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CHAPITRE VIII

Douille niT.<$tére.

V!V BOtQUET.

Quelques jours .s'étaient écoulés pendant lesquels Lesueur n'avait cessé de roder autour de la demeure de LouIh^ cherchant de tous ses soins l'occasion perdue, mai>> ne la retrouvant pas. Parfois il vit le sancUia re s'ouvrir, mais pour donner passage au page de ces danie.s, boi homme déjà sur le retour de l'âge, ou a une vieille servante allant aux provisions.

La seule aventure qui lui advint durant ses longues promenades dans la rue da Colombier et ï^es ahniours, c'est qu'un matin, comme il se tenait en conlemplaiion à quelque distance de la maison de madame deSainl-Cernin, du balcon d'une maison d'assez bonne apparence, un petit bouquet tomba à ses |)ieds -, les Heurs élaieni rares dans celle saison ; il le ramassa, et attendit, le nez en l'air, qu'on le vint ré-

SAIMTINE.

danipr. Ne voyant rien paraître, après l'avoir déposé, sur la saillie d'une croisée, il partit.

Mais le leniîeniain, fi la même place el vers la même licjre, un autre bouquet, attaihé par un ruban de soie et argm', est (le nouveau jelé devant lui. Comment s'expliquer d où lui arrive cette ollrande? Une pensée lui vient : — Si ce bouqu t contenait un message mystérieux ! Il écarte les (leurs, relâ -lie le ruban, et, à sa grande joie, qu'y trouvc-t-il? un billet d'invitation pour le bal de IHÔtil-deVille, signé d'un éclievin, d'un coiisul des niarc'iands, et, en troisième, du sieur de la Chenaye, valet de chambre du roi.

Pour le coup, il y comi'rcnd moins que jamais! Qui peut avoir deviné le vif désir qui le possède? Quelle main, mil e fois généreuse, le met à même de réiUser l'un de ses vœux les plus doux, les plus ardens? un bonheur inespéré! Lui, presque sans nom encore, sans fortune, eût-il osé prétendre d'être admis à celle fèie, où doivent figurer les privilégiés de la noblesse ei de la hant^ bourgeoisie ; où le roi lui-même se montrera! Et ce billet, il porte son nom! E it Hache l esueur, ptintre.' Car c'est là une des conditions indispensables de l'admission. Il n'y a donc point méprise ! Il lui est destiné à lui, à lui seul! Quelqu'un le connaît dms celte maison, et ce quelqu'un ne peut être Louise ni Marillac.

Sa tète i-'y perdait. 11 plia le billt-t, le serra dans la poche la plus secrète de son pourpoint, mille bouiiuft sous son manteau après l'avoir baisé à tout hasard, et joyeux, content, le cœur à l'aise, se dirigea promptement vers la rue des Fille -Saint-Tuomas, où, près de l'hôtel cle RambouilL't, logeait le chevalier de -M^^ril'lac.

Cvlui-ci était a'ors enfermé ave' son tail'eur, maître bavard, qui d'ordinaire cnnaissait l'art de l'égayer; car il avait la salive tant soit peu venimeuse, et ses coups de langue laissaient trace. Fort a la mode pour 'a cowpe hardie de sts Yêteme;!s d'hommes ou de femmes, il joui-saitde ses peiites entrées à li cour, h.;billait comtes et comtesses, ducs et duchesses, se déclarait profoni observateur au physique comme au moral, et Marillac trouvait souvent un grand plaisir à se faire révéler pa-- lui les amourettes de ces messieurs el les défauts de taille de ces dames.

Aujourd'hui, les gentillesses du narrateur glissent sur le chevalier sans dissiper l'air soucieux qui, par exception, voile ses traits. En vain l'honnêle bomme de tailleur redouble ses médisances, et va même obligeamment jusqu'à la calomnie pour lui rendre sa belle humeur naturelle, il n'y peut rien; elMarilla-, assiégé, absorba par une idée pénible, linit par lui imposer brusquement silence, quoiqu'il soit dans ses habitudes de se montrer patient et plein d'égards envers ses créanciers.

Ce fut dans ce moment qu'enlra Lesueur, leste, joyeux, le front haut, les yeux brillans. Tous deux avaient changé de rôle.

Il trouva Marillac morose, insouciant, au milieu des manteaux dorés, dcs justaucorps de salin, des pourpoints chamarrés d'or, et il se mit à examiner ces merveilles avec un intérêt, une atten.ion presque surnaturels chez lui. 'Il complimenta le tailleur, lui demanda ses prix, déclarant vouloir payer comptant. Le tailleur, surpris, recula de deux pas, et le salua profoiidément de l'air de la plus haute considération. UarilUc sourit.

— C'est la première fois qu'il entend un pareil langage ici, dit-il.

Lesueur alors implora les bons conseils de l'expérience de son ami pour la confection de son nouveau costume.

— Soie et velours, noir et argent, les manches larges et les a-guilleties longueà, lui répondit Mariilac reprenant son sérieux et d'un aie d/ctoral. Surtout, si lu veux briller etporicr coup, point de collerette! Je le rec mmande la cravate, la mode en est nouvel e, bienséante et convenable en hiver. Mais, par tes astres ! quelle mouibe te p«iue, Sudorius? es-lu donc aussi forcé d'aller à la cour?

— A peu près, ihevalier.

— Grand bien le fasse!

Quand le tailleur fut parti, Lesueur, resté seul avec son ewifidenl, lui lit part du bonheur inattendu, inexplicable qui

l'était venu chercher. Il lui montra le billet, il lui montra le bouiuei, les baisani vingt fois l'un etl'autre avec des transports d'enfant.

— Concevez-vous, chevalier, combien je suis heureux, et ce que celte féie de l'IIôtel-dc-Vi le (leut avoir de charmes pour moi! Une nuit entière je pourrai la voir, m'approchcr d'elle, même sans redouter sa tante, m'isoler avec elle de !a foule, car le masque autori.se tout ; il rend p'us hardi ; aussi, je me masquerai s'il le faut, et je lui peii^drai mon a»iour tel que je le sens !

— Oui, tu es heureux, lui répondit Marillac d'un ton rcfl -chi. Tu as de l'amour en tél.': l'esl une f.il:e, mais qu'importe ! Ton passé ne t'a point enchevêtré dans des liens plus forts que ta voîoiité; l'aveRir l'appartièni, et le bonheur auquel tu r.e saurais atteindre, t'i peux le rêver du moins!

Après avoir passé sa main sur son front, il quitta le siège sur lequel il était resté jus jue-l;'!, et, avec un geste d'impatience, se promeiia à grands pas daiîs sa chambre.

— Qu'avez-vous, mon ami? lui dit Lesueur en prenant tout-ù-coup un air de figure plus conforme ù celui de Marillac. Pardon, si je suis venu vous entretenir rie ce qui fait ma joie dans un moment où votre cœur est navré peut-être. Que vous est il donc arrivé?

— A moi? rien. Toujours la même chose. C'est un nuage qui passe, lui dit le chevalier en essayant de retiouver son ton accoutumé d'insouciance. Je vais demain à la cour, voi à tout.

— A la cour?

— Oui, je vais voir le roi.

— Il n'y a la, répondit Lesueur, que de quoi s'enorgueillir ; je le verrai bienlôt aussi, je l'espère.

— Mais loi ce n'est pas forcément que tu dois le voir ! s'écria Marillac en se rejetant dans son fauteuil dont ses deux mains étreigneot les supports ù les faire rompre. — Moi, c'est par ordre! pour moi, c'est une obligation, un acte de sounnssion et de servitude ! Depuis hier, le i ardinal est de retour de l'armée. Demain, il me faut aller au Louvre saluer les bourreaux (Je ma faaiille, qui ne me regarderont point peui.-étre, et c'est là, mon cher Sudorius, la seule faveur (jue j'attends d'eux.

Lesueur restait étonné et sileucicux.

— Je pû.:rrais être heureux comme toi, cependant, poursuivit il ; non pas à ta msnière, tu es pur et amoureux con,me un des 'aéros de la Ctétie ou de VAsirce. Pour moi, l'amour ne fut jamais une affaire de cœur; mais j'aime le plaisir, je l'aime avec passion, et je m'accommodera'.s assez bien de la vie... si la mi-'une m'appartenait encore!

•De plus en plus surpris, Lesueur demeurait immobile et attentif.

— Tu me croyais le moins à plaindre des hommes, n'est-il pas vrai ?

— Cela est vrai, dit Lesueur.

. — C'est que tu ne vois pas cette menace éternelle, cette épée de Damoclès suspendue.sur ma tète; c'est que tu ne sais pas que cette âme que Dieu m'a faite habite là dans wn corps qui n'est plus à moi. Oh! celte idée ne m'agite pas sans cesse; rassure toi, Sudorius, j'ai franchement mes jours de joie et d'oubli; mais quand elle m'arrive.... eh bien! elle ne fait que redoubler mon ardeur pour le plaisir; car ce corps, que demain le "bourreau peut venir réclamer, j'aime à le lui disputer d'avance en essayant dç l'user au milieu des émotions dévorantes, et je le jclteà l'orgie pour le sO'jstra;re à l'échafaud.

— Oh! qu'esf ce donc? qu'est-ce donc? s'écria Lesueur les yeux en lamus et en le pressant vivemeut eut e ses bras.

— Tu as raison, Sudorius, d'exiger de moi «ne explication. Tu m'as fait le coulident d; t s amours, je te dois, à mon tour, cuniiilcnce pleine el en'lière. Peui-étre as-tu au cœur, en i:e m luenl, trop de douces idées pour me piéier une altciiiion bien continue; mais si je t'ennuie, averrismoi, ou plutôt fais seuiblaut de m'écoiUer, et pense à la Louise.

— Chevalier, vous ne pouvez le croire.

— Oh! ne t'ea gène pas! nous serons quittes, repart Ma-

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

rillac déjà revenu à son air de belle humeur. Sur rna foi 1 tandis que tu tn'intretenais de tes excursions au pays de Tendre et (les eliarmes de la princesse, je me suis souvent surpris songeant c'i loule autre ehose. Au surplus, je le le répète, rassure-loi. l.a mort, qui use aussi de politesse envers les rois et lescârdinauN, se plall parfois à les faire passer avant de pauT.es diabks comme nous. Il est possible qu'elle se charge d'arrai'ger mon affaire a la sati-faciion générale.

Alors il prit un petit sifflet appi ndu à sa portée, et, au son qu'il en lira, son palefrenier, son sommili(rel son {.'an/on de clianibre entrèrent, ou pliilùl enlru, car c'étaient trois personnes en une, trois ofDces accumulés sur la léic de son unique serviteur, jeune homme dp di\-sept à dix-huit ans, vif, alerte, la liyure enjouée, et qui avant tout avait le droit de revendiquer encore le titre de pa^'e.

— Monseigneur, lui dit IMariliac (qui, par une habitude constante, désignait par des sobriquets tout ce qui approchait de lui, aussi bien son valet (jue ses amis), donne-nous des verres et de quoi les remplir; ensuite, couche- toi en travers de ma porte, et dors.

C'était un ordre de ne laisser entrer personne.

i II.

CONFIDEXCE.

Lorsque le page eut obéi, Marillac désignant les bouteilles de vins et de liqueurs de différentes sortes que monaeigneinvenait de déposer sur un guéridon :

— Vois-tu, Lcsueur, dit il, le tète-à tète complet est chose languissante et ne dure pas longtemps sans ennui. Les amans du moins ont toujours en tiers avec eux ce bel oiseau qui n'a plumes qn'av.r ailes, comme dit .M;irol ; aux amis, il faut une table qui les se, are et sur laquelle ils puissent s'accouder; du vin, excellent compagnon, car il fait public, sert de gale rie, excite à la confiance, et pousse à la parole.

— Vous ne nous iToyez pas seuls, je m'en aperçois fort bien, ehevaliei', si j'en juge par la quantité de bouteilles étalées devant nous, lui dit Lesueur.

; — Oli ! (|ue la sobriéié ne s'épouvante pas ! Le grand sultan dans une nuil |)assera en revi'.e ses (|uinze cenis femme.';, mais il jettera le mouchoir à quelques-unes tout au plus. J';(inie à choisir aussi; ('hez moi, la ([ualité du vin intlie sur celle des idées. Tiens, en voi. i nn, par exemple, mûri entre Pa^is et Élampes, d'un petit crû déiesiahle, cl je le trouve déli<ienx ! — Et il remplit les deux verres. — C'est la sedie redevance que je touclie encore des domaines de ma famille!... Il nfe rappelle ce beau cli:'iteau d'Olinville, séjour des Varillac, et d'oa je sortis pour être présenté, par mon oncle le maréi hal, au roi, (|ui promit de se charger de ma forinne. Tu vois comme il a tenu p:iro'e. Mais je ne lui en veux pas. Il y eut sans doute chez lui plus d'impuissance que de mauvaise volonté, aussi je porte celle ci à sa santé, d'autant que cela ne peut lui faire ni bien ni mal.

Les deux amis trin(|nfcrent.MarilliC continua.

— Jeté fais grâce de mes jours d'innocence. Ils ne furent pjsde longue duiée. A seize ans, je sortais des pages; à Ion âge, après avoir fait la guerre comme volontaire dans la Valleline et devant La Rochelle, j'avais eiifin obtenu une lieulen.nnce dans le régiment de Venladour, et je servais en Piémont, sous les ordres de mon oncle, lorsqu'il fut saisi, arrêté au milieu d(! son armée, sous le prétexte de concussion et de péculat; lui, le plus d6.sii:léres:é des homme'!.' Son véritab'e crime etaitd'avoir conseillé à la reine mère de «aire arrêier le cardinal, si le roi eût dû snrcomber à la Maladie qui l'alieignil, lors de son séjour à Lyon Aussi ne put on lui faire, loni'ne il ledit dans sa défense, qu'un procès de palleel de foin \ Pour assurer sa condamnaliiui, il Hdlut le traîner de cour en cour, lui donner pour juges, nn Châteauneuf! qui venait de succédera mon oncle le garde dos sceaux,

et ne pouvait se maintenir dans sa nouvelle dignité que par la ruine des deux frères ! un Laffemas, un Vloricq, ses ennemis personnels! Par tous les diab'es de l'enfer! qu'as deli de la brèche q i'on vient de franchir sous le feu des mousquetades, on égorge un ennemi désarmé! cela s'est vu, et m'est peut être arrivé ù moi-même! le cœur s'endurcit sous le froUcment de la cuirasse. Etourdi par le bruit, a\euglo par la poudre, on ne voit pas sa pâleur, on reste sourd ù ses cris de miséricorde! mais, de sang-froid, assassiner un innocent, en se faisant de la loi un traquenard I mais des magistrats, poussés par un prêtre, des gens de robe et de soutane, tuer par haine, par vengeance! les misérables ! Ils se troublaient devant l'arrêt (|u'ils allaient porter! Enf rmés dans le thâieau de Ponloise, ils s'y épouvantèrent en entendant la voix d'une jeune lille parvenir jusqu'à eux. C'était ma sœur, ma propre sœur de sang, SudoriU'S, relif^ieuse carmélite adorée, vénérée du peuple de celle ville, pour ses vertus ! car j'ai pour sœur une sainie; oui, mon ami, une sainte! Tout le monde ne se ressemble pas dans uue même famille!

Puis s'interrompant, et après avoir épuisé le peu de liquide dont son verre était encore humecté :

— Changeons de vin, dit il toui-à-coup idi^cidément le nectar d'Olinville ne sera jamais vin de dessert que pour ceux

. qui auront dîné de vinaigrette.

Et reprenant son récit :

— De Ponioise, on transporta donc le maréchal, où? A Ruel! dans le repaire du tigre! dans la maison du cardinal I La prétendue chiimbre de justice l'y avait suivi. Là, il fut jugé et condamné. — Malheur, Sudorius, à ijui franchit le seuil du château de Ruel sur une inviialion signée Richelieu ! Les amis ne s'en tiouvent guère mieux (jue les ennemis; témoin mon oncle, et, récemment, son éminence grise lecapucin Joseph, confident intime de son éminence rouge. Il y entra malade, el pour se refaire ; mais à Ruel , juges cl médecins tuent !

— Comment, lui dit Lesueur, si le maréchal était innocent, ne se rencontra-i-il pas ries hommes assez généreux et assez puissans pour le défendre?

— Si fait! il s'en ren outra un. Son altesse royale, Gaston déjà sorti de France avec sa mère, exili'e par le minisire , dans un beau mouvement deprudhomie, menaça les rapporteurs (lu procès de leur casser la léie d'un coup de pistoet, s'ils osaient prévariquer Mais il élaiià P.ruxelles, eux là Paris, et les pisioleis n'ont jiassi longue portée!

— Eh quoi ! le roi, le roi de France, at il donc renié son surnom! Il est sév(":re, mais il esi juste!

— Oui, juste à tirer de l'ariiuebuse, comme on l'a dit. De ce C(")té, il ne cède sa part de royauté à personne. Cependant, je le dois déclarer en son honneur et gloire, il se montra clément à sa manièiC. Lorsque le maréchal descendait le grand escalier de l'Ilt'itel-de-Ville pour se rendre au supplice, T(Stu, le chevalier du guet, l'aborda, lui annonçant (|«e Sa Majesté daignait l'exempter delà charretle. En effet, l'échafaud se trouva dressé au bas du perron ; il y put monter sans mettre pied à terre ; on lui épargna les ennuis de la roule. C'est ainsi qu'il mourut. Son frère en reçut le contrecoup dans l'exil ; trois mois après, il n'existait pluf!

Les deux amis gardèrent le sih née. Marillac s'était couvert le front (le sa main ; mais chez lui les émotions pénibles ne pouvaient èlre durables, car il s'étudiait à l-s combattre, et au moment oii Le.-iueur s'y attend lit le moins :

— fiuvons ! s'écria le chevalier d'une voix forte. — Et soulevant son verre en guise de libation : A la mémoire de ceux qui ne sont plus!

— A leur mémoire! réiiéla Lesueur, à peine remis d'un léger émoi causé par l'exelamalion imprévue de Marillac.

— Et au repos de ceux qui survivent! ajouta celui-ci. Allons, SudoriiH, ce n'est pas l'hisidire de mes oncles que j'ai voulu te conter; nous voici enfin arrivés à la mienne.

Lesueur toucha son verre de ses lèvres pour répondre au toast de sou ami, et redoubla d attention.

— Monsieur, soutenu j'ar l'Espagne, à la tête d'une armée de méeonlens, venait de rentrer en France dans l'espérance

SAINTINE

lie renverser le cardinal, poursuivit Marillae. L'ainiiible et ' vaillant Henri de !\lonimoreiiey, maréetial de France, lils et peliilils de eonnéiables, séduit par les prières du jeune prince, par celles même de sa femme dont, à la Visiiation, tu as entendu la voix déeliirante, secon.le ses projets et soulève la province du Languedoc. Il ne songeait qu'à rapprocher la mère du lis; moi. je songeais à veniter mes oncles, à ni'arnier contre ce prêtre, (|ui m'avait forcé de chanter le requiem de toute ma famille. — Les gendarmes de Veniadour me suivent. Je cours rejoindre l'armée du prince, et, en route, sans ordre, par un coup de main, appuyé de quelques habitans. Je m'empare de la ville de Faviaux ! On nous reçoit en libérateurs; on veut nous festoyer, nous laissons faire. Pendant deux jours, ce ne sont que bomb .nées, musique, ballets ! Au nom de la ville, les écbevins me gratilient d'une somme de trois mille pistoles pour les avoir d banassés de leur garnison royale ; je les emploie généreusement à leur rendre une ti>"e complète, fêle de quarante-huit heures, durant Isquelle je fais danser la courante et la pavane ù tou es es jolies bourgeoises du pays. — Ce n'était pas trop mal début'-r, n'est-ce pas? et je commentais à trouver li guerre civile chose assez douce! — Mais, à moji arrive auprès de Ga-ton, je vois le désordre instal é dans le camp. On avaH échoué devant ÎNarhonne ; tout le mrande s'ei rej»»tait la fdute; chacun voulait commander en chef : Puyiaurens, favori de Monsieur, jalousait Montmorency; ledue d'Elheuf refusait do servir sous lui, et v.o tmorency était l'àme de l'armée! L'événement devait prouver que sans lui elle n'existait pas. — Pour calmer cet esprit de discorde entre les chefs, Gaston les rassemblait à sa table et les forçait de trinquer ensemble. Les querelles recommençaient le lendemain ; on passait la nuit à boire, le Jour à disputer. Cependant l'armée du roi approchait, et l'on se rencjntra cntin sotis les murs de Casteluaudiry. — Quoique bien jeune alors, Sudorius, tu n'as pas pu oublier le denoùment de cette déplorable entreprise. — Engagé le premier, abaiulonné de ceux qui le suivaient, le noble Montmorency voit son ami, \i comte de Rieux, tomber mort à ses pieds. Ne pensant plus qu'à le venger, et sans réfléchir à son isolement, il court au gros de l'armée ennemie, culbute les enfans perdus, traverse à la désespérade une compagnie de gendarmes, au milieu des coups d'épée et de pistolets, et, déjà atteint de dix blessures, rompt six rangs de gardes et lue deux hommes dans le septième. —Par ma mère! j'aurais voulu mourir près de lui, en le défendant! s'écria Marillac, manifestant iiHe émotion qu'il avait plus facilement surmontée en rappelant la catastrophe de ses oncles. — Bon autant que beau, brave autant que bon, Montmorency était le seul peut-être parmi nous qui n'y fût venu que par uu sentiment de générosité et non de vengeance! Ah! du moins, pourquoi n'est-il pas mort de ses blessures! Mais non; le ciel réservai! à Richelieu la gloire de faire tomber la plus illustre tête du royaume, celle du vainqueur de Veillane et de Casai ! Dans cette même année 1632, il devait abattre sous la hache deux maréchaux de France. Rien ne put le sauver, ni les prières ardentes de ses amis, ni celles de sa fa nille, de ceux-là même qui l'avaieiit conibattu et fait prisonnier! lîn vain sa sœur, madame de Condé, princesse du sang, tomba aux pieds du cardinal. Le cardinal joua la comédie, pleura, mais le laissa mourir. En vain le duc d'Orléans, réconcilié avec son frère, fit éclater son désespoir et même ses mena ts; en vain toute la cour se prosterna comme un seul homme devant le roi, en criant : Grâce et miséricorde ! I! fut inflexible! inilexible, en entendant les cris et les gémissemens d'un peuple entier retentir d.ins les rues, sur les places et dans les chemins oii il passait; inflexib.e, en tenant entre ses mains cet arrêt de mort, que les juges avaient trempé de leurs larmes ! Il fallut à Louis XII!, pour le garder captif à Toulouse, une artiKe plu« nombreuse que celle dont il avait eu bejoin pour le vaincre. Et, au jour marqué pour le supplice, toutes les églises de sou royaume tintaient pour les agoiiisans; tous ses sujets, catholiques et protestans, faisaient foule dans les temples et hors des temples, priant Dieu pour Henri de Montmorency et tïaudissani le roi de France.

Après ce mouvement d'indignation forte et expansive, qui tranchât si vivement avec son ton ordinaire, Marillac se lève, en donnant tous les signes d'une vive agitation.

Lesucur, étonné, le suit de l'œil avec inlérêt ePatteudrissement.

— Vous aussi, vous êtes bon et sensible, lui dit-il. Je vous avais deviné, et c'est pour cela que je vous aime !

— Ah ! c'est lui ipie tu aurais aimé, si comme moi tu l'avais pu connaître ! lluinme de plaisir et d'épée, intrépide, soldat, bon chrétien, beau joueur ! Oui, mon ami, toutes les vertus et toutes les ijualités qui font le parfait gentilhomme! — C'est lui qui divait à son neveu, quelque peu avare, et qui lui représentait une somme qu'il en avait reçue huit jours auparavant :— Cela est ma!, moniieiir ; un lomme de voire rang devait' perdre cet argent au Jeu, ou le donner at(X pauvres \

Marillac admirait son héros comme Montaigne admirait Paris, juique dans s-s verrues ; aussi, s'enihousiasmant de plus en plus, déclara-;-il à Lesueur quaprès avoir jiarlé de Montmorency, il n'osai; plus s'occuper de lui-même.

Lesueur le pressa de poursuivre.

— Non, Sudorius. Qu'est ma vie comparée à la sienne! et qi:e sont mes malheurs mis à côté des siens! Restons en 14, elbuvons à Montmûreni:y ! J"ai justeihent d'un vin qui va à la circonstance, car la mère vigne en croît encore dans les enviio^is de Toulouse.

Et au coup de siiflet qu'il donna, son page étant accouru :

— Ilo'à ! monseigneur, ma seule et unique bouteille des Bruyères! J'en veux finir avec elle aujourd'hui, afin qu'il ne me reste plus de a vin qui me retrace des souvenirs si durs! — S il est âgé de six ans, dit-il ensuite, — en examinant sa couleur, lorsque monseigneur, de retour du cellier, lui eut' rempli son verre, — j'ai pu voir son raisin mûrir sous mes yeux; car c'est â la chapelle de iNotrc-Dame-des-Bruyères, tandis que Montmorency att-ndait son arrêt, nous rencontrant là plusieurs oflicîers de l'armée de Monsieur, déguisés pour exciter et diriger les efforts du peuple, que, désespérant d'y réussir, nous r.ous mimes à comploter contre la vie du cardinal. Projet d'insensés !

— Oui, répo::ditLesueur; il vit entouré de sa compagnie des gardes, dit on, et ne marche que bien cuiiassé.

— Sa véritable cuirasse, .Sudorius, c'est sa robe de prêtre ! Aussi nous-mêmes reculâmes-nous ensuite devant un pareil coup; mais d'abord, dans le premier élan de notre haine, pour enchaîner plus sûrement notre fidélité les uns env. rs les autres, nous avions signé un engagement, nous ra\ioiis signé de notre,saiig! et après une messe entendue à la chapelle ! Nous étions treize : ce nombre porte ma heur. Un traître se trouvait parmi nOL.s ; car, quoique ce projet fût abandonné, rengagement ne se retrouva plus. Il était aux mains du cardinal.

— Du cardinal ! s'écria Lesueur épouvanté.

— Oui, du cardinal, /"ffé mr.

— Et qu'en advint-il'.* lui demanda son ami, en iaissant lire sur ses traits l'ardent dfsir qu'il avait de voir enfin s'éclaircir pour lui cette mystérieuse histoire.

— Au fait, répliqua Marillac, puisque, grâce à Montmorency et au vin de Bruyères, voici le premier point de m» narration rattaché à mon exorde, autant l'achever.

Il vida le verre qu'il tenait encore à la main et poursuivit :

— En apprenant la mort du duc. Monsieur, indigné, désespéré, se retira de nouveau vers les Pays-Bas, oU j'eus l'hoiineur de l'accompagner, et à mes frais, son trésor, comme son armée, étant à tous les diables. Je vécus donc là de mes faibles îalens et de mon crédit, assez grand pour me faire ouvrir les portes de l'hôpital. J'allais me décider à chercher du service en Suèie, quand, grâce à monsieur de Puyiaurens, Son Altesse royale se ré.:t>ncilia avec son frère et rentra en France, après une amnistie obtenue pour tous ceux qui l'avaient suivie et s'étaient rendus coupables seulement d'oôt/ssn/ice à ses ordres. — .Reliens bien la queue de cette phrase, Sudorius. Elle me rendit vulnérable, et par là

UNE MAITRESSE DE LOUIS Xin

^e fus frappé. —Presque lous les rrbfilles du Languedoc furfiit tn'-sjjien reçus 3' la cour. Monsieur de, Piiylaurers y gagna même le li;rede due et pair, et le cardinal lui lii épouser une (ie ses parentes, niadeiiioibelJe de Poiit-Cbàieau, ce qui i.e lenijiê.ha pasdi-li; faire, jeter bieuiôl à Vinceiin''S. fù il mourut. — Dieu i.ous garde de-, parentes du farùi;ialduc! — Les aulres rentrèrent d;KiS leurs places et di^.iii'.és, et moi daHS ma vie de plaisirs et df Ira■.cr^es, mais sans emploi. Je vend. .s <e ciui m^ reslaii à vendre de mon palrimoine et je m'en consolai. .Mon repris ne fut pas de longue durci'.— Lu matin, rentrant chez moi, après avoir fait lajjage par la ville, je fus enlevé par des archers, mis en carrosse, et j'allai rejoindre monsieur de Puylaurensù Vincennes, où je crai^'nis fort de Giiirtomme lui. J'avais cru d'aboid ([u'il ne s'agissait que de bris d'enseignes ou de \ilris, et de falots renversés, et je m'attendais à être réclamé par le Châtclel. Mais non.

Ici le fioutdaMarillac se rembrunit.

— Ce qui mê'rcste à te dire, .'•'udorius, ajoula-t-il, doit constamnieht être un secret entre toi et moi, tntendslu?

Lcsufur mil la main sur sa poitrine, et lit de la lèle un signe irassentiinent.-

— Tout le monde ignore et doit ignorer quel lien m'enchaîne au dénuiu ! J'ai promis de le taire, et je l'ai promis A qui pourrait cruellement se venger de mon manque de foi.

— I h bien! dit Lesueurému, en tendant sa main à Marillac, c:b(valier, gardez votre secret, non pas que je le puisse trahir ! Mais la crainte vous en viendrait peut-être, et c serait pour vous un tourment de pins.

—Vive Dieu ! lu sauras tout. Je ne veux point de nouveau demeurer en roule, et j'ai besoin d'un ami devant qui je puisse du moins rêver lout haut. Ecoute-moi donc! —Tu te souvieiis de ce jour où un cri général d'épouvante s'éleva dans Paris : Corbie est pris 1 Corbie est aux Espagnols! 11 y a trois ans de celij. — Tandis que nos forces étaient occupées en Italie et e:i Bourgogne, le cardinal-in aiit, Jean de Vert, Pii:co!omini, trouvant la frontière de Picardie découverte, s'emparèrent suicessivement et avei; rapidité de la Cîpe.le, du Ca!elet, de Roye, de Corbie enfin, tt de lu menaçaient la grand'ville, (U la (cri eur tourna toutes les lêles,

D.'s di'lacheniens. de Cravattes (ou Croates) vinrent même jusqu'aux portes de Paris y porter la dé.olalion et... une mode nouvelle. N'ay .ni qu'une petite armée à leur opposer, on flt nèi:lie de tout bois; les lai|nais et les apprentis se transformèrent en soldats, et les mamthes de balais en piques; chaque maison dut fournir un fantassin, chaque porte co hère un cavalier. — Tu vis sans doute cela mieux que moi, Sudorius , car les murs de Vincennes ne sont |)as de Une dentelle, et n'ont guère d'échos pour les bruits de Paris. Mais on manquait d'olliciers pour tonte cette populace de soudards. On en clierc' a partout, jus(jue rians Jes cachots. Et un beau soir, comme je dormais sur mon grabat, rêvant Lorabance, trictrac et jolies liUes : — Prisonnier, me crie une voix glapissante, levez-vous et snivez-moi!— C'était un lieutenant de justice. — Les ponts-levis s'abaissent devant nous, je me crois libre! Il fallut encore monter dans un carro>se qui nous conduisit, avec une honnête'escorle, jus(|u'au petit Luxenibou;g, où logeait alors h: carJinal-tlucl — Je ne lardai pas à paraître devant lui, et je le trouvai dans son costume d'église, debout, l'air hautain, et se caressant la moustache. Quoiqu'un peu di'concerlé, ma lirrté voulait tenir tête h son orgueil, et je m'apprêtais à lui demander les raisons démon injuste emprisonnement, lorsque d'une voix sèche et brève :— Vous avez mérité la mort, monsieur de INIarillac, me dit-il ; une mort infamante, comme traître an roi; et si je vous envoie, et c'est mon devoir, devant la chambre de l'Arsenal, vous n'en sortirez que pour aller à la place de Grève ou au carrefour Saint-Paul, la corde sur les épaules ! — Tu juges, Sudorius, si un pareil début refroidit ma jactance. '-Monseigccur, lui ré|.ondis-je, n'aije pas été comiiris dans l'amnistie eonin'e tout antre?— Noii, monsieur; vous en êtes rxcen;é de fait , car pour vous emparer de Faviaux, vous n'asn point altcn'lu lis ordres du prince I — Hbt-ctt Son Altesse qui l'a déclaré? reprisje avec un grand

trouble. —Si Son Altesse vous justiile, sous serment, re que je ne puis eroire, ajouia-l-il, nul n'osera ilout( r de sa parole. —Je respirais! Lne porte -e saut m'i'iaii imver'e! il la fcroa bien vite. — Alors, <e n'ist pins \'< ur crin e de hauie trahison envers le roi que vods ^■c:c^ comlsinné, c'est pour proiel u'as.iassiual sur la persoime de son ministre! ÎNicrezvcus voire signature, monsieur? — Et il me Uicnlra du doigt mon nom écrit de mon sang, au las du tiitul engagement de la chapelle des Rriiyéres Je baissai la lôie et ne répondis plus lien, lime scruta l'àme qu. Ique Unips.deSon regard de hyène, puis :— Prêîcz-moi bien l'oreille, me dit-il; vous êtes coupable de deux crimes, dont un seul méiiterait mille morts. Il faut que vous mouriez! cependant il m'est pénible de voir encore le sang d'un Mirilla"; coukr sur l'échafaud; je veux vous sauver la honte du supplice, et vous-même e>écuter« votre arrêt!

— Comprends-tu ce que je devins en entendant de telles paroles, Sudorius?

Celui-ci garda le silence , mais la s'ieur lui ruisselait du front.

— Bientôt, continua Marillae, le cardinal reprit d'une voix forte:— L'ennemi s'approche de Paris. Je vous nomme capitaine d'une des compagnies de volontaires qui vont marcher pour reprendre Corbie, tombée au pouvoir des Espagnols; allez combattre, monsieur; et fi,iies-vous tuer; je vous l'ordonne ! — Je vous remercie , monseigneur, de m' avoir du moins choisi Uiie mort honorable, la mort d'un soldat, lui rcpon )is-je. Il exigea de moi ma parole de gentilhomme que je ne cherclierais pas à me soustraire, par la fuite, à ma condamnation. Je la lui donnai.

— Quel horrible traité I s'écria Lesueur en joignant les Plains. Et qu'avez vous donc fait, chevalier, pour vous en

allranchir?

— Rien, mon ami ; le traité dure encore. Je te l'ai dit, ma vie n'est pas à moi. J'ai tout tenté d'abord pour suivre mes instructions et les exécutera la lettre. La contrariété du sort m'en a sans cesse ôté les moyens. Arrivé devant Corbie, j'apprends que l'ennemi, laissant garnison dans la place, s'éloigne et ne tient plus qu'à trois lieues au-ilelà. Pressé d'en finir, j'obtiens, sous prétexte de façonner mes hommes à la guerre, l'autorisation de le poursuivre dans sa retraite. J'avais avei; moi cent piquiers, (jui certes ne sedoulaieni pas de ce que sigiiitiait tenir lu pii/ue haute et doubler tes Jilcs ; cinquante mousquetaires, autant d'arquebusiers, qui se br(ilaicnt les cloigts en abaissant ta mèche sur le serpentin, et m. ttaient le mousquet à côté de ta fourchette. Tous pauvres diables, réccrament sortis des bouli(|ues et des ateliers de Paris! Après avoir vivement longé la lisière d'un petit bois, nous découvrons tout-à coup une compagnie de gendarmes espagnols , se reiiraiità petits pas. — Enfans, dis-je à mes soldats, l'ancienne ordminance punissait de mort quiconque se rendait ou fuyait ayant le bras droit entier et le cheval en vie! Mais vous n'avezpont de chevaux, et vous êtes gauchers des deux bras ; en avant donc si vous voulez, sinon en retraite à votre tour!

Et, bien monté, je m'élance :'i toute bride au devant de la gendarmerie, persuadé ((n'abandonné de mes iipans.^ je vais tomber sous le nombre, ainsi que mon noble maître Henri de Moutmort ncy. Non ! mes Parisiens étaient braves de nature et m'aimaient, je ne sais pourquoi. A la vue du danger que je cours, ils poussent des cris d'emportement, et me rejoignant bieniol à grande course au milieu du gros des Espagnols, ils osent heurter leurs simples casaques contre les cuirasses, frappent d'estoc et de taille, combattent corps à corps, en furieux, comme s'ils avaient reçu du cardinal le même ordre que moi! L'ennemi les croit appuyés, s'épouvante de celte ardeur; il fuit, et je rentre au camp, devant Corbie, sain et sauf, Iraiiiant six prisonniers à ma suite! —Allons, piquier, la pique en avant! mousquetaire, ouvre le bassinet, et buvons de ce vin d'Espagne à la santé de mes Parisiens I

— Ah ! de tout cœur, cette fois, dit l'artiste enthousiasmé; jamais Je ne fus si fier et si heureux d'être né enfant de Paris!

SAINTlWr.

— Que te diraije, mon Rapbaël! poursuivit Marillac; les occasions de niourir la dagiieau poing ne se présentent pas loiis les jours. L'ennenii s'éloiiriiait de :plus en plus, et la ville ne bougeait. Le comte de Soisons, le duc d'Orléans, coinmandâieut l'armée ; ils m'appelaient à leurs plaisirs; je prenais la vie en patience, tout en épiant le moyen d'en fniir avec elle. l'as une bordée t'e boulets des assiéijés ([ui ne me trouvât là, |.rèl ;1 les recevoir; mais ils laboinaienl la terre devant moi, ou me passaient par-dessus la tête. Knfin, l'es- |ioir me \i:il de terminer ma cruelle comùlie. — L'ne vii^oun;use sortie fut tenté*- par la garnison espagnole de Corbie. ,Ie courus a sa rencontre, à peine vêtu , sans haubert, et laissant dans ma tente, comme par trt p d'empressement, mon corselet yarni de tassettes. Ainsi fait, et le front seulement couvert d'un feutre, je me jetai sur l'ennemi, hors de mon ranj;, en dcsfspéré, ne lui dis.jutant que par instinct celle vie que je mettais à sa merci. Puis me sentant défaillir, perdant connaissance, je dis mon in vianuseï tombai! — En me ^c^eiliaIJt, je me trouve étendu, dans un champ, entouré lii cadavres. J'entr'ouvre les yeux svec peine, et vois œon che al mort sous moi. mon épée roupie jusqu'à la garde ! Je l'avouerai, nia première pensée fut celle de mon salut. J'appelai pour avoir un prêtre, et , nul ne me répondant, j'essayai de me soulever, n'espérant en venir à bout, car j'étais brisé, eu lambeaux, inondé de sang! La vie semblait vouloir s'échapper de mon corps par vingt trouées à la fuis. Je cherchais mes p'aies pour les compter, et bien m'assurer de mon lot ! Malédiction! Ce sang n'était pas le mien , Sudorius ! Je n'étais pas même blessé !

— Mais ceci tient du prodige ! Vous aviez donc un charme sur vous?

— J'avais une petite croix, dernier don de ma mère. Libre à toi de croire ou de ne pas croire à son effet. Tu sais que je suis dévot, juste assez pour penser qu'il est toujours temps de le devenir. Cependant, durant ce jour entier, j'eus foi dans cette relique, comme enfant j'avais foi dans ma mère ! — C'était donc à recommencer encore! Le lendemain, j'appris que la tranchée gagnant jusqu'aux abords de la place, on songeait à donner l'assaut. Je m'en réjouis; pour me sous-

. traire à l'échafaud , je ne comptais plus que sur l'huile bouillante, les grenades et les pots à feu ! Mais le malheur me poursuivait ! La ville capitula !

— Dieu en soit béni ! je ne vois point dans cet événement de quoi vous affliger, dit Lesueur. Et le cardinal, que pensal-il?

— Après la reprise de Corbie, il 'visita l'armée, et, traversant les rangs, quand il me vit à mon poste, à la tête du reste de mes Parisiens, s'arrètant lout court devant moi : — Vous voilà, monsieur ! me dit-il d'un air surpris et mécontent.—Ma foi, monseigneur, il n'y a pas de ma faute, lui répondis je ; et il poursuivit sa route. Depuis, il semble m'oublier, mais sans me perdre de vue néanmoins ; car notre traité de sang m'a fait son esclave! Je dois, par son ordre, paraître devant lui dans des temps marqués : c'est pouf cela que demain je me pare, que jem'atiife, que je vais à la cour! Il faut que ma présence lui dise :— Yolre victime est toujours prête, quand vous voudrez frapper!— Conçois-tu maintenant, Lesueur, mes ennuis de ce matin ? comprends lu, même au sein des plaisirs, l'image saisissante qui peut venirme g'acer l'âme? Vous tous, libres, jeur.es, alertes, au milieu de vos projets de bonheur, la volonté de Dieu peut vous an-antir sans doute; mais pour moi, pour moi seul, le caprice d'un homme suffit! Quel but reste à ma vie? Ai-jc un a enir? De quel droit ferais-je des projets, quand le moment présent m'appartient^ peine? Puis-je rêver l'ambition et les honneurs, moi qui n'ai pour perspective assurée que l'échafaud? Puisje être époux? Au jour de mes noces, l'ordre de mourir peut m'arriver! — Allons , que les saints me soient en aide! et ■vidons le reslede ce clairet épicé en l'honneur de rai verte \ielHesse; car je suis peut-être plus vieux que je ne petise.

Lesueur tetidit son verre, et lorsqu'il fut rempli, la ligure contractée, les yeux gros de larmes, il s'écria d'une voix forte:

— A la mort du rardinaf!

LF. SIÈCLE. — m.

— Silence, imprudent! lui ditMarillac en lui retenant le bras. Jette ce vin, Lesueur; il te brûlerait la gorge en passant ; renie ce mol : il ne convient ni à ton curaclère, ni à les mœurs si douces et si pures ! ^on, je ne veux pas que par Bioi une idée de haine ai'.Ie se loger dans ton cœux, d'amoureux; jette ce vin! —Et lui ùtanl ie verre liela main", il renversa le tout à travers les cendres de la cheminée. Puis, poursuivant , avec nn sourire qui renaissait sur sa ligure si variable :

— Je te le répiile , Sudorius, je suis moins à plaindre qu'un instant d'humeur noire peut me le faire croire à moimêffie. Ui;e vie menaice est comsie une maîtresse que IVn soupçonne : on ne l'en aime que plus et l'on apprécie mieux ses charmes. Le cardinal! eh bien 1 il m'a fait connaître le prix de mes inslans, et à lui peut-Jirejedois de les si bien employer ! N'f sl-il pas possible que dans le fond de son cœur il m'ait fait gràce?Toijt semblerait le prouver. Ainsi, rassuretoi, Raphaël. Sui:-je donc si malheureux! n'ai-je point une santé de fer pour déQer la débauche et la médecine, de la folie en tête et de la joie au cœur, des créanciers pleins de conliance , des maîtresses (jui m'adcrent, tant que le jeu m'cjt favorable, et des amis qui m'aiment dans ma bonne ou ma mauvaise fortune ! un surtout, mon confident aujourd'hui, qui s'est parfois refusé à partager mes jilaisirs, mais que je trouverai toujours là pour partager mes peines et les alléger? n'est-il pas vrai,Sudorius?

Et Marillac tendit ses bras à Lesueur, qui s'jl précipita, et le tint longtemps embrassé.

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