CHAPITRE XXXIX
enfin d'Ctre missîonnaires, et d'enseigner publiquement le christianisme. Il n'est pas inutile d'observer que cet empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était cependant si soumis par l'usage aux lois de l'empire, qu'il ne put de sa seule autorité permettre le christianisme, qu'il fallut •'adresser à un tribunal, et qu'il minuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites. Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, i>ar les soins mfatigables et par l'habileté des seuls jésuites.
Il y a dans Paris une maison établie pour les mission! étrangères : quelaues prêtres de cette maison étaient alors à \a Chine. Le pape, qui envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu'on appelle « les parties des infidèles, » choisit un prêtre de cette maison de Paris, nommé Maigret, pour aller présider en qualité de vicaire à la mission de la Chine, et lui donna l'évêché de Conon, petite province chinoise dans le Foiiien. Ce Français, évêque à la Chine, déclara non-seulement les rites observés pour les morts superstitieux et idolAlres, mais il déclara les lettrés athées. C'était le sentiment de tous les rigoristes de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui l'ont tant blftmé d'avoir dit qu'une société d'athées pouvait subsister, qui ont tant écrit qu'un tel établissement est impossible, soutenaient froidement que cet établissement florissait à la Chine, dans le plus sage des gouvernements. Les jésuites eurent alors k combattre le» missionnaires leurs confrères plus que les mandarins et le peuple : ils représentèrent à Rome qu'il paraissait assez incompatible que les Chinois fussent à la fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés de n'admettre que la matière; en ce cas il était difticile qu'ils invoquassent les âmes de leurs pères, et celle de Confutzée : un de ces reprochca semble détruire l'autre, à moins qu'on ne prétende qu'à la Chine on admet le contradictoire, comme t! arrive souvent parmi nous; mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour démêler ce contradictoire. Le procès de l'empire de la Chine dura longtemps en cour de Rome; îepi ndant on attaqua les jésuites de tous cfttés.
(Jn de leurs savants missionnaires, le P. l^ Comte, avait
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écrit, dans ses nu moires de la Chine, « que ce peuple a concc serve pendant deux mille ans la connaissance du vrai Dieu. « qu'il a sacrifié au Créateur dans le plus ancien temple de « l'univers; que la Chine a pratiqué les plus pures leçons de « la morale, tandis que l'Europe était dans l'erreur et dans
« la corruption. »
Nous avons vu que cette nation remonte, pai une histoire authentique et par une suite de trente-six éclipses de soleil calculées, jusqu'au-delà du temps où nous plaçons d'ordinaire le déluge universel. Jamais les lettrés n'ont eu d'autre religion que l'adoration d'un Être suprême; leur culte fut la Justice : ils ne purent connaître les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi perfectionnée du Messie, inconnue si longtemps aux peuples de l'Occident et du Nord. 11 est constant que les Gaules, la Germanie, 1 Angleterre, tout le septentrion, étaient plongés dans l'idolâtrie la plus barbare, quand les tribunau>: du vaste empire de la Chine cultivaient les mœurs et les lois, en reconnaissant un seul Dieu, dont le culte simple n'avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes devaient justiSer les expressions du lésuite Le Comte : cependant, comme on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne. .
L'abbé Boileau, frère de Desprérmx, non moins critique que ^n frère, et plus ennemi des jéimites, dénonça en 4700 cet élo-e des Chinois comme un blasphème. L'abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui écrivait comiquement des choses sérieuses et hardies : il est l'auteur du livre des Flagellants^ et de quelques autres de celte espèce. Il disait qu'il les écrivait en latin, de peur que le? évoques ne le censurassent ; et Despréaux son frère disait de lui : « S'il n'avait été docteur de « Sorbonne, il aurait été docteur de la Comédie Malienne.» Il déclama violemment contre les jésuites et les Chmois, dt commença par dire que « l'éloge de ces peuples avait ébranlé . son cerveau chrétien. » Les autres cerveaux de l'assemblée turent ébranlés aussi. Il y eut quelques débats : un docteur, nommé Le Sage, opina qu'on envoyât sur les lieux douze de ÊCE confrères les plus robustes s'instruire à fond de la cause.
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• Il
La scène fut violente; mais enfin la Sorbonne déclara les louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies et hérétiques.
Cette querelle, qui fut aussi vive que puérile, envenima celle des cérémonies; et enfin le pape Clément XI envoya, l'année d'après, un légat à la Chine : il choisit Thomas Maillard de Tournon, patriarche titulaire d'Antioche. Le patriarche ne put arriver qu'en nOo. La cour de Pékin avait ignoré jusque-là qu'on la jugeait à Home. Cela est plus absurde que si la république de Saint-Marin se portait pour médiatrice entre le Grand Turc et le royaume de Perse.
L'empereur Cam-lii reçut d'abord le patriarche de Tournon avec beaucoup de bonté : mais on peut juger quelle fut sa surprise quand les interprètes de ce légat lui apprirent que Iv^s chrétiens qui prêchaient la religion dans son empire ne s'accordaii'iit point entre eux, et que ce prélat venait pour terminer une querelle dont la cour de Pékin n'avait jamais entendu parler. Le légat lui fit entendre que tous les missionnaires, excepté les jésuites, condamnaient les anciens usages de l'empire, et qu'on soupçonnait même Sa Majesté chinoise et les lettrés d'être des athées qui n'admettaient que le ciel matériel. 11 ajouta qu'il y avait un savant évéque de Conon qui expliquerait tout cela, si Sa Majesté daignait l'entendre. La surprise du monarque redoubla, en apprenant qu'il y avait des évoques dans son empire; mais celle du lecteur ne doit pas être moindre, en voyant que ce prince indulgent poussa la bonté jusqu'à permettre à l'évêque de Conon de venir lui parier de la religion, contre les usages de son pays, et contre lui-même. L'évoque de Conon fut admis à son audience : il savait très-peu de chinois. L'empereur lui demanda d'abord l'explication de quatre caractères peints en or au-dessus de son trône : Maigret n'en put lire que deux; mais il soutint que les mots kimg-tieii, que l'empereur avait écrits lui-môme sur des tablettes, ne signifiaient pas Adorez le Seigneur dv ciel. L'empereur eut la patience de lui expliquer par interprêtes que c'était précisément le sens de ces mots. Il daigna entrer dans un long examen, il justifia les honneurs qu'on rendait anx morts : l'évêaue fut inflexible. On peut croiw
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quo les Jésuites avaient plus de crôdit à la cour que lui. L'empereur, qui par les lois pouvait le faire puair de mort, le contenta de le bannir; il ordonna que tous les Européen! qui voudraient rester dans le sein de l'empire viendraient désormais prendre de lui des lettres patentes, et lubir un
examen.
Pour le It^gat de Tournon, il eut ordre de sortir de la capitale. Dès qu'il fut à Nunquin, il y donna un mandement qui condamnait absolument les rites de la Ctiloe à l'égard des morts, et qui défendaient qu'on se servît du mot dont s'était lervi l'empereur pour signifier le Dieu du ciel.
Alors le légat fut relégué à Macao, dont le» Chinois eont toujours les maîtres, quoiqu'ils permettent aux Portugais d'y avoir un gouverneur. Tandis que le légat était confina i Macao, le pape lui envoyait la barrette ; mais elle ne lui servit qu'à le faire mourir cardinal : il finit la vie en 1710. Les enucmii des jésuites leur imputèrent sa mort : Ils pouvaient se contenter de leur imputer son exil.
Ces divisions parmi les étrangers qui venaient instruire l'empire décréditèrent la religion qu'ils annonçaient : elle fut encore plus décriée, lorsque la cour, ayant apporté plus d'attention à connaître les Européens, sut que non-seulement les missionnaires étaient ainsi divisc^s, mais que, parmi les négociant? qui abordaient à Canton, il y avait plusieurs sectes, »nemies jurées l'uaa de l'autre.
L'empereur Cam-x.i mourut en 4724 : c'était un prince amateur de tous les arts de l'Erropc. On lui avait envoyé dei jésuites très-éclairés, qui par leurs services méritèrent son aflection, et qui obtinrent de lui, comme on l'a déjà dit, 1<* permission d'exercer et d'enseigner publiquement le cbris-
lianisme.
Son quatrième fils, Yontching, nommé par lui à l'empire, au préjudice de ses aînés, prit possession du trône sans que zes aînés murmurassent. La piété filiale, qui est la base de cet empire, fait q^ie, dans toutes les conditions, c'est un crin o et n opprobre de se plaindre des dernières volontés d'un père
JLe nouvel empereur Yontching surpassa sou père dans
ramour des lois et du bien public. Aucun empereur n'encouragea plus l'agriculture. Il porta son attention sur c premier des arts nécessaires jusqu'à élever au grade de raan durin de huitième ordre, dans «haque province, celui d« laboureurs qui sera jugé par les magistrats de son caiilon U plus diligent, le plus industrieux et le plus honnOle homme; non que ce laboureur dût abandonner un métier où il avait réussi, pour exercer les fonctions de la judicature qu'il n'aurait pas connues : il restait laboreur, avec le titre de mandarin; il avait le droit de s'asseoir chez le vice-roi de la province, et de manger avec lui. Son nom était écrit en lettres d'or dans une salle publique. On dit que ce règlement, ai éloigné de nos mœurs, et qui peut-être les condamne, subsiste encore.
Ce prince ordonna que, dans toule l'étendue de l'empire, on n'exécutlt personne à mort avant que le procès criminel lui eût été envoyé, et même présenté trois fois. Deux raisons qui motivent cet éditsont aussi respectables que l'édit môme: l'une est le cas qu'on doit faire de la vie de l'homme; l'autre, la tendresse qu'un roi doit à son peuple.
Il fit établir de grands magasins de riz dans chaque province avec une économie qui ne pouvait être à charge an peuple, et qui prévenait pour jamais les disettes. Toutes les provinces taisaient éclater leur joie par de nouveaux spectacles, et leur reconnoissance en lui érigeant des arcs de triomphe. 11 exhorta par un édit à cesser ces spectacles, qui ruinaient l'économie par lui recommandée, et défendit qu'on lui élevât des monuments. «Quand j'ai accordé des grâces, • dit-il dans son rescrit aux mandarins, ce n'esl pas pour « avoir une vaine réputation : je veux que le peuple soit « heureux; je veux qu'il soit meilleur, qu'il remplisse tous « ses devoirs. Voilà les seuls monuments que j'accepte. »
Tel était cet empereur; et malîieureusementce fut lui qui nroscrivit la religion chrétienne. Les jésuites avaient déjà plusieurs -églises publiques, et même quelques princes du sang impérial avaient reçu le baptême: on commençait à craindre ies innovations funestes dans l'empire. Les malhei.rs arrivés nu Japon faisaient plus d'impression sur les espiits que U
purefé du christianisme, trop généralement méconnu, n'en pouvait faire. On sut que précisf'menl en ce tomps-là les disputes qui aig^is^aie^t les missionnaires des dilTérenls ordrei les uns contre les autres, avaient produit l'extirpation de la religion chrétienne dans le Tonquin; et ces mi"!mes disputes, qui éclataient encore plus à la Chine, indisposèrent tous le« tribunaux contre ceux qui, venant pr(îchcr leur loi. n'étaient pas d'accord entre eux sur cette loi mt^me. Enfin on apprit qu'à Canton il y avait des Hollandais, des Suédois, des Danois, des Anglais, qui, quoique chrétiens, ne passaient pas pour être de la religion des chrétiens de Macao.
Toutes ces réflexions réunies déterminèrent enfin le suprême tribunal des riies à défendre l'exercice du christianisme. L'aprût fut porté le 10 janvier 1724, mais sans aucune flétrissure, Bans décerner de peines rigoureuses, sans le moindre mot offensant contre les missionnaires: l'arrêt même invitait l'empereur à conserver à Péliin ceux qui pourraient être utiles dans les mathématiques. I/cmpereur confirma l'arrôt, et ordonna par son édit qu'on renvoy.1t les missionnaires à MacAo, accompagnés d'un mandarin pour avoir soin d'eux dans le chemin, et pour les garantir de toute insulte. Ce sont les propres mots de l'édit.
Il en garda quelques-uns auprès de lui, entre autres le Jésuite nommé Parennin , dont j'ai déjà fait l'éloge, hommp célèbre par ses connai?5ances et par la sagesse de son carao tère, qui parlait très-bien le^chinois et le tartare. Il était nécessaire non-seulement comme interprète, mais comme bon mathématicien. C'est lui qui est principalement connu parmi nous par les réponses sages et instructives sur les sciences de la Chine aux difficultés savantes d'un de nos meiUeîirs philosophes. Ce religieux avait eu la faveur de l'empereur Cam-hi, et conservait encore celle d'Yontching. Si quelqu'un avait pc sauver la religion chrétienne, c'était lui : il (sbtint, avev, deux autres jésuites, audience du prince, friNra de l'empcreur,chargé d'examiner l'arrêt et d'en faire le rapport. Parcrv Qin rapporte avec candeur ce qui leur fut répondu. Le prince, qui 'es protégeait, leur dit : « Vos affaires m'embarrassent • \*àï lu les accusations portées contre vous : vos querelle!