XX XIX
Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre fias, que c'est une fin douce, que la mort de c«tte façon est bien simplifiée.
Eh ! qu'est-ce éonc que cette agonie de six semaines et e^ râle de tout un jour/ Qu'est-ce qur les angoisses decett*journée irréparable, qui s'écoule si lentement et si rite? Qu'est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit éi i'éc bafaud?
Apparemment ce n'est pas là souffiir.
Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que ie sang s'épuise goutte à goutte, ou que rintelligenc« s'éteigne pensée à pensée?
Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs? Qui le leur a dit? Contet-on que jamais une tête coupée se soit dressée sanglante au bord du panier, et qu'elle ait crié au peuple ; Cela ne fait pas de mal!
Y a-t-il des morts de leur fa^on qui soient venus les remercier et leur dire : C'est bien inventé. Tenez-vous-en là. La mécanique est bonne.
Non, riejil Moins qu'une minute, moins qu'une seiionde. et la chose est faite. — Se sont-ilsjamais mis, seulement en pensée, à la place de celui qui est la, au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres... .Mais quoi I une demi-»ecoDde ! la dou'teur est escamotée... Horreur l
MCTOR HUGO.
Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau secouer la lêie, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours :
— Il y a dans cette même ville, à cette même"heure, et pas bien loin d'ici, dans un aulra palais, un homme qui a aussi des gardes à toutes ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette diûcrence (juil est ■ aussi haut que tu es bas. Sa vie entière, minute par minute, n'est que gloire, grandeur, délices, tni\rcment.Tout est autour de lui amour, respect, vénération. Les voix les plus hautes deviennent basses en lui parlant, et les fronts les plus liers ploient. Il n'a ijue de la soie et de l'or sous les yeux. A <4Hte heure, il tient quelque conseil de ministres où tous sont de son avis; eu bien songe à la chasse de demain, au bal de ce soir, sur que la fêle viendra-à l'heure, cl laissant à d'autres le travail de ses plaisirs. Eh bien I cethomraeest de chair et d'os comme toi! —Et pour qu'il l'instant même ^horrible écliafaud s'êcroulàt, pour que tout te fût rendu, vie, liberté, fortune, famille, il stillirait qu'il éi-rivit avec cette plume les sept lettres '.'e son nom au bas d'un morceau de papier, ou même que son <;jrrosse renconlr.'it ta eharretle! — Et il est bon, il ne demanderait pas mieux peut être, et il n'en sera rien!
Et bien donc! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible idée à deux mains, et considérons-la en face. Demandons-lui compte de ce qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut; retournons- la en tous sens, épelons l'chigme, et regardons d'avance dans le tombeau.
Il me semble que dès que mes yeux seront fermés, je verrai une grande r.larlé et des abîmes de lumières où mon esprit roulera sans lin. Il me semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres y feront des taches «bscures, et qu'au lieu d'être comme pour les yeux vivans des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des points iioiissur du drap d'or.
Ou bien, misérable que je suis, ce sera peut-être un gouffre hideux, profond, dont les parois seront tapissées de ténèbres, ctoù je tomberai sans cesse en voyant des formes rcmuerdans l'ombre.
Ou bien, en m'éveillant après le coup, je me trouverai peut-être sur qiie'que surface plane et humide, rampant dans l'ob.vcurilé et tournant sur soi-même comme une tète qui roule. Il me semble qu'il y aura un grand vent iiui me poussera, et que je serai lieurlé cà et là par d'autres têtes roulantes. Il y aura par places des mares et des ruisseaux d'un liquide inconnu et tiède; tout sera noir. Quind mes yeux, dans, leur rotation, seront tournés en haut, il ne verront qu'un ciel d'ombre, (lo.'it les courbes épaisses pèseront sur eux, et au loin daiis le fond de grandes arches de fumée plus noircis que les ténèbres. Ils verront aus.si voltiger dans la nvitdc petites étincelles rouge?, qui, en s'apiirochant, devi(ndroni des oiseaux de feu -, — et ce sera ainsi toute l'éternité.
Il se p'Ut bien aussi qu'à certaines dates les morts de laGrève se rassemblent par de noiics nuits d'hiver sur la place qui est à eux. Ce sera une foule pâle et sai'glantc, et je n'y manquerai pas. 11 n'y aura ;'.as de lune, et l'on parlera à voix basse. L'Ilôtel-de-Ville sera l;'i,avecsa façade vermoulue, son toit déchiqueté, et son cadran qui aura éié sans pilié pour tous. 11 y aura sur la p. ace une guillotine de l'enfer, où un démon exécutera uh bourreau: ce sera à quatre heures du matin. A notre tour nous ferons foule autour.
Il est probable (|ue cela est ainsi. Mais si ces morts-là reviennent, sous quelle forme reviennent-ils'i' Que gardent-ils de leur corps incomplet et mutilé? Que choisissent-ils? Estce la tète ou k tronc qui est spctre?
Hélas I qu'est-ce que la mort fait avec notre âme? quelle nature lui laisse-t-elle? qu'a-t elle i lui prendre ou à lui donner? où la met-elle? lui prête t elle quelquefois des yeux de chair pour regarder sur la terre et pleur«r?
Abl un prêtre ! un prêtre qui sache celai Je veux un piètre et un crucifix à baiser 1 iMon Dieu^ toujours le même!
XLH.
Je l'ai prié de me laisser dormir, et je me suis jeté sur \e lit.
En effet, j'avais un flot de sang dans la tête, qui m'a fait dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espèce.
J'ai fait un rêve.
J'ai rêvé que c'était la nuit. 11 me semblait que j'étais daas mon cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels.
Ma femme était couchée dans la chambre à coucher, à côté, et dormait avec son enfant.
Nous parlions à voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions nous effrayait.
Tout-à-coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les autres pièces de l'appartement : un bruit faible, étrange, indéterminé.
Mes amis avaient entendu comme moi. Nous écoutâmes-, c'ét .it comme une serrure qu'on ouvre sourdement, comme nn verrou qu'on scie à petit bruit.
Il yavait quelque chose qui nous glaçait: nous avions peur. Nous pens;'imes que peut êtrec'étaientdes voleurs qui s'étaient introduits chez moi, à celie^heure si avaiuée de la nuit.
Nous résolûmes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie ; mes amis me suivaient, un à un.
Nous traversâmes la chambre à coucher, à c6lé ; ma femme dormait avec son enfant.
Puis nous arrivâmes dans le salon. Rien. Les portraits étaient immobiles dans leur cadre d'or sur la tenture rouge. Il me sembla que la porte du salon à ta salle à manger n'était point à sa place ordinaire.
Nous entrâmes dans la salle à manger ; nous en fîmes le tour. Je marchais le premier. La porte sur l'escalier était bien fermée, les fenêtres aussi. Arrivé près du poêle, je vis que l'armoire au linge était ouverte, et que la porie de cette armoire était tirée sur l'angle du mur, comme pour le cacher.'
Cela me surprit. Nous pensâmes qu'il y avait quel(|a'nn derrière la porte.
Je portai la main à c^tte porte pour refermer l'armoire, elle résis'a. l'jtonné, je tirai plus forl;'elle céda brusquement, et nous découvrit une petite vieille, les mains pendantes, les yeux fermés, immobile, debout, et cimme collée dans l'angle du mur.
Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveus s» dressent d'y penser.
Je demandai à la vieille : — Que faites-vous là?
File ne répondit pas.
Je lui demandai : — Qui êtes-vous?
Elle ne répondit pas, ne bougea pas et resta les yeux fermés.
Mes amis dirent: — C'est sans doute la complice de cchx qui sont entrés avec de mauvaises pensées ; ils se sont échap pés en nous entendant venir, elle n'aura pu fuir, et s'est ca, chée là.
Je l'ai interrogée de nouveau; elle est demeurée sans voix, sans mouvement, sans regard.
Vn de nous l'a poussée à terre, elle est tombée.
Elle est tombée tout d'une pièce, comme un morceau de bois, comme une chose morte.
Nous l'avons remuée du pied, puis deux de n'ius l'ont relevée et de nouveau appuyée au mur. Elle n'a donné aucun signe de vie. On lui a crié dans l'oreille, et elle est restée muette comme si elle était sourde.
Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colère dans notre terreur. Un de nous m'a dit : —.Mettez-lui la bougie sous le menton. — Je lui ai mis la mèche enflammée sous le menton. Alors elle a ouvert un œil à demi, un œil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.
J'aiôtéla flamme et j'ai dit:— Ah 1 enfin! répoadras-ln, vieille sorcière î Qui es-tn?