‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 149 sur 285 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le cardinal MazariO) pour lolenniser ce mariage, lit reprélenter au Louvre l'opéra italien intitulé Ercole amante *• Il ne plut pas aux Français : ils n'y virent avec plaisir que le /ci et la reine qui y dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût de la nation : le secrétaire d'État Lionne se chargea de faire composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de l'Europe, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut ua bonheur pour le grand Corneille qu'il ne fût pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. Le sujet était Lisis et Hespérie : Lisis signifiait la France, et Hespérie l'Espagne. Quinault fut chargé d'y travailler; il venait de se faire uup grande réputation par la pièce du Faux TibérinuSy qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès. Il n'en fut pas de même du Lisis; ou l'exécuta au Louvre : il n'y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdiac, du nom de Rieux, à qui ron dut depuis l'établissement de l'opéra en France, fit exécuter dans ce temps-là môme, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la Toison d*ùr de Pierie Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d'une figure agréable, avait pour lui la cour ; Corneille avait son nom et la France. Il en résulte que nous ttevons en France l'opéra et la comédie k deux cardinaux.

Ce ne fut qu'un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries, depuis le mariage du roi : elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère du roi, avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles H; et elles n'avaient été interrompues qu'en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.

Quelques mois après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n'a point d'exemple; et, ce qui ebt non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'Ile Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dam la route, portait

f, MAstrb avijt déjà fait jouer, en i«47, daa» le PAlaii-RojAl, l'Orfeo, de Jauleverde.

ao masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage : on avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu un officier de confiance, nommé . Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille l'an tfiPO, l'alla prendre dans l'Ile Sainte-Mar^ guérite, et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Lou vois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la BastiUe, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'ôtre dans le château : on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire, et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastile, qui avait souvent traité cet homme singulif»r dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être.

Cet inconnu mourut en 1703 *. et fut enterré, la nuit, à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, quand on l'envoya dans l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prisonier l'était sans doute; car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'Ile. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour; un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci, étonn:". 'i^uinnda au pêcheur : « Ave»-

I. lÎB ftmeux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui i appartenu an maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avauce j et M. de Bematille, iJCccAfteur de Saint- Alart, me l'a souTent confirmé. (No*4 de Vollaire,)— To^ea h Dicliannaire phUoêOphiquit artie. Ar^, Anêcioteê,

héméé

« Y0U8 lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'aû t Ta-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit « le pCcheur : je viens de la trouver, personne ne Ta vue. Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût informé «ju'il n'avait jamais lu, et que i*assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous étés bien heureux denesîivoir « pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très-digne de foi, qui vit encore (i760) *. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret : le second maréchal de La Feuillade, •on gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme qu'on ne connut jamais que sous le nom de Vhomineau masque de fer; Chamillart lui répondit que c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais. En8n il reste encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité ôa ce que j'avance, et Je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.

Louis XIV cependant partageait son temps entre les plaisirt [ui étaient de son Age, et les affaires qui étaient de son devoir, n tenait conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert. Ce travail secret fut l'origine de la calastrophe du célèbre Fouquet, dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d'Étal Guénégaud, Pélisson, Gourville, et tant d'autres. La chute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu'au cardinal Mazarin, fit voir qu'il n'appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes : la perte était déjà résolue quand le roi accepta la fôto magnifique que ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palaii et les Jardins lui avaient coûté dix-huit millions, qui en Talent aujourd'hui trente-cinq • : il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut enfermé 4ans cet Jardins immenses, plantés en partie par le Nôtre, et

1 . Cette penonnc ett Riou<<8e, ancien commisftaire det guerres à Canoef .

t. Les compte* qui le prouvent étaient à Vaui, aujourd'hui Villars, en 1718, ft doivent y Itrt encore. M. le duc de Villart, fila du icaréchil, nonfiime ce fait. Il eat moins lingulier qu'on ne pente. Voui voyes, dans les Mémoires de l'abbi ii Choisy, que le marquii de Louvois lui disait, m lui parlant de Meudon : • Jf c suis sur le quatoraièoM million. » {jSoU d* Voltain,)

CHAPlTiiE XXV.

regardés alors comme les plus beaux de l'Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au dessous du médiocre après celles de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud, étaient alors des prodiges ; mais, quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu'il avait été servi avec aussi peu d'économie qu'il servak le roi. Il est vrai qu'il s'en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seulei maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux : Louis XIV le sentit, et fut irrité. On voit partout dans cette maison les armes et la devise de Fouquet : c'est un écureuil avec ces paroles : « Qm non ascendam? où « ne monterai-je point? » Le roi se les fit expliquer; Tambîtion de cette devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l'écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colliert La fôle fut au-dessus de celles que le cardinal Mazarin avait données, non-seulement pour la magnificence, mais pour la goût : on y représenta pour la première fois /es Fâcheux, de Molière; Pélisson avait fait le prologue, qu'on admira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastre» particulier», que, sans la reine mère, le surintendant et Pélisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le ressentiment du roi, c'est que mademoiselle de la Vallière, pour qui le prince commençait fl sentir une vraie passion, avait été un des objets des goût» passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour let satisfaire : il avait offert à mademoiselle do la Vallière deux cent mille livres; et cette olîre avait été reçue avec indignation avant qu'elle eût eu aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant, «'étant aperçu depuis quel puissant rival U avait, voulut être le confident de celle dont il n'avait pu être le possesseur, et cela môme irritait encore.

Le roi, qui, dans un premier mouvement d'indignation, avait été tenté de faire arrêter le surintendant au miliea même de la fête qu'il en recevait, usa ensuite d'une dissimaiationpeu nécessaire; on eût dit que ce monarque, déjà touW puisiant, eût craint le parti que Fouquet s'était fait.

ÎWI

frîïCLR DR LOUIS XIY.

Page 1