‹ Le siècleChapitre 10 sur 216 · FREDKP.IC SOL LIE · texte numérisé non relu

FREDKP.IC SOL LIE

— Exécration ! dit Mauvoisin en lançant ù Amauii un rogard furieux, que le trouble-de l'ivresse empêcha d'avoir celle fixité insolente qui finit par irriter les plus calmes, regard qui eiM cpendant sufli pour déplaire à Amauii, si iui-mfme eùl en la vue nette cl claire.

— l'as de bniit. Robert, je t'en prie, dit Laurent à voïn basse.

— Je l'écra.'^erai sous mfs pieds s'il lioafp d'ici.

— A'a-l'eii. va-l'en.

— Lui! cet ivrogne! Anauri! {rrommelait Mauvoisin par sourdes exclamations. •

— .le crois qu'elle l'aimerait mieux quo loi, dit Laurent tout en laiss;:iit tomber ses paroles parmi des soutires tiatteurs et des iuviialions ;i &i s convives.

— Ecoule, Laurent, tncore un mol et je !e lue.

— Tu n'as plus de raison, va-t'en. \ a t'en.

— l'ûurquoi ?

— Parce quaie no vrii\ pas de sang répandu à ma lalile.

— .'>'il hoiig,;. je le tue... 'lo le tue... je le lue '...

Ces mois revenaient sans cesse dans l'ivresse de .^Hauvoi- .sin, comme d'<.rdinaire il arrive aux ivrognes de s'acharner a répéter une même pens-'e, incapables qu'ils sont d'en avoir denx.

Laurent reprit d'un air de booliomie suppliante :

— Que veux-tu, Robert, sa sœur lui a promis celte esclave.

— Non, fii n'est- pas possible.

— EUe le lui a si bien promis que l'esclave a tend Amauri dans la salle desTn^is Lions.-

Puis, soudainement tfl comme par inspiralior, I^aurent se prit :i I ire aux celais, en tenant de sa main lic fer Mauvoisin, qui (lu-rchail .'é s'élancer du ciMé d'Aniauri.

— Lauient, dit SLiuvoisin les dénis serrées, prends garde, Laurent!

— Ce serai! un l.on tour, laissa échapper relui-ci parmi ses rires^

Et il parla lias à l'ort-ille de Mauvoisin. La figure de Mauvoisin s'illumina d'une joie sauvajïe, comme le eieil s'éclaire du refiet d'un incendie.

— Oui... oui... oui... oui. . répélait-il en écoulant, comme si il chaque mol il coin[uvnail mieux et voyait se dérouler devant lui que|<|ue chose de merveilleux.

Puis il se leva.

— INoii, c'est une plaisanterie, dit Laurent en rianl.<le plus en plus.

— Une heureuse plaisanlerie , dit Mauvoisin avec un rire de jilus en plus hideux.

Il s'échappa de la main de Laurent , qui le retenait à peine, et il disparut de la salle psi- la porle qui menait à la salle des Trois-Lion? .

— A boire ! cria Laurent avec une fureur joyeuse, et comme pour distraire tout le monde do la sortie de Mauvoisin -. encore une santé. Chevaliers, h la noble Bérangère!

— Tu r* déjà proposée.

— Cesl vrai, reprit-il avec une espèce de sourire de pitié sur lui-même , je crois que je fais comme mes convives; je m'oublie. Eh bien ! à la noble comtesse de Montfortl

On but; et presque toute la troupe avinée retomba sur ses .sièges plutôt quelle ne .se rassit. Les uns batlircnt la table de leur front, en s'écorchant au bord des coupes cl des pintes; d'aulres se renversèrent en arrière; les uns rirent des tombés, les autres les repoussèrent ruden^nt : il commença il y avoir du san;; parmi le vin.

—C'est un infernal tapage, dit Amauri; on ne s'entend |)as.

— Tant mieuX; ou peut causer, dit Laurent.

— Tu ne t'en fais faute depuis une demi-heure avec Mau- i voisin. Que le disait-il?

— Une histoiri'stupide. Il faut enterrer Mauvoisin dans un prieuré : il ne sait plus boire, il suinte le vin .1 la troisic- ^ me i>inle.

— H est allé se i-i>ui:hér'?

— Il aurait mieux lait d'y aller.

Laurent prêia rorcille,;, peut-cire entendit-il quelque chose , d'extraordinaire au.bruît confus de la saile du festin, car il ' poussa un profond soupir. Son oeil vibrait "dlfin éclat farou-

che, comme s'épanouissent à l'horizon les éclairs blanchâtres de juillet.

— Oit est-il donc allé? dit Amauri.

— Que font-ils là-bas? reprit Laurenl.

— C'est le comte de Rlois qui chante. •

— J'ai cru que c'était une crécelle en branle. Que cbantet-il?

— Qu'est-ce que cela te fait? Oii donc est Mauvoisin ?

t n chœur d'une douzaine de voix râla au bout de la table un i^efrain de chanson inégalement commencé , comme une course mal réglée et achevée de même ; quelques-uns des chanteurs s'arrêiaient au second vers-, d'autres, arrivés à la lin, s'ahatlaient dans un rire slupide , comme s'ils avaient épuisé tout ce qui leur restait de vigueur. Le comte de lîlois était debout, droit comme un vaillant ivrogne, c'est-à-dire plus lier d'être seulement sur ses pieds que d'èire sur le sonimel d'un rempart encombr- de morts. Ces voix é'aicDt, au milieu du tapage uniforme do l'assemblée , comme une irer qui gronde le roulement sourd de l'ouragan qui vieni du bout du ciel.

— Que diable chanl:^ ce grand châtré? dit Laurent; on dirait que les chevaliers provençaux l' écoutent d'un mauvais a-il.

— Laisse-les s'arranger enlreeux, et dis-moi oii »st Mauvoisin.

— Est-ce que je le sais? il ma assourdi une demi-heure da son bonheur.

— Quel bonheur? dit Amauri, doni la voix devint à l'instant sèche et enrouée de colère et de soupçon.

' — Hab! c'est un fanfaron, je ne lecrois pas.

— Quoi donc? quoi?

— Ne prélend-ll pa.> qu'il a vaincu la longue résistance de l'esclave de ta sœur.

— Lui! dit Amauri avec un grincement de dents... il a menti.

— Je le sais comme toi... Le butor est assez vaniteux pour cire allé cuver son vin dans nn coin et dire après, d'un ton siiflisanl, qu'il était à quelque galant rende/.-vous.

— Un render.-vous! reprit Amauri.

— !-*ois donc.

— Non... Vu rendez-vous, dis-tu! avec qui?

— Lhbien! avec l'esclave a'ix belles mains... lîois donc.

— Non... l.n rendez-vous., oi'i?

— Celui ci est parfaif

— Non, le dis-je... Où est-il?

— Je vais porter la santé.

— Non... Laurent, oii est-il?

— D'abord, fais raison à la conipaguic. Et il lui versa une large coupe de vin.

— A la sanlé du noble Amauri de Monll'ort !

Amauri but d'un trait sans saluer ni répondre aux coupes ([ui clierchaient la sienne. Le moment d'incertain silence que l'appel de L;iurent rétablit laissa (ercer le grondement sourd de la chanson du comte de Blois, et on eniemlil distinctement :

l.cs Maures sont des païens, I rs Pi'ipvençaux sont i\o<. rlii'ii^.

Un lumulle effroyable s'él-cva de toutes paris, et des cris de haiiie et de mort retentirent partoiil ; les cpées brillèrent, les poign;frds liiés se c.louèient sur la table par la pression des buveurs qui s'y appuyaieul: des interpellaiions furieuses s'échangèrent ; les plus sales injures volèrent d'abord coasme les traits des armées (|ui s'aliaquent.

— Ce misérable va nous faire égorger, dit Laurenl en se, levant.

— Où CM Mauvoif.iii maintenant? dit Amauri. (|ue rien ne pouvait disiraire.

— Laisse-moi.

— Non.

— Eli ! mon Dieu 1 lu es ivre 11 est sorti p£r cette porie, in as pu le voir comme moi.

Amauri s'élanta par la ir.fniè porte et disparut.

LE COMTE DE TOULOUSE

dit le coiiilo (le Moiilforl, j'ar- 1 faut iinirfctie orgie où il y au-

Laurent s'érria d'ane voix éclatante :

— Personne ici n'est insulté ijuc moi; Français ou Provençal je (irciidà son injure. Comte de Blols, vous me rendiez laispn.

— Quand vous voudrez.

— Iimtlit.

— Je te remeivie, Laurent, rangerai cela demain; nuis i râ du sang versé.

— Nous approvilions de la tin, sire coraie, dit Laurent en le dévorant des ye'ix.

Puis il continua avec force :

— Maintenant, nussires, l'hiuie Je noire amusement est sonnée.

Il y avait dans la veiK et dans le geste de Laurent une contraction singulière; ("l'iait comme le dernier effort d'un homme qui relient uu cri qu'il s'est déc de à pousser et qui le laisse encore vibrer dans sa gorge, pour qu'il éclate avec toute sa force. Laurent continua :

— Mais pour comprendre cet amusement dont aucun de vous n'a eu d'exemple, il faut (pie je nous l'explique.

On se tut en ricanant; ou éîait déjà assez ivre pour se moquer dd celui dont on avait bu le vin.

— C'est, messires, uu jeu à la manière des Romains d'autrefois.

— C'est un combat de lions, murmura un jongleur savant, ou BU combat d'esclaves.

— C'est une représentation sur un théâtre, c'est une comédie, leprit Laureiit. j

Un cri de surprise et de joie accueillit cette nouvelle parmi les Provençaux, gens qui counaissaieiit le mot tLéàtreet comédie ; les Français se demandèrent ce que cela voulait dire.

— Vous allez voir imiter par divers personnages une action telle qu'elie s'est passée, ditLaur^'iit, au lieu de l'enieiidre raconter simplement par un jongleui-.

Les Français parurent ébahis ; les Provençaux mêlés avec eux se donnèrent la joie de leur expliquer comment cela se psssait.

— Il faut voir, il faut voir, répondait-on, de toutes parts.

— C'est une belle histoire, dit Laurent, l'histoire d'une vengeance ! ^

li regarda Monifort, qui l'observait.

— C'est un chevalier déshonoré, insulté, dent on a massacré les vassaux, mutilé le père, et qui rend l'ouir^ige, linsuite, la uiulilaiion à celui qui a peimis qu'.lle lui tilt laite. -

— i'iès liieu ! huila la troupe, -r C'est un digne chevalier.

— Voilà coaimeiit il faut agir.

Mille cris,' mille app'auilissemens répondirent îi Laurent.

— Cela vous paraitil bien?

— Oui!... ouil... Vive le chevalier vengé!

— Venez donc voir, reprit Laurent. Comte de Montforl, passez le premie'-, c'est par ici.

I aurent a. ait un visa e splendide de férocité repue.

On se leva en tumulte; Montfort recula d'abord sous le visage de Laurent ; puis il regarda autour de lui ; il ne vil ni Biauvoisin, ni Anianri, ni lioufliaid.

II II s dtniaiida.

— Ce sont les personnages de cette comédie, dit Laurent, iîîoiitfort te vit seui an milieu d'une troupe harlante, avi-

lice, Gù il y »\aitautant de Provei;çaux tpae de Français. Son cai'.r se serra, il pûiit; il ne compiit et ne devina rien, il n'eut aucune pensée, mais ii eut peur.

— Par où, par où'?... criait-on de tous cotés.

— Par ici, dit Laurent. Co;iite de iîonifo: t, venrz donc. La voix df Laiireii; riait dans son gosier.

Simon resta immobile, Laurent le regardait si effioy;)hlement ! Monifort doutait qu'.l fût év.iilé. 11 a.ait un froid de glace dans ;e coiuret une >orte de louinoiemeiit funeste dans le cerveau; mille faniôeies de malheur passaient devant lui sans qu'il put en saisir un seul; il ne cmprenait pas ton propre effroi ; assourdi de cris, de inouvement, (Ik rire, il se sentait bruire les oieilles comme un homme (j'i rêve qu'il

roule dans un gouffre au bas duquel rugit un torrent. 11 n'a vaiiçalt pas.

Entin la foule (|ui se pressairderrière lui le poussa Laurent, qui tenait uni' tor- hn, le prit i^av la main et rnilraii'.a.

Mnntiorl alla cnmnie l'h.miiie qui ri've

— Quand je serai en bas, se dit-il, je-m'évei'lerai.

Toute catc foule clamanie .s'allongea dans un long et étroit corridor qui la soutenait dans sa marche* avinée. On arriva à une [lorte ipii s'ouvrit sous la main de Laurent, et ou entra dins une salle sombre d'.boid, puis éclaiiée par la lorch» de Laurent et par celles que d'autres chevaliers avaient emporti'cs à son exemple.

Anivéù la porte, Laurent, par un mouvement violent, entraîna Montfurt et s'élança vers le fond d î la salle. D'un geste rapide il détacha une corde (pii tenait ù la mura lie, et une lourde grille de fer ù claire voie s'abattit entre lui et les chevaliers qui le suivaient. Tous se pré. i|)itèrent aux barreaux de cette grille pourvoir.

C'était un spectacle inouï, iiii spectacle incompréhensible, rien qui ressemblât à ce qu'on atlemlait.

De l'autre côté de la grille, deux hommes étendus fi terre, vautrés dans le vin de leur iviesse et dans le sang qui coulait de leers bleîsures; au fond, un c.îdavre de femme renversé sur un lit, les membres épars. d.'chirée, meurtrie, tordue, tressaillant d'un reste de vie, nn s];ectacle hideux! Laurent tenait sa torche d'une main et traînait Montî'crt de l'autre. Dans cette cage de fer, cet homme riant et hurlant de joie, et l'autre le suivant slUpidcn.eiit; c'était au-dessus de toute coniparaisoi*. Le tigre ijui pramèiic s^ pçoîe au bout de ses dents, le bourreau qui rue sa victime au billot, n'ont rien de cet épouvantable a pect. Laurent ciiait, riait avec une sorte de rage foile eji sufl'ocante.

Oh! sa joie, son rêve, son l'aniôme, (|u'il avait poursuivi à travers tant de crimes, de larmes et de sang! il le tenait enfin! ejifin ! enfin'

— Voyez-vous tous? vois tu? criait-il-, Monifort, vois-tu ce chevalier?

Et }\ le poussa du pied, et il riait.

— Ce chevalier, c'est ton soldat, trn ami. Mauvoisin grommela en se n.uUini.

— Je lui ai donné les plaisiis qu'il ali^eei que tu approuves dans tes nobles capiiaiii' s , reprit Laurent, bavant.de joie. Je lui ai donné une tille noble i'i outrager et ù marcjuer d'infamie et de d^^hjiiclie.

Montfirt recula et se d.Lultii, i.ui^ nulle force humaine n'eût retardé d'iiu pas la ma. che de Laurent : il eût emporté avec lui l'effort d'une armée.

— Viens done! s'écria-t-îl en liurlint son rire farouche. Regarde Cet autre, c'est ton ii!s , qui est trop l'ami de Mauvoisin pour ne pas avoir pailagé ses pUisirs. Levîol et l'ivresse dans le sang !

— Oui, elle est;"! moi... à moi... à moiL.dit Amauri en se relevant l'ceil hébéié.

Mauvoisin se remua daiî-.i sa b,iUf,e d'ordures et gronda :

— A moi d"aboril,à moi, .Mnauii.

— Entents-tu?... tolis deux, l'un après l'auiie, tous deux, ton ai;ii, et ton fils! jiresiiiiiiion et inecsle! Slaiiitenant -regarde cet'é^ femme, c'est ta...

A ce liiomeni, el;e se dressa rommeun spei; re et .cria en levant ks bras au ciel un iriaijU, riilei.x, sauvage. Fl'e voulut Kiarcber vers Laiirei.t, mais e le éiail retenue par lies liens de fer. Alors elle Ire.nb'a un niomeiit , druiie sur la poiiite des pieds, (Oaiiue une bigiiettede peuplier fouettée parle vei.t, et lit tivs^aiii r lanquemMi; les chaînes qui la liaient ; [.uis eîio .se brisa et tomba en répétant son cri ràleux et sauvage.

Celle femme n'était pas îîérang'-'re.

Désespoir!

Cette femme i'ia't Man'Yide.

Horreur !

Laurent laissa .s'échapper sa t-jrchc et la main de Simon.

Un sihnee épjuvai.'table tenait tons les spectateurs.

Laurent, cloué à sa place, sans'gesle, fan: voix, sans moula

FREDERIC SOULIE

vement. Laurent vivait saiisdoulc,caril ne tombait pas; mais ricD ne maiiilVsiaii qu'il Nécùi.

Moiitioit coiiipril, sinon ce qu'il voyail, du moins ce ([Ui l'avait incniiié.

C'était Bérarigère ([ui eâ( l'rt être îi la place de Manfride. Pourquoi celle-ci s'y trouvait-elle cl l'autre point? Qufmporie'? il avait le temps d'y penser.

Ce premier coup passé, on commença à murmurer du côté des chevaliers.

Monifori, saa^é, Monllurl , un moment stupélié par la wainte d'un danger qu'il ne pouvait mesurer, reprit tout ce qu'il avait d'in'ri;ic, de priSiiice d'cspiit, de résolution.

— Cethomme est devenu loal s'ccria-t-il. Sortez, cheva'icrs, sortez.

L'ivresse s'était placée au cii'ur de ton! le monde. Tout le monde s'écoula. Monlfort resta seul enfermé avoc Laurent. Il lira son poignard et s'apprûclia du chevalier. Celui-ci ne \it rien et n'entendit rien. Monlfort leva son poignard, qui étincela aux yeux de Laurent. Laurent ne bougea pas. Montfort douta s'il fallait tuer ce cadavre, qui n'eût pas compris s'il mourait. Il allait s'y résoudre cependant, lorsqu'un Cùu|) frappé ù ui:e dc.> portes de cette chambre l'arrêta. Il écouta h voix qui appelait : c'était celle d^ lieraiigèie. Monlfort ouvrit, et Kerangère e.ilra , pâle mais résolue, s'avança vers son père et lui dit :

— Mon père, j'ai tout euleiidu. il me faut la vie de cet homme.

— Mjlllcurcnse !

— Il me faut sa vie, mon père...

— Pour(iuoi?

— Ali! s'éciia-i-elle avec, nue rai^e indicible, parce qu'il faut ([ue je mfc venge!

Ce mol éveilla Laurent; il tourna la tèie comme une bou'e sur un pivot et dit d'un ton lent et niais :

— C'est beau de se y( ngi r, voyez-vous.

Puis il se repril i\ n'garder le cadavre de Manfride. îîontforl k' rcg;irda aux yeux, il n'y a>ail plus d'unie. Il réfléchit un nionientci dit ù liérangère :

— Nous verrons.

Alors d'un signe il lui ordonna de l'aider, et tous deux eniporiércnl par la pnrie di's a|ipartemeiis de Bérangère Amauri et Mauvoi.sin, qi;i se dcbatiaiciit en groniinelanl :

— E le e I à moi ! il nie l'a donnée!

Puis Moiiif"it, s'éiaiit assuré que nul force d'iionime ne pourraii rule-vcr la grille et que touiesles portes étaient exaclenienl fi rniée; , sortit avec [iciaiigère et laissa ce cadavre vivant fa'.e il lace de ce radavio inoit, Laurent regardant Manfride.

Oiiel(|iies ijioiiicns aprè;, les soldais de Laurent, répandus autour duchàU'au et guidés par (îoUlery, qu'on avait trouve enchaîné jet i'àilloiîiié dans rapparlenient de son maître et que celte rire iiisiaiice excusa, aperçurent au pied delà tour où ét;iit située la salle des Trois-Lions qm-hpies hommes qui voulaient cuviirla porte ii'ii (lait sur la campagne et les externiiiiérciii i-aiis pi ié. L'un d'eux se défendit avec un courage furieux jusqu'au moment où Goldery le fraïqia par derrière d'un coup 1er il)!e en lui cri. nt.

— C'est de la pan de ton lils !

C^iuand, au jcur vertu, oinuuiut reciiniiaÎTe ces homme.-;, il se trouva que l'un d'eux éiaii Arregui le Borgne ; les autres, trois bourgeois di' 'ri)u!cu;('; ((uant au vieillard qui s'était si braveniein difi'udu, persoune reput dire qui il avait été, car i! ne ri'!-l:ii! p:;:; iv.) irait luiiiiaiii sur son visage niHtlIé.

P03T-Dl.X0tMF.\T.

Ce fut 1111 jour de inagiiiliqu,- l'è'e que le jour de l'entr.'e de Simon dans la ville de Tou ouse. Il v ai riva à la tète ûc ses

nombreux chevaliers, e.tcc fut parles murailles abattues qu'il s'empara solennellenieiit de cette cite pour téiuoiguer qu'elle avait été vaincue, ([uoiqu elle n'eût pas été prise, et s'il y a une cause au titre de ce livre, nous dirons qu'elle se trouve dans le résultat. L'histoire delà guerre des Albigeois s'est divisée dés l'abord ilans notre iieiisee dans celle des trois suzerains qui l'a siuiinr. nt et y succombèrent l'unaprès l'autre : le vicomiedeBeziers, dont nous avons dit l'histoire; le comte deToulcu.^e, dont la (bute fut l'événement pat-ent et immédiat de celle ((ue nous venons de raconter; et le comte de Foix, (|u"il nous reste à représenter il nos lecteurs. Continuons, (^e fut duiic un grand jour ; mais ce qui en augmenta la niaguilicence aux yenx de tous et qui en lit supporter le malheur aux Toulousains, ce fut le rélablissenunt de Dieu dans la cité longiemps maudite. De toutes les cérémonies qui eurent lieu pour la r( sTuition des églises au culte du Seigneur, nous n'en raconterons qu'une (jui eut lieu dans l'église de Saitit-Elieiiiie.

Au milieu de l'armée triomphante qui envahissait Toulouse marchait le clergé, couvert de si.iect d'or, portant ses saints et ses reliques dans ieurs chasses précieuses. Au centre de ce clergé, Fonbiues, la miire en tête, la crosse pastorale à la main, superbe, radieux ; ii côié de lui, Moiitforta pied, et derrière, porté sur un brancard, .tu milieu des chants des prêtres, de l'eneens et des aspersions béniti s, un cadavre revêtu d'armes magniliques.' •

Ce cortège aborda l'iglise Saint-Éiienhe, deir.eiiiée ouverte depuis deux ans avec sou cercueil vide au milieu de sa nef. Foulques yrertra le premier, et, s'agcnouillaiit sur la première i-ierrede l'enceinte, il invoqua le Seigneur de rentrer dans sa dem.-iire. Tout le cortège, à genoux, s'arrèia et répondit par des prières il cette invocation; puis, aux chants éclatans d'un jr-.ycux allé'uia, l'église fut eiivahie et bientôt remplie jusqu'en ses angles les plus reculés, jusqu'il toutes les hauteurs où put s'apjiuyer un pied ou s'atlacher une main. Le corps, qui était porté par huit clercs, fut déposé devant leceiciieil vide, et Foulques, montant sur la chaire d'où il aviiit tonné l'excommunication de Toulouse, parla en ^ ces termt-s :

— Habitans de Toulouse, il vous souvient du jour où je sortis de cette ciié alors maudite, aujourd'hui puriliée par le fer et le feu. Ce jour de malheur vit s'opérer en cette église un prodige que Dieu a fait tourner ii la honte de ses ennemis et ù la gloire de scs#éfenseurs. Il vous souvient du récit du comte de Foix et de la béiiidretion (ju'il me demanda pour ce cadavre.

Tous les yeux se portèrent sur le corps qui était èteo/iu devant le cercueil; mais un seul sans doute le reconnut, car une seule voix cria :

— C'est Albert de Sais'ae!

— C'eft Alhe'l de Sais>acen effet, dit Foulijues, celui dont le corps, abandonné a la |)uissance du démon, attend la bénédiction d'un piê:re pour être délivré de cette intérnale possession. 11 vous souvient comment il disparut il vos yeux, et vous ave?, sans doute apnris loninient il a reparu sur la terre sous le nom de Laurent de Turin.

Un long murmure circula dans l'assemblée, et beaucoup s'armèrent d un signe de croix.

— N'ayez nulle crainle, reprit Foulques; Dieu n'abaudoune pas aux entreprises du déiiioii ceux qui se sont voués il lui d'un cœur sincère Le dèniou, en effet, habitait le corps de cet homme ; mais Dieu, pour qui cet homme avait combattu pendant sa vie, n'a las voulu (ju'll servît ii faire réussir les ennemis l'c sa foi. Ainsi, chaque trahison tramée par le mauvais espiii tournait au prolil de notre jainte croisade; ainsi .Sjiaii a été le pieiuier agent du iiioinpbe du Seigneur.

Foult)ues s'arrêta, et ce qu'on savait de l'histoire de Laurent de'J'uiiii circula dans l'assemblée; puis l'cvêiiue continua :

— Anjouri'lmi l'épreuve est teimiiH^e, cl a corps va être rendu à la terre, où il devrait doi iiiir depuis longtemps. Chrétiens, pr ez pour lui!

il s'agi nouilla dans i-a cliaiie; Ks joiteuri mirent le cadavre dans le cercueil, et Foulques entonna le Liitia avec

LE COMTE DR TOULOUSE

un éclat extraordinairp -, railla voix y rc^ponilirenl, el l'enceas se ri'pa')dir-on luiajies qui nuintùrcnl jusqu'à la voùle en se roulant dans l"air.

Lors(|uece cliaiit fu.l terminé, l'évêque descendit, et, prenant une branctio de buis dans un iarga bénitier, il s'approcha du cercueil tt dit ;i voix liaule :

— Béni sois, vaillant soldat de la cause du Chrisl ! Puis vint H'iiiitfort, qui dit :

— Béni sois, noble chevalier! adieu.

Puis AmaurI, qui dit :

— Béni sois, fidèle ami! adieu.

Puis Mauvoisiu, qui dit :

— Béni sois, noble vengeur ! atlieu.

Puis Bérsngeri', ([ui dit :

— Béni sois, cœur loyal ! adieu.

Puis Alix, qui jela l'eau en dctournan! la tête. Puis Bouchard, ipii passa sih'ncieux.

Puis Goldery, ^ui dit :

— Béni sois, excellent F.raî;rt; ! au revoir. Puis beaucoup d'auircg. ■

Et enfin un homme qui dit à voix basse :

— Béni sois, noble fils, noble frçre!. espère.

Et UH voilr ayant été jeté sur Is cadavre, l'igli e seviJa lentement, et Moiitfort alla prendre possession du château Narbonnais.

Le soir venu, un homme enveloppé d'un manteau où brillait la cro'x des Francii^Pt porlani une lanterne, p^^nctra dans l'église de Saint-Eiicnnc II en fit lenTeraent le tour, et après avoir reconnu que personne n'y était, il s'approcha du cercueil, en arracha le voile et dit à voix basse :

— C'est moi, maître.

Rien ne remua cependant, et Goldery. car c'était lui, ayant appuyé sa main sur la poitrine du cadavre, reprit doucement :

— Tu n'es pas ||ort cependant, Albert de Saissac, sire Laurent de Turin : on ne meurt pas de faim dans un cenueil plus vile <iue dans une prison, et je me rappelle être resté trois jours sans içanger.

Il s'arrètt et sourit.

— Comme le cœur te bat vile, maître : lu espères, c'est bien. L'espérance, c'est la vie. Je vien^ te délivrer, lu as raison. Comme ils l'ont lié et b.iilloftné! tu ne peux crier ni bouger; le»; jv.isérables t'ont lou^u les (jaupières ! C'est Béran ;cre qui a inventé ce'a. C'est 1 e.m. n'e>t-(e pas? Est-ce loi qui lui as donné des leçons d^; vengeunce? Tu as fait une digne élève.

P s'arrêta encore, toujours la main sur le cœur de Laurent.

— Oh! que tu me maudis de mon éternel bavardage, maître! Combien me [iromets-tu pour cela de coups de branche de houx? comtiien pour punir un bouffon qui rit sur uu cercueil? Deux cents peut-être; le temps de (hantirune messe des morts, n'e^t-ce pas? CoTiple-!cs bien, le nombre en sera bien grand quand tu seras libre.

11 s'arrêta encore.

— Ah! iiiéchant, reprit-il en ricanant, tu me frappes du cœur; le tien emporterait ma maii! au passage s'il pouvait briser la poitrine ; mais ta poitrine est de fer ji ton cœur est dediimant : tu vivras encore pour m'entendre.

Tout-;'i-coup Giildery se recula ; il crut entendre un léger bruii. Tout éi?.it silencieux, et l'église était mueite comme la tt)nibe. La aiiterne brillait rouge dans l'ombre, et sa lueur ne dépassait pas un cercle <ie quelques pieds. Le bouffon se rapprocha du cercueil et dit :

— Non, les liens sont bons, les chaînes impossibles à briser -, ce-soi,t celles qui ont enchaii é îlanfride sur le l;t destiné à Bcrangère et que j'avais si habilement fabriquées qu'elles se fermèrent d'elles-mêmes et saisirent la victime à la ceinture au moment où elle passa la porte, et qu'elles la traînèrent et l'aitachèmit au lit nuptial de Laurent. Une belle iiiv.Hiion, n'est ce pas? nous avons passé quinze nuits à l'i. maginer et quinze nuits à la disposer. J'en ai fait un bel usage. Pauvre Manfride! eh! eh! eh! pauvre fullel qui me faisait menacer du poignard pour aller ofi je voulais l'en-

voyer!.... Elle voulait te ramener dais la bonne voie. . Eh I eh ! eh ! ta sœur et la maîtresse .. Tu n'avais pas de fille! c'est fâcheux,

Ah ! rage, exécration, désespoir !... vile... plus vile encore... ton cœur saute et bat avi c frénésie., brise donc ton bàil'on... .Mtends... attends... tu mourrais ainsi; c'est irop tôt, repose-loi.

Il releva sa main et s'assit à côté du cercueil ; puis il marmotta :

— C'est une belle hisioire. Il y avait un chevalier qui avait un bon serviteur qui était un homme, et ce bon chevalier baiiait cet homme comme s'il ei"it été une bêle de charge. Oh I le bon chevalier, le vaillant chevalier!

U lui remît la main sur le cœur.

— A la bonne heure, niailie, tu as le cœur calme comme un jour de joie et de festin. A la bonne heure, écoute bien. Le serviteur se dit : « Je me vengerai ; » mais le serviteur ne le dît qu'à iiiî ; il n'avait ni frère, ni père, ni ami, et s'il eût eu un père, un frère, un ami, il ne leur aurait pas dit. Alors le seivitetir attendit ((u'une mauvaise passion s'évciliàt au cœur du maître. Ce l'ut la vengeance qui y sonna la première La vengeance, maître, une belle chose, n'est-ce i)as? Alors le serviteur fialia la passion de son maître. D'abord, il lui conseilla de prendre le nom d'un homme dont le chevalier avait volé la fiancée et le vaisseau. Après cela, c'était peu que de Itii prendre son nom. Il s'appelait Laurent de Turin celui qui sans doute est resté à Chypre dins la prison de Lusîgnan, du père do Manfride. J'irai lui cor.lcr son histoire depuis deux ans II ne se doute pas de tout ce qu'il a fait, le pauvre homme!

Goldery s'arrêta et se pencha sur la bouche de Laurent.

— Tu respires encore, maître, mais ton cœur bat à peine. Tu t'endois, eh bien ! je vais te bercer comme une bonne nourrice en te faisant un beau récit. Ce fut d'abord une joyeuse comédie jouée ici même avec un masque de cire qui fondît au fond de ce cercueil. Te souviens-tu, maître, comme nous ïTons ri de la sottise de Foulques el des autres? Oh ! la plaisante histoire!... eh ! eh! eh! eh! ris donc! El le sorcier Gui'don? il était sage, le sorcier, l'en souviens-tu? il te disait que la vengeance est aveugle et foll--. Eh!... eh!... eh!... eh!... c'était un savant ho.iime. Tu ne le crus pas, maître, et le serviteur s'en réjou t, cir lorsqu il eut fait goûter à son maître une goutte du vin de vengeance, le mai re en fut si altéré qu'il sacrifia tout pour désaltérer sa soif. Ainsi le serviteur conseilla à Sun maître de iKiihir son pays, et le maître le fil. Il lui conseilla de trahir sa niaiircsse, et le chevalier le fil. Ah ! tu te réveilles : « Il ne le fit pas! » veut dire ce cœur qui s'indigne ; il ne le fit pas au fond de son âme, mais on le crut... mais sa maîtresse le crut jusqu'à l'heure de sa mort; sa belle el jeune maîtresse, ((uî s'était dévouée pour lui et qui est morte d'outrages et d'infamies! Oh! que tu souffres !

Il lui posa la main sur les yeux.

— Ils sont gonflés de larmes, reprit-il -, mais eKes ne coulent pas, tes p.'iuitières sort bien cousues. Tes yi-ux étouffent... Ah ! ah! le bon maître qui bat son fidèle serviteur!

Il lui reposa la main sur le cœur.

— Ta main frappait nudns vite à Castelnaudary et à Muret; lu ne iraliissais pas, il est vrai; mais ion père le croyait, et il l'a cru jusqu'au moment où je l'ai poignardé en lui di- ' sant : « De la part de ton fils ! «

Il écoula Ci sourit ; on eniendait quelque chose : le cœur à travers la poîtrioe.

— Ferme, ferme!. . plus vite... Il râle, ton cœur... il se meurtrit, il se déchire... Pas encore. Il te reste une espérance; il reste quelque part un écrit de d»ux chevaliers qui po!irraît aller troubler tes ennemis dans leur joie : celui où un fils demande la mort de son père ! celui où un brave avoue qu il est un liche. . Les vois-tu?... Tu ne peux les voir, lu vas 'es sentir.

Et à la luniiè e de sa lanterne, Goldery les alluma et les posa sur le visage de Laurent où ils brûlèrent en pétillant.

— C'est une belle flamme, maître, reprit-il; la voilà qui

FRÉDÉRIC SOLLiE.

grandit ; elle éclaire ceUe églis« ; maintenant elle pàlil ; mainleuant elle s'éielnt.

11 remit sa main sur le cœur, et la main se souleva.

— Oh! quel tonnerre dans ce cœurl que de coups pressés!... Un, deux, trois. . je ne les compterais jamais assp?. vite... Et maintenant veux-lu savoir ce qu'il faut conclure de ceci?... C'est que, lorsqu'on veut se venger de quelqu'un, il ne faut le dire à personne.

— Pas même à la tombe! dit une voix derrière Goldery. Et avant qu'il seftt relourné, une large épée l'avait étendu

à terre.

glant.

C'est moi, (|K la voix ; c'est moi, frère; c'est l'CEil san. ... Je l'ai vu vivre dans ton cercueil à un tressaillement de ton visage. C'est moi... c'est moi...

Et en parlant ainsi il le déliait.

Mais, quand il eut iiiû, le cœur ne battait plus.

L'CEil sanglant s'arrêta, et répéta^U le cri de Bual quand il toucha le cadavre du noble vicomte de Bcziers, il dit :

— A Monlfort maintenant! à Jlonfort toujours! La vengeance ne dort pas toute ici !

Et il s'éloigna.

H\ DL «JOMTC DE TOBLODSK.

(tuflcnc 5»iTibc.

LE KOI DE CARREAfi,

C'était dans un bal superbe, et elles causaienl toutes Ueux près de la cheminée!... Causer au lieu de danser!! A quinze ou seize ans!... Il fallait (pie la conversation fût bien intéressante, et cette idée seule nie donnait grand désir de l'entendre; c'était mal! Mais à qui la curiosiié serait-elle permise, si ce n'est, fi un auieui; dramatique? Ce qui est défaut chez les autres est pour lui un devoir; il doit écouter... ne fût ce que par étal! .. et puis ces deux jeunes filles étaient si jolies, si élégante*!! Dans leur pose, dans leurs regards, il y avait tant de charme et de naïveté, elles étaient si rieuses, si insouciantes de l'avenir, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y penser pour elles. L'une, qui était blonde, parlait vivement et à voix basse ; l'autre, aux beaux cheveux noirs, écoutait les yeux baissés et en effeuillant le bouquet de camélias blancs qu'elle tenait à la main !... Il était évident qu'on l'interrogeait... qu'elle ne voulait pas répondre, et un instant après, elle leva sur sa compagiie des yeux bleus d'une expression ravissante, qui, ù coup sûr, voulaient dire: Je le jure, ma chère, que je ne comprends pas! Et l'autre répondit par un éclat de rire, que je traduisis ainsi : Laine donc ! Je n'en crois pas un mot. 11 m'était prouvé que je comprenais, que j'étais à la conversation... Mais malgré cela, j'aurais voulu pour beaucoup l'entendre de plus près. La maîtresse de la maison m'en offrit l'occasion en me présentant une carte de whist. Je ne suis pas bien avec le whist ; je le joue fort mal ; il me trajte de même, ce (jui fait que je l'aime beaucoup. C'est une passion maliieureuse; il n'y a que celles-là qui durent I... Cette fois cependant, je fus favorisé ; la table de whist était p i" i de la cheminée, et par la place que me donna le sort, mon fauteuil se trouva ccnire celui de mes deux jolies causeuses, qui ne firent nicme pas attention a nous! Pour elles et à leur âge, un bal se compose d • jeunes filles, de paiures, de lui elles, df daîTseurs, de cavalier.s... les joueurs de whist ne comptent pour rien... Ils n'existeRt pas; ce sont quatre fauleuils de plus dans un salon.

— Quoi ! ma i hère, tu n'y as jamais pensé? -T- Jamais.

— Même en rêve':"

— Est-ce que j'ai le temps ? je dors si bien.

— Et la mère ne t'en a pas parlé?

— Pas encore.

— Moi, j'ai déjà refusé deux partis.

— Et pourquoi?

— Ils n'avaient «jias assez de fortune. Moi, je veu\ fuil soit riche.., Et toi ? 1

— Moi. je voudrais qu'il fût jeune etc-ju'il eût de l'esprit.

— Bah! de l'esprit, tout le monde en !i... Moi, je voudrais qu'il eût une belle place à la cour... pour être présentée...

— C'est l J tout ce que lu désires ?

— Certainement... J'aurais ce jour-là une si belle toilette !

— Quoi ! en te mariant tu penses à ta toilette ?

— Toujours.

— Et à ton mari?...

— Monsieur, s'écria vivement mon partner, vous n'avez donc pas di^ trèfles?

— Si monsieur.

— Alors on en donne.

— Je vous demande pardon... J'écoutais... je veux dire... je combinais... je comptais les cartes déjà passées.

Et pendant ce temps, j'avais perdu quelques phrases de la conversation qui avait lieu derri«-e mon oreille et qui con tinuait toujours.

— L'aimer... certaiuea.cnt... si cela se trouve... si cela se rencontre...

— Oh ! cela avant tout.

— En vérité!

— Pour cela, je veux qu'il soit à peu près démon âge, qu'il ait à peu piès les mèines i^oi'its, et à peu piès les mêmes défauts... cola le rendra indulgent pjur les miens... Quant à ceux qu'il aura. ..je les lui pardonne tous d'avance... pour qu'il m'aime bien et qu'il n'aia;e que moi.

— Ma lanle dit que c'est impossible.

— Pourquoi doiic?... Moi, je l'aimerai tant !

— Es-tu folle?

-C'est mon devoir, et ce devoir-là me semble si doux...

— El si lui, cessait de l'aimer?

— Qu'importe?... Je l'aimerais toujours... C'est mon devoir.

SCRIBE

— Et s'il te Irabissail

— Ali! j'en mourrais!... Mais, c'est égal, je l'aimerais toujours.

— Trois levées qu« nous perdons ! s'dcria mnn partner. Comment, moiis-ieur, je rerûn( c à lœur. . je l'indique clairemeiii, et vous ne rentriz jias une seule fois dans n on invite !

— Qu'importe, monsieur?

— Ce qu'il importe... J'avais la main pleine de petits atouts que vous avez fait tomber en jouant vos supérieurs.

— El qu'est-ce que ca fait?

— Cela fait que («s messieurs gagnent dix ficlies !

— Excusez-moi, monsieur, je ne suis qu'un écolier... je vous ai lait pcidre... Et je pensais en moi-même que lui m'avait fait perdre bin plus encore, en m'empêJiani d'entendre la lin de la conversation; car les d'J.ix jeunes liiles ve liaient de se lever... Il y en avait une q-.aje suivais des yeux... et qui déjà ni'iiitéressail vivement... Je voulais et je n'osais demander son nom.

— Cécile, lui dit. une grande femme au regard allier, aux formes sèches et anguleuses, Cécile, meltc/. voire cliAle et partons

— Volonticr.-^, niamun ! L'on venait pourtant de m'invilcr, je vais me dégager.

— Je ne le souffiirai p.is! s'é.'.ria la maiiresse de la aiiison. Madamed'Oi thés nous accorderabien un ([uarl d'heure... Puis, m'apercevant, et me prenant par la mai:i: Madame la vicomtesse, me dit-elle, désirait \ous conHaîlre et m'avait priée de voiis présenter h elle.

C'est une des plus ennnyeuses choses du monde qu'une présentation... Mais je sentais que celle-ci donnerait à Cécile le temps de danser sa contredanse, et j'étais heureux de comuiencer notre connaissance par un sacrilice. C'en était un. Madame la vicomtesse d'Orihès était une femme de grande famille, de grande naissane.e et de grandes prétentions. Elle faisait des livres qui trouvaient plus d'admirateurs que de lecteurs. 11 était si bien établi et convenu dans le monde, que tous ses ouvrages devaient être religieux, monarchiques et sublimes, que cba un, sans les connaître, lui en faisait lompllment d'avance et de confiance, dés qu'ils étaient annoncés par le libraire.

Celui de ses livres qui a eu le plus de succès et qui, sans tontredii, a le plus contribué à sa réputation, est son roman de **", qui n'a j.imais paru.

Il est Inutile d'ajouter que, vu sa dévotion, ses principes et surtout son grand nom, ns^dame la vicomtesse ne nv tiail jamais le sien à ses ouvrages; c'est encore un moyen de vogue.

Elle (il beaucoup de frais et parla presque seule, ce qui ice convieni inlininieiit. J'aime les femmes d'esprit, qiimd il n'en faut pas faire avec elles, et qu'au plaisir de les entendre je puis joindre celui dé me taire; car je suis un peu comme ce monsieur (|ui disait: Je vais me dépêcher de faire un .gros livre bien spiriluel, pour avoir, après, le droit d'élre béte pendant toute ma vie. —Je ne sais pas si j'ai acquis le droit ; mais je le prends.

Madame la vicomtesse me parla de mes ouvrages! moi, des siens; de sa fille ! C'était le meilleur, sans contreJit.'ei c'éiait cependant celui dont elle me semblait le m lins (ière. Il en est toujours ainsi : les auteurs sont d'urdinair.; les plus mauvais ju;:es de leurs oeuvres.

La conversation dura si longtemps, (ju'au lieu d'une contredan-e, Cécile en avait dansé deux La pauv;c enfant ne savait comment me remercier, tt sans qu'i'lle s'en doulàt, déjà nous étions quilles... Eile venait de m'adres-er le sourire le plus aimable et le plus gracieux, et me rappelant les paro'es (|ue j'avais entendues, je me dis en la voyant s'éloigner : Heureux le jeune homme qui |)Ouiialui plaire! heureux le le mari qu'elle clioisiia!

Pi ndant celle année et pendaiU l'hiver suivant, je ne rencontrai plus Cécile, je ne vais pre-que jamais au bal.

An priniempsde is.'i.'^, j'iv.iis beauioup de c!iagrin. Pour- (H'oi? Cela intére.^sp peu le iecieur et je lui demande lapermission de ne lias m en parler. Je pris alors ce que je regarde, moi, (cmime le remède k tous les maux, je pris la

poste, et tout en cherchant quelque sujet de comédie pour m'égayer et me disiraire, je visitai l'Auvergne et les Pyrénées.

Bien peu de gens connaissent ces deux pay?.

Il n'y a pas de négiiciant ou d'employé en retraite, pas d'avoué ou d'avocat en vacances, qui ne se eroient obligés de faire un Voyage en Suisse, a(in de pouvoir dire .'t sa femme et a ses eiifans : J'ai vu la vallée de Lauterbrun, le lac de Brieiilz elle Grindelvald, chemins battus et parcourus par tout le monde, itinéraire aussi banal maintenant que celui de Paris ù SaiulCoud.

Et personne ne pense à aller en Auvergne et dans les Pyrénées!!! O voyag'Urs parisiens, voyageurs h la suiie, vous ne savez d 'ne pas que sans sortir lie France, vous tro verez des cascides, des avalainlies et des pics terribles! vous ne savez donc pas que ces Pyrénées, qm sonl cbee vou<, qui vous appartiennent, vous offrenl des vues aussi gracieuses, des scènes aussi sublimes, des spectacles aussi terribles que les Alpes ell--i -mêmes. Oui, j'en appelle fi tous ceux (jui ont voya; é par eux-mêmes, et noiiia- des livres, le cirque de Gavarnie, les tours de Marboré, la brèche Ce Roland, ne sont-ils pas, dans leur genre, aussi admiralTles, aussi ineompréliensibles, aassi étourdissans, que l'éternel Mont-Blanc, -la chute du Uhin et la chute de l'AarV... \\l dans aurun pays trouverez-vtius, au haut d'une niontaj:ne, un laT:*«i!S le cralèie d'un vnlcîn'/... Oui, messieurs, ou', abonnés du café Torloni et de l'Opéra... oui, un véritable lac... et un véritable voban... car voici encore le cra;ére avec sa forma évasée, et offrant une ouveiture circulaire d'une demi-lieue; voici les couches de lave, et à l'iMidroil où bouillonnaient le soufre et le salpêtre, vous voyez maintenant un lac limpide et pur, qui s'élève jusqu'à la moitié de ce vaste entonnoir, laiidis (|ue la partie supérieure, couverte d'arbres et de gazon, muraille verdoyante de cent cin(|uante pieds de haut, descend presque à pic jus(iu'aux bords du lac, de ce lac dont on n'a pu trouver le lond, de ce lac mystérieux et n:agique, sur lequei personne n'oserait s'aventurer, car à l'instant ses eaux tournantes auraient fait chavirer la barque... et le hardi nauionnitr, précipité jusqu'au fond de -l'abinie, dans des feux souterrains, aurait commencé comme Lapeyrouse, et Uni comme Kmpédoclc.

Eli bien! ces merveilles... qui ressemblcttt à un conte des iMille et une Auils... ce lac fini a pris la place du volean , ce vo l'an qui menace de repnn Ire sa plare... où j.eiisez vous que tout cela se liuuve? Dans les Alpes, dans le.^ Coidilières?... INon vraiment... En Auveriine... à deux ou trois lieyes (lu Moiit-d'Or. . CI ce lac est le lac Pavin... où vous arriverez après deux ou trois heures démarche... en prenant pour conducteur monsieur Michel Garnier, mon guide; qui iievous deniindera pour cela qu-; quarante sous, et (lui vous prendra pour un prince étranger, si vous allez jusqu'à trois francs.

J'étais donc avec mon guide près du lac Pavin... couché sur le gazon, au bord du cratère et regardant, au-dessous de moi, ces eaux transparentes et pures ([ue je croyais a chaque inslau' voir enébullition, ce qui m'aurait grandement amusé et effrayé, lorsque l'entendis marelier auprès de nnù : c'étaieni d'autres voyageurs. Un vieillard appuyé sur le bras d'une jeune lille s'écriait d'un air de mauvaise li'ime;:r : N'ai lez donc pas si vite... o.i ne peut pas vous suivre. — Je levai les yeux et je crus reconnaître, dans la jeune personne, la tournure élégante et gracieuse, la physionomie endiaiiteresse de ma jolie danseuse, de mademoiselle Cécile d'Orihès : mes doutes se changèrent en c?rtilude lorsiitie j aperçus, à quelques pas derrière elle, une femme qui, tenunt un aibuni et un crayon, écrivait en marchant... C'était madame la vicomtesse, qui cora|iOssait, sur le lac Pavin, une description ù coup silr nieilleure que la mienne et que j'aurais bien fait de lui emprunter. Grandes exdamaiioiis de surprise de part et «autre... phrases admiralives et obligées sur le tableau sublime qui se déroulait devant nos yeux, et puis, les devoirs de politesse une fuis remplis, je songeai a mon plaisir et je demandai ù être présenté i^ mad-:m-iselle Cécile.

— Mademoisellei .. s'écria la vicomtesse d'un air étonné... mais Cécile est mariée !

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