LA NUIT DE .>OEL
A mesure que nous approchons de la catastrophe de cette histoire, nous éprouvons une sorte de crainte fi la rai-'onter. Ce n'est |>as que nous reculions dctvant la peinture du dénoûment (lue lui donnèrent les passions qui biùlaient au cœur des personnages de ce dranif?, c'est paice (pie c'est un cruel métiir, quand ou a leeœurtout plein d'un récit qui lui pèse cl qu'o<i voudrait verser brûlant sur le papier, d'èlre obligé d'en préparer froidement la décoration pour (|u'il puisse èlre compris. C'est, en vérité, comme un de ces longs enlr'atles pendant lesquels l'auteur d'un drame voit dresser lentement l'édifice où va passer la dernière partie de sa pièce et pendant lequel le public sillle et cause en tumulte, perdant ainsi le peu d'émotion que lui a donnée l'acte précédent.
En ce sens, c'itait un grand art qu9 les iiièces complètement représentées dans un même salon, et qui, ne laissant pas au spectateur le temps de calmer ou de raisonner l'émotion qu'il venait d'éprouver, |)crniettaient iil'acieurde le reprendre juste à l'endroit d'intérêt où il l'avait amené. De même, c'est une grande puissance pour le roman (pie ci'lle absence de descripiion scénique qui fait que l'auieur n'abandonne pas le cours de son sujet pour le loger, rhabiller et le faire marcher à la mode de l'époque qu'il décrit.
Si l'on nous demande pourquoi ces réRexion* lorsiiue nous nous disons si pressé, le voici : c'est pour excuser les quelques lignes (pji vont suivre.
C'était au premier étage du château de Saverdun, une grande salle où était préparé un banquet magnitique ; au bout de ci-lte salle, un long corridor aboutissant à une des tours angulaires du châieau; dans cift ■ tour, une vaste cliambrc qu'on nommait la salle i!rs Trois-l.ionî. Dans cette salle on entrait au.<si par un es alier tournant qui ouvrait sur les apparteiuens de Bérangèrc el descendait jusque dans la canipagiie.
La messe de la nuit de Noël venait d'être célébrée dans la chapelle du châ'eau. Selon l'usage, Montfort avait reçu cl
goûté le pain et le vin deNocl, puis on s'était rendu à la salle du festin. Li nuit devait se terminer par le branle aux flambeaux, danse de cette nuit de réjouissance, et qui devait être oêcutée par dfs milliers de serfs, d'esclaves et de servi leurs qui, chacun armé d'une torche, couraient sur les pas de celui qui les précédait, sans pouvoir passer ailleurs qu'aux endroits f.ù l'autre avait passé. C';acun s'acharnant ainsi à suivre srm devaiui:'r, il en résiiiiait une filo de torches qui, vue de loin et de liant, rcsscaiblaii à une longue ligne de feu. Tout l'effet de celte danse consislait dans l'habitude de celui qui la menait. Grâce â lui. elle se repliait en mille détours, s'étendait sur une ligne droite, serpentait à travers les arbres et seni- Wait que'quefois les tresser d'une bande de feu. Ce speciatle était inconnu aux Français, el ils en étaient fort curieux , mais leur curiosité était encore plus excitée par la promesse que Laurent avait faite de leur procurer le plaisir d'un amusement également inconnu â la France et à la Provence. Cet amusement devait avoir lieu après le banquet de la nuit, perpétué jusqu'à nous sous le nom de réveillon.
L'immense table, préparée dans la grande salle dont nous avons parlé, ne retentit longt'.mps que du murmure retenu des conversations p;irticulièies. puis ce fut un brouhaha universel où chacun monta le ton à l'unisson, puis enlin une véritable tempête sillonnée d'éclats de voix aiguës et qui parlaient des joyeux buveurs qui, de même que des chevaux excités dans une course, conimeniaient à s'emporter et à briser les mors.
— Par le ciel ! criait l'un, voilà du vin d'Espagne qui vaut un larme d'or par goutte. Le sire Laurent est un digne seigneur.
— Ce Normand est un rustre accoutumé à boire de l'eau de pommes pour du vin, dit Laurent à Mauvoisiu,(pti était près de lui; eu voici ipiejevous recommande.
Et il versa au chevalier une large coupe d'une liqueur suave el glacée.
— Noé n'était qu'un vigneron de manans, reprit Mauvoisin ; voilà du vin ! Encore.
— Volontiers! dit Laurent. En voulez-vous, Amauri?
— Deux fois, répliqua celui-ci.
— Ma foi! dit Laurent en souriant à ses voisins, je l'ai mis de notre côié ; il n'y a pas de trésor qui pussent payer de pareil vin s'il fallait en fournir à tous ces gosiers incultes qui s'enrouent là-bas.
— D'ailleurs, répondilMauvoisin, ce serait bien perdu.
— A nous, et encore.
— Encore ! dit Amauri.
Ils burent, tandis ipi'une autre voix criait du bout de la salle :
— J'en boirai huit pintes de plus que l'évéque Foulques, et s'il le faut, je parie vingt marcs d'or.
C'était un vieux Allemand, rouge violet elblancsale comme une beilerave mal cuite.
— Ne te joue i)as à un évêque, reprit un de ses voisins, et surtout à maître Foulques.
— J'olfre de boire le double de ce barbare, dit Foulques avec colère, et cela sans fixer ce qu'il boira.
— En ce cas , je retiens votre corps pour remplacer une tonne ipii s'est défoncée dans mon cellier, dit Comminges.
— Mauvais marché! l'évéque prend tnut et ne rend rien.
— Il rend le mal pour le bien cependant, dit un autre.
— El les insolences à coup d'épée! s'écria Foulques.
— Oh! l'évéque, vive l'évéïpie de Toulouse! dit-on de tous côtés avec de grands éclats de rire.
Ailleurs, et plus bas, on se disait à la dérobée :
— Merci du ciel! Laurent a volé la couronne de diamans du sûpbi pour faire de telles dépenses: Raymond de Saint- Gilles, le bon comte, était un mendiant à lôtéd»; lui.
— 11 faut qu'il ail des terres qui produisent des sous d'or au lieu de iiavets
— "dessires, j'ai ouï dire qu'il y eii a de cette sorte par un pèleiin ipii a vu (l'itiaiig-js pays. '''
— i .h ! le juif lien Esaii n'a l-:l pas lai-sé un écrit où il raconte (pi'il a vu une contrée où le» arbres déjjouttenl une liqueur qui se change eu topazes?
LE COMTE DE TOULOUSE
— C'est un juif, je n'y ai [wint foi.
— Toujours est-il que je ne voudrais pas être le créancier de ce Laurent : il sera ruiné avant huit jours. — Hé! esclave! nous n'avons point de vin. Je parierais qu'il finira par se vendre comme une lance pour vivre : — du meilleur ! — et qu'il mourra sur la paille. — Donnez moi ca faisan.
— Enfer ei ciel ! dis:'it Mauvoisiii en se balançant sur sa cbaise, ce vin épanouit l'ànie comine le soleil ouvre une fleur. C'e>t dommage de le lioire en si nombreuse compagnie. Vrai sang ! une nuit à (luatre, avec deux libaudes et ce vin-là I oh ! la belle nuit! Je paierais une rib'âude cent pièces d'or.
Laurent sourit h ce propos.
— Bon! dit Mauvoisin, vous ricz. Qu'en dis-tu, Amauri?
— Par la vierge ?ilarie ! je ne vois que filles divines qui semblent danser sur nos tètes. Merci de moi ! je donnerais mon père pour en altrapper une.
Et il se leva comme s'il voulait prendre quelque chose en l'air, et retomba sur la table en riant comme un insensé.
— Mauvoisin, dit Laurent tout bas, on a ce qu'on veut, quand on le veut.
— Bon pour vous, qui êtes lié avec Satan ; mais moi.
— Toi, dit Laurent, toi, je ne l'ai vu qu'un désir, et je sais que, si je l'avais eu, il y a longtemps qu'il serait satisfait.
— Quel désir ?
— Was-tu pas envie de cette esclave que j'ai donnée à Bérangère?
— Oui, vraiment.
— Et tu ne l'as pas obtenue !... Maladroit... Et il haussa les épaules.
— A cette heure même, reprit-il, si j'étais à ta place...
— Qwe dis-tu?
— Holà ! du vin... du vin... ces chevaliers ne boivent pas. N'a-t on rien à leur servir?... Sire de Beaupréau, cette coupe ciselée vous parait belle, el'e est du fomeux sculpteur Gianneti... Accepiez-la.
— Quedisiez-vous à Mauvoisin ?f éprit Amauri en accaparant à son tour l'attention de Laurent, il a l'air tout inquiet.
— Je lui disais, reprit Laurent, qu'à sa place je saurais à l'heure qu'il est où est la femme qu'il désire et qui, parmi ces fêles d'où elle est exilée, se cache dans un coin pour pleurer. Ah ! messiies Français, les vantés de la courtoisie, il n'y a pas un de vous capable de délivrer un ami des criaillerics d'une femme qui l'ennuie.
— Mais qui l'aLnie, reprit Amauri, voilà le difficile. .
— Soilises! reprit Lauient.
— Laurent, dit Mauvùsiu ivre et furieux, dis-ir.ol où elle est':"
— Bah! au premier cri de la belle lu t'enfuirais.
— Que Satan m'engloutisse si je suiscupablede distinguer un cri d'une prière!
— Eh bien! alors, à la première prière lu le mettrais à genoux.
— Dieu d'enfer! j'ai vu crier et pleurer, dit Mauvoisin, et cela m'importe peu.
— Une tille de roi...
— C'est d'autant plus magnifique! fit Mauvoisin l'œil -en rage.
— Non, Amauri m'en voudrait. — Holà! hé! qu'on re nouvelle les coupes, qu'on en donne de plus grandes. Nous allons boire à la santé des bons chevaliers de la croisade. Ah diable cette coque d'oeuf.
Il fit voler la coupe par-dessus sa tête; tous l'imitèrent, et chacun cria un nom grotesque à sa coupe en la jetant au loin et en essayant d'y mettre de l'esprit, chose difficile.
— C'est un dé à coudre.
— C'est une cale de Tioix.
— C est un calice d'ermite.
— Une mesure d'avare.
— Un gobelet de juif.
— Un éteignoir à pied.
— Un...
Puis tous ensemble :
— Des coupes ! des- coupes !! des coupes !!!
L'orgie prenait.
— Hâtons ! hâtons ! reprit L surent, l'heure de notre grand amusement va ccn^encer.
— A boire!
Cinquante voix enrouées de vin et de chaleur crièrent :
— A boire!!!
I.elumulie recommença, et parmi le tumulte les propos suivans :
— Quel est cet amusement?
— Une sottise assurément; ce qui est si magnifiquement annoncé est presque toujours une tromperie.
-Iras-tu?
—Je ne bougerais pas d'ici pour voir le Christ danser avec Satan.
— Il y a de bonnes raisons pour cela.
— Laurent est un noble chevalier, voilà encore un service entier de fruks et dejiàtisseries.
— Ton ventre est un gouffre; je n'ai plus soif.
— Ton gosier est pavé de fer; ce vin m'a dévoré le palais, je voudrais de l'eau.
— Qui a parlé d'eau?
— Moi.
— Je l'exoicise : fade retià, aqun\
— Hé!
— Ah!
— L'exorcisme opère.
— Vraiment?
— Oui, mais le démon sort en via.
— Pouali !! le sale anitaal !
— Quelle odeur!!
— Où, est-il?
— Sous la table.
— Mets tes pieds dessus, tu seras à sec.
— A boire ! s'écria Laurent.
— Laurent, dit Mauvoisin, «n mot.
— Laisse-moi. A la puissance el à la gloire éternelle du comte de Montfort!
. — Au comte de Montfort!
Ce fut un ( ri unanime; et sous ce cri une voix sèche et qui grattait la gorge.
— Laurent, où est- elle?
Laurent regarda Mauvoisin; celui-ci avait l'air d'un tigre aviné. Laurent sourit.
— Encore «n coup dé ce vin.
— Duquel?
— De ceiui-ci.
— C'est du charbon rouge fondu.
' —Tu parles de femmes, et tu reeaies devant une coupe de vin?
— Donne. • - Il but.
— .Messires, encore une santé.
Tout le monde se leva.
— Laurent, où est-elle?
— Tu m'ennuies.
— Elle est chez Bérangère, n'est-ce pas? J'v vais.
— Prends garde d'insulter la fille de Montfo'rt. '
— Je la poignarderais si elle tentait de m'arrêter.
— Tu es un fou. -^ A la santé de la balle Bérangère !
Ils burent tous. Le bruit et les cris reprirent avec fureur, et la conversation de Mauvoisin et de Laurent continua à l'abri du tumulte.
— Où est-elle?
— Qui?
— L'esclave.
— Qui peut le savoir?
— 'Lu le sais. ^
— A quoi sert? elle te hait.
— Oh ! oh ! oh ! rugit Mauvoisin.
— Qu'a donc Mauvoisin ? dit Amauri .
— C'est un niais.
— Que te dit Amauri?
T- 11 veut savoir où est l'esclave.