‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 194 sur 285 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

depuia dans le loisir d'une heureuse paix, seul temps propice

pour les rétaiilir.

Ces forces navales servaient à prol<?ger le commerce. Lci colonies de la Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes, fleurirent, mais avec un avantage qu'on n'avait point espéré jusqu'alors; car, depuis 1635 Jusqu'à 10(;5, ces établissements avaient été à charge.

En 1004, le roi envoie une colonie à Cnyonne ; bientôt après une autre à Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur qu'avait eu si longtemps la France de négliger la mer, tandis que ses voisins s'étaient formé des empires aux extrémités du monde.

On voit, par ce seul coup d'oeil, quels changements Louis XIV fit dans l'État: changements utiles, puisqu'ils subsistent. Ses ministres le secondèrent à l'envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute l'exécution; mais on lui doit l'arrangement général. Il est certain que les magistrats n'eussent pas réformé les lois, que Tordre n'eût pas été remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la police générale dans le royaume; qu'on n'eût point eu de Hottes, que les arts n'eussent point été encouragés, et tout cela de concert, et en môme temps avec persévérance, et sous dilTcrents ministres, s'il ne se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues avec une volonté ferme de les remplir.

Il ne sépara point sa propre gloire de l'avantage do la France, et il ne regarda pas le royaume du môme œil dont un seigneur regarde sa terre, de laquelle il tire tout ce qu'il peut pour ne vivre que dans les plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le l»ien public. Il n'avait plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers l'an 1698, il ordonna^ pour l'instruction du duc de Bourgogne, que chaque intendant fit une descrip tion détaillée de sa province : par là on pouvait avoir une notice exacte du royaume, et un dénombrement juste der peuples. L'ouvrage fut utile, quoique tous les intendants n'eussent pas la capacité et l'attention de M. de Lamoignoo' de Bâville : si on avait rempli les vues du roi sur chaque province comme elles le lurent par ce magistrat dans le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoire» eût été

an des plus beaux monuments du siècle. Il y en a quelquesuns de bien faits ; mais on manqua le plan en n'assujettissant pas tous les intendants au même ordre. Il eût été à désirer que chacun eût donné par colonnes un état du nombre der. habitants de chaque élection, des nobles, des citoyens, dc> laboureurs, des artis^ans, des manœuvres; des bestiaux de toute espèce; des bonnes, des médiocres et des mauvaises terres; de tout le clcrgi' régulier et séculier, de leurs revenus; de ceux des villes, de ceux des communautés.

•Tous ces objets sont confondus dans la plupart des mémoires qu'on a donnés; les matières y sont pe:i approfondies et peu exactes ; il faut y chercher souvent avec peine les connaissances dont on a besoin, et qu'un ministre doit trouver sous la main et embrasser d'un coup d'œil pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le projet était excellent; et une exécution uniforme serait de la plus grande utilité.

Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre ' ta nation plus florissante. Il me semble qu'on ne peut guère Toir tous ces travaux et tous ces efforts sans quelque reconnaissance, et sans être animé du bien public qui les inspira. Qu'on se fepri'st.nte ce qu'était le royaume du temps de la Fronde, et ce qu'il est de nos jours. Louis XIV lit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble; et il s'en faut beaucoup qu'il fit ce qu'il aurait pu. La guerre, qui finit par la paix de Hysvick, commença la ruine de ce grand commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la succession l'acheva.

S'il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux interrompus et devenus inutiles; s'il avait dépensé à Paris U cinquième partie de ce qu'il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait dans toute son étendue aussi beau qu'il l'est du côté des Tuileries et du Pont-Hoyal, et serait devenu la ville la plus magnifique de l'univers.

C'est beaucoup d'avoir réformé les lois, mais la chicane n'a pu être écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme : elle l'est dans les affaires criminelles, daiu

celles du commerce, dans la procédure ; elle pourrait Ytirt ûans les lois qui règlent les fortunes des citoyens. C'est uQ très-grand inconvénient qu'un môme tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différente» Des droits de terres ou équivoques ou onéreux, ou qui gênent la société, subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne subsiste plus : ce sont des décombres d'un bâtiment

gotbique ruiné.

Ce n'est pas qu on prétende «fue les différents ordres de .'État doivent être assujettis à la même loi ; on sent bien que les usages de la noblesse, du clerg s des magistrats, des cultivateurs, doivent Ctre différents : mais il est à souhaiter sant doute que chaque ordre ait sa loi uniforme dans tout le royaume ; que ce qui est juste ou vrai dans la Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L'uniformité en tout genre d'administration est une vertu ; mais les difficultés de ce grand ouvrage ont effrayé.

Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse des traitants, à laquelle le réduisit l'anticipation qu'il fit presque toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des finances.

S'il n'eût pas cru qu'il sulOsait de ?a volonté pour faire changer de religion à un million d'hommes, la France n'eût pas perdu tant de citoyens. Ce pays cependant, malgré set secousses et ses pertes, est encore un des plus florissants de la terre, parce que tout le bien qu'a lait Louis XIV subsiste, et que le mal , qu'il était difficile de ne pas faire dans de» temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque, que, quoiqu'il eût été trop loué pendant sa vie, U .mérita de l'être à jamais, et qu'il fut digne de la statue qu'on lui a érigée à Montpellier avec une inscription latine, dont le •ens est : à Louis le Grand après sa mort. Don Ustariz, homme d'État, qui a écrit sur les financeset le commerce d'Espagne, appelle Louis XIV un homme prodigieux.

Tous les changements qu'on vient de voir dans le gouvernement et dans tous les ordres de l'État en produisirent noces- '

Page 1