‹ Le siècleChapitre 28 sur 216 · VU · texte numérisé non relu

VU

— Depuis que je suis aimée de toi, dit Hélène, les paroles que j'entends, celles que je suis forcée de prononcer, me fatiguent et m'attristent; tout ce que l'on usurpe de ma vie et de moi, un regard, une parole, un moment d'attention, on m'empêche de te le donner, cl c'est le meilleur de mon bonheur que l'on me prend.

En le donnant toute ma vie, je ne crois pas donner encore assez.

Si lu savais comme je suis heureuse, Maurice; si lu sa-

ALPHONSE KARR

▼ais combien elle est belle celle vie, dont je passe les nuils à te voir et les jours à t'altendre !

Une seule chose empoisonne mon bonheur, c'est l'état d'avilissement où le sort m'a montrée à toi, c'est le maliicur de n'avoir pu te donner, comme je te donne mon premier et moH seul amour, mes premières et mes seules caresses; jamais ma honte ne m'avait astant humiliée que depuis que je t'aime. Pour toi, je voudrais élre si belle et si pure !

Celle idée que rappelait Hélène s'empara de l'esprit de Maurice; il songea que celte femme nue pour lui avait élé Bue aussi dans les bras de Leyen ;

Que celle bouche qu'il venait de baiser avait frémi sous les lèvres d'un autre : — il essuya sa bouche avec la Alain.

— Oh! Maurice, dit Hélène, qui depuis quelques inslans cherchait à pénétrer ses senlimens secrets, et le regardait arec effroi, pardonne-moi une faute involontaire, plus que loi j'en suis malheureuse, plus que toi je sens tout ce qu'il y a en moi d'abject et de repoussant.

Mais, dit elle, en s'enfonçant ses ongles dans sa poitrine, eomnie si elle eût voulu la d<ichirer et l'ouvrir, si tu pouvais voir dans mon cœur, comme l'amour l'a purifié ainsi qu'un feu divin ; comme je me sens capable des plus nobles elîorls pour me rendre digne de toi, digne de cel amour sans lequel il me serait impossible de vivre aujourd'hui. Si tu pouvais voir comme l'amour que je ressens pour loi le remplit tout entier, comme il est devenu ma subsistance et ma vie, tu m'aimoraisbien, car ce sera un bonheur pour toi d'être aderc comme un Dieu; ce sera un bonlieur de m'avoir donné une seconde existence, plus belle raille fois et plus précieuse que la première, une existence qui t'appartiendra tout entière, et quejele consacrerai avec bonheur.

— Au fait, pensa Maurice, l'amour ne doit-il pas tout purifier? Ce serait une petite et ridicule chose que l'amour, si ceque l'on aimail était le corps d'une femme; ce qu'il y a de précieux en une femme , c'est l'amour qu'elle ressent ; Hélène m'aime, et si quelqu'un doit élre jaloux et désespéré, ce n'est pas moi, c'esl Leyen , qui l'a eue en sa puissance, — achetée, et livrée, sans pouvoir acquérir des droits sur son âme.

— Mon Hélène, dit-il, moi aussi, dans les inslans où nous sommes séparés, je pense à loi, à noire avenir, à noire bonheur; la liaison avec Leyen, à mes yeux, n'est pas une faule, c'est un malheur qui pèse à la fois sur loi^-'t sur moi; je t'aime et je t'honore, mais ce n'est pas assez, il faut qu'aux yeux de tous il paraisse évidemment que lu mérites l'amour et l'estime d'un homme honnête et respecté. Tu as perdu ce que l'on est convenu d'appeler l'honneur d'une femme; celui des hommes est moins fragile , le mien est inlacl, il sutlira pour tous deux, je te le coulie sans crainte et sans hésitation.

Tous ceux qui me respectent te respecteront, car lu seras la chair de ma chair elles os de mes os; nous n aurons qu'uHe âme et qu'une vie, et pour que personne n'en puisse douter, il ne sutiil pas de ce lien sacré d'amour qui nous unit, de celte sainte aflinilé de nos âmes qui les confond el les perd l'une dans l'autre,— aux yeux des hommes, et de la loi, et de l'église, tu seras ma femme et tu porteras mon nom.

Hélène se jeta aux genoux de Maurice, et baisant ses mains :

— Oh! oui , Maurice , oui, tire-moi de celte vie flétrie, abrite-moi sous ton honneur et sous ton nom; j'en serai digne, Maurice, et Dieu est bon, car il t'a fait lire dans mon âme; autrement tu n'aurais pas osé.

Mais, reprit-elle avec effi oi, est il donc vrai (jug toi, si pur, tu veuilles associer non-seulement la vie secrète à la mienne, mais encore ta vie publique ? est-il vrai que tu veuilles faire la fcmiro d'une malheureuse prostituée? Ne serait-ce qu'un sentiment passager que t'inspire la pitié de ma misérable existeiic». Penses-v, Maurice, el si ce n'est une résolution bien arrêtée dans ton cœur et dans ton esprit, hâle-loi de me désabui^er, et ne souffre pas un instant de plus que je m'accoutume à un semblable bonheur.

— Lève-toi, dit Maurice, je ne pense pas te faire un sacrifice ; c'est mon bonheur que je cherche en même temps

que le tien. Ne disais-lu pas il y a quelques inslans que lu voudrais avoir beaucoup à me donner; ne comprends-tu pa)s mon bonheur, en faisant ce que je fiis pour toi? Tu seras ma femme.

— Ohl Maurice, dit Jlélène en sanglotant, mon ange! mon Dieu!

Et elle tomba dans ses bras, et elle couvrit sa poitrine de larmes.

— Nous vivrons loin du monde, Hélène dit Maurice, notre amour nous suffira; je serai tout pour loi, lu seras tout pour moi.

— Nous serons à la carai)agne, nous aurons un petit logis, bien simple el bien chéiif, près d'un bois.

Nous n'aurons ni meubles somptueux, ni riches tentures ;

Mais la nature nous fera de moelleux tapis d'herbe et de mousiie.

Nous aurons le ciel plus beau que le dais' de velours et d'or suus lequel s'asseoient les pontifes; — nous aurons les étoiles plus etincelantes (jue les diamans ; — nous aurons les llcufs et les parfums auxquels les riches, quels (|ue soient leurs trésors, ne pourraient donner pour eux plus d'éclat ni de suavité.

Nous aurons les touchantes harmonies du vent, des feuilles frémissantes et de l'eau qui roule sur le sable.

Nous aurons les mélodies pures et naïves des oiseaux.

Et plus que tout cela encore :

Nous aurons l'amour et la douce paix.

— Maurice, dit Hélène, mon cœur est gonflé de bonheur; je ne puis exprimer ce que je ressens pour loi, c'est plus que de l'amour, c'est de la dévotion ; je ne t'aini'J pas, je l'adore.

— Penserens-nous au théâtre, où des histrions sans âme parodient, avec une incroyable audace, des senlimens (ju'ils ne sont pas dignes d'avoir éprouvés, et crient, avec une voix fausse et des gestes faux, des vers ampoulés ou de la prose préleniieuse el guindée?

Regretterons-nous leurs arbres de toile el leur soleil d'huile de colza, moins faux et moins ridicules encore que les bornes prescrites à l'écrivain dramatique, moins faux et moins ridicules que les grimaces et les cris des acteurs !

Quand le soir, adossés à un rideau de coudriers, nous verrons le soleil se coucher majestueux el calme dans des nuages pourprés.

Et la lune se lever et glisser obliquement ses premiers rayons à travers les arbres au f uillagc uQir ,

Et tout se taire, et tout dormir et rentrer dans le néant, le mouvement, la couleur el la forme.

Tous deux seuls au Kiilieu du monde !

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