CHAPITRE VI
« les respects dus au plus grand homme eru monffe. » C'&s\ I ainsi qu'il parlait à l'assassin du gendre de Henri IV, et de / l'oncle de Louis XIV, son maître.
^ Cependant le prin.o maréchal de Turenne attaqua Tannée d'Espagne, ou plutôt l'armée de Flandre, près des Dunes. EUe était commandée par don Juan d'Autriche, Ôls de Philippe IV et d'une comédienne, et qui devint deux ans après beau-frère de Louis XIV. Le prince de Condé était dans cette armée, mais il ne commandait pas ; ainsi il ne fut pas difficile à Turenne de vaincre. Les six mille Anglais contribuèrent à la victoire; elle fût complète (14 juin i QSii). Les deux princes d'Angleterre, qui furent depuis rois, virent leurs malheurs augmentés dans cette journée par l'ascendant de Cromwell. *
Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d'Angleterre* L'armée espagnole fut détruite; Dunkerque se rendit bientôt après. Le roi accourut avec son minislre pour voir passer la garnison. Le cardinal ne laissa paraître Louis XIV ni comme guerrier ni comme roi : il n'avait point d'argent à distribuer aux soldats; à peine était-il servi : il allait manger chez Mazarin ou chez le maréchal de Turenne quand il était à l'armée. Cet oubli de la dignité royale n'était pas dans Louis XIV l'effet du mépris pour le faste, mais celui du dérangement de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l'autorité.
Louis n'entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur de Cromwell. Mazarin essaya si par quelque finesse il pourrait éluder le traité, et ne pas rcmetU'« la place; mais Lockhart menaça, et la fermeté anglaistî i^cmporta sur l'habileté italienne.
Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s'était attribué l'événement d'Arras, voulut engager Turenne à lui céder encore l'honneur do la bataille des Dunes : du Bec- Crépin, comte de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général d'écrire une îettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout lo plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu aui ftûl produit la honte d'uD
féa^TQl d'armée el le ridicule d'un homme d'église. Mazarin, qui avait eu celte faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à
sa mort avec Turenne. , , v
Au milieu de ce premier triomphe, le roi tomba malade à Calais et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les courtisans se tournèrent vers son frère. Monsieur. Mazarin prodigua les ménagements, les flatteries et les promesses au maréchal du Plessis-Praslin, ancien gouverneur de ce jeune prmce, et au comte de Guiche, son favori. 11 se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire à Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume, et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un empirique d'Abbcville guérit le roi avec du vin hémétique, que les médecins de la cour regardaient comme un poison (1658). Ce bonhomme s'asseyait sur le lit du roi, et disait ; Voilà un garçoQ 1 bien malade, mais il n'en mourra pas. Dès qu'il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabale contre
03 septembre 16^8). Peu de mois après mourut Cromwell, à l'âge de cinquante-cinq ans, au milieu des projets qu'il fai- «ait pour l>ffermissement de sa puissance et pour la gloire de sa nation. Il avait humilié la Hollande, imposé les conditions d'un traité au Portugal, vaincu l'Espagne, et forcé la France à briguer son alliance. 11 avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s'étaient conduits à Lisbonne : « Je veux qu'on respecte la république anglaise autant qu'on « a respecté autrefois la république romaine. » Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s'il est vrai qu'il fit dam ce moment l'enthousiaste et le prophète, et s'il leur répondu que Dieu ferait un miracle en sa faveur. Thurio, son secrétaire, prétend qu'il leur dit : « La nature peut plus que Ici c médecins. » Ces mots ne sont point d'un prophète, mail d'un homme très-sensé. 11 se peut qu'étant convaincu que les médecins pouvaient se tromper, il voulût, en cas qu'il en réchappât, se donner auprès du peuple la gloire d'avoir prédit la guérison, et rendre par là sa personne plus respectable el
Bit^rae plus sacrée.
U fut enterré en monarque légitime, et laissa dans l'Europt
CHAVîTRE VI.
la réputation (Tun homme intrépide, tantôt fanatique, tantôt fourbe, et d'un usurpateur qui avait su régner.
Le chevalier Temple prétend que Cromwell avait voulu avant sa mort s'unir avec l'Espagne contre la France, et sa faire donner Calais avec le secours des Espaijnoîs, comme il avait eu Dunkerque par les mains des Français : rien n'était plus dans son caractère et dans sa polilique; il eût été l'idole du peuple apglais, en dépouillant fiinsi l'une après l'autre deux nation?, que la sienne baissait également. La mort renversa ses grands desseins, sa tyrannie, et la grandeur de l'Angleterre.
U est à remarquer qu'on porta le deuil de Cromwell à la cour de France, et que Mademoiselle fut la çeule qui ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi son parent.
Nous avons vu déjà que Richard Cromwell succéda paisiblement et sans contradiction au protectorat de son père, comme un prince de Galles aurait succédé à un roi d'Angleterre. Richard fit voir que du caractère d'un seul homme dépend souvent la destinée de l'État; U avait un génie bien contraire {^ celui d'Olivier Cromwell, toute la douceur des vertus civiles, et rien de cette intrépidité féroce qui sacrifie tout à ses intérêts. Jl eût conservé l'héritage acquis par les travaux de son père, s'il eût voulu faire tuer trois ou quatre principaux officiers de l'armée qui s'opposaient à son élévation : il aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats; il vécut particulier, et même ignoré, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, dans le pays dont il avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protectorat, il voyagea en France. On sait qu'à Montpellier le prince de Conti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le connaître, lui dit un jour : a Olivier Cromwell était un grand homme, « mais son fils Richard est un misérable de n'avoir pas su « jouir du fruit des crimes de son père. » C-opendant ce Richard vécut heureux, et son père n'avait jamais connu le bonheur.
Quelque temps auparavant, ]p France vit un autrç exemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne./ Chris.'ino,
^se^z^Ét^.