‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 250 sur 285 · CHAPITRE XXXVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIIl

d*esprit et de ces subtililcs Ihcologlques, qui n'aurait lûi3?.fc aucune trace dans la mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui combaltirenl.)Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui n'avait qu'une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands hommes qui fusstiut alors dans l'Éj^lise : son nom était Bouvières de La Mothe ; sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare, Devenue veuve dans une assez grande jeunesse, avec du bien, de la boauté et un esprit fait povr le monde, elle s'entCta de ce qu'on appelle la spiritualité. Un barnabite du pays d'Anneci, près de Genève, nommé La Combe, fut son directeur. Cet homme, connu p<i' un mélange; assez ordinaire de passions et de religion, et qui <'<* mort fou , plongea l'esprit de ta pénitente dans des rêveries mysiiques dont elle était déjà atteinte. L'envie d'être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup plus loin que sainte Thérèse. L'ambition d'avoir de» discipUs, la plus forte peutêtre de toutes les ambitions, s'empara tout entière de son cœur.

Son directeur La Combe la conduisit eo Savoie dans son petit pays d*Anneci, où l'évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C'était déjà une très-grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve hors de sa pntrie; mais c'est iinsi qu'en ont usé presque tous ceux qui ont voulu établir une secte; ils traînent presque toujours des femmes aveceux. La jeune veuve se donna d'abord quelque autorité dans Auneci par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences. Elle prOchait le renoncement entier à soi-même, le silence de TAme, l'anéantissement de toutes ses puissances, le culte intérieur, l'amour pur et désintéressé qui n'est ni avili pai la crainte, ni animt'* de l'espoir des récompenses.

Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles dct femmes, et de quelques religieux qui aimaient plus qu'ils m croyaient la parolode Dieu dans la bouche d'une belle fcmm«ji, furent aisément touchées de cette éloquence de paroles, U ■euie propre à persuader tout à des esprits préparés. KMq Ûi

des prosélytes. L'évêque d'Anneci obtint qu'on la fft sortir da pays, elle et son directeur. Ils s'en allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé le Moyen court, et un autre

3US le nom des Torrents, écrits du style dont elle parlait, et

ut encore obligée de sortir de Grenoble.

Se Qattant déjà d'être au rang des confesseurs, elle eut um vision, et elle prophétisa; elle envoya sa prophétie au P. La Combe. « Tout l'enfer se bandera, dit-elle, pour empêcher les « progrès de l'intérieur et la formation de Jésus-Christ dans K les Ames : la tempête sera telle qu'il ne restera pas pierre « sur pierre ; et il me semble que dans toute la terre il y aura u trouble, guerre et renversement. La femme sera enceinte « de l'esprit intérieur,- ^t le dragon se tiendra debout devant

« elle. »

La prophétie se trouva vraie en partie : l'enfer ne se banda point; mais étant revenue à Paris, conduite par son directeur, et l'un et l'autre ayant dogmatisé en 1687, l'archevêque de Uarlai de Chanvalon obtint un ordre du roi pour faire enfermer La Combe comme un séducteur, et pour mettre dans un couvent madame Guyon , comme un esprit aliéné qu'il fallait guérir. Mais madam<î Guyon, avant ce coup, s'était fait des protectionsqui la servirent. Elle avait, dans la maison de Saint- Cyr, encore naissante, une cousine, nommée madame de la Maison-Fort, favorite de madame de Maintenon. Elle s'était insinuée dans l'esprit des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers : toutes ses amies se plaignirent hautement que l'archevêque de Harlai, connu pour aimer trop les femmes, persécutât une femme qui ne parlait que de l'amour de Dieu.

U protection toute-puissante de madame de Maintenon Imposa silence à l'archevêque de Paris, et rendit la liberté à madame Guyon. Elle alla à Versailles, s'introduisit dans Saint- Cyr, assista à des conférences dévotes que faisait l'abbé d^ Fénelon, après avoir dîné en tiers avec madame de Maintenon. La princesse d'Harcourt, les duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers et de Charost, étaient de ces mystères.

L'abbé de Fénelon, alors préceptei:r des p.ofanls de France, était Vhommc io la cour le plus séduisant. Né avec un coeur tendre et une imaginalion douce et brillaute. «la esprit était

nourri de la fleur des belles-lettres. Plein de goût et de grâce», il préférait dans la théologie tout ce qui a l'air touchant et Aublime à ce qu'elle a de sombre et d'épineux; avec tout cela il avait je ne sais quoi de romanesque, qui lui inspira, non pas les rêveries de madame Guyon, mais un goût de spiritualité qui ne s'éloignait pas des idées de cette dame.

Son imagination s'échauffait par la candeur et par la vertu, comme les autres s'enflamment par leurs passions. Sa passion était d'aimer Dieu pour lui-môme. Il ne vit dans madame Guyon qu'une âme pure, éprise du môme goût que lui, et se lia sans scrupule avec elle.

11 était étrange qu'il fût séduit par une femme à révélations, à prophéties et à galimatias, qui suffoquait de la grâce intérieure, qu'on était obligé de délacer, et qui se vidait (à ce qu'elle disait) de la surabondance de grâce, pour en faire enfler le corps de l'élu qui était assis auprès d'elle. Mais Fénelon, dans l'amitié et dans ses idées mystiques, était ce qu'oo est en amour : il excusait les défauts, et ne s'attachait qu'à la conformité du fond des sentiments qui l'avaient charmé.

Madame Guyon , assurée et fière d'un tel disciple, qu'elle appelait son fils, et comptant même sur madame de Mainte" >on, répandit dans Saint Cyr toutes ses idées. L'évoque d# Chartres, Godet, dans le diocèse duquel est Saint-Cyr, s'en alarma et s'en plaignit. L'archevêque de Paris menaça encore de recommencer ses premières poursuites.

Madame de Maintenon, qui ne pensait qu'à faire de Saint- Cyr un séjour de paix, qui savait combien le roi était ennemi de toute nouveauté, qui n'avait pas besoin, pour se donner de la considération, de se mettre à la tête d'une espèce de secte, et qui enfin n'avait en vue que son crédit et son repoi, rompit tout commerce avec madame Guyon, et lui défendit le séjour de Saint-Cyr.

L'abbé de Fénelon voyait un orage se former, et craignit de manquer les grands postes où il aspirait. Il conseilla à son amie de se mettre elle-même dans les mains du célèbre Hoi- Buet, évoque de Meaux, regardé comme un Père de l'Église. Elle se soumit aux décisions de ce prélat, communia de u main, et lui donna tous ses écrits à examin&j^

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