CHAPITRE XVIII
Catlnat d'attaquer. Catinat se fit répéter Tordre trois fois; puis, se tournant vers les officiers qu'il commandait : « Allons donc, « dit-il, messieurs, il faut obéir. » On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France; Catinat chercha à se faire tuer : il fut blessé; mais, tout blessé qu'il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d'ordre, il fit la retraite; après quoi il quitta l'armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.
(2 février 1702.) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin , au cœur de l'hiver, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie d'une très-grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. n se lève en hâte, monte à cheval; la première chose qu'il rencontre, c'est un escadron ennemi. Le maréchal est aussitôt fait prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s'y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d'un événement •i étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone : un prêtre, nommé Bazzoli, prévôt de Sainte -Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un égout ; quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes : les deux portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s'était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s'en fût douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret, l'ordre, la diligence, toutes les précautions possibles , avaient préparé l'entreprise. Le gouverneur espagnol te montre d'abord dans les rues avec quelques soldats ; il est tué d'un coup de fusil : tous les officiers généraux sont ou tués ou pris , à la réserve du comte de Rével, lieutenant général, et du marquis de Praslin. L« HaBard confondit la prudence du prince Eugène.
Le chevalier d'Entragues devait faire ce jour, dans la ville, une revue du régiment des Vaisseaux, dont il était colonel, et déjà les soldats s'assemblaient à quatre heures du matin k une extrémité de la ville, précisément dans le temps que le
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prince Eugène entrait par Taulre. D'Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats : il résiste aux Allemands qu'il rencontre; il donne le temps au reste de la garnison d'accourir. Les officiers, les soldats, pôle-môle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, rem» plissent les rues, les places publiques. On combat en confusion, on se retranche de rue en rue, de place en place : deux régiments irlandais, qui faisaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. Jamais ville n'avait été surprise avec plus de sagesse , ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d'environ cinq mille hommes ; le prince Eugène D'en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô : les mesures étaient bien prises; un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, mal gardé par environ cent soldats français, devait d'abord ôtre saisi parles cuirassiers Allemands, qui, dans l'instant que le prince Eugène entra dans la ville, furent commandés pour aller s'en emparer, il fallait, pour cet efifet, qu'étant entrés par la porte du midi, voisine de l'égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par la porte du Pô, et qu'ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide qui les conduisait est tué d'un coup de fusil d'une fenôtre : les cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils allongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers : le marquis de Praslin profite du moment; il fait couper le pont : alors le secours que l'ennemi attendait ne put arriver, et la ville est sauvée.
Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de la porte par laquelle il était entré , se retire enfin, emmenant le maréchal de Villeroi et plusieurs officien généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que bod activité et sa prudence, jointes à la négligence du gouver neur, lui avaient donnée, et que le hasard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.
Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l'amertume qu'inspiraient ta faveur et lo»
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tôt
caractère, dont l'élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu'on blâmât si hautement son choix, s'échappa à dire : « On «se déchaîne contre lui, parce qu'il est mon favori *, » terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette »eule fois en sa vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en Italie.
Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, doux, bienfaisant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l'envie, ni la vengeance. Il n'était fier qu'avec deH pritices ; il se rendait l'égal de tout le reste. C'était le seul général sous lequel le devoir du service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui obéit à la voix des officiers, ne menassent point les soldats au combat : ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie pour le tirer d'un mauvais pas, où la précipitation de son génie l'engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui l'art de faire subsister les armées. 11 négligeait trop les détails; il laissait périr la discipline militaire, la table et le sommeil lui dérobaient trop de temps, aussi bien qu'à son frère. Cette mollesse le mit plus d'une fois en danger d'ôtre enlevé ; mais un jour d'action, il réparait tout par une présence d'esprit et par des lumières que le péril rendait plus vives ; et ces jours d'action, il les cherchiiit toujours : moins fait, à ce qu'on disait, pour une guerre défensive, et aussi propre à l'offensive que le prince Eugène.
Ce désordre et cette négligence qu'il portait dans les armées, 1 l'avait à un excès surprenant dans sa maison, et môme •ur sa personne : à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n'y a point d'exemple ; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un dé-
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faut qui lu! fit perdre, par son dérangement, beaucoup plof qu'il n'eût dépensé en bienfaits. On l'a vu naanquer souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sout lui en Italie, avait tous ces mômes défauts, qu'il poussait encore plus loin, et qu'il ne rachetait que par la même valeur. il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu*à quatre heures après midi, et deux princes, pelitifils de Henri IV, plongés dans une négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu honte.
Ce qui est plus étonnant encore, c'est ce mélange d'activité et d'indolence avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre d'artifices, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes où les deux partis s'attribuaient la victoire : telle fut celle de Luzara (15 août 4702), pour laquelle les Te Deum furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu'il n'avait pas affaire au prince Eugène en personne : mais, dès qu'il le trouvait en tête, la France n'avait plus d'avantage.
Au milieu de ces combats (janvier n03), et des sièges de tant de châteaux et de petites villes , des nouvelles secrètes arrivent à Versailles, que le duc de Savoie, petit-fils d'une sœur de Louis XIII, beau-père du duc de Bourgogne, beaupère de PhiMppe V, va quitter les Bourbons , et marchande l'appui de l'empereur. Tout le monde est surpris qu'il abandonne à la fois ses deux gendres, et môme, à ce qu'on croit, tes véritables intérêts. Mais l'empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé , le Montferrat mantouan, Alexandrie, Valence, les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d'argent que la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l'Angleterre; car l'empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L'Angleterre, la plus riche des alli(^s, contribuait plus qu'eux tous pour la cause commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois de nations et celles de la nature, c'est une question de morale. laquelle se môle peu de la conduite des souverains. L'événement seul a fait voir à la fin qu'il ne manqua pas, au moins dans son tftité, aux lois de U politique: mais il y manqua dans ub