‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 32 sur 285 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Dult un courrier se présenta dans la forêt d'Orléans devant les grand'gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même , qui venait d'Agen, à travers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de •on armée.

Sa présence faisait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. 11 profita à l'instant de la confiance et de l'audace qu'il venait d'inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies , et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.

L'armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était à Blenau (7 avril 1 072), commandé par le maréchal d'Hocquincourt , et ce corps fut dissipé en même temps qu'attaqué. Turenne n'en put être averti. Le cardinal Mazarin effrayé courut à Gien, au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait, pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieux approchait de Gien; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne par sa fermeté rassura les esprits, et sauva la cour par son habileté ; il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d'honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Blenau , si longtemps célèbre en France, Il n'y avait pas eu quatre cents hommes de tués ; mais le princo de Condé n'en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d'avoir entre sns mains son ennemi, le cardinal Mazarin. On ne pouvait guère voir un pliiS petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant.

Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne, comme il avait surpris d'Hocquincourt, fit marcher son armée vers r.".ris i il se hâta d'aller dans cette ville jouir de sa gloire et

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des dispositions favorables d'an peuple areugle. L'admiration qu'on avait pour ce dernier combat, dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu'on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Condé, semblaient d'abord le rendre maître absolu de la capitale : mais dans le fond tou« les esprits étaient divisés; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteup, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n'était plus le maître du peuple et ne jouait plus le principal rôle. 11 gouvernait le duc d Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la coup, le duc d'Orléans et le prince : quoique tout le monde s'accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageait en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer oiageuse, dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires. On fil promener dans Pari» la châsse de sainte Geneviève, pour obtenir l'expulsion du cardinal-ministre; et la populace ne douta pas que cette sainte n'opérât ce miracle comme elle donne de la pluie.

On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du parlement, assemblées de chambres, séditions dans la populace , gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles IV, ce duc de Lorraine chassé de ses États, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes, qu'il vendait tous les ans au roi d'Espagne , vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d'argent pour s'en retourner, que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après l'avoir désolée sur son passage, emportant l'argent des deux partis.

Condé resta donc dans Paris, avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l'âge de quinze ans, vit de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses, que la réputation de l'un et de l'autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentées

CHiPlTRE V.

Le prince de Condi5, avec un pe/ît nombre de seigneurs de gon parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l'eiTorî de l'armée royale. Le duc d'Orléans, incertain du parti qu iî devait prendre, restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Hetz était cantonné dans son archevêché. Le parlement attendait l'issue de la bataille, pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui crai.miait alors également et les troupes du roi et celles de M. le prince, avait fermé les portes de la ville, et ne laissait plus entrer ni sortir personne, pendant que ce qu'il y avait de plus grand en France •'acharnait au combat, et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc do La Roclieioucauld, si illustre par son courage et par son esprit, rerut un coup au-dessus des yeux, qui lui fit perdre la vue pour quelque temps. Un neveu du cardinal Mazarin y fut tué, elle peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu'on rapportait à la porte Saint-Antoine, qui ne s'ouvrait point.

Enfin, Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son père n'osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés, et eut la hardiesse de faire iirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L'armée royale se retira : Condé n'acquit que de la gloire; mais Mademoiselle se perdit pour Jamais dans l'esprit du roi, son cousin, par celte action violente; et le cardinal Mazarin, qui savait l'extrême envie qu'avait Mademoiselle d'épouser une tète couronnée, dit alors; « Ce canon-l{\ vient de tuer son mari. »

La plupart de nos historiens n'étalent à leurs lecteurs que ces comliats et ces prodiges de courage et de politique : mais lui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer, dans quelles misères on était obligé de plonger les peuples, et à quelles bassesses on était réduit, verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d'admiration. On peut en juger par les seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché ^ M. le prince. Il avoue que lui-même, pour lui procurer de l'argent, vola celui d'une recette, et qu'il alla prendra îlans son logis un directeur des postes, à gui il fit payer uiia

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rançon : et il rapporte ces violences comme des choses ordinaires.

La livre de pain valait alors à Paris vingt-quatre de aos BOUS. Le peuple souffrait, les aumônes ne suffisaient pas; plusieurs provinces citaient dans la disette.

Y a-t-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux? Un gentilhomme est pris par Ici troupes royales, on lui tranche îa tiMe. Le duc de La Rochefoucauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi, et ce duc de La Rochefoucauld passe pourtant pour un pl/llosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt oubliée! pour les grands intérêts des chefs de parti.

Mais en mCme temps y a-t-il rien de plus ridicule que de ^oiT le grand Condé baiser la chHsse de sainte Geneviève dans une procession, y frotter son chapelet, le montrer au peuple, et prouver par celte facétie que les héros sacrifient souvent à la canaille ?

Nulle décence, nulle bienséance, ni dans les procédés, ni dans les paroles. Orner Talon rapporte qu'il entendit des conseillers appeler, en opinant, le cardinal premier ministre, faquin. Un conseiller, nommé Quatrescus, apostropha rudement le grand Condé en plein parlement ; on se donna det gourmades dans le sanctuaire de la justice.

Il y avait eu des coups donnes à Notre-Dame pour une place que les présidents des enquCles disputaient au doyen de la grand'chambre , en 1C44. On laissa entrer dans le parquet des gens du roi, en i64:i, des femmes du peuple qui demandèrent à genoux que le parlement fit révoquer Ici

impôts.

Ce désordre en tout genre continua depuis 1644 jusqu'en i0d3, d'abord sans trouble, enfin dans des séditions continuelles, d'un bout du royaume à l'autre.

(ir.62.) Le grand Condé s'oublia jusqu'à donner un soufflet au comte de Rieux, fils du prince d'Elbeuf, chez le duc d'Orléans ; ce n'était pas le moyen de regagner le cœur des Parisiens. Le comte de tîioux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Norlingue et de Lens. Cette étrange ftvculurc n« produisit rien ; Monsieur fit mettre pour quelques

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