HÉLÈNE AU COMTE LEYEN
Il est un homme qui m'aime et que j'aime, et qui veut bien me prendre telle que je suis , flétrie et déshonorée.
Vous comprenez que, pour reconnaître une semblable générosité, ce n'est pas trop de lui donner le reste de ma vie, mallieureuse que je suis de ne pas la lui avoir donnée tout entière.
Nous ne nous verrons plus.
SI jamais nous nous rencontrons, soyez assez généreux pou r ne pas vous souvenir du passé, la honte qui m'atteindrait k l'avenir rejaillirait sur lui, cl c'esl alors qu'elle me tuerait.
UÉLiLHE.
UNE HEURE TllOP TARD.
LE COMTE LE\E\ A UtLEXE.
Si je ne vous ai pas rcpondu de suite, c'est que je voulais laisser iwsser le mouvement de mauvaise humeur que m'a donné votre lettre.
Vous èies bien folle et bien imprudente, d'abandonner ainsi une position certaine et une fortune assurée pour un amour dont je n'ose augurer la durée à un mois, dans la crainte d'être trop généreux.
J'ai vraime.it piiié de vous et de votre rréiulité pour les promesses de quelijue jeune homme qui, faute d'argent, vous paie en belles paroles, (jui ne seront pas réalisées.
D'abord, je voulais vous laisser en souvenir de mon amour la maison ([ue vous habitez ; mais, mallieureusement, j'ai confié notre situation réciproque ;\ quelques amis, et ils m'ont ri au nez quand je leur ai confessé ce pro;et ; je ne le crois pas plus mauvais néanmo'ns, mais je ne le mettrai pas à exécution pour ne pas jouer à leurs yeu\ un rùle ridicule et un personnage bouffon de mari trompé et content.
Leyen.
1' n'y a qu'un amour dans la vie d'un homme. La femme peut aimer plusieurs fois, quant à elle; mais elle n'a qu'un amour à donner, c'est le premier.
Cet amour, c'est le frais parfum de la rose nouvelle fleurie;— mais, quand elle aime une seconde fois, son amour n'a plus que la saveur que donnent les feuilles séchées des roses à une tisane salut^.ire, ou des conserves que l'Oii fait avec les baies éearlates des églantiers ; — il y a quelque chose, qui n'a pas de nom, qui est perdu, et qui ne se retrouve jamais.
Sans parler à Maurice de sa rupture avec le comte, Hélène avait, quitté la maison qu'elle occupait pour eu prendre une beaucoup plus petite et moins coilîeusc. .Alaurire, do son côté, n'avait pas voulu dire ù Hélène : — n faut congédier le comte.
Il eût cru C'fTeuser Hélène en supposant qu'il y eût à lui donner ce conseil , aussi lui sut-il un gré inliui de l'abandon qu'elle ût de la rjche maison du comte.
Mais il remarqua, avec une douleur d'autant plus vive qu'il comprit alors qu'Hélène avait irréparablement perdu cette pureté instinctive qui a tant de charmes, il remarqua qu'elle ne songeait nullement à retrancher de sa toilette les colliers, les pendans d'oreilles et les bagues donnés par le comte. Certes, s'il eût été riche, il eût apporté un brillant écrin, et eût arraché et jeté ces importantes babioles.
Mais si l'avilissement dans lequel avait vécu Hélène l'empêchait de comprendre tout ce qu'avait de poignant pour lui l'aspect de ces bijoux, si elle n'avait pas senti un bonheur secret à se séparer sans retour de tout ce oui pouvait lui rappeler l'amour avilissant de Le..en, lui, Maurice, ne pouvait lui demander ce sacrifice d'argent, puisque Hélène n'avait pas trouvé dans son cœur de raison suCisaute pour le faire sans qu'il le demandât. Et, d'ailleurs, il eût craint de la froi£..cr douloureusement en lui faisant coniprendre qu'elle manquait de délicatesse, et en lui laissa t soupçonner que, malgré son amour, malgré celui de Maurice, il y avait sur elle une flétrissure qui ne s» pouvait effacer. La pauvre Hélène prenait trop ù la lettre ce que lui avait dit Maurice: L'amour purifie to-ut comme te feu. Et si quc'tiucfois elle songeait au passé avec douleur, ce n'était pas surtout pour Maurice, qu'elle ne supposait pas pouvoir rien désirer ni regretter, aimé aussi ardemment qu'elle savait l'aimer, c'était pour el!e, pour tout le bonheur qu'elle avait perdu.
Plusieurs fois Maurice la vit devant lui se parer des bijoux donnés par Leyen. Pauvre fille! c'était pour lui paraître plus
belle qu'elle se parait ainsi ; elle était loin de comprendre ce qu'il y avait de lage et de désespoir au cœur de Maurice, quand il la quittait brusquement et passait le reste du jour sans revenir; car, lui, il l'avait vue couverte de la fange de la ptostitution.
Un matin surtout, le désordre de la toilette d'Hélène lui laissa voir sur son bras deux noms entrelacés : celui d'Hélène et celui du comte. <> Malheureux I dit-il, il y a des choses qui ne peuvent pas s'effacer! «
Et il s'en a,lla.
La situation d'Hélène, cependant, était triste et embarrassante.
Elle ne recevait plus rien du comte.
D'autre pari, comme Maurice lui avait dit: — Tu seras uia femme, elle pensait que c'était à lui à régler, comme il l'entendait, le train et la dépense d'une maison qui devait c'.re commune; et, dans l'état provisoire où «lie se trouvait, elle n'avait qu'à peine modifié ses dépenses habituelles, attendant loujours que Maurice fixât lui-même ce qu'il fallait faire.
Maurice, de son côté, ne voyant pas diminuer les dépenses d'Hélène, crut qu'elle continuait à recevoir l'argent du comte; qu'elle attendait une occasion favorable pour rompre entièrement avec lui, et qu'elle n'avait quitté sa maison que pour éviter un éclat.
Quand il était loiu d'elle, il prenait fermement la résolution d'avoir avec Hélène une explication à ce sujet; mais quand ils étaient réunis, et qu'il \a voyait si heureuse de l'oubli du passé, si tière de sentir un afliour qui lui élevait l'âme, il n'avait plus en lui le courage d'effacer d'un mot cette sérénité qui embellissait le visage d'Hélène ; il se disait :
— Laissons-la heureuse, oublions aussi, et passons encore ce jour dans l'insouciance -, demain, il sera temps de parler.
Mais ce qu'il ne pouvait oublier, c'étaient ces lettres gravées d'une manière ineffaçable sur le bras d'Hélène, et qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder.
— Donc, occupons-nous de la fin de notre calc.u', dit Maurice.
— Volontiers, diiTiicliard.
En regard de la colonne où il avait écrit quelques joursaiiparavaiu passif, il écrivit actif.
— Je t'attends.
— D'abord, dit Maurice, nous ne pouvons compter les 14,000 florins que j'aurais eu si je n'avais pas perdu mon procès.
Ensuite, de ce qui mo reviendra de mou père, 10,030 U> rins environ, il faut distraire pour les frais du procès...
— I,«00 florins 50 kreulzers, dit Richard; mais peut-être serait-il à propos d'examiner par un simple calcul de probabilité:
Si ton père donnera son conseatement à ton mariage avec Hélène :
Si, au cas où tu te marieras sans son consentement, il ne le déshéritera pas, ou, au moins, ne te fera pas attendre les 8,400 florins jusqu'à sa mort.
— C'est très certainement ce qui arrivera. Ainsi, nous ne compterons pas la succession paternelle.
— Très bien, dit Richard; jusqu'ici nous avons parfaitement établi ce qu'il ne faut pas compter ; mais pour ce qu'il faut compter, il n'en a pas été dit un mot.
— C'est ce que je cherche.
Maurice chercha longtemps. Richard proposa de déjeuner.
Pendant le déjeuner et après le déjeuner, Maurice chercha encore longtemps; puis, tout- à-coup, comme par une inspiration subite, il s'écria : —Tu me dois 3 florins et 6 groscliens pour tes lignes ù pêcher.
— Ah !.. . dit Richard ; alors meltons à I'actif 5 florins et 6 groschens.
— Puis, dit Maurice en riante! en tirant sa bourse,— 7 florins 2 groschens 2 kreutzers ici renfermés.
ALPHONàE KARR.
— C'est écrit, dit Richard; après?...
— Ma foi, c'est tout : lu n'as plus iiu'à faire l'addition.
— Voici l'état d- ta fortune, dit Richard : Passif; — 10,'j.'^3 fiorins 20 groschens. Actif ; — 10 florins 8 prosrhens 2 kreutzers.
— Donc, ma fortune se monte?...
— Précisément ù )0,425 Ooiins 12 groschens » kreutzer — de dettes.