‹ Le siècleChapitre 2 sur 216 · LK SORCIER · texte numérisé non relu

LK SORCIER

Tous les cvéneraens que nous venons de rapporter s'étaient passés depuis (|uel(|ues jours lorsqu'un soir, un homme, enveloppé d'un, long manteau, entra dans une rue sombre de Montpellier et frappa a une porte basse. La maison demeura muette, et l'étranger ayant frappé de nouveau, une espèce de judas pratiqué au-dessus de la porte dans le plancher du premier éla^je, ((ui dépassait de plusieurs i.ieds, comme de coutume, l'étage inférieur, ce judas s'ouvrit, el une voix cassée lui demanda qui était là.

• — Celui que vous attendez, dit l'étranger qui avait frap|)é.

— J'attends toujours, répondit la voix; la venue du malheur doit toujours être l'altente du juste.

— Trêve à vos réflexions banales, répliqua le chevalier, car il portait les signes distinctifs de ce, te classe : les éperons,.l'épée, la/einture d'or. Vous savez qui je suis, et un homme est venu ce matin vous annoncer ma visite, déjà même il devrait cire ici et m'avoir précédé d'une heure à ce rendez-vous.

— Un homme est venu eu elïel, répondit la voix, un homme qui m'a 4jl qu'un chevalier viendrait me consulter, mais cet homme n'a point reparu à l'heure qu'il avait indiquée. Je ne vous connais point; ainsi, attendez que votre messager revienne prononcer les paroles qui doivent faire ouvrir celte porte.

— Sorcier, dit le chevalier, est-ce là toute ta science? Ne sais-tu pas qui je suis et ne reconnais-tu pas celui que lu attends?

— Oh! dit la voix, je vous connais ainsi que celui que vous avez envoyé, je vous connais par tous les noms que vous portez, je vous connais malgré le changement que vous avez opéré dans votre visage et votre personne; mais, vous, n'avez-vous rien à me dire qui m'assure (jucvous venez ici sans mauvais desseins contre moi?

— Quelle assurance puis-je te donner meilleure que celle que tu trouveras dans ta science? dit le chevalier. Mais vraiment, ajoula-l-il, je fais comme si je croyais que tu es ce que tu prétends être, un devin à qui le secret du coeur des hommes est ouvert, et ta crainte me fait voir que lu n'es nullement l'homme que je cherche.

— Quel nomme ? dit le sorcier.

— Mais, répondit le chevalier, relui quia dit : n L'or est le but de la science. »

.\ peine ces mots furent-ils prononcés (lue la porte s'ouvrit et le clicvalier entra, et derrière lui la porte se referma sans bruit. Au sommet de l'escalier lîarul un vieillard , la tête enveloppée d'une espèce de turban, les traits lâches el pendans, la moitié du visage cachée par une barhe grise et inculte. Il éclaira le chevalier et l'in-troduisit dans une salle immense, mais encombrée de manuscrits, de squelettes d'oiseaux el d'animaux; un triangle rayonnant était incrusté dans le mur, et au-dessous de ce signe cabalistique était une longue table sur la<iuelle était étendu ou un cadavre, ou un

FRÉDÉRIC SOULIÉ

squelette, ou une image du corps liuraain. Le chevalier regarda autour de lui d'un air soucieux, mais sans la curiosité ni l'éloniiemcnt ijue devait causer l'aspect singulier de l'endroit où il avait été admis.

— Ainsi donc, dit-il, mon messager n'est point encore arrivé?

— Pas encore, répondit le sorcier.

— El à quelle heure doivent venir, reprit le chevalier, les denx Français croisés qui veulent te c-onsultcr?

— A. l'heure de minui!, répondit le sorcier

— Encore une heure d"ici-lù, repartit le chevalier ; cet ivrogne aura le temps d'arriver.

— Est ce que vous ave2 besoin de lui pourenlendre et voir? dit le sonitr d'un ton grave et en interrogeant sévèrement la figure de l'étranger.

— Que veux tu dire? reprit le cb^'-valier.

— Je veux dire que, pour se cacher dars une (hamUre voisine et écouler les (-.uestioiis que vont me faire les (!eux hommes (;ni vont venir, il n'est pas besoin d'être deux, surtout quand le plus intéressé îi écouter est ici.

— I.e plus intrressé, dis tu, sorcier?

— Nul douic, sire Laiir.-; t de Turin, ri^pondit lo sorcier. Croytz vous (lue je ne sache pas qui de vuus deux, de vous ou de celui (|ui m'est arrivé ici ce matin, est l« pins intéressé à savoir les secrets de Robert de MauvLiisin et d'Amauri de Montforl?

— Puisque mon écuyiT t'a dit mon nom, sorcier ..

— Je in':;ppelle Guédon d'Appamie, reprit le vieillard en interrompant le sire Laurent, e; voire écuycr, ou bouffon, ou cuisinier, car le drôle es! un homme à toutes sauces, ne m'a point dit votre nom d'hier ni celui qiie vous portiez il y a un mois.

— Silence! misérable! s'écria le chevalier, je n'ai plus qu'un nom, celui de Laurent. Mais no trembles-tu pas de savoir que j'en ai p.irié un i.u:re et d'être seul avec moi dans cette chambre? ,

Le sorcier rit tristemt nt et reprit d'un air sentencieux :

— Je ne tremble que pour vous, messire, qui allez jouer votre vie à la poursuite d'une misérable vengeance que vous n'atteindrez peu'.-êlre pas.

— Ini|iru'lcnt ! s'écria ledievalier, stupéfait de ces paroles et répondant à Si>s propres pentécs, qu';ii-je fait de dire mon secret h un bouffon, ;"i un inlànie qui t'aura tout raconté^C'est pour c-la qu'il n'est pas ici, le traître! Ecoute, sorcier, tu en sais trop et lu me dis Irop imprudemment ce que lu sais pour n'avoir pas un but c^clié : dis moi , l'h^^niuie qui est venu ici ce malin m'a-l-i! irahi?

— Trahi? dit Guédon. Entendez vous par lu qa'il m'ait dit plus que vous ne lui avez ordonné? ÎVon ! Il est venu, ei du ton dont un homme parle à iel:!l qu'il cioit pouvoir impunément insulter, de ce ton que les vnlets maltraités rendent avec usur.: h qui est faible ih vaut eux, miroirs fidèles de l'insolence de leurs maîtres, il m'a dit : » Hier, dans une orgie cl dans une ma'son de Juifs, Amauri dcMonlforl et Robeitdc Mauvùibin ont perdu au jeu des dés plus d'or qu'ils n'en posséderont peut-être de leur vie ; î's jouaient contre deux Tunisiens de la religion de Mahomet. Lorsque hs deux chevaliers eurent tout perdu, ivres du vin que leur versaient des rîbau'les, de la rage de leur perle, delà Irénétiquc espérance du jeu, qui prend le cocmp du joueur aveiMine main de fer, poignanle, irfésisiible, l'enchaîne et le lire pas h pas jusqu'au crime, Amauri et Robert proposèrent aux Tunisiens déjouer leur personne , leur liberté contre ce qu'ils avaient déjù perdu et la partie fut acceptée. Le coup de dés valait un combat : les chevaliers furent vaincus ; mais les Tunisiens craignant (jue les chrétiens ne voulant pas acquitter la detle de leur personne, ne fussent poussés a nier celle de leur fortune, leur offrirent de s'estimer à une somme égale à celle qu'ils avaient perdue et de s'acquitter ainsi. Ils ont accepté le marché ; demain doit s'accomplir le paiement en présence des chevaliers témoins d. i ; nie. Amauri ni Robert ne savaient comment y suffire lorsqu'un homme leur a enseigné ta maison comme contenant plus d'or que n'en possèdent tous les comtés de la Provcn'.-e. Tu leur prêteras ce qu'ils te de-

manderont. ■> Je me suis récrié à ces paroles de ton messager et lui ai exposé ma pauvreté, mais il m'a dit qu'il me procurerait l'or que je dois doiuier ù ces chevaliers et que moi-même j'aurais un magnifique salaire si je voulais leur imposer pour ce prêt telles coudilions que tu me dirais ce soir. Voila le message de ton écuycr: n'çst-il pas fidèle et discret?

— Il ne t'a point dit autre chOic? reprit Laurent

— Non, répon.iit le sorcier; il ne m"a point dit que toi et lui étiez les deux Tunisiens (jiii aviez gagné tout cet or avec des des ch;;rgés intérieuremeni d'un plomb qui les fait tomber du côté favorable , il ne m'a pas dit (Jue ce n'est point de l'or de CCS deux chevaliers que lu veux, mais un engagement fà til de k crt; personnes et que lu les a prrs par leurs mauvaises passions ];our les pousser à quelque acte condamnable, sachant bien que c'est en Oatlanl les mauvaises passions des hommes qu'on les mène par eux-mê.mes à leur ruine, plus sûrement qu'en les combattant a visag-.> découvert ; il ne m'a poiift dit cela, mais je le sais.

— Tu mens, sorcier ! s'écria Laurent, au comble de la co 1ère. Goldery était ivre quand il t'a raconté tout cela; lu lui asurjHis co secret avec l'aud.ice dont se servent tes pareijs; malheur h toi de l'avoir entendu! malheur à lui de l'avoir piononcc!

— Crois-tu, dit le sorcier avec une salenuité singulière, que ce soit sur ni.i tète et sur la sienne qu'il-faille crier malheur? Insensédes insensés, qui calcules (|u'en excitant les passions détestables de tes ennemis tu les pousseras à l'abim.^, et qui toi-même t'abandonnes à la plus dctestab'.e de toutes, à la vengeanci', l'imaginant qu'elle ne t'cniraînera pas cOiume lu veux entraîner Ls aulres, ne voyait pas da-

j/aniageles intéressés à ta ruine, qui l'y jeilent ttqui te servent, qu'ils ne le voient eux-mêmes; si clairvoyant contre les aulres; si aveugle pour loi, ne te déliant d'aucui) de ceux qui le nattent ; insensé, qui pouiscs cl qui es poussé, qui tomber.is certainement et qui ne feras peut-être pas tomber tes ennemis !

— Que dis-lu? s'écria Laur/lnit avec une inquiétude visible. Ce misérable Goldery me trahiiait-il, aurail-il qucUpjes desseins cachés? Oh! parie Guè. Ion ! il e.^l une seule chose sur laquelle il ne t a point menli peiiièire , c'est l'immensilé de mes richesses; pari', dis-moi mes ennemis si lu les connais, et je te donnerai aulani de marcs d'argent qu'il y a de lettres dans leur nom.

Le sorcier se prit à regarder en silence Laurent d'un air inexplicable; il y avait un sarcasme l'alal dans ce sorcier, (|uelque chose d'un démon qui voU tomber une Ame dans un piège. Tùut-à-coup ce re:;arJ et ce silej;ce furent rompus par un éclat de rire si insolent et si continu (|ue Laureni fut près de s'emporler jusqu'à frapper k sorcier; mais caJui-ci, lui arrêtant la main, s'écria gaîinent :

— Eh! mon maître, sire Laureni, ne vous courroucez pas si vite contre voire bon serviteur; ipiand tout à l'heure vous m'avez meiiacé du poignard, j'ai trouvé cela réjouissant, et ma vanité en a été vivement chaiouillée : mais si lescoups de poignard se pi'om'tieiii plus qu'ils ne se donnent, les cou|)s de plat d'éiiée se donnent avant de se promeltre, etja n'en suis point affamé.

— Quoi ! c'tst toi, Goldery? s'écria son niaîlre; toi I

— Oui, sire Laurent, moi-même.

-- Atiuoihon ce déguisement cl celle surprise?

— Ad ux choses, nionstigneur : la première, à vous montrer que je parvienJrai aiséniciit ^ tromper les sires de Montfort et dcManvoisin, puisque j'ai pu vous surprendre un moment de crédulité, lorsque j'ai pénétré vivement dans les secrels de voire vengeance et vous ai alarmé sur son succès ; car e'dstpar là aussi ([uejecompte attaquer la crcduliléde vos ennemis; la seconde, à vous faire voir (ju'il est des secrets qui ne devraient êire confiés qu'à Dieu ou à Saian .. ou à la tombe... et (|ue c'était grande imprudence à vous que d'avoir pensé à dire à ce sorcier le moindre de vos projets ; car ne voyez-vous pas que Mauvolsin et Amauri, aliirés en ce lieu par l'appAt de l'or 'qu'ils y cruyaient inépuisable, au<

LE COMTE DE TOULOUSE

raient fini par maltraiter Guédon et obtenir le secret de voire visite?

— Le sorcier ne sait donc rien? reprit Laurent.

— Qu'importe ce qu'il sait ou ce qu'il a pu savoir, dit Goldery, pourvu qu'il ne dise rien.

— Ainsi, dil Laurent, tu te charges seul de la réussite de noire projet?

— Seul, dit Goldéry.

— Et lu es bien sur, reprit son maître, de connailie assez a\ant r.'imede ces deux Iiommes pour arriver juste à leur plus secrète pensée ?

— Mon maître, la plus secrète pensée d'un homme est toujours aisée à connaître pour celui (|ui ne s'arrête pas à ces vaines superficies d'honneur ou de vertu dont on s'habille aux yeux de la muliitudo. Celui qui n'a point mangé a faim ; celui qui est exposé à un danger a peur-, cependant l'un s'abstient el l'autre combat : c'est ce que les hommes nomment vertu -, elles niais croient que l'homme n'a ni faim ni peur ; sottise! Cherchez ce qui est le plus ulile à la satisfaction d'un homme, el vous aurez sa plus secrète pensée; seulement le courage manque ii la plupart pour l'exéculer.

— El penses-tu que pour de l'or, dit Laurent, ils vendent ainsi leur honneur?

— Celui qui s'est joué peut se vendre, parce qu'il espère toujours manquer au marché. ..

— Oh lies hommes sont infimes! s'écria Laurent.

— IN'estce pas mon maître ? dit Goldery en ricanant.

A ce moment , deux coups violens furent frappés à la porte.

— Voici les chevaliers, dit Goldery, entrez dans celte chambre, et que rien ne vous étonne de ce qui va se passer sous vos yeux, au point de vous faire pousser un cri, même quand je vous découvrirais à l'un de ces hommes.

On frappa de nouveau, et Goldery ajouta :

— Hilezvous; la cupidité est moins patiente que la vengeance.

Aussitôt il poussa le secret qui ouvrait la porte et alla é;;lairer l'escalier de la maison, tandis que Laurent se relirait dans un cabinet dont la porte était voilée d'une grande tenture d'étoffe de soie. Amauri cl Robert moulèrent vivement l'escalier. Leurs yeux, à demi brillans, annonçaient qu'ils avaient cherché dans le vin le courage de poser le pied dans cette maison maudite. Ils étaient armés de leurs cottes annelées de fer, de leurs épées et de poignards.

— Entrez, mes fils, leur dit doucement Goldery. Que voulez-vous d'un vieillard comme moi?

Et les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre avix cette impétuosité bruyante dont la jeunesse croit quelquefois recouvrir impénéirablement un crime ou un remords.

— Hé! fils de Satan, criaMauvoisin, nous venons t'égorger, le pendre, te brûler! es-tu prêt?

— Sire Mauvoisin, reprit le prétendu sorcier d'un air sévère, quand on reçoit votre visite, il faut être prêt à subir tous les malheurs de cette sorte.

— Bien dil, sorcier, dit Amauri; lu le connais, et moi aussi sans doute, et sans doute aussi pourfjuoi nous venons : donc, as-tu de l'or à nous donner ?

—-J'ai de l'or à prêter, seigneurs, dit Goldery, el rien à donner. Offrez-moi vos garanties : je traiterai avec vous selon qu'elles me paraîtront justes.

— Eh ! enfant du diable ! lui dit Amauri, ma parole et celle de ce chevalier, voilà plus qu'il n'en faut pour un homme de ion espèce.

— Que n'allez-vous l'offrir aux Tunisiens (|ui attendent leur paiement, dil Goldery ? croyez-vous que ce qui ne parai- Iraii que vaine bravade ;"i ces mécréans suffise ù un bon clirélicn?

— Pourquoi non ? dit Mauvoisin, la foi n'est pas faite pour rien.

— Vous avez raison, reprit Gollery, et, véritablement, si je pouvais croire à la sincérité de votre parole, j'avoue que je l'accepterais; mais il me faudrait des preuves de cette sini'érité.

— Et quelle preuve eu veux lu., -.Misérabla ? dit Amauri avec

LE SIÈCLE. — in.

colère; n'oublie pas que nous sommes dans la maison ; ([ue nous y somnu's les mailres; que lu nous a avoué avoir de l'or, el qu'il nous faut cet or.

— A ce com|)le, dit Goldery, sortez d'ici, jeunes gens, et ne tentez point ma colère.

— Fou! s'écria Amauri, (pie pourrais tu, vieux et infirme, contre deux hommes jeunes el forts?

— Fou! dit Goldery; c'est vous i|ui l'êtes, qui avez cru que je vous laisserais pénétrer dans ma maison el me livrerais à deux débauchés, sans défense contre leurs entreprises.' Je suis en votre pouvoir, diles-vous, jeunes gens; mais vous qui parlez si insolemment, ne savez-vous pas que vous êtes au mien ? En louchant la première marche de cet escaliei', avez vous calculé qu'elle peut s'abîmer sous vos pas? En entrant sous celle voûte, n'avez-vous pas prévu qu'elle peut vous écraser dans sa chute? Savez-vous quelles mains de fer peuvent vous saisir el vous enchaîner au premier geste? Ne senlez-'ous pas que l'air qu'on respire ici peut devenir mortel? Le plus misérable usurier chez qui vous allez trafiquer de votre honneur, ne vous reçoit (lu'ahrité par une grille de fer qui coupe en deux la salle où vous êtes admis; et vous supposez que moi, qui ai qui-lque renommée de sagesse, je me livrerais à vous avec la confiance d'un enfant ! Vous vous moquez, messires ; le maître ici, c'est moi. Pensez y bien, et parlez en consé- (luence. Que voulez-vous?

Le ton d'assurance dont ces paroles furent prononcées arrêta la jactance des deux clievaliers ; ils regardèrent autour d'eux, et se voyant dans une salle si singulièrement meublée, revenus h celte crédulité de leur époijue, que le vin n'avait fait qu'ébranler sans la déraciner, ils commencèrent à douter du succès de leur insolence.

— Voyons, dit Amauri, ceci est une plaisanterie. Que veux-tu donc de nous pour nous prêter les deux mille marcs d'or dont nous avons besoiii ? Quelle terre, quel comté veuxtu que nous engagions pour garantie de ton prêt?

— Messires, dil le sorcier, c'est toujours la même plaisanterie que vous continuez. El que font, jiar le temps qui court, les droits d'un créancier tel que moi? Il n'y a nraintenanl d'autres droits sur les terres que la lance etl'épée; et je ne suis pas un homme de guerre. C'est autre chose qu'il me faut.

— Mais, reprit Amauri, l'empressement que nous mettons à nous acquitter envers les Tunisiens n'est il pas une assurance de celui que nous mettrons à nous libérer envers toi?

— vraiment, dit Goldery en ricanant, penses-tu (|ue je ne connaisse pas la cause de cet empressement? Ne fais-jepas que ton père, faiiguc de tes débordemens, ne demande i)as mieux que de te laisser aux mains du premier créancier envers lequel tu seras engagé? Et si tu n'es pas débarrassé de ceux-ci par le poignard ouïe poison, ne sais-je pas de même que c'est parce que, dans celle ville, les Tunisiens, avec lesquels les bourgeois Irafiqueiit de leurs marchandises, ont une protection telle que le peuple n'hésiterait pas un moment à exterminer toi et les liens, si vous portiez la main sur un de ses alliés? Tu n'as pas oublié, Amànri. par quelles soumissions il a fallu racheter la liberté, un jour (pie Ion imprudente curiosité voulut pénétrer dans l'église de Magueloune lorsque la porte en était close Ceci n'est point une terre du comte de Toulouse excommunié, el contre lequel tout crime est une action méritoire; ceci est une ville du roi d'Aragon, bénie par noire seigneur paiie ; et plus encore que tout cela, maîtresse d'ellemêm(\ forte de ses murs et de son peuple, ei qui ne craint pas de parler haut.

— Trop haut, peut-être! s'écria Amauri avec colère; car elle renferme d insoleus bourgeois qui parlent de la soustraire à la foi qu'elle doit .'i son seigneur el de l'ériger en république. Ah! que Dieu veuille qu'ils aceomplisseirt ce dessein ! alors il n'y aura plus ni suzeraineté ni hénc-diciion qui la protège! a'ois ..

— Alor,-; ie pillage en sera bon, n'est-ce pas ? dit Goldery; mais ne sais-tu jkis ;iu<;si (|ue Ion },ère Simon ne le partage avec personne, el (|ue de toutes les lichesses de Laveur, p;8 undcnior n'est sorti de ses miiins?

FREDERIC SOLLIE.

— Je le sais, reprit Amauri avec emportement; mais peutêtre un jourviendra ! ..

— Le jour (le sa mort, n"est-(e pas? dit Goldcry.

— Sorcier! s'écria Amauri violemment, ne t'occupe point de mon pcre. Quelle garantie veux-lu pour ton prêt et quelle (■'p0(|iic lixestu |)0ur le remboursement?

— L'époque du remboursement sera à la nuit de Noël, dans un an -, la traranlie, un mot de loi, un mot de toi et de Mauvoisin.

— Un mot! dit Amauri étonné, une sorcellerie peut-être! un engagement «nverg Satan, dont tu es le messager!

Le sorcier se prit ;t rire et répondit:

— Oli I w n'est pas u ne sorcellerie ; il est dans ton cœur, quoiqu'il ne soit peut être jamais arrivé à tes lèvres.

— Quel est-il donc? ditMauvoisin.

— Un aveu.

— Lequel ?

— L'aveu de la plus secrète pensée et de la plus secrète lie ton compagnon, signé de la main et de la sienne.

— A ce compte, le marché est conclu, dit Amauri en rianl.

— Sans doute, s'écria Mauvoisin, et je vais le signer ma plus secrète pensée ; la voici : .le désire devenir propriélaire des plus riclies vignobles de France.

— Et moi, suzerain de la Proveme, ajouta Amauri.

— Vous meniez lous deux, dit Goldery; ce sont vices dont vous vous vanloz trop haut iiour qu'ils soient votre plus secrète pensée, bien qu'ils soient votre but.

— Sorcier, tu le moques; veux-tu savoir notre plus secrète pensée mieux que nous-mêmes? reprit Amauri, et (juellc pensée l'homme peut-il avoir plus ardente que celle du i)lai. sir ou de la puissance?

— Jeunes gens, <lit Golderv', ne jouez pas avec moi sur le sens de vos paroles. Je vous ai demandé voire plus secrète pensée, celle (ju'on ne confie ni à un ami ni à un complice, celle qu'on craindrait de prononcer lout haut, seul au milieu (le l'Océan, tant on aurait peur que la voix, si basse (|u'elle fi'il, ne relentit comme un lonncrre; c'est celle-U qu'il me fau(, et .'i ce prix tout l'or que vous me demanderez sera en vos mains, non-seulemcnl celui (|u'il vous faut pour voiisac- (luiKcr envers des ('(rangers, mais même celui avec Icciuel vous pourrez encore éclipser les plus riches chevaliers de la croisade.

— Kn vérilé, dit Amauri en regardant Mauvoisin, tu nous donneras cet fir?

— Je vous le donnerai.

— Eh bien! reprit Amauri, je vais vous dire et vous signer ce que j'ai (le plus secret dans le cncur.

— T^n moment, dit le sorcier ; n'espère pas me Iromper, je connais cette pensée qu'il faut (|ue tu me dises, de même que celle de Ion ((impagnon ; songe i|uesi ce n'esl pas(cllc-l:i (|ue (u écris sur le parchemin, il n'y a point de marché entre nous, et que je ne la recevrais plus si, par un lard^repcMitir tu te décidais à me la confier.

Amauri, qui avait sai^i la plume poiir écrire, la i)Osa sur la table, ( t, regardant le sorcier en lace, il lui dit :

— Mais quelle garantie trouvis-lu dans la possession d'un tel secret ?

— (Juflle garantie? répli(|na r.oldery :. c'est qu'un linnime comme lui doit avant lout lacheler une preuved'iuramie ou df licheié, r| (|u'il n'esl poiiil de |)rix dont il ne la paie un jour.

— (J'e;-t donc ma vie (|ue lu vi ux que je te vende?

— C'est ton honneur i|ueje ve\ix quH tu m'engages.

— Tu penses donc, dit Amauri ave.; une colère joucc, (jue ma plus secrète pensée soit un crime?

— Je le pense, diKloldery.

— En ce cas, dit Amauri, nous n'avons rien à faire avec toi.

— Soil, dit (ioldery, allez; seulement je resie avec celle cerliiude que ni l'un ni l'aulre de vous n'ose écrire ce (|u'il désire le plus ardtnnucut.

Aussilolil repoussa dti pifd des sacs pleins d'or qui éta'enl près de lui et i)rit sa lampe pour éclairer les chcvalier.s.

— Quelle [lensée nous supposes-tu donc? dit Mauvoisin, que ce bruit avait arrêté. j

— Une pensée de mort, reprit Goldery.

— Et contre qui ? s'écria Amauri, devenu pâle à cette réponse du sorcier.

— Aucun nom ne sera prononcé ici, dit Goldery ; seulement, si, au jour convenu, lu n'as pu t'ac(fiitter envers moi ou le messager que je t'enverrai, il le sera loisible de répéter lout haut ce (|ue tu écriras ici tout bas et secrètement, même pour ton compagnon, et je te donnerai une nouvelle année de délai. Seulement, ce que tu désires tout bas aujourd'hui, il faudra le souhaiter alors tout haut et invoquer les puissances suprêmes pour l'accomplissement de tes vœux.

— Et (pjand se fera ce nouvel engagement ? dit Amauri, i|ui, avant de rompre le marché, en voulait savoir toutes les conditions.

— Durant la nuit de Noël, quand le coq aura chanté trois fois.

— El je serai sans témoin.% ? dut Amauri.

— Sans autres témoins ipie moi.

Et Amauri réiléchit un momciit, puis il s'écria :

— Non! c'est impossible! Adieu.

— Adieu donc, dit le sorcier.

lALiis Mauvoisin, s'arrêiant à son tour, dit au vieillard :

— Puisque tu sais si bien quelle est noire pensée, et ((ue c'est une pensée de mort, dis-nous ù (|ui elle s'adresse?

— Je t'ai dit, jeune homnu% -(ju'aucun nom ne serait prononcé en ce lieu ; mais, si tu veux, je puis te montrer le vi- .sagede cejui ([uc tu voudrais savoir rayé du nombre des vivans ; oseras-tu le regarder?

Mauvoisin hésita un moment, puis il s'écria :

— Suit, je l'oserai !

— Viens donc ! dit le sorcier.

Il prit Mauvoisin par la main, et le conduisant vers la porte du cabinet où était Laurent de Turin, il en souleva le voile et lui montra celui-ci immobile et l'œil étincelant.

— Albert !...

— Silence ! cria^ Goldery d'une; voix tonnante, aucun nom ne doit être prononcé dans cette enceinte.

Robert demeura atterré et béant devant le chevalier, qui lui apparaissait comme un fantôme. Goldery laissa tomber le voile cl dit d'une voix railleuse :

— Eh bieji ! brave Robert, si brave contre les filles et les vieillards, n'est ce pas que c'est là ta plus secrète pensée?

— Misérable 1 s'écria Mauvoisin, tu es un enfant de Satan !

— Et Satan m'obeitlcria Goldery. Arrière! enfant des hommes si lu ne veux (jue ma main le brise ou que ce fantôme s'attache .'i toi comme une peur vivante et ne montre visible aux yeux de tous la terreur <iul le poursuit daii« l'âme !

Mauvoisin recula, épouvanté.

— ICI mainlenant, dit le sorcier, veux-tu signer ?... voici l'or.

— Signer!... dit Mauvoisin, égaré.

11 s'arrèia un nioment, réiléchit longtemps, puis, prenant un ton résolu, il s'écria :

— Eh bien ! oui : que ceci soit écrit sur un parchemin ou dans ton esprit, il importe peu.

Le sorcier présenta un iiarclimiin ù Mauvoisin, qui écrivit iiuelipies mots.

— i;i lu rcpéleias (C que tu as écrit, lu le répéteras ù la nuit (le Noël ?

— Je le répéterai.

— A haute voix?

— A haute voix.

— Prends donc, voici Ion or.

Kt Goldcry jeia i"! ftlauvoisin un sae rem|di de pit'^ccs d'or, ([ue celui-vi ne prit point le soin de compter. Il s'éloigna, et en passnnt devant Amauri, celui ci lui cria :

— Qu'as- lu vu?

— La vérilé, ditMauvoisin d'un air sombre. Puis il ajoula lout bas :

— Accepte, je l'attends au coin de cette maison.

Et il se piécipila dans l'escalier ; la pijile s'ouvrit devant lui, et il s'éloigna.

Le sorcier n'entendit pas, mais il sourit aux paroles qu'il

LE COMTE DE TOULOUSE

vit ((lie Mauvoisin venait de pionoiu'or.Il y avait clans ce sourire tout l'orgueil d'un homme qui s'estposé un grave probitume et qui arrive à la solution, et il se laissa aller ù dire tout bas :

— D'abord égorgeur insolent, puis lâche, maintenant assassin, c'est la marche du crime.

Il s'approcha alors d'Amauri. Celui-ii, maigre les paroles de Mauvoisin, semblait ewcore indécis. Il était épouvanté de ce qu'il pensait, parce qu'il supposait que l'œil de l'homme pouvait y pénétrer, oubliant dans sa fanatique terreur que Dieu avait dû y voir bien plus clairement, accomplissant cette éternelle contradiction du cœur humain, la crédulité sans la foi.

— Et toi, jeune homme, lui dit le sorcier en l'abordant, veux-tu être riche? veux-tu voir celui dont lu désires la mort?

— Non, dit Amauri, non; je subirai ma destinée, l'esclavage, s'il le faut ; laisse-moi, sorcier; lu vends ton or trop cher.

— Je le vends ce qu'un prêtre vend l'absolution , je ne demande qu'une àme.

— Mais cet aveu, tu peux le publier, et la bouche du prêtre est muette.

— Alors que Dieu le sauve, Amauri de Monfort, qui devais être seigneur de tant de châteaux et de comtés !

— Dis-moi ce que tu as montré à Mauvoisin, dit Amauri.

— Son seeret n'est qu'.'i moi, et le lieu n'appartiendra qu'à moi ; je ne commencerai pas mes engagemens par une trahison.

— Sorcier, quel intérêt as-tu à me faire signer cette épouvantable pensée?

— Celui de recouvrer avec usure l'or que je vais te prêter, nul autre. Suis-je un homme d'ambition princière pour que tu t'épouvantes de mes précautions?

— Combien as-tu donné à Mauvoisin ?

— Le double de ce qu'il a demandé.

— Et à moi, que me donneras-tu?

— Le triple de ce que tu diras.

— Eh bien ! dit Amauri en rentrant, voyons. Le sorcier le conduisit lentement par la main vers la table où paraissait couché le cad^-re dont nous avons parlé.

— Ote ce voile, dit Goldery.

Amauri leva sa main, qui retomba sans force.

— Quoi ! s'écria Goldery avec éclat, tu n'oses regarder en face la pensée que tu caresses si doucement dans tes rêves soucieux, dans tes heures d'ambition ! Indolent, qui veux tout avoir sans rien faire pour avoir, âme d'héritier, regarde-toi à nu !

A ces mots, Goldery arracha le voile; Amauri poussa un cri et tomba à genoux en criant :

— Grâce ! grâce '.

— Eh bien ! est ce la vérité? dit le sorcier.

— C'est la vérité, dit Amauri.

— La signeras-tu?

— Je te vendrai mou âme si tu veux, dit.\mauri.

— Aussi est-ce ton âme que j'achète, dit Goldery; ton âme en ce monde, car elle est déjà la proie de l'enfer dans l'aulre. Entends l'Iieure qui sonne, il ne le reste qu'un instant avant que le son en soit effacé ; alors je ne jiourrai plus rien.

— Eh bien! dit Amauri se relevant d'un air sombre et résolu, donne-moi ce parchemin.

Goldery le lui présenta, et Amauri écrivit. — Encore un assassin! pensa le bouffon.

— Ton or ?

— Le voici, dit Goldery.

— C'est bien, dit froidement Amauri. Adieu. 11 prit l'or et s'éloigna.

Quand la porte se fut refermée, Laurent soi lit de sa cachette ; mais Goldery, l'oreille collée contre le judas, semblait écouter attentivement. Après un moment d'attention, il se releva et dit :

— Eh bien! maître, preuve de li'icheté et preuve de parricide, étes-vous content? Allons loucher notre argent, que les fous vont nous rendre.

— Et où est Guédon, le maître d'ici ? dit Laurent.

— Le voilà, reiJrilGokkry en arrachant le masque qui ligurait les traits de Simon de Montfort et lui montrant le visage du vieillard assassiné

— Malheureux! lui dit Laurent.

— Oh! maître s'écria Goldery avec une joie féroce, nous sommes dans une voie où la vie d'un homme ne doit être que comme la paille de chaume sous les pieds du chasseur; la tombe seule est discrète, et c'est là que j'enferme mes secrets ; et comme ceci est une vérité li iviale, Mauvoisin et Amauri l'ont comprise sur-le-champ ; une seconde de réflexion leur a suffi : cela s'est écrit dans leurs yeux à mesure que cela se passait dans leur pensée.

— Veulent-ils l'assassiner?

— Peut-être, non pas avec le poignard, car ni l'un ni l'autre ne m'a regardé au cœur, mais ils ont parcouru la maison du regard.

— Et que penses-tu qu'ils osent faire?

— Vous le verrez, niessire, vous le verrez, et tout Montpellier aussi. Sortons de celte maison.

— Allons, dit Laurent en marchant vers l'escalier.

— Oh ! maître, dit Goldery, voici un meilleur chemin.

Et il l'emmena dans le cabinet, où ils trouvèrent ui; escalier caché qui ouvrait par une porte basse sur une petite^ cour entourée de murailles; ils les franchirent en silence comme des larrons et ils gagnèrent bientôt une rue éloignée.

Mais ils n'étaient pas à son extrémité qu'ils virent une lueur éclatante se réfléchir tout-à-coup dans le ciel.

— Qu'est cela? dit Laurent.

— C'est Mauvoisin et Amauri qui croient faire ce que nous avons fait, ensevelir leurs secrets dans la tombe. Allons, allons, sire Laurent, notre œuvre n'est pas finie : nous avons assez marché dans la nuit, maintenant il faut gravir notre sentier au soleil.

Le lendemain, on déplorait par tout Montpellier la mort du cage astrologue Guédon, qu'on n'avait pu arracher qu'à moitié brûlé de l'incendie de sa maison.

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