‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 248 sur 285 · CHAPITRE IXXVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE IXXVn

parole; et on afficha son mandement de rétractation le 20

auguste 1720.

Le nouvel archevôque de Cambrai , Dubois, lils d'un apothicaire de Brives-Ia-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis XIV avait échoué. Personne n'ignore quelles étaient la conduite, la manière de penser, les mœurs de ce ministre. Le licencieux Dubois subjugua la pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc d'Orléans et son ministre parlaient des querelles qu'ils apaisèrent, quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre pour des querelles dont le nîonde hL

Depuis ce temps tout ce qu'on appelait en Franciî jansénisme, quiétisme, bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évéques appelants restèrent opiniâtrement attachés à leurs sentiments.

Mais il y eut quelques évoques connus et quelques ecclésiastiques ignorés qui persistèrent dans leur enthousiasme janséniste : ils se persuadèrent que Dieu allait détruire la terre, puisqu'une feuille de papiar, nommée bulie, imprimée en Italie, était reçue en France. S'ils avaient seulement considéré sur quelque mappemonde le peu de place que la France et l'Italie y tiennent, et le peu de figure qu'y font des évoques de province et des habitués de paroisses, ils n'auraient pas écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l'amour d'eux, et il faut avouer qu'il n'en a rien fait. Le cardinal de Fleuri eut une autre sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à l'État.

Il voulait plaire d'ailleurs au pape Benoît XHI, de l'ancienne maison Ursini, mais vieux moine entêté, croyant qu'une bulle émane de Dieu même. Ursiui et Fleuri firent donc convoquer un petit concile dans Embrun pour condamner Soanen , évoque d'un village nommé Senez, âgé de quatre-vingt-un ans, ci-devant prêtre de l'Oratoire, janséniste beaucoup plui entêté que le pape.

Le président de ce concile était Tencin, archevêque d'EuLbrun, homme plus entêté d'avoir le chapeau de cardinal çu«

de loutenir une bulle. 11 avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé dans le public comme UQ prêtre incestueux qui friponnait au jeu. Mais il avait converti Lass le banquier, contrôleur général, et, de presbytérien écossais, il en avait fait un Français catholique : cette bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d'argent et l'archevêché d'Embrun.

Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simoniaque I ondamnalesaint, lui interdit les fonctions d'évôque et de prêtre, et le relégua dans un couvent des bénédictini au milieu des montagnes, où le condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.

Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent toute la France ; et au bout de deux jours on

n'en parla plus.

Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles ; mail les miracles ne faisaient plus fortune. Un vieux prêtre de Reims, nommé Rousse, mort, comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et les entorses; le laint sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine àParis, guérit en vain la femme Lafosse d'une perte de sang au bout de trois mois, en la rendant aveugle.

Enfin des enthousiastes s'imaginèrent qu'un diacre, nommé Paris, frère d'un conseiller au parlement , appelant et réa]' pelant, enterré dans le cimetière de Saint-Médard, devaitfaire des miracles. Quelques personnes du parti qui allèrent priei Bur son tombeau eurent l'imagination si frappée, que leurs organes ébranlés leur donnèrent de légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple, la foule s'y pressait Jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe donnaient à leurs corps des secousses qu'ils prenaient eux-mêmes pour des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette frénésie. On priait en langue vulgaire autour du tombeau; on ne parlait plus que de sourds qui avaient entendu quelque! paroles, d'aveuglesqui avaient entrevu, desiropiés qui avaient marché droit quelques moments; ces prodiges étaient môme juridiquement attestés par une foule de témoins qui lesavaient presque vus, parce qu'il» étaient venus dans l'espérance de

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les Yoi». Le gouvernement abandonna pendant un mois cette maladie épîdémique à elle-môme. Mais le concours augmentait, les miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y mettre une garde. Alors les mômes enthou» siastes allèrent faire leurs miracles dans les maisons. Ce tom beau du diacre Paris fut en effet le tombeau du jansénisme dans l'esprit de tous les honnêtes gens. Ces farces auraient eu des suites sérieuses dans des temps moins éclairés. 11 semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils avaient affaire.

La superstition alla si loin, qu'un conseiller du parlement, nommé Carré, et surnommé Montgeron, eut la démence de présenter au roi, en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d'un nombre considérable d'attestations. Cet homme insensé, organe et victime d'insensés, dit dans son mémoire au roi, « qu'il faut croire aux témoins qui se font égorger pour « soutenir leurs témoignages.» Si son livre subsistait un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que notre siècle a été un temps de barbarie.

Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d'une secte qui, n'étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal et des Nicole, et n'ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l'avilissement : on n'entendrait plus parler de ces querelles qui déshonorent la raison et font tort à la religion, s'il ne se trouvait de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces cendres éteintes quelques restes du feu dont ils essayent de faire un incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinismc et du jansénisme ne sera plus l'objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n'en ont plus de cause.

La religion peut encore aiguiser les poignards. U y a toujours dans la nation un peuple qui n*a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n'est pas du siècle, qui est inaccessible AUX progrès de la raison, et sur qui l'atrocité du fanatisme conserve son empire, comme certaines maladies qui a'att»* quent que la plus vile populace.

Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisipe; leurs armes émoussées n'avaient plus d'adversaires à combattre : ils perdirent à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé : leur Journal de Trévoux ne leur concilia ni l'estime ni l'amitié des gens de lettres. Les évêques, sur lesquels ils avaient dominé, les confondirent avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les rabaiifsèrent à leur tour. Les parlementsleurfirent sentir plus d'une fois ce qu'ils pensaient d'eux, en condamnant quelques-uns de leurs écrits qu'on aurait pu oublier. L'université, qui commençait alors à faire de bonnes études dans la littérature et à donner une excellente éducation , leur enleva une grande partie de la Jeunesse; et ils attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît des hommes de génie et des conjonctures favorables : mais ils furent bien trompés dans leurs espérances; leur chute, l'abolition de leur ordre en France, leur bannissement d'Espagne, de Portugal, de Naples, a fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa

confiance.

Il serait très-utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes de jeter les yeux sur l'histoire générale du monde; car, en observant tant de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste : on rougit alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans l'immensité des choses.

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