‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 208 sur 285 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

les caractères des hommes; c'est plutôt un abus qu'un uta^

de l'esprit.

La langue commençait à s'épurer et à prendre une forme constante : on en était redevable à l'Acadomie française, et surtout à Vaugelas. Sa traduction de Quinle-Curce, qui parut «;n 4646, fut le premier bon livre écrit purement, et il s'y trouife peu d'expressions et de tours qui aient vieilli.

Olivier Patru, qui le suivit de prés, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu'il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins l'ordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours : mérites absolument inconnus avant lui au barreau.

Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, « qui est que l'amour-propre est le mobile de «tout,» cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects ?ariés, qu'elle est presque toujours piquante : c'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser, et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat: c'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres.

Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales, en 1654. Toutes les sortes d éloquence y sont renfermées : il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes, il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. L'évêque de I.uçon , fils du célèbre Bussy, m'a dit qu'ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : « Les Lettres provinciales. » Elles ont beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuitef

ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés. Le bon goût qui règne d'un bout à l'autre dans ce livre, et

la vigueur des dernières lettres, ne corrigèrent pas d'abord

tA style lâche, diffus , incorrect et décousu, qui depuis long-

temps était celui de presque tous les écrivains, des prédict. teurs et des avocats.

Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le P. Bourdaloue, vers l'an 4668 : ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon, évéque de Clermont qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle, mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne songe à

plaire.

Peut-être seraiî-il à souhaiter qu'en bannissant delà chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur celle ligne, un tel travail parait un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours dévcîoppe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage ; c'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a consacré.

L'habitude de diviser toujours en deux ou trois pomts des choses qui, comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume génanle, que le P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.

Il avait été précédé par Bossuet, depuis évoque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, s'était engagé dans sa grande jeunesse à épouser mademoiselle Des-Vieux, fille d'un rare mérite. Ses talents pour la théologie et pour celte espèce d'éloquence qui la caractérise, se montrèrent de si bonne heure, que ses parents et ses amis le déterminèrent à ne se donner qu'^ l'Église; mademoiselle Des-Vieux l'y engagea elle-même, prélérant la gloire qu'il devait acquérir au bonheur de vivre avec lui. Il avait prêché assez jeune devant le roi et la reine mère, en 4002, longtemps avant que le P. Bourdaloue lût connu. Ses discours, soutenus d'une action

T. II. 1

noble et touchante, les premiers qu'on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom à son père, intendant de Soissons, pour le féliciter d'avoir un tel fils ^

Cependant, quand Bourdaloue parut, Rossuct ne passa plus pour le premier prédicateur. 11 était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d'éloquence qui demande de l'imagination et une grandeur najestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L'oraison funèbre de la reine mère, qu'il prononça en 1G67, lui valut l'évôché de Condom; mais ce discours n'était pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. I/éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles I'', qu'il frt en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés : c'est en quelque façon comme les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L'éloge funèbre de Madame, enlevée à lu fleur de son .Ige, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s'arrêter après ces paroles : « 0 nuit désastreuse! « nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat « de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! c Madame est morte I etc. x> L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par «^ss soupirs et par ses pleurs.

Les Français furent les seuls qui rêussir.ent dans ce genre d'éloquence. Le même homme, quelque temps après, en Inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succè qu'entre ses mains; il appliqua l'art oratoire à l'histoire fDéme, qui semble l'exclure. Son Discours sur l'hvitoire uni' versêllej composé pour l'éducation du dauphin, n'a eu ni

t. BoMaet prè«ba l'A vent de 1491 ; son pèrt Técut et mourut eonieiller m parlement de lieti. C« fut uatrèic d« réTéquc d« Meaui qui plui tard fut lat*»» Aaiit dt SoiMOM.

Page 1