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LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE

SOI

L'œil s'est refermé comme de lui-même.

— Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la bougiei encore! il laudra bien qu'elle parle.

J'ai replacé la lumière sous le menton de la vieil'e.

Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regardés tous les uns après les autres, puis, se baissant brusquement, a soufflé la bougie avec uu souffle glacé. Au même moment j'ai senti trois dents aigtiës s'imprimer sur ma main, dans les ténèbres.

Je me suis réveille, frisonnant et baigné d'aune sueur froide.

Le bon aumônier était assis au pied de mon lit, et lisait des prières.

— Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je demandé.

— Mon tiis, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amené votre enfant; elle est là dans la pièce voisine qui vous attend. Je n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.

— Oh ! ai-je crié. Ma fille ! qu'on m'amène ma fille I

XLm.

Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est belle !

On lui a mis une petite robe qui lui va bien.

Je l'ai prise, je l'ai enlevée dans mes bras, je l'ai assise sur mes genoux, je l'ai baisée sur ses cheveux.

Pourquoi pas avec sa mère ?— Sa mère est malade, sa grand'mère aussi. C'est bien.

Elle me regardait d'un air étonné. Caressée, embrassée, dévorée de baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup-d'œil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans un coin.

Enfin j'ai pu parler.

— Marie 1 ai-je dit, ma petite Marie !

Je la serrais violemment contre ma poitrine enflée de sanglots. Elle a poussé un petit cri.

— Oh I vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit. Monsieur! Il y a bientôt un an qu'elle ne m'a vu, la pau-

we enfant. Elle m'a oublié, visage, parole, accent; et puis, qui me reconnaîtrait avec ce; te barbe, ces babils et cette pâleur? Quoi 1 déjà effacé de cette mémoire, la seule oii j'eusse voultt vivre! Quoi I déjà plus père! être condamné à ne plus entendre ce mot, ce mol de la langue desenfans, si doux qu'il ne peut rester dans celle des hommes : papa!

Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule fois, voilà tout ce que j'eusse demandé pour les quarante ans de vie qu'on me prend .

— Ecoute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains dans les miennes, est-ce que lu ne me connais point?

Elle m'a regardé avec ses beaux yeux, et a répundu : —Ah bien non I

— Regarde bien, ai-je répéié. Comment ! tu ne sais pas qui je suis?

— Si,a-telledlt. Un monsieur.

Hélas! n'aimer ardemment qu'un seul être au monde, iitimer avec tout son amour, et l'avoir devant soi, qui vous Toiietvous regarde, vous parle et vous répond, et ne vous eonnaitpas! Ne vouloir de consolation que de lui, et qu'il soitle seul qui ne sache pas qu'il vous en faut parce que vous allez mourir.

— Marie, ai-je repris, as-tu un papa ?

— Oui, monsieur, a dit l'enfant.

— Eh bien! où est-il?

Elle a levé ses grands yeux étonnés : — Ah ! vous ne savez donc pas? il est mort.

Puis elle a crié : j'avais iai'.li la laisser tomber.

— Mort ! disa\à-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'être mort?

— Oui, monsieur, a-telle répondu. Il est dans la terre et dans le ciel.

Elle a continué d'elle-même.

— Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman.

Je Cai baisée au front. — Marie, dis-moi ta prière.

— Je ne peux pas, monsieur. Une prière, cela ne se dit

pas dans lejcur. Venez ce soir dans ma maison; je la dirai C'était ass-z de cela. Je l'ai intei rompue:

— Marie, c'est moi qui suis ton papa.

— Ah! m'a-t-elle dit.

J'ai ajouté: —Veux-tu que je sots ton papa?

L'enfant s'est détournée. — Non, mon papa était bien plus beau.

Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherché à se dégager de mes bras en criant : — Vous me faites mal aver votre barbe.

Alors je l'ai replacée sur mes genoux, en la couvant des yeux, et puis je l'ai questionnée :

— Marie, sais-tu lire?

— Oui, a-t-elle répondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes lettres.

— Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle tenait chiffonné dans une de ses petites mains.

Elleahoché sa jolie tête. — Ah bien ! jene sais lire que des fables.

— Essaie toujours. Voyons, lis,

Elle a déployé le papier, et s'est mise à épeler avec .son doigt : — A, R, or, R, É, T, rét, arrêt...

Je lui ai arraché cela des mains C'est ma sentence de mort qu'elle me lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. U me coûtait plus cher, à moi.

Il n'y a pas de parole pour ce que j'éprouvais. Ma violence l'avait effrayée; elle pleurait presque.

Tout-à coup elle m'a dit: Fxendezmoi donc mon papier; tiens! c'est pour jouer.

Je l'ai remise à sa bonne. — Emportez-la.

Et je suis relorti'bé sur ma chaise, sombre, désert, désespéré. A présent ils devraient tenir; je ne Mens plus à rien la dernière fibre de mon cœur est brisée. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire.

Le prêtre est bon, le geôlier aussi. Je crois qu'ils ont versé une larme quand j'ai dit qu'on m'emportât mon enfant.

C'est fait. Maintenant il faut que je me raidisse en moimême, et que je pense fermement au bourreau, à la charrette, aux gendarmes, à la foule sur le pont, à la foule sur le quai, à la foule aux fenêtres, et à te qu'il y aura exprès pour moi sur cette lugubre place de Grève, qui pourrait être pavée des têtes qu'elle a vues tomber. g

Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer à tout cela.

Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira, el parmi tous les hommes libres et inconnus des geôliers, qui courent pleins de joie à une exécution, dans cette foule de têtes qui couvrira la place, il y aura plus d'une lêle prédestinée qui suivra la mienne tôt ou tard dans le panier rouge. ^

Plus d'un qui y vient pour moi y vieniira pour soi.

Pour ces ères fatals il y a sur un certain point de la place deGièveun lieu fatal, un centre d'altraciion, un piège. Us tournent autour jusqu'à ce qu'ils y soient.

Ma petite Mariel— On l'a emicsnée jouer : elle regarde la foule par la portière du fiacre, et nç pense déjà plus à ce monsieur.

Peut-être aurai-je encore le temps d'écrire quelques pages pour elle, afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour aujourd'hui.

Oiii, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom que je lui laisse est sanglant.

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