‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 164 sur 285 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut â'abord envoyé par le roi à Pierre-Enscise ; le comte de Marsan, de la maison de Lorraine, et le marquis, depuis maréchal de Villeroi, furent exilés. Enfin on regarda comme la suite coupable de ces démêlés la mort naturelle de cette malheureuse princesse*.

1 Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c'est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France : on n'avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi qu'il se glissa dans l'ancienne Home aux plus beaux jours de la république.

Deux Italiens, dont l'un s'appelait Exili, travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glaser, à chercher ce qu'on appelle la pierre philosophale. Les deux Italiens y perdirent le peu qu'ils a^ aient, et voulurent, par le crime, réparer le tort de leur folie ; ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant pouvoir faire des crimes qu'on croit expier; la confession, dis-je, fit connaître au grand pénitencier de Paris que quelques personnes étalent mortes empoisonnées : il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens soupçonnés furent mis à la Bastille : l'un des deux y mourut ; Exili y resta sans être convaincu ; et, du fond de sa prison, il répandit dans Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil d'Aubrai et à sa famille, el qui firent enfin ériger la chambre des poisons, qu'on nomme la chambre ardente.

1. Dans un recueil de pièce» extraites du portefeuille de il. Duclot et imprimiéef ea 1781, on trouve qn'un uiaiire d'hAtel de Monsieur, nommé Uorel, aurait comnit ce crime; qu'il en fut soupcjonné ; que Louis XIV le «it amener devant lui; que l'ayant menace de le livrer à la rigueur des lois s'il ne disait pas la vérité, il lui ayant promis la liberté et la r.e s'il avouait tout, Morel avoua son crime; qua le roi lui ayant demandé ai Monsieur éUit instruit de cet horrible complot, Morel lui aurait répondu : t Non, il n'y aurait pas consenti. • M. de Voltaire était bittruit de cette anecdote ; ma'F il n'a jamais voulu croire à aucun empoisonnement, à Dioint qu'il ne fût absolument impossible d'en nier U réalité. («litioA <k

CHAPITRB XXVI.

L'amour fut la première source de ces horribles aventuret. Le marquis de Brinvilliers, gendre du lieutenant civil d'Aubrai, logea chez lui Sainte-Croix*, capitaine de son régiment d'une trop belle figure : sa femme lui en fit craindre les conséquences; le mari s'obstina à faire demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle et sensible. Ce qui devait arriver arriva : ils s'aimèrent. Le lieutenant civil, père de la marquise, fut assez sévère et assez imprudent pour sol liciter une lettre de cachet, et pour faire envoyer à la Bastill le capitaine, qu'il ne fallait envoyer qu'à sonn^giment. Sainte- Croix fut mis malheureusement dans la chambre où étal blxili : cet Italien lui apprit à se venger ; on en sait les suites, qui font frémir. La marquise n'attenta point à la vie de son mari, qui avait eu de l'indulgence pour un amour dont luimôme était la cause, mais la fureur de la vengeance la porta à empoisonner son père, ses deux frères et sa sœur. Au milieu de tant de crimes, elle avait de la religion : elle allait souvent à confesse, et mOme, lorsqu'on l'arrêta dans Liège, 3n trouva une confession générale écrite de sa main, qui servit, non pas de preuve contre elle, mais de présomption. Il est faux qu'elle eût essayé ses poisons dans les hôpitaux, comme le disait le peuple, et comme il est écrit dans les Causes célèbres^ ouvrage d'un avocat sans cause*, et fait pour le peuple; mais il est vrai qu'elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mômes crimes. Elle fut brûlée, en 1076, après avoir eu la tête tranchée. Mais depuis 1670, qu'Exili avait commencé à faire des poisons, jusqu'en t680, ce crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier,le receveur général du clergé, ami da cette femme, fut accusé quelque temps après d'avoir mis ses secrets en usage, et qu'il lui en coûta la moitié de son bien pour supprimer les accusations.

La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage, et d'autres, trafiquèrent des secrets d'Exili, sous prétexte d'amu-

1. L'Histoire de Lonii XIV, bou» le nom de Lamartiuière, le nomme l'abbé 4e La Croix. Cette histoire, fautive en tout, confond leii nomi, les date* et lea événemenlR. [Note de Voltaire.)

t. Franpoii Gabot de Pitaval, mort en 1743.

per les âmes curieuses et faibles par des apparitions d'esprits. On crut le crime plus répandu qu'il n'était en effet. La chambre ardente fut établie à l'Arsenal, près de la Bastille, en 1H.S0 : les plus grands seigneurs y furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin, la duchesse de Bouillon, et 2a comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.

La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d'ajournemer/. personnel, et n'était accusée que d'une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n'eet pas du ressort de la (ustice. L'ancienne habitude de consulter des devins, défaire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aijQer, subsistait encore parmi le peuple et même chez les premiers du royaume*.

Nous avons déjà remarqué qu'à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l'astrologue Morin dans la chambre même de la reine mère, pour tirer l'horoscope de l'héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d'Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie qui séduisit toute l'antiquité, et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin et la Vigoureux, s'étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants, qui étaient en très-grand nombre : ils prédisaient l'avenir; ils faisaient voir le diable. S'ils s'en étaient tenus là, il n'y aurait eu que du ridicule dans eur et dans la chambre ardente.

La Reynie, l'un des présidents de cette chambre, fut assea malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle répondit qu'elle le voyait dans ce mo ment, qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'État. L'interrogatoire ne fut guère poussé pim loin.

1 . VHfStoirf de Beboulet dit > que la duch(;sse de Bouillon fut décrétée de « prise de corps, et qu'elle parut devant les juges avec tant d'amis, qu'elle n'&vait « rien à craindre, q'iand même elle eût été coupable. • Tout cela est très-faux ; il D'y eut point de décret de prise de corps contre eïïe, et alor« nuls amis n'auraiea' pu laionstrairo i la justice. {Note de Vo'.tiiive.)

L'affaire de îfi comtesse de Soissons et du maréchal d« Luxembourg fut plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, laVigoureux et d'autres complices, étaient en prison, accusés d'avoir vendu des poisons q-.i'on appelait la pondre de sutafision ; ils chargèrent tous ceux qui les étaient venus consult*».r : la comtesse de Soissons fut du nombre-. Le roi eut la coiides^cendance de diie à cette princesse que, si elle se sentait coupable, il lui conseillait de se retirer : elle répondit qu'elle était très-innocente, mais qu'elle n'aimait pas à être interrogée par la justice; ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle e:^t morte sur la fin de 1708, lorsque le prince Eugène son iils la vengeait par tant de victoires, et triomphait de

L;VJis XIV.

François- Henri de Montmorenci-Boutteville, duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Montmorenci à celui de la maison impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d'affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui s'étaient pt^rdus, s'adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver : Le S;ige commença par exiger de lui qu'il ce confcssAt, et qu'il all.lt ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il réciterait trois psaumes.

Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se troiivèrent point; ils étaient entre les mains d'une fille nommée Dupin. Bonard, sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante en cas qu'elle ne lui rendît pas les papiers. La Dupin ne rendit rien, et n'en eut pas moins d'amants.

Bonard, désespéré, se fil donner un nouveau plein pouvoir parle maréchal; et, entre ce plein pouvoir et la signature, il ce trouva deux lignes d'une écriture difi'érente, par lesquelles la maréchal se donnait au diable.

Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés, ayant été enfermés à la Bastille, Le Segfi déposa que le maréchal s'était adressé au diable et à lui pour ikire mourir cette Dupin, qui n'avait pas voulu rendre Iop

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