, (|ui jouait, parvenaient à son Oreille comme s'il eût été dans le fond d'un val un, et qu'elle eùi été sur un sommet. Outragée ù ving ■ juatre ans, dans tout l'éclat de la beauté, parée d'un amour iiur et dévoué, c'était non pas un loup de poignard, mais la mort. La première attaque avait éié purement ncrveijst', le coi ps s'était tordu sous l'étreinle de la jalousie; mais la certitude attaqua l'âme, le corps fut anéanti.

Hortense demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution ; elle devint calme et froide, elle recouvra .sa raison. Elle sonna.

— Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vcus aide. Vous allez faire, le plus tôt possible, des paqu ts de tout ce qui est à moi iei, et de lout ce qui regarde mon lils. ,Ie vous donne une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une voiture, et prévenez-moi. Pas d'observations! Je

quitte la maison et j'emmène Louise. Vous resterez, vous,

avec monsieur, ayez bien soin de lui... Elle passa dans sa chambre-, se mit à sa table, et écrivit la

lettre suivante :

n Monsieur le comte, « La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de

» la résolution (|ue j'ai prise.

n Quand vous lirez ces lignes, j'aurai quitté voire maison,

» et je me serai retirée auprès de ma mère, avec notre en-

1) faut.

11 Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne

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