ÉPISODE
lis entrèrent dans une vaste salle qui tenait toute l'étendue de cette chaumière et oU se trouvaient rassemblés une douzaine d'hommes, dont quelques-uns avec des cheveux blancs, d'aut'res d'un âge mûr, deux tout-à-fait jeunes. Le plus vieux de tous s'approcha de Laurent au moment où il entra et, l'arrêtant sur la porte, il lui dit :
— Sire chevalier, nous sommes Provençaux de la foi chrétienne et serfs de la loi gothique. Si vous êtes de ce pays, vous devez connaître nos privilèges, sinon je vais vous les dire : c'est le droit de justice entre nous pour les choses qui ne regardent ni l'évèque ni le châtelain. Nous avons hérité ce privilège dé nos pères, jadis maîtres de ces contrées, aujourd'hui esclaves dans leur conquête. Ce que nous avons hérité aussi d'eux, c'est le respect pour les droits de l'hospitalité, droits que la menace de votre messager n'a pu nous faire méconnaître. Voyez celte salle, elle est assez grande pour que vous et les vôtres y trouviez un abri et pour que nous puissions y accomplir la tâche pour !a(iuelle nous sommes assemblés ; prenez-en le côté qui vous convli^nt: si petit que soit celui (|ue vous nous laisserez, la justice y trouvera sa place.
— Serf, dit Laurent, je connais vos droits ou plutôt vos coutumes ; (iuoi(pu'jenesoispasdeces contrées, je sais votre implacable équité et votre sanglante justi(e, et je n'en troublerai pas le cours. Msis, dis-moi, y aura-t-il quelque spectacle odieux à voir et (|ui puisse épouvanter?...
— Il n'y aura rien qui puisse épouvanter des hommes, et ce sont des hommes qui vous accompagnent, ce me semble?
— En effet, dit Laurent. Eh bien ! je resterai de ce côté.
— Transportez-y le feu, dit le vieillard aux serfs qui étaient dans la cabane -, portez-y cette table, ce pain, ce sel et ces provisions. Voilà tout ce que nous pouvons l'offrir. Et maintenant repose en paix autant que te le permettra notre |irésence. C'est l'affaire d'une heure: plus de la moitié de la nuit vous restera pour le sommeil.
Laurent avait choisi le côté de la porte plutôt parce qu'il s'y trouvait que lar aucun esprit de méfiaiifc. 11 connaissait la singulière rigiiliîé de ces serfs conservés purs dans leur raie au milieu de ce pyys diapré de tant (!e populations d'origine diverse, et (|uille"(|ue fût la férocité de leurs mœurs et l'astuce ((u'ils mettaient dans leurs relations avec les autres
LE COMTE DE TOLLOUSE
Provençaux, il n'ignorait (pas qu'il n'y avait point il'exemple | 'qu'aucun d'eux eût jamais violé la foi de l'hospilalité. Lorsque tous les pn'paialifs qu'avait ordonnés lo vieillard furent aolievés, celuiei di'taclia du in\ir une longue épée qui s'y trouvait suspendue et liata avec li pointe nue raie au milieu de la cliaumière, et dit ;\ I aureut ;
— Nous voici chaeun sous noire loit ; voici le mur où s'ar lèteront nos regards et où rnonriont nos paroles: que ce soit pour vous comme (lour nous.
— Béni soii Dieu! dit Goldery tout haut, car nos liôtes, avec leurs poils rouges à la tèle et au menton, et leurs dents blanches et aiyuës comme celle d'un limier, me faisaient trembler pour la délicate chère que je vais vous préparer.
— Tais toi, Goldery, diiLaurent, ou le liâlon sera la seule honne chère que lu goûteras cr' soir.
— Bon I dit Goldery en plumant paisiblement une perdrix, me pienez-vous pour un descendant des marquis de Gothie, lie me proposer un hàlon pour souper? Ce n'psi bon que peur ces rnsireslù. Vous savez bien le proverbe des sires provençaux; ^ La chair pour moi, l'os pour mes chiens, le bâton pour me» serfs, et tout le monde est gras et content. •
— Goldery, dit Laurent, que l'insolence de son écuyer irritait autant parce qu'elle troublait ses pensées (jue parce ((u'ellc insultait ses hfites, Goldery, si tu ajoutes un mot qui offense ces hommes, je t'arractoai la langue.
— Ne voyez-vous pas, répondit celui-ci, qu'il y a un mur de vingt pieds d'épaisseur qui nous sépare d'eux, et qu'ils n'entendent rien de ce que nous disons?
. Laurent voulut s'excuser auprès de ses hûles, et son exruse »ôt été probablement une correction au bouffon, lorsqu'il vit que les serfs ne semblaient véritablement pas s'occuper de ce qui se passait de son côté et n'avoir rien entendu. Les hommes de la suite de Laurent, qui d'abord avaient abrité leuis chevaux sous une espèce de hangai". rentrèrent peu à peu, et lun allumant le feu, l'autre aidant Goldery, d'autres s'étendant sur des paquets de sarmens , il s'établit bientôt une conversation dont le murmure dispensa Laurent d'entendre toutes les insolences de son boulfon.
Ripert s'était assis dans un coin, et, la tête basse, il n'écoutait ni ne regardait rien de ce qui se disait et se passait autour de lui. Laurent considérait malgré lui l'aspect singulier de la réunion de ses hôtes. Ils s'étaient rangés circulairement autour de la portion de la salle qui leur avait été abandonnée, quelques-uns le dos tournéùcette raiede séparation, comme si véritablement c'eût été un mur qui eût existé à cette place. Au milieu, et isolés comme des coupables devant un tribunal, étaient la jeune fille et le plus jeune des serfs présens. La jeune fille attachait sur son compagnon des regards ardens et ccuitinus ■. celui-ci tenait les yeux fixés à terre avec un air de résolution prise qui évitait de rencontrer rien qui pftt l'ébranler.
— Berthe, dit le vieillard ù la jeune fille, tu es venue nous demander justice ; nous sommes prêts à t'cntendre.
— Un instant, frère, dit la jeune tille; j'attends justice de vous,mais je puis la recevoir de Gobert; laissez-moi lui demander une dernière fois s'il veut être juste.
— Va, ma fille, dit le vieillard ; ccoute-la, Goberl, et sois juste si ce qu'elle te demande est juste.
— Ah! mon D;eu ! dit Berthe avec un accent désespéré, faites qu'il le soit.
Ils se retirèrent dans un coin, et là commença un entretien très animé.
Laurent avait malgré lui suivi k mouveinent de cette petite scène, et il s'apcicul que seul il avait eu la luriosité qu'il eût punie ou blâmée parmi ses hommes. Goldery emhrucliait ses perdrix ; les archers causaient ou dormaient ; lîipert étiil resté immobile à sa place. Laurent se détourna, et soii qu'il craignit de se laisser aller :i si^s rcllexions, soit qu'il ne voulût pas se laisser reprendre a la curiosiié involontaire qui l'avait dominé, soit |ieui è;re encore qu'il désirât éprouver tout d'abord conmieni l'.ipert >ouliendraitré.ijr,-'uve à laquelle il s'était soumis, il l'appela ?! lui dit :
— Eh bien !... esdavei' Ripêrt se leva.
tv SirOfF. — l;i
— ]\st ce pour cacher la tète dans tes mains et bouder dans un roin que je l'ai pris parmi mes serviteurs? N'as-tu rien de gai à me dire ou quelque joyeuse chanson à me faire attendie patiemment le souper? Allons, chante, esclave, appelle ta gaiié. Car la fatigue m'endort.
Bipert, qui d'aliord avait regardé Laurent avec un étiiunement douloureux, surpris (|u'il avait été dans le souvenir de ses jours passés, auquel il se laissait allergie mouu'iii. Kipert fin'l i)ar sourire, croyant (|ue c'était seulement dans les paroles proiioncées (ju'élait le commandement, et (ju'au fond de ce que Laurent venait de dire il devait entendre son cœur qui disait:
— Viens, Manfride, viens me charmer de ta douce voix que j'aime ; approche-toi de iuu\, que je l'entende et le voie de pins près.
Elle s'assit .'i terre ù côté de Laurent, prit une cithare grecque ii neuf cordes, et, le regardant auioure\isemeni, e'Ie commença:
(Ju'il est doux de rêver quand on pose sa tète. Sur des genoux aimés, sous un rejtttrd ctiéii, l.lu'au ciel peut éeluUrla l'oudio el l;i leiwpêle Et qu"on !><( :i l'.dirl '.
Pendant ce couplet, l'entretien de Berthe ei de Gobert avait continué dans lo coin, et le murmure de leur conversation avait éié couvert par léchant de Uipert ; mais lorsiiu'il eut cessé, on entendit Berthe qui disait avec éclat :
— Je l'ai quitté pour loi, tué pour toi, Gobert ; penses-y, ne l'oublie pas.
Bipert releva la tête avec une expression soudaine d'élonnement, et regarda avec anxiété d'où partaient ces paroles. Laurent vit ce mouvement et lui dit :
— Continue, esclave, je ne t'ai pas ordonné de l'arrêter, l'iipert reprit son chant humblement, mais en detouinani
lentement la tête et le regard de l'action véhémente de cUte jeune fille, ijui était toiihéeaux pieds du jeune homme. Bipert chanta; mais sa voix était lente, son attention n'était plus à ce qu'il disait; il semblait comprend) e qu'il y avait (|uelque chose pour lui dans ce qui se passait de l'autre côté de la salle : une femme aux genoux d'un homme et lui demandant sans doute grâce ou réparation, c'est un de ces intérêts qui sont si facilement dans le passé ou l'avenir d'une lemme, que toute femme .s'y intéresse Cependant l'opeil comniençd le couplet snivant :
Mais quel affreux réveil après un si beau rêve, Si les genoux ont fui, .■-i l'û-il sVst délounié. De se sentir Inut seul froid et nu sui' la sriève Où le ciel a lonné !
Pendant le couplet, sa voix n'avait plus dominé le brtiit des paroles de Berthe. Celle-ci s'était exallée, et au moment où Piipert acheva, elle arrêtait le jeune serf par le bras et lui disait :
— Pas encore, Goberl, j'ai quelque chose ;i te dire ; viens ! Et, l'entraînant plus loin, au coin de la chambre, elle lui
parla de nouveau avec un geste si animé, si désespéré que Ripert se sentit pleurer.
— Chante donc, esclave ! lui dit Laurent durement ; faiidra-t-il te corriger et te faire pleurer pour te rendre ta galle ?
Ripert, confondu, essuya ses yeux, promena quelque tenq^s ses doigts sur les cordes de sa cithare pour rassurer sa voix, el commença encore une fois, mais d'une voix erane lomnie d'un pressentiment fatal :
r.'e't alcrs qu'on luauJii la lui jeune et errduli.' Qui nous nionlie l'anioiii comme un poi t assuié...
Il en était là, lorsqu'un cri violent, terrible, l'arrêia soudainement; si violent, si leriible, que Laurent regarda d'où il p:iriail, que Goldery se détourna de sa broche et que les hommes endormis se levèrent sur leur séant.
FREDKRIC SOLLIE.
— Ah ! sVt!»it écrire Bertlio avec un accent fatal de désespoir et de menace, ali 1 lu es un infùnie, viens !
Elle.-mèiiir aussiiAt, \f pr, naul par la main, le Iraiiia inuir aiiisi àtn'. au m li<-u du i-erc e de!> serfs. Celte yciii n a ait quelque ('liOie de ^i tuissamineui d- sordùnnr, que tontes cis attention i appelles à la regarder ne purent s"en détourner et s'y attai lièreni inviiuiblenicnt. Le vieillard éle,a sa main vers Ucrilie et lui dit :
— Nous t'éi-ûulons.
Llie était dans un tel état d'iiritatioii qu'elle secoua plusieari fois la tête comme pour la dé^'a^er d'une atmosphère de douleur et de trouble qui l'étourdissait ; puis, d'une voix éclatante, elle lui dit :
— Voici, vieillards, voici, frères ; vous allez m'enlendre ; je vous dirai tout; Gobert, je dirai tout, (jiie m'importe! C'est affreux et infâme I Cela n'est pas croyable, frères ; non, vraiment, vous ne le croirez pas, et poiiriani, sur l'âme de mon père mort, sur mon ùme, c'est vrai, tout est comme j'existe. C est horrible !
— Rerlbe, dit le \ieillaid, parle avec calme, ou nous t'ccoulej-ons vainement et ne pouiroiis te rendre justice.
— Avec calme, vous avez raison, dit Berlhe, c'est juste. Je suis calme.
Elle s'arrêta et appuya f.a main sur son front comme pour rassembler ses idées ; puis elle l'en détacha vivement en disant :
— Allons! frères, cet homme est venu mendiant dans la maison de mou père ; cet homme est serf de la terre de Saissac, ipi'il a licheuient abandonnée, quand les croisés ont menacé d'y porter la guerre il y a six mois.
Hiperl tressaillit et regarda Laurent, qui écoutait immobile.
— Cet honiTe avait fui devant un danger, continua Bertbo ; c'est une licheté, frères. Il raconta qu'il avait quitté la terre de Saissac parci* que le seigneur voulait rendre la bannière aux croisés : c'était mensonge el lâcheté. Mou père le reçut durement, it riiospilalilélui fulélroitedans notre chaiiniiére. Il partagea nos repas, notre abri, nutre sommeil, mais il n'eut part ni à nos paroles ni ;i nos travaux. Mon père ne l'aimait pas; moi, je l'aimais. Oui, frères, surle-cbamp, A la piem'ière vue, je me sentis heureuse de son arrivée, et tout le jour, tandis que je fai.-ais les l.'avaux de la chaumière, j'aimais à le voir m; suivre du regard, je m'atlentionnais à bien faire devant lui, Ji lui paraître belle et forte. Il me semblait si beau et si fori !
Berthe s'arrêta et remania Gobert; elle rechercha de l'œil dans C3t bornai.' tout ce qu'elle avait aimé, et l'y reirotvant sans doute, elle s'écria :
— Ok ! mon Dieu ! mon Dieu! ijueje suis Liche ! Puis elle reprit :
— Attendez, fcires, attendez; le souvenir me rendra le courage.
— .le I aimais donc, et je dis à mon père de l'aimer; il ne le voulait pas, le saint vieillard. Il me dit que celui (|ui avait accusé le sire de Saissac de 1,'iclielé él.iil lâche; (|Me le serf qui fuyait la seule ibaiice de compler pour un homme parmi les bomui-'S, celle de tenir une epce, (|ue ce serf i;e nn-ritait que d'être esclave et non l'Iioiniiie d'un seigneur ou d'une terre. D'abord, je ris des avis de mon |icr-% puis j'en pleurai, el alors m'jii père écouta mes larmes ava^it sa s;igcsse, el il aima Gobert. Il lui donna sa part de nos travaux, et le soir, (piand nous parlions ensemble, l'étranger m'appelait Iterilie et appelait mon père Ltbcrt, nous parlant comme un frère et comme mii lils, et non plu* (;onii(ie un foie. Ain^i il nie parlait devaiil mon père, et le joir encore, (|uaiid mon père commen(.Mit son sommeil en s'endormant sur le banc de l'àlie, Gobert baissait la voix et me nommait des noms les ])lus doux , j'éiais iierlhe Ij belle, la plus bdie des fi les, la plus aimée ; j'ciais l'espoir el l'amour de tous, el parmi tous il se nommait le premier. Je le (rus, frères ; (jue vou'iz-vous! je le crus Et pour.pjoi non .' Il avait vaincu justpraiix méliaricis de ir.oa père; il s.ivait mieu.'v qve les \icillaids i'a;iprocliedes beaux jours ou des orages ; il ne craignait (rappio( lier aucun tiureau pour l'attacher à la charrue, aucun cheval pour le
domp'er. Enfin je me dis au fond de mon âme ; « Heureuse la fci>me d'un lei époux ! » On i Cil dit que cet homme Noyait ei moi, rar celle pensée n'y fui pas plutôt née qu'il m,; dit: « Vcu\-tu être nu.n cpouse? " Je ne répondis pas et de bonheur et de Joie, et lui ajouta, avant que j eusse repris ma voix et mes sens : <■ J'en parlerai ù Ion père. » Il lui parla en effet, et mon père refusa; il m'av.'it promise à un autre, ;i toi, Gondar, ([ui m'écoutes et qui m'as maudite. Ah ! la malédiction a été cfiinme t<>s llèches, elle a frappé au but; mais îl valait mieux me tuer comme un daim que de me maudir.ainsi.
— Fille, parle à tous les frères, dit le vieillard; Gondar, oublie les paroles ipie lu viens d'entendre. ,
— Oui, oui, c'est jusle, dit Berthe, qui, déjii moins animée, parlait avec plu-> de calme, brisée par l'excès du transport qui d'abord l'avait doniinée; oui, c'est juste. Or, mon père iifusa. Mon père me prit sur ses genoux el dans se.s braselmedil doucement: ■■ Enfant, ma vieillesse est prévoyante el apprise à coiinailic Us hommes ; ne te lie point aux vaines llatteries de celui-ci; sa conduite, telle bnnne qu'elle suit, est un mensonge. Celui qui ne fait rien que pour élre vu dans tout ce qu'il fail a des actions cachées qu'il craindrait de montrer et des pensées qu'il n'ose dire. Jamais il n'a été ni blessé de ma dureté, ni irrité de mes préférences pour d'autres que pour lui; jamais il n'a trouvé que lu oubliasses les soins que tu dois à ton père, et pourtant tu les as souvent ou'ilié's; jamais il ne l'a blâmée de tes railleries envers tes compagnes, et tu avais tort cependant. Cet homme est faux, Berthe, il ne faut point l'aimer. « Mon père me dit cela presque en plenrant, tandis qu'Unie tenait sur ses genoux et me serrait dans ses bras comme lorsque j'étais une petite enfant. Il me ([uitta en me laissant pleurer, (iobert vint, qui me prit auss^dans ses bras, et qui me dit d'une voix éperdue : « J'en mourrai, Berthe, si tu n'es à moi. Ton père me hait plus que lu ne m'aimc';, et je vois bien que je vais te perdre et qu'il faut que je meure. » Puis il pleura avec moi. Je me brisais en sanglots, car je ne savais que faire pour cchaiiper à la volonié de mon père. Gobert m'offrit un moyen : " Tiens, me dit-il, voici trois anneaux d'or qui in'appart cnnenl et que tout le inonde m'a vus ; voici un poignard (|ue j'di gagné au prix de la course et un gobelet ciselé dargeLl(iue j'ai obtenu à la fête des vendangeurs; cache tous cf s objets dans le trésor de ton père; alors j'irai dire aux frères de la terre que je t'ai demandée en mariage, que ton |)ère a consenti el qu'il a reçu mes arrhes, et que maintenant il refuse. Il niera, mais nous lui dirons de monlrer ton trésor, el quand ou verra les objets qui m'ont ajjpartenu, on croira que j'ai raison et on forcera ton père ù consentir. » l'ières, cet homme me dit de faire celle abominable chose, et je l'ai faite. Ah! je ne suis pas innoce le, je suis criminelle, vous le savez, vous <|-.ii avez èlé appelés ù juger ce différend, vous (|ui avez entendu mon père invoquer le ciel contre ce (|ue disait Gobert, et moi, invoquer le ciel aussi contre ce que disait mon père, el vous m'avez crue, vous avez cru cet étranger! Vous, vieillards, vous qui aviez vécu à côté de la longue vie de mon père, vous m'avez crue; vous avez dit en lace d'une fille folle cl d'un serf élranger, vous avez dit à un (le vos frères : " Tu as menti ! Tu as reçu les piésens de cet homme, el maintenant lu les veux retenir et les voler. » C'est vous (lui lui avez dit cela, vous assemblée d'hommes prudens el f ris! Mais vous étiez donc fous! mais il y a donc un délire de crédulité aussi slupide que celui de l'amour, qui égare la raison ! El vous n'avez |)as compris que nous mentions lorsi|ue mon père a baissé la tcie devant vous pour cacher une larme et lor.s-|ue, s'approchanl de nous, nous avons baissé !a lêie devant lui, el qu'il m'a dit d'une voix désespérée el railleuse : « Sois donc l'épeuse de cet homme! « Puis, quand il esl sorti el que, devenu pâle en (]uel(|ues jours, il m'a dit ; " Attends que je sois mort pour commencer les liançaillcsl » rien ne vous a éelairésl!... l'It rien ne m'a fait pitié! C'est un enfer que cet homme m'avait mis au co'ur, un enfer abomin.ible. Quand mon père esl mort, je me suis dit : « J'épouserai Gobert dans un mois. '■ Mais c'était à mon tour de souffrir et de mourir! Écoutez : les
LE COMTE DE TOLLOLSE
croisés liaient passés dans nns tPires, et à leur suite une femme déhaudife el belle, la dame de Penaultiei', (lui vit Goberl. Celle leninie voului (Iwbert pour son amant et lui lit dire qu'il deviendrait •^on écuyer et qu'elle le ferait libre et riche, (ju'il porterait une épée et des éperons. Voilà tout. Et lui, (;obert, il s'est donné ù cette femme; il veul la suivre et il refuse dr m'éponsfir. Prononcez.
On avait écoulé la jeune fille avec calme, les serfs de nième qne les élrangers, et parmi ceu\ ci IVipei t avec u^e attenli'n haletante et épouvaniée. Ce récit de jeune lille séduite l'avait brisée de souvenirs du pa<;sé; ce récit déjeune lille abandonnée la faisait trembler daus son avenir. Cependant le vieillard éleva la voix e! dit à Gobert :
— Gobert, qu'as-tu à dire pour excuser ton refus d'épouser Berthe?
— Si Berthe avait tout dit, répliqua Goberl d'une voix émue, je n'aurais rien à ajouter.
— Son récit n'est donc pas exact '^
— Il n'est pas complet, frères.
— Qu'y manqae-t-il?
— Le diras-iu? s'écria Berthe en regardant Goberl au visage, le diras tu? réponds, le diras-tu'?
Gobert lit signe qu'il le dirait.
— Ce sera donc moi, frères, s'écria Berthe, donl la voix battait dans la gorge en'sjUabes heurtées et frémissantes, ce sera moi... Eh bien! cet homme, il ma priée, il ma tordu le cœur de désespoir; il m'a brûlée de ses paroles; il m'a dil que je ne l'aimais pas si je n'étais à lui... Et moi, qui l'aimais... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !...
Elle se tut un moment et s'écria en s'arrachant le front avec rage :
— Eniin vous voyez bien qu'il est mon amant et que je suis perdue '.
Gobei t détourna la tète. Un murmure sourd, parmi lequel on entendit un gémissement plus profond, succéda à ce cri de désespoir. Mais le calme revint aussitôt dans l'assemblée; du cùlé de Laurent, l'attention était si tendue et le silence si complet qu'on put entendre les soupirs halelans de Ripert et ses de:;ts qui claquaient violemment.
— Ripert... lui dil Laurent doucement.
L'enfant cacha sa tête et ses larmes dans ses mains.
Le vieillard reprit alors, après que chacun eut été lui parler tout bas :
— Berthe. tu n'as aucune justice à attendre de nous, car Gobert a raison de refuser pour épouse celle qui a méconnu ses dev'oirs de lille. Ce soiit les paroles du sage Rambourg, é.crites en caractères sacrés sur la pierre do notre loi : « La fille qui a ouvert à l'amour le sanctuaire de la virginité prostitaera à l'adultèie le tabernacle du mariage, u
A cette décision, Ripert, qui était assis par terre, se dressa sur ses genoux pour écouler, ft Laurent, étonné de ce meuvement, l'eùl peulêlre fait éloigner si la voix de Ber. Ihe ne fût venue, par son terrible accent, le faire écouler lui-même.
— C'est donc là votre arrêt! s'écria-t-elle. Ah ! je le sa-
vais, il me l'avait dit ; il connaît nos lois et sait en abuser. :Mais vou-;, vieillards, qui Ks connaissez aussi, dites-moi, n'y en .T-t-il pas une ([ui punisse l'inlAme pour m'avoir fait tuer mon père e» trainer mon Iront dans la boue.' N'y en a-lil pas une i)oar le frapper, comme il y en a pour me punir?
— Femme, dit le vieillard, il n'y a'plus pour loi que la loi de Dieu, qui a laissé aux hommes l'avenir pour se repentir el être justes.
— Et il y a aussi la coutume des Golhs, qui a dit que là où la loi maniiùe, la justice peut encore trouver place.
— Sans doute, dit le vieillard, mais celle justice n'est plus la nôtre. Que Dieu le protège!
— Eh bien! s'écria Berthe, cet homme u'est-il pas infâme s'il m'abandonne .. lâche et infâme?
— Oui, dit le vieillard, mais U le peut.
— JN'esl-il pas plus coupable, lui qui m'a faii tuer mon f,ère el déshonorer sa vieillesse, (jue l'assassin qui lue avec le fer et qui mène à la mort?
— Sans doute, dit le vieillard, mais nous n'avons pas à le juger, et nous allons nous retirer.
— Pas encore, reprit-elle avec un mouvement désespéré : vods avez un arrêt à prononcer que vous n'avez pas prévu.
Elle se tourna vers Goberl et lui dit :
— Eh 1-ien ! veû\-lu ?
Elle s'arrêta. Ce mol renfermait toute sa prière. Goberl s'arma de toute la resolution d'une lâcheté liien décidée et répondit froidement :
— Non !
— Soit, dit Berthe.
El d'un coup de poignard frappé au cœur elle aballil Goberl à ses pieds.
Tout le monde s'était levé à ce mouvement, el Ripert, dressé sur la poinle des pieds, plongeait ses yeux ardensel illuminés d'une sombre joie sur le corps palpitant de Gobert. Un soupir de soulagement s'é. happa de sa poitrine, comme s'il eut attendu ce dénoilment à ce drame, celle justice à ce crime. Puis Berthe s'écria :
— Frères, il y a un louvel arrêt à prononcer : voici un assassin.
Le vieillard arrêta tous les serfs du canton et s'écria d'un ton solennel, en se tournant du côté de Laurent :
— Hôtes de notre chaumière, ouvrez votre cercle et laissez passer la coupable; la justice des Goths donne vingt heures pour fuir au meurtrier qui a tué par une juste vengeance.
A ces mots, Berthe s'élança hors de la chaumière, et en passant devant Ripert elle laissa tomber à ses pieds le i)oignard qu'elle avait gardé à la main, et Ripert, par un mouvement involontaire, se baissa pour le ramasser.
— Que veux-tu faire de ce poignard? lui dit Laurent.
— Rien, dit Ripert en tremblant, rien : c'était pour voir. Un moment après les serfs se relevèrent emportant le
corps de Gobert, et Laurent el ses hommes demeurèrent seuls dans la chaumière avec le serf que Berthe avait appelé Gondar, et à qui elle appartenait. Ils y demeurèrent toute la nuit, et au jonr naissant Ils reprirent la roule de Castelnaudary.
FBÉDEUFC SOCLIÉ.
DcumlèBne Partie.
CASTi;L>AUD.\n\.
A CastelnaudaiT, le château du seigneur, (Oitinie partout, dominait la ville, construil«siivle penchant d'iiiir coHiiiPpcM cli-vi'c. Ce cJiAlfau *tait une vaste cmcinte de nmrs ei de fossés renfermant de nombreuses tours cl des bàliinciis cousiilerables, ayant lui-inèmc une forteresse intérieure appelée ia lijurei qui dominait le cliàleau lorame le cli^iieaH dominait la ^ ille, et comme la \ille dominait les taubourys, et les faubourgs la campagne. C'était pour ainsi dire la féodalité liguréeen pierre.
Il y avait deux jours (lUC l'alfaire de Toulouse avait eu lieu. Ou voyait atlluer à Castelnaudary des troupes de toutes sortes el de tous les comtés, uiai(|uisats, vicomtes et duihés des deux Gaules, tomme ou les noiimait encore à cette ppoiine. IJ y en avait même de rAllema;;nc, tant le besoin de cinihaltrp pnur l'amour de Dieu s'était empar.; des pop-ilalions. Les unes, poussant le zèle jus(|u'a courir en MVi(|ue par des pa\s sans ('liemins, accomplissaient des marches que nus armée* les mieux diseipl'nées el les mieux convoyées n'oseraient tenter par des routes bien tracées; d'autres, nii'ins audaciruse> et averties du mauvais étal des aflaires cliréiiennes en l'alestiiie, se réduisaient A la croisade alW- Rcoise. I'res(pie toutes s'approTisionnaîeni d'exactions, de crimes, de vols, «lue les (|uaranie jours de service sous les ordres des légats du pape devaient ettacer.
Sur le sommet de cette tour de Castelnaudary, une réunion de chevaliers, où se trouvaient plusieurs femmes, examinait depuis le milieu du jour l'aliluence de ces troupes si diverses. Il y avait parmi toutes les personnes (lui res^ardaient un sen. tiinenl de tristesse, outre celui de la curiosité.
L'obscurité où se trouvait déjà la plaine monta jus(prau sommet de la tour au moment où Kuncliard de Montmorency veiiail de signaler sur la route de 'loulouse une cavalcade, peu nombieiise à la vérilé, mais foile, serrée, composéed'hommes et de chevaux seuleineiil, et ne traînant it sa suite ni ba- {;age» sur des mulets, ni femmes, ni enfans retanlaiil par leur marche débile la marche rapide des hommes de jîuerre.
— N'est-ce pas votre époux? dit tout bas liniicbard à la comle.'bs de Monilort, qui éiail près de lui. \ oilà comme il marche d'ordinaire, avec peu d'escorte, mais bien aimée et dégagée de toute entrave.
La comtesse parut troublée; e.le rcgaida longtemps, puis répondit après un long soupir :
- Non, ce n'est point le comle. Ses messages (|ni m'ont arrêtée dans cette ville et (|ui m'y annoncent la réunion de nos plus lidéles alliés me montrent son arrivée comme encore éloignée. Il doit aller jusque dans le Qiierey el dans toutes les villes qui lui sont'encore dévouées pour y rassembler lout ce ([u'il y trouvera de chevaliers désireux de con(iuérir des terres et des chillellenies, afin d'assembler une nouvelle armée qui lui permette de frapper la Provence au c-i'ur en s'emparanl de Toulouse. Vous m'avez fait trembler en me disant que c'était lui, car ce re|iourrail être (ju'un malheur qui le ramenât si vite.
Elle s'arrêta et réfléchit un moment, puis elle reprit en laissa 11 percer une larme dans le regard qu'elle adressa à Bouchard :
— Un malheur ou un soupçon.
— Ln soupçon ! dit Kouchard eu baissant la voix. Le comte de Monifort a trop à penser à lui-même pour s'oicuper à soupçonner sa femme.
— 11 est trop vrai, dit Alix; peu lui importe que celle qui porte son nom pleure dans la solitude et meure dans l'abandon ; mai* il lui imporie que ce nom garde le respect de lous les chevdliers ; et si quelque bruit médisant était parvcnti jus(|u':'i lui, crois-moi, Houchard, l'orgueil lui donnerait foutes les fuicurs de la jalousie, et alors malheur à toi !
— A moi' dit liouchard avec dédain ; Simon de Montforl. avec ses comtés d'hier, peut frapper i-rpunémeni de l'eflroi de son pouvoir ces nobles de Provence sortis en (pielques heures de sa volonté de suzerain ; mais Bouchard de Monimorency e.sl un nom (jui, au milieu de l'armée de Simon, est une forteresse plus puissante ijue les châteaux qu'il a (onquis.
— Sans doute, dit ,Mix, il ne pourrait ni le condamner ni l'accuser comme ton chef; mais Simon est un homme q li sait lOinment on obtient jusiiee d'un homme l'épée à la main.
— Mois, dit liouchard, malheur à lui!
— VA moi, dil la coiiilesse, moi?
— (lui. .\lix, reprit doucement Bouchard, pour loi, et toi seule, je me tairai et serai prudent. Pour toi. ci loi seule, je subirai les railleries de l,i (ille el les bravades d'Aniauri.'' Pour toi, j'assisterai, sans les dénoncer au roi Philippe-Auguste, a toutes les épouvantables exécutions de ion époux. 'Ne le l'ai-jc pas promis':"
— la nuit approche, dil Alix, je \,iis descendre dau"- le ch;lteau : il faul (|ue je m'informe (|uel sera ce soir le noBibre de mes convives-, car j'ai ordie de donner à chacun de ceux (jui a rivent une llo^|litalité digne d'eux et du comte. .le suppose (|ue le chef de cette (avalcade est de ceux qui doivtmt trouver p ace dans ce château et i'i iiolre lable.
La coHilesse se relira, et chacun la suivit. l'ille conduisit el laissa dans une veste salle tous ceux qui étaient avec elle sur le sommet de la tour ; el des servi leurs ayant apporté des llamlieans, il se forma divers groupes de chevaliers, les uns causant ensemble dans les coins les plus sombres, d'aulrcs rangés aulour d'une femme qui semblait ne jias les voir el écoulait altenlivement le récit qui lui faisait un homme dont l'extérieur annonçait un de ces ]>rélrcs armés (|ui n'étaient l'as la pallie l.n moins nombreuse de l'armé» des croisés. Celui-ci, malgré l'épée ([u'il portail, n'était pas Siiiis doute de ceux qui se signalaient par un courage il lonle épreuve, car son récit, oii il tremblait, semblait attester qu'il n'avait pas moins tremblé dans l'aetlon qu'il racontait. Toul-k-eoup un éclat de rir(! de Bérangére l'interrompit brusquement. Ceux des chevaliers (pii l'entouraient se penchèrent verselle, comme admis, par cet éclat bruyant, à la conlldence de cette conversation jusqne-ia spcrèle; et les autres, arrêtés dans leurs entreiiens particuliers par ce rire continu, s'approchèrent eu s'iuformaiii du sujet de celle gaiié si infatigable.
— iMOUlez... écoutez... sires chevaliers, disait liérangère en interrompant chacune de ses paroles pour faire retentir la la salle de nouveaux éclats. Ecoulez... vous souvient-il de ce chevalier faidil (|ue nous rencoiitr.'imes il y a quelques mois à la porte de Cart-assonne? Comment s'appelait-il donc, sire dCMauvoisin':" ^'ous devez savoir son nom, au moins par celui de sa sœur?
— Qui donc? répondit Alauvoisin en s'avançaiii.
— Ce chevalier que vous n'avez pas osé disarmer; vous
sarpz (|ui je vmix (lire. Aniauri, aide/, doiio la mémoire de \olie ami, (|ui me s<'mble l'avoir perdue quoique nous soyons avant souper.
— Oui cela? dit Amauri : <'el lionuiic que je n'ai point puni moi-mpn)e de son insolence par respect pour le service qu'il a rendu à ma mère'
— Celui-]ù, répondit liéran(;ère, que vous n'avez pas puni l'^rce qu'il vous a t'ait peur à tous. —
— I,e .sire de Saissac'? dit Bouciiard.
— OUii-hi même, répondit Kéran^'ère d'un ion ;icre et dédaigneux, celui-b'i, mon noble cousin IJoucliard, (lue vous avez ti bien reconnu à celte dornlrre cireoiislanee. Eli bien! mes-
■ «ires, je vous annonce (|u'il est mort.
— Tant mieux! dit brusquement Mauvoisiu.
— Et je vous apprends aussi qu'il est ressuscité.
Ce mot frappa d'étonnement toute l'assemblée, non à cause du fait, que personne ne crut, mais à cause de la ligure pantoise de Foulques, qui répéta d'un air désespéré et sévère :
— Uessuscité!
Des acclamations de toutes façons accueillirent celte assertion de Feiilques; mais il n'en fut point troublé, et, après avoir laissé se larlr l'élan de gaité que celte nouvelle fit jaillir de toutes paris, il reprit avec une conviction triste, mais l^ofonde:
— I\appelez-vous les paroles d'Albert et ses menaces à la porte de Carcassonne, rappelez-vous cette stupeur surnaturelle dont il attacba. pour ainsi dire, vos mains ii la bride de •los che\"aux et vos épées dans leur fourreau, et écoutez-moi !
11 lit alors le récit de ce qiii s'était passé à l'église de Saint- Kiienne, puis il ajouta':
— Occupé (juc j'étais à ce moment des moyens d'abattre l'autorité du comte de Toulouse, je ne remari|uai pas assez cet événement inouï. Mais niaiulenant qu'il porte ses fruits, maintenant que lafoitune du comte de Montfort, jusquelii :-i 1 rnissauleet si irré.'.istible, s'entrave à cliaque pas cl tourne coniri' Ivi jusqu'à ses victoires, je crains que quelque infernalp puissance, (|uclque esprit fatal et plus puissant que les forces liuinaines, ne soil entré dans le cœur de ses destinées, comme le ver dans la racine des plantés, et ne les ronge pour les faire avorler à l'heure où elles promettaient une belle moisson.
— Vou^étfs toujours jongleur et poète, messire Foulques, dit Béraiigcre, et vous couvrez vos faibles pensées de paroles somptueuses. Mais enfui, avez-vous revu ce sire de Saissac parlant, agissant, renversant les armées de mon père? et ne pourriez-vous pas plus justement expliquer le peu de succès de ses entreprises par la nonchalance de ses meilleurs chevaliers, dont les uns usent la pointe de leur poignard h graver des tliilfres amouieux sur les pierres des remparts, ajouta-telleen regardant Bouchard, et dont les autres ne disputent il'auiiepalaie (|ue colle de viderenuife nuit plus de pintes de vin qu'il n'en faudrait à la soif de dix hommes?
r:i!c adressa cette dernière phrase à Mauvoisin et à Amauri, qui ré|iuiKlil aigrement:
— Sanscom|)ler ceux qui se dévouent au noble métier de ramasser votre gant, de vous conquérir un nid de faucon perché sur ijuelque rocher escarpé, ou d'aller insulter le passant qui vo"us déplaît, pour le battre s'il est manant ou bourgeois, ei le défier s'il est olievalier, (juel qu'il soit, de la langue française ou proveiiça'e; et tout cela pour que vous leur tendiez la main.
— Et pour qu'ils la baisent respectueusement, dit Bouchard.
— Mon cousin, dit Berangère avec hauteur, si je fais des esclaves avec un baiser sur ma main, je ferais peut être des guerrier» en accordant ce qui ne sert à d'autres qu'à Caire dei lâches.
Bouchard pùlit, el .\mauri, <iHi, malgré sa haine pour lui, devina la cause de sa pâleur, interrijipit sa sœur :
— Silence, Berangère, cria-til; votre langue est comme celle d'une vipère : c'est un trait empoisonné.
— C'est un trait au moins el qui porte coup, répliqua Berangère. Voilà ce qui vous étonne et vous fiche, vous qui ne
savez plus ce que c'est qu'un trait qui frappe el qui va droit au but.
Amauri allait répondre lorsque Bouchard de Montmorency ajouta avec un air railleur :
— Pourquoi avoir interrompu votre sœur, Amaari, au moment où peut-être elle allait enfanter une armée de héros «H promettant à leurs baisers autre chose que sa main.
— Oui, messire, dit Berangère avec colère, je puis promettre beaucoup, tenir mes promesses et ne pas manquer il l'honneur; car mon cœur, ma foi, ma main, sont libres; je puis promettre tout rela à celui (|ui sera reeonnn le meilleur chevalier de la croisade ; et pour commencer, je donnerai i« nom de mon chevalier à celui qui me rapportera le corps du sire de Saissac mort, ou qui l'amènera vaincu s'il vit.
— Nous nous y engageons, s'écrièrent plusieurs voix, qu'il faille le vaincre par les abstinences, comme un démon, ouïe terrasser avec la lance, comme un vivant.
Mauvoisin si Bouchard n'avaient répondu à cet appel. Berangère, les regardant tous deux, leur dit :
— Vous avez peur des morts, sire de Mauvoisin, et ce combat vous parait difficile, n'est-ce pas ? Quant à vous, mon beau cousin...
— Quanta moi, dit Bouchard, j* n'ai point peur des méchans esprits, mais je dédaigne de les combattre.
A ce moment, la comtesse- entra et suspendit la conversation en disant :
— - Je vous annonce que nous aurons ce soir parmi nos convives le sire Laurent de Turin, dont le comte nous a tant parlé.
— Ah! s'écria Berangère, ce vaillant des vaillans, qui méprise, dit-on, si fort Français et Provençaux qu'il lue ceux-ci comme des chiens el dédaigne de porter la croix des 'autres; celui dont on dit que les richesses surpassent celles des plus puissans souverains. Certes, il va avoir de quoi se moquer de notre séjour et de notre accueil -. de notre séjour derrière les murs d'une ville quancf la gaerre court la campagne; do, notre accueil dans une salle enfumée et dont les sièges sont de misérables escabelles.
— Grâce ù vous, il y a asseï de raillerie en ces lieux, dit Amauri, sans en souffrir de nouvelle, et nous avons encore des épées pour couper court aux instlences d'un homme qu»l qu'il soit, fut il le favori de mon père, fût-il le votre!
— Certes, dit Berangère, à moins que le sire Bouchard ne permette qu'il devienne celui de ma mère, je crains bien que vous ne lui trouviez aucun droit à vos respects; mais peut' être saurail-il en acquérir par lui-même.
— A nos respects et à vos faveurs, n'est-ce pas, dit Amaurt, s'il veut devenir votre esclave?
— Oui, vraiment, dit Berangère en élevant la voix, c'est pour lui comme pour tous ; le vainqueur du sire de Saissac sera mon chevalier, et pour qu'il ne l'ignore pas, je le lui apprendrai.
— Ma fille, dit la comtesse, que Bouchard avait instruite du récit de Foulques, oseriez-vous parler aussi légèrement au sire Laurent de Turin, que vous ne connaissez pas, et vous exposer vous-même à ses railleries en ayant l'air de prêter créance à un conte inventé dans quelque intention pernicieuse'i*
— Ceci est pour vous, messire Foulques, dit Berangère; on traite votre hisloire de méchante invention.
— Sur mon àme !... dit Foulques.
— Prenez un autre garant, dit Berangère en l'inlerrompaul ; ma mère pe croit pas à l'âme de ceux qui l'ont double. Vous voyez qu'en ceci le trop n'est pas assez.
— Ma Sieur, dit violemment Amauri, ma mère peut croire t l'enfer lorsque vous parlez, car vous êtes un démon de méchanceté.
— Un démon, soit, dit Berangère ; c'est ce qu'il faut pour combattre un ennemi comme le sire de Saissac. Je le voudrais voir pour m'essayer avec ce mauvais esprit, comme l'appelle mon cousin Bouchard.
A peine elle achevait ces mots que deux esclaves en habit grec et portant des flambeaux de cire ouvrirent la grande porte de la salle, et Laurent de Turin entra sur leurs pas.
FRÉDÉRIC SOULIE
Tous les regards se tournèrent vers lui, et ceux de quelquesunes des personnes présentes y demeurèrent attacliés comme par un charme invincible. C'étaient la comtesse deMontfovt, Bouchard, Amauri, Foulques, Mauvoisin et surtout Bérangère qui demeurèrent frap|)ès de cette singulière stupeur. la eomtesse, dont la politesse renommée avait nn accueil plein de grâce pour tous ceux qui le méritaient par quelque renom ou quelque mérite, demeura attachée à son siège. Laurent s'avança vers elle, et posant un genou en terre, il lui dit avec courtoisie :
— La comtesse de Montfort refusera-t-elle de tendre sa Biain à baistr à celui à qui son époux a souvent donné la sienne en signe de fraternité ?
La comtesse, dont les regards ne pouvaient se détacher du visage de Laurent, lui tendit sa main, <|ui tremblait, et lui dit i'une voix émue :
— Si vous êtes le sire Laurent de Turin, d'où me connaissez-vous ?
— Ah ! répondit Laurent, en regardant Bouchard avec un sourire, et en parlant si bas que la comtesse seule put l'entendre, celle qui ressemble si bien au beau portrait qu'en a fait le plus charmant trouvère de la langue d'oil ne peut être méconnue par un homme qui aime les belles rimes et qui croit aux amours sincères.
— Messirel... dit la comtesse, le visage rouge, en retirant vivement sa main.
— Qu'a-t-il dit? s'écria Amauri, en s'approcliani insolemment.
— Messire Amauri, dit Laurent en se relevant, je disais ù votre mère que le comte de Mcntfort m'avait chargé pour elle d'un message secret.
La surprise de là comtesse, à l'aspect de Laurent, l'audacieuse allusion par laquelle il s'était mis de lai-même dans sa confidence, et ce message sebret annoncé tout haut ne lui laissèrent pas la présence d'esprit de contredire Laurent. Celui-ci, sans paraître s'inquiéter de l'étonnement qu'il causait, alla vers Bérangère, et, s'approchant d'elle, il lui dit:
— En vérité, je ne sais comment obtenir ma grâce pour «on manque de foi envers vous.
— Envers moi, messire? lui ditBérangère avec son arrogance accoutumée : je ne sache pas que vous me l'ayez offerte, et puis attester que je ne l'ai point acceptée.
— S'il en est ainsi, permettez-moi de vous remettre ce gage, dit Laurent en tirant un anneau de son doigt et le remettant i Bérangèrc, qui pâlit en le recevant.
Elle ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement, et s'écria :
— - Qui TOUS a remis cela?
— Je vous le dirai, madame, quand vous serez seule pour m'entend re.
Amauri, qui suivait tous les mouvemens de Laurent avec une anxiété irritée, s'appiocha de nouveau, et dit avec colère à Laurent •
— Messire Laurent, il n'est rien que vous ayez à dire à ma sœur que tout le monde ne puisse entendre.
— Vous vous trompez, messire Amauri, dit Laurent : il y a des paroles que je dois dire en secret, comme il y en a que je dois entendre en secret, ne seraient-ce que celles qui doivent être répétées dans la nuit de Noël, quand le coq anra chanté trois fois.
Ce fut le tour d' Amauri d'être confondu; il regarda Mau- ▼oisin, qui ne pouvait se lasser d« considérer Laurent, et qui demeurait anéanti à l'aspect de ce visage, qui était et qui n'était pas complètement celui de l'homme dont chacun s'entretenait si gaiment un instant auparavant.*Quant à Foulques, il était cemme lié à la ligure de Laurent; il la suivait de ses regards héans, se louriiani, se penchant, se reculant, allongeant la tête, selon que Laurent allait ou venait. Le c.hcYali»r le regarda à son tour et lui dit, après un moment de silence pendant lequel il sembla tout-<)-fait fasciner l'âme de Foulques :
— Messire évéque, ne voulez-vous point donner votre bénédiction à un chevalier armé pour la sainte cause du Christ ?
L'évêque sauta en arrière à c«tte parole et renversa l'esca-
belle sur laquelle il était assis. La plupart des chevaliers présens ne comprenaient rien h cette scène de stupeur, car aucun, excepté ceux que nous avons nommés, n'avait assisté à la scène de la porte de Carcassoisne; aucun ne pouvait deviner re que cotte apparition avait à la fois d'étrange et de menaçant, l n silcme glacé s'enii»ara Je toute cette joyeuse assemblée. Laurent, qui d'ybord .'ivail empêché p^r.s'Spaioles cet effroi d'être remar(iué. Laurent se tut, cl iiarul blessé de l'accuei! qu'il recevait. Bouchard,- qui seul avait gardé quelque sang-froid, intervint dans ce trouble général et aborda le sujet ave une franchise qui^r> nouvela l'embarras au lieu de le dissiper.
— Sire Laurent, dit-il au chevalier, vous paraissez étonné de la façon dont on accueille un chevalier de votre renom?
— Messire de Montmorency, dit Laurent en l'interrompant, je me fâche de peu de chose et ne m'étonne de rien, et j'avoue que l'effet de ma venue ici aurait lieu de nio paraître insultant si je n'étais assuré qu'on m'écoutera plus favorablement en secret que devant cette nombreuse assemblée. Or, comme je ne veux t^as interrompre plus longtemps les joyeux propos et les rires qui éclataient dans cette réunion avant mon arrivée, je me retire et pense que je n'emporte avec moi ni la joie qui l'animait ni les magnillques i)rojets que l'on y faisait contre l'ennemi commun.
Laurent .«e retira à ces mots , mais la gaité ne reparut
pas, et, chacun, plongé dans ses réllexions particulières, ne
pensait point ;"i rompre le si'encequi avait suivi ces paroles.
Enlln un chevalier, le sire Norbert de ChAtillon, dit en
Miant :
— Mais cet homme est donc un sorcier qui nous lient sous un charme infernal ?
— Norbert! s'écria Amauri d'un air sombre, ne parlez pas de cet homme; il est inutile d'en dire un mot, soit pour le louer ou le blâmer : cet homme est l'ami de mon père, c'est tout ce que nous avons besoin d'en savoir. Le souper nous attend.
Personne ne trouva un mot à répondre, ni la comtesse de Montfort, ni Mauvoisin, ni Foulquez, ni Bérangèrc, (jui, l'œil fixé sur l'anneau que lui avait remis Laurent, ue sortait point de sa rêverie. GhI de Lévis fut obligé de l'avertir plusieurs fois que l'on allait passer dans la salle du banquet. Les yeux de tous les chevaliers étaient fixés sur elle. El'e s'en , aperçut, releva vivement la tête, et, jetant un coup d'œil hautain sur ceux qui l'entouraient, elle secoua, pour ainsi dire, ces regards curieux qui s'attachaient it son visage.
— Allons, mes chevaliers, dit-elle, vous me regardez comme des écoliers qui attendent un ordre de leur maître. Je pense vous en avoir assez donné pour aujourd'hui ; il vous reste à les accomplir.
— Et nous le ferons, madame, dit Norbert, et nous vous amènerons, dans son cercueil, s'il est mort, dans une cage, s'il vit, l'illustre sire de Saissac.
— Norbert ! s'écria Amauri, je vous ai dit de ne pas parler de cet homme.
— De quel homme .'
— Du sire de Saissac.
— C'est que tout à l'heure c'était de Laurent, ce me semble, reprit Norbert en riant.
— Eh bien I répli(|ua Amauri, ni de l'un ni de l'autre. Il s'arrêta et reprit presque avec violence:
— Venez donc, venez donc, le banquet vous attend !
— .Mais votre frère est fou, dit Norbert à Bérangèrc en se penchant vers elle; il est fou, car il n'est pas ivre. Qu'a-t-il donc avec ces deux hommes?
Bêrangère n'écoutait pas et ne répondit point. Tout le monde était sombre, jusqu'à Bouchard, qui était déj.'i avec la comtesse dans la salle du souper, et que celle-ci avait informé des paroles que Laurent lui avait adressées à voix basse. Le repas fut triste; Mauvoisin y fut effrayant; il se gorgeait avec fureur de vin et d'alinicns, mais sans pouvoir arriver à cette ivresse joyeuse qui le rendait si bon conteur et si plaisant convive quand on l'excilait ; le vin tournait en abrutissement. Bêrangère essaya quelques efforts de sarcasme et de gaité qui retombèrent dans un silence lourd et glacé. Foui-
LE COMTE DE TOULOL'SE
ques ne. mangeait point et se signait convulsivement à chaque mets qui lui élaii offert; la comtesse élait absorbée; Bourliai'il ne pouvsit Uù-iiiéme s'arraclier assez à sa préoci-npalion pour s'oteiiper de celle ilc la eonuesse. Amauri, les deux coudes appiyés sur la lable, sa t(^te dans ses mains, était comme un homme frappé d'une é|>ouvanlabie nouvelle. Enfin JNorbei'J de (^liiitillun, après avoir tcnlé à plusieurs reprises (l'engager la conversation, rompit encore une fois ce silence moi ne en s'écriant .-
— Décidément, le diable est parmi nous.
A ces mois, comme à un cri d'alarme, les personnes que nous avons dites se levèrent spontanément de leurs sièges, le corps tendu, l'ail hagard, comme un chien averti de l'approche d'une bête fauve par son cri sauvage ; tous portèrent "des regards effarés autour d'eux. La comtesse posa la main bur son cœur qui battait à soulever les broderies de perles de sa robe de velours, et d'une voix fortement altérée :
— Mrssires, l'heure du repos est .sonnée, ce me semble; retirons-nous.
Tout cela était si extraordinaire que personne ne fil remarquer ([ue le second service du souper n'avait pas encore été placé sur la table.
.VUOl'R POSSIBLE.
La nuit qui suivit cette soirée fut urwnuit d'insomnie pour tous ceux à rv.l Laurent de Turin avait adressé quelques paroles. Bérangère s'indignait que quelqu'un fût instruit d'un secret qu'elle croyait enfermé entre elle et le roi d'Aragon. Ce qui augmentait son dépit, c'était le nom de celui qui possédait ce secret. Tantôt dans sa pensée elle frémissait de colère de ce que Laurent de Turin, ce beau et dédaigneux chevalier, dont elle comptait faire un de ses complaisans, se fût vaniteusement réduit au rôle de messager et de confident protecteur; d'autres fois, en se rappelant les engagemens qu'elle avait pris avec Pierre, elle s'alarmait du parti que Laurent pourrait en tirer contre elle. Mais comme en tout, Bérangère rapportait à elle les choses et les événeniens, elle s'occupa très peu de ce qui faisait l'effroi des autres, de cette ressemblance inouïe de Laurent de Turin avec Albert de Saissac.
C'était là au contraire le plus cruel effroi de ;\lauvoisin el d'Amauri de Montfort. Laurent de Turin savait aussi leur secret. C'était une certitude épouvantable; mais te Laurent de Turin était-il simp'ement ce qu'il disait être? Ce doute était horrible. Dans l'esprit des deux chevaliers croisés, il y avait une sorte d'inquiétude sinistre qui tenait du délire de la lièvre : c'était comme un cauchemar où l'on voit deux hommes dans un, où l'on entend deux noms dans un mot. Alors ils se disaient : — Est-ce Laurent? est-ce Albert? Puis il fallait ajouter : — Comment sait-il notre secret? Ces questions se heurtaient, se mêlaient, se confondaient dans leur pensée, et de tout ce conflit il résultait une espèce de faniôme magique qui les tenait sous sa puissance et auquel ils ne trouvaient aucun moyen d'échapper, pas même celui d'un assassinat, car ils doutaient qu'on put tuer cet homme, qui avait été vu dans un cercueil et qui savait le secret d'un autre homme mort dans un incendie. Ce fut la même anxiété qui tint éveillés toute la nuit Arnaud et Mauvoisin, mais non point ensemble. Tous deux avaient honte de leur terreur; tous deux frémissaient de laisser échapper l'épouvantable secret de la nuildeNoêl. •
Ce n'était pas ainsi chez la comtesse : pendant que les autres s'agitaient, furieux et impuissans, dans leur solitude, elle trouvait une consolation à ses frayeurs. Une voix aimée la rassurait doucement. Il était minuit, et un de ces nombreux détours pratiqués dans les vieux châteaux pour les surprises de guerre avait conduit nouchard jusque dans l'appartement de la comtesse. Lorsqu'il arriva, elle était à genoux sur la marche ie son prie-Dieu, mais elle se priait point ; ses mains
appuyées sur le bord du pupitre et le corps rejeté en arrière, elle semblait s'être arrêtée dans l'effort qu'elle avait fait pour se levée, saisie en ce moment par une main plus forte ou par une pensée poignante qui l'avait clouée à sa place.
Si légers que fussent les pas de Bouchard lorsqu'il traversait l'étroit corridor qui précédait la chambre, si discrets que fussent les gonds de la porte qui l'y introduisait, Alix entendait le moindre bruit de ces pas ou de cette porte lorsque Bouchard vi-nait les autres fois, et alors elle se cachait dans l'ombre des rideaux de son lit et devenait timide el tremblante comme une jeune fille. Ce jour-là elle n'entendit rien, et lorsque Bouchard, étonné et alarmé de son immobilité, l'appela doucement :
— Alixl
Elle se retourna violemment, mais sans se relever, et, demeurant toujours <1 genoux, el'e se laissa aller à crier follement : ^
-—Grâce! grâce! messire, ne lui dites rien.
— Alix, reprit Bouchard, épouvanté de ce trouble, c'e.";! moi ; regarde, c'eit moi.
Il la releva. Alix le regarda un moment comme sans le voir ; puis la pensée du présent sembla rentrer dMs son reprd : elle reconnut Bouchard, et un sourire et une krme parîireni à la fois sur son visage, et elle lui dit en se laissant aller, la tête baissée, vers le siège où il la conduisait :
— Bouchard , nous sommes perdus !
— Alix, lui dit Montmorency, quelle terreur insensée t'a causée la présence de cet homme ?
— Tu pensais doue à lui, toi aussi, reprit la comtesse, puisque tu devines si bien que c'était lui qui m'épouvantait ?
— C'est l'effroi qu'il semble inspirer aux autres plutôt que lui-même qui m'occupe; c'est surtout celui qui t'a frappée quim'alarmait.
— Ne t'ai-je pas répété les paroles qu'il m'a dites et ne trembles-tu pas comme moi ?
— Alix, dit Bouchard, il n'est pas de calomnies qu'on ne fasse taire en leur mettant pour bâillon la lame d'une bonne épée.
— Mais, enfant, reprit Alix tristement, ce ne sont pas des calomnies qu'il faut faire taire, ce sont d'affreuses vérités. Que veut dire ce message secret de mon mari confié ù cet homme, dont le premier mot me parle de ton amour?
— Eh bien ! demain nous le saurons, et demain nous prendrons un parti.
— El quel parti pourrons-nous prendre si c'est une condamnation que le comte m'envoie par ce terrible messager?
— Oh! s'écria vivement Bouchard, quelque rigoureux que soit Montfort, il ne condamnera pas ainsi, sur un simple soupçon, sur un bruit infâme, celle dont la vertu amériléles respects des plus nobles suzerains de la France.
— Oh! reprit Alix doucement , c'est donc quelque chose que la vertu, puisque le coupable s'y appuie pour ne pas périr tout de suite dans son crime ! Enfant, qui invoques ce que j'ai été pour me défendre de ce que Je suis, ne vois-tu pas que tu m'as condamnée plus sévèrement que Montfort ne pourrait le faire?
— Alix, reprit Bouchard, si tu m'aimais comme je t'aime, le remords trouverait-il place en ton âœe et regretterais-tu déjà le bonheur que tu m'as donné?
— Bouchard, je regrette le bonheur que j'ai perdu, car j'ai honte de celui que j'éprouve.
— Honte ! s'écria Bouchard, oh ! je le fais donc honte!
—Oh! tu ne me comprends pas, Bouchard : toi, tu es un enfant, tu m'as aimée, tu m'aimes; c'est de ta jeunesse d'aimer follement, c'est de ton noble cœur d'aimer qui est souffrant, c'est de ta hautaine fierté d'aimer malgré les plus sérieux dangers; mais moi....
— Toi, reprit Bouchard, qui voulait détourner les pensées d'Alix, tu m'as aimé parce que je t'aimais.
— Douce raison à ton âge, dit Alix, folle et inexcusable aa mien. Oh! tu ne sais pas tout ce que je souffre.
Bouchard, dont la loyauté ne pouvait trouver de mauvais raisonnemens contre une si juste repentance, Bouchard demanda aux caresses de l'amour ce désir qui empêche d'en-
FRÈDERIt SOULIt.
. lêûdfc le remords s'il n<' leiu« M^i iQ^is Aiix le repoussa, et, baissant les yeux, elle dtviiil louge et trembianle.
— Oli 1 qu'as-tu donc, Alix? s'écria Boucliard, douloureusement étonné. Qui te fait peur? Cet liomme '^ Il périra. Ton époux':* Je te niellrai à l'abri de sa vengeance. Je suis Français , moi, Français, eulends-lu'? de c«ux que l'on n'a pas jetés en pâture ù sa sauvage iimbition, comme ces troupeaux
,Ue Provence. Oh! viens, Alix, ne cache pas tes yeux, nedélournepas ton Iront. Qu'as-lu, mon Dieu l qu'as-tu de pleurer ainsi et de me repousser avec terreur?
Alix sanglotait et ne répondait pas; son beau visage, humilié, semblait dire i|u'un reproche fatal et qui pai'lait en elle la laillaK amèrement de son amour. Buuchard reprit
— Maisesl-re donc cet homme qui l'épouvante' Alix secoua leutemi^nl la léle.
— Est-ce ion époux :'
Alix leva les yeux au ciel comme pour répondre que ce devrait être lui, mais sa voix répondit :
— Non.
— Mais qu'csi-ce dune enfin '
Alors la cumtesse, >>e lournant en face de Boucliard et le regardant avec un air de profond désespoir sur elle-même, lui dit:
— Regarde-moi, Bouchard; enfant, regarde moi.
— Oh! tu es belle!
— Tais-toi, oh ! laistoi. Sais-tu, Boucliard, que tu n'étais (>a$ encore né, que mon fils Amauri reposait sur ce sein où lu r«poses, toi?
Bouchard baissa les yeux.
— Tu me comprends maintenant? Eli bien ! oui, j'ai honte de mon bonheur. iN'esi-ce pas, enfant, que de l'aimer c'est gu amour odieux? Tu me parles de l'effroi (|ue m'inspire ce nouveau venu, du malheur dont mon époux peul me frapper. Certes, c'est alt'rcux. Mais ce malheur, si épouvantable qu'il !il(,je le braverais pour ce qu'il porte avec lui de désespoir et d'infamie; raaisj'en mourrai pourceiiu'ilaura de honteux et de moqueur. La comtesse de Monilorl , la ijrave et piudente comtesse de Montfort, suivant au loin son jeune amant de vingt an», maudite comme une lille imprudente, quand sa fille attendait sa bénédiction maleriiellel Comprends-tu cela? Oh! ce n'est rien de mourir sous le fer, mais mourir sous la raillerie et le dédain, fiétrie d'uu mot qui me reprochera moins mon crime que ma déraison!... Et tu faillites, toutes les fois que lu viens dans celle chambre, de ma résistance, de mes prières, de ma froideur! Cet embarras d'accepter tout l'amour qu'on inspire et de rendre tout ce (|ui vous brûle; cet embarras qui est la céleste et gracieuse pudeur des belles jeunes filles , c'est la honte grossière et maladroite d'une femme qui sent la fui le de sa faiblesse. Oui, Bouchard, ce luot : <' Je l'aime, « que tu me demandes si souvent à genoux, ces baisers que tu cherches, ils sont si jeunes sur tes lèvres qu'ils m'épouvantent sur les miennes.
— Eh bien ! dit Bouchard en l'interrompant et en souriant . doucement, je te dirai, si tn veux, le jour où tu es née. Je te . compterai tes années avec rigueur, et puis tu me suivras, là,
devant cet acier poli; là, tu te regarderas; et dis-moi si Bérangère a cette beauté parfaite, ce front pur et blanc, ces cheveux noirs et riches, ces lèvres fraîches d'amour, ces yeux si fiers et si doux, ce sein virginal de beauté, celte main si frêle, ces pieds si délicats, tout cet être si beau que Dieu en protège la pureté comme celle de son œuvre chérie ; et puis il restera de ton âge, Alix, que tu es belle, la plus belle entre toi et ta lllle. Oh! ce n'est jias d'aimer qui est folie à ta beauté, «e. serait de ne pas l'aimer (|ui serait insensé à moi ; mais je l'aime, mais tu es belle, mais tu levois.
Puis la comie.'^so, muge (t troublée, se cacha dans les bras de Bouihard il lui dit avec un bonheur i|ui la don)inail, quoiqu'elle laiss;'it échapper quelques larmes :
— Oui, ji' suis belle, et tu maiiiies, Bouchard! et puis, .s'il faut mourir, tu inc pleureras, enfant; lu diras que jj n'étais pas une odifu^^c lemmc, romiiie la dame de Penaullier, dont l'avide beauti- a dévoré la jeune fieur de Sabiaii ; lu diras iiiie je l'aiiu.iis d'un amour saint et dévoué. Las ! KoHcliard, quainl lu m'es apparu parmi les pleiirs oit me
laissaient l'abandon de mon époux, la dissolution de mon fils et la haine de ma fille, je t'ai cconlé pour ce que iu m'as apporté de dtjuces consolations ; et quand lu ascomminré a juélerà ta tendresse si noble tes éloges sur ce qui me restait de beauté, j'en ai souri comme d'une erreur <le ton alïeiiioii pour mes chagrins ; puis quand j'ai vu que c'était un amour pour moi, j'ai été presque lière ; et quand je me suis donnée à toi, je t'ai donné non pas ce que j'avais et que j'estimais peu, mais ce que tu voulais et que tu désirais faut; et maintenant que tu m'aimes assez pour être heureux , oh! je serais ingrate de ne pas te dire que je t'aime et que moi aussi je suis heureuse de toi, enfant, heureuse comme ma jeunesse et mes rêves n'ont jamais été.
Cette tristesse d'Alix qui tant de lois avait alarmé Bouchard, ce (ombat pudiiiue d'une femme qui retient hMOileijui devrait être refermé à jamais comme une jeune filK- relient celui qui n'est pas encore tombé, cet amour qui avait toujours peur de se livrer, avaient un charme adorable et étaient sauvés du malheur d'être une sotte coquetterie par l'adrairable beauté de la comtesse. La pudeur ne niessied qu'aux Messalines ridées; alors elle est une portion du fard et du blanc dont elles se plâtrent. Quand les délires de la nuit Us ont fait tomber, ce qui reste après est hideux.
Quand l'amant fut lassuré sur l'amour, il chercha d'autres inquiétudes dans les paro!es~de Laurent de Turin, mais lui seul pouvait apprendre où devait aller le trait qu'il avait pour ainsi dire posé sur l'arc. Ce danger lui-même s'effaça bientôt devant la curiosité qu'inspirait cet étrange personnage, et le croyant ennemi, ou se résolut à le traiter en ennerni.
— Écoute, dit Bouchard, cette ressemblance me préoccupe sans m'épouvanter. Je saurai quel est cet homme, quel* sont ses desseins, dans quel but il est ici; permets-moi d'assister à l'entrelien qu'il t'a demandé, et laisse-moi l'inlerroger.
— Je ne puis, dit Alix, c'est un message'de mou épous i|u'il m'apporte, l'A que penserait ce chevalier s'il voyait qu'entre mon époux et moi- il n'y a rien de secret pour un autre?
— Eh bien! dit Bouchard, je serai dans la chambre voisine, et au moindre mot blessant sorti de sa bouche...
— Sa bouche, dit Alix , ne répétera que les paroles du comte de Montfort, et la comtesse de Montfort doit les entendre, quelles qu'elles sîsient, avec soumission et respect.
— Cependant, dit Bouchard, je ne veux point te laisser seuleavec cet homme. Cet homme m'épouvante.
— Tuas raison, cet homme nous sera fatal. Tu sai:», quand tu es entré et que tu m'as trouvée à genoux devant mon prie- Dieu, la tête appuyée sur le pupitre; je m'étais laissée aller .'i un vague sommeil ; à ce moment, imagine-toi que je crus le voirdevani moi, comme un démon insolent, me dépouillant toute nue et me montrant ainsi à la risée des hommes.
— Toi?
— Moi ou Bérangère, je ne sais; c'était une épouvantable vision de deux fantômes, dont l'un, qui était une femme, se débattait sous' la main terrible d'un être surnaturel. Puis, mon fils et Mauvoisin étaient mêlés ù toul cela; le comte aussi.
— Alix, c'est le délire d'un rêve.
— Je lai cru un moment quand l'effroi m'a éveillée ; mais au moment où j'allais me relever, j'ai été saisie de la soudaine pensée que c'était un avertissement du ciel qu'une pareille vision venue après la prière et devant l'image de Dieu. ^
Bouchard ne répondit pas d'abord, car il rougissait de partager le Ituuble de la comtesse. Enfin, il lui dit : ^
— N'oublie pas de me redire cependant chaque paroi.' de cet homme.
Le lendemain, Mauvoisin et Amauri étaient de bonne heure dans l'appartement de Laurent de Turin. La comtesse lui avait fait dire qu'elle le reverrait au milieu du jour, et Bérangère l'atlendait daris une cruelle anxiété.
LE COMTE DE TOULOUSE