CHAPITRE XXIII
•61 illustres conlemporains. On sait avec quelle injustice Bolleau voulut le décrier. Il manquait à Boileau d'avoir sacrifié aux grAcei ; il chercha en vain toute sa vie à humilier un homme qui n'était connu que par elles. Le véritahle éloge d'un poète, c'est qu'on retienne sei ver» : on sait par cœur des scènes entière» de Quinault; c'est un avantage qu'aucun opéra d'Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n'est plus du goût d'aucune nation; mai» la simple et belle nature, qui se montre »ouvent dans Quinault avec tant de charme», plaît encore dan» toute l'Europe à ceux qui possèdent notre langue, et qui ont le goût cultivé. Si l'on trouvait dan» l'antiquité un poème comme Armide ou comme A fj/s, avec quelle idolâtrie il serait reçu ! mais Quinault était moderne.
Tous ces grands hommes furent connus et protégés àê Louis XIV, excepté La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu'à l'oubli de soi-même, l'écartait d'une cour qu'il ne cherchait pas; mais le duc de Bourgogne l'accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple que les héro» de ses fables. Un prêtre de l'Oratoire, nommé Pouget, »e fil un grand mérite d'avoir traité cet homme de mœur» »i innocentes comme s'il eût parlé à la Brinvillier» et à la Voisin, Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l'Arioste , et de la reine de Navarre. Si la volupté est dangereuse, ce nesontpa» de» plaisanterie» qui inspirent cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son aimable fable de» Animaux malades de la peste f qui s'accusent de leurs fautes : on y pardonne tout aux lions, aux loups et aux ours; et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d'herbe.
Dan» l'école de ces génies, qui seront le» délice» et Tins- Iruction des siècles à venir, il se forma une foule d'esprit» agréable» dont on a une infinité de petits ouvrages délicat» |ui font l'amusement des honnêtes gens, ainsi que nousavon» »u beaucoup de peintres gracieux qu'on ne^metpa» à côté des Pou»»in, des Le Sueur, des Le Brun, des Le Moine, et des Vanloo
Cependant, ver» la fin du règne de LouisXIV, deux hommtf
percèrent la foule de» génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation : l'un était La Mottc-Houdard, homme d'un esprit plu» sage et plu» étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent de feu et d'élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu'il n'eil permis de négliger qu'en faveur du sublime. Il donna d'abord de belles stances plutûtque debelles ode» : son talent déclina bientôt après; mais beaucoup de beaux morceaux qui non» restent de lui, en plus d'un genre, empêcheront toujour» qu'on ne le mette au rang de» auteurs méprisables. Il prouva que dans l'art d'écrire on peut être encore quelque chose au second rang.
L'autre était Rousseau, qui, avec moins d'esprit, moin» de finesse et de facilité que La Motte, eut beaucoup plu» de talent pour l'art des ver». Il ne fit de» odes qu'après l^ Motte; mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d'images. 11 égala dans se» psaumes l'onction et l'harmonie qu'on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillé€>s que celles de Marot. Il réussit bien moins dans les opéras, qui demandent de la sensibilité , et dans les comédies, qui veulent de la gaieté, et dans les épttres morales, qui veulent de la vérité; tout cela lui manquait : ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.
11 aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu'il employa dans ses ouvrages sérieux, avait été imité; mais heureusement ce mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu'on parlait il y a deux cents ans n'a été qu'une mode passagt'îre. Quelques-unes de ses épître» sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et ne sont pas fondées sur des idées aussi claires et sur des vérités ro* connues : le vrai seul est aimable»
Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers ; soit que l'ftge et les malheurs eussent affaibli son génie, soit que, son principal mérite consistant dans le choix des mots et dans les \ours heureux, mérite plus nécessaire et plus rare qu'on ne pense, il ne fût plus à portée des mêmes secours. Il pouvait, iûin de »a patrie, compter parmi »e» malheurs celui de n'avoir plus de critique» sévères.
81ÈCL8 DR LOb^B XIV.
Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour* propre indomptable, et trop mOlé de jalousie et d'animosilé. Son exemple doit être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le considère ici que comme écrivain || qui n'a pas peu contribué à rhonneu| des lettres. ^
il ne s'éleva guère de grands génies depuis les beaux Jours de ces artistes illustres; et à peu près vers le temps de la ^ mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer.
La route était difficile au commencement du siècle, parce que personne n'y avait marché : elle l'est aujourd'hui, parce qu'elle a été battue. Les grand» hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont dit ce qu'on ne gavait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère dire que ce qu'on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la multitude de ces chefs-d'œuvre.
Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destinée des siècles de Léon X, d'Auguste, d'Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps illustres tant de fruits du génie avaient été longtemps préparées auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d'une longue stérilité : la véritable raison est que , chez les peuples qui cultivent les beaux-arts, il faut beaucoup d'années pour épurer la langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies se développent ; l'émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux efforts, excitent tous les talents ; chaque arUste saisit en son genre les beautés naturelles que ce genre comporte. . ,
Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que cet premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à xîes arts, et qui conviennent à la naUon pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissemenls propre» aux sujets ont des bornes bien plu» resserrées qu'on ne pense. L'abbé du Bo», homme d'un trèsgrand sens, qui écrivait son Traité sur la }X)ésie et mr la peinture vers l'an 1714, trouva que dan» toute l'histoire de Fronce U n'y avait de vrai sujet de poème épique que U dea-
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miction de la Ligue par Henri le Grand : fl devait ajouter que les embellissemenls de l'épopée, convenable» aux Grecs, L Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième tiècle, étant proscrits parmi les Français; les dieux de la Fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, le» sortilèges, les métamorphoses, les aventures romanesques, n'étant plus de saison, les beautés propres au poème épique »ont renfermées dans un cercle très-étroit. Si donc il se trouve Jamais quelque artiste qui s'empare des seu s ornement, convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu'on a tenté, ceux qui viendront après lui trouveront U
carrière remplie. „ , .
u en est de même dans Varl de la tragédie ; il ne faut pu croire que les grandes passions tragiques et les grands sen- Uments puissent se varier à linflm dune manière neuve et frappante : tout a ses borne». , . „
La haute comédie a les siennes. Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine tout au plus de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits, l.'abbé du Dos, faute de gc^aie, croit que les hommes de gônie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractère»; mais il faud"-»»' aue la nature en fit. Il s'imagine que ces petite» différence. qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniée, aussi heureusement que le» grands sujets. Le» ""»"««' ^^^ vérité, sont innombrable», mais les couleurs éclatante» sont en peut nombre; et ce sont ce» couleur» primitive» qu un grand artiste ne manque pa« d'employer.
L'éloquence de la chaire, et »urtcut celle des oraison, funèbres, sont dan» ce ca». Le» vérités morales une fois annoncées avec éloquen. e, les tableaux des misères et des faih^sse. humai-^es, des vatités de la grandeur, des ravage» de la mort, étant fait» par des mains habile», tout cela devient lieu commun : on e»t réduit ou à imiter, ou à s'égarer Un nombre ,ufû»ant de fable» étant composé par un La Fontaine, tout ce qu'on y ajoute rentre dan» la même morale, et presque dan. les même» aventures. Ainsi donc le génie na qu un «ècle, ■nrès il faut qu'il dégénère.
Us genre, dont les sujet» te renouveUent .an. cesse.comme
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l'histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du Jugement et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme U peinture, la sculpture, peuvent ne pas di^générer, quand ceui qui gouvernent ont, à l'exemple de Louis XIV, l'attention de n'employer que les meilleurs artistes : car on peut en peinture et en scuplture traiter cent fois les mômei sujets; on peint encore la sainte famille, quoique Haphaél ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter Cinnaf Andromaquef tArtpoétiqueyU Tartuffe.
Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le présent, il est devenu si facile d'écrire des choses mi^diocres, qu'on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore bien pis, de livres sérieux inutiles; mais, parmi cette multitude de médiocres écrits, mal d<ivenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une partie des citoyens s'occupe sans cesse A amuser l'autre, il se trouve de temps en temps d'excellents ouvrages ou d histoire, ou de réflexion, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'etprits.
La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le plus de ces ouvrages. Salangue est devenue la langue de l'Europe : tout y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l'éloquence, la méthode dans les pays* étrangers ; un Baylc surtout, qui, écrivant en Hollande, s'est fait lire de toutes les nations ; un Bapin de Toyras, qui a donné en français la seule bonne Histoire d'Angleterre; un Saint- Évremond, dont toute la cour de Londres recherchait le commerce; la duchesse de V»7arin, à qui l'on ambitionnait de plaire ; madame d'Olbreuse, devenue duchesse de Zell, qui porta on Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L'esprit de société est le partage naturel des Français ; c'est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin \a langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes fi;en8 ; et par là elle
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eontribue dans toute l'Europe à un des plus grands agréments de la vie.