VIRGILE
Il donne aujaurd'hiii un banquet, et il te prie d'y venir. Voici une lettre pour loi.
xni.
LE COMTE LEYE\ A M.VLTJICE.
Jïoiisiciîr, En politique et en amour, le vain(|uenr a raison ; mais si je;ie garde aucun ressentiment de ma défaite, il serait peu généreux à vous de m'en vouloir après votre victoire. Notre ami Fischerwald vous dirait-:
Parcere deviclis, et debcUare supeibos;
moi, je vous dirai seulement que c'est assez d'avoir perdu une jolie maîtresse, fans encore perdre une de mes plus agréables coiuiaissama;, un homme d'esprit et de savoir, au(|ue! je tiens inlinimônl. Soyez donc, je vous prie, des au ■
VyE HEURE TROP TARD.
es; nous boirons à votre triomphe, et le vaincu n'y boira pas que des lèvres.
Comte Leyex.
A moins de passer pour un Huron, Maurice ne pouvait se dispenser d'assister au dîner de Leyen ; cependant, dans la poignée de main que se donnèrent les deux amans d'Hélène, n n'T eut pas plus de francliise d'un coté que de l'autre.
Sans Leyrn, la beauté d'Hélène eût été pure et sans laclie.
Tout le monde évitait de parler d'Hélène par égard pour Leyen, qui, dans ceit-i occasion, avait joué un rôle sacrifié, uu rôle de tuteur on de mari trompé. Ma's tjuand le vin eut un peu échauffé les tètes, Leyen, qui, jusqiic-lù avait fait bonne contenance, poussa l'indifférence jusqu'à la fanfaronnade.
— Messieurs, dit-il, ce vin ne vous ferait-il pas à tous oublier une infidèle, filt-elle aussi belle qu'Hélène?
— Le vin est bon, dit Fischerwald, et Hélène est belle. Maurice se sentit rougir: le comte avait dit familièrement
Hélène, il en avait un droit que Maurice eût voulu lui arracher avec le cœur.
Et Fischerwald aussi disait Hélène.
D'abord Maurice voulut professer tous ses sentimens pour Hélène ; puis il s'arrêta. Ces gens-là ne me comprendraient pas, dit-il, et ils me croiraient fou. Il ne dit rien
— Oui, elle est belle, dit Leyen, belle pour vous, qui n'avez vu que «on visage et ses mains; mais que dirai-je moi, qui ai contemplé, comme vous avez pu contempler dçbe'les statues de sculpteurs §jreos, le plus beau corps que jamais, peut cire, la nature se soit plu à former. ^
D'autres vous ont félicité, monsieur Maurice; mais si quelques félicitations ont du prix pour vous, ce doivent être les miennes, à moi, qui connais toute l'étendue de votre bonheur.
Allons, dit-il en riant, félicitez-moi aussi, moi qui, semblable au mangeur savant, ai quitté la table avant d'avoir perdu tout mon appétit.
Et vous tous, messieurs, buvons à la santé des nouveaux époux.
— Hymen, lo Hymen! cria Fischerwald^
— Je leur donne ma bénédiction, dit le comte; je souhaite que Maurice soit heureux plus longtemps que moi, et que son bonheur lui coûte moins cher.
Manrice souffrait d'horribles tortures d'entendre ainsi parler d'Hélène. Le diner fini, on se mit à fumer, à causer un peu confusément, à se promener dans le jardin.
Quelques-uns tirent des armes.
Richard battit Leyen et FiseherwalJ.
— Et vous, î\Iaurice, dit Leyen, ne tirez-vous pas ? Leyen et Maurice prirent des fleurets.
C'était une singulière situation.
Ces deux hommes, dont chacun aurait donné, peut-être, dix ans de sa vie pour avoir un prétexte suffisant aux yeux des autres de se précipiter l'un sur l'autre, l'épée à la main, pour se débarrasser d'une existence qui gênait la sienne; ces deux hommes jouaient avec des armes inoffensives, mais qui, pour chacun d'eux, pouvait augurer le résultat du combat, s'il arrivait qu'ils se battissent ensemble.
Aussi, l'assâut au fleuret prit un autre aspect; il n'y eut plus cette indifférecce insoucieuse, cette légèreté qui "avait présidé aux autres combats.
Chacun, comme si sa vie eût dépendu de sa force et de son adresse, ne négligea aucune des précautions que; jusque-là, ni les autres, ni Leyen lui même n'avaient prises-
Ils se serrèrent le corps, assurèrent bien leurs fleurets dans leurs mains, et se placèrent bien dap omb, hors de portée des pointes.
I s se t âtèrent avec prudence, rompirent à plusieurs reprises, et dix minutes s'écoulèreiW avant que ni l'un, ni l'autre s'exposAt à attaquer réelifment son adversaire.
A voir cette prudence et les regards fixes et alleiltifs des
combattans, et aussi à vot- l'altitudi! des spectateurs, qui avaient été frappés de la même idée qui occupait Leyen et Maurice, (jue ce combat liclif présageait d'une manière presque certaine l'événement d'un combat, qui aurait pu, qui pouvait peut-être avoir lieu, il y avait dans co jeu toute la solennité d'un duel véritable.
Plus impatient, ou moins heureux, Leyen le premier attaqua Maurice, qui para le coup, ctdiî la riposte brisa en trois morceaux son fleuret sur la poitrine de Leyen.
Restez, vierges pudiques,
Priez l'aveugle Hœder, père de nos guerriers ;
Adressez-lui vos funèbre* cantiques.
Pour vos l)ra.s n'ist p.is fait le poids des baiiclier? • Jamais le sang des glaives meurtriers Ne doit jaillir sur vos blanches tuniques. Vous, soldats ! Taranis a résonné dans l'air. Hol.1, la triste Hela, rie sa haclie crui'lle j Va frapper des Romains la horde criminelle; ' Les corbeaux dévorans suivent à lire d'aile La trace de votre fer.
En sortant de chez Leyen, Maurice avait le cœur ulcère ; il haïssait tous ceux qui avaient assisté au dîner : chacun avait, par ses paroles ou son alteniiou aux paroles des autres, profané son idole, sa belle Hélène.
Il était plein d'une colère qu'il brûlait d'épav.cKer, et si un seul passant se fût avisé de le toucher du coude ou de le regarder, le pauvre homme eût nécessairement payé pour tous les autres.
— Ohé! Maurice! dit Richard, sais-tu que tu as vigoureusement touché le comte ? Il eût été fâcheux que vous eussiez eu des épécs au lieu de fleurets.
— Je suis par trop original, dit FiseherwalJ, je cherche mes gants, et je les ai dans ma poche. Cela me rappelle qu'il y a quelque temps, une de mes inconcevables distractions me lit oublier mon chapeau. T'ai-je raconté, dit-il à Maurice, en lui secouant le bras pour éveiller son attention, que je suis sorti d'une maison sanssonger à emporter mou chapeau?
— Ton coup de fleuret à Leyen, continua Richard, me fait penser qu'il était très possible que vous vous trouvassiez en présence avec des armes plus dang-'reuses. Heureusement pour lui que Leyen est pacifique pour ces sortes de choses.
Maurice pensa que toute la longanimité était de son côté; mais il s'abstint de le dire, car ni Richard, ni aucun de ceux qui se trouvaient là n'auraient pu comprendre toutce que lui, Maurice, ressentait d& haine contre celui qui, en l'achetant, avait souillé Hélène.
— Quel malheur, continua Richard, si tu avais tué un galant homme pour une câlin ! '
Ce mot était à peine lâché que Richard avait reçu un horrible soufflet.
On intervint : i| fut convenu -qu'on se battrait lelenderaaia matin..
COMMENT a.\LRICE AVAIT RAISON AU CHAPITRE XXIV.
? Dans le temps que Maurice mit à franchir l'espace qui séparait' la maison de Leyen de celle qu habitait Hélène, son sang se calma, et il vit clairement ce qui s'était passé. Le lendemain, dans quelques heures, il se battait avec son msil- " leur ami. -^
--= Pour une femme I
— Pour une femme prostituée !
Parce qu'il avait répété après les auft-es une impertinence que lui, Maurice, avait soufferte des autres, qui n'étaient pas ses amis.
Il se trouva lâche, et rentra chez Hélène, horriblement mé«
iU
ALPHONSE KARR
content de lui-même: il reçut ses caresses avec indifférence et avec brusquerie; Hélène, voyant sa préoccupation, s'empressa davantage, il s'impatienta, puis se fit des reproches et demanda pardon. ,
Il partir avant le jour, et, comme Hélène dormait, il resta un instant à contempler ce beau corps mollement étendu, ces yeux fermes sous de longues paupières, cette bouclm en- Ir'ouvertc, si fraîche, laissant voir à demi de petites dents blanches.
— Peut-être, se dit-il, ne la reverrai-je plus.
Il lui baisa doucement le front, ses longs cheveux bruns étaient détachés; il les couvrit de baisers.
Hélène fit un mouvement.
Ce mouvement découvrit son bij«s, et, en même temps, les deux 'hiffres entrelacés d'Hélène et de Leyen. Maurice partit bnisquemeni ; en ce moment, il désirait être tué par Richard. Une seule pensée l'occupait, la flélrissuri; d'Hélène.
Il arriva chez Richard une demi-heure avant l'heure fixée par les témoins.
— Mon bon Richard, dit-il, écoule-m.oi sans colère et ne m'interromps pas.
i:iiiie lious deu\ seuls, lu pourrais peut-être, sans m'offenser, l'exprimer sur !i; compte d'Hélène ainsi qu'il te semblerait bon •. et d'ailleurs, je n'aurai s qu";"! le dire: " Richard, les paroles me blessent au cœur, » tu t'arrêterais;
Mais lu connais mon amour pour Hé.ène; tu sais que je veux lui donner mon nom et l'abriter de mon honneur; bi j'avais soiiiTert tes paroles devant quelques sots qui nous accompagnaient, ils se seraient crus autorisés à l'imiter et à aller plus loin que toi.
El aussi, pense à ce que j'avais souffert pendant tout le dîner; mon cœur ttait plein de liel, une {,'oulte de plus -l'a fait déborder.
Ma brutalité n'a pu l'ofl'enser, mon bon Richard ; et, si elle l'a oflensé, je l'en demande pardon, et je le prie de me teridrc la main.
Richard lui tendit la main, puis les bras; ils s'embrassèrent en pleurant.
Les témoins entrèrent.
Par un mouvement involontaire, Maurice cl Richard s'éloignèrent l'un de l'autre , et s'efforcèrent de dissimuler leur émotion.
Richard, feul avec Maurice, avait oublié promptement une insulie qui lire toute sa gravité d'une convention ; mais la vue des personnes qui en avaient été spectalrices ra'raichil son re-ssentiment.
Pour Maurice, les excuses qu'il avait demandées à Richard ne lui avaient rien coulé, mais il lui eût semblé humiliant de les faire devant d'autres.
Cependant il dit:
— Messieurs, je vous ai précédés ici, et j'ai obtenu de mon ami Richard le pardon de mon emportement ridicule.
.Les témoins partirent surpris el se rassemblèrent à l'auti-e exlréfflilé d'^ la pièce el parlèrent à demi-voix.
Maurice el Richard évitaient de se regarder.
Quelques paroles vinrent à leurs oreilles.
Il La chose ne peut se passer ainsi; — un soufflet est une insulte grave; — il n'y a que le sang; —l'honneur de monsieur Richard exige une réi)aration plus complète. »
Cependant Maurice songeait que si lui, Maurice, n'avait pas conçu le projet, au moins bizarre, d'épouser une fille entretenue cl de la faire honorer, Richard ne se serait pas trouvé dans la difficile alternative de se faire tuer ou de tuer son ami, ou de passer aux yeux du monde pour n'avoir pas suffisamment vengé son insulte.
Richard n'avait rien fait pour se trouver dans cette triste situation ; Maurice ne voulut pas l'y laisser.
— Messieurs, dit-il, je comprends comme vous que mes excuses ne sont pas suffisantes, cl que le combat est nécessaire.
Richard respira, car il ne pouvait le demander, et il craignait de paraître trop patiemment supporter son soufflet.
— Piichard, continua Maurice, il faut nous battre. Messieurs, dit-il aux témoins, si je me suis laissé emporter
aussi loin hier c'est que la personne que vous connaisser, jusfju'ici sous le nom d'Hélène sera prochainement ma femme que je prétends qu'on lui porte tout le respect que m'accordent les honnêtes gens, et que si quelqu'un se permettait à son égard une parole imprudente, ce serait là réeliemeiit une offense, que je croirais à peine lavée dans le sang. Attendezmoi.
- Il sortit pour aller chercher des épées.
— Si vous le tuez, dit à Richard un des témoins, vous l'empêohcrcz de faire une grande fo'ie.
— Ce monsieur, dit un ai.tre, a un ton bien menaçant; le résultat de l'affaire qui va se passer nous montrera jusqu'à quel point il est redoutable.
Richard ne répondit rii n à ces paroles, non plus qu'à quel ques autres plaisanteries que l'on fit sur Maurice ; — comme ce dernier rentrait, il entendit ce qu'on disait, et il fut désagiéableni'nt affoité du silence de Richard, qui le laissait ainsi attaquer en son absence sans prendre la parole pour le défendre.
^éanmoins il ne quitta pas la résolution qu'il venait de prendre, de ne faire que se défendre sans attaqt:er Richard.
— J'aime Iléiône, se disait-il, il est juste que je supporte tûulcs les conséquences df. mon amour; Richard ne doit pas recevoir un coup d'épée, parce que je suis l'amant d'Hélène.
On partit. Le long du chemin, les deux amis ne se regardèrent pas une seule fois; Richard se laissait conduire par une sotte vanité el était honteux de sa situation ; un regard de Maurice n'eût pu être qu'un reproche.
Après une demi-heure de marche, les témoins choisirent un terrain convenable; Maurice et Pdchard prirent les épées, , et pour la première fois leurs yeux se rencoiurèrent.
Jus(|ne-!à Maurice avait vaguement pensé que le combat n'aurait pas lieu, que Richard, dont tout dépendait, de la manière dont les choses avaient tourné, aurait assez.de courage pour refuser de se battre.
Dans le regard qu'il adressait à Richard, il y avait de la surprise ; pour Ricliard, quoique ses yeux fussent fixés sur ceux de Mauric:^, ils reslèrcni vagues et sans regard ; ils n'avaient rien à répondre à la questiOH que Maurice semblait leur adresser.
Les fers se croisèrent.
Maurice rompit.
Un dégagement fail par Richard porta son épée presque sur la poitrine de sou adversaire; Maurice ne l'éviia qu'en rompant encore une fois ; Richard avança sur lui et se mit à le presser vivement.
La viie de l'épée-nue si près de lui, l'instinct si naturel de fa conservation, l'indignulion que lui donnait l'acharnement de Richard, qui, par un an de leçons, avait un grand avantage sur lui, tout changea les dispositions de Jlaurice; — i| cessa de rompre, el, à son tour, marcha Sur Richard, qui fut forcé de rompre à son tour ; mais au moment où Maurice marchait, il reçut un coup d'épée qui lui entra de plus de trois pouces dans le sein droit; il tomba sur les genoux, mais se releva aussitôt, et se remit en garde : — puis il pâlit et laissa tomber son épée.
On le reconduisit chez lui.
Hélène l'attendait.
On soigna Maurice, qui s'endormit; à son réveil il éiait dans la chambre d'Hélène.
Il y avait huit jours que Maurice était au lit ; Richard avait fait demander chaque jour de ses nouvelles, et, sur l'invitation de son ami, était venu le voir.
Malgré la répugnance qu'avait d'abord montrée Hélène pour recevoir Richard, la franche réconciliation des deux amis lui avait presque fait o iblier que Richard avait failli tlier son amant, l'homme qu'elle adorait comme un dieu.
Richard et Maurice étaient venus au point de rire de leur aventure.
UNE HEURE TROP TAIU)
— Vois-tu, disait llichard, j'ai app-is et j'apprends encore à faire des armes; si tu avais lait comme moi, si tu avais ayi selon tes sages préceptes , tu n'aurais pas reçu un coup d'epée.
Depuis ([uelques jours, Hélène paraissait triste cl préoecupée, elle semblait éviter les cares'^es de Maurice.
lis étaient seuls, par la fin d'une belle journée de septembre. Il y avait encore un reste ds jour au debors, mais la chambie était lout-A-fait sombre; cette obscurité avait de tels charmes qu'Hélène ne soni^eait pas à faire apporter des lumières.
M'.'urice parlait de leurs projets d'avenir ; et, s'il eût pu voir les yeux d'Hélène, il n'y aurait pas trouvé celte atlentioii amoureuse qu'elle prèlaii ordinairement à sa voix; loin de là, les paroles de son amant paraissaient lui l'aire mal.
— INous serons heureux, di>ail Maurice, loin du trouble et de l'ayilation, ne donnant rien aux autres de noire vie, la réservant tout entière, moi puur toi, toi pour moi.
Hélène avait le cœur gros depuis que Maurice avait commencé à parler; elle ne put se contenir plus longtemps, et se cacha le visage sur son lit, en pleurant amèrement.
— Pourquoi pleures-tu, mon Hélène 'i dit ;Maurice ; ne seras-tu pas heureuse, et ne sutlirai-je pas à ton bonheur, comme tu suffiras au mien?
— Maurice, répondit-elle, c'est ce bonheur, si grand à mes yeux, qui me fait pleurer, quand je songe combien j'en suis indigne ; car tu ne sais pas toui. et quand tu sauras tout, tu me repousseras, tu ne m'aimeras plus, il fau Ira que je meure.
Mon Dieu! s'écria-telle, c'éiait du fond du cœur que je TOUS rendais grâce de cette félicité que vous m'aviez donnée, en inspirant à Maurice cet amour qui me rendait si heureuse et renouvelait ma vie, et vous allez nie l'ùler, il ne m'aimera plus.
— Parle, parle, dit 'Maurice; au nom du ciel, ne me livre pas plus longtemps aux horribles tableaux que forme ton imagination.
— .Maurice, continua Hélène, Dieu m'est témoin que, depuis que je t'ai dit que je t'aimais, lu as rempli toute mon âme et toute ma vie; je n'ai pas eu une pensée qui ne fût à toi. I
Je ne suis pas coupable ; je suis malheureuse, bien malheureuse.
Je suis enceinte.
— Enfant, dit. Maurice en souriant, n'est-ce pas un nouveau lien entre nous, un lien qui unit à jamais nos deux existences?
' —Qui sait? dit Hélène.
, — Doutes-tu, repritMaurice, que je ne t'en aime davantage,
si mon amour peut croître encore?
— Oh! tais-toi, Maurice^ tais-toi, tes paroles me font mourir.
— Je ne te comprends pas.
— Eh bien ! cet enfant que je porte dans mon sein... que je sens remuer...
— Eh bien?
— Cet enfant, je ne puis en nommer le père; je ne sais si c'est toi, toi que j'aime plus i(ue Dieu, ou l'homme qui a fait ma honte et mon désespoir, le comte Leyen...
r~"^ ixMii.
T'abandonn'^r ! mon Dieu! sans loi, que dcviendrai-je? n'es-tu pus l'âme de ma vie? {(CAMILLE s*".
— C'est horrible ! dit Maurice.
— Oui, réiondit Hélène, c'est horrible, ce paélange d'amour et de haine, de bonheur ineffable et de désespoir profond, que mejeite au cœur chaque mouvement que fait dans mon sein un enfant...
Ton enfant, peut ê:re, ton amour et le mi-?n confondus en un seul êire, nos âmes à tous deux réunies dans un seul corps, le fruit de nos baisers, où nos vies sur nos lèvres se touchent et se confondent.
Il me semble te sentir en moi, et ne plus former avec toi qu'une seule créature.
Maisjen'osc l'aimer, cet enfant, peut-être l'enfant du comte Leyen, la lioiiti', l'opprobre ipie je porte dans men sein, que je nourris de mon sang et de ma vie.
Honle et opprobre, non-seulement pour moi, mais aussi pour toi !
Il y a trois jours, je doutais encore, j'espérais ; je suis allée trouver un n édecin : « N'est ce pas, monsieur, lui ai-je dit, qu'un entant ne peut pas naiire de baisersvendus, de caresses impures et sans amour, d'une ivresse non paitagée? N'est-ce pas <|u'un enfant ne peut être formé iiue par l'amour? ^
Il m'a cruellement désabusée; je me suis jetée à ses genoux, je l'ai supplié pour qu'il m'enseignât un moyen de savoir la vérité; car si ("est l'enfant du comte Leyen, je voulais mourir; je n'aurais pas eu la honte de l'apprendre moi-même uue nouvelle infamie.
— 11 n'y en a aucun, m'at-il répondu, aucune science humaine ne peut pénétrer un semblable mystère.
— Mais, m'éciiaisje, et mon regard et ma voix peignaient encore un reste d'espoir, si l'enfant ressemble ù Maurice?
— Ce serait une preuve sujette à discussion, m'a-t-il dit, et qui ne présenterait aucune certitude.
Depuis ce temps, j'ai prié Dieu tous les jouis, toule.s les nuits, rien n'est >enu m'éclairer; je ne sais rien
— Rien ! dit Maurice accablé.
— Oui, tu as raison, c'est horrible, continua Hélène; quand cet enfant naîtra, je n'oserai te demander peur lui ton amour et tes caresses, car c'est peut-être l'enfant de Leyen.
Et cependant si tu le hais, si tu ne laisses jamais tomber sur lui un regard, si tu l'abandonnes, lui et sa pauvre mère, c'est peut-être ton fils, formé de toi, de l'alliance de nos âmes, de noire amour.
Il faudra que je l'aime toute seule.
— Laisse-moi, dit Maurice.
Hélène ne dit rien et se retira.
Comme elle sortait, elle jeta un regard sur Maurice.
RIaurice lui tendait la main ; elle prit cette main et la baisa, puis s'enfuit en sanglotant.
Quand Maurice fut seul, seulement alors il comprit tout ce qu'avait d'il réparable le malheur qui tombait sur Hélène et sur lui, tant d'abord il avait été étourdi et anéanti d'un coup aussi imprévu.
Que faire? quitter Hélène! pauvre fille, plus malheureuse que moi; la livrer injustement à son désespoir.
Et peut-être c'est monenfant, à moi.
Que de bonheur, si le ciel avait pitié de nous, si nous pouvions savoir d'une manière certaine...
Pauvre Hélène!
Ce serait trop lâche de l'abandonner, je resterai ; mon bonheur est perdu, je ne serai plus son amant, je serai son ange gardien ; je la ferai heureuse, mon bonheur à moi sera de voir son visage souriant et son cœur paisible. Oh! comme elle m'aimera, comme elle devra m'aimer I
J'ai dit que mon bonheur était perdu!
Ne sera-ce pas encore un bonheur de tout faire peur la femme que j'aime, de lutter pour elle contre le ciel et contre la terre, de la rendre heureuse malgré Dieu et malgré les hommes, de triompher de moi-même, de lui faire un bonheur avec mes souffrances.
Oui, mon Hélène, tu seras heureuse ; je ne t'abandonnertii pas, je feindrai même d'être calme, d'être heureux. Quand ton enfant nsitra. je dirai : — Il me ressemble. — Je le caresserai, et d'ailleurs, n'y aura-l-il pas de toi en lui?
Je renonce à la vie, à mon bonheur, à mes passions.
— Hélène Icria-t-il, Hélène!
Elle accourut.
— Mon Hélène, dit-il d'une voix douce et calme, la malheur qui nuiis arrive frappe sur tous les d«ux; il faut rester unis pour le supporter; mon cœur ne cessera pas d'être à toi.
El, qui sait ? peut-être n'est-ce pas un malheur; il y a des
ALPHONSE KARR
chances pour nous. Sans doute cet enfant est à nous ; nous l'aimerons, Dieu nous protégera.
— Maurice, dit Hélène, sois iiéni ; tu fais plus pour moi que Dieu n'a jamai!^ fait.
La situation de Maurice et d'Hélène était toujours la même. Hélène attendait que Mauriie fixât l'époque du mariage, et ainsi le train et la dépease de la maison restaient toujours sur le nii'nie pied ; elle subvenait par la vente cailiée de ses diamans et de ses effets les plus précieux aux frais énormes de son intérieur.
Maurice croyait qu'elle recevait eih:ore la pfnsion de Leyen. Il attendait avoir obtenu une place, pour a\oir avec elle à ce sujet une explication déliniiive, faire donnera Leyen un congé absolu, et vivre modestement avec sa maîtresse, dans une obscure retraite, du fruit de son travail ; car, avec la lierlé naturelle de Maurice, l'idée de se créer une fortune par la vente lies diamans d'Hélène n'avait pu séjourner dans son esprit que quelques instans.
— Pour avoir les places, se dit-il un matin, il ne faut ni flâner, ni perdre de temps. Je vais, dès aujourd'hui, savoir si Ton me donne cette place de deux mille florins ([ue l'on m'avait promise, et au sujet de laquelle on devait me rendre réponse et attendre ma décision, le jour o(i Kicliaid m'a donné un coup d'épée.
Il se mit en roule et rencontra Richard ; ils allaient du même côté et cheminèrent ensemb'e. .
— Je vais, dit Maurice, savoir si l'on veut me donner cette placedonl je l'ai pailé.
— Quoi 1 dit Richard, celle place que lu voulais refuser, et que je devais prendre, si tu ne rendais i)as .-éponse le lendemain?
-—Précisément.
— Il ya*lix jours ([ucj'en remplis les fonctions. Maurice retourna chez Hélène; elle était au lit, évanouie-,
le médecin, que l'on avait mandé, n'avait pu encore la rappeler à la vie.
leh liele wie du mich.
Je l'aime coinnie tu n.'a iue.«.
îscuii.LEn.]
Il y avait dans l'amour de Maurice quelque chose de si noble et de si géi éreux, quoique l'avilissement où Hélène était précédemment tombée, et peut-être aussi sa nature de femme, l'empêchassent de sentir de combien de poignantes douleurs Maurice se rendait maître jiour lui conserver son affection, qu'elle le vénérait aiitant qu'elle l'aimait, el ne dérobait k cet amour ni un instant, ni une pensée.
Tandis que Mauri,:e était dehors, Hélène s'était enfermée dans sairhambre, et avait défendu qu'on laissât entrer personne.
La veille au soir les regards dtt Maurice s'étaient encore arrêtés sur le chiffre gravé sur son bras, et l'émotion que lui (ausait cette vue n'avait pas échappé â Hélène. Une résolulion s'était emparée de son esprit, et l'absence d;: Maurice lui donnait le temps de la mettre â exécution. Elle s'assit sur le divan, puis mit i nu son bras blanc et poli, et ouvrit un rasoir.
Alors un frisson courut par tout son corps ; elle se le>a, alla devant une glace, et vit qu'elle était pâle. — Oh! dii-elle| je suis bien lâche, je pâlis devant une douleur physique dé quelques instans, quand mon noble Maurice endure pour moi (le longues lorluics de Tàmc; je pâlis (juaiid, par retlc douleur physi(iite, je compenserai une partie du bonheur qu'il me donne, et je lui montrerai combien je l'aime. Elle se it-mit sur le divan, et appuya le rasoir sur son bras.
Le froid de l'acier la (Il eucore frissonner, et elle ôia la lame.
— Ce n'est pas ma faute, dit-elle, c'est la nature qui se révolte. OliJ mon Dieu, j'ai du courage, car j'ai de l'amour. Donnei-moi donc aussi de la force! Alors elle se retraça tout ce que Maurice avait fait pour elle, tout ce qu'il lui sacriflait, tout ce qu'il lui donnait de bonheur, et elle hésita encore.
Mais elle crut entendre du bruit : — C'est lui, dit elle. Oh' I il saura si je l'aime.
El, d'une main ferme, elle enleva la chair el le chiffre inelfaçablc.
Et elle tomba évanouie en jetant un cri.
On accourut : sa robe était couverte du sang qui coulait rie son bras. Lnc affreuse hémorragie résista à tous les t (forts de ses gens, l.e médecin réussit à peine à l'arrêter, et la fil transporter sur son lit.
ti: yn \D\1L^T 1)1 \t I.^TERJI;CTIOX.
De la couronne luiiitiale, l'eiit-ùtie un jour un autre plus iiourciix, D'une profane ma u ornera tes cheveux;
Kt sur ta I) juohe virginale Ses lèvres cuciUeroiil f boiser ainoiueiix.
1,'accidenl d'He!èi;e la retint quelques jours au lit.
Cependant Mauriie, dont celle preuve d'amour avait un moment effacé tous les scrupules, recommençait â se livrer â de tristes impressions.
la grossesse d'Hélène était assez apparente pour qu'il ne put la regarder sans songer à celte étrange et désolante situation.
Il eiU mille fois mieux valu pour l'un et pour l'autre que l'enfant que portait Hélène appartint évidemment au comte. Cette bonne lille, quoi (m'il put lui en coûter, eiU fait au bonheur de Maurice le s.icrilice de se séparer de l'enfant aussitôt sa naissance, et Maurice eût encore tâché d'oublier.
MjIs comment se résoudre à se séparer d'un enfant qui peut-êire était à Maurice, à déshériter d'affections et de caresses le fruit lie leurs amours?
Mais aussi tomment Maurice pourrait-il se résoudre à aimer el à caresser peut-être l'eiilanl de Leyen, le témoignage de 'a llélrissure de celle qu'il l'iiiiail?
Ce|)endant lUthard, avec des intentions contraires, vint renilre â Maurice de la résolution et de l'énergie.
Maurice avait passé toute la journée chez lui; triste, inquiet, irrésolu, voyant, malfs'ré lui, que l'avenir ne m-mblait apporter pour lui et pour Hélène que mauvaises chances et chagrins; que leur malheur à tous deux était relatif; que s'ils ne s'étaient jamais rencontrés, lisseraient restés sinon heureux, du moins calmes et aptes à un bonheur possible.
Il serait dillicile de dire jusqu'où de semblables idées auraient conduit Maurice, si Richard ne tilt pas entré.
— Où es-tu allé aujourd'hui?
— INulle part.
— Où iras-tu ce soir?
— Je resterai chez moi.
— Tu n'es|ias allé chez mademoirclle Hélène?
— Non.
— Hum ! dit Richard.
— Que veux-tu dire? demanda Miturice.
— Rien, sinon que cela devait tinir ainsi.
— Quoi ! finir? rien n est fini.
— Ecoute-moi, mon cher Maurice, et laisse-moi proliler d'un des moinens lu 'ides qui, chez loi, devii'nneut prodigieusement rares, pour l'expiimer les inquiétudes de tes amis; soiue â «e que tu vas faire, Maurice, â tout ce que tu risques en épousant Hélène ; sois docile aux conseils de la raison.
Maurice fut choqué que la raison vint se jeter dans une affaire deyw.vsfo?!.?, qu'une raison â la portée de Richard voulût régler sa vie.
Et surtout qu'après avoir passé par les angoisses de la passion et de la douleur, lui, Maurice, ne fûl que près d'ar
UNE HEIJRE TROP TARD
I iver au point de sagesse où étaient naturellement Richard et les aiilres.
Et puis ce hum ! de Richard, ce huiu! qui sii^nitiait passablemeni de chosos : ■■ C'était une folie, — du haut «le ma sagesse, je l'avais ainsi jugé. — Cela devait finir, cela finit. — .le ris, niùi, sage, des folies (lui te déchirent l'âme, — j'ai pilié de toi, et je te tt-U'ls la main, je veux te sauver, enfant.»
Maurice ne put se résigner ;1 justifier l'impertinence de ce hum ! Ouoi ! seditil, Riciiard, avec sa cour;e vue, sans comprendre aucun des ressoris qui wie font agir, aurait lixé d'avance le chemin que je dois suivre, et je le suivrais!
— Ami Richard, dit-il, qu'appelez-vous la raison? quel est, je vous prie, le type de la raison? où en sont les règles immuables, par lesijuelles vous prétendez nie juger? N'esi-il pas à vous fort impertinent de me vouloir diriger d'après vos idées, et de dire : La raison, c'est ma manière de voir , quelipie louches, myopes, presbytes uue soient mes yeux?
La raison humaine, ami Richard, est une plaisante chose — dans votre bouche, comme dans celle de tout le monde; ii a tort, veut dire : li ne pense pas comme moi. 11 a raison, signilie : Il est de mou avis.
Mais si vous prenez pour prototype du bien et du bon votre propie raison,— en admettant que vous '-n ayez une, — pourquoi ne prendrais-je pas les mêmes droits que vous, et ne me servirais-je pas de la mienne? Si à vos propres yeux je suis fou, et îi votre seul droit de me juger ainsi est que j'ai le malheur de ne pas penser comme vous, il s'ensuit nécessairement que vous ne pensez pas comme moi, et que je dois également vous trouver foy, en me réglant sur votre manière de procéder.
On ne pense pas assez à tout ce qu'il y a de suffisance et de vanité dans ce mot ■. Vous avez tort ou vous avez raison. L'homme qui le prononce dit implicitement : Il y a en mol un régulateur infaillible, sans cela mon opinion ne compterait ni plus ni moins que la vôtre, ce serait une opinion d'un homme ; mais je renferme en moi la sagesse universelle, vous pensez bien ou mal à proportion que vos idées se rapportent aux miennes.
Au nom du ciel, ami Ridiard, si vous croyez voir que je me Irompe, n'est-ce pas même pour vous une preuve certaine que l'homme n'est pas infaillible, et ne devez-vous pas, en faisant un syllogisme dans les formes de l'école, voas dire :
L'homme peut se tromper, —majeure,
Or, je suis un homme,— mineure.
Donc, je puis me tromper, — conclusion.
Voici, continua Maurice , quelques-unes de mes raisons pour aimer et pour épouser Hélène, malgré sa fléirissure :
Je connais Hélène, je puis compter et sur son amour et sur sa reconnaissance ; il est des choses que l'jlme dit à l'âme, des choses dont on se trouve convaincu et persuadé sans qu'il soit possibl' de donner, par des paroles, des raisons de celte conviction; pour moi l'aveuir avec Hélène est sur.
Pour le passé, voici mon raisonnement.
J'ai de l'amitié pour vous ; ce n'est pas ici le lieu de chercher ius(|u'à quel point e le est juste et fondée. J'ai de l'amitié pour vous, et il m'importe peu que vous fassiez ce que l)0n vous semble, je ne me suis jamais inquiété de vos liaisons d'amour.
Qui m'empêche d'avoir de l'amitié pour Hélène, comme j'en ai pour vous? Hélène est plus poétique, plus spirituelle que vous ; celte amitié vaudra bien la votre, et eileaàme donner en outre des plaisirs auxquels sa beauté peut ajouter quelque prix.
Longtemps je me suis tontenté de votre amitié.
Hélène me donne l'amitié, plus, les plus vifs plaisirs qu'il soit donné à l'homme de goûter.
.Si, à cause de sa vie précédente, je ne peux avoir pour elle ce que moi j'appelle de l'amour, et ce que vous ne pourriez comprendre, il me reste cependant avec elie des chance-! de bonheur assez grandes, et sans exagération ni illusions.
Maurice continua quelque temps sur le même ton, elles argumens qu'il n'opposait à Richard que pour ne pas paraître se ranger à un avis dont il était bien près, quand son ami
élail entré, finirent par le convaincre lui-même, et il allachei Hélène.
Comme il entrait, il rwonnul la voix d'Hélène, q»i chan- Uiii .
Komm, lirbiT mai, etc.
■ Reviens, cher mois de mai. u