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Le siècle

— îS'est-i;e pas une belle nuit pour voyager, dis-moi, maître Goldery ? Tois comme ia lune dessine sur le ciel bleu les crêtes de notre monUigne et les bouquets de huux qui la couroiineut avec leurs formes bizarres.

— aia foi, messire, je trouverais la lune adorable et je ferais vœu de pendre un anneau d'or à chacune de ses cornes, si elle me dessinait aussi parfaitement le toit d'une bonne bôtellerie et le bouquet de houx qui pend â sa grande porte avec sa forme charmauie.

— Eh ! mon gaiçoii, prends patience, lu verras bientôt les créneaux d'uu vaste ciiàfau, ci, je te le jure, tout formidable qu'il est, il renferme autre chose <jue des lances et des arbalètes. Depuis dix. ans que je l'ai quitté, il faut que Gaillac ou Linioux n'ai pas produit une bouteille devin si nous n'en trouvons en abondance dans les caves de mou père; il faut que le bon vieilla.d ne puisse plus lancer une fièclie ou qu'il n'ait plus un homme capable de manier un arc, s'il ne se trouve pas au croc du charnier un bon quartier de daim, sinon un îambon d'ours et peut-être même queli{ue grasse et succulent.: bariaveile

— Depiiis cinq lieurcs oue nous sommes débarqués sur la grève de SaintLaur.ut et qu'il vous a plu de partir sur-lechamp pour votre château, en laissant dans le vaisseau qui nous à conduits en ce pays vos chevaux, votre Fuite, voir* Mavifride .'t vos provisions; depuis cinq heures, dis-je, vous me mettez tellement l'eau à ia bouche a^ec ces belles promesses que je n'ai pius de salive. Par la très sainte Vierge Marie dM Srpt-Douleuî-s, Je vous en supplie, messire, laissezm.i m^arrêîcr en la première hôtellerie qui se dessinera, comme vous dites, sur notre ro.ite, pour m'y réco; foner d'une j)inte de vin, fi\i-il épais et acre comme celui des ermites d i: u ont Liban, qui sont bien les plus mauvais ivrognes de la Terre-Sainte.

LE siÉr.ijs. — m.

— Tu parles toujours comme un misérable Romain que tu es, et tu t'imagines que dans notre belle Provence il y a à chaque pas des hôtelleries pour vendre au voyageur le pain et l'asile que l'hospitalité commande de leur donner.

— L'hospitalité donne, et l'hôtelier vend ; c'est pourquoi je crois aux hôteliers et non point à l'hospitalité.

— Dis que tu ne crois à rien, si ce n'est à ton ventre.

— Hélas ! messire, si cela continue, je ne pourrai même plus y croire, car il me semble qu'il se fond et s'en va comme les neiges au printemps, et je crains bien que votre château ne soit fondu de même par quehiue beau soleil, et que nous ne trouvions k sa place un rocher nu comme les filles arabes de i'Hedjaz. C'est que, voyez-vous, messire, vous autres chevaliers provençaux, vous êtes braves et loyaux, vous haïssez mortellement la vanterie et le mensonge, mais vous êtes sujets à une ter;ibleir.aiadie...

— Et laquelle, maître Goldery?

— La vision, messire.

— Qu'appelles-tu la vision ?

— Hélas ! ce n'est rien qu'une simple illusion de l'esprit. Vous souvient-il (jue lorsque vous me prises à votre service, après la mort du digne Gaiéas de Capoue, nioa maître, qui était le premier homme du nionde'pour fa!re ciiire un quartier de chevreau dans du vin de Ctiio, avec du poivre, de la lavande, des œufs de canard et un brin de cannelle...

— Or çà, maître Guldery, ne vas-tu pas me faire un lécit des taleus de Ga'éas, et de la manière de cuire un quartier de chevreau! Voyons, que vculais-ludire delà cruelle maladie des chevaliers provençaux ?

— Voici, voici, messire: vjus souvient-il que iorsq^ie vous me prîtes à votre service, après la mort de Gaiéas... Pauvre chevalier de Gaiéas ! il eut f^it un plat de roi avec une semelle de soulier...

— Encore !..

— Pardon, mille fois pardon ; mais on ne perd pas aisément le souvenir d'un si bon maîire. Ouelle conversation ins- Iruciive que la sienne I jamais il ne m'a fait l'honneur de

FREDERIC SODLIE.

me fairfi marcher p: es de lui pendant une longue traite, que je n'aie rapporta de son entretien quelque lionne recette pour faire cuire toutes sortes de viandes. Mais je vois que ce discours vous fâclic; je reviens, et peut-être ai-je tort, car vous serez peut-être encore p'us fà( hé que vous ne l'êtes quand j'aurai dit ce que vous désirez savoir sur la nia!adie des cîicvaliers provençaux.

— Bail ! quand je te ferais couper un bout d'oreille pour cela ou que je te ferais donner la bastonnade pendant le temps que dure un Puter, tu ne serais pas homme ù t'en effrayer et tu achèterais bien plus cher le plaisir de dire une insolence.

— Pouripiûipas, mon maitre? ce n'est pas toujours marché de dupe, car une vérité tait ([uelqucfois plus mal à Toreille qui l'entend que le ciseau a l'oreille de celui qui l'a dite ; et la bastonnade mesurée au Paler ne m'a paru longue qu'un jour oii vous étiez ivre couinie les moines d'Edcsseet que vous bégayiez trois ou quatre fois de suite cba(iue syllabe; mais ici \a Pater serait court, car je doute qu'il existe dans ce maudit pays une pinte de vin i)our l'allonger.

— Prends garde que je ne l'allonge d'une cruche entière de Malvoisie.

— Par le Christ ! s'écria Goldery avec transport, si vous voulez frapper et \uo\ boire, je vous permets de réciter tout l'Évangile sur mes épaules. Mais ceci est encore de la vision prcffcnçalc.

— Ah ! enlin ! dit le chevalier. Eh bien 1 qu'entends- tu par la vision piovcnçale?

— Or, puisqu'il faut y venir, vous rappeUz-vous le jour oit vous nie prîtes à votre service?

— Oui... Oui.

— Vous rappelez-vous qu'il faisait une horrible chaleur et que toute l'armée des croisés était dévorée d'une soif que je ne sauiais coniparer qu'à cille...

-Ne compare pas, Goldery, et l.lche de répondre tout droit et sans promener luii récit par tous les souvenirs que lu rencontres, sinon je le renielirai en cliemiii. Je vois là-bas une branche de lioax qu'on peut abatlie aisément d'un coup d'épéc et dépouiller facilement de ses feuilles pi(iuanlcs ^cela ferait un excellent bAlon.

— Peste ! je vois bien qu'il y a beaucoup de houx dans votre pays, fficssire. Le hoiix est un joli petit arl^re ; mais j'aimerais mieux cire battu avci' un <;ep de vigne que débattre avec une branche de lioux.

— Finiras-tu? dit le chevalier.

— Soit. Nous étions soris depuis trois joursdc laville de Damielte, et nouï avions tous une soif horrible. Nous marchions sur un sable fin qui nous pénéiraildans le gosier et le desséchait comme une tranche de porc oubliée sur le gril. Tout-à-coiip quel(|ues pèlerins s'écrièrent (lu'ils voyaient un lac à riiori/.on, et tout le monde ayant regardé, tout le monde vit ce lac. 11 paraissait à trois milles tout au plus, et chacun y marcha rapidiinent ; moi-même je donnai un coup d'éperon à mon cheval. Un coup d'éi;eion à un bon c'icval pour aller à un lac! (|ueràniedu chevalier Galéas me le pardonne, mais je ne courais à cette eau que pour échaiipcr au danger de ne plus boire devin, car vérilablemeiit je mourais d'une vraie soif. Je couras donc, vous couiiVcs aussi, toute l'année courut, et tant que le jour dura, cavaliers et fan(»;-sins, petits et grands, jeunes et vieux, coururent ; mais, lant(ius le jour dura, le lac semblait fuir devant nous, el, la nuit venue, les habitans du pays nous ijiconlèrent qus c'étaH une Plusion fommune a tous ceux qui Iravcrsaieni leurs affreux déserts, et (lu'il n'y avait pas plus de lac que dans le creux de nos

. mains, (iUdiijin! dans ce niomc'.il le creux de ma main m'eût jiaru nu vrai lac si j'av;.is pu y verser un quart de pinte de vin, (C (|ui m'est très facile par un procédé (|ue je liens du chevalier f.aléas et ([ui consiste à rassembler les doigts et à les courber en tenant lei'Ouce le l.--ng de la paume...

— Goldery, nous sommes en face de la branche de houx...

— i:ii bien! mcssire, qua!:d nous !'auron^ passée, je (inirai en (|ualre mots.

Les deux cav:diers continuèrent à gravir le sentier où ils

étaient engagés, et celui qui était le maitre, armé coitimt un chevalier et qui en avait tout l'aspect, reprit :

— Et maintenant, qu'est-ce que b maladie des chevaliers provençaux ?

— C'est, ne vous en déplaise, la même que celle dont nous fûmes pris aux environs de Damiette : ils s'imaginent tous qu'il ont dans leur pays de bons cljAteaux, avec de bon vin dans les caves etde bonne venaison au charnier ; il les voient, il les racontent, il les dépeignent, il diraient volontiers le nombre de pierres dont ils sont bâtis, depuis les souterrains jusqu'au sommet de la plus haute tour. Sur leur foi, on s'engage à leur service, on traverse la mer, on aborde sur une grève déserte, on prend, au milieu de la nuit, des sentiers à se rompre le cou ; on va, cinq heures durant, dans un pays horrible ; on s'expose à mourir de soif; puis, quand vient le jour, le château est avec le lac du désert, il est dans le pays d'illusion el de chimère.

— Eais-tu bien, Goldery, que si tu parlais sérieusement, tu mériterais que je te rompisse les bras pour ton impertinente supposition!

— Supposition, dites-vous, mon maître : fasse le ciel que ce ne soit pas le château qui soit la supposiiioti !

— Tn le joues de mon indulgence, G';ld'rv, m;;is je te pardonne. Tu n'as pas comme moi, pour iouienir la fatigue de la route, une joie céleste dans l'âme; lu ne sens pas le bonheur qu'il y a h revoir la patrie après dix ans d'exil.

— Mcssire, la patrie de l'homme, c'est la vie ; et s'il nous faut encorcconlinuerce voyage seulement une heure, je sens que j'en serai exilé pour l'éternité. Sur mon âme, je meurs de soft.

— Uéjouis-toi donc, jeprit le cJievalier, car nous voilà arrivés. Au détour de ce sentier, nous verrons le château de Saissac, le nid de vautour, comme l'appellent les serfs. J'étais bien assuré que je n'avais pas besoin de guide pour retrouver, même durant la nuit, la demeure de mes pères. Tiens, c'est là, à ce ruisseau qui coule à quelques pas devant nous, que commence la terre des sires de Saissac ; encore une heure de marche, et nous nous assiérons à la table de mon vieux père ; je verrai m» sœur Guillelminc, qui avait à peine huit ans quand je suis parti. J'ai su, par le récit des chevaliers (jui nous ont rejoints en Terre-Sainte, qu'elle était devenue belle comme l'avait été ma pauvre mère. Allons, Goldery, courage ; et si ta soif est si pres.sante, descends de cheval "et désaltère-toi à ce ruisseau, dont l'eau est limpide comme un diamant.

— Boire de l'eau quand il y a du vin à une heure de marche! non pas, mcssire; je ne gaspille pas ma soif si sottement; ce serait un trait d'écolier. Passe pour nos chevaux; cela leur redonnera un peu d'ardeur, car il? sont tout haletans de la montée.

— Fais rafraîchir ton roussin si tu veux, mais mon cheval me portera jusqu'au château sans beire.

— Ahl ah ! vous autres Provençaux, vous savez donc le proverbe romain ':■

— Quel proverbe, maître Goldery?

— Le proverbe qui dit : « Celui qui accointe sa femme en plein jour et qui fait boire son cheval en chemin fait de celui ci une rossect de l'autre une Cfttin. " Quant à moi, qui n'ai de femme etde cheval que ceux des autres, je me soucie peu de ce qui arrive. Ho hé ! veux-tu boire ou non, cheval de l'enfer?

— Or çà, viendras-tu, bavard? dit le chevalier, qui avait dépassé le ruisseau.

— La peste soit de votre eau pure comme le diamant I Si voire vin est de même source, nous serons deux à renifler, car voilà mon roussin qui se recule du ruisseau en tremblant de tous ses membres et qui refuse d'avancer luaiute- Rant.

— Reste donc là si tu veux ; je vais conlinucr ma route si tu ne viens à l'instant. '

— Merci de moi ! seigneur, venez à mon aide ; le cheval têtu ne'veut pas bouger. Il y a un charme à tout ceci ; c'est quelque sorcellerie de ce damné pays d'héréliques ; me laisser/îz-vous

LE COMTE DE TOULOUSE

ici en compagnie de quelque démon ? Par le château de votre père, ne m'abandonnez pas I

Le chevalier rbtomna sur ses pas, repassa le ruissetui, et prenant la brido du roussin, il le tira aprfs lui ; mais comme, à ce moment, il avait laissé tomber les rCnes de son propre cheval, celui-ci baissa la tête pour boire et recula vivement en pointant les oreilles ; puis il battit la terre du pied en poussant un long hennissement.

— Qu'est ceci ? dit le chevalier ; celte eau renfermé-telle quelque maléfice? Voici mon cheval qui hennit comme un. jour de bataille à l'odeur du sang.

— Et c'est du sang en effet ! s'écria Goldery, qui, après avoir sauté en bas de son cheval, avait trempé ses mains dans l'eau en faisant plusieurs signes de croix.

— Il y a ici sortilège ou malheur, dit le chevalier ; et pressant vivement son cheval, il lui fit franchir le ruisseau et partir au galop, malgré les cris de Goldery, qui parvint cependant à faire passer l'eau à son roussin en ie tirant par la bride. Le bouffon se remit en selle, désespérant de rattraper son maître; mais au bout de quelques minutes il le retrouva immobile il l'angle du chemin d'où il devait, d'après son dire, découvrir les tours de son château. Goldery, le voyant ainsi arrêté, s'imagina qu'il était en contemplation et cria du plus loin qu'il put se faire entendre :

— Est-ce bien lui ? n"y manque-t-il rien ? a-t-il bien ses trois rangs du murailles, ses quinze tours? et le tumet, comme vous appelez la tour principale, monte-t-il si haut dans le ciel qu'il vibre pendant l'orage comme un arbrisseau sous le zéphyr?

Mais le chevalier ne répondit pas : il regardait autour de lui comme un homme perdu ; il se frottait les yeux et il disait à vois basse :

— Rien... rien ! •

En effet, qu.md Goldery s'approcha, il vit une gorge' qui s'épanouissait en entonnoir et ouvrait sur une espèce de plaine qui occupait le haut de la montagne. Au milieu de cette plaine s'élevait un pic isolé, sur le plateau duquel un château eût été admirablemennt placé; mais il n'y avait point de château. A la clarté de la lune, on voyait saillir la crête déchirée du rocher, mais on n'apercevait nulle part une ligne droite et régulière annonçant une construction faite par la main des hommes Goldery, à cet aspect, n'ayant d'autre moyen de témoigner sa colère et son désappointement qu'une méchante plaisanterie, s'écria en ôtant son bonnet:

— Château de mes pères, je le salue trois fois !

— Que dis-tu? s'écria le chevalier; vois-tu le château? c'est donc un charme qui fascine mes yeux ? Tu le vois, n'est-ce pas?

— Je le vois comme vous l'avez vu toute votre vie, en imagination. ■*

— Misérable ! s'écria le chevalier d'uii ton qui eut dû exiler la plaisanterie de l'entretien, tais-toi ! — Puis il reprit :, — Il faut que je me sois égaré, et cependant il est impossible que deux sites se ressemblent ù ce point. Voilà bien la fontaine de la Roque, voici le diemin qui tourne a gauche : avançons, c'est une illusion de la nuit.

— Ah! s'écria Goldery, que rien ne pouvait corriger, que n'avons-nous ici notre beau chien Libo, qui rcconaaitrait dans le tissu d'une écharpe un fil qui eût passé par nos mains. Peut-être qu'en quêtant bien, la queue en l'air et le nez en terre, il retrouverait quelques traces de vo|fe château.

Mais le chevalier mit son cheval au galop, et Goldery, son bouffon, le suivit â grand'peine. Le chevalier était un homme de trente ans. Il était vêtu de ses armes légères et était en outre enveloppé d'un manteau écarlate sur lequel on lui avait cousu une croix blanche; il portait un casque sans visière. Ses traits étaient beaux, mais, pour ainsi dire, trop accentués. Sous un front vaste et protubérant s'enfonçaient de grands yeux noirs que voilaient de longues paupières brunes ; son nez droit et fier semblait descendre trop hardiment sur les sombres moustaches qui couronnaient sa bouche armée de dents éclatantes. Tout l'ensemble de son visage eût révélé quelque chose de puissant et de hardi, si une pâleur remarquable n'eût jeté un sentiment de langueur sur ses traits et si la nonchalance de ses mouveraens n'eût annonce un es-

prit fatigué qui ne prend plus d'intérêt â ce qu'il fait. Voilà ce qu'on eût pu remarquer durant la première partie du voyage d'Albert de Saissac à travers les chemins détournés qui le conduisirent de la plage Saint-Laurent, oii il était débarqué à quehiues lieues de Beziers, jusqu'aux montagnes où était situé le château de son père, dans le comté de Carcassonne. Mais dès qu'il eut traversé la fontaine de la Roque et qu'il put croire qu'il y avait â son retour un obstacle ou un danger, sa physionomie reprit un caractère d'ardeur et de résolution et se lendit comme la corde d'un arc ([ui eût flotté d'abord le long du bois et â laquelle la main d'un soldat eût fait reprendre sa nerveuse élasticité.

Goldery était un Romain qu'Albert avait trouvé dans la Terre-Sainte.' Les uns disaient que c'était un cuisinier qui, ayant suivi son maître Galéas en Palestine, était devenu son meilleur ami, car si une amitié a quelque raison d'être profonde et durable, ce doit être surtout celle d'un gourmand et d'un cuisinier -, d'autres prétendaient ([ue c'était un ancien moine que ses vœux d'abstinence avaient chassé du couvent et qui s'était fait archer de ce chevalier Galéa.s; mais bien qu'il arrivât souvent â Goldery de faire la cuisine lui-même et souvent aussi de se battre vaillamment à la suite de son maître, la faveur inaccoutumée' dont il jouissait, et qui consistait à s'asseoir à la table du chevalier et â partager toujours sa chambre et quelquefois son lit, quand il ne s'en trouvait qu'un là où ils se reposaient; cette faveur, jointe h la liberté extrême de ses discours, l'avait plus particulièrement fait considérer comme un bouffon chéri et privilégié.

Nos lecteurs ne s'étonneront pas de cette intimité, lorsque nous leur rappellerons qu'Urbain III chérissait tellement son bouffon qu'il l'admettait dans ses conseils les plus secrets et qu'il l'avait fait diacre pour qu'il pût lui servir la messe lorsqu'il officiait dans son église de Saint-Pierre; tandis que le comte Eustache de Blois, le plus chaste des croisés partis pour Jérusalem, faisait coucher le sien sur ses pieds, en travers du lit où il dormait ou ne dormait pas avec sa femme.

Après huit ans d'absence et de combats, Albert avait entendu parler de la croisade contre les hérétiques albigeois, et ne doutant pas que son père et le seigneur de son père, le vicomte de Beziers, ne fussent des premiers à se liguer pour l'extermination de cette race impure, il s'était embarqué ù Damiette; mais, surpris par l'orage, il fut jeté sur la côte de Chypre. Amauri I" y régnait alors. Amauri était le fils de Gui de Lusignan , dernier roi de Jérusalem, car .nous ue comptons pas parmi ces rois catholiques de la ville de Dieu ceux qui ont gardé ce titre lorsque Jérusalem était déjà retournée au pouvoir des Sarrasins. Gui, vaincu par Saladin à la bataille de Tibériade , avait été demander asile à son seigneur, Richard, roi d'Angleterre. Celui-ci, se rendant en Terre-Sainte , avait été forcé d'aborder à Chypre. Il avait trouvé q^ue cette île, soumise autrefois aux empereurs grecs, leur avait été enlevée par un homme du pays, nommé Isaac Comnène. Cet Isaac, au lieu d'offrir à Richard l'hospitalité qu'il devait à un naufragé et à un chrétien, tenta de s'emparer de lui. Le Coeur-de-Lion l'attaqua à la tête de ses chevaliers, le prit et donna à Gui de Lusignan le trône de l'usurpateur. Gui mourut bientôt après, et Amauri lui succéda. Celui-ci recueillit de cet héritage non-seulement le royaume de Chypre, mais encore la haine de son père contre les Français, ou plutôt contre tous ceux qui relevaient directement ou indirectement de Philippe-Auguste, dont il avait renoncé la suzeraineté. En effet, Richard relevait du roi Philippe comme comte de Poitiers, et les sires de Lusignan , étant vassaux immédials dos corates'de Poitiers, étaient, à ce titre, vassaux médiats du roi de France. Il arriva que lorsque Philippe eut quitté la Terre-Sainte après avoir juré sur les Évangiles de ne rien entreprendre contre Richard pendant son absence, il arriva, disons-nous, que son premier soin fut de rompre les sermens qu'il avait faits, et qu'il attaqua traîtreusement l'Anjou, le Poitou et l'.Vquitaine. Alors Gui s'associa à la colère de Richard, et, ne pouvant aller défendre les terres de son suzerain sur ces terres mêmes , il servit ies intérêts on portant préjudice à tout homme qui, de près ou de loin, dépendait du roi de France. Amauri garda cette haine, et loFs-

FREDERIC SOULIE

que Albert de Saissac aborda à Chypre, son premier soin fut de s'emparer de lui et de le jeter dans une prison. La suite de celte bisloire apprendra comment il en fut délivré et par <|uel dévoûmeni il recouvra toutes les riebesses qui lui avaient été enlevées par Aroauri.

Ainsi Albert ignorait pres(iue entièrement les événemens de la guerre des Albigeois. Arrivé sur les rives de la Provence, il avait été pris d'un violent désir de revoir sa demeure, et il élaii parti sur l'heure avec le seul Goldery. Six ou sept lieues à faire durant la nuit, dans un pays qu'il connaissait parfaitenirnt, ne lui avaient pas semblé un obstacle, et il était arrivé, comme nous l'avons dit. aux environs de son cbàieau en écoutant patiemment les plaintes altérées du bouffon.

Cependant il galopait rapidement , l'œil flxé sur ce pic jadis si niagniliquement couronné de murailles et de tours. Arrivé à la distance où la voix du cor pouvait arriver jusqu'à ce château qui ne paraissait plus à ses yeux, il s'arrêta, et ayant laissé à Goldery le temps de le rejoindre, il lui ordonna de sonner un ap])el. Goldery prit son cor, et, ayant soufflé avec force, il ne sortit aucun son de l'instrument. Albert se signa et ne put s'empêcher de dire :

— C'est une infernale sorcellerie!

— Non, dit le bouffon, c'est une excellente plaisanterie : j'envoie l'ombre d'un son à l'ombre de votre cliàteau. On ne -saurait êire plus sensé.

Albert arracha le cor des mains de Goldery et sonna trois coups longs et soutenus, puis il lixa ses yeux sur le pic, comme si cet appel devait faire surgir le thâteau des entrailles de la montagne. Quelque chose se dressa à l'extrémité du pic. et ils virent se dessiner sur le fond bleu du ciel la forme colossale d'un homme enveloppé dans un manteau ; puis elle disparut lentement et sembla remrer en terre.

— plus de doute! s'étria Albert, ce n'est pas une vision; le sang de ce ruisseau et cet homme apparu au bruit de mon cor! je le vois, les hérétiques ont surpris et détruit le cliàteau de Saissac; c'est quelqu'un d'entre eux qui vi( iit de se montrer, ou peut-être l'ombre de l'une de leurs victimes, peut-être celle de mon père! Allons I que je sache ce qui est arrivé. Oh! si mon château est détruit, si mon père est mort ! Goldery. il nous faudra tirer encore l'épée , reprendre le casque et verser le sang! oh! je te le jure, la vengeance sera terrible I

— O misère! misère! répondit le bouffon, qui, au (on ' ' douleureux et terrible dont son mairre avait prononcé ces

paroles, comprit qu'il fallait qu'il parlât aussi sérieusement qu'il le pourrait : — tirer l'épée au lieu du tranchelard, prendre le cas(|ue au lieu du chaperon, verser le sang au lieu du vin, c'est un métier auquel je croyais avoir renomé pour toujours ; mais vous parlez de vengeance , vengeance donc! mon maître, c'est un plaisir qui enivre et réjouit; seulement vous ne l'entendez pas honnèlemeut. Vous avez tué Afar de Cordouo parce qu'un de ses archers avait pris votre bannière pour but de ses (lèches, et vous n'avez que tué Gericde Savoie, qui vous a pris votre bohémienne Zamora, que vous aimie/, si passionnément.

— Et qu'eusses-tu fait, Goldery?

— !Moi? Oh! pardieu ! j'aurais simpleiiieut bàtonné l'archer, mais j'aurais coupé le corps de Geric mem.ire à membre, je lui aurais arraché les ongles et les cheveux un à un, j'aurais rendu à son corps les maux de mon âme; mais, vous autres, vous traitez un traître comme un ennemi : c'est générosité, ce n'est pas'vengeancf.

En parlant ainsi ils arrivèrent au pied du pic. Là, ils reconnurent que les craintes d'Albert étaient jusles : les décombres qui avaient roulé du sommet embarrassaient le chemin ; les pierres taillées, les poutres, les débris de portes gisaient (,a et li. A cet endroit commençait un sentier si raide que les chevaux ne pouvaient le gravir. Albert ordonna à Goldery de les garder tandis qu'il monterait lui-même au château; mais Goldery avait plus peur de se trouver seul quedf se trouver en face de cent ennemis; il insista pour suivre sou nuitre. ]ls attachèrent donc leurs chevaux à un arbre el monierenl ensemble.

Quand ils eurent atteint le plateau, une vaste scène de désolation s'offrit à leurs regards : ce n'étaient que murs renversés. A voir l'épaisseur des fondemens et leur étendue, il semble qu'il eût fallu de longues années pour démolir ce château, el cependant des cadavres étendus çà et là et dont le visage annonçait une mort réi-enifl, d-^s monceaux de cendres qui fumaient encore, .semblaient dire ijue la destruction avait passé à peine la veille sur celle forleres- e ; le bourg, accroupi au pied du château, laissait aussi fumer ses toits incendiés. Albert allait de tous côtés, Goldery le suivait; l'un gardait un silence farouche, l'autre jioussait de piteux soupirs à l'aspect des tonneaux brisés et des cruches fracassées ; il ne put retenir une exclamation de colère en voyant soriir d'un brasier un immense jambon de porc qu'on y avait jeté, car la rage des vainqueurs avait été poussée si loin qu'ils avaient détruit ce qu'ils n'avaient pu emporter ou dévorer.

— Les monstres ! s'écria Goldery.

— Goldery, lui dit son maître, qui ne l'avait pas entendu, tu as vu cette ombre (|ui s'est montrée au son de notre cor? C'était un être vivant, n'est-ce pas?

— Probablement, dit Goldery en tournant la tête de tous côtés avec elfroi. Pourquoi me faites-vous cette question?

— C'est que, dit Albert, je doute si je veille, c'est que je ne puis croire que tout ce que je vois soit réel ; mais il n'y a donc personne ici?

— Et s'il y avait quelqu'un, qu'en ferions-nous?

— Ce que j'en ferais? dit Albert d'une voix éclatante et en tirant son épée ; puis il s'arrêta et ajouta d'une voix étouffée : — Mais tu as raison, tuer, ce n'est rien , c'est faire mourir qui est quelque chose, faire mourir et ne pas tuer, faire mourir de faim, de soit, faire mourir longteinps, toujours.

Comme il prononçait ces j.aroles avec exaltation , une grande figure parut à l'angle de la tour ruinée; Albert et Goldery s'y élancèrent et la virent s'enfoncer en terre comme la première fois. ILs s'élancèrent de ce côté et arrivèrent an sommet d'un petit escalier (ournant qui descendait dans uu souterrain. Ils hésitèrent d'abord à s'y engager; mais ayant entendu qu'on en avait fermé la porte avec précaution, et qu'on semblait l'appuyer de grosses iiierres pour la défendre, ils jugèrent qu'ils étaient sans doute plus à craindre pour ceux du souterrain que ceux du souterrain ne devaient l'être pour eux ; ils descendirent : la poric ne résista pas longtemps, et ils entrèrent dans une espèce de caveau mal éclairé par une lampe fumeuse.

Le premier aspect qui se dessina en bloc à leurs regards, à la clarté épatsse de la lampe, fut un homme enveloppé d'un manteau, debout et l'épée à la main, ù côté d'un grabat sur lequel était courbée une femme nue. Le premier aiouvement de Goldery fut d'attaquer cet homme; Albert le retint et demanda qui était là : on ne lui répondit pas. Il renouvela sa question : une sorte de sifflement guttural se lit entendre. Albert s'avança, cet homme brandit son épée ; puis, la laissant tomber, il présenta sa poitrine nue en étendant sa main sur la femme qui paraissait dormir sur le grabat. Cette pantomime se passait dans une clarté si douteuse, qu'il était impossible à Albert de préciser rien de tous ces mouvemens. Il décrocha la lampe de l'anneau de for qui la portait et s'avança vers le lit; aussitôt le vieillard, dépouillant le manleau qui le couvrait, le jeta sur le corps de cette femme immobile et parut lui-niê(<!e tout nu aux regards d'Albert. Ce manteau, en cachant le corps, laissa la tigure découverte : cette figure était morte, ce corps était un cadavre. Albert reporta sa lampe sur l'homme iui,qui, l'œil fixé sur la croix de son manteau, , s'était baissé pour ramasser son épée : Alôeit Téclaira à la face. Monstruosité et dégoût I le nez avait été coupé, la lèvre supérieure coupée, les oreilles coupées, la langue arrachée ; touies ces cicatrices, saignantes, goiifiees, bleues ! Albert recula dans uu premier moiuemént d'horreur insurmontable. Un mouvement violent agita cette figure mutilée; était-ce rire furieux, prière, désespoir? Il n'y avait plus rien" dans ce visage qu'une hideuse convulsion; c'était impossible, ù comprendre, impossible avoir. Albert, épouvanté de.dégoùt, ne put s'empêcher de crier à celte plaie vivante :

LE COMTE DE TOULOLSE

— Parlez! parlez!

La langue marquait; le m.iHieureux se loriUt en monlranl sa bouclie eanglaiile dépoiiillct' de lèvres , diipouilli'e de langue. On avait tué dans cet homme les deux grands organes de l'ûme : la parole, sa plus nette émission ; le souriie, ce geste subline du visage, sa plus touchante mimique. Albert détourna les yeux et les arrêta sur Goldery, qui était lui-même immobile d'horreur. Tous deux se regardèrent pour voir un visage.

Albert rel va les yeux sur ce vieux guerrier, car les cheveux blanis qui flouaient sur son cou maigre et décharné disaient que (■"était un vieillard, et ce front chauve, où le casque les avait usés, annonçait que c'était un guerrier.

— Qui vous a mis dans cet état ? dit Albert d'une voix qui, malgré lui, tremblait dans son gosier. Ce sont les héréti(|ues?

Le vieillard secoua lentement la tête.

— Ce sont des^brigands?... des routiers?... des mainades?

A chaque mot une nouvelle négation.

— Qui donc ?

Le vieillard étendit son br?s maigre sur l'épaule d'Albert et posa son doigt sur la croix de son manteau.

— Les croisés? s'écria Albert avec indignation. La tête muetie dit : — Oui.

— Les croisés ! répéta Albert.

Un gloussement sourd et informe sortit de cette bouche Hiutiiée : c'était l'expression impossible d'une exécration terrible. Ce gloussement -continua jusqu'à devenir un cri, puis un hurlement : accusations, plaiutes, malé^lictions, vengeances, murmurées , criées , hurlées. L'âme est puissante et forte, mon Dieu ! elle éi-happe aux mutilations du corps, elliî perce dans toute vie ; tant qu'il reste à l'homme un doigt à remuer, elle parle; elle parle sans regard, elle parle sans parole, à ce point qu'Albert comprit si bien tout ce que ce vieillard n'avait pu dire qu'il lui répondit :

— Oh ! certes I vengeance ! vengeance !

Cependant le vieillard se laissa tomber assis sur une pierre, où il cacha si tête dans ses mains et dans ses genoux pour pleurer: ®n n'avait pas pu lui couper les hrmcs. Albert s'approcha lentement de Goldery, lui parlant du regard, le questionnant, lui disant dans c? muet appel :

— Qu'est-ce cela?... que faire?... que décider?

Mais la figure de Goldery était sérieuse et occupée d'une pensée qui sans doute l'absorbait, car il ne répondit pas aux regards de son maître, et lout-à-Coup levant le bras et désignant le vieillard du doigt, il dit à Albert :

— Si c'était votre père ?

— Mon père ! s'écria le chevalier d'une voix éclatante et en jetant soudainemenljes yeux sur le vieillard.

Celui-tis'était levé à ce cri ; ses yeux ouverts brillaient d'un éclat singulier; il s'approcha d'Albert, et, à son tour, lui porta la clarté de la lampe au visage. C'était une épouvantable chose que celle muluelle inspection : le vieillerd, cherchant un his sous ces traits qui ne pouvaient dissimuler l'horreur de l'ûme, sous ce manteau oit reluisai: la croix de ses meurtriers, et ce îils, demandant à ce visage tronqué quelques traits de se grand et vénérable vieillard quil a;)pelait son père et qui, au moment de son départ pour la terre de Dieu, avait posé ses mains et ses lèvres sur son front en lui disant ■• ♦

— Sois brave.

Dans un mouvement convuisif, ses mains se portèrent encore au front d'Albert, et le vieillard, l'attirant à lui, voulut presser contre le sien ce visage qu'il avait reconnu. Le fils recula devant cet épouvantable embrassement. Le malheureux, repoussé, chercha une parole ; il voulut crier quelque chose : "Albert! » peut-être; peut-ê!re aussi : « Montilsl mon enfant! » Il ne put pas. C'éluit un cri rauque, douloureux, sauvage, incessamment répété , épouvantable, d'chirant. Albert écoutait, regardait-, tout frissonnait en lui, l'imeet le corps. Ces deux êtres ne savaient plus par où arriver l'un à l'autre; Albert aussi éiait muet du mutisme atroce de son père. Eniin Goldery s'approcha.

— Dites lui que vous vous appelez Albert de Saissac.

Et un cri plus i)rûfond partit de la gorge du vieillard, et sa tête se baissa vivement en signe d'affirmation, et ses mains tremblaient aiu-dessus du front du chevalier, qu'il semblait bénir, et sa tête, se baissant toujours dans un mouvement convulsit, répondait autant qu'il pouvait répondre .-

— Oui... S'ui... oui... oui ..je le reconnais , c'estmon fils. Et alors Albert dit d'une voix sourde :

— Mon père I

Le vieillard ouvrit ses bras , le fils s'y jeta, tous deux pleurèrent pendant longtemps et .s'entendirent ainsi. Goldery ne pleurait pas, il les regardait, et sa main passée dans ses cheveux, ses doigts qui labouraient convulsivement son crâne, semblait y exciter une idée atroce à se montrer plus nette, plus perceptible qu'elle ne lui apparaissait.

Après uiîe telle reconnaissance, quel Cux de paroles, quelle foule de questions à faire pour le malheureux Albert ! mais à qui les adresser? Il s'était détaché des bras de son père et le considérait : horrible spectacle.— Oô sont vos bourreaux?

— Où sont nos amis ? — Que faire ? — Où aller combattre ?

— Où aller assassiner ? — Dites un nom. — Désignez une place. — Parlez donc, que j'épuise le sang des monstres et déchire leurs entrailles de mes dents !

Tout (élu était à dire et à demander; mais toute parole mourait en face de ce père sans parole, de ce visage sans trait; une seule idée perça malgré lui le silence convuisif d'Albert :

— Ma sœur ! où est ma sœur ?

La maiu du père s'étendit sur le cadavre.

— Ils l'ont égorgée ! cria le frère.

Le père secoua la tète, et arrachant le manteau, il montra sa fille nue et s^ns blessures.

• — Elle est morte d'épouvante ?

Il secoua la tête encore.

— De désespoir?

— ISi de désespoir, dit la têt^i.

— Regardez comme elle est belle ! dit Goldery.

Albert leva les yeux sur son père ; le regard fit la question; la tête répondit : — Oui.

Et alors commença la plus effroyable pantomine, la plus sublime, la plus éloquente ; -et le vieillard se jeta comme un furieux au coin du souterrain et montra un anneau et des chaînes plus fortes que nul homme, plus fortes même que le désespoir d'un père ; puis il montra ses yeux, le vieillard, ses yeux à lui, qui avaient vu et voyaient encore ; pui?. des pots cassés, du vin répandu sur la terre; puis il chancelait comme un homme ivre en .s'approchant de la paille où gisait sa fille; et là, d'un geste impossible à dire, il montrait ce cadavre, et passant alors ses mains au devant des yeux de son fils, qui n'avaient pas vu, il comptait sur ses doigts combien de crimes, combien d'outrages ; tout cela mêlé de cris, do pleurs, de pas insensés; et tout cela voulait dire clair comme le jour, qu'on dit venir d'un Dieu juste:

-^ Ils m'avaient lié ù cet anneau par des chaînes, et ici, sous mes yeux, devant moi, entends-tu? devant moi, ces hommes ivres, gorgés de vin, se levaient de l'orgie, et allaient au lit de la victime, impatiens l'un de l'autre, nombreux, plus nouibreux que le vieillard n'avait eu de doigts pour les compter, et quelque chose qui échappe au discours voulut dire (ju'au derni(>r elle était déjà morte.

Le vieillard éiait t9mbé à genoux à c(Jté de sa fille. Albert eût voulu dire un mot pour le consoler, il ne le trouva pas. Eùt-il osé dii;e : « Je la vengerai, je tuerai les misérables ! • Pâles sermons, misérables promesses, paroles lâches et futiles. Nulle langue huma ne n'est à la hauteur de'^certaines passions, nulle langue n'a le mot de certains désespoirs et de leur veugeanje. Albert montra tout ce qu'il méditait dans un mot :

— Et <'e sont des croisés !

Le vieillard se releva et mouira à son tUs la croix qu'il por'.ait sur son épaule. Albert sourit tristement, car cette croix n'était pas celle que la chrétienneîé avait arborée . contre ses propres enfans; cependant il détacha le manteau, le jeta par terre, le foula aux pieds et frappa la croix du

FRÉDÉRIC SOULIB.

talon à plusieurs reprises. Le vieux Saissac parut être salisfait. Goldery raina.ssa le manteau et le plia soife'iieuseraent : il y avait une autre pensée «lue celle d'un valet dans cet acte d'attention. Un silence fatal s'établit dans le souterrain.

L OKII, SANCL.VM.

Ce silence fut bientôt troublé par un bruit de pas : deux hommes entrèrent ; l'altitude du vieux Saissac, à leur aspect, témoigna que t'étaient des .Tniis, et ceux-ci compriiont également qui' les deux guerriers qui occupaient le souterrain étaient des leui.s. Les nouveau-venus portaient à leurs mains des instrumens ([ul annonçaient qu'ils avaient déjà visité cette retraite de malheur, pourquoi ils en étaient sortis el pourquoi ils y rentraient; l'un d'eux iiortaitune bêche et une pioche ; l'autre avait un paquet de vêteraens. Le plus jeune des nouveaux arrivés s'approcha d'Albert el lui du :

— Permettez-moi de vous demander qui vous êtes.

-^ Je l'ai dit au sire de Saissac; et, bien que ce soit au milieu des ruines de son cliAteau, personne n'aie droit de m'y demander mon nom lorsque son seigneur en est instruit; mais ne puis-je savoir qui vous êtes vous-même?

— Sire chevalier, répondit le jeune homme, par le temps qui court, un nom, quel qu'il soit, est presque toujours un danger et n'est pas souvent un bouclier; garde?, le secret du votre ; quant à moi, je n'en ai plus ; de deux êtres qui ont prononcé mon nom avec amitié, l'un est mort et l'autre a eu la langue arrachée. Ce nom, entant qu'il pourrait s'appliquer avec tendresse ù un être vivant, est enseveli dans le cercueil du vicomte de Beziers et dans le silence du sire de Saissac, et s'il est prononcé encore dans quelques malédictions, il Hc l'est plus au moins que comme un vain son. Je suis mort sous ce nom qui vous eût dit toute une touchante et terrible histoire ; mais celui que vous voyez devant vous, cet homme qui vous parle, répond toujours, soit acai ou ennemi qui l'appelle, cet homme répond au nom de l'OLil sanglant.

Albert remarqua à ce moment le visage de celui qui lui parlait : ses yeux flamboyans étaient comme enchâssés dans une auréole d'un rouge livide ; il était pftle, jeune-; ses cheveux tombaient épars et négligés sur ses épaules ; sa parole était lente et solennelle, ses traits immobiles. Albert examina aussi son compagnon : c'était une physionomie ordinaire, mais elle avait aussi son trait de malheur : cet homme avait un œil crevé. Albert s'étonna, Goldery lui dit :

— Il n'y a donc pas un homme entier dans ce pays?

— Jeune homme, dit Albert en s'adressant ù l'Oliil sanglant, il faut que vous m'instruisiez de l'état de la Provence; vous avez parlé du cercueil du vicomte de lieziers ; ce jeune cl brave enfant est donc mort ?

L'Œil sanglant parut étonné.

— Vous me demandez, dit-il, ce dont le monde a retenti. D'où venez vous donc?

— De la prison.

— Par où donc êtes-vous venu ?

— Par la mer el par la nuit.

— Eh bien! sire chevalier, le soleil se lèvera dans quelques heures, et il vous éclairera la Provence. Sa destinée est écrite sur sa surface comme le malheur sur nos visages; elle a ses rides de malheur, ses mutilations sanglantes, ses clartés éteintes.

— Oli 1 parlez-moi ! parlez-moi I .s'écria Albert ; il ne faut pas perdre un jour pour la vengeance. J'en sais assez pour la désirer, pas assez pour l'accomplir.

— Vous parlez de vengeance, dit l'OEil sanglant, et vous en parlez avec un visage qui ne s'est flétri ni dans les pleurs ni dans l'insomnie ; avec df s armes que n'ont entamées ni

la hache, ni l'épcc, ni la rouille; avec un corps que n'a brisé ni la faim ni la torture. Qu'avez-vous souffert pour la souhaiter?

— Mon nom te dira tout ce que j'ai souffert plus peu.-ètre que je ne le sais moi-même : je m'appelle Albert de Saissac.

Le jeune homme le regarda fixement et se tut pendant quelques minutes ; puis il dit d'un air triste :

— Ainsi vous êtes Albert de Saissac, le fils de ce vieillard mutilé, le frère de cette lille morte ; vous êtes le fils et le frère légitime de ces deux infortunés; vous êtes donc leur vengeur légitime. Eh bien ! soit, je vous dirai tout ce qu'il faut que vous sachiez.

— ïu me diras aussi qui tu es?

Le vieux Saissac lit un signe d'affirmation.

— Non, dit le jeune homme en prenant tristement la main du vieillard vous savez bien (|ue tout ce que j'ai d'amour est enfermé dans un tombeau ; je ne veux plus d'un nom qui ne partirait plus du cœur et n'y arriverait plus.

— Aimais-tu ma sœur ? dit Albert, et devais-tu le nommer mon frère?

L'OEil sanglant tressaillit; le vieillard sembla l'exciter à accspter cenoni.

— Non, reprit encore l'OEil sanglant ; je n'ai connu votre Sdur (jue telle que vous l'avez retrouvée : morte, et heureuse d'être morte. Ne m'appelez point votre frère ; un homme m'a donné une fois ce titre en sa vie; je ne le porterai vis-à-vis de nul autre. Il ne faut pas, voyez-vous, que je puisse croire' qu'il existe au monde quelqu'un, de plus qu'une femme et un enfant, à qui je dois quel(|uc chose de moi.

. Puis se tournant vers Saissac, il ajouta:

— Voici votre fils; c'est son devoir de vous venger -, il le fera. Permettez-moi de lui remettre le fardeau que je r.Vétais imposé; alors je serai lilire pour le service auquel je me suis voué. Songez que cela est juste; vous avez un fils, c'est beaucoup; celle qui m'attend est veuve, et son fils orphelin. Il faut partager les vengeances; tontes les infortunes-n'enont pas.

Le vieillard baissa lalêle.

— Et raaintenant, dit l'CEil sanglant, rendons ce corps à la terre.

— Dans ce souterrain ? dit Albert ; dans une terre non bénite?

— Sire chevalier, dit le jeune homme, là oit la vie n'a plus d'asile, le tombeau n'a plus de sanctuaire. La croix ne pro> lége plus ni les cimetières ni les églises; elle couvre à l'épaule l'incendie, le meurtre el la dévastation. Nous priei'ons et nous pleurerons, c'est une bénédiction qui manque encore à bien des tombeaux, quand il arrive que les tombeaux ne manquent pas aux cadavres.

L'homme à l'œil crevé, qui s'appelait Arregui, et son compagnon se mirent à creuser une fosse; le. vieillard prit dans le paquet une large toile de lin et enveloppa sa fille; on la descendit dans la fosse, et on la recouvrit de terre. Cliacun s'agenouilla elpria, excepté l'OEil sanglant, qui demeura debout sans prier. Albert, dont la pensée, reventuî de son premier étonnement, commençait à mesurer tout cet épouvantable changement qu'une heure avait porté dans ses destinées, Albert était resté à genoux sur cette tombe dont les autres s'étaient déjà relevés. Il s»\oyait échappé à sa prison de Chypre, ivre de sa liberté et de son avenir, abordant à cette terre de la patrie, la Provence, et courant à cette patrie de la famille le château de son père, où il rapportait un nom illustre, une gloire pure, des richesses immenses et un amour. Dégoûté des ambitions du monde depuis qu'il avait vu tourner autour de lui les misérables passions d'avarice et d'orgueil qui s'armaient du nom du Christ pour élargir le sol où elles voulaient combattre; épuisé d'affections brûlantes dans cette brûlante Syrie où il avait semé ses jours aux combats, ses nuits aux voluptés; cœur noble que la vie avait déçu et qui, comme un aigle qui ne trouve plus d air pour son aile à une certaine distance de la terre, s'était rabattu au repos du château et à la reconnaissance amoureuse et paisible pour une ■femme qui l'avait sauvé, dans quel abîme était-il tombé!

LE COMTE DE TOULOUSE

parmi quels ruilos sentiers il lui fallait reprendre sa course ! que (le pénibles torrcns îi traverser! (lue de rochers à gravir! Il y pensait, et peut-être était-il tiiste d'avoir tant à faire, sans cependant reculer devant ce qui lui était un devoir. La voix de l'Œil sanglant l'interrompit :

— Sire chevalier, lui dit-il, nous sommes encore plus dépouillés que vous ne pensez ; les vainqueurs ne nous laissent pas un si long temps à donner aux larmes : la tombe est fermée, la prière est dite ; il faut nous remettre debout et en marche. Voici des vêtemens pour votre père, de la nourriture pour tous. Hâtons-nous ; je vous dirai ensuite ce qui vous reste à apprendre de l'état de la Provence.

— Je vous écoute, dit Albert.

— Mon maître, ajeuta Goldery, si on parle mal, on écoute très bien la bouche pleine; prenez votre part de ce repas, qui sait si nous en trouverons un pareil d'ici longtemps?

Albert regarda Goldery d'un air irrité.

— Cet homme a raison, dit l'OEil sanglant. On voit bien que vous êtes nouveau au malheur, sire chevalier ; cela vous semble une profanation de goûter à ce repas près de cette tombe. Si pour vous la vie c'est la vengeance, il faut penser à la vie, et la vie, sire chevalier, n'a plus seulement pour ennemis la lance et l'épée, elle a aussi la faim et la soif. Celui qui à cette heure refuse un aliment est comme le soldat qui ne ramasserait pas une épée perëue.

— Très bien, dit Goldery. On peut dire que le pain et l'eau sont les armes intérieures du corps; mais il faut les comparer aux armes de fer brut, tandis que les faisans savoureux et les vins de Chypre sont, pour ainsi dire, les armes magnifiques et ciselées d'or et d'argent. Aux armes donc! et puis vienne l'ennemi, il nous trouvera cuirassés suprà, infrà, clextrâ, miistrâ, antc, post, comme Tullius Cicero, c'est-à-dire dessus, dessous, à droite, à gauche, par devant et par derrière.

— Faites donc, dit Albert.

Tout le monde s'assit par terre, excepté lui ; il admira comment ces hommes prenaient leur repas avec une apparente tranquillité, tandis que lui, oppressé par ses émotions, n'eût éprouvé que dégoût à l'odeur d'un aliment ; il s'assit dans un coin en attendant qu'ils eussent fini, cherchant quelle vengeance il pourrait tirer de ceux qui avaient si épouvantablement passé sur sa famille. Pendant ce temps, <îoldery, non moins bavard que gourmand, mettait à profit les bouchées oii il y avait passage pour la parole.

— Or, apprenez-moi, camarade, dit-il à Arregui, qui diable vous a crevé l'œil si proprement : ce n'est assurément ni un coup de masse ni un coup de hache ; il faut que ce soit une flèche mourante ou une épée bien discrète pour ne pas vous avoir traversé le cerveau lorsqu'elle était en si bon chemin ?

— Ce n'est ni une épée ni une flèche, dit Arregui, c'est la lame d'un poignard rougie au feu.

— Est-ce parce que vous avez regardé la croix d'un mauvais Geil, ou regardé d'un œil indiscret sous le voile de quelque belle fille, qu'un honnête chrétien ou un mari jaloux vous a traité ainsi ? Depuis qu'ils ont fait la guerre aux Sarrasins, il y a des chevaliers qui se sont accommodés de leurs manières de garder les femmes, ce qui me paraît tout-à-fait contraire à l'amour du prochain, recommandé par les saints Évangiles.

— Dieu vous garde le sourire aux lèvres, dit gravement Arregui. Nous étions deux cents chevaliers dans le château de Cabaret, nous en sortîmes po,ur attaquer les croisés qui investissaient Minerve, et nous leur avions brûlé leurs machines de siège, lorsqu'à notre retour nous fûmes surpris par Simon de Montfort. Il avait avec lui Âimery de Narbonne, le comte de Comminges et Baudoin de Toulouse, et venait d'attaquer et de vaincre ^Gérard de Pépieux. En effet, celui-ci, après lui avoir fait hommage, s'était tourné contre lui, et ayant pris dix de ses hommes, les avait fait pendre aux arbres de la route. Simon nous attaqua à notre tour; cent des nôtres périrent heureusement : le reste, et j'étais du nombre, fut fait prisonnier. Quand on nous eut dépouillé de nos armes, on nous mit sur une seule ligne devant la tente du légat; un bourreau s'approcha, et, sur l'ordre de Simon de MonKort et en sa présence, il creva les deux yeux à ces cent nobles chevaliers; quand on fut arrivé à moi, Simon cria au

bourreau : -—Il faut un conducteur à ce bétail ; laissez un œil à cclui-fti pour qu'il reconduise le troupeau à son capitaine. — Ainsi fut fait, et nous quittâmes le camp des croisés, attachés à la suite les uns des autres comme les mulets qu'on envoie à la foire, moi en tête, et traînant après moi ces cent nobles guerriers mutilés.

— Et que devinrent tous ces bons chevaliers? s'écria Albert; que sont devenus Minerve et Cabaret?

— Tous ces chevaliers, dit Arregui, sont, les uns par les chemins, pauvres 'et raendians ; les autres, morts de désespoir ou de faim ; quant .^ Minerve et à Cabaret, ils sont pris.

— Pris ! ces deux robustes châteaux sont au pouvoir de Montfort! et de pareilles cruautés ont été" exercées contre leurs défenseurs?

— A Minerve, le bûcher a fait justice des chevaliers ; à Cabaret, la potence; partout le fer s'est tiédi à égorger les femmes et les petits enfans.

— Horreur et insulte ! cria Albert, Simon a osé faire pendre des chevaliers !

— Quatre-vingts ont été pendus à Lavaur, en présence du comte de Toulouse, leur suzerain, qui a présidé ù oc crime. S — Quoi! Lavaur est en leur. pouvoir, reprit Albert, qui marchaitM'étonnement'en étonnement, et Guiraude, la dame suzeraine de ce château ,r qu'en ont-ils fait?

— Guiraude a été précipitée dans un puits et écrasée sous les pierres.

— C'est un rêve! c'est impossible! s'écria Albert; j'ai connu Simon en Terre-Sainte,; il était renommé pour sa valeur ; mais ce que vous me dites, c'est la rage d'un bourreau insensé. C'est la douleur qui vous fait parler ainsi !

iji — Et peut-être aussi la douleur, n'est-ce pas, ditl'CEil sanglant, qui empêche de parler votre père comme nous? riT —Oh ! malheur, malheur ! dit ?Albert ; fpardonnez-moi, mais la tête tourne à de pareils récits ; grâce, mon père ! grâce et vengeance !

— Oui, vengeance! dit Goldery, mais vengeance, bien entendu, à l'italienne, longue, cuisante, douloureuse, qui emporte la chair du cœur comme une sauce au piment emporte la peau du palais.

— Mais, dit Albert, où trouver un asile pour mon père pendant ce temps d'exécration ?

— C'est ce qu'il faut que vous appreniez à Toulouse, dit l'OEil sanglant.

— A Toulouse!, reprit Albert : mais tout-à-l'heure votre compagnon disait que Raymond combattait à Lavaur avec les croisés : il est donc de leur parti ?

— Il n'en est plus, répondit l'Œil sanglant, Simon de 5Iontfort est venu à bout de sa lâcheté.

— Je ne comprends plus ce monde, dit Albert ; la lâcheté du comte de Toulouse, dites-vous ? mais il passait pour bonne lance et brave capitaine.

— Oh ! dit l'Œil sanglant, je ne parle pas de sa valeur de chevalier, je parle de sa lâcheté de suzerain, de sa perfidie politique, qui l'associent à tout brigand qui lui donne l'espérance d'accroître sa puissance. Il a pensé que les croisés lui serviraient à ce but, et il leur a prêté son aide pour abattre Roger, et depuis deux ans que cela s'est passé et qu'il a. reconnu que c'était sa ruine qu'il avait commencée dans celle de son neveu, il s'est^cru forcé de continuer par nécessité ce qu'il a commencé par trahison; mais enfin il a, je pense, accompli sa dernière infamie, il me l'a juré du moins : puis'se-ti il réparer tout le mal qu'il a fait à la Provence ! '

— Il lui sera difllcile de réparer celuf qu'il a fait à son honneur.

L'Œil sanglant sourit amèrement.

— Son honneur! sire chevalier; les croisés lui ont donné un meilleur défenseur que Raymond ne le serait lui-même • ils ont fait le comte si malheureux qu'il ne semble plus mé^ prisable. Son honneur, dites-vous ! Et d'abord quel juge en aura-t-il ? Ah ! oui, vous dites bien, vous sortez de pris'on et vous êtes venu ici dans la nuit. Vous ne savez pas quel vertige de terreur s'est emparé de la Provence pendant deux ans entiers, après que Beziers et Carcassonne, ces deux grandes

FREDERIC SOELIE.

forteresses, qui avaient pour premier rempart leur terrible vicomtp, furent tombées devant les croisés. Sans doute Roger péril par trahison, mais on n'y songea pas ; on songea seulement que par le fer ou le poison ils avaient tué Roger; vue là où son courage et sa prudence avaient failli, tout courage et toute prudence étaient inutiles, et l'on s'épouvanta. N'avez-vous pas entendu dire tout .'i l'heure que Comminges a fait hommage à Simon?

— Cpmminges, dit Albert, le rude et farouche Comminges, qui a écrit sur la borne de sa comté: Qui entre y rentre, voulant dire que celui qui entrait en sa terre rentrait en terre?

— Oui, Commingeî, et comme lui, Aimery de Narbonne. Cl- fier vassal des comtes de Toulouse, qui tAche toujours ;1 rehausser sa ville romaine au rang dont elle esi déchue, a subi le joug d'un Français, le joug d'un barbare, comme il les appelait.

— Mais, s'écria Albert, Raymond Roger, le comte de Foix?

— Il a plié la têt\

— Lui ! Oh ! tout est donc perdu ?

— Oui, dit roEil sanglant, le comte de Foix, le dur comte de Foix et son fils, Roger-Bernard, tous deux ont plié la tête, une heure, un moment, à la vérité, et ils si! sont relevés les premiers, terribles, furieux, mais enfin ils ont plié la lète à l'aspect "de ces armées qui s'amassent au loin pour s'abattre dans nos champs comme des nuées dinsectes ; ils ont demandé protection aux ennemis plutôt qu'à leur épée : c'a été un délire où rien ne se voyait plus, où rien ne se jugeait plus nettement, à travers les fumées des incendies et les vapeurs de sang qu'exhalait la terre. Tout était devenu danger, l'ami de la veille comme l'ami de vingt ans, le parent, l'allié, le frère : le bourgeois faisait peur au noble, le noble au bourgeois, le prêlre au laïque ; le passant était un ennemi ; les serviteurs, des ennemis ; les fils, des ennemis. Mais enfin on commence à voir clair sur les cendres éteintes des cités mortes, et on peut reconnaître ses amis de ses ennemis dans ces populations clair-semécs qui restent debout, les pieds dans le sang. L'heure de la délivrance approche.

En disant ces mots, l'Œil sanglant se leva, puis il ^oula :

— Le jour est venu, il nous faut mettre en roule.

— Allons I dit Albert; mais par quels sentiers assez détournés arriverons-nous à Toulouse à travers cette inondalion de barbares, quatre que nous sonames et à peine armés? Ne pourrals-jc il'abord regagner mon vaisseau? J'y ai laissé des hommes et des armes. .

— Ne vous mettez point en peine de notre voyage, nous en surmonterons aisément les difficultés, du moins je l'espère. Lai.>sez votre vaisseau vous attendre jusqu'à ce que vous ayez pris parti et soyez en étal d'employer utilement vos trésois. A Toulouse! à Toulouse I sire chevalier. C'est là que nous saurons si la Provence sera une comté suzeraine ou une province vassale.

CHEVALIER F.AIDIT.

Ils partirent donc ; un voile de lin couvrait la figure du vieux Saissac-, l'ODil.sanglant et Arregui s'enveloppèrent de même le visage. Ce voile qui cachait toutes ces tëlps mutilées était un capuchon percé à la hauteur des yeux. Albert et Goldery retrouvèrent leurs chevaux où ils les avaient laissés.- Au sifflet de l'OEil sanglant, un homme voilé comme ils l'étaient lui amena des roussins sur lesquels ils montèrent. Ils se dirigèrent vers Carcassonne. La marche fut silencieuse; elle fut éloquente aussi. Oh! quelle misérable Provence les Français avaient fait de cette belle Provenco ! Quelle comté nue et stérile de relie comté si féconde, fi rinhciical vt'iiwde villes, d'hommes et de moissons !

C'est une chose horrible à voir que les restes d'un champ de bataille où des milliers d'hommes ont péri ; cependant cet aspect de morts est, comme la vie humaine elle-même, rapidement et facilement effacé : viennent d'autres hommes qui jettent de la terre sur les cadavres, et la terre, bientôt après, reverdit sous les «rés, jaunit sous les moissons ; il n'y paraît qu'aux endroits où la végétation plus fraîche s'enrichit des débris de l'homme. Mais lorsque la dévastation s'est adressée à la terre éternelle et aux villes de longues durées, les traces qu'elle leur laisse ont quelque chose de durable et, ce semble, d'indestructible comme elles. Quand les iorêts ont été incendiées, les moissons arrachées, les châteaux démolis, il y en a pour des siècles à cicairiser ces profondes blessures. Longtemps les landes tiennent la place des campagnes semées, les ruines des moiiuraens.

P'homme, épouvanté de la chute de ces forts abris, ne se prend pas à les reconstruire sur Theure, et comme l'oiseau dont l'orage a brisé le nid, il s'abrite, jusiju'ù la fin de la saison, sous une feuille ou derrière un pan de mur. Il faut à l'oiseau, pour refaire son nid, une année nouvelle qui lui rende le piintemps et .ses amours ; à l'homme, il faut un avenir nouveau qui lui redoque sa foi dans la durée et dans la force des choses-, il lui faut une génération nouvelle.

— Albert en traversant cette contrée, en voyant toutes ces traces de dévastation, sentait uq désespoir particulier. Ce n'était pas celui du malheur présent, ce n'était pas de ne rencontrer qae des routes désertes, des masures inhabitées, de voir errer au loin quelques pâles habitans qui, debout sur la lisière des bois, s'y enfonçaient comme un gibier timide au seul aspect ou au premier bruit d'an homme armé : tout ces malheurs avaient été dépassés par lui du premier coup et de bien loin. Son père mutilé, sa sœur morte, son château démoli, ses terres dévastées, ses vassaux disparus, lui avaient trop personnellement et trop profondément infligé les plus dures infortunes pour qu'il ressentît un nouveau désespoir, une nouvelle colère à l'aspect d'infortunes pareilles. Seulement il calculait ses chances de rendre le mal pour le mal au même degré qu'il l'avait reçu. Il pensait à cet instant comraeGoldery. Que sera-ce donc que chasser ses ennemis de la Provence pour qu'ils retournent dans leurs terres fécondes, sous le loit entier de leurs demeures, en laissant derrière eux lés champs àévaslés et les maisons ruinées? Que sera-ce que de frapper à la tête ou au cœur un ennemi armé, et de l'envoyer dormir dans la tombe, lorsqu'il laissera derrière lui des vieillards mutilés, des filles violées, des femmes outragées ? Oh ! ce n'est pas cela qu'il fallait à Albert ! ce n'était pas cela, et cependant comment aller jusque dans les terres de ces insolelis agresseurs, rendre à eux et à leurs familles la destruction et l'outrage qu'ils avaient seniés en Provence? Soilà cequi occupait Albert pendant cette marche, ce qui lui donnait l'air d'un profond désespoir. L'OEil sanglant s'y trompa et lui dit:

— Cela vous épouvante, sire chevalier, de lutlcr co'.itre les ennemis qui ont eu le pouvoir et la cruauté d'exercer de tels ravages?

Goldery haussa les épaules, et dit à l'OEil sanglant, tandis qu'Albert gardait le silence :

— Ne demandez jamais à cet homme ce qui .'épouvante, car il n'aurait rien à vous répondre, et vous voyez bien qu'il ne vous répond rien. Demandez-lui |)lutôt ce qu'il compte faire, car, entendez vous, c'est de pareilles méditations que sortent presque toujours pour lui les projets les plus insensés. D'autres, après avoir rêvé qu'ils peuvent devenir rois, ou voler dans les airs, ou vivre dans l'eau, ou dîner dix fois par jour, laissent toutes ces imaginations de côti et reprennent Tliabitudc de leur vie ordinaire. Quant a celui-cf, s'il lui vient à l'idée qu'une chose est possible, et qu'il soit néiestaireou agréable de la fafre, il s'y attelle sur-le-champ sans cris ni fanfares, et souvent il est arrivé (in'oa ne le croit pas encore parti. Le pauvre homme ! voici la première fois (|u'u1i de ses projets bien arrêté se trouve malgré lui renversJet impraticable, tl s'était juré de renoncer aux rudes travaux de la guerre, aux rivalités d'amour, d'éclat ou de gloire; il avait arrangé sa vie dans son château, et dans cette vie il avait ar-

LE COMTE DE TOULOUSE

rangé comment il gouvernerait ses vassaux, «omnient il marierait sa sanir, lionorerait son |ière, et goûterait eiilin le ropos au sein d'une excellenle cuisine. Adieu sonbeaa rêve, car il n'y a plus ni terres, ni château, ni sœur, ni cuiçine ! et quant à ce qui reste de son père, c'est pis que sa sauir morte et le château démoli, c'est une plaie ouverte, qui parle sans eesseet crie vengeance! Le voilà donc remis à l'œuvre malgré lui. Je ne sais de quel prix, mais, certes, il fera payer cher ses peines à ses ennemis, non seulement pour le mal qu'ils lui ont fait, mais pour le bien qu'ils l'empêchent de goûter. ,

— Et, dit rOEil sanglant, le servirez-vous dans ses desseins?

— Oui, selon la voie qu'il prendra : s'il faut poursuivre la vengeance la cuirasse aux flancs, le casque en tète, par les routes et sur les remparts des villes, je me relire dans quelqie abbaye. Si le sire Albert comprend que les premières armes de la vengeance sont le sourire, la joie et- la bonne chère, alors je me voue à lui cœur et ventre. -

— N'ête'i-vous pas le bouiTon de sire Albert? dit l'Œil sanglant d'un ton dédaigneux.

Goldery pâlit à ce mot, et un premier et imperceptible mouvement de colore lui fit regarder son épée, mais il n'y parut pas autrement, et il reprit d'nn ton où le sarcasme perçait trop fortement pour ne pas être aperçu :

— Oui, vraiment, je suis son bouffon, mon maître; mais pas à ce point que je ne puisse vous dire des choses très sensées : par exemple, que c'est une loi juste qu'un seigneur vende à ses vassaux le droit d'être hommes, c'est-à-dire le droit de se marier et de se reproduire, et (ju'il leur impose en outre la lende pour sDn p opre mariage, de manière qu'ils paient pour qu'il naisse un esclave d'eux, et qu'ils paient pouriju'il naisse un maître de leur seigneur. Je trouve que c'est une lo* admirable qui fait qu'on peut tuer un juif pour douze sous, ce qui, pourvu qu'on en trouve vingt-quatre dans la poche de l'infâme, en rappoite oxactenient douze. Je trouve que c'est une m.erveilleuse équité que le médecin qui tue soit payé comme le médecin qui guérit ; qu'il est d'exacte justice i|u'on pende le serf qui vole une pomme à un abbé, et que l'ablié soit réprimandé qui vole un champ h un laïque. J'admire qu'on soit béai et sauvé pour avoir brûlé, égorgé, violé, et qu'on soit maudit pour avoir été égorgé, violé, brûlé. J'admire que ii.on maître ait le droit de se faire tuer par Simon de Montfori en personne, en lui disant : » Tu as menti ! » et que moi je sois brûlé vif par son bcurreau pour lui avoir di! : « Vous vous trompez. » Mais ce que j'admire le plus, c'est que non-seulement ceux qui piofltent de ctt état de choses le trouvent juste, mais que ceux qui en pâliSsent le trouvent juste de même; puuve sublime que cela est juste et sera éternellement juste. 01;! mon maître, je connais la sagesse humaine, quoique bouD'on, et si je ne la professe ii.is toujours, c'est que je suis un boulïon, payé pour dire des boutfonneries et en faire; mais veilà si longleii;ps que j'en fais pour le campie d'un autre que j'en veux faire une à mon prolit. J'ai quarante ans, je suis robuste, je manie as.^ezbien la lance, assez bien i'épée, je puis Crindre la ceinture militaire, mérittr lis éperons, gagner un lief, l'entourer de bons remparts, avoir une belle femme qui fera l'envie de tous m?s voisins, -de jolis uil'ans qu'i:s aimeiaient autant que moi, et mourir I'épée au liane et le casque en lête dans un glorieux conibai; e!i bien ! je suis à peu prè= résolu à me laiie moiiie, à vivre du biefi des autres au lieu du mien, ù avoir la femme des autres au litu de prêter la mienne, à ra'engraisser de repos et de bonne chère etù mourir d'indigestion.

— Que ne le faites-vous sur-le-cliamp? dit l'OEil sanglant avec mépris.

— 0!i ! dit Goldery avec un soupir, c'est que les braves et les sages de ce monde n'ont pas laissé un coin de terre (lue je connaisse où un misérable fou puisse se cacher; c'est une ribaudaille magnifique de combals d'héroisme et de ver. us. L'empereur Othon se bal avec le roi de France, le roi de France se bat avec le,roi d'Angleterre, l'empereur grec avec le roi de Chypre, le roi d'Aragon avec les aiaurcs ; le pape se bat, les seigneurs se battent, les bourgeois se battent, les

lE SIÈCLE. — III

serfs se battent : à droite, à gauche, en avant, en arrière, les grands entre eux, les petits entre eux, les grands contre les grands, les grands contre les petits. Que voulez-vous que fasse un pauvre bouffon parmi tant de sagesse humaine? 11 y perd sa i'olie, il se rc*gne à la dignité humaine,, el il court les chemins sur un mauvais rouss'n, avec l'espérance d'avoir le nez coupé, l'œil crevé et la langue arrachée, ce qui m'est assez iniliiférent pourvu i[u'on nu; laisse mes dents, qui sont les plus fortes de ce monde depuis que le dign« chevalier Galéas en est sorti.

Pendant ce temps Albert avait continué ses méditations ; bientôt il releva la tête et demanda d'une voix sereine et d«uce :

— N'est-ce pas Carcassonne que je vois poindre là-bas ?

— C'est la malheureuse Carcassonne, et c'est la bannière de Siic.on ijui fiutte sur sa haute t ur.

—-C'est vrai, je la reconnais, dit Albert d'un air simple et indifférent.

— Est-ce qu'il a envie de mettre le feu à la ville? dit Goldery, comme s'interrogeant lui-même.

— Pourquoi? reprit l'Œil sanglant; sa tranquillité est, ce me semble, rassurante.

— Oh ! par siint Satan, il faut (ju'il ait découvert quelque chose d'atroce pour être si doux et si paisible. Maître, sachez ceci : il y a un malheur horribe pour quelqu'un dans tout sourire qui effleure les lèvres du i hevalier de Saissac lorsque celles d'un autre proEonceraient une ma'édiction ; nous Terrons de cruelles choses, mon Biaîire.

Comme ils parlaient ainsi, ils arrivèrent en vue des portes de Carcassonne. Aune certaine distance et lorsqu'ils curent gagné un endroit où ils ne pouvaient être aperçus des sentinelles, Arregui et l'OEil sanglant levèrent leurs capuchons et s'aftachèrent tous les deux un masque admirablement fait et qui rsi^résentait dans toute son horreur une mutilation pareille à celle qu'avait subie le malheureux sire de Saissac. Goldery, qui était dans un pays où l'art de contrefaire les visages avec dfi la ( ire appliquée sur une toile blanche était déjà fort avancé, Goldery se prit ù admirer c-* masque ei déclara qu'il n'en aviiii jamais vu de si parfaitement travaillé.

— C'est mon œuvre, dit l'OEil sanglant, et il fut un temps où je savais les faire gracieux pour les joyeuses fêtes. Puis, s' adressant à Albert, il ajoiua en montrant ce masque hideux :

i — Sire chevalier, voici un droit de passage que la rage des uns et la vengeance des auti es a rendu respectable a tous. Quand croisés ou hérétiques ont réduit un homme en pareil . état, ni hérétiques ni croisés ne peuvent le reconnaître pour ce qu'il a été ni le lui demander ; aussi, au milieu de cet égorgement général, s'esl-il établi uiie sorte de piiié intéressée et mutuelle. Ce capuchon dit à tous : « Voici un mutilé, " et ce muiilé chacun le laisse passer, car il peut êire un de ses frères. Ainsi traverserons-nous aisémeni Carcassonne. Quant à vous, choisissez de tiomper la surveillance des Français en revêtant votre manteau de croisé et vous donnant pour un des leurs arrivé de la Tcrre-Saii.te, comme il est vrai, ou résolvcz-voLS .'i subir l'humiliation des chevaliers faidils.

— Sur le salul de mon âme, dit Albert, j'ai juré que cette croix ne nie .salirait plus l'épaule; et dussé-je être damné pour c*e ferment, elle ne la touchera plus : je subirai toute luimiii::lioii.

— Ainsi, dit l'Œil sanglant, vous vous laisserez dépouiller?

— Je ferai tout ce qu'il faudra, répondit froidement Albert (11 l'inleiTompanl; et toi, Goldery, lu souffriras sans rien dire (oui ce qu'os l'imposera. Atsurez-moi seulement qu'on n'attaquera pas notre vie.

— Je vous en réponds auiant qu'un homme peut répondre de v,uelque chose.

— Allons donc! dit Albert

— Diable ! dit Goldery, ceci devient effrayant ; quelle idée étrange lui est venue !

— Voire maiire est bien facile, dit l'OEil sanglant bas à Goldery : une huni'lialion ne lui coule rien.

— Que vc'ulczvous ! dit Goldery ; j'ai vu des jours où il

FRÉDÉRIC SOULTE

eût payé dix srquins au meilleur liievalii-r di' la iliiêtienté pour i|u"il crachai sur son fcu, afin d'avoii' une bonne raison de le tailler en pièces. Le bon sire se verse qucliiuefois ainsi un peu lif. vinaigre «ui' sa blessure, un peu d'huile sur son feu, pour les irriter. Je crois (|u'il se dépileruil niainlenant si on lui iiMulail .'i celte heure son cliàleau, son père ut sa sœur; il ne (hanterait probablement pas de dessein, mais il neTcxécueiaitpas avec celle lran(|Uillilé de coiisclcnee qui lui fera tuer, ou briVer, ou égorger, ou manger son ennemi, comme il l'a résolu.

— Croyez-vous qu'il lenle cela contre Simon de Montfort?

— Cela ou auire chose : demandez-le-lui, car le diable, (|ui lui a inspiré ce ([n'il veut faire, ne le tait peut-être pas luimême.

Ils étaient lout-à-fait j)rès des porles de Carcassoniie ; ils se présenlérent ù la lèle du pont qui défendait celle par la- (|Uelle ils voulaient entrer; ils la traversèrent; mais, arrivés sous l'arcade de la tour, ils ne purent aller plus loin, parco *|u'une nombreuse ca\aleade qui allait sortir leur barra le passage : c'était une joyeuse compagnie composée de chevaliers couverts de rii lies et légères armures, de dames montres >ur de giacii'uses haquenées. En lèle de la cavalcade se trouvait une femme d'une ligure majestueuse; celte femnu' avait une île ces beautés pures qui lii-nneni aux ligues du visage pliUnt (|u'à l'édatet à la fraîdifur de la jeunesse, de façon que, liiiii qu'elle avouât avoir déjà (|uarante ans, elle gardait une perlV( tioii de traits si idéale que, dès le piemier aspect, on ne piuivail s'euipécher de dire que celte femme avait (lu ê re aduinablenient belle, l'uis, lorsqu'un sourire lent et doux animait sa bouche et la'ssail voir l'éclat de ses dents, loi S(iu'un'e émotion grave de fierté faisait biillurses yeux, on la Irouvait admirableinciil belle encore; sa taille était éb'vée et son maintien sérieux. A sa dioite marchait sur un cheval puissant un jeune homme de vingt-cinq ans pesaninient cuirassé; il sembl.iit occupé d'une pensée sévère et jelaitdcs regards peu bienveillaiis sur un second cavalier qui marchait ;i la gauche de celtp dame. Celui ci était un pâle et bel adiileMeni de vingt ans à peine; une froideur hautaine répondait seine aux lei^ards lourroiicés de son compjgnon ; une attention coniinue tic. la dame, semidait seule prévenir enire eux une explication qui ne pouvait éliv que violente.

— Amauri, disait elle au premier en desrendant au petit pas de sa haquenée la rue qui menait à la porle, je ferai (e que veut mon mari, j'irai au devant dts < roisés qui arrivent des lioniicresdu iNord, je Us amènerai dans celte ville et je la défendrai jusqu'à sa dernière pierre. .le suis d'un nom et d'un sang qui a coutume des combats, et, quoique feiiine et ignorante de l'aride la guerre, j'espère assez, bien faire pour que le nom de Montmorency ne fasse pas honte ;■! celui de Montforl.

— Ma mère, reprit le jeune homme , si le nom de Montmorency n'était I orli: (|uc par des femmes, il serait, et surloiil en vous, un exemple de vertu, de douceur ci de courage; mais il e.'-t porté au: si par des hommes qui ne lui font pas rendre les respects auxquels vous l'avez, accuulunié.

— Mou lils, dit la comtesse de Moiiiforl , vous êtes dur el inj'isle dans vc^s iiarolcs contre ceux de niafamlle; vous oubliez, que vous lue blessez, en me parlant de la sorte.

— Ce n'isl pas vous que j' voulais b!esser, ma mère, dit Amauri, ce n'est pas vous. Ce n'est pas \ous, répéta t-il on legardant le jeune homme en faee.

— .\mïUii, je vous eu supplie, cessez, dit viven.eul la eoni-

icsse.

— Laissez., laissiz., ma belle tante , dit avec une dédaigneuse froideur le jeune homme p;de,lcs repriches de mon brave cousin S'Uil, e luiue les coujis de son éiice, bien adressés et bien reças ; bien adressés, car je sais (|ue c'est de moi qu'il parle; bien reçus, car il ne in'ebranleroiit pa.s plus que le coup qu'il me porla i)ar derrière dans le pas d'armes de Compièiiic, el apiè; lequ'l je l'étendis sur le sol d'un revers de iiiiiU bois de liiiee; les Irails de sa langue ont du moins cet avantage (luils sont portés en face.

— Sire liouehard! repiil violcinuieiil Amauri, dont le vi-

sage avaii pili de colère, ce combat dont vous avez, parlé était un jeu ; celle rencontre avait lieu avec les armes courtoises, cl nous savons qu'en fait de jeux, vous éles d'un grand savoir, depuis celui des dés el des échecs jusqu'à celui des tensons; qu'en fait de courtoisie, il n'est guère de dames, même parmi celles qui ne devraient plus avoir rien à en faire, ([ui ne vous donn''<nl la palme pour ramasser un éventail ou danser une mauiesque.

La comtesse de Montfort devint rouge et baissa les yeux. Le propos de son (ils n'eût pas été évidemment pour elle, d'après le ton moitié amer , moitié réservé dont il le prononça, d'autres propos malséans n'eusscit pas été déjà tenus sur l'intiiiie proteetion que la comtesse accordait à Bouchard, qu« le trouble que ces mois causèrent à Alix en eiit averti les moins clairvoyans. L'impa^sibililé dédaigneuse de Bouchard eu fut un moment altérée; mais il reprit à l'instant même sa railleuse indolence et répondil à Amauri :

— \ érilablemeiit, mon aimable cousin, vous auriez raison de niê|iriser celle i)alme, el il n'y aurait pas grand mérite à la remporter si on cOBsidérail à ([uels concurrens on la dispute; mais elle devient inappréciable pour moi et respectable pour tous lorsqu'on sail la main qui me l'a donnée. N'estce pas, ce me semble, la dame de l'enau'.iier, voire belle maî- Iresse, (|ui m'a proelanié le plus gentil i liev;.lier de la croisade?

Amauri se iKt; il comprit au trouble de sa mère, (|iril l'avait piofondêment ble.«sée; nue larme roulait dans le; beaux yeux d'Alix, et le resseuiimenl qu'il éprouvait contre Bouchard ne l'eniporla pas sur latfeition sincère (|u'il portait à la comtesse. D'ailleurs, ils étaient arrivés sous la porte où s'êlaieul arrêtés Albert et ses compagnons, eliefut un prélexle pour abandonner un sujet d'enlretien cti toutes les paroles brûlaient.

Pendant que les trois premières personnes de la cavalcade s'enlieleiiaient ainsi, on riait aux éclats et on parlait bruyamment derrière eux : une femme était encore le centre (le celte gailé f-iui éclatait parmi cinq ou six chevaliers qui l'entouraient; celle femme élait Bêrangère de Monlfort. lîérangère avait vingt ans. Un œil d'aigle, un teint éclatant sur une ptau brune et veloutée, des lèvres mini'es et railleuses, des cheveux noirs et abondans, une taille imposante, lui donnaient une beauté dure et liaidie (]ui eit eûrayé plus d'un elievalier, si ui;e liberté de pensée et une cuquelleiie audacieuse ne lui eussent encbuiné beaucoup d'honiuiages. Fièrc d'une l'roideur iiui passait pcjur inabordable, elle osait beaucoup plus dans ce qu'elle faisait et dans ce qu'elle blâmait : elle alli(liaitpubli(iuement l'amour de certains chevaliers pour elle el liviait aux sdupçoiis lis plus outrageans la femme ([u'un regard liii.ide allait chercher dans sa modestie.

— Sire de Mauvoisiii, disail-elle à un chevalier ijui se tenait auprès d'elle, je commence à croire que mon cousin Bouchard veut entrer dans l'Kglise et (ju'il a fait vœu de cliaslelé; voyez comme il fuit la société des dames et les en- Ireiiens joyeux ; le voilà, avec ma mère ou mon frère, occupé sans doute deiiiiehiue siège ou bataille.

— .le ne sais, dit r.obtrt de Mauvoisin, si c'est à lui qu'on peut appliquer jusleineni votre supposition ; mais je crois que résout les chevaliers i|ui se soiil voués à vous servir (|ui onl fait vieu de cbasie'.é |jour toute leur vie.

l'.érangère prit un air de moiiuerie hautaine el répondit :

— (Certes, messire, ce vœu ne vous coûte guère à remplir, si riliNloire est vrai;! de la prise de Saissa.; el de ce i]u'on dit (le la lille de son capitaine.

Mauvoisin parut embarrassé ; mais un autre ('avalier qui était près de Bêrangère s'empressa de répiuulre puni- lui :

— Le l'ail du sire de Mauvoisin n'est coupable ni aux yeux de la religion ni à ceux de la courtoisie. Posséder une lille béréiique pour l'amour qu'on a d'elle d celui <|u'elle vous porte, et y ti ouver joie ei volupté, c'est ci iine et péché moricl jniais l.i posséder en b;iiue de son hérésie, pour la lormrer et la tb Irir, ce n'est point criiHC ni péché, c'est dévotion el absolu dévoûmenl à la cause du Seigneur.

— .lésais cpie le eoueile d'Arles l'a jugé ainsi; mais, inai- Ire FouUiues, n-pril Bêrangère, vous qui, avant d'être évè-

LE COMTE DE TOULOUSE

que, cliez un vaillant chcvaliiT, dites-moi si, vous disant amoureux d'une dame, vous eussiez voulu faire vos dévotions à ee prix et niériicr le ciel de celte façon,

— Certes, dit Foulques avec un ton leste et assuré, je vous jure, madame, que si vous étiez hérétique, j'irais tout dmit et souvent en paradis.

— Pardieu ! dit Gui du Léris , cela vaudrait bien la peine de se damner; vous l'avez propose à une moindre beauté, maître Foulques, lorsque vous écriviez à la vicomtesse de Marseille:

IVr tes doiils eils ananl a la croisada. Me salbarc se bus pi-r iina'waillada, E din lou leit se l'aluiagos arabe joii. Me dannaré se bos per un pouiou.

— Messire Gui, dit aigrement Bérangère, nous, à c|ui mon père n'a pas donné de chàtellenie dans laProvcjice, nous n'avons pas senti le besoin d'apprendre la langue provençale comme vous qui avez à gnurerner vos nouveaux v'assaux de Mirepoix : dites-nous donc ee que le vénérable évèque Foulques proposait de faire pour la vicomtesse de Marseille et ce que vous feriez volontiers pour nous.

— Je demande pardon k l'illustre Foulques si je rends si lualeu langue française ses belles rimes provençales; mais si le poète me condamne^ l'évèque m'absoudra. Voici, madame, un raarcbé que tout le monde vous offrirait et (pie vous ne voulez tenir avec personne :

Pourtesdoux yeux allant à In croisade, SIe sauverai, s'il faut, pour une œillade. Et dans ton lit si lu veux me glisser, A*e damnerai, s'il faut, pour un baiser.

lA galanterie grossière du temps fut émerveillée de la délicatesse du quairain provençal, et la traduclion valut à Gui de Léris un cliarmant regard de Pérangère.

— Mon ami, dit Mauvoisin en lui tendant la main, bon voyage et bonne réussite ; adieu! je fais des vœux pour votre salut.

— Pourquoi? dit Bérangère.

— C'est qu'il vient d'obtenir un regard qui l'oblige à partir sur l'heure pour la croisade, s'il est chevalier de bonne foi dans ses devises d'amour comme de guerre.

— Eh: n'y suis-jepas! dit Gui, ne sommes-nous pas tous en croisade ?

— El en voie de salut, messires, dit Bérangère ; car, pour la damnation proposée, je suis trop bonne catholique pour vous la départir.

On s'entretenait ainsi dans cette partie de la cavalcade, et de nombreux chevaliers sui>aient encore, parlant plus sérieusement de guerre, lorsqu'ils arrivèrent h la porte dont nou's avons paré. Albert attacha ses yeux élincelans sur Amauri de Montfnrt, et celui-ci, l'ayant aperçu, jeta sur lui la mauvaise humeur que lui avait laissée sa contestation avec Bouchard.

— Qui es-tu? lui cria-t-il; d'où vient que, si tu es de ceux (jui se sont armés pour ie triomphe du Christ, tu ne portes pas le signe vénéré dg la croix, ou que, si tu es des chevaliers vaincus de la langue provençale, tu oses enfreindre les ordres du concile d'Arles?

— Je suis de la Provence, répondit Albert, et j'ignore ces ordres.

— Mauvoisin, cria Amauri, enseigne-les-lui, et ([u'il apprenne à les respecter.

Mauvoisin s'approcha , et aussitôt le vieux Saissac, poussant un cri terrible, le désigna ù Albert en le montrant du deigt.

A la pression convulsive de la main de son père, Albert comprit que c'était Mauvoisin qui avait passé deux jours avant dans le château de Saissac.

— Ah! c'est lui, dit tout bas Albert; c'est bien !

— Voyons, mon chevalier, dit Bér?iigère à Mauvoisin. enlevez ù ce faidit son cheval de bataille, briscz-!ui son épée et

sou poignard, déchaussez-le d'un éperon, d'après les canons du saint i-.oneilc, mais que ce soit au delà de la porte, en rase campagne, au combat et par la victoire.

— ^on , dit Albert, je ne suis pas digne de combattre le sire de Mauvoisin.

— Ma fi le, ajouta la comtesse de Montfort, pourquoi exciter ces deux chevaliers à un combat mortel? Si le Provençal se soumet à la loi, faut-il encore lui faire courir le lisque de perdre la vie ?

— Merci de voire protection, madame, dit Albert; j'aime la v:e et ne suis pas encore en désir de la perdre, j'attendrai pour cela des jours plus heureux.

— Allons ! jlauvoisin, reprit Amauri, finis-en avec ce lAche discoureur, et n'écoute point ma folle de sreur; li:'itc-tiii, Mauvoisin.

— Donc, dit Albert à la comtesse de Montfort, d'à: rés le nom (jue vous avez donné ;\ celte jeune dame et celui que lui a donné ce chevalier, car vous l'avez appelé votre lillc et lui sa sœur , vous êtes la mère de tous deux : alors celui-ci est Amauri, et cette dame est Bérangère, la lière demoiselle, puisque vous êtes Alix de Montmorency, comtesse de Montfort et de Leicester?

— De Bezieis, de Carcassonne, .de Rasez et d'Albi, de Foix'et de Conserans, et bientôt de Toulouse et de Provence, ajouta Foulques.

— Je ne pensais pas avoir sauvé une si puissante suzeraine, le jour que je la cachai à l'abri de jnon bouclier, tandis que soixante Sarrasins le frappaient de leurs cimeterres.

— Et le bouclier étendu sur ma tête n'a pas fléchi d'un pouce; ah! je vous reconnais, vous êtes Albert de Saissac!

— Albert de Saissac! s'écria Mauvoisin en reculant et en portant la main .'i son épée; Albert de Saissac! répéta-l-il.

Et ce nora courut par toute la cavalcade, car la prise de Saissac était le dernier événement marquant de la guerre ; il éiait aussi ce!ui oti la rage des croisés s'était assouvie dans les excès les plus extravagans; puis il se fit un profond silence et tout le monde se regarda d'un air d'étonnement. Bérangère seule, à qui tout homme qui semblait être de quelque intérêt pour sa mère devenait un objet de moquerie, lui dit d'un air dont la légèreté était d'autant plus affreuse qu'elle n'était pas jouée :

— Et avez-vous visité votre château, messire, depuis votre retour de la Terre-Sainte?

Cette question jeta une soi te d'elVioi parmi tous ceux qui l'avaient entendue ; mais la réponse d'Albert les glaça entièrement.

— Oui, vraiment , répondit-il avec un .'■ourire gracieux; oui, j'ai revu mon ch;'ileau.

— J'ai envia de m'en aller, dit Goldeiy tout bas à l'Œil sanglant.

Cette crainte de Goldery passa instinctiToment dans r;ime de presque tous les spectateurs. Kulle expression, nul cri de vengeance n'eût été si capable d'épouvanter peut-être que ce ton caressant et ce doux sourire d'Albert de Saiseac, dont on avait dévasté les terres, démoli le cliàteau, mutilé le père et outragé la soeur. Bouchard ne fut pas maître de son étonnement, et s'écria :

— Que faites-vous donc ici?

— J'attends, reprit doucement Albert de Saissac, que le"^ sire de Mauvoisin vienne remplir son office.

Mauvoisin regarda autour de lui, comme s'il cherchait un appui parmi les chevaliers qui étaient présens ou une issu.i pour s'échapper. Une épouvante singulière le tenait au cœur , une épouvante inexplicable , si ce n'est par le remords, car jamais antagoeiste ne sembla plus aisé a désarmer qu'Albert de Saissac, l'œil calme, les bras croisés, le sourire aux lèvres. Cependant Amauri cria à Mauvoisin de se hâter, etBérangère lui dit ;

— Allons, sire de Mauvoisin, apportez-moi l'épée et le. poignard du sire Albert de Saissac, qui a sauvé ma mère de la fureur de soixante Sarrasins : si vous faites cela, j'estimerai que vous en valez soixante et un.

— Mon fils, dit la comtesse de Montfort à Amauri, permettrez-vous qu'on désarme un chevalier de si haute valeur et

FREDERIC SOULIE

qui m'a rendu un senice (|ue vous considérerez pput-ptre, malgré les moqueries de voire so?ur, qui rflinie que c'est peu de chose que d'avoir sauvé la vie à qui elle doit la sienne.

— Ma raère, dit Amaiiri, ma sœur rit de ce chevalifr et «on de vous, j'en suis assuré; quant à lui, s'il soulTre si patiemment l'outrage, c'est qu'il le mérite.

— C'est jusic, dit Albert; mais pourquoi ne ]e fait-on pas?

Mauvoisin était demeure immobile, atlaclié au calme regard de Sai-.-ac, la main sur son épée, plus prêt à se défendre qu'à attaquer.

— N'oses-lu pas, Mauvoisin? s'écria Amauri.

— J'ose tout, répondit celui-ci, que les regards de tous les chevaliers prrsens semblaient accuser de i)usillaniniité. J'ose Inul, répéla-l-il ; et si Albert de Saissacveut con, battre

tonire moi, lui à cheval, moi igied; lui avecrépée, moi |vcc le poignard. Je suis prêt à accepter le combat.

— Ce n'est pas cela, dit Albert ; il s'agit de venir m'ùter « on poignard de la reinlure et mon éperon du pied.

— !\Ialoi, dit mauvoisin à Foulques, priez pour moi, mon /ère. J'aimerais mieuNmonlcr .'d'assaut.

— A l'assaut de la tour de Saissac, n'est-ce pas? dit Albert en souriant.

Mauvoisin, ijui s'était avancé jusque auprès du chevalier, le regarda fixement à ce mot, et Albert attacha sur lui ses regards voilés di'. ses loirgues paupières noirps; il ne s'échappait de ses yeux qu'un rayon qui semblait inviter doucement Mauvoisin à se rappi'ocher.

— Vuus voulez m'assassincr? cria celui-ci en reculant; cette fausse soumission est une félonie. Je vous ai proposé le combat , acceptez-le à telles conditions que vous voudrez.

— Pourquoi tremblez-vous ainsi? dit Albert ; est-ce un homme qui vous tend ses armes qui vous fait peur? Qu'y al-il de si terrible en moi? Ai-je rasé quelque diAteau jiisiju'à ses racines, outragé une liUe juscju'à sa mort... mutilé un vieillard jus(|u'à ce qu'il fût méconnaissable à son fils? Me suis-je vanlé de ce maguifuiue exploit à quelque suzerain qui m'ait donné une terre en réi ompense, .t quelque belle tille qui ait souri à ce lécit?... Je suis un pauvre- chevalier «lui s'humilie; (|ui permet et demande qu'on le déshonore, qu'on le dépouille tout-à-fait. Achève donc, Mauvoisin. Et toi, Amauri deMontforI, applaudis; et toi,Bérangère, donne-lui un sourire. Comment! tous les puissans vainqueurs de celle terre sont tremblans devant un homme! Tiens, me voilà descendu de mon cheval de bataille, approche doift; tiens, voilà mon épée bris>c et mon poignard en éclats; liens, voilà mon éperon di'chau.-sj. Je n'ai plus une arme, il ne m'en reste pas une, je le jure sur l'Iionneur: approche, approche donc.

En parlant ainsi, AlLert avait véritablement fait toutes les choses qu'il disait, puis il était demeuré debout, la i)0itrine découverte, les bras pendant le long de son corps, la tète haute, toujours calme, doux, souriant

— Qu'on l'arrête et qu'on l'enchaîne! cria Amauri, il a sur lui quelque malélice ou quelque poison.

— Malheur à qui le touchera ! dit Bouchard en s'avan^ant. Sire Amauri, je suis sénéchal d« votre père et commande la ville de Carcassonne en son absence. Je vous ai laissé agir tant que vous êtes reslé dans les droits que donne aux Français le concile d'Arles. Du moment qu« vous les dépassez, je m'interpose pour qu'ils soient respei tés. C« chevalier a accompli les conditions auxquelles il a droit d'circ libre, et il le sera.

— Sire Bou«harJ, il y a longtemps que votre zèle pour les hérétiques m'était connu, dit Amauri; mais je ne le croyais pas si ardent à se montrer.

— En quoi hérétique? dit Albert. Est-ce parce que je reviens de la Terre Sainte, où j'ai combattu pour le Christ durant huit années de travaux et de fatigues?

— Eh bien! dit Amauri, si lu n'es pas un traître, continue à combattre pour celle sainte cause.

— C'est mon plus vif désir, dit Albert: voulez-vous m'ad-

raellre parmi vous et me ra'iger parmi les protecteurs de la Provence?

— Ce ne peut être que par un motif de haine et de trahison qu'il fait cette demande, s'écri.-. Foulques; cet l:omme a son père et sa sœur à venger, el il veut se mêler parpii i;ous pour exécuter plus aisément ses exécrables desseins.

— Mon père, d t Albert, ia religion n'ordonne-t-elle pas l'oubli et le pardon des injures? Est-ce à un saint évé(iue à faire douter de celle obligation clirélienne ?

— Tu blasphèmes la religion, répondit Foulques embarrassé.

— Celte plaisanterie devient insolence, dit Bérangère: ne voyez-vous pas que cet homme vous insulte par son humilité? Ou il veut vous tromper ou il est le plus lâche de la terre, car on ne pardonne pas ainsi un père mutilé et une sœur outragée.

— Y a-l-il quelqu'un ici, dit Albert, qui ose affirmer, et particulièrement !e sire de ilauvoisin lui-même afllrmera-t-il que je sois le plus grand lâche de la terre, lui qui n'a pas osé ra'approcher pour nie désarmer ? Vous vous taisez. Si donc je ne suis pas un lâche, vous avez prononcé vous-même ce que je di.is être. Toi, Mauvoisin, lu m'as absous de l'assassinat, car tu l'as craint di' celui (|ue tu avais réduit en l'état où je suis ; loi, Amauri, tu Ri'as absous du poison en supposant que je pouvais en user pour une ve;igeance si légitime que tu ne peux pas croire que je l'abandonne; et toi, Bérangère, lu m'as excusé de toute trahison en disant que je la devais à ma sœur outragée ; toi-même. Foulques, prêtre, lu n'as pas trouvé possible que la religion ordonnât l'oubli et le pardon de tels outrages : donc je m'en souviendrai Et maintenant, sire Bouchard, je demande mon libre passage en celle ville, car j'ai accompli lu loi imposée aux vaincus.

Amauri voulut s'opposer au départ d'Albert ; Bouchard tira son épée, el l'étendant sur lui :

— Va. Albert de Saissac, lui dit-il, et reprends ton épée et ton cheval de balnille ; j"en;;age. ma foi à ta sûreté et te demande l'honneur de ton premier coup de lance à la première rencontre oii nous serons face à face.

— Non, dit Albert, !e chevalier Albert de Saissac n'est plus. Il y a peut-èlre un homme (|ui le vengera bien:ol, mais celui-là n'est pas encore arrivé dans la Provence.

A ces mots il s'éloigna, cl h s chevaliers le suivirent longtemps des yeux.

Arrivé au centre de la ville, l'OEil sanglant lui procura un roussi», seule monture permise aux chevaliers faidits. Que!- (lues heures après, ils s'éloignèrent de Carcassonne et prirent la roule de Toulouse. •

— Qu'a l-il dans l'espril? redisait sans cesse Goldery à l'iEil sanglant, cl celui-ci répondait alors, frappé enfin de celle froide el sérieuse résolution :

— Ce doit êlre épouvantable.

Puis, quand .\mauri eut (luitlé de même Carcassonne, il dit à Mauvoisin, qui raccompagnait du côlé de Mirepoix avec de nombreux chevaliers :

— ÎSous avons eu tort de laisser échapper cet homme; il médite quelque chose d'alTreux, assurémenl.

El Gui de Léris, rentré dans la ville avec Bérangère, la vit soudainement sortir d'une profonde réflexion el lui dire :

— Cet Alb'ert de Saissac nous amènera quebiue malheur.

Et la comtesse de Monifort, rcntrie dans son château, soucieuse pendant que Bourhard faisait résonner à ses pieds les cordes d'une lurpe sonoie, l'inlcrrompit pour lui dire:

— J'ai peur des projets de cet homme, Bouchard ; je le connais, il nous portera quelque coup affreux.

— Est-il si terrible qu'on ne puisse le combattre? dit Bouchard .

— Ce n'est pas cela, dit Alix.

— Est-il sonicr et emploie t-il des charmes infernaux contre )a vie de ses ennemis? reprit Bouchard.

— Non, sans doute.

— A-til le pouvoir de suspendre l'ardeur des croisés ou d'armer les rois de France ou d'Angleterre contre nous?

— Il n'est pas pour cala d'asste haute lignée, réponrfil cn^ core la duchesse de Monifort.

LE COMTE DE TOULOUSF

iS

■Qu'a-l-il doive 'de si redoutable, Mix ? Je ne sais, mais j'ai peur.

TOLLOLSf.

Les voyageurs arrivèrent le jour suivant <i Toulouse, protégés, les uns par le misérable (t l où les avait réduits la nmlilation, les autres par le dépouillement apparent de leur dignité et de leurs riioits. A une époque où la défense personnelle était ftla lois une nécessité de l'olai social et un droit de sa hiér.intiie, nulle lyr-annie plus honteuse et plus complète ne p.;.uvait peser sur un cbevaHer que celle qui lui Jéfetidâit d..' porter ses armes. ,En ce sens, les piécaulions des Fran^-ais avaient été plus loin que nous ne l'avons dit, et le concile d'Arles était arrivé à des détails de tyrannie qui sembleraient incroyabl; s à notre époque, s'il ne nous en restait des preuves écrites. Albert, en arrivant à Toulouse, eut occasion de reconnaître (juelques-unes de ces exigences.

Il lui conduit par l'OEil sanglant daiis une maison du quartier de la Diurade; cette maison appartenait au bourgeois David Roaix. En traversant la ville, Albert remarqua un grand nombre d'habitans vêtus de cliapes noires, la plupart sales et usées.

— La misère est-elle à ce point, dit Albert, que les habitans de Toulouse n'aient plus de quoi se vêtir convenablement? ,

— Ce n'est pas la misère, répondit l'OEil sanglant, c'est l'épouvante, qui est arrivée à ce degré honteux. J'oublie aisément, sire chevalier, que vous êtes ignorant de tout ce (lui pèse de ma'heurs sur la Provence, et je laisse au hasard à vous le Montrer. C'est encore un des ordres du com Ile d'Arles, qui porie que nul chevalier ne pourr.?. habiter plus d'un jour une ville entourée de murs ; un aulî-e article défend à toute fille ou veuve, suzeraine d'un fief, de se marier ù tout autre qu"» un Français. Si vous remarquez aussi que l'hospitalité de notre hôte n'est pas aussi somptueuse cju'clle devraU l'être, c'est que les saints évêques en ont rég'é l'exercice et qu'il est défendu à tout Provençal, depuis le comte de Toulouse jus(|u'au moindre do ses vassaux, de servir sur sa table plus de deux sortes de viande et plus d'une espèce de vin.

— Et la Provence ne s'est pas levée comme un tigre! s'écria Goldery, et comme un tigre elle n'a pas déchiré les Français jnstju'au dernier et n'a pas ajouté leur chair aux viandes permises?

— Pas encore, dit l'OEil sanglant ; la prudence ordonnait d'attendre.

— Ella faim devait faire taire la prudence! C'est une misérable espèce que le^ hommes, au-dessous de la brute qu'ils méprisent. Qu'ils se laissent enlever leurs ceintures militaires , leurs titres, leurs droits, leurs honneurs, vains noms qui n'ont d'existenlfe que dans l'imaginaiion, cela se conçoit; mais leur cuisire! Il n'y a si faible animal qi;i ne morde la main qui lui arrache sa nourriture : les Provençaux ne valent pas des chiens.

Goldery parlait très haut, selon son habitude, et lorsqu'il prononça le^ derniers mots de sa phrase, il remarqua qu'un homme qui passiiit s'était approché de lui et le regardait en face.

— Que me veut C3 ribaud? dit-il avec insolence en s'adressant à l'OEil sanglant.

— Mais, répondit celui-ci , sans doute vous reconnaître pour vous retrouver.

— Et me reiiûuver, pourquoi?

— Probablement pour vous arracher la langue avec laquelle vous avez dit que ks Provençaux sont des chiens.

— C'est une plaisanterie, dit Goldery, une façon de parler à l'ilulieiine.

— ■ C'est aussi une façon d'agir provençale.

Ce fut à ce moment qu'ils frappèrent à la porte de David

Roaix. Comme elle tardait ù s'ouvrir , plusieurs hommes velus de chapes blanchi s passèrent de l'autre côté de la rue et leur crièrent :

— Qu'a lez vous chercher dans cette maison ? Le niailre en est parti; il s'est enfui en apprenant l'arrivée prochaine de notre vénérable évéïiue Foulques, et il a évité ainsi le châtiment qu'il a mérité par sa détestable audace.

.—'Quel crime a-t-il donc commis? demanda l'Œil sanglant.

— Eh I ne savez vous pas qu'il a osé instituer une confrérie noire, en haine de la confrérie blanrht\ créée par l'évêquc Foulques, pour la destrncliGn des héréti(iues; mais le chien n'a fait ((u'aboyer contre le sanglier, et dès que le sanglier s'est retourné, .le chien s'est enfui.

— Tu mens dit un homme qui ouvrit la porte de la maison, et qui était David Roaix lui-même ; tu mens, Cordou, en disant que je me suis (nfui; tu sais que ma maison est for'e que les tours en sont soliJcs et bien munies d'armes, et que ceux qui fuient sont ceux qui veulent en approcher de trop^près. *

— Ne levante point tant, reprit celui qu'on avait nommé Cordou, d'avoir trouvé un asile dans ta maison. La faim chasse le loup hors du bois; tu ne seras pas toujours à l'abri derrière ta porte de chêne, et alors nous saurons si ton épée n'eit pas coaime tes cannes à mesurer le drap, plus courte que llionneur ne le permet.

— Je puis te l'apprendre tout de suite, dit David en s'avançanl, et quoique tes pintes à l'huile soient d'un quartaudessous de l'ordonnance du comte Alphonse, je m'en contenterai pour te faire une saignée au cœur.

A ce propos, tous les hommes vêtus de b'anc lirèrent leurs épées et voulurent s'éhincer sur David Roaix; mais tout aussiiôt, une douzaine de bourgeois, sortis de leurs maisons, se rangèrent de son côté, armés de piques et de longues cpées.

— Vous voulez nous assassiner? cria Cordou.

— Ce serait justice, dit Pioaix, car l'autre jour que Merilier le drapier passa dins la rue de l'Huilerie, vous l'avez assailli et frappé de trois coups de poignard, et aujourd'hui que vous autres huiliers, vous voici dans la rue de la Draperie, vous n'en devriez sortir aucun vivant.

— C'est juste, crièrent quelques voix.

— Prenez garde, drapiers delà confrérie noire, dit Cordou, le seigneur "Foulques arrive aujourd'hui, et vous aurez à payer notre moit à un homme qui n'a le pardon ni aux lèvres ni au cœur.

— Et io seigneur comte de Toulouse arrive au^ si dans sa ville ; et lu sais qu'il a la main large pour récompenser ceux qui le servent à son gré.

— Le comte e.-t un hérétique, et hérétique est celui qui lui obéit, s'écria Cordou A nous! a nous ! les sergens des capi. touls! nioit aux chapes noires!

—r A nous! cria Roaix : mort aux Lrigands de la confrérie blanche, aux assassins dévoués du détestable Foulques!

Une douzaine de cavaliers pénétrèrent dans la rue. Un homme à barbe grise était à leur tête.

— 'i'aiiies bourgeois, cria-t-il en arrivant, troublerez-vous toujours la paix de la villepar vos querelles? i^

— David a appelé l'évéque Foulques homme détestable.

— St Cordou a osé nommer le comte Raymond liérétique!

— L'évéque et le comte vous sont tous deux respectables, ditlecapitoul, et vous méj-iteriez tous deux d'être condamnés à quatre, sous d'affiêude pour avoir insulté , vous, David, le saint évèque, et vous, Cordou, le noble comle. Mais je veux vous remctire la peine et vous enjoins de vous retirer; sinon je fais justice moi-même. Holh! hé! cavaliers, repoussez cette populace; allez, ailez.

— S.re cai'iioul,- dit Cordou ,en s'éloig , . . dt biéii que vous êtes orfèvre, vous teucz la 1 alar.ce ir.ip u i cite pour n'y avoir pas la maiu exercée; mais prenez y garde, on dit que le fléau n'en est pas aussi rigide la nuit que le jour, aussi juste dans les conciliabules des caveaux de la Daurade que dans la rue de la Draperie.

FREDERIC SOULIE

La foule qui s'ékiit amassée à ce bruit, pressée par les cavaliers, se dispersa pl laissa bientôt la rue déserie. Les mcmhres de 'a confrérie blar.dic sélaiciu éloisnés, el les aulres bourgeois rcnIrèrMil dans leurs niaisons. David Roaix ii.troduisK les voyageurs dans la sienne, it le capitoul, (|ui avait accompagrié ses cavaliers jusfin'.'i rtxlicmilé de la rue, revint un niomeril apri's 1 1 fui ('palcmenl admis. La nuit éiait arrivée et déjà le jour ne pHif Irait plus ;i travers les fenêtres étroites et grillées de la maison. On aUunia des torche?. ' — Quoi ! dit l'fflCII sanglai. t, vous croyez-vous di ji si sûrs lie votre cause que vous enfreigniez ouverlemenl les ordres du concile et fassiez briller l;i lumière dans vos maisons après le jour fermé, el cela sans savoir si les nouvelles que je vous apporte sont de nati.rc ù seconder vos projets?

— Mil dit David, il en sera ce qui en sera. Que le comlc de Foix se joigne à nous, que (>omminges nous seconde, peu nons importe. Les seigneurs et chevaliers peuvent continuer à courber la lélesous la loi des cvèqucs et des croiséî; les bourgeois et les nianars sont fatigués d'être donnés en vasselage au premier venu par le picmicr venu. Nou> défendrons Toulouse pour noire compte et nos droits, et nous nous passerons aussi bien de seigneurs provençaux que de seigneurs Irautais.

— faijs doute dit l'œil sanglant , mais pour défendre Toulouse avec succès, il ne faut pas qu'elle ait ses ennemis dans son sein, et ses efforts seront vains pour sa sûreté si, tandis que vous combaltrez sur les remparts, les frères de la Cl oix blanche el leur chef ouvrent aux croisés la porte défendue par les tours de l'évèché.

— C'est ce que nous discuterons entre nous, dit David en montrant de l'œil Albert et Goldery. Réparez vos forces, et puis nous irons où l'on l'attend avec une si grande impatience.

— Et l'assemblée sera plus nonibrcuseque tu ne pfnses, dit l'OKil sanglant. Voici d'abord Albert de Saissac qui désire y assister. A l'heure i|u'il est , il entre dans Toulouse, el par des chemins difiérens, des liomncs sur lesquels vous n'osiez plus comi)ler.

— liien, dil Roaix, mais à table d'abord. IN'ous parlerons plus tard des affaires; d'ailleurs, lu sais h qui lu dois coinmuniiiuer ion message; ce n'est pas à moi.

On passa dans une salle où était servi un repas très magnifique.

— C'est une vraie révolte! cria Goldeiy à cet aspect; gloire aux Provenf^ux et mon aux croisés! le concile d'Arles est méprisable comme le jour de vendredi, et ses canons ne sont bons qu'à élre brûlés pour faire rôtir ces grives savoureuses, .le suis ponr la l'rovence.

— Jusqu'à un meilleur repas, dit l'OKil sanglant.

— .Tusqu'à la fin de mes jours, dit (loldery avec une dignité très imprilini nie, (t j.- vous apprendrai que la reconnaissance de l'estomac est plus longue que celle du cœur.

On se mit à table. Après le repas, Albert s'approcha de David el lui dil :

— Pensez-vous i[ue deux sequins par jour liui^Sl•nt suflisaniment payer la denu-uie d'un vieillard et sa nourriture ?

— C'est plus qu'il ne faudrait pour tout un mois, répondit David.

— Eh bien ! dit Albert, je vous les offre pour garder mon père en votre logis pendant mon absence.

— Ne reslerez-voHS pas à la défense de Toulouse? dil David; car nul doute qiu' les croisés ne l'allaiiucnt incessamment.

— Je ne puis, dit Alliei l. J'ai un vœu à i-emplir, ef, jusqu'à ce qu'il soit accomiili, je ne puis donner ni une heure de mon temps, ni une parole, ni un effort à aucune diose étrangère.

— Soif, dit David avci: froideur. Mais gardezvoire or, sire chevalier , la maison de David est assez grande et sa lable assez abondante ptur qu'il ne vende pas au fils l'hospitalité qu'il rend au père.

Il s'approcha ensuite l'e I'OIjI sanglant el lui dil :

— Connaissez-vous les jirojets de cet homme?

— - Je ne les connais pa-;, dil celui-ci, mais j'en réponds. Albert fit part à son père de ce qu'il venait de déciilcr pour

lui, et lui apprit en même temps son départ. David Roaix s'élait éloigné pour donner avis aux bourgeois cl chevaliers de l'arrivée de l'CEil sanglant. Celui-ci ayant cnleni'u Albert don:,er ordre h Guidery de se tenir prêt à repartir dans quelques heures, pénétré d'une foi inexp'icable dans cet homme qui recouvrait d'une si puissante tranquillili des douleurs (jui devaient lemordic jusqu'aux plus sensibles endroits de son cœnr. l'OF.il sanglant s'appi-ocha de lui, et, le tiraiil à l'écart, lui dit :

— Que Dieu vous aide , raessite! Avezvous besoin d';;rmes ou de chevaux? Vous faut-il de l'or |our ce «ine vous allez teiilerV

— Merci, dil Albert; il faut <iue je paite demain au point du jour; il faut que je sache ce qui sera décidé, celle nuit, dans voli'e assemblée secrète, et il faut qu'on ignore (|Ue j'y ai assisté, voilà tout.

— C'est difficile, sire chevalier; nos bourgeois seconnaissenl, et l'on demandera (|ui vous êtes. Je ne vous offre point de répondre de vous, non que je ne le lisse avec conliauce ; j'ai droit de comprendre vos chagrins plus «pie vous ne pensez peul-élre; peut-ctie aussi, moi qui porte en mou sein un secictsans coiilideni, je puis ju.^er qu'il est de cescliosL's qui ont besoin d'être accou plies pour cire comprises, cl cependant je ne puis publiquement me jiortcr votre garant, |)arce que nul n'est admis parmi nous (|ui n'ose ccrii'e sou nom à ciJié de sa réfolulion. Je ne vous l'aconterai pas non plus ce (lui aura été décidé dans l'assemblée , car ce serait manquer au serment que j'ai prêté.

— Et ce n'est pas non plus ce que je veux surtout connaître : j'ai besoin de voir de mes yeux ceux (|ui y assisteront, les principaux.

L'OEi! sanglant rédéchit un moment el reprit ensuite :

— Sire chevalier, si une ruse ijui était un jeu dc.nolre enfance lorsque Toulouse était iiaisible el que les riris y couraient parmi la jeunesse, si celte ruse ne vous déplaii point à employer, je vous ferai assister à cette assemblée Je fais plus que je ne dois; mais n'ouhli v. pas, ajoulat-il «u montrant le vieux Saissac, (juels malheurs v&us avez à venger! Venez avant ([ue Davyl ait i-eparu dans sa maison; l'assemblée commence dai;s une heure, et il faut «|ue vous soyez aiTivé dans son enceinte et moi renlré d^ns cette maison dans quelques minutes.

LES COtlDEMERS.

Albcrl donna ordre à Goldery deTattendre à la porte des TroisSainls une heure avant le lever du soTcii, et il quitta l,r chambre où ils étaient en lui déf, iidanl de le suivre. Au pied de l'escalier, au lieu de sortir dans la rue, l'Oi^l sanglant o;;vril une porte basse el continua à descendre; ilsgagncrei't ainsi de profonds souterrains. Une lampe allumée à l'entiée cl des torches déposées à cùlé pour être alkimées (|ua!ui on voulait pénétrer dans ccscaveaiix^nnonçaien! qu'ils élaicnt plusfréiiuentés que ces lieux n'ont ciuilnme de l'être. L'OKil sanr;lant prit une torcbe et niai-cha rapidement devant Albert; celui-ci remarqua dans quelques salles qu'ils Ir-aversèrenldes amas d'armes considérables. Enfin, après une marche d'un quart d'heur-e environ , ils gagnèrent des passages plus étroits et fermés de' portes secrètes. L'Œil sanglant en ouvrit une dernière , et ils pénétrèrent dans une salle immense.

A l'aspect de celte salle, Albert fut tout surpris, et, par un mouvement naturel de courloisie, il fut près de s'incliner. Celaient, sur une esli-ade circulaire, les uns assis sur des bancs el d'autres sur des sièges à bras, une foule d'abbés, de religieux, de chevaliers ricliemenl vêtus, les prenriers de leurs robes splendides el de leurs mitres pointues; les au- ' 1res, ou de uiagnifKiues babils ou d'armes itincplantes. Une lampe pendue à la voùle éclairait sufllsammenl celle scène pour eu montrer la majesté.

LE COMTE D^ TOULOUSE

Apr^s cette première surprise, Albert jiia un regard lurieux et lent sur celte pssetubU'e , et e.'ut que sa brusque apparition ^tait cause ilu silence qui y n^gnait depuis son entrée. Il s'atlendait A ce qi'on lui adressât (|uelques questions sur ce qu'il était, et pensait ([ue TOKil sanglant avait élé trompé par l'heure et que l'assemblée se tenait plus tût que de coutume; mais le même silence continua ;'> régner parmi tons les hommes assis autour de la salle, un silence ([Ui n'était troublé par aucun bruitde vie, aucun de mouvement, aucun de respiration. Une immobilité complète tenait aussi tous les êlres qui entouraient la salle. Albcit regardait tout cela avec attention, et l'Œil sanglant regardait Albert regarder-, mais, à l'exception d'une curiosité qui ne comprenait pas, roEil sanglant ne remarqua rien de déliant et d'épouvanté sur le visage et dans la contenance du clievalier.

— Où Sommes-nous? dit enfin celui-ci.

— Parmi les nions! répondit l'OEil sanglant.

— Ah! je me rappelle maintenant, répliqua Albert en s'avaufant dans l.i salle : c'est une propriété des .caveaux des Cordeliers (pic de conserver iniacis les corps qu'on y dépose, mais je ne savais pas qu'on les eût rangés et assis symétriquement comme uneassemblée sénaioriaîe et qu'on leur conservât leurs habits.

— Vous voyez, dit l'OEil sanglant, et voici de nouveaux bancs qui attendent de nouveaux cadavres, et nous, en attendant que nous venions nous y asseoir morts, nous venons nous y asseoir vivans pour défendre ce qui nous reste de vie, plus heureux peut-être .si la mort nous y retenait :"i l'instant et nous épargnait le chemin de douleur que nous parcourrons avant d'y revenir.

— Eh bien ! dit Albert, où voulez vous me tacher ?

— Je ne vous tacherai pas, dit son compagnon, mais vous vous asseyerezsurce siège, ;» cette place vide, entre ces deux corps, dont l'un est celui de P.ertrand Taillefer, qui est le dernier qui s'est servi de la basterne ou du char dans les batailles, et l'autre celui de Bemi de Paniiers, qui a doté Saint- Antonin d'orgues ([ui chantent comme des voix humaines.

— .M'asseoie parmi les morts ! dit Albert en réfléchissant; mais si l'on m'y voit, on peut m'y reconnaître?

— Vous aurez, si vous voulez, la face voilée; prenez un liabit de moine, et vous en rabattrez le capuchon sur votre visage.

— Vous avez raison, dit Saissac ; donnez-moi cet habit , ce suaire des grands pétheurs, et je m'en envelopperai, et ce sera comme un témoignage qu'Albert de Saissac est mort h la vie qu'il a menée jusqu'ù ce jour, car il ist véritablement mort, et c'est un autre homme qui sortira du linceul !

— Je vous quitte donc, dit l'OEil sanglant, il faut que j'introduise nos amis dans ce souterrain, l'heure de leur venue doit être sonnée.

Albert resta parmi tous ces cadavres, qui avaient gardé l'aspect de la vie, les uns penchés en arrière, comme dans un repos contemplatif; les autres accoudés sur le bras de leurs sièges, comme vivement atteulionnés ù un discours; la plupart les mains crûisée#comme s'ils étaient en prière ; des chevaliers le poing sur leurs épées, un d'eux la main sur son cœur, oii il avait été frappé d'une blessure ([ui l'avait dû tuer sur le coup. Albert se 'mil à considérer ce spectacle .singulier; et ces idées de repos durable qui prennent aisément le cœur à l'aspect delà niori vinrent l'assaillir : il mesura la tâche qu'il s'éiaii imposée, la lutte qui lui restait ù soutenir, et la tristesse le gagna lentement. Depuis son arrivée à Saissac, Albert avait pour ainsi dire vécu dans un paroxysme de douleur qui ne lui avait pas permis de voir justement où il marchait. Ce fut dans cette salle, en présence de ce passé assis en crcle autour de lui, immobile et silencieux, qu'il fit l'inventaire de .son avenir. •

— Quelle pensée funeste m'est vi nue, mon Dieu ! se.disaitil; pourquoi vais-jem'engager dans ui;e si dure entreprise? Ke puis-je suivre le chemin vulgaire de la vengeance, tirer l'épée comme tous ces hommes qui vont venir ici et combattre il leur côté mes ennemis et les leurs? Si je fais cela, ils m'honoreront comme un brave chevalU-r, ils iu'éliront peut èlre parmi les plus forts pour conmandcr- leurs armées; peut-

être ils me donneront une large part de la terre que j'aura délivrée si je survis à la lutte, une large part de gloire si je succombe; tandis que, dans le sentier que je prends, il me faudra marcher seul, avec le soupçon pour compagnon de ma roule, peut-éire avec le mc-pris, avec la haine, et n'ayant que moi en (|ui me reposer dans ce long et incertain voyage.

El dans ce moment un nom ijui n'avait pas encore é*^ prononcé par sa pensée résonna toul-à-coup dans sa mémoire.

— Et Manl'ride, se dit-il, la-laisserai-je avec les autres parmi la foule qui me maudira, ou la trainerai-je à ma suite dans celte longue et épouvantable épreuve? Oh! pourquoi celle pensée m'est-elle venue? Pourquoi, du moment qu'elle m'a pris au cœur, est-elle devenue la nécessité implacable qui doit être le guide de ma vie? Pourquoi se fait-il que celte idée, que je n'ai communiquée à personne, me soit déjà un si puissant devoir qu'il me semble qu'on me trouverait l'ictîe si je l'abandonnais? Cependant je n'ai pasmcoredit : " Voilà ce que je ferai, « et nul homme ayant entendu celte parole ne peut me reprocher d'avoir fui devant une résolution formée. Il est raille autres moyens qui satisferaient les haines les pins acharnées, qui paraîtraient une vengeance suffisanle des malheurs soufferts. Je puis encore les choisir, il en est. temps. — Non! non! — Les hommes forts ont coutume de dire : " Ce qui est dit est dit, i> et ils agissent sur leur parole bonne ou mauvaise, sage ou folle. Eh bien! moi, je dis : n Ce qui, est pensé est pensé. » C'est un engagement envers le ciel, qui nous inspire de telles idées; je le remplirai.

Un bruit léger annonça à Albert la venue de ceux qui devaient prendre part à l'assemblée. Il se mit sur le siège que lui avait désigné l'Œil sanglant et le poussa à l'angle le plus éloigné et le plus obscur de la salle, de manière à ce que la lueur de la lampe ne vint i)as frapper sur son visage. A peine élait-il assis (|u'un vieillard entra. Il était accompagné d'un enfanl de douze ans environ. Le vieillard était pâle, souffrant, son regard inquiet allait çà et là comme la chasse d'un chien en quête; il y avait dans toute son allure une sorte d'effort constant pour ne pas se laisser aft'aisser par une lassitude qui se montrait sur son front chauve et dans les trails tlétris de son visage. L'enfant était une de ces nobles créations de Dieu qui font pardonner certains pères, comme il est des pères qui font pardonner certains fils. Il y avait dans ce jeune visage une résignation si sereine, une résolution si puissante qu'on sentait qu'il a^'^'^ ^éja pesé de grandes douleurs sur ce cœur d'enfant.

— Asseyons-nous, mon fils, dit le vieillard; lu dois être fatigué-decetle longue route faite à pied. Tu n'étais pas né, enfant, pour cacher tes pas dans la nuit, ta vie dans le cercueil, car c'est un cercueil où nous sommes, un cercueil où je pourrais être pour n'en plus sortir. Mais toi, si jeune! Oh! malédiction sur moi, malédii tion sur moi qui t'ai donné cette vie et qui t'ai fait ce malheur !

-Mon père, dit l'enfant, c'est le dernier jour de notre honte, le dernier jour de notre esclavage. Nous sortirons d'ici pour la vengeance et pour la liberté : reprenons cou-

— Ecoute, enfant, dit le vieillard : si tu as jamais un ami, , ne l'abandonne pas; moi, j'en ai eu un, un enfant cemme toi, ' car à mon âge celui qui compte vingt ans ou dix ans est un

enfant pour moi; j'en ai eu im, je l'ai trahi, je l'ai abandonné, peui-êire pour toi, mon fils, peut-être pour que tu pusses ajouter quelques noms de plus à tous les noms des comtés (pie je devais te léguer; et pour cela il est arrivé que je ne sais plus où cacher ta tète, car ce que mes ennemis ne m'ont pas enlevé, mes vassaux me le disputent, et ce n'est qu'à titre de malheureux que je suis admis dans celte assemblée, où présidera le malheur.

— C'est à titre de comte, mon père! s'écria l'enfant, à titre de suzerain, de brave guerrier, de maître juste et humain. Quittez, quittez ce désespoir, qui ne va pas à vos cheveux blancs, qui ferait douter de votre résolution à venger la Provence.

— Et ne vois-tu pas, enfant, dit le père en pleurant, que tes pieds saign^-nt et que je ssis que tu dois avoir faim, car voilà cinq heures que nous marchons dans la nuit, voilà m

iù

FRÉDÉRIC SOULIE

jour que tu n'as pas eircore touché un morceau de pain.

— Mon père! dit l'enfaBtJe n'ai faim que df vengeance! Oh 1 prenez frarde, on vient; asseytz-vous et relevez la tête, pour que ceux qui vont entrer reconnaissent et saluent sur son siège !e comte de 'J'oulouse.

Le vieux comte de Toulouse passa les mains sur ses yeux , rt, liabile à dissimuler ses crainies et ses malheurs aussi bien que ses projets, il montra un visage plus calme et Oii la douleur avait un cara^ti're d'honorable lies té. Quelques bourgeois entrèrent; d'a!)0rd ils se tinrent. à l'écart eu causant entre eux; mais l'enfant s'étant approché du groupe, il leur dit d'un air d'autorité :

— Maîtres bourgeois, ne voyez-vous pas le sire comte de Toulouse qui vous attend?'

— Oh! merci du liel ! s'écria l'un des bourgeois, c'est notre jeune comte I Qui vous a délivré, r.oble seigneur ? qui vous a tiré des mains des croisés et rendu à vos lidéles vassaux?

— E( quel autre que mon père pouvait le faire et l'a fait? dit le jeune comte. Si ma délivrance vous est une bonne nouvelle, allez remercier celui à qui vous la devez.

Les bourgeois s'approchèrent alors du comte de Toulouse et le saluer- nt. Celui-ci, les ayant reconnus, leur jiarla à chacun et devait tous les autres avec ce tact de la flatterie qu'il connaissait si bien.

— Ah! c'est toi, maître Chevillard, les boisseliers et sabotiers l'ont nommé leur syndic; tu les remercieras pour moi de s'être si bien souvenus ((ue je t'ai souvent recommandé à le r choix. Sois le bien-venu, Jérôme Frioul, c'est le cas aujour J'hui d'avoir de bonnes cuirasses et de bonnes épées, et quelque prix que tu mettes aux tiennes, elles valent toujours plus qu'on ne peut te les payer.

— Ah! sire conite, dit l'armurier, ce n'es! plus le teuips où le fer, bien battu par !e maneau cl duienient trempé dans l'eau salée, valait son pesant d'argent monnayé. Je donnerai pour rien toute épée qu'on me rapportera avec une tête de croisé au bout, toute cuirassé qui aura l'empreinte d'une lance ou d'dne hache Lardiment affrontée; je les donnerai toutes, excepté la dernière, sire comte, que je garderai pour moi.

— Je sais que lu es un digne bourgeois et un brave soldat, dit le comte, et si je ne me suis trompé, tu es en compa^rnie digne de toi, car voici, ce me sem!;lc, ton fière, r'ierre Frioul, qui n'a pas sou égal pour élevtr a charpente d'une maison, fabri(iuer une chaire ou tourner un jeu d'échecs. ISe voilà-til pas aussi Lambert, le maître des bateliers, et Luivanc, à qui je dois encore les belles pièces de toile dont j'ai fait présent au roi d'Aragon, mon frère, lors de son mariage? Vous savez, mes bourgeois, que, dans mon testament, je n'ai (las eublié ceux sur ([ui j'ai droit de compter tt qui me sont restés fidèles.

Pemkint qu'ils conversaient de cette manière, gnlfèrcnt plusieurs lioiirgcois, jinis quelques chevaliers de noms inonnus, t|ui s'approi-hèi eut du comte de Toulouse et embr;issèreni son lils avec transport. Le comte leur riiconta comment, il force d'or et déguisé en marchand, il avait séduit les gardes qui lelenaient son iils en otage dans la ville de lîeziers, cl comment il l'avail amené lui-même jusqu'à Toulouse. Soudain la porte s'ouvril par laquelle l'OEil sanglant avait introduit Albert, el deux chevaliers entrèrent er semble, vêtus de fer, portant d:'S épées d'une longueur démesurée et «ppuyés tous deux sur un long et mince bûton de houx. A leur aspect, un cri géuéral s'éleva.

— Les comtes de Foix! les comtes de Foix! répéta-t-on de tous cotés, et nobles et bourgeois se précipitèrent vers eux, les uns tendant les mains, les autres les saluant avec transport-, mais eux, toujours ensemble, en recevant comme ils le devaient ces témoignages d'estime et d'affection, marchèrent droit au comte de Toulouse, et mettant un genou en terre, l'un d'eux prit la jiarole :

— Nous voici, sire comte, dit-il; un de tes messagers est venu, il y a (luelques mois, pendant que lu étais au siège de Lavaur, combattant p,^,.i s croisés, et il nous a dit que ton intention était de tourner bientôt tes armes contre eux; il nous a ordonné de préparer la lutte ouvertement pendant que

itu te préparerais en secret Nous l'avons fait : nous avons attaqué les Teutons qui venaient au secours des Français, et pas un n'ira dire à ses frèrej si le ciel de la Provence est plus doux que celui de la Germanie. Ton mcssajîer est revenu il y a quelques jours et nous a dit encore qu'il te fallait des hommes el des armes pour céfendre la ville de Toulouse menacée; nous sommes encore venus, laissant à nos vassaux le soin de proléger nos Urres s'ils en trouvent la force en eux-mêmes, estimanl qu'il n'y aura de sûreté pour les seigneurs i|u'ai!tant que le suzerain sera puissant, et assurés qiie si le malheur veut que nos cbùtiaux et nos villes deviennent la proie des croisés, tu nous rendras pour les rcconquéiir l'appui que nous t'aurons prêté au jour du malheur.

— Et il en sera ainsi! s'écria le jeune comte de Toulouse avi c chaleur. Puis, se reprenant, il ajouta d'un ton modeste : Excusez-moi d'avoir porté la parole, messires, avant notue seigneur à tous, mon père el le vôtre; mais vous ne doulaz lias de ses sentimens, et fi le ciel veut, commeje l'espère, que je lui succède dans celle suzeraineté, que vous placez au sommet de vos garanties, il faut que vous sacliiez que cette suzeraineté sera dans mes mains une épée et un bouclier pour vous défendre et vous couvrir.

— Mon lils, dit le vioiix ( ooite de Foix, et ion père me permet sans doute ce nom, car nos cheveux ont blanchi ensemble cl nos liras se sont usés aux mêmes guerres, mon ûls, tu as p.ulé jusiement comme nous avons agi, et nous avons agi, comme vous le voyez loas, pour donner cet exemple à la Pro- \en ;e qu'il n'est pas de ressentinu'Ut ou de division intestine qui ne didve cesser à l'hi ure où l'étranger met le pied sur notre sol. Assez longlemps nous avons été divisés et nous avoiis combattu pour la pos':ession de quelques châteaux ; mais je n'ai plus de châteaux qui ne soient à mon suzerain quand les siens so;it menacés; je n'ai pas an drachme d'or qui ne lui appartienne quand son trésor est vide.

Ces paroles furent accueillies avec des applaudissemens. Cientôt entrèrent d'autres chevaliers, parmi lesquels Comniinges, arrivé eu toute hâte, l'OEil sanglant, David Roaix, lecapiloul, Arrogui, el quel(|ues autres. Quand tous ceux qui avaient droit d'assiiter à l'assemblée lurent présens, on se rangea en i:er. le autour d'une table de pierre qui tenait le milieu djj celte vaste salle. Le comte de Toulouse ayant réclamé le silen.,e, il invita l'Œil sanglaiU à parler. Celui-ci se leva du banc où- il avait pris place et dit :

— Messires, mes nouvelles sont courtes, car chacun a apporté ici sa réponse. J'ai été vers le comte de Comminges, et le voici qui est parnii vous prêt à vous dire ce que sa présence vous a déjà appris, qu'il n'a pas un homme, un pouce de terre, une goutte de sang qui ne s.iienl voues à la défense et à la liberté de la Provence. Vous m'avez envoyé vers les comlès de Foix, vous venez de les entendre. Entiii j'ai franclii les Pyrénées, j'ai traversé l'Aragon et j'ai rejoint le roi Pierre dans la plaine de Cossons, oii il venait de livrer bataille au roi Miramolii! et pour.suivait les Maures vaincus. Je lui ai rendu le message écrit qui lui était destiné el que les chevaliers cl bourgeois de Toulouse lui adressaient; il en a pris ronuiissance el m'a f lit serrtSiU sur ses armes et sur les saints Évangiles que, l'année écoulée de son Yeeu|dè combattre les Maures, il assemblerait ses chevaliers et viendrait eu secours à la Provence.

— Merci de Dieu! s'écria le jeune comie de Foix, Bernard, le roi d'Aragon est un loyal ami, il ne veut point nous ravir la gloire qui nous reviendra pou;- nous être délivrés des bourdoniiiers : il nous laisse plus de lemps que nous n'en mettrons, je l'espère, à accomplir celle entreprise. Alors il sera le bien-venu en nos chfiteaux, où n jus pourrons lui offrir des fêles au lieu de combats, ce que sans doute il préfère.

— Mon fils, dil Raymond, vous êtes injuste envers mon frère Pierre; s'il est deux braves chevaliers dans la Provence, peut-être en est-il qm vous nommeraient le premier, mais assurément tout le monde le nommerait avant tout autre, vous le savez bien.

— Oh ! dit Bernard, ce n'est pas sa valeur que je suspecte, et je suis assuré que, dans sa guerre contre les Maures, au-

LE COMTE DE TOULOUSE

cun ii'a péniUrô plus avant dans les rangs, aucun n'a laissé sifrk soi tant de cailavics apios lui ; iiiais^iolie uiain, si 1errible contre los tHendanl^ aux crins de «oursicr, lomkera devant la croix qui marchera en tèlc des escadrons de nos ennemis. Qu'a-til employé jusqu'à ce jour pour noire dél'cnje, sinon les prières i mains jointes? El, s'il faut le dire, où ont trouvé un asile la sœur de sa femme et le (Ils d'un chevalier qui nous valait tous ? Ce n'a pas été dans la puissante et riche Saragosse, c'a été dans le dur et trist>' cliàleau de Foix. Pierre d'Ar.igon a juré sur les saints Évangiles ! mais le pape relève de ions les scrmens, et le serment de Pierre d'Aragon appartient au pape comme son cœur et ses vœux. Et puis, favons-nous si, frères, parens, amis, pape et gloire, il n'oubliera pas tout pour quelque fille aux beaux yeux. Ne savez- Yous pas i|u'oii dit que Bérangère, la fiJle de Simon, lui a déjà paru digne de ses rimes; qu'elle le sira bientôt de son amour et bientùl de son service ; qu'ils ont déji ccli;!ngc des gages de tendresse à la dernière visite de Pierre au camp de Simon? Et vous savez bien que Pierre est homme à se vendre et à nous vendre lous pour une nuit passée dans les bras d'une femme !

— Ce n'est pas du moins pour celle-là, dit i'OEil sanglant, car le message dont je suis chargé pour elle peut être considéré comme une in.sulle envers la fill.î et une déclaration de guerre envers son père. Vous pourrez le croire quand je vous aurai dit que je n'ai pas jugé prudenl de les lui ri-mettre moi-même et que je .v,arde ce soin à (jui n'a que sa tête à risquer.

— Mon fils, dit alors le vieux Raymond au j,"uiie c.mie de Foix, retcm-z donc voire langue, car si vos paroles étaient répétées au roi d'Aragon, elles pourraient l'indisposer coi-ilre nous ei l'engager à nous retirer son secours, sur leiiue! je compte et Je dois compier, comme vous pouvez voir, car si le respect de Pierre eet grand pour le saini-père, s'il est plus occupé de galanterie (pie de politique, sa loyauté esifconnue et prouvée à tous.

— D'ailleurs, dit I'OEil san;;lant, \i suis en oulre charité de vous ofiVir un gage plus sérieux de ses intenilons. Déjà uni par le mariage de notre comtesse Li'onoie, sa sœur, avec notre seigneur comte, le roi d'Aragou ollVe de resserrer celte alliance in unissant la dernière de ses sœurs, la jeune Indie, à notre jeune tomte Rayniund.

Celte nouvelle fut favorablement accueillie par l'assemblie, et le vieux comte de Toulouse, cotinu dès celte époque sous le nom de Rayraond-le ^ ieux, tandis qu'on appelait son fils Raymond-le-Jeune, le comte de Toulouse répondit avec empressement:

— Certes, celte alliance est possible et juste, surtout s'il donne à sa sœur une dot convenable en doaiaines cl trésors, et dans le cas où il la déclarerait son héritière s'il venait à décéder sans enfans.

— Oubliez-vous son fils Jacques, répondit brusi|ui'nient Bernard, son fils, né de ceUe fameuse nuit du château d'Omélas, où ledr^pit d'avoir été joué égara le roi d'Aragon jusqu'au resseiiiinieut de la sèer assassiner le \icomte de lîeziers? Qu'il unisse, s'il veutj sondée à la nître, voilà la pi'omière alliance qui doive avoir lieu eistre des boaimes dôut le combat est le pr.:i;iier bcioin. Jlais laissons cela, et dis-nous, mon brave OEil sanglant, ne nous amènes-tu pas un ehampion nûu\eau cl dont on dit l'épéf plus forte que celle de tous les chevaliers français et anglais qui combattaient en Palestine? Albert de Saissac n';i-lil pas traversé Carcassoniicavcc toi? Du moins, lorsque j'y suis passé seciètement, dans la nuit, on m'a laconté qu'il i>'y était n:onlré eu i onipagnie de têtes blanches, et j'ai supposé que c'était loi et les tiens.

A cette question, Albert devint plus attentif; il prévit qu'à cette parole allaient comtnencer les commenlaires sur sa conduite, les fausses suppositions, les sùupi;ûns oulrageaiis.

— C'était moi, en effet, répondit l'Otil sanglant; et le sire Albert de Saissac nous a ascompagnés jusqu'à Toulouse. Il cstcnlréavee nous jusque dans la maison demailre Da\id; mais d 'pui'; il tn a disparu, après m'avoir dit qu'un vœu secret l'empêchait de p.irlieiper à la défense deToulous,'.

— Ah ! s'écria Bernard, c'est encore un de ceux-là qui sont

LE SIÈSLE. — m.

habiles à se faire au loin une renommée de bravoure ïjue personne ne peut atlesler, et (|ui, rentrés dans leur pays, ne font de ce prétendu <'Ourage ipi'un droit à être lâches.

Albert fut sur le point de s'écrier à ce mot, de se lever pour insulter Bernard, le démentir et le délier. Mais relever à sa première ex|iression cette désapprobation qui devait probablement le i)Oursuivre jusqu'au jour où il aurait accompli sa résolution, c'était manquer de ce courage passif dont Albert sentait si profondément le besoin ; c'était compromettre celle vengeance h huiuelle il s'était voué devant lui-même. Il demeura donc imr.'.obile et subit paisiblement le regard de I'OEil sanglant qui alla le chercher à sa place et lui apporta l'injure avec ceionimenlaire: —Il va (;u;'lqu'un qui sait que tu l'enlends et (|ui voit que lu la souffres.

L'OEilsiiiiglant crut cependant devoir rt^iondre à Bernard, et lui di! :

— Sire comte, il ne faut juger personne avec celte précipitation-, qu'eussiez- vo-.;s dit si, lorsrpr', c^jélssanl à un ordre secret de voire suïcrain, vous rendiez iioinmageà Simon de MontlVirt, il se fùl trouvé ([uelqu'uu qui eût prétendu que vous obéissiez à la peur?

— Maître, dit Bernard, s'il l'cùl dit devant moi, je lui eusse arraché la langue ; s'il l'eût dit en arrière, je lui aurais envoyé nron gant et mon défi.

A ce moi, un gant, parti d'un endroit (juc personne n^' put remarquer, tomba sur la table autour de b-Kpielle on étstii assis. Il se fil un mouvement rai);de et soitdain ; ( hacun se leva, et les regards se dispersèrent de tous côtés pour voir qui avait laiicé le gant. Maître David 1.^ piit et s'écria:

— C'est le gant du sire de Saissac; je le reconnais aux lames d'argent entrelaccis d'acier qui le recouvrent.

L'OEil sanglant se lut, et un itoanement muet s'empara de toute l'assemblée. Bernard devint soucieux; il fronça son épais sourcil et piomena ses yeux autour de lui comme pour y chercher un ei.nemi vivant à qui il put répondre; mais tout le monde était terrifié. Enhn le comte de Toulouse lui dit:

— C'est voire coutume, comte Bernard, d'oulrager légèrement ceux <!ui .'.onl absens et peut-éire cwtx qui sont morts; votre langue e^l trop prompte.

— Mon ép6i^ ne l'est pas moins ! s'éeria Bernard, et l'une répare le ma! que fai.t l'autre. Eh bien ! que ce gant me \ieune d'un ennemi mort ou vivant ; qu'il sorte de la main d'Albert ou de la giiffed'un damné, j'ac(eple le défi cl serai prêt à y répondre à UaVc heure.

— Ce soir! dit une voix sépuk'rale qui, dans celle vasteenceinte et par l'effroi qui tenait toute l'assemblée, se fit entendre cosiuie un son surnaturel.

— En quel lieu? s'écria Bernard audarieusement.

— Ici ! répéta la même voix.

— J'y seiai, dit Bernard.

— Seul ! dit la voix.

— Seul ! répoiuiit Bernard.

Tout le inonde s'était levé, et les regards errans de chacun atteslaier.t une Urreur proTinde; elle était si inleuse et en même teî:i,iS si natunlle à la superslilion du temps ijue pas un seul ne p.Ciisa à uue superclierie qui pouvait avoir caché un homme vi-ant paimi ces cada:res si seuiblaljles à des homuics vivans. L'esprit humain est ;.-.i:isi l'ail, que sou premier uiuuveiuent est de croire, dans ce qui j'étonne, à quelq' e inler\ei:lion sui!iui.:aiiie; cela aujourd'i ui comm.-aulrefois. De nos jours seulement, la raison nous tait faire un r. tour ra,)ide sur ce premier dan de l'i^nagination, nous fait regarder plus atientivement aux c'io-es qui nous surprenlient, et nous les n onire toutes naturelles ; mais alors la foi dans les ndrades était si sincère que personne n'osa avoir le bon sens de douter que ce ne fùl un fanlùme invisible qui avait parlé. -Cependaiit la peur soupçonneuse du couite de Toulouse lui liut lieu de lumières et de prudence, et il s'écria:

— Il y a quelqu'un (|ui nous écouU- peut-è re et qui se jou-^ de nou^. Voyons, visitons ce lieu.

Cette sage observalio» fut faite d'une vui\ si ir mbiante et d'un air si épou\a;ité ([u'au lieu d'éii'e bien accueillie, comme elle uiérilait de l'êire, elle exci'a un sourd muimure de uiécontenicmeni, et comme Rayiucnd asail saisi une lor-

FREDERIC SOULIE

cIéc poiii' riilliinicr i-i visilrr Ip soiileirain, liernard l'anï'ln.

— Oi^mli; (le Toulousp, lui ilil-il, ic (|Ui' nous disons ici dans la riuil sera ii'|)été demain en plein soleil, ol c'est pilié (|ue cf-s clievali.is et bourgeois aient tenu; pour le saint de ii-ur ville, une assemblée secièlc coin nie celle de brigands qui la vouJiaienf piller, feu iniporledonc qu'on nous aii eniei},dus. Du rette, ceci es-t mon affaire pcrsoniulle, et, quel (|u'il soil, vivant ou mort, celui (|ui a répondu est mon ennemi, c'est fi moi seiil iju'il ajjpartient de le découvrir, et pour cela je resterai ici, comme je l'ai promis. S'il faut ensuite qu'il n'en sorte pas | our mon iioniieur ou voire salut, voyez, il y a place i<:i, pour lui, parmi les nioits comme parmi les vivans. Occupons nous doiic îles affaires de la Provence.

L'assemblée, niali;ré la terreur que lui avait inspirée cet incideni, témoigna le mémedésii', et l'on discuta les mesures qu'il lall.iil prenére. Alors chacun l'utapptlé à parler à son tour, l.e uiallieur en était venu à ce point que tout ce que chacun sut proposer fut.sa fortune, sa perionne et son influence sur ceux de sa l'amllli' et de son élat, alin de former une nombiense armée pour la défense de Toulouse. L'idée d'attaquer Simon de Moiitfort n'avait pu pénétrer dans la tète de tous ces hommes biTivcs, tant ils avaient été sa'Sis du succès decflli' cOii(|uéie; et pour eux, résister leur paraissait tout l'eU'iii 1 possible de la l'mvence. Lorsque chacun se fut ainsi engagé, Iternard prit la parole et dit:

— NoU'i avez justement dit ((u'Il fallait nous eiifermer dans la ville de Toulouse et la di'fendre coiilre les croisés; mais Il première défense >{ui nous doive oci dper, ci^ n'i-st p;i-; d'empiocher ses innemis d'y pénélri r, c'esi d'en exjuilser ct'ux qui y ?o.it établis. Foulques y est entré ce soir: Foulques, i|ui accompagne Amauii de Montfori jusqu'au camp de son père, n'est revenu dans la ville (jne pour la livrer à cet exécrable assassin-, eh bien! ((u'il trouve, i.onr la première barrière à franchir, 'a tète de ce tiailre et celle de tous les clercs ou bourgeois (jui sont vendus ù la tialiisoii plantées sur des pieux au pied de i:o , remparts.

— Mon li!s, ii.on li's, dit rapidem ni le comte de Toulouse, vous ne savez jamais propuscr qu.î des moyens e\lréi)us: frapper un éxêque, jdantrr sa téie sur un pieu! voulez-vous entendre rncore ipielque voix du ciel ou de la tombe retentir dans cette enceinte et c'ier nialédiclicn sur nous?

— ,1e veux, dit Ueinard, rendre à un Iraitre une pail des maux qu'il i.oiis a allirés. El (iiie m'iinporle, ii moi, que la main d'un au're homme se soit impo;>ée sur lui et lui xt dit, dans une v.nne formule, «ju'il éiait le repré entant du Seigneur dans rrieiiiilé ? Tu i'appelK's évérpie , je l'appelle traiii'e; ils lui ont dit qu'il cl.iil prêtre dans l'éternité, je couperai celle élernité avec mon épée. Je demande la mort de Foulques, S! mort immédiat;; et celle de tous ses complices.

L'assemblée, qui juf,(pif-l:'i avait été unanime, se di\isa en fp moment; tous sentaient la nécessité de purger la ville de Toulouse de ce foyer de trahisons et de désordres; mais beaucoup reciilabnt ei.core devant l'idée de porler la main sur un piètre, snrlout en une sr ne déjuge i;ent solennel. T.i p'uparl, s'ils avaient reiicf'iilré Foulques dans nue mêlé', lui eussent sans remords douré un coup de po:gn.iid; et daii:'. cette guerre d'exter.i.iii.iliou les (irélres assassinés ne n anqiiaieiit p:is dans lerécil de la défense des Provençaux. (Vest qu'alors, par une subtilité qui se retr nve ii toutes le.^ épo- ([iiis, o'.i cioyait ; oiivoir ;iiu'-i tii: r l'ir mine sans toucher au prèir('; au lien ([n'en le plaçant dvv;:iit ses^uges, il iciublait qu'il y ai rivât tout revèluile lecaractèr.' sacré et inviolable qui et lit rarclie Sïi:!!e de l'ép-que. l'inir que ce sentiment ne paraisse p.is lro;i (Xirao.'diiiaire à nos lecteurs, iiu'il nous soil permis de l'expliquer par nu exemple plus récent. >'ous avons souvint eiileiidn dire, non aux honiims dont lis idées républicaines sont asvises sur des principes Ibrmels d'égalilé humaine et de souveraineté populaire, mais à ceux qui, bien qu'ennemis de la r. yaulé, n'osent pas meliie tout un peuple en parallèle avec un roi; nous leur avons entendu dire- ■■ C'esl un grand malUeur pour la lévoliitiuii que I.ouis XVI n'ait pas péri fortuitement dans quelqu'un-.' de ces insurrections qui onl envahi siii p^lai.; cela eilt sauvé à la France cet immense et douloureux siaiidiile d'un roi assis

sur le banc des accusés et jugé par ses sujets. » El ceux <|u' jienseni ainsi, qui eussent préféré un coup de poignard, un crime ù un jugement solennd, sont nombreux «t les plus nombreux. Sans vouloir discuter ce singulier sentiment, nous le constatons, et nous disons que, au treizième siècle, le prêire pouvait craindre un poi.-iiard qui se fût glissé sous son étole, mais qu'il n'avait pas i redouter un bourreau q'ji la lui eili arrachée. Le vieux comte de Foix se leva cependant et dit:

— H ne faut point frapper avec l'épée des hommes qui ne poileiil point l'épée; d'ailleurs, tuer un prêtre ce n'est tuer qu'un (orps. {^clui qui frappe son ennemi lorsqu'il est seigneur, noble ou bourgeois, eu a liui avec l'esprii qui la jier- .sécuiait ou l'a taiiuait; quand vous tueriez Foulques, vous auriez jrté un c.ulavre à la voirie, voilii tout ; demain, l'esprit de Rome reviendrait s'asseoir sur le slégc de Toulouse dans le corps d'un autre évéi|ue, avec l'ambition, h haine et la Ira'. isoii pour conseillers: celui-ci morl encore, un anlre eni ore lui succéderait. Keluez pas les prêtres de votre ville pour ([u'ils aient des successeurs, mais chassez-les pour qu'ils n'y rentrent jamais, ou du moins pour qu'ils n'y rentrent iiue soumis à la iiuissance des suzerains, FouUiii s est l'homme qu'il vous faut |)0ur cela ; persécuteur, haï. mépi i.ié, il ne trouvera pas ui:e voix qui le rappelle dans nos murs, et l'on préfé.-eia êlre sevré des sacremens de l'Eglise que de les recevoir de ses mains prostituées an vol et ù la rapine ; tandis (|ne si la morl rendait son évêché libre d'élre orcnpé, ce leurre qui trompe iiicessammeiil les peuples et leur f:iil voir tout nouveau-venu coinme un libérjteiir, ce leuire, dis-je, leur ferait deiuander un nouvel évêque, et nous iciidrait bientùt l'eniienii i|ne nous croirions avoir exterminé.

— Je me range de l'avis de mon prudent lousiii, dit le comte, et pense comme lui que l'expnl.sion de Foulques est la meilleur» résolution que nous puissions prendre: mais ne fandiait-il pas une occasion po;ir exécuter justement celle juste décision?

— Si la décision est juste, dit l.îernard, toule heure est bonne pour f exécuter, et je demande qiie celui qui va éire élu chi-f de celte guerre suit tenu de rexécuter demain dans la journée même, car vous savez, je pense, qu'avant deux jours Simon de Monlfort sera aux pieds de nos murs.

liernardn 'avait pas achevé, que le jeune comte deToulouse se leva et s'écria avec une hauteur particulière :

— Qui pai le d'élire un chef à la guerre lorsque le comte de Toulouse y est présent? Est-ce là, comte de Foix, cet exemple de vasselage que vous venez donner en exemple à nos chevaliers, ce dévoûment qui vous fait quitter le gouvernement de vos dom.iines pour venir commander dans ceux de voire suzerain ?

1 n applaudisseiiieiit général suivit les paro'es du noble enfant.

— Mon lils, mon lils, dit le vieux Raymond, le sire Bernard a raison : .'i une guerre pareille il faut un chef qui puisse pas ser les jours cl les niiils ilans ses aimes; il faut un homme expérimenté, qui ait rhabilnde défenses de l'attaque et des surprises du combnt. Aux uns il manque peut être quelque chose de celle vigueur, aux autres quelque chose de cette expéiienee. Je suis bien vieux, et loi, enfant, trop jeune pcnl-être pnnr un pareil conimandenient. Si la voix de los chevaliers et de nos bourgeois ne craint pns de le remet tre en d'autres mains ipie les noires, il faiil y obéir, mon lils, car ce n'est pins de nous qu'il s'agit ;'i celte heure, mais de la Provence entière, et celui qui la peut mieux servir est celui qui esl digne de la coimnaniler. Je suis donc prêt à accepter pour gi'uéral de la guerre celui que celte nssemblée va élire, et iioiir ma part je désigne tout haut les cemtes de Foix; je les désigne tous deux, le père d le lils, car vous le .sa\ez comme moi, c'est un esprit eu deux corps, une volonté en deux corps, forte pare'» qu'elle est double et forte comme si elle ne l'était pas, tant il y a une intime et secrète union dans leurs vues et leurs projets.

Clés paroles, dites doucemeni, élaient accompagnées d'un imperceptible sourire d'ironie, cl nue satisfaction inexpli-

LÉ COMTE DE TOI LOLSE

cible perçait dans le visnge du vieux Raymond en les prononçant.

Les deux comtes de Foix échangèrent un regard de joie ; mais les clievalicrs et bourgeois furent nicconteiis ; 1 1 lorsqu'il fallut t|ue chacun nommât celui (|ui devait êirclcihef, il s'établit de tous côlés des enlretieiis particuliers (t animés. L'audacieuse prétention des coniics de Foix révoltiit la plupart des chevaliers. Parmi ceux iiui se parlaient acùvement, Albert (nieiidit l^a\iil Roaix et l'OEil sanglant se donner mission d'ap|iuyer la nomination des (onites de Foix. Puis le vieux comte de Toulouse s'etant ai)proclié de l'endroit oii était assis le bire de Saissac, celui ci remarcpia qu'il disailau jeune comte suii lils ;

— Tu es triste, Raymuiul. Crois à ma prudence, enfant; notre heure n'est pas venue de nous lever et de nous montrer en léle des ennemis des croisés; la fortune de Simon doit écraser cni ore bien des ennemis avant d'ariiver au sommet d'oi'i elle devia descendre et dont nous la précipiterons.

Ils passèrent. Un groupe de bourgeois les suivait en s'entreteiiant.

— Jamais, di^a)t Frioul , un n'a porté si loin la lâcheté d'un toté et l'insolence de l'autre; les comtes de Foix sont des vassaux pires que des ennemis , c'est en nous que nous devons mettre no~^ espérances, et si je savais un bourgeois capable de mener celte guerre, je l'élirais plutôt que ces nobles.

— Mais lu n'en sais pas, dit David Roaix, si ce n'est toi, ei toi seul es de cet avis; je dis donc qu'il faut élire les comtes de Foix ; lu peux être assuré que le vieux l\aymond saura réprimer celte insolence loi squ'il les aura usés a délivrer ses étals.

Comminges surcéda à c{ux-ri; l'Œil sanglant lui disait:

— Pourquoi voulez-vous que Raymond change sa natuie ? Ne voye2-vous pas ([ue vous u'obtieiidrcz jamais de lui qu'il fasse une action tout droit, et qu'il veul avoir l'air d'être forcé par ses vassaux au pai'li de la résistance? Croyez-moi, il ne unnquera à celle guerre ni i ar l'or qu'il prodigue-a ni par son épée, s'il li- faut. Mais quant à lever le premier la voix et l'étendard, il ne le fera pas : vouloir cela de lui, ce n'est rien voeloir, c'est jeter à terre la dernière espérance rie la Provc.(ice. Il faut élire les comtes de Foix, croyez-moi, sire de Comminges. Peut-cire voire valeur vous mérile-i-eUe ce commandement; mais ils ont ce que ^ous avez perdu, un comté libre encore, où ils peuvent offrir asiie, en cas dt malheur, à qui les aura suivis. Vous n'en cl(;s,plus l.i, sire comte, et vcs richesses sont toutes au bout de^otre épée.

Ite s'éloignèrent encore. On se mil en devoir de faire l'élection, et les comtes de Foix furent nommés unanimement. Aussitôt le vieux Raymond les félicita, et il ajouta avec cette ironie ([ui, malgré lui, dominait sa prudence :

— 'Votre premier dmiiir, sire Iîor!iard,est d'expulser Foulques de la ville de To dcuse; vous l'aviz dil vous-même, et nous. Vus soldats maintenant, nous y comptons.

— El le jour lie sa passera pas que cela ne soit exécute, répondit Bernard.

En ce momei.t, l'OEil sanglant dit tout bas à David Roaix :

— Fiez-vous au vieux renard pour imposer au jeune sanglier des obligations que celui ci accomplira télé baissée avec fureur. Oh ! ce n'esl pas l'audace des conseils qui manque au vieux Raymond.

On parla encore un moment des meilleures dispositions à prendre (tour la défense de la ville, puis on se sépara. Ce fut à 1 e moment (|iie Bernard se rappela le singulier rendez-vous qui l'altcndaii dans cette salle, vl, malgré les observations de plusieurs chevaliers qui voulaient lui persuader de ne se point exposer à quelque sorcellerie, malgré surtout toutes les instances de l'OEil sanglant, qui craignait l'issue d'un combat sérieux entre les deux chevaliers, Bernard persist i à rester. Tout le nioiiile se relira et ii demeura seul dans le souterrain, après avoir rerommandé h David de laisser ouverte la porte qui donnait de sa maison dans les caveaux.

L'Œil sanglant rentra dans la maison de David Roaix et y retrouva Goldery qui préparait dans la cour les cbcvaux de

son ra:.ilre. Bientôt lout bruit cessa et chacun se retira dans la chambre qui lui avait été assignée, excepte Goldery ci l'oi.il sanglant. Celui-ci, inquiet sur ce qui pouvait se passer dans le souterrain, se promenait dans la cour tandis que (;oldery adressait des quesiions pleines d'intérêt aux deux chevaux sur la qualité de l'orge, du fuin, de la paille qu'on leur avait servis. Enfin l'OEil sanglant, tourmenté toujours de la même pensée, dit brusquemml à Goldery;

— Votre inaiire est-il bonne épée? est-il bonne lance?

— Que diable me demandez-vous là? répondit Goldery: c'est selon l'ép»», c'est selon la lance. Si vous entendez par la s'il a du courage, tout ce que je puis vous dire, c'est que, <inand l'eiiTie de se battre le prend ou qu'il s'y cruit obligé par honneur, il croiserait une plume contre une ha(he avec autant de résignation qu'en un jour de disette je mangerais des oignons crus, ce qui est la plus épouvaniable épreuve |)ar où puisse passer un homme.

— Mais à celte heure, dil l'Œil sanglant, il est sans cpte, sans armes, sans poignard.

— Si, comme je le soupçonne, il est allé voir ([uelques amis, s'il a des amis, je pense <!ue épée ni armes ne lui sont utiles.

— S'il a des amis? dit l'Œ.il ssnglant ; pourquoi en doutez-vous?

— Qui peut dire qu'il ait des amis, mon maître? dil Goldery. Que de frtir., en croyant parler à un cœur dévoué, on dit son secret à un traître! (]ui sait même si, tandis que je psvie ici, le sire Albert n'est pas tombé dans quebjue piège?

— Ce n'est pas un piège, dil l'Œil sanglant, mais c'est un danger.

— Un danger! s'écria Goldery avec un si subit ihangenieni de voix, d'expression, de tenue, ipie l'Œil sanglant en fut frappé ÎMais il se remit aussitôj «t ajouta :

— Est-ce le danger que court un homme contre un homme ?

— C'est ce danger ; mais le danger d'un homme sans armes contre un homme armé.

— Tant pis pour l'homme armé' dit Goldery en retournant nonchalammenl h se.-; chevaux.

Comme il disait cela, un 1 omme sorti! du souterrain et se précipita avec effroi dans la cour: il étail pAle, éebevelé et tenait une (péc nue à la main. L'OEil sanglant et Goldery s'appn^chèreiit de l li ; ses dents claquaient, son corps tremblait convulsivement, ses yeux re;ardaient sans voir. L'Œil sanglant reioiinul le jeune comle de Foix. Deux ou trois fois de suite celui-ci passa sa main sur son front comme pour en écarter une l.orrible vision; puis il dit d'une voix haletante et hoquetée à l'Œil sanglant:

— Va... va, il t'a demandé cw tombant; va.

— Vous avez (ué mon maître! .s'éiTîa Goldery en tirant son épée; vous avez assassiné Albert de Saissac! Fu.ssietvous le roi de France, vous m'en répondrez sur votre épée !

— Tué! assassiné!... s'écria Bernard. Plût àUieu qu'une goutte de sang fût sortie de ce corps! Mais lomhie des morls est j"! l'abri des armes des hommes. \a... va, OEil sanglant, i! t'a demandé.

Gçldery, ayant remannié que l'éptée de Bernard était pure et nette, remit paisiblement la sienne dans le fourreau et dit à l'Œil sanglant :

— Allez, je vous attends.

Puis il ajouta tout bas .

— Je ne sais qu'elle supercherie mon maître a employée pour épouvaiiler ce chevalier; mais n'oubliez pas que je le garde pour me répondre de la vie du sire Albert

L'OEil sanglant s'ébnça dans le souterrain et disparut bientôt. Le comte de Foix, assis sur une pierre, se remettait mal de la frayeur qui ^a^ait si profondément troublé.

Une heurs se passa ainsi ; puis l'OEil sanglant reparut. 11 remit à Gold'ry un anneau. Celui-ci s'écria en le vcyant:

— Par saint Satan! l'heure n'est pas venie, il faut recomnii ncer nos caravanes d'enfer. O misère! misère!

Puis il s'élança sur un des chevaux et, emmenant rïulre avec lui, il sortit au galop de la cour de la maison. Bernard s'était levé aux paroles de Goldery.

FREDERIC SOCLIE.

— Ccmle de Foix, dit l'OEil sanglant, n'oubliez pas la promessc.quc vous avez farte.

— Je la tiendrai, dit Bernard, je la tiendrai.

Puis il quitta la maison de David f{oaix,et l'OEil sanglant, apris s'être assuré que personne ne l'observa'rt, alla dierclier dans sa chambre divers objets soigneusement enfermés, et rentra dans le souterrain.

MIR.VCLE.

Le lendemain, OU plutôt dès que le jour parut, un cercueil snrtil lie la maison de David Roaix, et, porté par ries hommes véius (le longues cba|)cs noires, on ledirlgea vers l'église ."^aiiit-Etieiine. Aurun insigne ncconvrait re cereueil; maitre r)avid, I'OIjI sanglant et quebiues bourgeois .«.culemenl le suivaient en silence. Lorsiîu'il lut arrivé devant l'église, les porteurs le déposèrent sur les marches, et David Roaix frappa aux portes qui étaient encore fermées. Elles s'ouvrirent. L'Œil sanglant demanda (pie le corps da sire Albert de Saissa« fiU admis dans l'ég'ise pour y recevoir la bénédiction du vénérable Foubiues. Un des clercs de la sacristie se chargea ■^'aller prévenir l'évêque et se n'ndit dans son palais, (jui était attenant h Saint-Etienne.

A ce nrnient, Foulques élait occcupé ù entendre la relation (l'ie ni.iilre f:ord(ni lui faisait de la querelle qui avait eu lieu la veille entre les chapes noires et le« ( liapes blanches. L'assurance de David lîoaix avait alarmé l'audace de Foul- (|ues et lui paraissait un signe de complut pour son expulsion de la ville.

— Eh bien! dit-il à Cordou, apr^s un moment de léHexion, aujourd'hui le comte de Toulouse ou moi serons mailres de la ville, lui ou moi en sortirons; mais qu'il y reste ou (ju'il en sorte, malheur ù lui! malheur ;1 Toulouse! car s'il y demeure, l'armée des croisés, arrêtée aux pories de celte ciié iiupure, en fera un bûcher où périra toute l'hérésie ; s'il en sort, je les ouvrirai moi-mrrae aux veng. urs du Christ, et l'épée choisira où l'incendie eilt tout dévorii. Que les bons y songent et iirennent leurs mesures.

A ce moment, le ( 1ère entra dans la salle cl dit îi Foubiues que des bourgeois de la ville élaient venus demander sa hénédiclion pour le corjis et l'àme d'un chevalier nommé Albert de Saissac. Ce nom frappa l'évéïiue : il se le lit répéter plusieurs fois, et alors il se rappela la rencontre i|u'il avait faite ft la jiorie tle Carcassonne. Le clerc lui avant dit ensuite que niailre Davi I Roaix était un de ceux qui accompagnaient le ee-rcueil, Cordou dit ù révé(iue (ju'en efl'el il avait vu, la veille, entrer chez maitre David Roaix un chevalier faidil, monté sur un roussin, n'ayant ([u'un éperon, et ne portant ni épée ni |)oignard. La manière enfin dont il le décrivilassura Foul- (|ues (|ue ce chevalier était bien Albert de Saissac, le même qu'il avait rcncOHlrtî .'i Carcass'une, et (|ui élait prohablemeni nuirt.

Dés l'abord, Foul(inesch(r( ha si (Ctle nidil ne pouvait pas lui être nu prétexte à (|uel(|ue sermon contre les héréiiiiues, il quelqni' appel à la soumission du peuiile an pouvoir des croisés par un si grand exemple. Mais lorsqu'il voulait chercher les phrases laptieuses ([ii'il savait si bien dire, les exclamaiions saisiKsmtes dont il pourrait frapper ses auditeurs, il élait, malgré lui. ramené h la siiipiilarilé de la rencontre iv Carcassonne et de l'espèce de crainte surnaturelle dont Albert avait frappé tout le monde.

Pendant qu'il rénécbissail ainsi, un nouveau clerc arriva et lui dit qu'un certain nombre de chevaliers s'étaient présentés à l'église et (|u'ils léclaniaient ses prières pour Albert de Sais.^ac; il ajouta (lu'ils avaient iniroduil son cercueil dans ^nef, Inu d'eux disant ([u'il était nécessaire que le vénérable Fûul(|ues se h;it;it, parce ([ue dans (juelques taures il ne serait plus temps de bénir le cadavre. Fouliiucs fut d'abord étonihî de cette condition ; mais bienlijl, pensant ii l'audace

des chevaliers qui avaient apporté un corps dans l'église sans sa permission, il crut y trouverun prétexteaux troubles qu'il voulait faire nailr», cl il dit tout bas à Cordon :

— \ a, rassemble les tiens et venez en masse à l'église Saint- Etienne. Je ne sais ce qui jieut arriver de ceri, mais il est temps démettre en pralii|iie ce précepte du prêcheur Dominique: ': Celui qui frappe dai!s l'ombre est plus redoutable que celui qui frappe au grand jour; mais celui qui frajipeau grand jour vaut mieux que celui qiii a peur de frapper. »

Il se revêtit ensuite rapidement de son rochet, et, posant sa mitre sur sa tête, il lit appeler à son de cloche tous les prêtres de Sa^nl^ticnne, et, les ayant assemblés dans la sacr siie, i! leur auno'va l'usuipation qui venait d'être faite, et leur déclara (|u'ils eussent à le suivre en tout ce qu'il ferait pour la réprimer. Un nionu nt après il entra dans l'église.

Un cercueij élait po é a (erre au milieu de li nef. Auprès du cercueil était un chevalier armé de t'Ule.s pièces; un nombre considérable de bourgeois el de chcvaliecs étaient rangés tout autour, et un murmure agité bourdonnait dans la foule qui remplissait rimmensiiéiUi miuiumenl. Foulques s'avança jusijue auprès du ( ercueil et demanda d'une voix irritée quels élaient ceux qui avaient osé braver les privilèges de l'église à ce point d'y introduire un mort avant l'ordre de l'évêque.

— C'est moi I dit le chevalier armé-, et lorsque vous aurez entendu ce (|ue l'ai à vous révéler, vous ne serez point surpris (|ue je l'aie osé, etvous jugerez ce (luej'ai fait convenable el prudent.

— Ce qui élait cotivenable el prudeni, comle de Foix, répondit Foulques, c'était d'allendre (|ue j'eusse interrogé ceux (|ui ont été témoins de la mort du chevalier, pour savoir s'il avait rendu l'ànie en état de giace, ou du moins daus la foi cailioliiiue, dont loi et les tiens vous êtes faits les perséculeurs.

— Seigneur évêi|ue, n-pûndit liernarJ, n'élève pas la (juestiou de savoir quel est le perséiuieur des calholiiiues, de toi ou de moi ; ne demande pas de témoiu de la morl de cet liominc, car il n'di exisie aiuuu; écouit? ce que son c-pril m'a chargé de te confesser en présence du peuple.

— Je n'ai rien a entendre i>i, dit Foulques; que ce corps soil porté hors de ( elle emeinie, et alors je recevrai la confession que tu m'olfres.

— Prends garde, dit le comte de Foix, ((uo la bénédiction que tu refuseras à ce corps n'appelle sur ta tête et sur celle des tiens une malédiction (|ui Ks poursuivra dans l'éternité. L'cspril (|ui m'a parlé t'a désigné pour l'entendre, el il a fallu loute l'aulôrité de la voix de la mort pour ine décider à m'adresser ù toi ; laais ceux iiii'ou dil les persécuteurs de la foi ùbéissenia s.-s décreis, tandis que ceux (jui pritendentlcs défendre eu dédaigncnl les devoirs.

Lin assentiment longuemeiil murmuré suivit les paroles de liernard, et (|uelques-uns des prêtres tirent signe ;i Foulques ([u'il était convenable d'enlendre ce que Bernard avait à dire; mais l'évêque ne parut pas y prendre garde, el un vieillard d'eiilre eux s'étanl approché de lui, il l'arrêta avec colère, en lui disant :

— Je vous vois el je vous comprends, mes frères, et je vois avi'c douleur, je comprends avec désespoir que l'esprit de faiblesse, (|ui mène à l'esprit d'hérésie, a pénélré en mon absence parmi les clercs lUie j'avais cru coniicr à leur propre garde. Qiioil la mais(ui du Seigneur est-elle une IwlelUrie où celui (|ui se présente a di'Oil d'êlre admis, ouverte a tout vciKiiil , et, c(.inuie une proUituée, recevant dans son giron (]iii(Onque veuty entrer? Si vous en êuîs arrivés à ce point, niallieiir sur vous, mes frt^rcs! ie suis un gardien plus rigide des préceptes du Chrisl. l':cartezvoU', hommes de peu de foi, et vous, violateurs du sol inviolah'e de l'église! je chasserai les gentils du temple, ér.irtcz vous !

Il s'avami'a en parlant ainsi et, étendani la main sur le cercueil, il dil :

— Que ceux qui ont souci du salul de celle âme prennent garde, car si ce corps n'est point enlevé sur-le-champ de celte église, j'appellerai sur lui les vengeances du ciel, et le livrerai i'i la damnation éternelle. N'oubliez pas que le Seigneur a dil: « Ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le

LE COMTE DE TOULOUSE

ciel ; (e que vohS aurez dclic sur h terre sera délié à^m le ciel !»

— Nobles, bourgeois cl nianans! s'écria le comlc dcFoix, vous êtes lémoins que j'ai fait tout ce que je pouvais pour procurer l;i bcnédiclion et la sépulture d'uu chrétien au corps du noble Albert de Saissac, mort eu Tcrre-Sjiiitc, en combattant pour la croix"!

Ces d:'rnières paroles changèrent tout le cours des idées de Foulques, qui s'écria :

— Quel mensonge et quel blasphème viens-tu de prononcer, comte (le Foix? Le sire Albert de Saissac a été vu par moi, il y a peu de jours, a Carcassonne, vu hier dans Toulouse par maiire Cordon, en compagnie de David iloaix.

— Il est vrai que son corps a paiu en Provence, dit Bernard, car son corps est en quêtf d'une sépulture et (i'une bénédiction ; mais il y a longtemps que l'esprit du sire Albert de Saissac a quitté ce corps, condamné à servir d'asile aux f sprits de l'enfer jusqu'à ce qu'il ait été purifié par l'eau sainte cl abrité dans une terre bénite.

Acelteéirangfi révélation, Foulques demeura slupéfail, et se rappelant encore la conduite hardie d'Albert de Saissac eu pivseiice de .Mauvoisin et d'Aniauri de Montfort, cette puissance de terreur dont il avait encluiiné la volonté de ces deux chevaliers, sa résistance se changea en un proiond étonnement. 11 dit alors à Bernard :

— ÏVe dis-lu pas que c'est là le corps du sire de Saissac?

— Puisque lu l'as vu, tu peux le reconnaître, répondit Berrard.

Et, écartant le suaire qui couvrait le cercueil, ii montra le corps d'Albert, velu des habits qu'il portait à Carcassonne; son visage pâle portait l'empreinte d'une mort récente ; ses paupièrrs étaient à peine fermées et laissaient voir le noir trouble de see yeux ; ses dénis rtssorlaient blanches comme l'ivoire sous la blancheur déjà violacée de ses lèvres. A cet aspect. Foulques recula: ce n'éiait pas parce que ce cadavre était celui d'Albert de Saissac, mais une crainte vague naissait en lui de cet honm-.e (|ui, vivant, lui avait si singulièrement apparu ; qui, moil, lui apparaissait si étrangement encore. - •

— Et maintenant, lui dit le comte de Foix, que lues assuré qui c'est le corps du siie de Saissfc, veux-lu le délivrer de la peine à laquelle il est condamné'? veux-tu le béiirel lui donner asile dans l'enceinte bénite?

Tout l'orgueil de Foulques se révolta à cette sommation du comte de Foix.

— Ccneslpointà toi, hérétique et "S'audois, lui dit-il, qu'il appartient de réi lanier les prières de l'Eglise pour qui que ce soit; obéis d'abord eu faisant enlever ce corps, et je ferai ensuite ce que je croirai convenable de faire, sans que lu sois obligé de m'y exciter. Clercs qui m'entourez, ôtez ce cercueil de l'église et qu'il soit exposé devant le seuil pour que ceux qui voudront témoigner ((ue le sire de Saissac est mort en état de grAee ei dans la foi catholique, puissent se présenter et jurer de la vérité de leurs témoignages les mains sur l'Évangile, comme il est d'usage.

— Peuple, cria b comle de Foix, nul ne peut se présenter et nul ne se présenlera -, voici la vérité, et je suis ])iêt à ia jurer, ECUS quelque forme qu'on m'impose le serm^nl. Comme j'avais légèrement parlé de la valeur du sire de Saissac devant une auguste asseaibléo, une voix partie de l'air m'a délié, et j'ai acceplé le défi; plus de vingt chevaliers et de cinquante bourgeois ont été témoins de ce fai;. Je suis demeuré seul pour le combat, et tjut-à-coiip j'ai vu s'avancer vers moi un corps sans forme, vêtu d'un suaire blanc; je l'ai frappé, et mon épée a passé au travers comme dans un nuage. Au même ins lant un coup lerrib!e m'a bcurié la tète ; je suis tombé, et une main du poi Is d une montagne m'a tenu cloué à lene. « Écouie, m'a dit la même voix qui m'avait délié, je suis l'àme d'Albert de Saissac, dont 1-^ corps est en ore errant sur la terre; écoute et retiens bien mes paroles pour taire ce que je vais le demander Lu jour que les Sarrasins aitaquèreni la ville de Damielte pLU.Iant (jii'une prucetsion en faisait le tour, ils s'approchèrent, malgré nos efforts, du tabernacle où é ait déposée la vraie croix, et jetèrent le trouble parmi les clercs qui

le porlaienl dans ia cérémonie. Dans le tumulte de cette atlaque, le tabernacle fut renversé ; je m'élançai pour le défendre, et 1 arvins à en écarter les ennemis; mais, ù un moment où je inc croyais victorieux, je fus frappé d'une lance qui me perça le cœur, et en tombant, je reconnus que dans le redux de la lutle j'avais foulé aux pieds la croix de Notre Seigneur. Malheur sur moi ! malheur! car comme je perdis la vie dans cslte posiiion, mon âme, (jui était en état de grâce par mon désir de sauver la vraie croix, a élé reçue dans le sein de Dieu ; mais mon corps, qui était en état de sacrilège, puisque je foulai> aux pieds la croix du Seigneur, a été condamné à servir de refuge aux médians esj rits de l'enfer, el à errer pendant mille ans sur toutes les terres du inonde, .'i moins qu'il n'oblienne une sépulture chrétienne et la bénédiction d'un évêi|ue. L'esprit de lâcheté et d'hypocrisie, quf s'était emparé de mon cotps depuis trois ans, vient de le (|uiUcr à celte heure pour assister au sabbat des esprits infernaux. Envoie en ce lieu l'Œil sanglant qui lui a servi de guide en Provence; il y trçuvera mon corps, il l'ensevelira, et vous le porterez a Saint-Éiieniie afin qu'il soit béni par l'évêque Foul- (|ues avant que queli|ue autre mécliant esprit en prenne possession pour trois ans encore. » Voilà ce que m'a dit cette voix, el j'ai accompli ses ordres; et maintenant je letlemande au seigne^ir Foulques, vciU-il bénir et ensevelir ce corps?

— Qu'un autre absolve et bénisse ce cadavre, dit Foulques ; je ne ssis à (]uelle intention le comte de Foix a inventé la fable qii'H vient de débiter; j'ai vu le sire de Saissac vivant, ii y a deux jours, et je le retrouve ici mort ; c'est assurément dans quelque action coupable qu'il a perdu la vie, et les ennemis duSeigneur viennent présenter ses dépouilles à nos bénédictions pour nous faire tomber dans quelque piège. N'y at-il personne qui puisse témoigner de la mort du sire de Saissac?

Personne ne répondit. Le comte de Foix répliqua:

— J'offre mon serment de ce que je dis.

— Alors, dit Foulques, je le maudis et le jette hors des prières de l'Église, ton serment n'étant qu'une trahison et un parjure.

Ln cri rauque et .sauvage partit comme des antr, s de l'ég'ise; à ce cri, et à la malédiction prononcée par Foulques, il s'opéra un mouvement tumultueux parmi le peuple; tout {•rendait sous les voûtes élevées ; aucune violente inteipellalion n'arrivait encore à l'évêque ; mais la sourde rumeur qùt bruissait de toutes paris s'animait par degrés. Par un mouvement spontané, tous ies hommes à chapes noires, qui encombraient la nef, s'étaient rangés autour du comte de Foix ; tous ceux que leurs manteaux blancs désignaient pour être du parti de Foulques s'éiaicnt |)récipités de son côté; le cercueil étant demeuré entre ces deux groupes, les menaces s'échangèrent bientôt activement, et les projets longtemps contenus se révélèrent par des imprécations.

— Il faut en finir avec ce prêtre insolent, criaient les plus audacieux ; il a fait de la loi divine une loi de haine et de malédiction; il trahit la ville et le comte ; il veut nous livrer aux croisés; il a déjà vendu nos biens et nos personnes pour satisfaire sa soif de rapine et de vengeance.

Les partisans de Foulques répondaient par des invectives; furieuses, et i eut-êire les éoées alh'ient briller et le sanctuaire allait être souillé, lorscjne quelques-uns de la confrérie blanche, s'éiant approchés pour porter la main sur le cercueil, rcculèroi.t épouvantés à l'aspect du visage effacé de Saissac: ces traits, si fortement prononcés un monient avant, ne présentaient dcj-i plus qu'âne face jaune et presque sans forme ; ' nuiis ce n'était pas la putréfaction habituelle au corps humain, celle destruclion hideuse (p.ii le dévore p r des plaies horribles où le ver ronge et pait sa victime; ce vis:'ge semblait f ir et disparaiire comme un nu;;gc qui alTeclait une forme connue, et qu'un vent du nord dissout et ell'ace sur le ciel bleu.

Cl incident ramena tous les rCjîards sur le cercueil, qui allait être oublié, et toute cette foule suivit, avec ui e stupéfaction imm.ùbile, cette disparilion surnaturelle d'un corps (jui tout à l'heure était si reconnaissable à tous les yeù?. Peu à peu tout 's'affaissa ; la tête s'aniiir.drii, le corps sembla s'en- . foncer dans le ceruueil. Une effroyable attention tenait cett

FREDERIC SOLLIE.

assemblée dans un sikncc de mon, lorsque le reèmt cii sauvage qu'on avait en'endu pailit île la porle de l'église. Un tLevalicr, couvert d'armes tlinttlaiiies d'or, y était, moitié sur un magnifique tlicval di bataille; il s'avança au galop, en faisant retentir le pavé sous les fers de son coursier. Tous les jeux, détournes (!u cadavre, s'étaient attachés sur ce nouveau-venu ; il arriva ji;s(ji;e aujirés de la bière ouverte, la lanee haute, immobile, et comme attaché à la sfl'e de son ihval ; lorsqu'il fut à poricc du Cfrcueil, il le frappa de la pointe de sa lance, releva le \èiemenl vide d'Albert de Saissac, le jeta au loin, et montra le crr. ucil vide à tous les regards: il répéta son cri sauvage cl terrible, jiuis il releva la \isière de son casque, cl l'on vit le Nisage d'Albert de Saissac, l'œil élincelant, animé d'ui.e vie lerrible; il t.ndit la main vers Foulques, et dit d'une vo^x que celui-ci crut reconnaître :

-- Merci, Foulques; d'ici y Irois ans, à pareil jour, je te rapporterai le corps <Albcrl de Sais.>-ac dans celte éjilise.

Le cavalier, tirant alors son épce, s'élaina hors de l'église, cl personne ne put dire par où il avait disparu, car, ù quelques pas de là, il lança son cheval dans une rue déserte, et à autune porte de Toulouse on ne déclara avoir vu sortir un chevalier couvert d'armes brillantes et moulé sur un cheval de bataille.

Dès que le premic'r mouvement de stupéfaction fut passé, Foulques, qui s'était retiré avec les siens sur les marches de l'autel, s'éciia d'un ton solennel :

— Malédiction sur cette \ille et sur ce peuple livré aux entreprises du démon ! Puisse-lelle s'ellacer et se dissoudre comme ce cadavre s'est effacé et dissous ! Peuple d '. Toulouse, votre persévérance à garder dans vos murs celui que l'Église a rejeté de son sein a appelé sur vous la colère de Dieu; le Seigneur s'est retiré de cette ville oii l'hérésie est adorée dans son plus iiuissanl prolceleur, el le Seigneur a manifesté sa retraite en permetlanl que des prodiges tels que ceux dont vous avez élé témoins, se passent dans son temple ; et comme il a dil à ses apôtres : >' Suivez moi dans la voie où je marcherai, « nous le suivrons et nous nous retirons de vous.

Celle menace était habilement arrivée; une heure avant, le peuple eût laissé Foulques s'éloigner avec, indifférence; mais, en présence du |irodige qui s'était upéré à sa vue, il demeura interdit et crut que la ville |icrirait véritablcmenl sous la malédiction de l'évèque; aussi toute celle foule, à l'exception du com'.e de Foix et des chapes noires, tomba à genoux en poussant des lamentations, parmi lesquelles on distinguait des prières qui demandaient à l'évèiiuc de i.e point priver la ville des sacremens.

Au même moment, le son lugubre des cloches se fil entendre dans les tours de Saint-Élienne, el bientôt les cloches des autres églises leur réponilirenl lameRlablement. AeeJiruil, te us ceux qui étaient daiist^aiiU-Eiicine se pré.ipiièienl hors de l'église, et ceux des habiians qui élaienl demeurés dans leurs maisons sorlirenl dùiis les rues. Ce fut d'abord une curiosité alarmée qui ébranla tou'e la ville ; chacun s'enquerail de ce qui éta t arrivé, mais personne ne pouvait le dire, ou ceux qui en racontaient qm-lquc eh(;sc m faisaient des récils si inexplicables que personne n'\ pouvait rien comprendre; la seule chose qui ressortait daiiemenl de tous ces bruits,- 1,'esl que Foulques voulait quitter Toulouse, emportant avec lui tous I s sacremens. D'un côté, les chapes blandios disaient que c'était la peite ce Tûi.louse ; de l'autre, les chapes noires disaient que c'était son salut ; dans celle anxiété, la foule, qui n'avait encore nul |)arti pris, suivit son instinct naturel et alla vers les endroits où cl'e (rut pouvoir le mieux s'informer, c'est à:dire vers la demeure de ceux qui avaient pris soin de la protéger et de la i onduirc, du côté de Sainl-ICtieiine el vers rilùlel de-Vnie.

L'amour des Toulousains pour leur c:mtc élait extrême; car jamais ils n'avaient ru .'i souffrir ni de son astuce ni de sa faiblesse ; Raymoid avait élargi les privilèges dela\ille en donnant aux bourgeois le droit ces armes comme nobles, et celui de venger leurs injures comme Etat indépendant. Ainsi ou avail vu la bourgeoisie de Toulouse porter, en son nom, la gucrresur les domaines d'un seijjceur allié du comte, sans ((jiic celui-ci y mît oLsladc. Ceper.dant il tùi ctétliflici e

de deviner pour qui la fou'e se prononcerait, tant il y avait de divcrsilé dans les opinions qu'elle émeltait en se rendant ù l'Hôtel dcVille ;

Le comie de Toulouse y était renfermé et s'y entretenait avec roi:;il sanglant.

— Ainsi, lui disait il , ce mécréant d'évèque s'est laissé tromper ti cette ruse. Je lie parle pa,^ de la foule; quand ou lui dit : ■' Voyez cet étrai'ge nuage dans le ciel ; » le ciel fùtil piirccimine l'eau d'un diamant, tlle regarde el voit l'étrange nuage; mais Foulques, la ruse el le mensonge en mitre et en rochd! tu dois être li^r de la réussite, je t'en remercie; nous allons en être délivrés. Ainsi ils \ont partir?

— Assurément, dit l'OEil sanglant, il tous les prêtres de toutes les paroisses et monastères de Toulouse se rassemblent à Saint-Etienne, emportant les orneraens des .•gPscs , les ciboires el les calices.

— Véritablement! dil le comte de Toulouse, c'est fielleux : ces ornemeiis sont riches et pesans, cl auraient pu nous fournir de beaux sous d'or pour payer le salaire de nos routiers. iN'imporie, qu'ils l'arlent, qu'ils parlent, c'est ce que je désire surloiil.

Comme il p;irlait ainsi, toutes les coches, qui n'avaient cessé (le sonner, se lureiil loul d'un cmip, et une immen.se foule se précipita vers la place du château Narbonnais, appelant le comie de Toulous • à grands cris.

— Eh bien ! lui dit l'OEil sanglant, profllez de la circonstance, montrez-vous au peuple el décidez ce mouvement contre Foulque; ; diassez-le, el le jieuple vous applaudira.

— Je le laisserai jiartir, c'est bien assez, dit le eomt»^; il n'esl pas nécessaire que je me mêle de celte affaire ; c'est une chose a vider entre lui et le peujile.

— -Mqis le peuple parle de le retenir, reprit l'OKil sanglant. Quelque haine qu'on ail i>our révéi|iie, on n'en est pas à la haine de Dieu ; le peuple est comuie le gourmand qui cO'?rt a|)rès le chien enragé qui emporte son rôli. Il a peur du '-bien, mais il aime son rôli. On déleste et on méprise Foulques, mais Foulques baptise, marie et enterre, el déjà on l'implore comme s'il emportait dans son calice le salut de l;i ville entière.

— Foule stupide! dit le comie en se levant avec colère; n.ais que fait Dernard? liernaid a promis qu'il chasserait Foulques de la ville.

— Hélas! dil l'OKil sanglant, la snreelleric d'Albert de Saissac l'a frappé d'une sorte de terreur dont il ne peut sortir.

— Il y croit donc? Oh ! brutes imbéciles que tous ces hommes, chevaliers, bourgeois et manans, et toi-même! avec ta sotte supercherie, tu vas avoir fait que Foulques demeuiera, qu'il ilemeurera sur la prière du peuple, et que son aiitorilé ne trouvera plus d'obstacles. Vous ne savez rien faire!

Il réflccbil long-temps en écoutaul les cris du peuple (|ui l'appelail, puis il linil par dire avec, imp ilience :

— QUi' me veulent-ils? Est- e que je puis quelque chose à tout cela?

— Comte de Toulouse, dil l'OEil sanglant, vous jouez à cette heure v. Ire phi-i importante chance; osez dépouiller cet ariilicc donlvmis couvrez \os aciion.s el vos paroles, de manière à ce qu'elles puissent toujours signilier oui et non, selon qu'il doit vous convenir plus tird; parlez au peuple, il huit votre ennemi et n'est retenu que par les mcnagemens que vous gardez avec lui : c'est pour vous complaire (|u'il veut empêcher son ilépart: o.sez être de voire parti, et toute la \ille m sera. Jevous le dc.T;a:*le au nom de vos habiians, ou plutôt au iiûiii de votre lils, ù qui vous ne laisserez bientôt aucune ville où il puisse se cacher.

— Mais I'euli|ues partira, je l'espère, sans que je sois obligé de m'en mêler, reprit le comte ce éludant la prière de l'OEil sanglant.

— Enteiidez-vo;is b's cris du peuple? Écoutez, voilà les chants des prêtres qui avan ent dj ce côlé; Foul-ines vient vuus braver, il vient vûii ; monlrer son pouvoir sur 'Toulouse; ce sera en face de votre diiileau, en face de vous '1"'' ft''"" dra de. céder auxsoUieit.itions du p.uiple. Ce tera pour lui un triomphe sans retour, p.u; vous une luiinilia'iun irrépar>ible.

LE COMTE DE TOULOUSE

A ce moment, les comtes de Foix, David Roaix, les capitouls eiiti(^reiit en tumiilti', tous soliuilant r\a)mord de fixer les iiKertiludes de la muliilude. lîeniaid déclara (lu'il n'était pas assez inllLiciit pour obtenir ce résultat, et le comte ne put s"enipèf lier de laisser percer un sourire de vanité satisl'ailc, Iriomplie puéril (|u'il él;iit prêt à payer de sa puissance. Le jeune Raymond arriva aussi et sollicita son père de se montrei-. Les cris auyinenlai'. nt, et déjà la tète de la procession arrivait sur la p'ace. Elle avauvail majestueufeuienl en clianlant IcOe l'rofundis; les croix, cou.erles dévoiles noirs, les ciboires, les enceiîsoirs, les calices, voilés de même, étaient portés par les prêtres en cliasnble noire; les reliques des saillis dans leurs coflres d'arj;ent et d'or, ornés de pierreries, étaient au milieu de la procession, el les clercs qui les portaient deux a deux sur leurs épaules répétaient de loin en loin ce verset de la Bible, disant :

" Et ils chasseront Dieu de leurs murailles. <• La multitude, frappée de la solennité de ce spectacle, semblait trisie et désespérée.

— Eh bien! s'écria l'OEil sanglant, que le jeune comte paraisse, qu'il parle, qu'il ose pour le salut dt- son père ce que son père n'ose pas pour le salut de son fils.

— Oui! oui! s'écrièrent les chevaliers. Qu'il parle! le peuple l'écoutera.

Le comte de Toulouse saisit son fils, et, le serrant près de lui, il s'écria :

— Que j'expose mon fils h dire une parole, à l'aire une nelion qui p, urrait lui être imputée à crime par la cour de Koiue! non, messires, non! J'aimerais mieux descendre sur cette place et poignarder Foulques de ma propre main. Ouvrez celte fenêtre, ouvrez !

On obéit, et le vieux comte parut à la fenêtre qui dominait la place de l'Ilôtel-deTille; il aperçut Foulques qui la traversait, l'ostensoir de Saint-Éliennedans les mains. L'évêque jugea que c'était le moment de décider la question entre lui et le comte, et ne douta pas qu'il n'obtint celle acclamation populaire qui devait le faire tiionipher. Si celle espèce de lutie s'était passée dans l'église de Sainl-Étienne et en piésence de ceux qui avaient élé témoins du miracle qui s'y était opéré, sans doute il n'y eùi eu qu'une voix ; mais la plupart de ceux qui étaient devant l'Hûlel-de-Ville ignoraient ce miracle ou ne l'avaient point vu; de façon que, malgré ces marques de regrets et de respect dont on entourait la religion, qui s'en allait par ses prêtres, une indécision complète régnait encore sur la multitude. Foulques crut la faire pencher en sa faveur.

— Peuple, dit-il, préparez-vous à subir la peine de vos crimes. Dieu, fatigué de vos débordemens, vous laisse livrés à l'esprit de blasphème et de perdition qui est dans vos murs.

Et du geste il désigna le comte de Toulouse.

— Sachez l'en exclure, reprit-il, ou bien prenez vos vêtemens de deuil, pleurez et désole/, vous, car le Seigneur se retire de vous et va sortir pour jamais de celte cité coupable. Comte de Toulouse, c'est à toi a ivudro compte maintenant de les sujets à la justice élernelle.

Quelques cris voulurent se faire ci. tendre, le comte les apaisa de la main.

— Seigneur évêque, dit le couite d'une voix plus moqueuse que grave, je rendrai compte de mes siijeis a la justice divine, et peut être trouveront-ils que ce compte ne leur coûte pas aussi cher que par le passé. Je ;e sais si Dieu, qui a fait que cette ville s'est accrue par mes mains eu richesse et eu population, je ne sais si Dieu, .i qui j'ai \oué six monastères et (rois églises, s'est relire de notre ciié ; mais g! que je tais et ce que je vois, c'est que le démon qui l'a livrée a la haine et au désordre n'en est pas encoie sorti.

Celte raill erie contre Foulques eul plus de succès que n'en eussent obtenu les accusations les pln.>: \r.iies elles plusviolentes. Une acclamation universelle lépundii aux paroles du vieux comte, elle nom de démon, (lui r. sla a Foulques depuis et qui se trouve encore dans le.,\ieL;x écrits de l'époque, lui fui répélé de toutes parts avec l'e grandes huées el de grossières insultes. Il ne put obtenir un momeiitdc silence. Il se déballait vainement, car il n'inir.iii jias dans ses projets

de quitter Toulouse; mais il s'était si maladroitement engagé dans celte lutte, qu'il lui fut impossible de retourner sur ses pas. D'ailleurs, il eut contre lui les fanati(|ues de bonne fol de son opinion , qui, voyant les fâcheuses dispositions du peuple, se remirent en marche en croyant accomplir courageusement la liainte volonté de l'évêque et lentrainerent malgré lui hors de la ville.

Lorsqu'il eut dépassé la porte, qui fui fermée sur lui, le peuple poussa de longs cris en l'honneur du comte de Toulouse, el l'OEil sanglant dit à celui-ci :

— Voyez, il vous a sul'li de désigner Foulques comme un démon de haine el de désordre pour que le peuple l'ail laissé partir.

— MoiV...dii le comte d'un air étonné, je ne l'ai point nommé.

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