CHAPITRE Xn
geaient déjà la cavalerie de Tallart. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la gauche, pour voir comment elle était disposée. C'était déjà un assez grand désavantage que l'armée de Tallart combattit sans que son général fût à sa tête. L'armée de l'électeur et de Marsin n'était point encore attaquée par le prince tlugène. Marlborough entama l'aile droite française près d'une heure avant qu'bugène eût pu arriver vers l'électeur à la gauche.
Sitôt que le maréchal de Tallart apprend que Marlborough attaque son aile, il y court : il trouve une action furieuse engagée ; la cavalerie française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le village de Blenheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze escadrons. C'était une petite armée séparée : elle faisait un feu continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses ordres, il revole à l'endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.
M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de Tallart n'y était pas, et qu'il fut pris prisonnier en revenant de l'aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne fut que trop vrai pour lui, qu'il y était présent. 11 y fut blessé ; son fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d'un côté entre les deux armées françaises ; de l'autre, ses officiers généraux percent aussi entre ce village de Blenheim et l'armée de Tallart, séparée encore de la petite armée qui est dam Blenheim.
Le maréchal de Tallart, dans cette cruelle situation, court pour rallier quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron ennemi pour un français ; il est fait prisonnier par les troupes de Hesse, qui étaient à la solde de l'Angleterre. Au moment que le général était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin l'avantage. La déroute était déjà totale, et la fuite précipitée dans le corps d'armée du maréchal de Tallart. La consternation et l'aveuglement de toute cette droite était au point qi 'officiers et sol- (Éats ce jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaieaL
Aucun officier général ne donnait d'ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à sauver ces vingt-sept bataillons et cet douze escadrons des meilleures troupes de France, enfermés li malheureusement dans Blenheim, ou à les faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite ; le comte du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de l'infanterie, en se retirant par les marais d'Hochstet : mail ni lui, ni Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans Blenheim, attendant des ordres, et n'en recevant point. Elle était de onze mille hommes efifectifa; c'étaient les plus anciens corps. Il y a plusieurs exemples moindres armées qui ont battu des armées de cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais l'endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir des rues étroites d'un village pour se mettre d'euxmêmes en ordre de bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons mômes de l'armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur. L'officier général qui devait les commander, le marquis de Clairambault, fils du maréchal de Clairambault, courut pour demander des ordres au maréchal de Tallart. Il apprend qu'il est pfris; il ne voit que des fuyards; il fuit avec eux, et va sa noyer dans le Danube.
Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un coup hardi ; il crie aux officiers d'Artois et de Provence de marcher avec lui : plusieurs officiers même des autres régiments y accourent : ils fondent sur l'ennemi, gomme on fait une sortie d'une place assiégée; mais, après « sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces officiers, nommé Desnonvilles, revint à cheval un moment après das^ le village avec mylord Orknay, du nom d'Hamilton. « Est-ce c un Anglais prisonnier que vous nous amenez? lui dirent « les officiers en l'entourant. — Non, messieurs ; je suis pri- • ionnier moi-mêm^, et je viens vous dire qu'il n'y a d'autre « parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. « Voilà le comte d'Orknay qui vous oflre la capitulation. » foutea ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et
«nterra ses drapeaux ; mais enfin il fallut plier sous la néce»- Bité, et cette armée se rendit sans combattre. Mylord Orknay m'a dit que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gônée. L'Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi en corps cette ignominie; on imputait leur malheur à la lAcheté : mail quelques années après, quatorze mille Suédois, se rendam A discrétion aux Russes , en rase campagne, ont Justifié le» Français.
Telle fut la célèbre bataille qui, en France, a le nom d'Hochstet; en Allemagne, de Pleintheim; et en Angleterre, de Blenheim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts et près de huit mille blessés, et le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L'armée française y fut presque entièrement détruite; de soixante mille hommes, si longtemps victorieux, on n'en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.
Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un nombre prodigieux d'étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l'armée, et douze cents officiers de marque au pouvoir du vainqueur, signalèrent cette journée : les fuyards se dispersèrent ; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d'un mois. La Bavière entière, passée sous le joug de l'empereur, éprouva tout ce que le gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat vainqueur a de rapacité et de barbarie. L'électeur, se réfugiant à Bruxelles, rencontra sur le chemin ion frère l'électeur de Cologne, chassé comme lui de ses États; ils s'embrassèrent en versant des larmes. L'étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles, accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d'un arrière-petit-fils de Louis XIV : personne n'osait apprendre au roi une vérité si cruelle; il fallut que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu'il n'était plus invincible.
On a dit et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que l'empereur fit ériger dans les plaines de Blenheim un monu- ■lent de cette défaite, avec une inscription flétrissante pour