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CHAPITRE IX

li Hà(el-de.ViIle.

lES MA.SQIES.

Dès la matinée du onzième jour de janvier, année <639, un grand mouvement se faisait remarquer à l'Hùtel-de-Ville de Paris. Un enseigne des gardes-du-corps venait de s'y présenter, accompagné d'exempts et d'archers du corps. Les clefs de la maison communale lui avaient été remises par le greJBer de la ville, et il s'était emparé de toutes les portes et avenues au nom du roi.

Peu de temps après, le sieur comte de Charost, capitaine des gardes, elle duc de Montbazon, gouverneur de Paris, également entourés d'archers, parurent sur la place de Grève, où se rangèrent, tambour battant, un détachement d'a;quebiisiers et une compagnie de gardes suisses. Des trouj)es stationnaient encore vers la rue Saint-Antoine et le loUfîdes quais.

On aurait cru Paris sur le point d'être agité par une violente CO:umolion politique, si, au travers de tout cet attirail de guerre, on n'eût va circuler une bande de cuisiniers et de galopins de cuisine^ en costume de service, qui, gaiment précédés d'un ménétrier, habillé aux couleurs de la ville, portaient sur leur tète de grandes mannes remplies de viandes, de poissons et de jjâlisseries préparées. A leur passage, les soldats se mettaient aux armes, et le peuple poussait des vieat, comme s'il avait espéré prendre sa part de toutes ces friaiidises.

11 s'agissait sinsplemeut du ballet offert au roi et à la reine en réjouissance de la naissance du dauphin et des heureuses relevaifles d'Anne d'Autriche.

Vers les quatre heures de relevée, à la nuit tombante, une double file de carrosses et de chaises assiégea les deux côtés

UNE MAITRESSE DE LOnS XJU.

du perron, avec un grand tinlamarre de laquais, de poi leurs e< de sergens des j^ardes, cliai très de meltre l'ordre.

Le duc de Monihazon fit les boiineurs du vestibule; le {Treffior de la ville (■;:ux de l'escalier, à lextrémité duquel se lenaieril, dans la sulle de réception, messieurs les éclievins, ayant le prévôt dts marchands a leur tête.

Par les soins des ordonnateurs, toutes les dames furent placées sur les gradins élevés en amphithéâtre autour de la grande salle. Plusieurs cependant, duchesses ou autres, ne voulurent d'autres sièges que I s plians apportés par leurs pages, comme elles avaient habitude de faire quand elles assistaient à la comédie : ce ijui ne laissa pas que de scandaliser virement les dames bourgeoises.

L'obscurité régnait encore, et l'on distinguait à peine dans la vaste pièce, au milieu du tumulte et du mouvement f(u'occasionnail ce cérémonial préparatoire, des ombres de différentes formes, errant le long des gradins, s'élevant, puis s'abaissant tout-:1-(ûup. Mais à un signal donné, les lumières jaillirent soudain de tous côtés, et les hommes, placés au centre, purent jouir d'un spectacle merveilleux.

Les gradins, étages et coupés de distance à distance par de petites montées, ceignaient la salle dans toute sa longueur, ainsi qu'un immense fer à cheval à la courbe duquel étaient pratiquées les portes d'entrée, tapissées de riches tentures, de feuillages et d'écnssons aux armes de la ville et du roi. A leur double extrémité inférieure se voyaient les échafaudages des musiciens, séparés l'un de l'autre par un large rideau qui voilait une seconde salle, où devait s'exécuter le balUl.

La riche toilette des dames étincelait à la clarté des flambeaux desiendus tout allumés des plafonds.

Ce n'était partout (|ue rubis et diamans, clinquans et broderies, étoffes brillantes de satin, découpées de velours et d'hermine, robes de lin diap broi hé d'or, ou rehaussé de perles et de petites chainettes de pierres précieuses. Forcées dans ces occisions solennelles de revenir à l'ancirn usage qui leur interdisait la soie, les dames de la bourgeoisie s'en dédommageaient par la quantité de dorures et de joyaux dont elles se surchargeaient. Plusieurs d'entre elles (femmes de joailliers sans doute) semblaient porter sur leurs vètemens toute la boutique de leurs maris.

Les hommes s'occupèrent à les passer en revue avec grande attention, parfois nit^me avec grand plaisir, car il y en avait de belles et de jolies. Chacun cherrhait a reconnaître dans leurs rangs les dames de sa s ci-'lé ou de ses amies, ayant soin de liur faire des signes familieis ou de les apostropher hautement, pour se mettre visiblement en relation avec elles, surtciul lor.^que, par leur beauté ou la richesse de leur mise, «Ih's attiraient plus spérialement les regards.

Mais les dames masquées, et il y en avait un bon nombre, excitaient le plus, sans contredit, la curiosité et les propis des spei tateurs qui, s'évertuanl pour deviner, disignaient tour à tour la même personne sous dix noms diirér('ns.

Un seul a d'abord rincontré celle qu'il est venu chercher. C'est <e jeune lavalier, au justaucorps étroit, à crc\és de salin noir, bordés d'un lilel d'argent, à l'écharpe bleue, au col rabattu sur la cravate, aux manchm /arr/rs-, aux aiguilletles loiujufB. S'isolantde tout le monde, a|)puyé sur une esirade, il contemple avec ravissement celte jeune dame, .simplement vètuc d'une robe de taffetas pain-bis, garnie dejais mélangé, et dont un léger mas(iuede soie cache le charmant visage.

Tandis (ju'il contemple, nn lé;;pr mouvenu'nt se fait sentir (larmi la foule ipii garnit le plain pied de la salle. Le sieur de la Chen;iye, valet de chambre intime du roi, tenant par la main une femme élégamment vêtue a la polonaise et complètement masi|uée, entre au milieu des complimens et des salutations des courtisans de second oriire. Chacun s'informe auprès d" lui si le roi \iendra bientôt; — si la reine accompagnera Sa Majesté ;— entin, si. son altesse royale le duc d'Orléans sera de la partie.

Il n'a pas eu le temps de satisfaire ù toutes ces questions, ^u'un liuicme, ù la stature haute, habillé à l'anglaise, d'un pourpoiwt rouge bo'dé de jaune, et la figure ù moitié couverte d'an touret, ou mclte-nez, l'accosle familièrement par le bias. La Clienaye, assez bon vivant, de caractère enjôu,)

quand la circonstance l'exige, prenant cette privaaté pour une licence autorisée par le carnaval, .s'apprête en riant à entendre les burlesques propos de l'Anglais; et les questionneurs, refluant en arrière, laissent un cercle libre autour d'eux, selon les privilèges de la mascarade. Mais la dame polonaise res ait encore en tiers. Sur un signe de l'Anglais, elle se relira comme les autres, et lorsqu'ils furent seuls :

— Eh bien I mons Pluton, dit à l'oreille de la Clienaye le nouveau venu, on ne pourra donc vous aborder maintenant que sous le masque, ù l'occasion des fêtes et réjouissances publiiiues, et non plus dans le particulier?

La Chenaye pâlit tout-à-coup en reconnaissant cette voix. En effet, depuis «a rencontre avec Jacques Sirois, à la butte des Carrières, il avait tenté d'interrompre leurs relations secrètes, s'arran^eant cependant de façon qu'on ne pilt en accuser son mauvais vouloir. Il était trop prudent de nature et trop bon calculateur pour résister ouvertement aux ordres de Richelieu. Mais iieul-être, à la hn, à'éiait-il fait un cas de conscience de servir deux maîtres a la fois ; peut-être, voyant le roi furtement énamouré, il lui peinait de contrarier un penchant (|ui |)ouvait par la suite devenir pour lui, habile contldent, une source de richesses et d'honneurs. Aussi, jeté un peu hors de lui-même par cet'e apostrophe imprévue, fut-il quelques instans sans trouver une réponse convenable ; et la foule joyeuse (|ui l'entourait ù distance, lisant son trouble sur son visage, le crut aux prises avec un fin comédien, et se promit de ne pas perdre de vue la scène plaisante qui devait s'ensuivre.

— Est-elle ici ? reprit le faux Anglais.

— Qui ? demanda la Chenaye encore tout désorienté.

— Cordieu! la pensionnaire '. Pensez vous que je veuille m'informer des nouvelles de la reine deSaba!

— Elle y doit être, répondit la Chenaye en baissant la voix et en promenant autour de lui un regard d'inquiétude.— Mais, mon cher genlilhomrse... car vous l'êtes, je crois?

— Je ne le suis point! Continuez.

— Vous devez comprendre qu'il ne nous est guère loisible ici de nous occuper de semblables affaires.

— Pourquoi lion? Ne suis-jepas bien déguisé? D'ailleurs, vous n'avez point une minute à perdre dans votre propre intérêt; je vous préviens amicalement que V Oracle tourne pour yous aux mauvais présages.

— Miséricorde ! s'écria le valet de chambre de Sa Maji'sté en étouffant son exclamation sous ses deux mains. — 'Seuil- Icz bien assurer Son Eminen e que je n'ai puint un instant cessé d'être le plus dévoué de ses serviteurs! Et tous ses traits contractés exprimaient un grand elfroi.

— Bien, cordieul très bien! lui dit l'ex-arclier ; mais feignez un air plus le^te et plus gai, si vous voulez qu'on prenne notre entrevue pour une rencontre de carnaval.

— Encore une fois, le lieu est-il séant?

— Eli ! qu'importent ces badauds? Le bavardage des gradins et le i-on des violons font déjà plus de bruit que nous. I('i, nous sommes en plaine, et n'avons pas de broussailles, comme sur la butte des Carrières, pour donner retraite à un espion. Au surplus, mon cher gentilhomme... car vous l'êtes, je crois? iui retourna Jacques Sirois avec une railleuse malignité.

— J'ai cet avantage, répondit la Chenaye.

— Au suridus donc, j'ai seulement quelques mots à vous dire et (pielques ordres a nous donner. — Il appuya fortement sur ces derniers mots, et poursuivit : — Où en est Ceplitile avec la pensionnaire ?

— Il ne l'a point revue depuis son départ de l'asile? mais il m'en parle souvent : il pense qu'elle lui serait nécessaire pour dissiper son humeur mélancolique. Nous avons du moins obicnu déjà ce résultat qu'en songeant à la pensionnaire il oublie la délaissée; et je ne vois pas pourquoi nous ne laisserions pas Ciphale s« créer de ce côté une habitude qui ne peut être dangereuse : la jeune fille est simple...

— Elle deviendra rusée.

— Elle !i'a|ipartii'nt à aucune cabale.

— Elle sera de touies, par étourderie ou par vanité.

— Mais qu'y puis je faire? dit la Chenaye. Je n'irai point

SAINTINE

imprudemment lutter esntre Céphale, et m'opposer à ses désirs. Il veut revoir la pensionnaire ici, ce soir même I j'ai dû m'arranger pour le satisfaire avant tout.

— Très bien raisonné, cordicu! très bien raisonné! mais il fallait nous tenir au courant.

— N'est-ce point ce que j'ai fait? Jusqu'à présent, mon rùle s'est borné à des visites dans la rue du Colombier, et vous ne les avez pas ignorées.

— ^ous savons même, dit Jacques Sirois, qui prit alors, ■en pure perte, un air de moquerie et de causlicité sous son masque, que si Cépfiale a sa colombe dans la rue du Colombier, vous y avez la votre aussi que vous tenez sous cage dorée, maitre galant.

— Allons, décidément vous savez tout, dit la Chenaye en riant du ton d'un liomme que la plaisanterie a plutôt flatté que heurté.

— Et vous, vous ne savez rien ! lui repartit Sirois en passant tout-à-coup au ton d'un vif reproche, — ou vous celez votre bon savoir!

— Comment ! s'écria l'autre en changeant de contenance.

— Riez donc I lui dit Sirois; et il poursuivit : 6't'/;/ia/e avait d'abord le projet de placer la pensionnaire auprès de Procris, comme autrefois la délaissée. Le saviez-vous?

— Non.

— Maintenant, soit caprice, soit scrupule de dévotion, il la veut marier. Le saviez-vous?

— Par mon âme! non, je le jure. La marier!.... la marier! répéta la Chenaye frappé de stupéfaction; car cette idée de mariage renversait pour lui toutes l'es espérances qu'il avait pu fonder sur la liaison de Louise et du roi.

— Oui, la marier ! Mais prenez donc une autre flgure que celle-là! Cordien ! un homme de votre métier ne doit pas avoir d'éoiotions indiscrètes.

— Un mari ! murmurait la Chenaye en tarant de sourire peur la galerie, tandis qu'il se damnait en lui-même, — en êtes-vous bien sur ?

— Oui.

— Alors, c'est le père Gondran qui vous en aura instruKs ; peut-être lui-même a-t-il fourré cette sotte idée dans la tête da pénitent!

— Mais l'idée n'est pas mauvaise, surtout si elle nous débarrasse de la donzelle.

— Sans doute, sans doute! dit la Chenaye en essayant de réparer sa maladresse. D'abord, Céphale respecte le sacrement, et n'a jamais adressé une parole doucereuse à une femme mariée.

— Pas même à la sienne ! Ainsi, tout va donc bien, cordieu ! et vous pourrez rire, mon geTitilhomme.

— Rire ! j'en ai bien sujet vraiment ! Comment m'expliquer le silence du roi à mon égard? Ne me devait-il pas la confidence de ces beaux projets, à moi? Suis-je donc disgracié comme l'a été Boiser.val?

— La chose est possible , lui répondit tranquillement l'impitoyable Anglais.

La Chenaye se sentit défaillir.

— Ecoutez moi, continua l'autre: mais, encore une fois, de par le diable ! prenez donc une allure plus enjouée. Ne voyez-vous pas vos galans de cour se railler déjà de la figure que vous faitfs ! s'ils avaient, par rencontre, autant d'esprit que d'impertinence, le diable me crève s'ils ne liraient notre conversaiion écrite en grimaces sur votre visage hipporraliquc.

Quoique de plus en plus moriifié, le pauvre homme, tant bien que mal, se rasséréna le front, et, lorsqu'un sourire d'emprunt lui fut à peu près revenu sur les lèvres, Jacques Sirois poursuivit :

— De deux choses l'une : ou vous aviez connaissance du projet, et vous ne nous en avez pas instruits : dans quel cas vous êtes coupable du crime de lèfc-cminencp.

— J'ignorais tout, par mon salut! Et il était aussi mort que vif.

— Ou vous ignoriez tout, comme vous le dites : alors votre disgrâce en cour est certaine, et je vous en fais encore mon sincère compliment, car mieux vaut pour vous mille fois

d'encourir le mécontentement du roi que la colère du cardinal! Enlendez-vous?

Eu parlant ainsi, il prenait plaisir à voir sur la face de son inlerlcculcur le souiire de commande s'effacer graduellement pour faire place à la p.'ilcur et à l'angoisse. C'était le démon s'acharnant sur une pauvre âme qu'il torturait. Vindicatif et hauiain comme son maiire, l'homme du cardinal se vengeait ainsi de l'homme du roi, qui avait tenté de se soustraire ù sa dépendance, et la vanité du roturier triomphait eu écrasant celle du gentilhomme.

La foule s'ouvrait devant eux, s'animant de plus en plus. Quoique n'entendant pas leurs discours, elle comprenait do moins aux gestes désordonnés du sieur de la Chenaye qu'il avait affaire à bonne partie, et s'enquêtait tumultueusemeat de la vraie qualité de cet Anglais, si bien instruit et si plaisant sous le masqn».

L'ex-archer n'en avait pas encore fini avec sa victime. Après lui avoir de nouveau recommandé la gaité pour se donner un maintien convenable :

— Quant au mariage de la pensionnaire, lui dit-il, nous y consentons. Mais on désigne pour le mari ce jeune comte de Rieux que voili devant nous, riant à bouche ouverte, e' de meilleure grâce que vous, pour montrer ses dents blanches aux dames ; nous n'en voulons pas, cordieu ! c'est un homme sur lequel on ne peut compter. Prenez donc soin, vous et ceux de l'entourage, de le desservir dans l'esprit du maître. Dans huitjours, si vous êtes encore en place, vous recevrez d'autres instructions. Maintenant, salut, joie et prospérité I Le cercle se rétrécit autour de nous, et je vais être forcé de jouer des coudes au milieu de ces masses de broderies et de dentelles, pour me frayer passage.

En effet, laissant là le pauvre la Chenaye tout atterré, Sirois traversa forcément la foule qui se pressait autour de lui, curieuse de le reconnaître, l'interpellant, le louangeant et battant des mains. Le jeune de Rieux surtout l'applaudit vivement, voulut même l'embrasser en guise de félicitations; mais le vigoureux Anglais le lit pirouetter jusqu'au bout de la salle, enculbuiadeux ou trois autres, et passa.

A peine se fut-il éloigné, que le gentilhomme sentit de nouveau un bras crocher le sien. Ne rêvant plus que malenconlre, il tressaillit, regarda, et reconnut sa dame polonaise. Elle l'était venue rejoindre, et riait de la singulière ligure qu'il faisait en ce moment. Mais le sieur de la Chenaye, ne se trouvant plus dans sa belle humeur de galanterie, répondit fort peu courtoisement aux questions qu'elle lui fit sur sa conversation avec l'Anglais.

— Jésus! lui répliqua la dame, d'une petite voix landore, ne suis-je donc plus votre mignonne, que vous me parlez ainsi?

— Si fait ! si fait ! mais baissez la voix; ce maudit homme vous connaît; il n'ignore point notre liaison, et s'il venait à vous savoir ici, ici où Leurs Majestés doivent paraître, il me perdrait! Car le roi est très sévère sur les mœurs et sur l'étiquette.

— Cependant, pas si sévère que vous voulez bien le dire : n'a-l-il pas, tout comme vous, fait entrer sa maîtresse au ballet?

— Taisez-vous, ma mie, taisez-vous ! lui dit la Chenaye en lui pressant fortement le bras, et en recommençant à trembler de nouveau. — Rappelez-vous que si j'ai cédé à votre désir d'assister un mom-nt â cette réunion, c'est à la condition expresse que vous partiriez avant l'arrivée de Leurs Majestés!

— Que je voudrai'i la voir, cette belle demoiselle! reprit la petite voix land'.re; safigure est donc bien avenante, pour faire ainsi tourner la tète aux rois, et servir de modèle aux peintres?

— Miséricorde ! taisez-vous, mignonne ; vous me perdez ! Et le malheureux, repris d'angoisses, maudissait de bon

cœur les ballets, le carnaval, les Anglais et les Polonaises!

— Finissons-en, dit-il enfin à sacompagneivous avez voulu voir, eh bien! vous voyez. Regardez autour de vous, ces riches habits, ces plumes, ces panaches, ces diamans, ces nombreux luminaires, voilà ce que c'est qu'une fêle à l'Hôtel-de-

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

A ille ! Maintenant, le roi ne peut tarder à venir, il faut vous éloigner; parlez I je le veux!

L't moi je ne le vtix pas, du moins avant d"avoir vu la belle «lie du couvent, répondit sa mignonne d'un ton tranquille et dolent.

Le complaisant de Sa Majesté se refusa d'abord positivement de répondre à ce singulier caprice; il lui jura ensuile ses grands dieux ijue lui même ne l'apercevait ni sur les gradins, ni dans la salle, mais qui' pli;s.iard il la lui ferait envisager à l'aise; ce qui lui ctail facile, puisque toutes deux habiiaienl la même rue.

En ce momeni, la Polonaise poussa un cri de surprise en voyant un couple frais et jeune, tout entier à sa douce préoccupation, pa-ser rapidement devanteux. Le cavalier seul avait la (igured. couverte; c'élait Lesueur.

Votre belle demoiselle, dit elle d'une voix un peu plus émue, à son compagnon, a les clie\eux blonds, la taille assez bien prise, mais un peu fine, lé menton grassouillet et à fossette, n'esl-il pas vrai?

— Justement. Mais qui peut vous avoir inslruiie sur ce point?

— Jésus! ajouta la dame en soupirant, et c'est avec cela qu on se mêle de représenter des viergis Marie!

— Allons, ma mie, ne songez donc pas toujours à votre ancien et honleuy métier !

— N'en dites pas de mal, monsieur! J'étais sage alors ! Le mélier que j'exerce anjourd hui est-îl donc plus honnêie?

— Silence, mignonne, n'allez-vous pasavoir^es remords? Appeler noire liaison un mélier! Je vous aime, vous m'aimez; TOilâ tout.

— Oui, voilà tout; mais, niurmura-t-ellc en baissant la voix, je préférerais encore mon autre état.

Puis elle reprit, comme si sa première question n'avait pas été interrompue :

— N'est-el e pas vêtue d'un surtout de soie pain bis, avec robe de satin blanc montante et ornemens de jais variés?

— C'est possible.

— Eb bien! tenez, monsieur, la voilà là-bas. En attendant I arrivée du roi, elle se fait faire l'amour par ce beau et jeune garçon.

Ce fut une nouvelle secousse pour le malheureux valel de chambre du rni. Louise, ignorant l'emploi glorieux auquel on la réservait, pouvait, à l'insu même de sa tante, se lai.sser aller à parlagcr la passion de quehjiie obscur gentilhomme; passion dont certes, devant son nuitre, la Chenaye cùl porlô la responsabiliié. Aussi résolul-il, quoi qu'il di"it arriver, de ne point perdre le couple de vue, pour n niplir du moins jusqu'à la lin sa mission de bon et (idèle serviteur de S» Majesté.

Uonc, entraînant la Polonaise, il se met en chasse après eux, épiant leur.s inouvemens et leurs paroles, mais ne surprenant que des mots sans suite et des gestes douteux. Ce que l'un et l'aulreonl saisi de l'oreille et du regard sndit néanmoins pour les affermir dans celle croyance, que l'amour est en jeu dans le colloque des jeunes gens, et celle découverte parait leur être pénible à tous deux : la Clienaye, par dévoùment pour son maitre ; sa compagne, par un retour sur elle-même peut-èlre.

Ils ne se trompent point ! Oui, c'est d'amour qu'il est question entre ce couple si pur, si gracieux ; et Lesueur est le plus heureux des hommes ! S'il n'a pas encore obtenu un aveu complet, qu'une pudeur crainiive a seule refusé, du moins il a pu se déclarer ouverlemenl, décharger son cœur, et peindre sa passion, non plus jiar signes el par gestes, mais avec «rénerghines paroles qui lui partaient de l'àme. On na pas répondu dans le même langage, sai s doute; mais un bras couvert de g:ize, presque nu, frémissait enlacé ;u sien; mais des yeux humides biillaieni à travers le masque de soie; mais une |)oilriiie blaïube et vierge se soulevait en répondant aux battemeus de son coeur, el les veines d'un cou satiné se gonflaient d'amour ?.u souille de sa bouche!

Tout cela ne parle-i-il pas assez haut ? Et, presque effrayée à la vue de sa tante el de la Chenaye qui s'étaient rejoints, quand Louise s'éloigna rapidement de Lesueur, que lui rcstaitilà désirer?

L'univers lui appartenait ; 11 marchait fier et la lêlc haufe, au milieu de cette coliue de riches bourgeois et de grands seigneurs, dont il s'isolait par la pensée. Ôh' croyez-le, il n'eût pas, dans cet instant, donné un seul de ses rêves d'amour pour tous leurs trésors et tous leurs tilres !

A l'extrémité de la salle, derrière l'esirade où se tiennent les violons de la ville, il s'entend appeler par son nom et s'arrête. Une icmme masquée est tievant lui; mai,^ ce n'est plus Louise, et, sans (|U!ller sa place ([ui la dérobe aux regards, elle l'inviie du doigt à venir à elle. Il s'approche enfin, mais comn;e coniraint, désolé de renoncer sitùt à la douce solitude qu'il s'était faile.

— .Monsieur Lc-sueur, lui dit cette femme, vous semblez m'obéir avec peine, et c'est mal à un cavalier ijui porte ma livrée ; car ce rul)an d'argent que vous avez à votre ceinture, c'est moi (jui vous en ai g'alilié.

— Quoi ! madame, répond l'arliste en lui lémoignantaussilot l'jntciêt le plus vif, c'est à vous que je dois d'avoir été admis à celle fêle! Ah ! par grâce, qui éies-voiis?

— '1 aisez-vous, monsieur; c'est un secrrt pour tout le monde ici, ce soir; car on me croit déjà parl'e; et si je suis restée, cl si je me cache, c'est pour vous!

Lesueur lii un mouvement.

— Oh! ne craignez rien, poursuivit-elle : lorsque je vous jetai mou bou(|uet elle billet tout ensemb'e, c'élail pour vous revoir là, de mes deux yeux, tout à l'aise; mais, Jésus! je savais déjà que vous en aimiez une autre.

— Une autre! répéta I.esueur interdit, et en la regardant ave- plusd'allenlion.

— Oui, el c', si de cette autre que je veux vous parler, par bonne amitié pour vous, non pour elle, bon Dieu ! Mais c'est qu'il l'ail dur à l'aimer, el un danger grand vous menace !

Elle lui expli(jua alors, tant bien que mal, sans nommer les personnages louiefois, que la belle (Icmoiselle ne saurait être sa femme, qu'elle avait une tante liére et intéressée, qui n'y conseniirait jamais; que sa destinée était flxée d''jà, sans que l'on eut pour cela consulté le bon plaisir de la jeune tille. Va quand elle vit que Lesueur l'écoutait, mais sans paraître découragé, elle lui parla d'un rival redouiable, contre lequel même il ne pourrait tirer l'épée, et à la salisfaclion duquel bien des gens concouraient. Elle finit enfin en le su|)p!iani de ne point s'engager dans une lulte qui devait nécessairement causer sa perle.

Elle cniremêlail le tout, bien enlenilu, d'exclamations au nom de Jésus et de la '\"ierge ; et Lesueur cherchait à se rappeler cette voix, dont les sons, biiu que déguisés, ne lui étaient pas inconnus. Mais le nioyen de croire que la pauvre fille ù laquelle il |)ensait figurât, avec l'élite de la population, à ce ballet donné par la ville de Paris aux souverains de la France; et que celle pauvre lllle lui en eût ouvert la porte !

Quand elle cessa de parler, il la pressa vivemenlde se faire connaître, protestant néanmoins, par discrétion sans doute, qu'elle n'avait point touché juste en lui prêtant des amours et un rival dont il se souciait peu.

Mais q\iùi qu'il en pût dire, celle dernière circonstance l'inquiétait; il s'irritail auhsi de rencontrer (]«elqu'un sibien instruit de sa pensée secrète, couvée par lui avec tant de soin;' et qu'il n'avait jamais révélée qu'à Marillac.

Etait-ce donc (ilui-ci qui le faisait intriguer par une étrangère, afin de se jouer de son tourment? Mais Marillac ne pouva l se trouver à rilôtel-de-Ville! tout ami du plaisir qu'il était, il n'eût point voulu, pour aller se réjouir, franchir ce fatal perron, d'nù son oncle le maréchal avait marché de plain-pied au supplice. Lesueur ne savait que penser: aussi pressait-il de nouveau sa dame mystérieuse, la conjurait il à mains jointes de lui découvrir son n^m, c-u de lui montrer sa ligure ;peul-êlre allait-elle céder sur l'un ou l'anlre point... Toutà-foup, par un mouvement imprévu el précipiié, elle pousse lesueur en avant, lui prend le brass.ins plus de laçons, et l'enlrainiint, le force de s'enloneer avec elle dans la lou'e.

C'est que de re>lrade derrière laquelle ils se tenaienl, elle

venait d'entrevoir sur le pan de muraille ijui, de ce côté,

servait d'appui au grand rideau, l'ombre du sieur de la Che-

, naye, vingt fois répétée, grâce aux reflets d'un lustre à vingt

UiNE MArrRESSE DE LOUIS XIII.

chandtllcs |)lacé (U'vanl lui. Elle no s'y iiiépril )ioint un inslaul. Poiircviter les ivihoiIics, peul-J'irc aussi des éelals de rtil^re, cai' s'il élait jaloux au nom de son maître, il l'élait aussi pour son propre eomple, c!le lâelia de gagner rapidemenl la parle de soriie. Ma'.s ils n'avaient pas allcint le milieu de la salle, quand l'iionn!"!;» gciililhomme, plus libre dans son allure, parée (lu'il marchait seul, se trouva soudain devant eux, et tous trois liront lialie avec des émulions bien diverses.

La fausse roionaise rrssenlait les terr.^urs d'un enfant surpris, par son gouverneur, en délit de désoLéissanee, et baissait le front d'un air confus. Lesueur, dans une ignorance complète du tout, les legar.lait tour à tour l'un tt l'autre avec étoiincmenl, attendant une explication (]ui lui révélât enîin le nom '!e la dame. Mais la Ciienaye, irrilé déjà de si s autres disgrâces de la Si'irée, fortement amourailié de sa iii> gnonne, avisant ù la ceinture de lesueur un ruban que luimême avait donné, furieux de voir ce jeune muguet, sennant un double A«//ff/i, chasser h la fois, et d'une même ardeur, sur les amours du roi cl sur les siens, eu oublia sa prudence habituelle. Il parla si haut, gesticula si fort, que ses bôjis amis de cour s'amassèrent de nouveau autoiw de lui, pour rire à ses dépens, si faire se pouvait.

En ce moment, la voix d'un huissier retentit dans toute la salie :

— Le roi mext d'aruiveii ! bas les masques 1 Comme par un coup de baguette, tous les masques tombent, et les hommes applaudissent joyeusement ausunruit de jolis visa;^es (|ue les dames \ienr.ent de leur découvrir.

Une seule i^e s'est point encore conformée à l'ordonnaixe de l'huissier. La Ciienaye, pâle, tremblant, hors de hii-n:cme^ essaye de l'enlraîncr vers la porte; mais les spectateurs s'y opposent tumultueusement, avec dis cris et des lins, prétendant faire observer dans sa rigueur la régie d'étiquette royale.

Au milieu de ces débats animés, 'e masque de la Polonaise fut enlevé.

C'était Jeanne la Brabançonne!

Lesueur en devint blême de surprise.

— .leanne la Bab.iiiçonne! s'écrièrent plusieurs jeunrs seigneurs qui l'avaient autrefois lutinée dans les ateliers honorés 'ie leur protection.

— Une couriisane! rcpè;e une voix plus forte; celle de ,. Jacques Sirois. ''

Et le bruit qu'une courtisane s'est intro iuite au Biilieu de la fête, se répand parmà la noble assemblée et la soulève tout entière d'indignation. Le premier valet de chambre deSa Majesté, la (igurc couverte de ses deux mains, s'enfuit. Il en faillit perdre la tête. La pau\r.; Jeanne le suivit en faisant sur son passage de prol'ondcs révérences à tout le monde.

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