‹ Le siècleChapitre 32 sur 216 · X.XII · texte numérisé non relu

X.XII

li:V REGAHD EN AnHIËBL.

—C'est singulier, dit, Maurice, ce n'est pas la première fois quej'enlends cette chanson, et il me semble même l'avoir entendue à une occasion que je ne me rappelle pas, chantée, par la même voix.

— Pour la voix, dil Richard qui l'accompagnait jusqu'à la porte, c'est celle de ta maîtresse ; pour la chanson, c'est une ronde à danser très connue, et il n'y aurait rien de singulier à ce qu'elle l'eùi déjà chantée devant toi.

— Non ce n'est pas cela, dit Maurice.

— J'y suis, reprit Richard. Te souviejit-il d'un soir oii nous avons, par un temps affreux, été attendre des canards sur les bords d'un petit étang? le souvient-il que tu ne liras pas un coup de fusil?

— Oui, oui, dit ^liurice , distrait que j'étais par une voix de flUe qui chantait celle même chanson :

Komm lieber mai, und mâche.

C'est vrai, mais cela n'empêche pas que la voix d'Hélène me rappelle celte voix.

Richard quitta son ami, qui, arrivé près d'Hélène, la pria de chanter encore.

— Décidément, dit Maurice, c'est la même voix; mais ajouta-t-il, la maison aux églantiers, la maison de ta mère n'est qu'a quelques pas de l'étang, il n'y a rien d'étonnant que se soit loi que j'aie entendue.

El comme il s'efforçait de réveiller ce souvenir,

— Je me rappelle maintenant la maison; ce soir-li, Richard et moi, nous avons failli y entrer pour demander à souper.

— Oh! Maurice, dil Hélène, pourquoi n'y êtes-vous pas entrés, cela eût peut-être décidé de toute ma vie.

Après un long silence, elle répéta :

— Pour>juoi n'êtes-vous pas entrés?

, Cela eût tout changé, j'ai été conduite où tu m'as trouTée, par des accidens si faciles â éviter!

Et elle conta comment, partie avecsa mère pour la ville, el!es s'étaient endormies et réveillées à l'endroit d'où elles étaient parties.

Maurice se fit expliquer la route qu'elles avaient prise.

— C'est moi, dit il, je me le rappelle bien, c'est moi qui ai retourné la charrette ; j'étais sorii pour éviter le trouble oii était la maison de ma mère, dans l'aitente d'une demoiselle de compagnie, qui, du reste, n'est pas venue.

Hélène demanda où demeurait la mère de Maurice.

— A mon tour, dit-elle, c'était moi qu'on attendait.

— Et c'est moi qui t'ai empêchée d'arriver.

Hélène alors raconta son histoire, et Maurice aussi se rappela sa rencontre avec la civière qui portait Hélène ù l'hôpilal, et l'interruption, par sa faute, de l'ouvrage de Fischerwald, ce qui avait privé d'ouvrage Hélène et Marie.

— Pauvre Hélène! dit-il, j'ai, sans teconnaître, exercé sur toi une funeste influence ; sans ce jeu d'écolier qui me fit retourner la charrette, je t'aurais vue plus tôt et rien n'aurait altéré notre bonheur.

C'est moi qui t'ai conduite au malheur.

Pauvre Hélène, je réparerai le mal que je t'ai fait.

ALPHOISfiE KARR.

Les jours se passaient sans rien changer aux h résolutions de Mauri.e. Quelquefois il sortait It' soir avec Helùiie; des hommes, (iii'il ne counaissait pas, la saluaient avec un sourire aniii:al, et fiuclquefois, derrière eux, il eiiteudail dire :

— C'est Hélène, la maiirestedu comte Leyen.

Tout cela lui remplisi.ait le neur de haine et de désespoir. Il lançait aux gens qui regardaient Hélène des regards nie- Da;ans; parfois il la brusquait elle-même, puis il songeait à cet amour tendre et désintéressé qu'elle lui témoignait avec tant de charmes, et par de d^ces paroles il cherchait à lui faire oublier le chagrin que lui avait causé sa mauvaise humeur.

Hélène, pour subvenir aux dépenses de sa maison, continuait à vendre ses diamans et .ses effets les plus précieux. Dans les momens où Maurice était le mieux disposé pour elle, et lui pardonnait son malheur en faveur de son aniutir. Il se disait : Je ne me réunirai entièrement à elle qu'après qu'elle aura mis son enfant au monde. Ce n'était qu'un prétexte qu'il se donnait à lui-même, pour retarder une démarche dont lessuiies lui faisaient peur, et il ne parlait de rifnà Hélène, pour ne pas prendre en\ers elle de nouveaux cngagemens.

Pour la pauvre Hélène, elle n'avait qu'une idée, son amour pour Maurice; en son abseni'e, elle se faisait belle pour lui, séparant de ce qu'il lui restait de pierreries, sans penser que ceté.'Iat blessait les yeux et le cœur de son an-ant ; un jour cependant, elle avait lissé en bandeau ses beaux cheveux , bruns, séparés à leur racine par la raie bliuche de la peau, sur son front brillait une riche émeraufe, des émeraudes pendaient à ses oreilles et à son cou, elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc à largi's i lis et à manches tombantes.

Elle était si belle ainsi parée, que Maurice, pendant tout le jour, la regarda avec admiration ; quelques jours api es, il lui envoya un billet où il lui disait :

« Je passerai la soirée avec toi; pare-toi comme l'autre jour, jamais je ne l'ai vue si belle. »

Quand il arriva, Hélène était vêtue d'une robe de mousseline, ses cheveux encore séparés sur le front, mais il n'y avait plus d'éraeraudes.

Après quelques insians , Maurice l'examina avec étonnenentjet

— N'as-tu pas reçu ma lettre? lui dit-il.

— Je l'ai reçue.

— Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je l'avais priée de faire? Hélène devint rouge, et, tout interdite, ne répondit pas.

— Tu n'as pas voulu, continua Maurice, faire delà toilette pour moi seul?

— Non, dit elle, ne n'est pas cela, j'ai eu quelques lettres â écrire.

— Eh bieni tu vas t'habiller ,)e t'aiderai.

— Non, dit Hélène, il est tard, et d'ailleurs tu serais trop maladroit.

— Eh bien! appelle ta femme de chambre : je me suis réjoui tout le jour de l'espoir de te voir ainsi parée, ne me refuse pas ce plaisir.

— Mon cher Maurice, lu es fou.

— Je t'en prie.

— Je suis souffrante, j'ai un horrible mal de tète.

— Tu ne souffrais pas quand je suis arrivé ; quelle raison peux-tu avoir de me refuser?

— Tu me feras plaisir de ne pas insister.

— Pourquoi ?

— Quelle opiniâlretél.. dit Hélène avec un peu d'aigreur.

— Je ne sais , dit Maurice, de quel côté est l'opiniûireté, mais je dirai plus facilement qui de nous deux manque de bonne grâce «t de complaisance.

— Mauric* ! dit Hélène, et elle avait bien des larmes dans les yeux, je t'en prie, parlons d'autre chose.

— Non! dit Maurice impatienté, je veux au moins savoir • pourquoi lu me refuses une chose aussi peu importante.

— Puisque c'est une chose aussi peu importante pourquoi y liens-tu aussi obstinément?

— Hélène, vous jouez-vous de moi 'i*

— Non, ri prit-cile, mais je ne me soumettrai pas à un caprice ridicule et dont vous ne donnez auiune raison.

Kn disant cisparolfs, elle alla s'enfermerdanssachambre, où elle se pri! à p eurer.

Maurice prit son chapeau et sortit.

Hélène avait fait vendre la veille les émeraudes et le cachemire.

Par une belle fin de journée, Maurice sortit avec Hélène pour lui faire respirer les douces haleines d« soir; depuis longtemps elle n'avait pas quille la maison. Maurice trouvait toujours quelque prétexte [lour ne pas l'emmener avec lui : son éial degrossesse était devenu si évideiil, que chaque regard (ju'un passant dirigeait sur elle ou sur lui semblait une iiibulle, et ([ue la coiiliainte qu'il s'imposait pour ne pas faire des querelles iiijustes et ridicules le niellait dans un état d'exaspéraiion dont les douces caresses d'Hélène pouvaient à peine le tirer.

On éiait alors dans l'automne, le soir de l'année, au moment où la nature se pare de si riches couleurs.

Parmi les clièiiej encore verts, les peupliers étaient chargés de ft'uilles d s plus belles nuances de jaune : les vignes lalssaiè: t pendre leurs pampres d'un rouge de pourpre, et , les chèvrefeuilles sans fleurs et sans parfum n'avaient plus que des feuilles d'un vert presque bleu ; les genêts étaient couverts de baies noires.

Ce que le poète et le psinire voient avec de si douces sensations, au moment ott le sokil se couche, où comme un sourire d'adieu à ses amis, il jette encore sur la terre des teinles si riches et si harmonieuses et ù la fois si fugitives;

Ce silence, ce recueillement de la nature entière, ce moment de méditation mystique;

L'automne fixe tout cela pour une saison entière; l'automne est un long coucher du soleil ; l'automne est à l'année ce que le soir est au jour.

Hélène et Maurice, :'i l'entrée d'un bois, virent ouverte une grille que des plarxhes rendaient d'ordinaire impénétrable à la vue.

Quoique Maurice eût souvent dirigé sçs promenades de ce cê);é, jamais il ne l'avait vue ouverle : il .s'arrêta pour regarder un beau parterre où brillaient les fleurs de la saison, des marguerites éclatantes de si riches nuances de pourpre, de blanc et de violet.

Les premières chrysanthèmes jaunes ou amarantes. L'n jardinier arrosait, qui leur dit : — Il n'y a personne, vous pouvez entrrr.

Après le parterre, il y avait un rideau de coudriers chargés de noisettes mÈr'es; derrière les coudriers s'élevaient de hauts peupliers plus d'à moitié jaunis et dont le vent commençait à détacher quel(|ues feuilles. Hélène et Maurice suivirent une allée étroite et tortueuse, couverte par les branches des lilas et des noisetiers ; à un détour du sentier, toutà-coup, l'horizon s'étenlit : urj ruisseau large de quelques pieds niurmuraii dans l'hf rbe, et de l'autre c(Jlé du pont de de bois, qui conduisait ii un pré encore assez vert, s'élevait une petite maison blanche, derrière laquelle il y avait une épaisse charmille de tilleuls; après les tenêires de la maison grimpaient ([uelques rosiers du Bengale avec quelques roses inodores, les dernières de l'année.

Derrière la maison et la charmille, le ruisseau qui avait fait le tour du pré venait tomber dans un petit étang, au milieu d'un iielil bois de châtaigniers, dont les feuilles commençaient t\ crier sous les pieds.

L'étang était entouré d'une herbe épaisse, de laquelle se penchaient encore sur l'eau quelques pAles ^^■ergiss-mcin-nieht; des saules presque dépouillés se courbaient par-dessus; OB n'entendait d'autre bruit que le ihant sec des mésanges à

UNE HEURE TROP TARD

tête bleuâtre qui sautillaient sur les branches des sorbiers, dont e les se disputaient les baies écarlates; de hauts arbres cacJiaif Ml les muraiiies.

Hélène et Maurice s'assirent sur la raousse, et se livrèrent à la pi-n-iraute et niélanco ique impression de ce lieu.

Après un long silence, Maurice serra la main d'Hélène et lai du : — Ce séjour est ench.nto; il serait beau de se renfermer avec toi ei pour toujours dans un lieu se'mhlable.

— Oiii, dit Hélène, avec un soupir, ce serait beau.

— Sais-tu, dit Maurice, ce qui surtout nie touche ici, et me charme? c'est cette solitude entière, ce sont ces hautes murailles (jue la vue même ne peut franchir; c'est cet horizon borné, ce eiel et celte herbe, et ces ombrages pour nous seuls; ce serait de n'avoir ni craintes, ni espoirs, ni désirs, ni regrets, ni pensées au delà.

C'est, ajouta-t-il, en oubliant qu'il était chez des étrangers, c'est d'être seul avec toi, à l'abri de la haine et de l'amour des autres, à l'abri des regards et des opinions, à l'abri des convenances et du respect humain.

C'est de vivre seuls tous les deux aussi loin du monde que si une tempête nous avait jetés sur une île dé.serte et inconnue.

— Que sette petite maison est jolie ! dit Hélène.

— Oui, dit Maurice devenu rêveur, elle est bien jolie; con'me nous y serioiiSbien renfermés, comme nous y serions seuls.

— Monsieur, dit le jardinier qui les cherchait, vous ne pouvez rester i)lus longtemps, ces dames viennent de rentrer, et d'ailleurs il fait tout-à-fait nuit.

Maurice lut réveillé péniblement du songe riant auquel il se laissait aller depuis quelques insians ; il donna une pièce d'argent au jardinier, et emmena Hélène. Comme il alUit .passer le petit pont, il se retourna pour jouir encore du spectacle.

L^ine qui morJait par-dessus les tilleuls argenait le ruinn et éclairait !c pré, tandis que sous les arbres la nuit • était profonde.

11 vit, comme deux ombres, deux robes blanches s'enfoncer sous les châtaigniers; ce sont, pensa-t-il, les maîtresses de la maison'; cette soirée va être bien belle ; elles sont heureuses de pouvoir rester.

Et il quitta le jardin avec regret.

Quand la grills eut crié sur ses gonds, et se fat bruyamment fermée, il dit encore : Une belle soirée ! elles sont heureuses de rester. Puis, il ne dit plas rien.

— Mou ami, dit Hélène, qu'avons-nous besoin d'une si jolie maison et d'un parc si étendu? !e plus aride désert, le plus pauvre gre:iier neseront-i's pas un Éden et un palais quand nous y serons ensemble?

— Tu as raison, dit machinalement Maurice; mais il resta silencieux jusqu'à la maison d'Hélène.

• l'alteir dowe uxe explication.

L'an passé, nous écrivîmes un livre intitulé : Sous les Tilleuls. Dans ce livre, il nous arriva de parler de vvergissmeir.-nicht.

Plusieurs questions nous furent adressées à ce suje'. Vn mot du chapitre précédent nous donne l'occasion de donner quelques explications.

Les wergiss-mein-nicht sont de petites fleurs d'un beau bleu de ciel, dont les boutons sont roses, et qui fleurissent sur les rives de quelques étants.

AVergiss-metnnicht \ei\td\Te ne m'oubliez pas. Celte fleur porte le même nom en français ; on l'appelle encore myosotis. Les Anglais l'appellent/orgei me not; et les Suisses, herbe aux perles.

>'ous profitons de cette occasion pour engager nos lecteurs qui n'auraient pas lu Sons les Tilleuls, à le lire sans,

délai. Outre le plaisir qu'ils y pourront peut-être trouver, ce qUe noue modest e nous empêche de garai.lir, leur curiosité engagera noire éditeur ù faire de iiotre livre une nouvelle édition. Ce qui nous rujjportera quehiue argent qui ne viendra pas très mal à |)rù;)Os, pour pl.isieurs raisons que nous ne nous soucions pas de détailler en ce moment.

Ace sujet, cependant, notre conscient* ne nous iiermet pas de passer sous silence un rc|)roche grave qje Ht .'i ce livre un se ère.afisiarque. Nous ne voulo. s pas tromper le l.cteur, au moins volontairement, et nous lui avouerons, quelque tort que cela nous puisse faiiv, ce qui, au dire dudit arislarque, devait faire jeter au l'eu notre pauvre livre,

C'est que :

i" Nous avons, sans en donner aucune raison, écrit Magdeleine, au lieu d'écrire simplement Madeleine;

2° Nous n'avons pas parlé des tilleuls des Tuileries ;

5» Nous avons parlé de fleurs, tandis qu'un auteur (élèbre, dans un livre publié quinze jours après le i.ôire, a pirlé de papilons; ce qui est, de notre part, un plagiat évident;

4" Nous avons racoi.té un chute de cheval, tandis qu au su de tout le monde, J.-J. Rousseau, dans ses Con/essiotis, parle de deux chevaux, que deux jeunes filles ne pouvaient décider à passer un ruisseau. Cheval, chevaux, c'est toujours la même chose, — autre plagiat. On ne doit pas dire cheval, au: es que Rousseau a dit cheval.

Peut-être ici l'auteur n'a-t-.l pas été assez loin, il aurait pu voir, dans notre livre, un certain nombre de lettres, telles que :

ARCDEFGHIJKLMNOPORSTUVXYZ

qui se retrouvent toutes dans une fou'e d'excellens auteurs.

Nous n'aurions qu'une chose i dire pour notre défense, si nous osions nms défendre, — ce serait , que ce récit d'une c'BUle de cheval, nous l'avions écrit de la main gauche, à cause de la situation assez criii:[ue de notre bras' droit, et que nous n'avions pour cela besoin dailer feuilleter aucun livre.

Peur ce qui est du reste du livre, nous avions, en l'écrivant, le cœur plus malade que le bras.

Le bras est guéri.

CONTRE l'amour DE LA PATBIE.

— Il n'y a pas, dit Rishard, beaucoup moins d'une heure que je te parle sans que tu daignes reffiarquer ma présence, et sans que (u cess-^sde marmotter des paroles inintelligibles.

— Je suis, répondii Maurice, très préoccupé; il me faut aller ce matin chez l'ambassadeur fiançais, qui m'a fait proposer de m'emmener avec lui, comme secrétaire particulier; il est temps que je prenne un parti, nu s affaires d'argent s'embrouil eni te us les jours et soi.t arrivées à un tel point que je n'y connais plus rien. Mon mariage avec Hélène va augmenter mes dfperses du double et anéantir mes receltes : c'pst un excellent moy u de sortir d'embarras qui se présente, et je veux faire en sorte de ne pas l'abandonner. Ce qui m'occupait quand tu es entré, c'était de quelle manière il convenait de parler à un ambassadeur pour ne pas sembler p'us fier et plus indépendant qu'il ne convient à un malheureux mercenaire, sans cependant m'hurailier...

— Ainsi; pour Hélène, tu quitterais l'Allemagne, ta patrie ?

— Ami Richard, je vous y prends encore, dit Maurice, enchanté de reprendre sur Richard l'avantage que sa position semblait lui faire perdre; expliquez-raoi une bonne fois ce que wus entendez par l'amour de la patrie?

— Plaisante question! j'entends par l'amour de la patrie — plus noble sentiment des plus nobles âmes, cet élan généreux et désintéressé qui fajt sacrifier ses intérêts, ses affections et sa vie pour le bien de son pays, qui fait trancher la été aux fils de Brutus.

ALPHONSE KARR

— Voici, dit FiscbeiwalJ, qui enlrait, de belles idi'es noblement exiM-imccs.

— Voici, dil Maurice, des i.iaisciies parées de grands mois treax.

— Oii! dit UicliarJ.

— Oli ' oii! ditFischeiWiild.

— Soyez assez bons, continua Maurice,' après ni'avoii' répondu si lucidement que laniour de la patrie n'estlutrn chose que l'amour de la patrie, soyez assez bons pour me dire ce que c'est que la patrie.

— La patrie! dirent à la fois Richard et Fischerwald, la patrie! c'est...

Il s'arrêtèrent Ions deux avec le même accord qu'ils avaient eu en commençant ei.semble. Fischerwa'.d, le premier, reprit Ij parole :

< tous l'S npiirs liitn nr; qii'.- la iialrli' est clii're;

dil il en français; car sa prodigieuse mémoire avait glané partout.

— La pairie, dit Uic.harù, l'est le lieu où nous avons reçu le jour, c'est notre mère.

— .lima parens, interrompit Fiscbcrvvald.

— C'est, conlinua l'.iciiard, la divinilédes liéros.

' — Palriaw H dulrid linqiihnKs arrn. dit Fisclierwald. —C'est l'inspiratrice des plus nobles aillons, rcpril l\i- I li.ird.

— lly.zrAç Yty,'.t.i ;ujr,^^ /.vx 'jfy. y./i-a7:atr,.

— Du reste, dit Richard, la question est oiseuse: il n'y a personne (pii ne chérisse sa patrie.

— Je te délie, dil Fiscberwald, d'ouvrir uii livre sans \ trouver iiuel(|ue invocation à la pati ie.

VA Fiscliervaid sorlit <le sa poclie un t'tirfaii Cuh'niirr qu'il ouvrit au hasard. L'auleur disait dans sa prefaci' :

" rsous n'avons pas voulu priver notre pays des fruits d'une longue expérience et d'un travail assidu. »

— Quand vous parii'Z de la patrie, dit Maurice, est-ce la lerre ou les honinics que vous aimez?

Dans les chansons patriotiques, on parle souvent d'engraisser les guérets avec les cadavres des einieniis.

Il faut (jue l'ennemi soit bien peu de chose, puis(iue vous ne voyez riin de niieux à en l'aire (|ue de l'euRrais.

Mais, comme chaque pays a .son patriotisme, ou du moins ses chansons patrioiiiiues, ce(iue l'on confond volontiers, il s'ensuit que ceux que vous aiipelez les enueniis vous donnent le même tiire, cl veulent également vous employer en guise d'engrais.

On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer dans les autres, et la consé(|ueni;e naturelle serait <|u il faut fumer toutes les !• rres avec; les cadavres de tous lis hommes, ce qui produirait d'excelleut-.s moissons, mais pas de moissonneurs.

C'est pousser un peu loin l'amour du sol.

Et emore, si vous aimez la lerre qui vous a donné naissance, comme dit Uicliard, cet amour ne doit s'éieiidre que jusqu'aux murailles de la chambre où vous éies sorti au inonde ; ou, si vous l'étindcz plus loin, p.-mrqiioi l'arrêtez- vous aux rive.i ilu Rhin plu^ôl qu'a ccllis delà Seine?

— l'cisoune, dil liichard, n'a jamais entendu par l'amour de la patrie l'auiour du sol.

-.Il- leiioy^is, dit Maurice, parce que les effets^à peu prés uniques dudit amour sont d'engraisser les guérets ou les sillons des cadavres ou du sang des eneemis.

Mais si l'amour de la patrie est l'amour des hommes qui babitenl le nn'me pays (pie nous, d'oii vient qu'au milieu de la pallie, qu(!lle qu'elle soil, il y a tous les jours des vexations, des oppressions, des duels, des vols, des empoisonnemens, des aduliéres, des assassinats, des inceniiies, des empiisoiiiieiiicns, des viols?

Faites-moi comprendre pourijuoi on aime ses compatriotes CH masse, et pûur(|uoi, A chacun eu |i,irliculier de ce s • compatriotes, pour lcs(|uels il est beau de mourir...

— Pulchrnm est i>r<> palriâ mori '. interrompit Fischerwald, I

— Pour lesquels il est admirable de faire décapiter ses deux fils, vous faites quotidiennement plus de mal qu'aux étrangers qui ont le bonheur d'être plus loin de vous. ■

L'amour de la patrie n'est-il donc que la haine de tout ce qui se trouve placé en dehors de telles ou telles limites?

Car, comme je l'ai dit, chaque patrie a son patriotisme qui se formule en paroles de haine et de mépris contre les étrangeis.

Parcourez tous les pays et écoutez causera table, au n.ilieudtfs bouli-ilies,

En France: un Français vaut (jualre Allemands, quatre Russts, quatre Hollandais, quatre Anglais, etc.

En Allemagne : un Allemand vaut qu:itre Français, quair» Anglais, ijuatre Hollandais, quatre Russes ;

Eu Angleterre : un Anglais vaut quatre Russes^ quatre Français, quatre Allemanis, quatre Hollantlais;

En Hollande : un Hollandais vaut quatre Russes, quatre Anglais, quatre Allemands, iiuatre Français;

Eh Rusbif : un Russe \aul quatre Allemancis, quatre Français, quatre Anglais, quatre Hùllamiais;

— Je relèverai une inexar litude, dil Fischerwald ; c'est qu'en Fran:e, un Français vaut trente Allemands, trente Russes, etc.

— l:;eoutez encore, dans tous les pajs, les discours efle» chansons, partout vous entendrez :

Oh! le beau pays de France, — d'Allemagne, — de Russie, — de Hollande, — d'Angleterre.

Écoutez encore :

Partout, coisme litre de gloire, on vous dira, selon le pays :

Je suis Français, — .\llemanil, — Russe, — Anglais, — Mollandais.

Et on se battra pour soutenir ce beau litre.

Partout, pour encourager les sol tats, on leur dil ^^

Souvenez-vous (|ue vous êtes Allemands ; ^r

N'oubliez pas que vous êtes Français;

Ne perdez pas de vue (jue vous êtes Ethiopiens ;

Rappelez-vous ipie vous êtes Otaïtiens.

Qu'un jour de bataille, le soleil sorte des nuages et fasse élinceler les piques, les casques et les cuirasses,

Dans les deux camps on vous dira :

Aux Français : — C'est le soleil d'Austerlilz!

Aux Allemands : —C'est le soleil de Morat!

Aux Anglais : — C'est le soleil de Malplaquet I

Ptndant que le soleil suit tranquillement son cours, et fait mùiirles pommes également (lour tous, 'imaginez que vous êtes habitaiis de la frontière; à moins que les deux pays ne soient séparés par un fleuve, vous ne pourriez tracer une ligne si ténue qui n'ai)parlint pour moitié ii un pays, et |)Our l'autre moitié à l'autre pays. ^

Certes, vous avez plus de ressemblance, plus de liens et d'alléttions avec l'ennemi, qui est de l'autre eùlé de la ligne, qu'avec votre compalriole, (jui, à quatre c^nts lieues de vons, ne vous coiinail pas, et ignore votre existence comme vous ignorez la sienne. Vous avez avec l'ennemi le même soleil, la même herbe, la même nourriture CependSHit, dans vos discours et dans vos chansons :

En deçà de la ligne, on est brave;

Au delà de la ligne, on est làibe.

S'il y a eu un combat à cent lieues, sans s'être battu, sans avoir rien perdu, ni gagné, — c'est-i-dire, sans avoir aucune raison de se réjouir ni de s'attrister.

Ici on pleure et on est humilié;

Là on se frotte les mains et on lève la tête.

Sur celte ligne, il y a une touffe d'herbe; vous fh aimez la moitié; cette moitié fait partie des « riantes prairies de votre belle patrie. » L'autre, moitié, vous ne daignez pas ta regarder. H y a un caillou sur la ligne : vous en prendrez la moitié pour casser la tête de l'ennemi ; l'autre moitié cassera la vôtre.

Mais voici (|u'uii traité de paix amène la concession d'une portion de territoir»; ce qui était la patrie, ou ce qui du moins en faisait partie, ne l'est plus ; vous ne l'aimez pins : Il II était beau de mourir pour elle... «

UNE HEURE TROP TARD

— A/n{ fiïïzrc-, dit Fisclierwald.

— Il est beau de tuer ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant. El, dans chaque pairie, il y a une foule d'autres patries : ou se l)at pour sa province, pour sa \ille, pO'ir ia maison Que devieiidrions-nous si Dieu écoutait les vœux rtftious les peuples, qui, tous, le prient de briser les dents de leurs ennemis dans leurs niAclioires?

— (hsa inimici in 0)v perfriiig'tm, dit Fisclieiwald.

— Il n'y aurait p!us, continua Mauri e, de dents d^ns aucune niAchoire; — mais, je vous le disais, le soleil fait r.iillir les fruits, feuillir les arbres, et épanouir les fleurs également pour tous, tandis (|uc les hommes s'amusent :i s'enireluersans réussir k déran^'er l'ordre prescrit par la nature ; car, mère prudente, tlle a prévu leurs folies, comme, dans sa sage prodigalité, elle a |irévu que les si-mences des ceiisiers seraient détournées de leur liui pour faire du klrschenw.isicr; les hommes ont toute latitude d'imaginer et d'agir contre la nature et la destination des êtres, ils ne pourront se détruire. La nature a donné pSture à leurs folies, comme le voyageur prudent met ù part une bourse pour les voleurs.

Jamais l'homme ne i)Ourra détruire un brin d'herbe, pas plus que le créer.

Un pied de tabac produit 560,000 graines.

Un seul orme 329,000.

Vous pouvez fumer, et faire des planches pour les cercueils des hommes que vous tuez, il y aura toujours des liommes, des ormes et du tabac.

Vous pouvez aussi faire de l'opium par l'cNiression des semences de pavot; un ScUl pied produit 32,000 graines, et si chaque graine réussissait, en cinq ans le globe entier se rait couvert de pavots.*

— Il n'y a pas besoin de cela pour nous endormir, dit l\icJiard.

— Mais, dit Fischerwald, me aiidiùs, obteslor : en admettant quel'amour delà patrie soit une erreur ou une mystification, je ne puis admeiire qu'une mystilication qui ne rapporterait rieu à personne se maintint d'elle-même aussi longtemps.

— Amon tour, reprit .Alaurice, me audlas, ohteslor; pour le plus grand nombre l'amour de la patrie eslt une mystiiicatien: pour quelques-uns, c'est une cosiveaiion utile, dans le misérable état de lutte et de guerre où est la société.

Ma s beaucoup sont intéressés au maintien de la dite mystification.

Pour les héros, il faut bien qu'il y ait une patrie, sans cela il n'y aui-ait pas d'ennemis, conséquemment pas de victoire, pas de lauriers, pas de gloire, pas de butin.

Il leur f::nt encore une patrie pour associer et intéresser à leurs actions des gens qui les paient et n'en retirent au un biuélice, pour faire croire à un certain nombre d'hommes qu'il est pour eux glorieux et avantageux que monsieur de Xi lars ou monsieur de Marlboroug ait tué un grand nombre d'hommes dans leurs champs, qui, foulés par les pieds de chevaux, seront un an sans rien rapporter, tandis qu'on doublera les impôts pour subvenir aux frais de la gloire, qui n'est pas plus gratuite ((u'aulre chose.

Quand un héros, ou un seigneur, ou un niallre a dit : — Oh! ch! voici une terre, un château, un bois qui seraient fort à ma convenance ;

Oh ! oh! je n'ai plus d'argent pour nourrir mes chevaux, mes chiens et mes valets ;

Il ne pouvait pas dire au peuple :

— Venez vous battre et vous faire tuer, pour que j'aie un beau château, une belle terre, desquels mes valets vous chasseront à coups d'étriviéres quand ils seront à moi; pour que j'aie une belle forêt dans laquelle vous serez

Pendus,

Roués,

Ecartelés,

Cousus dans un sac.

Noyés,

Crucifiés,

Brûlés,

Flagellés,

Mangés par les chiens.

Si vous avez le malheur d'y prendre un lapin ou une caille.

Veneivous battre pour que j'aie de l'argent pour nourrir les chevaux (|ui deiruisent vos récoltes,

l.fs valcls qu! vous bailenl et vous pendent.

Les chiens qui vous niani;ent.

11 est probable qu'on lui aurait ri au nez. Il a invente (luelque chose (|ui n'est pas beauivjup moins absurde, mais qui a réussi jus([u'ici.

Il a emmené des hommes s>' baltie et il leur a dit : — Ilaïssezvuus et luez; Puis, lui, héros, seigneur ou maître, il a pris " a l'ennemi sa femnie.son serviteur, sa servante, son bœuf, son Ane et tout ce qui était à Ini ; > sans partager avec peisonne. Puis, si quelque curieux s'est avancé, qui aildii : — Y aurail-il de l'indiscrétion ù demander pourquoi nous avons baiiu, miiiilé et lue? pour(iuoi nous avons été battus, muli:és et tués'.'

— Il n'y a pas la moindre indiS''retio;i,a npondu le hérus, voussvcjt bailu, mulilé et tué, incendié et ravagé, vous avez été battus, mutilés, lues, ravagés et incendiés, pa'ce que vous êlcs des patriotes, parce que vous aimez la patrie: vous avez perdu un bras, réjouissez-vous; deux bras, floritieivous; deux bras et une jambe, enorgueillissez- vous; les deux bras et les deux jambes, vous ne devez les regretter que parce que cela vous empêche de sauter de joie et de battre des mains.

Puis il a recummer.eé : « OliéJ je n'ai plus de botles ; patriotes, la patrie n'a plus de bottes; elle appelle ses enfans. venez vous faire tuer. » Et voyez comment on met la patrie à toutes les sauces :

Que deux partis déchirent un pays;

l.'un d'eux dira : — La patrie gémit sous le despotisme ; enfaas de la patrie, délivrez votre mère.

L'autre criera : — La pairie est en proie à ranarcbie; enfans de la patrie, délivrez votre mère.

Remarquez en passant que cette excellente mère n'élève jamais la voix que pour rendre ses enfans homicides ou martyrs.

— r>Jais, dit Richard, que veux tu faire de l'amour de la patrie?

— Je veux, reprit Maurice, qu'on s'en serve comme d'une cboss utile pour les individus qui possèdent, tant q'ie nous ne bcrôus pas sortis d.^ cette crise que l'on s'obsiine a attribuer à de futiles questions de personnes, tandis que c'est l'état social qui tout entier a besoin de nouveaux foudemens. Je veux qu'on ne se fasse pas un titre de gloire de ce qu'on f^il dans sou intérêt, comme de meltreson grain à l'abri de la pUiie, ou niaisement, dans l'iulérèt des autres qui rient de vous, comme de se faire luer pour nourrir les myslilicatetirs de sa chair, et les désaltérer de son sang.

On aime sa patrie pour se dispenser d'aimer le monde entier, comme en aime sa famille pour sedi.spenser d'aimer les autres hommes.

La patrie comprend les possessions d'un certain nombre d'individus, qui tous ensemble défendent toutes les propriétés, pour que chacun ait la sienne à l'abri des attaques extérieures.

Donc l'amour de la patrie c'est l'amour de votre cheminée, c'est l'amour de votre maison, de votre jardin.

Quand on crie :

— O ma patrie!

— O dutcis palria! interrompit Fischerwald.

— Cela veut dire : Oh ! comme ma maison est exposée au soleil levant!

Comme les roses de mon jardin parfument l'air! Comme mou faiiteuil est commo le et rembourré ! Comme ma femme a de beaux et soyeux cheveux blonds ! Comme mon vin est généreux et vieux en bouteille ! Et encore : Combien je serais vexé si d'autres venaient : Humer mon soleil.

Boire mon vin, S'étendre dans mon fauleuil,

ALPHONSE KÀRR.

Parfumer avec mes roses le lit où ils couclu raient avec ma femme.

O mes amis! je défendrai avec vous votre maison, votre soicil vos roses, voire fjuteuil, votre vin et votre femme, pour (|ue vons d^-feiidiez avec moi nii maison, mon soleil, mes roses, mon l.suteuil, mon vin et ma feuim".

C'est iineassiiiance mulue'le, et rien de plus; ceux qui n'ont rien pour cpioi ils puissent craindre ont le droit de n'y pas entrer : l'amour de la patrie n'est pas nne ver u ; c'est un égoïsme de (rente millions d'Iiomnies.

Ici .Maurice finit sa liisscrlalion, et, comme il arrive dans toute disi ussioii, il ne j)ersuada personne.

Le si'ul résuliai fut qu'il avait lai.ssé passer le moment d'aller chez l'ambassadeur.

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