II
LAt'RENT DE TURIN.
Quand Ainauri et Mauvoisin se préseiilèient chez Laurent, il était près d'une table ciiargée de mels délicats. Derrière lui, un esclave enfant le servait avec une attention (|ui devait prouver ou le despotisme du maître ou le dévoûment de l'esclave : c'était Manfride. Goldery était aussi dans la salle, surveillant de l'œil l'arrangement des mels sur la table. Quol.(ue Laurent fût seul, trois escibelles, trois gobelets, trois couteaux aiinonvaient (ju'on atUMiil.iii deux convives. Quant aux assiettes, elles étaient fort rares à cette époque (ri se remplaçiien! voloniiers par une eroiUe de forte pâtisserie où l'on servait chacun et (jtie les plus gloutons finissaient souvent par manger. Un érudit de ce temp^-h'i n'aurait pas fait la faute de croire que Ijs Troyens mangèrent des tables en bois de cbéne.
— Nous vous dérangeons, messire, dit Amauri en enlrant.
— Vous voyez qu'il n'en est rien, mes braves chcvalfers, dit Laurent en riant, car je vous attendais.
— Nous! répondirenl-ils avec étonnement.
— Eb ! ne vous ai-je pas invités liier soir, messires?
— Invités! dit Amauri que la colère et la crainte commentaient déjà à gagner.
— Invités! répéta iSIauvoisin. qui se repentait déjà d'être entré.
— Il le tant bien, messires, puisque vous êtes venus. Allons, allons, asseyez-vous, fjsl-ce (pie vous avez fait quelque mauvais rêve qui vous a l'ait oublier mon invitation y Eh bien ! je bénis le bon esprit (jui vous a inspiré l'idée de venir. Holà ! Goldery, offre à laver à ces seigneurs. Ripcrt, présente-leur l'aiguière et l'essuie-mains.
— Messire Laurent de Turin, dit Amauri eit se reculant, nous ne sommes point venus pour nous asseoir A votre table, mais pour avoir avec vous une explieation.
— I/explicalion, (juclle qu'elle soit, vuus sera accordée après le repas; mais, sur mon âme! car j'en ai une, messires, bonne ou mauvaise, sauvée ou daniuée.j'en ai une; sur mon âme! dis-je, vous n'obtiendrez rien de moi a)eun.
— Messire, dit Amauri, voulez-vous nous outrager par une si étrange réception?
— l'étrange ! répliqua Laurent -, \f> la croyais loyale et pleine de franchise. Feut-ê're en usez-vous avec plus de reserve dans votre pays de France ; dans le mien, on se dépéclie de seconn.Tiire et de mener joyeuse vie ensemble. Qui diable sait à quoi nous serons réduits quand nous serons morts? L'enfer est large, messires.
— De par les cornes de Satan ! s'écria Goldery, nous n'y avons jamais été ou plutôt nous n'y sero ;s jamais aussi sèchement grillés que ne le seront les cotes de porc que j'ai mises sur le feu, si vous conversez eacore longtemps au lieu devons mettre à table.
— Eh bien! s'écria Mauvoisin, qui, n'ayant pas pris l'octui'alion de répond e à Laurent, a\ail pu juger de la sotte ligure que faisait Amauri. eh bien ! mangeons. ^ table! mes sir«s. et filt-ce le lidéle cochon de saint Anloiiif dont on va nous sei vir les côtes, j'en mangerai.
Cet etfort de courage el d'esiomac entraîna Amauri, el ils s'assirent tous trois à la table préparée. Mais cette lésolulion n'était pas lellemcnl libre de toute crainte qu'au cii de satisfaction que laissa échapper Goldery, les deux chevaliers ne relevassent la tête comme s'ils avaient ouï l'excrlamalion joyeuse d'un démo.i c,ui preiiil un moine /! 'grinil: cMMo; puis, en voyant son sourire, ils trouvèrent que i'ecuyer avait les dénis plus longues, pins aisiué.i, jjlus fortes que ne pouvait les avoir un homme, et tons deux devinrent pâles.
— Ripertl s'écria Laurent, verse a boire; voi à ces dignes dhevaliers à qui le cœur manque de faim et de soif.
Le page s'approcha, et il se trouva si gracieux, si frêle, si beau pour un page, qu'il devint par sa beauté un objet près-
que aussi terrible que Geldery par sa laideur. En ce moment, Mauvoisin crut voir tout.; la tentation armée contre lui.
— N'est ce pas qu'il est b;au, sire de Mauvoisin ? plus beau que la plus belle jeiine lille de celles qui vous ont donné la joie de leurs baiseï s ! Aussi ne le céderais-je pas pour la maîtresse la plus rich • et la plus noble de France.
Un soupfon moins diabolique, mais plus hideux, traversa la tête d'Amauri et celle de Mauvoisin, et tous deux se regardèrent furtivement. Cependant la repas était servi, et le fait d'être resté déjà un quart d'heure en présence de Laurent sans que quelque prodige se fût opéré, l'odeur des mets, le vin dans les gobelets, décidèrent les deux chevaliers U faire bonne contenance. Mais taudis que Laurent paraissait s'aban'loiiucr sans réserve aux intemiiérances de la table. Amauri et Hubert le suivaient prudemnient, pensant (jue, si peu ([«'ils fissent, ils seraient toujours en avant avec un être comme Laurent, dùt-il boire une pinte de vin contre chaque gobelet qui leur serait vi rsé. Pourtant, à leur grand étonnement, ils virent bientAt s'aviner l'expression et la parole de Laurent; il balbutiait ei riait de ne pouvoir parler clairement. Vainement Goldery semblait vouloir le retenir, vainement le page se laissait demander du vin deux fois avant de verser, Laurent devenait bruyant, emporté; il menaçait en chancelant, se servant du dos û» son couteau pour couper et répandant les sauces sur la table : c'était une véritable et sale ivresse. Le.s deux cl-evaliers, attentifs à cette preuve de faiblesse humaine, et nous disons //('wnnjr, en ce sens qm^ ce mo! vient d'/iomnw, les deux chevaliers devinrent assurés et forts du sang-froid i|u'ils croyaient avoir gardé. L'un d'eux, Amauri. sur un signe rir Mauvoisin, se laissa aller à dire :
— Assurément, messire Lauient, jamais, dans un repas, on n'engagea plus joyeu.semeni par l'exemple ses convi\es à y prendre part.
— Taisez vous, dit Laurent, en se balançant d'un air déjà privé de raison, vous êtes des ribauds de gueusaille! Que saint Satan vous empale sur chacune de ses cornes, car vous n'éies bons qu'à mettre n une maladrerie, et non à vous asseoir .'i une table honor.iiile. Dis donc, Goldery. hé! Goldery ! que nous a donc dit < e damné sorcier?
Goldery prit un air embarrassé et répondit:
— Eh ! mon maître, je ne connais pas de sorcier.
— Comment! drôle, 'u ne connais pas de sorcier ' lu ne connais pas maître Guéilon de Mont|)ellier ! cet enfant de Satan, ton cousin-germaie. qui m'a prêté plus de sacs qu'il ne pousse de branches de houx sur l'aride monlapne des sires de Saissac. les protégés de ce brave Mauvoisin; ah! lu ne connais pas ce damné juit'i" i
— Messire, dit Goldery avec inipaiieuce, et en jetant un coup d'ceil singulier sur les deux chevaliers, songez devant qui vous parlez.
— Eh! s'écria Laurent, ([ui se tenait à peine droit sur son siège, eh I ce sont eux, les voilà, les deux joyeux compagnons qu'il nous avait promis, les deux débiteurs de la nuit de Noél, ([ui devaient nous tenir lêlo à la table, au jeu, partout. Bénédiction sur eux! ce sont des saints que je ferai canoniser à mes frais.
— Quoi I s'écria Anij';ri, vous connaissez Icjuif sorcier?..
— Si je le connais, dit Lauicnl, qui, toul-.'i-l.iii ivre, bavait ses paroles, je le connais comme se cMinai.ss/ni les voleurs, les sorciers, Goldery et Sal.ui.
— Kh ! quel jour rave;:-voua vu ' dit .Mauvoisin.
— l'ardieu! je l'ai vu... Quand donc l'ai -je vu?
Puis il se prit à rire n'un air où l'iifbetemcnt de l'ivresse était déjà mêle à un c mneiceiucnt de soaimeil. el il continua :
— ,1e l'ai vu une nuit qu'il avait été brûlé. Il se remit à rire du ménie ton.
— Une nuit qu'il avait été brûlé! s'écrirrcnl ensemble Mauvoisin el Awiauri.
— Oui, par deux iinLcciles (|ui s îm.igîuaient qu'on p;?ul brûler Satan...
Les deux chevaliers si^ leciilèrent avec épouvaiue.
— Uh! I liistoîre est iiiiguliéiv... CHalenl deux chevaliers croisés... A boire, esclave, . Deux croisés vendus au
FREDERIC SULLIE.
diable... A boire, la belle... Dêux infimes coquins... A boire... Un itélératci un lâche... \ boire, Manfiide! femme, là boii't' !
— Messlres, dit Goldery, \tuilli'7. vous retirer; quand mon maître est dins cet ciai, il dit des clioses si étranges..
Amauri et Mauvo..'*i:i, stupéfaits, rt'pondircnlù voixbasse :
— ?Jon, nous voulons eniendre.
— Entendre ! s'écria Laurent, en faisant clfort sur son ivresse pour se redresser et reprendre un air de hauteur et de sanK-froiJ ; écoutez donc.
— Mén m.iiire, cria GolJcry, n'oubliez pas votre sernienl.
— Quel seriDiiit.' liU de Satan, dii Laurent d'un air furieux : quo; .' la promesse' que j'ai faite ii Guédon de |)roliter de ma ressemblance avec un lâche Pro\enval pour faire |)eur à des chevaliers de France, plus làclies encore! Au diable le sorcier et le serment! je suis Laurent de Turin, et n'ai besoin que de mon épéo pour épouvanter mes ennemis. Où sont-ils? jx les exterminerai, et le sorcier ausU, et toi aussi.
Et en parlant ainsi, il se démenai! tellement qu'il se laissa tomber et ne lit plus que grommeler quelques mots inarticulés. Goldery iDsi^ta jnès des deux chevaliers pour les faire retirer. Comme ils sortaieni, Amauri dit à .Mauvoisin :
— Vo ht donc le somptueux et élégant Laurent de Turin' c'est un s.ile et honteux ivrogne. Tout son secret, c'est d'avoir eu recours, commenoii.s, a cei inlàme qui aura parlé.
Mais, reprit Mauvoisin, comment a-t-il l'arlé .^ Comment
a t-i' pu !e voir li' iemlemain du jour où nous avions cru enfermer dans l'incendie notre secret ei nos engagemeiis'i'
Goldery, qui les suivait, les approcha, et les retenant un moment dans la salle qui précédait celle do;il ils sortaient, leur dit avec un air de raillerie suiiplianle :
Messircs, vous connaissez le secret de mon maître, ne
le dites àpersouiie; surloul, cachez qu'il ait des rapports avec GuéJou, et que la jeun:? esclave...
— .Sais-luqi:e cilli' esclave est admirablement belle'?
îlélas! dit Gold ry :\vfc i:ne hypocrite componction.
Et sans doii'e elle e.^1 mjlhcuicnse avec un pareil maître?
— Qui ne le serai pis avec lui ? répliqua Goldery.
— Alors, pourq iôi ne pas le quiitcr'?
— Le (luitter? dit Gollery en tremb'aiit; oh! celui qui lui a touché lui rst cnchâîcé; !■■ quitter, hélas! ce n'est pas le fuir 1 ar il n'e>t jias un endroit si c:'ché où sa haine ne puisse alteindre celui (juil s{,upco;iiieraitde le irahir.
— Mais Piiiiîi, d l Amaun, quel est cet homme?
— Cet homme, ?i c'est un homme, répondit Goldery; ce chevalier, si c'est r,:i chev.ilier ...
Au moment "ù il alliit coniimier, Laurent de Turin rentra calme, frais. p;irfumé, magniliiiuement vêtu; cl s'adrcssant aux deux chevaliers, il rcpri; m!:i ïir r.iilicnr, a l'étonnenienl qu'ils montrèrent à sa ïue.
Par ionncz-moi, mes jre.î, de ne pouvoir vou^ tenir léte
plus longtemps; vi:iri l'Iieuic où il f.iul que je me renfle près de la comlcsse d- Monlforf. Un mol, sirfe de Mauvoiein.
il \: prit à p;jrl et lui dit :
— Quand voira < oudrez \id-r quelques bous flacons de vin, ne venez pas avec un si mauvais coi^vivc. .Vmauri est un homme à nous vei;dre à son père, s'il y trouvait le moindre intérci : il me sunii qM il fOii , ersuidé q'.i" je sais son secret pour (pi'il respecte le noire.
11 H' retourna vers Amauri, c, Lii prenant le bras et l'entraiiianl hors de l.i sal:.-, il Ici dit t'^ut bas ;
— Comment venez-vous me deimnder une exiilication sur un sorcier avec un imbécile qui croi; aux revenans? Cest avec du vin qu'on remplit une i>w. et un corps commi- le sien; r.mis entre ;;ei.s qui ont nu b-.t plus élevé, cl je s.iis quel est le tien, il faut s ea'cndre seel à seul.
Puis il les quilia tous les deux, tans que ni l'un i:i l'a;!- Iro fussent p'us é. 1 irés sur ce qu'il jiouvait être, mais sans qu'ils euss nt envie de se coïKier lecrs soupçons; car :1 chacun d'eux il avait serré la m;iin en signe d'amitle et d'intelligence, et cliaçiin pensait seul être appelé ^ s^ co:'lidence.
Cependant, à l'élonnemeiit inquiet que faisait raitre en eux toutes les aclions de cet homme s'ajoutèrent l'étonnement que leur causa l'ivresse grossière du repas et le calme immédiat qui lui avait succéié. Laurent s'éloigna et se rendit chez Bérani;ére, qui |)our la première fois senti:, à l'aspect d'un homme, un embarras et une crainte qui, dans une àme comme la sienne, ne pouvaient avoir d'issue que dans un seiiiiment de li.iine ou de prctéreiice. L'entrctieu que Laurent eut ;>vcc elli; a besoin d'être explî.jué, car il écla.i-cira (juelques points obscurs de ce lécii.
— Merci, sire chevalier, lui dit Bérangère dès qu'il l'eût saluée, merci du m'apporter le mot de l'énigme que vous m'avez proposée hier.
— Il était cependant facile ;i irouvcr, dit Laurent en souriant, et si vous aviez pensé depuis hier, un instant eût suffi :i vous expliquer complètement ce (]ue vous appelez cette énigme.
— J'avoue, luessire, qi.'e ce sont jeux d'esprit que je laisse volontiers aux femmes ou aux chevaliers qui s'enjuponneiU de leurs occupations, comme fait mon çracieux cousin le sire Houchard, et que c'est d'autres pensées qi;eje nourris dans mon cerveau, quand il veille. Dispensez vos.s donc de faire une ga'.aiiierie d'une conlidcnce ou d'ir.i me.ssajj^ et ditesm -i rraiicheinent de qui vous tenez cet anneau.
--" Soit, dit Laurent; je le liens d'un homme charf;é de vo'S le remettre de la part de Pierre avec des paroles que le galant souverain de l'Aragon a cru devoir renfermer dans la mesure rimée des vers de la langue d'oc, aliii que la pensée eu denu'ur.'it plus fixe 1 1 ne put s'alténuer dans les termes variables d'un discours ordinaire; en ellet, un discours ordinaire s'altère par un mot changé ou mal redit, et à la dixième personne il ne reste plus rien de l'intention, au lieu (lu'un tenson comme ce ui-. i s'iraplanie net et complet dans la mémoire, et se transmet lidèl.ment.
— Eh ! voyons le tenson, dit Bérangère avec impatience; les louanges du roi ri'Arag04i sent choses si banales que, si je vous le demande, c'est plutôt pour vous faire accomplir votre message que pour l'entendre. Voyons le tenson.
— Pardieu! madame, dit Laurent, le roi d'Aragon vous rend trop de justice pour voi's cHToyer les galanteries banales qu il p'-odJL.'ue aux autres femmes: aussi n'est-ce point ga aiiierie (|ue ce ([u'il vous adresse, à moins ([u'il n'en soit de l'amour (omme de la cuisine, aicsi (pie dit mon valet Goldrry. qui prétend qu'il n'y a que deux bonnes choses dans un repas, ce qui chatouille 1-; palais et ce qui l'écorche, le miel et le piment.
Bérangère devint roii^'e, et prenant un air aussi chargé d'impertinence jouée qu'elle put en ajouter a on impertinence native, elle répliqua :
— El bien ! messire, servez-nous le plat pimfnté du sire Pierre. Comme je ne suis pas auirement friande de la cuisine' d'amour, j'espère que le piment ne m'écorchera [^as plus que le miel ne me chatouille; voyons.
— Soit; dit Laurent ; le voici écrit de la main de Sa Majesté.
— Écrit? dit Bérangère.
— Ecrit, répondit Laurent, avec le chant noté sur lequel le disent les hérétiques de Toulouse.
Bérangère pâlit de rage, bien qu'elle ne sût encore ce que contenait d'insolence le parchemin que venait de lui remet. tre Lauri'iit; mais ce iviouvemenl iii>incible de dé, dt essaya de se cacher bientôt sous la raillerie ordinaire de la jeune comtesse.
— l'.li bien ! dilelle, vous le chevalier aux mérites séduclour.s, vous qui passez pour jongler et chanter aussi bien que 1 our frajiper et crier en avant, diies-moi ce lefison avec son chant. Il faut bien quf je l'inlende de (iiielqu'iin.
Ce dernier mol découvrit à Laurent la pe; sée de Béranî^ère. Ce qiielqu'ii'i qui, sans lui faire i'insulte directement, viendrait la lui iraiismetlre, ce iiuclqu'un devait être l'objet im rédial d'une haine qui, sans cela, n'aurait pu se prendre qii'ù un absenl. Laurent prévitet brava ce résultat, et, mettant un genou ù teire, il rf'pondil à dtnii-voix :
LE COMTE DE TOULOUSE
Ores sachez, pour élre en amour bien apfiris , \ Qu'à chaque chose il faut sou pii\.
A la ribaude rn feu ([ui se joue a-ec ju'e, Laissez sans marchander tmiic votre monuoie; A celle qui rechigne et dit : • Comment! encor? i Un pjr chaqi.e baiser comptez vos deniers d'or ; A dame qui se | inie à l)Out de résistan'e, Sans dire grand merci, ne rendez l'existence; A la nonequi prieel l'ieurê en refusant. Rendez prière et pleurs de niénie en tout faisaiil ; A doux amour caché faut amour et mystère, Et d'amour lier de vous que votre amour S'iit (ière; A dame de vertu qui vous aura dit : iNon ! » Gard<-z aiuoui-, s'Htpcul: gardfZ respect si non; Mais à celle qui belle et d'esprit et de corf.s Fait d'amour un serment de haine et de d.scorJs ; Ficre, veut qu'on la venge et folle qu'un la strve, El pitnii vingt -mans sans amour se conserve, A celui dont le cœur d'elle seule eslécii'^, A Bérangère, enlin, il faut haine et mépris. Car faut saveir, pour être en amour bieu appris, Qu'à chaque chose il faut son prix.
Lorsqu'il eut liiii, Béiangère, qui l'avait écouté les dénis serrées ei les yeux lixés si r lui, démettra loiigtemps muette. Elle elierchail une résolution à prendre contre cet homme qui venait de lui répéter insolemment la satire du roi d'Arajton et la lui avait si froidement enfoncée au cœur. Cependant sa vanité la retenait de iraiter Laurent comme un misérable; elle s'imaginait que ce chevalier n'avait pu se charger de ce message et le lui rendre si librement s'il n'avait en lui quelque dessein secret ; elle ne pouvait se persuader qu'il y eitt un homme qui ofât appuyer le doigt sur la lilessure et la lui l'aire sentir seulement dans le but de répéter fidèlement ce qu'il devait dire. Alors, sans quilter Laurent des yeux, elle lui dit:
— Et que pensez-vous de ces rimes, sire Laurent de Turiiv?
— Je pense qu'avec deux vers changés, celte chanson serait excellente, et que si el!e finissait ainsi vous l'approuveriez ;
Qui prétend qu'on la venge et qui veut qu'oa la serve, Et qui garde sa vie, et son amiur cousirve A qui viendra, la nuit, jeter dans son giron La couronne et le chefd? Pierre d'Aragon.
— Est-ce vrai que vous le ferez? s'écria Bérangère en se dressant l'oeil enflammé d'une terrible joie.
— Est ce vrai que tu seras à moi? dit Laurent en lui pienant la main.
— A loi, répondit Bérangère, homme ou démon, chrétien ou mécréant, noble ou serf, à toi, quand tu m'apporteras la lêle du roi d'Aragon.
— Que l'enfer se réjouisse, dit Laurent, tu m'appartiendras!
A celle sauvage exclamation, Bérangère se sentit pénéliée d'etïroi, même au milieu de sa colère; elle se recula de Lauleol et lui dit:
— Mais qui ètes-vous ':*
— Bérangère, lui dit Laurent d'un Ion où régnait un profond sentiment d'exaltation, je suis un homme qui a fait de ton amour la seule ambition de ma vie, un homme qui brave peut-être pour toi le saint respect qu'on doit aux choses les plus sacrées, un homme dont les siens disent peut-êlte qu'il est un traître et un infâme, un hommo qui rit sur une luiube et qui baiserait la main qui l'a frappé, et (|ui frapperait au cœur celui qui l'a appelé son frère; un furieux dont la rage devait avoir un cri de mort, et (jui Ta cliaugé en une prière d'amour. Oh! les insensés, qui parlent famille et patrie, et qui te rencontrent. Ils n'ont plus d'autre patrie que les lieux oit tu habiles, d'autre famille que celle dont lu es l'orgueil. jN'e me demandez jamais rien, mailame, oh rien! et ne me faites pas devenir plus fou que je ne suis. Ne savez-vous pas des hommes qui ont tué leur père pour leur amour? Uh! taisez-vous, et que je ne sois (our vous que l'homme qui vous vengera et à qui vous avez promis d'être à lui.
— Quoi! reprit Bérangère, seriez-vous ce qu'ils soupçonnent? El voire amiiur pour moi irait il à ce point d'oublier le p.assacre rie...
— Bérangère, reprit Laurent avec impatience, tu veux la léie du roi d'Aragon, tu l'auras ; laisse les morls dans leur tombe et les sottises de la peur à l'évêqua Foulques Je suis Laurent de Turin: il faut que je m'a,ipel'e Laurent de 'J'urin pour loi, car je m'appelle ainsi pour Ion père, et si tu veux de la vengeance, il ne faul pas qu'il puisse croire que j'en poursuis une autre. Montfort ne comprend plus l'amour ni la haine.
— Mais le sire Albert?... dit Bérangère.
— Je m'appelle Laurent de Turin, reprit le chevalier avec une impatiente persévérance; le sire Albert de Saissac est coucbé dans sa tombe ; ne l'en évoquez pas.
Puis il s'arrêta, et quillatii l'air grave dont il avait parlé jusque-là, il reprit avec une singulière expression •
— Madame, ne demaiîdez pas à un komine compte des folies qu'il peut faire pour vous approcher. Ce serait un trop long chapelet à dévider; vous ne devez savoir que les nobles iciions qu'il a lentées et qu'il (entera pour vous plaire. J'ai beaucoup osé pour avoir le droit de vous obéir. J'ai fait quelque chose du nom de Laurent de Turin pour qu'il i,ùt compter parmi c. ux de vos esclaves. J'arracherais la couronne du roi de France pour vous la mettre au front, si vous deviez pour cela m'appeler votre seigneur.
— On n'ajipeiledece nom que son suzerain ou son époux, dit Bérangère à Laurent; mais il est un autre nom qui le vaut bien.
— Et quel est-il? reprit Laurent.
— Je le dirai, messire,
A qui viendra, la nuit, jeter dans mou giroa La couronne et le chef de Pierre d'Aragon.
— Et jusqu.-là? dit Laurent.
— Jusque-là, messire, dit Bérangère en se levant, j'aime les chevaliers galans et respectueux, joyeux en propos, prodigues en fêtes, prêts à tout ordre, dévoués à tout caprice. Je les aime ainsi, tenez-vous pour averti.
Puis, considérant Albert avec une assurance singulière, elle ajouta:
— Jusque-lù, je ne serais pas fâchée que celui que je dois récompenser un jour put me plaire plus que cette foule de soudards ou de niais qui peuplent ce château.
— Béni soit Dieu, madame, dit Laurent, de m'avoir donné de si minces rivaux!
11 la salua et se relira. Une heure après, il était auprès d'Alix, qui le reçut avec une sorte de retenue craintive. Laurent l'aborda avec un respect si vrai ou si admira'olemeiit joué qu'elle se rassura nu peu d'abord; mais lorsqu'il commença la conversation par cette phrase ;
— Madame, je ne sais trop commei't eniaoïer le sujet qui m'amène, e le reprit tout son embarras et presque toute sa frayeur.
— Parlez, lui dit la comtesse, je suis prête à vous entendre, du moment que c'est au nom de mon mari que vous œe parlez.
— C'est (ju'en vérité, reprit Laurent, ce n'est pas en son nom que je parle, c'est au mien.
— Ai-je quelque chose à entendre de vous? repril Alix.
— Oui, madame, ajouta Laurent ; mais pour l'entendre favorablement, il faut croire à ma sincérité, et la première garantie que je puisse donner pour l'obtenir, c'est une trahison.
— Une iraliisoii, messire?... je ne vous comprends pas.
— Eh bien ! reprit Laurent, après un moment d'hésitation, voici (C que m'a dit .Vlontfori le jour de mon départ: « Laurent, le.s tristes succès qui depuis quel(|ue temps poursuivent mes armes ne sont pas le plus cruel de mes chagrins. Je connais les luttes avec la mauvaise fortune : contre elle le plus grand courage, c'tsl le plus long; le plus sur de vaincre, c'est le plus paiient ; et j'ai éprouvé plus d'une Cois que lorsqu'elle vous tient le genou sur la poitrine et !e couteau sur la gorge, on lui fait lâcher prise avec line piqi\re d'épine. Mais ce quj
FREDERIC SOLTLIE.
me ronge et me laisse s«ns force corilre mes eoiiemis, c'est la Mouleur que je porte en moi, c'est lo ver qui tue le chêne, que l'orage ne peut briser, c'est la ho.tcuse ronduile de ma famille. •>
La comtesse pâlit à te* mjts et baissa les yeux, car I.aiirenl lui avait lentement et préoisémenT dirigé 'o>s nuts dans le cœur, comme un homme qui, versant une liqueur d'un vase dans un autre, n'en laisse tomber qu'un léger lilet, de peur que le (lot ne ^e heurte aux bor.ls et n'en laisse rejaillir au dehors. Alix cependant, préparée à tout, retrouva dans l'espi'rance d'un malheur ac hevé la dij-iiitt' qu'ePe n'eût pas gardée contre une simple humiliation; car la nature est ainsi faite, on l'accable bien plus aisément avec un mépris qu'avec «ne persécution. La comtesse, persuadée qu'à elle seule s'adressaient les plaintes du comte transmises par Laurent :
— Eh bien ! messire, est-ce tout ?
— >iûn, madame, dit Laurent: veuillez m'écouler; et si vous pouvez, ajouia-l-il avec un si.urire singulier, écoulezmoi dans mes paroles et non dans vntre pensée. Le comie m'a encore dit : « Je sais que ma tille, (|u'assurément je ne soupçonne pas d'une faiblesse, car elle n'a pas assez de cœur pour ftre faible, je sais que, forte de sa froideur, elle scandalise chacun de la liberté de ses discours et de ses aciions. La plupart n'ont pas, piiur l'apprécier, la connaissance profonde de cet égoïsme qui la préserve d'aimer tout autre qu'elle, et l)eaucoup de ceux qui me sont dévoués croient qu'une telle licence de paroles et de vanleries ne pput venir que d'une pareille licence d'amour et de faiblesses. Si mes amis pensent ainsi, que ne doivent point penser mes ei.vicux? que ne doivent point (lire mes ennemis? ,1'ai longtemps hésité sur eu' que je devais faire. La rigueur serait à la fois maladresse et inju.stice; maladresse, car en punissant Iierani;èie de ses imprudences j'aurais l'air de croire à des crimes véritables : injunice, car véritablement elle n'est pas coupable. ■
La iromlesse écouta sans interrompre Laurent ; puis, comme il s'arrêta de lui-même, elle Tui dit froidement :
— Est ce là tout?
— Non, dit Laurent, le comte s'est plaint encore de... Il s'arrêta.
— De (|ui y dit la comtesse, devei'nie tout-à-fait résolue.
— De son (Ils, répondit Lauren:. Oui, madame, de son liis, qui traine dans les orgies des tavernes et dans l'amitié des débauchés le nom de Monifort, armé pour la sainte cause de la religion.
— Messire, dit Alix froidement, j'ai peur de mon jugement en pareille chose. Le pou '!•■ respect, je dois dire l'inimitié de ma fi le pour moi, m'ont trop bli-.;séle coeur pour ([ue je ne fusse pas peut être pour elle plus sévère que je n'ai droit de l'être; et peut-être aussi l'amour de mon fils pour moi, qui a rêsisié .1 tout ce qu'il peut avoir à se reprocher d'égarement, me ferait lui pardonner bien des choses Si donc le comte vous a chargé de me donner la l:khe d'une surveillance active sur eux, réponder-lui qu'il n'y a (|ur l'auloriié forie d'un père qui puisse arrêter les malheurs et la déconsidération qu'il redoute pour son nom.
— C'est, madame, reprit Laurent fort embarrassé, qu'il ne m'a point chargé de vous demander cette surveillance ; c'est îi moi-même qu'il l'a confiée.
— A vous? dit Alix, blessée d'être exclue de ses droits de mère au moment même oi'i eile les abdiquait.
-^ A moi, madame.
— A vous, qu'il ne connaît peut être pas pour ce que vous êtes, à vous une telle surveillance sur mon fils et ma fille?
— Sur tous ceux, répondit Laurent en regardant sévère ment la comtesse en face, qui compromettent la gloire du nom de Montfort.
— Messire, s'écria la comtesse indignée, vous m'insultez!
— Ecoulez-moi jusqu'au bout, madame, reprit Laurent en souriant tristement. Qui que je sois, je ne suis îi la merci de personne, pas plus à celle de votre époux que de tout autre. Ma vie esta moi; ma pensée, à moi ; mes aciions, à moi. Sans lien sur cette terre que je puisse considérer comme indes tructible, si le bien ne m'est pas une nécessité pour me faire aimer, le mal ne m'est pas un besoin non plus; cependant,
dans ce désœuvrement de mon être, il me reste un seuYenir qui m'a toujours fait l'ami de ceux qui l'ont réveillé en moi. J'avais un père, madame; demeuré libre quand il était encore Jeune, je suffisais h sa tendresse et à son orgueil de père, mais non point aux fougueuses passions de sa jeunesse. Il ne voulut pas nie donner, par un secoi;d mariage, des frères qui ne seiaicnt entrés dans mou affection que par une porte à moitié fermée ; il demecra \euf ; mais il aima. Il aima uite femme: ah! madame, <:'e!aient les plus nobles et saintes grâces de la beauté ; c'était un charme si doux et si pur, un si puissant bonheur que l'amour de cette femme, qu'on oubliait que cet amour était un crime ; car cette femme, madame, elle était mariée.
La comtesse repr it toute sa confusion et se lut.
— Mon père l'aima et fui aimé; mais il n'était pas jeul à donner son foeur et à offrir sa vie pour lui plaire, et le rude et hautain amour de mon père fut oublié pour celui d'un poêle aux douces paroles emmiellées. Or, é<-. utez, main.eliant» cette fcmnif était si célestemenl bonne, si naïvement facile à aimer, ijue mon père la pleura sans la liair, et qu'un jour que son époux, armé d'un soupçon trop i eriain, courait pour la surprendre au rendez-vous oti elle était avec son nouvel amour, mon père y courut pour les sauver el lui dire: n AdélaïiJe, ton mari me suit. »
— Adélaïde ! s'écria Alix, Adêlaide, la vicomtesse de Beziers! Ainsi vousêîes,..
— Madame, reprit le chevalier, je suis Laurent de Turin ; le nom d'Adélaïde est commun parmi la noblesse d'Italie, et l'histoire d'une femme belle et «jui aime est assez vul^iaire pour se rencontrer sous le ciei de la Provence et sous celui de ma patrie.
Cette dernifre partie de la phrase de Laurent raïuena Alix à la pensée de sa ji-opre situation ; elle fit comme Laurent, et prenant la conversation dans le sens d'allusion qu il lui avait donné, elle continua ;
— Ainsi voire père a dominé sa jalousie au point de saaver celle qui l'avait trahi?
— Oui, certes, madame, dit Laurent, et toujours j'ai trouvé que c'était de lui la plus noble et la plus haute action qu'il «rtt faite, et, sur la tombe de cette femme qui fut la joie d^ mon père, j'ai juré ,'» la 'Vierge, mère de Dieu, que je l'imiterais si je me trouvais en pareille situation.
La comtesse consiiléra Laurent d'un air étonné et craintif, et lui dit presque en tremblant:
— Quoi! sire Laurent, vous l'imiteriez? Vous l'imitez peutêtre?
Laurent sourit tristement.
— Oli ! non, madame, tant de bonheur n'est pas donné au pauvre Lanrt^nt de Turin ! oh ! non ! je n'ai pas à protéger une perfide, et, qHoique vous soyez belle de la beauté des déesses, noble comme était celle qu'aima mon père, aimée comme elle l'était, je n'ai pas même un désir ù sacrifier à votre salut. C'est inouï, n'est-ce pas, de vous apprécier pour ce que vous valez, et de ne pas mettre sa vie a votre merci ? Car ne pas vous .limer, c'est ne pas vous connaître; mais il ne faut pas demander à l'arc brisé de lancer des (lèches, ni au cneur muet de jtarler d'amour; non, madame, non ; de l'hisloiie de mon père il n'y a de vrai pour i-.ioi qus ceci, qu'un homme m'a dit • u Laurent, je la soupçonne; » el que moi, Je dis à cette femme soupçonnée- « Prenez garde! »
— Messire! messire! s'é'-ria la comtesse, el (juand vousat-il dit cela?
— Quand je suis parti, madame.
— El il vient avec le soupçon dans le cœur?
— U vient avec la confiance que si je lui dis : • On a menti,» il le croira; et, sur mois àme, madame, je dirai : n On a menti. «
— Oh 'messire! dit Alix en cachant ses larmes dans ses mains, ah !mon malheur est grand, car j'ai honte de vous être reconnaissante !
— Ne le soyez pas, dit Laurent avec émotion ; oh I j'ai tant souffert, moi, tant subi de tortures sans pitié, que je n'oublierai pas qu'un jour vous m'avez regardé sans dureté ni mépris.
LE COMTE DE TOILOLSF
AS
— Vous, messire? vous? Mais ox,liqiii'z-vous. au iioiii du ciel ! oli ! (|ui éles-vous? Vous dcviai-jo le salut de ma itputa- Hon apr^'s lo salut de ma vie? Ki'tc.s vous pas...
— Je suis Laurent de Turin, répondit le clievaliei' froidehiCHt ; je suis un honiiiie qui vous aime, parce (|iie vous êtes bonne, un iioiiune (jui esiimc le siro Boueliard, parce qn'il est ■brave el jusl'-; on m'a dit de vous perdre, j'ai juré de vous sauver-, c'est un ro>u fait au ciel, t'ait à la Vierge, (|uifut tout
" amour. Oui, j'ai jure de aous sauver; mais non pas en emu'mi, en homme (jUi. un tVr ronce à la main, fait une noire fdessure sur une blessure saignante (lour la i,'uerir, mais en ami ^ui a su ce (|ue c'est qu'altner. Que Boucliavd demeure, ma dame ; que les propos haineux s'aciiarnent contre votre bonbenr, je ne vous demanile qu'une chose, c'est de leur opposer nn rempart de mystère; de ce rempart, j'écraserai quiconque éiévera la voi\ <ontre voas Voilà ce que j'avais à vcu:. dire; vous vsyez maintenant pmuvjuoi j'ai trahi Monifort; ne trahisse?, pas ma trahison, et ne lui dites pas que je suis i)lus votre ami (|Ue le sien.
Lruireiil sortit à ces mots, dominé par uneémotion si profonde, i|ue la comtesse le laissa partir sans penser ;i avoir avec lui une plus complète (xplicaliou. Bouchard vint la rejoindre, et longtemps ils cherchèrent à péHétreries intentions secrètes de cet honiive ; et, certains qu'il pouvait les perdre, ils résolurent de s'abandonner à lui. Quebiue temps après, Laurent était dans son appartement. s<'ul, absurbédans ses ■pensers, souriant erueUemeiit à quel(|ues-uiis, à ceux qui lui Iraversaieut incessamment la tèie. C.oldery était devant lui qui le eonsiiiérait; fatigue de ce long sileticc, le boufiun (luit par lui dire :
— Eh bien ! maître.'
— Eh bien! dit Lauient en se levant avec une joie sauvage, ils sont à moi ; à moi, enleuJs-tu? Ils me sont livrés dans cequ'ils^ont de plus caché el déplus honteux dans le Cffiur. Je suis déjà plus que leur ami : je suis leur complice. Je les tiens en lesse par leurs passions; je les traîne à ma suite par elles; par elles, je les attacherai aux sangles de mon cheval et je les vautrerai dans le sang et dans la fange. Exécration sur eux, Goldery, exécration !
— Mon maître, dit Goldery en l'interrompant, c'est étonnant comme, en ce moment, vous avez la voix et le visage du sîre Albert de Saissac.
Laurent se calma soudaincmeni, et, regardant autour de lui, il reprit froidement :
— Tu as raison -, Laurent de Turin n'a que de dures paroles dans le cœur. N'est-ce pas, esclave? ajouta-t-il en regardant Manfride, assise sur un coussin, et qu'il avait heurtée et presque renversée dans l'explosion de sa frénésie joyeuse, n'estce pas que Laurent de Turin était un homme froid et compassé?
— Laurent de Turin, reprit Manfi ide en baissant les yeux, n'avait pas donné à sa vie un but si éloigné ou si élevé qu'il ne prit pas garde à ceux qu'il fallait fuujer aux pieds pour y arriver.
Aprè.scfs paroles, elle se retira.
— Maître, dit Goldery, cette femme vous perdra.
— Goldery, dit Laurent, elle m'aime.
— Mon maître, reprit le bouffon, la vengeance qui a frandii une monlagiu^ peut trébucher à un i aiîlou de la rouie ; ce qui vous prend au pieii vo s renverse mieux que ce qui vous frappe à la tète; prenez garde, mou maître.
— Eh bien ! je lui parlerai, Goldery.
— Et ([uelui direz-vous?
— Mes projets.
— Savez-vons ce qu'elle en comprendra? Que vous aimez quelque chose plus que vous ne l'aimez, elle ; voilà tout.
— Et (lue faire alors ?
— Mon maître, jetez hors de la roule le caillou oit vous pouvez trébucher.
— Ah I misérable, ce serait infâme !
— Eh! eh! dit Goldery en riant du double sens qu'il attachait à ses paroles, il faut que Laurent de Turin soit vengé !
EXTREME ni:SOLlJTIO\.
Sans suivit! j(nir :i jour le développement de la situation où se trouvait Laurent de Ti.rin, il faut dire cependant qu'il quelque temps de son arrivée il était parmi les clievaliers de Casteinaudary le plus rechen bé de tous par les gens dont il avait voulu se fait v l'ami. Alix cl liouchard le traitaient avec celle afTecluositc qui annonce une intelligence commune d'intérêts intimes, une harmonie compl.te de sculimens. Plus assuiés, pour ainsi dire, de leur bonbe.r setrct, ils s'observaient bien plus ensemble qu'ils ne l'avaient fait jusque-là.- Au lieu de ces regards indiscrets que deux amans ne peuvent retenir lorsqu'ils n'ont ([u'eux-mêmes pour coulidcus ; au lien lie ces paroles à v.iix basse, impriuleiis l■ntreticll^ ci)icspar les curieux, chacun d'eux s'entretenait tout bas avec Laurent, et, soit qu'Alix l'ecoutàt quand Roinhard venait de lui parler, ou que Bouchard l'entretint après Alix, il semblait aux deux intéressés qu'ils avaient causé en -;emble.
Fiérangèi e, la tiére Bérangère, avait elle-même subi lecharme de cet homme mal délini, oit elle voyait assuiêment le plus somptueux et le jîIus renommé i hevalier de la croisade, et oli son orgueil aimait à chercher un insensé, qui eût dû être un ennemi, et iju'un amour forcené pour elle .nvait l'ait complice des bouncaux de son père. Plus qu'une antre, elle avait souvent et directemeiit essayé de faire explitiuer Laurent ; mais il paraissait si cruellement blessé de celte curiosité, ii répondait si froidement qu'il avait réduit le passé, le présent et l'avenir de sa vie à une seiile pensée, à celle d'être aimée de Bérangère ; il était sibautemeiit son admirateur et sou esclave dans le présent : il l'eutonrait si niagnil!(|uemeiit ii'hommagessplendides et de flatteries, et promettait pour l'avenir uiie pi belle vengeance de l'insulte faite a Bérangère. qu'elle supposait aisénient que le p?ssé lui avait été donné de nu'me eu sacriflee par un abandon complet des griefs les plus violens, et que la honte de ce sacrifice empêchait seul Laurent d'en faire un public aveu.
'N ingt fois son orgueil voulut s'en donner le triomphe ; mais, de ce côté, Laurent restait inattaquable, comme si, après avoir intéressé la vanité et la colère de Bérangère, il se gardait quelqu;' chose pour le dernier lien ((u'il voulait lui imposer. Cependant celle-ci se laissait aller malgré elle à l'enivrement public d'un hommage si éclatant, et à l'applaudissement secret d'un amout capable d'avoir brisé les plus saints devoirs et négligé les plus terribles resscntimens. D'ailleurs, soit humeur, soit habileté, il y avait, dans la conduite de Laurent, des heures de désespoir dont elle traduisait le secret à sa manière.
Pour elle, c'étaient é'S cris de rem'rds qui s'élevaient en lui et !c venaient épouvanter, dans son amour, des misères de son père et de la mort funeste de sa sœur. Dans cette supposition de l'état de l'ame de Laurent, le chevalier lui-même changeait comuletement d'être et de nom, et devenait certainement Albert de Saissac, le chevalier faïdit, pris d'une folle passion, apostat à tout ce qui est veni ré dans ce monde, et qui, pour sbi iier son amour contre les craintes du comte de Moiitfort et la haine meliante des croisés, avait insolemment joué la comédie de sa mort et s'était fait un nouvel homme, avait entrepris une nouvelle vie, une nouvelle gloire, pour lui plaire. Et alors cette audace la ravissait; cet esprit aventureux lui semblait seul digne delà comprendre; mais alors aussi elle n'était pas rassurée sur la force de la resolution d'Albfrt ; elle tremblait qu'un repentir de sang ne le rejetât parmi les siens.
De ce désir de conserver un pareil chevalier et de cette craii te de le perdre naissaient toutes les faiblesses et toutes les fautes d'un véritable amour, si un véritable amour n'en était déjà né. Puis il arrivait que le soir, dans les asseiublée.s accoutumées de la comtesse, Laurent racontait si fiam bernent sa vie passée, ses voyages dans les pays lointains; il riait si joyeusement des regards épouvantés de Foulques, que tout le
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FREDERIC SOrUE.
lèvequ'fllri avait bâii s'écroulait, et (jue son amant n'était plus que Laurt-iit de Turin. Mais, clans celle autre supposition, c'était f ncore un si singulier caraclf re, qu'elle pouvait, même à ce titre, trembler de le voir porter ailleurs ses liommages.
Enlin, lies deux cotés, soit qu'il fût Laur.Mit ou Albeit, il restait toujours sur lui un si imt.énéirab'e mystère, que la ( uriosité venait eu aide au penchant de Béran^ère. Quelijuefois même la pensée d'une existence surhumaine se mêlait aux autres pensées de Bérangére, et lui faisait de Laurent une occupation de tous les momens.
Quand un homme est arrive à c.à point d'être l'occupation constante d'une femme, .1 quelque liiie ijue ce soit, il est plus près d.e son amour que celui qui semble y avoir des droits réels, si tant il est (|ue quebjue cho-e soit un de. it ;'i lamour, si ce n'est l'amnur lui-mcii.c. Avec une âme comnie iclle de Bér.inï(re, il serait dilVicile de donner le nom d'amour au sentiment qu<' Laurent lui inspirait ; mais, soit curiosité, soit orgueil, soit veng.ance, elle avait donné à Lan eni des droits que nul autre ne s'était acquis sur eHe; sa railltrie contre sa mère se laisaii ou demandait (levant lui grâce par un mot flatteur pnur lui-niênie, lorsiiu'elle s'érliaijpail malgré sa présence; il é ait solliiiié d'être d'une (aivaiade où les auties sollicitaient d'être admis ; elle s'euiiuérail de son absence, qui la rendait, sinon triste, du moins chagrine ; elle boudait, i|U(jiqu'(>lle ne pleui;'it pas. s'il négligeait d'être s^ns cesse près d'i Ile; enlin il ne lui manquait plus, pour aimer, que d'eue jalouse : elle le lui.
Du côté df .Mauvoisin et d'Amanri, c'était une amitié presque fraternelle a\ec I aurei t. C etaii-nt avec tous deux de longues nuits d'orgie de table, où on riait dos choses Irs plus saintes; puis, Sfcr('temtnl,a\ec Amanri, des prcsensmagniliques et des espiirauces immenses de pouvoir A partager ensemble. En même temps, il si'n.blait que toutes les cijintes des deux ehevaliers eussent été calmées par une explication plus franche (jue <eile du premier jour; une fulle. idée de profiter d'une ressemblance avec un mort pour les épouvanter un moment du secret quelui avait livré le -Mjrciec juif, et out paraissait clairaux yeUN des deux débauchés, qui trouvaient eu Laurent un joyeux compagnon, dont la bourse et la sanié étaient intarissables. CependiiUt il avait laissé à chacun d'eux lirur part de crainle: c'était l'existence de ce sorcier qu'ils croyaient avuir f:iildlsp:iraitre dans riiicendie de la maison, et Laurent savait endormir ou éveiihr cette crainte, selon qu'il en avait besoin.
Cependant le récit de Fouk|ues avait circulé; quelques chevaliers et le menu peujjle des croisés en avaient appr.s quelque chose. L'histoire du corps d un chrétien occupé par un espiit de ténèbres paraissait une chose fort vraisenibbible a leur superslitiiiii , et, dans beaucoup d'eiulroiis, Laurert ne pouvait passer sans être désigné du doigt comme un maudit, ou évité comme un pe.->tiréré. Les uns faisaient, à son approche, des signes de croix, et ils étaient aussi éîonnés que scandalisés de voir Laurent leur rire impertineminent ail visage, sans lonlorsions ni signes d'épouvante ; d'aulres avaient eu l'audace de. s'approcher par derrière et de lui jeler de l'eau béni'.e, et s étaient enfuis pour ne pas êire atteints par les niouvemens coiivu.sioiinaires quiédaieraient à ctlle sainte aspersion : c'était la prudence d'un mineur qui vient d'ailacher l'amadou enilainmeà lacliaij>edc poudre qui va faire voler un édifice en éclats. Mais Launnt ne s'en apercevait pas, ou, s'il s'en aperce>aii, c'était pour bàlonner le manant qui avait taché son beau pourpoint ou sa cape de velours.
De toiu cela, il résultait une espèce d'être iiidéliui, moins qu'un démon, plus qu'un homme, > I, s'il ni'e.-t |i( nuis d'exliliqner ce caraclère par comparaison à ces êtres de fatalité créés par la liitéralure faniasiiiinc, je pouirais dire qu'il y avait dans Laurent une raison d'être ou de paraître un homme à part, que n'ocl point nos héros modernes.
Le besoin de surnaturel qui lient incessamment la nature biimaine a imaginé Ihoinme falal avec l'enchant'ment de sa voix viliranle et le vampirisme de son regard, (|ul suce l'àme et la dessèche. Ce dandy velu de malheur et i|ui laisse tou-
jours quelque lambeau de son infortune pendant à la vie de ceux qui l'ont frôlé dans son terrible passage et qui, cependant n'en garde pas moins entier, corn me celui du Christ, son suaire de déiespoir; ce dandy du roman intime est l'immaléria.isation du vampire physique, du démon réel de nos vieilles histoires
Mais si la foi de nos pères aux êtres surnaturels avait te côié d'erreur qu'elle admettait des impossibilités, elle avait i^ela de raisoiinaLle qu'elle s'appuyait sur des choses physiquement saisissables si elles eussent existé. Ainsi le vampirtétait un être inexistant, mais on l'appliquait 1res lucidimenl. Il sortait de terre, s'introduisait sur la couche vierge des jeunes filles, el de ses lèvres impures il buvait le sang de leur cœur. Le remords n'était pas une de ces profondes et dévorantes pensées qui rongent l'existence et dansent dans voire iiisomiiie; le remords s'habillait en revenant e; venait d'une main froide tirer les rideaux de voire lit et vous parler à l'oreille. Cette puissance de pressentinient qui, de nos jours, fait de certaines âmes un objet de doute sur leur nature mortelle pour ceux ù qui on les re| résente, cette intuition de l'esprit c tait alors un art, une science cci iie dans cerlaiis livres et praiiquéo par des sorciers. Une parole ainère, un re^rd singulier, une |>arole soullranle, ne faisaient d'un homme, il y a sixsiècles, qu'un malade moio^e et non poinlun être fantastique.
Mais être mort et ressuscité, avoir des agens de Lucifer en personne dans le coips, la re du bout da doigt au ulcère incurable à la peau de celui qu'on touihait, tout cela n'exisiail pas, si vous voulez, mais c'était la condiiion iiéces.saiie pour être admis parmi les êtres à puissance surhumaine.
A ce commit', Laurent avait laissé à Foulques le soin d'élabirsa lépuiation, et celui-ci s'en était acquitté plus niervtilleusemeiit qu'il ne pensaii. Aux récits de Foulques il faut ajouter l'esprit d'envie des chevaliers de moli dre imporlance, qui supportaient impatiemment qu'un nouveau Venu t lit i:onceiiiré sur lui les préférences de toute la maison de Monifort , assez inégalement réparties pour que chacun pili espérer d'en prendre sa pari, et l'on concevra alors qu'il se lùtfaii contre Laurent une sorte de parti qui attendait le retour de Simon pour lui dénoncer ce chevalier. Sur ce point, l'accord était unanime; mais il y avait débat sur les motifs de la dénonciation et sur les-résultats. Foulques n« parlait d'autre i hose nue de le livrer aux évêques comme sorcier et de le brù'cr vif. Les chevaliers désiraient qu'il fût abandonii-! aux prévôts d'armes et pendu comme irailre.
En appui de cette haine et de ce< accusations venaient les désasires de la cause de la religion depuis que cet homme avait paru parmi les croisés, et ici peut-être f.>>t-il besoin do II tourner en campagne ei lie battre un peu la plaine et les moiiis pour apprtn,lre oii eu étaient les affaires des Albigeois et des Français.
L°(X::il sanglant avait eii raison : l'heure paraissait sonnée de la délivrance; les malheurs de la faiblesse avaient tellemeiil dcpa.-sé les malheurs possibles de la résistance que le désespoir ttait venu encourager toutes les populations de la Provence. Disons même que dans ce livre, si nous avons plus négligé (|iie dans l'ouvrage qui le précède le récit des événemens historiques, c'est que nous ne nous sentons pas la force d'é( rire au bout de chacune de nos pages : « Kl le château ayant clé pris i ar les cioisés, les femmes, les honinus et les eiifans turinl massacres sans qu'il cnr<s>ài de vivansque ceux qui parvinrent à s'échapper à la faveur de la nuit. » Ces mêmes tableaux, toujours répéiés, eu^icnt fatigué nos lectfur.-> de l'ennui des redites et du dégoût de celte orgie de massacre.
Mais à répoi|ue où nous sommes arrivés, la Provence, Qagellée jus(|u'aMxos par l'épéo de ses conquérans, se retournait saignante et furieuse, et si c'était eiicoie une arène de mènrtres, ce n'éait plus du moins une tuerie de boucliers : (•'liait une lutte de soldais. La prévision del'OKil san„'lant s'accomplis.sait avec une rapidité qui permeltail iléjit de marquer le jour de la chute de Muutforl.
D'abord les deux comtes de Foix, ceux de Toulouse elde Comiiiinges, avaient laissé habilemenl passer Simoa de Mon
ir
fort dans les lipux où ils auraient pu le combattre et i'ai rêter. Depuis deux mois, grâce à cotte manœuvre, il liaicelaii le yiiercy, poitant presque tou/iur-avcc lui le irioniplie de son ambition. Sans doute il eiU mieux valu ratiaquer de front et le vaincre. Mais tant de luttes répétées < entre lui avaient tellement ajipris ai x sei(;ncurs delà rroveuceque \k où était Moiitforl la victoire n'éiait possible que pour lui, qu'ils ne wulurcnt pas risquer leur dernier efturt contre un si puissant adveisaire, et le jugeant invincible de sa personne, ils tentèrent de prouver que sa c;ius« ne l'éiait pas. Aussi, tandis qu'il soumettait Rhodez, Cahors, les comtes de Foix se leïèrent soudainement ; ils se piécipitèrent sur tous les corps épars de croisés qui sillonnaient leur patrie de la Provence, les détruisirent avec une au làce et une activité inouïes, reprirent quantité de châteaux sur leurs ennemis, et après avoir balayé le.> campagnes, \iiirent , à la léte d'une armée immense, qui s'était levée de terre comme par enchantement, poser le siège devant Cas{elnaudiry.
C'étaient toutes les forces de la iToisade qui s'y étaient concentrées, mais désarmées de leurs chefs, et que les comtes provençaux comptaient détruire avant que Simon pût leur porter l'ailivité et le génie de son commandement. Le coup était décisif, et les mains qui le frappaient l'eussent rendu mortel à la conquête si elles n'eussent été entravées par la Diênie faiblesse et la même duplicité qui avaient (.erdu le vicomte de B..-ziers, et peut-être aussi par des raisons dont nous seuls pouvons rendre cumpte. Mais nous n'avons piisà considérer l'histoire face à face; nous n'avons pas la prétention de la suivre dans sa marche jour h jour et d'en raconter ks incidens; elle ne nous luit que par le reflet dont elle éclaire les acteurs que nous n;eltons en scène, et s'il nous est permis de faire une comparadson, nous ne la lisons pas pour ainsi dire dans le livre, où elle est écrite, mais dans le visage de ceux qui tiennent le livre, ou, si vous le préferez, nous ne voulons dépeindre l'oage ni dans son magnifique incendie ni dans ses bruissemens terribles , mais nous voulons en donner une idée |..ar la physionomie de ceux qui l'écoutent. Nous laissons à d'autres les vastes et savantes descriptions du choc du dehors pour rester dans les observations plus modestes de l'effet qu'il produit sur quelques individus. Abandonnons donc le récit des attaques forcenés des comtes de Foix et de leurs rapides succès, et voyons ce qu'ils produisaient d^îus le cercle étroit où nous avons enfermé nos lecteurs.
Montfort, à la tête de quelques chevaliers, abandonna son pillage et sa soumission du Quercy, marcha seul ou presque seul vers le point menacé, trompa la vigilance de Roger- Bernard et sejeia hardiment dans Casteinaudary. Au bruit de son arrivée, Raymond se sentit pris d'une de ces terreurs superstitieuses qui considèrent ceriaines luttes comme des impossibilités; disposition singulière qui fait braver à des cœurs médiocres les dan^ets les plus redoutables et qui laisse les plus braves guerriers sans courage contre la fatalité indomptable que leur imagination se crée. Ravmond lut sur le point d'abandonner le siège de Casteinaudary dès qu'il apprit que Simon était dansle <h;iteau; mais Roï;er Bernard / arrêta le comte de sa volonté de fer", et il lui dit en peine assemblée :
— Sire comte, je ferai bâtir un mur infranchissable autour de nous ; soyons enferuies avec Siu.on de Montfoi t dans une arène où il faudra que l'une de nos deux fortunes demeure à terre. Ce mur sera mon epée et celle de mes montagnards, et je jure Dieu que tout fuyard qui voudra passer dessus ou dessous n'a lêie si haute ou ne la pliera si bas que je ne l'atteigne.
Raymond demeura donc dans lecamp, maisce nefut plus avec le même courage ni la même espérance : Simon était un fantôme que Raymond n'osait leaaulpr m face. Simon à genoux et 'chargé de fers eut fait recu:er Raymond deboutet armé. C'était un pouvoir magnoiique. Napoléon l'a possédé contre l'Europe; Simon l'avait contre le romte de Toulouse. Cependant du côté des comtes de Foix le siège fut poussé avec celte acliviiè qui nait surtout du succès. En effet, depuis un mois, Simon, harcelé dans le château,
voyait diminuer chaque jour ses moyens de défense. Dès les premières attaques d"e Roger-Bernard, le bourg s'était de lui-uuMne livré aux ei nemisde Simun cl l'avait repoussé dans le château. Vainement celui-ti avait-il plusieurs fois repris le bourg; à chaque fois l'obstination acharnée du comte de Foix s'éiaii remise dans lette possession, d'où il interceptait à Simon tout se.ours d'hommes et de vivres. Le dernier désistre de ce genre avait porté au comble la conliance des Proveavauxet la détresse de Montfort.
Six mille Allemands, venus à travers la France, avaient pénétré jusqu'à quelques lieues de Casteinaudary. Simon, averti par des émissaires oui avaient trompé la vigilanie de Roger-Bernard, se tenait prêt à faire une vigoureuse sortie dès que les six mille Germains seraient en vue de Casteinaudary. Mais ce fut vainement qu'il les attendit ; les deux comtes dt Foix s'élancèrent à leur rencuntre et les atlirirent dans une embuscade par les mêmes signes qui devaient les avertir de la venue de Simon à leur rencontre. Ils les exterminèrent jusqu'au dernier, et l'on eût pu remarquer à la fin de <^e carnage épouvantable que ce n'était plus le délire du combat qui frappait sans pardon, mais une sorte de prudence qui ensevelissait avec tous ces ennemis exterminés le secret de leur défaite et de la manière dont ils avaient été surpris.
La nouvelle en ariiva bientôt à Casteinaudary et y répandit une consiernalioii qui a.latroulilerjusque dans leurs int''réls les plus cachés ceux pour qui les succès de Montfort n'ava t été jusque-là que l'objet très setoudaire de leur pensée, fresque tous s'aperçurent que son existence était la première condiliun de la leur, bien qu'ils eussent détaché leurs vœux des siens; pour Amauri, plus d'ambition grossière elde plaisirs brutaux si son pèie était chassé delà Provence; pour Bérangère, plus de vengeance et de triomphes vaniteux ; pour Alix, peut-être aussi plus d'amour caché et perdu dansles tracas et ie délire des succès de son mari. Ce fut djns ces circonstances qu'eut lieu la scène que nous croyons devoir rapporter.
Le soir de cet événement, Montfort, après avoir longuement visité le château de Casteinaudary, compté lei hommes, pesé les vivres et, sans flatterie pour sa posiiion comme sans désespoir, supputé ses moyens de défense, rentra dans l'appartement qu'il occupait dans la tour principale et fit appeler auprès de lui le petit nombre de ceux en qui sa conliance était complète : d'abord ceux de sa famille, puis Gui de Lévis, Bouchard, Foulques et Laurent.
Quand tous furent assemblé.- ., silencieux et inquiets de ce (jui allait ai river, Simon leur lit un signe pour les inviter à s'asseoir, et, demeurant seul debout au milieu d'eux, il comme;;va en ces termes :
— Nous avons pour huit jours de vivivs, nous sommes cent vingt chevaliers, il y a mille sergens et deux mille hommes de piei dans le château, et nous sommes investis par une armée de soixante mille Provençaux. Leurs machines sont prêter, et si demain elles ne rtnvtrseniles murs, dans huit JOUIS la famine les aura désarmés : or, si Dieu ne nous sauve, nous sommes perdus. Dans cette circonstance, que pensez-vous qu'il faille décider?
— Sire comte, dit Gui de Lévis, si pour défendre cette ville il faut mourir par l'epee ou la faim, je suis prêt ; si pour en sortir par capilulatiuu il faut abandonner ma terre de Mirepoix, elle est à vous : voilà tout ce que je puis dire de moi. Quant à celui desdcux partis qu'il vous plaira de m'imposer, peimettez-moi de n'tu point discuter: c'est votre gloire et votre nom ijui y sont intéressés ; c'est à vous seul à les assurer comme vous l'entendrez.
— Siie de Lévis! s'écria Foulques, ce n'est point cela que vous demande le comte de Montfort; nul ne doute de votre dévoùmeut; mais il s'agit d'un avis salutaire, etjepenseque, puisqu'il m'a fait appeler en sa présence, il voudra bien écouler le mien.
— Pariez, dit Montfort.
— Il faut d'abord, dit Foulques, faire une dliférence entre CîUx dont les services n'ont été ciu'une espérance de fortune et ceux dont l'appui a été un sacrifice des biens et des avantages qu'ils possédaient. Que les premiers tiennent leurs vo-
FREDEUIG SOULIE.
lynlés esclaves de telle de leur seigneur, c'est juste; mais ceux qui ont beaucoup apporté dans la (orluBe d'un allié ont le droit de sauver les restas de ce qui s y ont aventuré. Donc, d'après ce que >ient de dire le sire comte, il me parait impossible de résister plus longuement, et je pense qu'il serait honorable et prudent de rendre la place en stipulant les droits de cliacun.
— Et quels sont les droits qu'il vous cuntiendrait de stipuler,maître Foulques'? dit Montfortavfc h imcur
L'évéque sourit aigrement à cette question et lépondit au comte :
— Messire comte, je parle des vôtres ou de ceux de vos chevaliers; les miens sont à l'abri de toute discussion; il n'y a ni chef ni armée, sons (|uelque bannière (ju'ils marchent, qui puissent faire que je ne sois pas révê(|ue de Tou'.mise et aujourd'hui et à toujours, c'cst-àdiie t;Hit que je viMai.
— (Juida ! lanl que vous vivrez'? dit Laurent en re^cardant Foulques (l'un air j,'oguenard, et vos droits pourraient bien, d'ici à huit jours, mourir d'inanition. K'ailleurs, ajouta-t-il sérieusement, niius discutons comme s'il y avait ici un parti à prendre; avant toul, il faut savoir si ic scui qui 1115US reste n'est pas uue défense désespérée.
— Poui'(|uoi cela? dit Foulques.
— Pour(|U(ii ? reprit Laurent. Parce (|ue vous êtes dans les mains deceux qui ont été djns les vôtres cl à qui vous n'avez accordé ni grâce ni Iraité en pareille circoiislance. Les supposez-vous plus généreux ([Ue vous?
— .Sinon plus généreux, du moins plus timides, dit Montfort; c'est (l tnix-mêmes que nie vient celle proposition de traite.
— Deux! s'écria Laurent, dont le trouble ie domina un moment ; des comtes de Foix cl de Comnmiges '!
— De leur suzerain, du coaite de Toulouse, reprit Monl- Jort.
Lu sourire de mépris lui la seule réponse de l.ainent, qui rentra dans son silence.
— lioutliar.l, dit h; comte de Monifuri, vous, qui ne m'avez point dit votre avis, que pcusezvous i|u'il faille taire'.'
— Mou ont le, dit Uouchard, si le nom dcMonilort n'était allié à celui de IMonini'jieney et si sa gloire n'était une partie de notre paiiimoinc commun, je vous eusse fait ia iiuuie réponse que (lui d(^ Lévis ; mais il ne m'en vouvira | as si a son dévoùnii'iit l'ajoute celui d'un consiil : je pense iiu'il laut traiter, puisque cela est possible.
Laurent sembla grincer des dents h cette parole. Uouchard continua :
— Nessiie comte, je ne ferais point cotte proposiiion si ce n'étaient que des hommes (jui fussent enfernics dans cette lorteressi'. mais il s'y irouve des leuimes, et s'il arrivait que la place loinbi'tdans les mains des Provençaux après une alla(|Ue où nous péririons tous, n'oublifz pas, sire comte, ce quia été l'ail a Lavaur ; n'oubliez pas ce qui s'est passé à Sâissac, car nos ennemis s'en souviendront.
Laurent avait écouté liouchard avec uue impatience qui n'avait |)oiiit échappé au regard de MonU'ort. yuel(|ue effort qu'il fil |)0ur paraître uanquilie, il laissait percer dans la conlraclioii de ses lèvres une rage (jui ressemblait trop à uneesi)érance déçue pour ne pas être fatilemeul devinée. Monifort continua en dirigeani ses paroles ducôlé de Laurent :'
— Et qui sait, messire, si cet Ite vengeance n'est pas plutôt le véritable but des Provençaux (]w. la victoire ellemême ?
— Mais, dit Laurent avec violence, ils ne le prouvent pas eiioffantde traiter.
— Mais d'autres, dit i^imon, le proiuent peut-être en s y opposant.
Tous les regards élaient portes vers I. aillent. Il s'aperçut lie (^ette atlenliou, et, coiilraigiiani toute éinoiion, il répondit froidement :
— Qui donc a refusé île liaitei ?
Il avait compris que celte assemblée pi,uvaitéire un pie«e; ildevitia les soupçons de Monlloit et lut dans le regard furtif de Foulques que c'était lui qui les lui avait inspirés. A ce
moment toute une autre espérance s'était montrée à lui ou l)lutôt un tout autre plan de conduite. A celui qui eiU pu porter le flambeau dans les ténèbres de cette âme eût apparu une volonté d'arriver à tout prix au but qu'elle s'était donné; mais en crainte de se fourvoyer dans le sentier quehe avait â prendre, cette volonté s'arrêta tout net et laissa à d'autres à décider la marche des événemens, se réservant de les suivre ensuite à la piste ou de se porter à leur rencontre, salon ses intérêts. Laurent donc se remit sur son siège et, posant sa tète sur sa main, sembla se laisser aller à ses som> bres pensées.
Monifort le regarda quelque temps, et, après avoir échangé un coup d'œil avec les personnes présenle.s, il s'adressa direciement à Laurent :
— Eh bien! lui dit il, sire chevalier, quel est votre avis en cette circonsiance'?
— Mou avis? dii Laurent, je n'en veux pas avoir. Sire comte, c'est une charge bien lourde que la vie ; et il y a des hommes pour ((ui le poids eu est d'autant plus insupportable qu'il leur est mal atlaclié sur la lète et (|iie, de même qu'un casque faussé, il les blesse de quelque colè «lu'ils veiiillcni le IMjrier. J'en suis lu, sire comte, et j'avoue i|ue quel(|uefois mou courage y succombe. J'ai eeiuMulani laii beaucoup pour ne pas élre seul dans ce monde a subir la charge (|ue le sort m'ajelée, et, sans vouloir la faire partager à personne, j'ai eu la folie de croire que ceux a qui j'avais |)rêté mon appui dans les dangers et les espérances de leur vie ne me laisseraient pas ^ans appui dans les plus rudes passages de U mienne.
Il se tut un moment, après avoir pour ainsi dire accentué ses paroles d'un regard lent et Iriste qu'il jeta sur ceux i|ui l'eiitouraieni. (!n silence, glacé répondit seul à cet ai>pel. Amauii semblait embarrassé; la comlesse jeta un regard timide sur liouchard , et Uéraiigère se mordit les lèvres avec dé|iit. Monfort les examinait avec soin^puis il dit a I^iirenl :
— l'it quels sont ceux à qui vous avez prèle appui et qui ne vous tendent pas la main ;i celle heure?
Laurent se leva et d'un nouveau coup d'œil il interrogea les personnes préseules ; tous les yeux .se baissèrent sous le ! ien. Alors iei;ardaiit Moiilfort en lace, il répliqua vivement :
— Nous me demandez qui m'abandonne ii celte heure. Kli bien ! le premier de tous, c'est voii.s.
Les autres res|>irèreiit.
— Moi':" dit le comte.
— Vous, qui, ayant dans votre aimée un chevalier qui pour \Olre cause a jelé sa vie aux combats et secouru voire pénurie de ses trésors , n'avez pas eu un mol pour le def ndre coiilie les lâches délations de quelques envieux et lescrainies ridicules d'un prêtre imbécile.
Cette accusation de l'accusé produisit (-rabord le résultat ordinaire k cette lactique ; la nécessité de sedéfendr'^ détourna Monifort de se» premières intentions, et il réponJit avec embiirras :
— Quel chevalier ai-je abandonné dont les services fussent tels que ceux que vous venez dédire?
— Quel chevalier'? dit Laurent. Moi ! et s'il faut vous diiC les noms de Ions les acleurs de cette scène, les envieux priur- I aient s'ajqteler iii le sire de Lévis, et le prêtre imbécile, Foulques. iN'(*st-ce pas vrai, «omlc de Monfurl?
— Messire Laurent, reprit vivement le comte, embarrassé, vous supposez...
— Messire Laurent, s'écria en même temps Gui de Lévis, vous m'outragez !
— C'est un blasphème que parler ainsi d'un sainl evêque, dit Fouhiues.
— Me suis-je trompé? reprit Laurent.
Leconili'de iMoniforI se tut; puis il ajouta:
— Si ce qu'on m'a dit est vrai...
11 s'arrèla.
— Eh bien ! que vous a-l-on dit ei qui vous l'a dit? reprit Laurent.
Le comte ne répondit pas.
r- Ah ! je le sais maintenant, dit Laurent. Ce qu'oB vous a
LE COMTE DE TOULOUbE.
dit est si insensé que vous n'ose/, le redire; ceux qui l'ent dit sont si làcties qu'ils n'osent le répéter.
— Eli bien! s'écria Gui de Lévis, j'ai dit et je répète que vous êtes un ti-aitre!
— LU traître î^.. répéta Laurent en portant la niaii^à son épée.
— Oui, reprit Foulques, encouragé par la sortie de Gui , un traître, un damné, un Iiércliiiiie!
— Comte de Monttori, dit Laurent d'un air où le mépris s'ajoutait ù un rire mal retenu, faites je vous supplie, appeler votre médecin pour ces deux hommes r pour cet évéque, afin qu'ilie traite pour sa folie; pour ce chevalier, afin qu'il lui donne les soins qu'exi{;e un homme à tjui j'arraclierai la langue qui a prononcé sur moi le nom do traître.
— Sire Laurent, dit Montfort avec autorité, l'épée n'est pas le juge de pareilles accusations: la trahison n'a plus droit de la porter, cl tenez-vous pour assuré que si ce qu'on dit est vrai, il n'y aura d'autre vie (|ue la vôtre qui paiera le nom de traître que vous avez mérité.
— Et, dit Laurent eu reprenant son sàng-froid , quelles sont ces accusations? Voyons, sire de Lévis, voulez-vous bien me les faire connaître?
Ce fut le tour de celui-ci d'être embarrassé: il hésita un moment et répondit avec brusquerie :
— C'est sur la foi du saint évêq^e Fou'.ques que j'ai parlé.
— Eh bi»n ! maître Foulques, reprit Laurent, qu'avez-vous à me reprocher? Parlez.
— Oui, dit Foulques avec une résolution furieuîe, telle qu'on voyait que le saint évêque croyait faire le plus grand £Cte de courage du monde, oui, je parlerai, je dirai tout. D'abord...
Il s'arrêta, il fit le signe de la croix et reprit :
— D'abord, lils du démon, je le maudis! Arrière, Satan! Analhème sur ta tête damnée !
Laurent se prit à rire, et le comte de Montfort dit avec humeur :
— Sire évêque, ce n'est point de cela qu'il s'agit, mais des faits que vous voulez révéler et qui doivent confondre le sfre Laurent. Allons, parlez. Que savez-vous contre lui'
— Eh bien! dit lévêque en tremblant, cet homme n'est point le sire Laurent de Turin.
— Qui suis je donc? reprit Laurent.
— Vous êtes Albert de Saissac,dit l'évêque avec un le! effort de courage qu'il en devint tout pâle.
— Quoi ! celui CjUi est mort ! s'écria Laurent en éclatant de lire.
Cette gaîté n'ébranla point le sérieux des personnes présentes. Il semblait y avoir contre Laurent une détermination bien prise ou bien iniposée de se tenir en garde contre toutes les teniativcs d'échapper à une explication formelle.
— Non point celii qui est mort, s'écria Monfort avec colère, mais celui qui, à la porte de Carcassonne, a dit tout haut que, soit par le poison, soit par le fer, soit par ruse ou guerre, il vengerait son père et sa sœur. Voilà qui vous êtes, raessire Laurent, ou plutôt qui l'on vous accuîe d'être: répondez. Quel(|ue m'.lhrufque le sort nous envoie, nous ne le subirons pas sans avoir puni le traître qui noHS l'a attiré en se glissant parmi nous.
— Quoi 1 dit Laurent cette fable a trouvé créance dans l'esprit du comte de Montfort; cptte folie, qui m'avait paru un si joyeux ridicule à sjouter à tous ceux de cet évêiiue jongleur, c'est le chef de la ci-oisade, le plus habile et le plus terrible chevalier de la France, qui s'y laisse surpreiidre. Ah ! messire comte, jamais on ne perdit en un instant une plus grande foi en un grand courage que je ne le fais à cette heure. Permettez que je me relire et que je désavoue un service dont je m'étais fait gloire mr un i-enom assurément bien usurpé.
A ces mots, Laurent se leva ; mais, îi Tins ant même, Montfart, Bouchard, Aniauri e! r.ui Je Lévis tirèrent leurs épéts et se placèrent enirc lui et la poite, tandis que. la rocite.sse de Moniforiet Kéra; gè-e se rapprrclièrent i'uiu' d>,: l'*iutie, silencieuses et presque in;e:ligeu!es de leur ùau,,er co'.uii.un. Pour la première fois, e.les cinfondirent dans un seutiinent de peur leurs âmes, si peu aceou-umées à sentir msemble.
!.K âll'CXE. — 111.
Le doute du parti que Laurent allait prendre troublait plus d'une conscience: il pouvait, après eu avoir appelé à la reconnaissance de Montfort, s'adresser à l'espèce de complicité qui e.\istait, du moins par la confidence, entre lui et des coupables (|ui l'abandonnaient; il pouvait vouloir perdre qui' n'osait le secourir; et assurément aucun ne l'eilt osé, car Moiitfûrt, en avertissant sa femme et ses enfaiis (|u'il voulait enlin éclaircir îes doutes qu'il avait sur Laurent, les avait , impcri-'usenient avertis qu'il prendrait comme preuve des bruits répandus contre lui toute intercession deux'en sa faveur. Ces paroles, Montfort les avait prononcées avec un de ces regards qui portei t avec eux plus de soupçons qu'on n'en lai.- se percer dans le discours.
Pour to t le monde la situation était depuis longtemps pénible : à ce moment elle devint allreuse. Eu effet, Laurent s'était arrêté et demeurait immobile. 11 avait d'abord porté un regard cuiieux sur le visage de la comtesse et sur celui de sa tille, qu'il vit assez tremblantes pour comprendre qu'elles ' obéissaient ù un ordre plus fort que leur volonté; il considéra ensuite Bouchard, qui semldait l'encourager à se disculper, et Amauri, qui, les yeux baissés et l'air sombre et résolu, paraissait n'attendre qu'un signal pour égorger Lauren', à la première parce qui eût pu compromettre le secret qu'il portait en lui.
Non-iculement la vie de Laurent , mais la pensée inconnue de cet homme se trouvaient en danger, sa pensée, son espé- FJnce, son œuvre inachevée; et ce fut elle qui devint le sujet de la méditation oU il s'arrèia un moiîieul.
En toutes choses que l'h'omme fort se propose, le but une fois atteint, il prend un temps de repos: court, si la marche a été facile: plus long, s'il a fallu y dépenser beaucoup de fones; éternfl, quand il en a fait l'unique intérêt de sa vie. Ainsi, mourir n'était pas la crainte absolue de Laurent : c'était mourir avant d'avoir mené à exécution la pensée secrèie de son âme qui était ù la fois son désespoir et sa rage. Dans les quelques minutes de son immobilité, il pesa le destin de tous ces gens qui l'entouraient, l'honneur de la comtesse de Montfort, ( elui de sa tille, la vie d'Amauri, celle de Bouchard, qui ne lui furent point obstacle par la pitié qu'il éprouva de Us briser, mais qui Tarrêtèrent par rincertitiide où il était de les briser assez cruellement. Puis, il pensa que dars la route qu"i avait à parcourir il éiait arrivé à un de ces abîmes qu'il fallait franchir à topt prix, et, inexorable qu'il était dans la résolution qu'il avait prise, il se décida a le combler, fiU-ce de cadavres; mais il voulut avant choisir bs victimes. Il répondit donc à Montfort;
— Sire comie, ne pensez pas que je me croie en votre pouvoir parce que vous êtes quatre hommes armés contre un chevalier sans défense. Outre l'épée que je puis tirer du fourreau pour briser les vôtres, ce sont des paroles que je puis faire sortir de mon cœur, telles quelles feraient tomber vos poignards à mes pieds; cependant, je me tairai sur les autres et je parlerai sur n;ûi. Mais pour qu? je le fasse sincèrement, je veux que vous soyez sincère avec moi. Est-il vrai qu'oH vous a offert de traiter?
— Sur l'honneur, dit Montfort. je te le jure.
— Entre hommes qui s'interrogent l'épée à la main et !e doute au cœur, il n'y aucuns sermens possibles, Montfort ; je te demande des preuves.
— Tu railles ! s'écria Montfort.
— Sur l'honneur, dît Bouchard vivement, le comte de Toulouse a envoyé un messager secret.
— Silence, Bouchard! dil Montfort; avez-vous à répondre aux questions d'un !:r.-me soupçonné de trahison?
— Montfort, reprit Laurent, je tiens plus ta fortune dans mes mains que tu n'y tiens la mienne. Prouve-moi qu'on t'a offert de tr.;iter, et tu sauras ce que tu veux savoir, tu seras ce que tu veux être. Écoule, reprii-il avec un accent cntel, tandis que ms dents claquaien(, piouve-uîci cela, rt puis tu verras. Je sui^ en ton pouvoir ; lu peux m' égorger avant (jue je ne scrle de cette ciiambr." cl faire que u- que !u \asme fairj entendre ne passe dans mon oreil.e que pour me suivre dans le silence de la tombe. Eh bien! piouve-moi qu'on t'a
FRÉDÉRIC SOBUt.
offert de traiter ; fais cela, Montforl, je t'en sujipliel lu
verras... tu Terras...
Après res mois, Laurent parcourut ia rhambre avec une sorte de fureur exalté^', puis II s'airêia loul-à-coup cl reprit avec rage :
— Des preuves! ah ! donne-moi des preuves!
Il y avait quelque chose de si sombre et de si terrib'e dans le désespoir de l^uieni que Mon. fort, aprii.* l'avoir i;oni*idéré ni) momenl, lui dit :
— r.ii bien! je te les vais donner.
Laureni s'arrêta et devint pâle comme si on lui annonçait une épouvantable nouvelle. On sentait, à cet eû'roi ijui le prit, qu'il iloulail qu'on put lui accorder ce qu'il deœan'lait a*cc tant de rage. Mais ( et clfcdi n'était pas ( elui que s'imaj^ina Montf'irt. Ce n'éiail pas la peur de ne pouvoir s'é happer de sa situation, c'était l'épou^antedVlre lorcé d'y échapper par le moyen (lu'il avait résolu.
.Sur un signe du comte de Monlfort, Amauri élait sorti. Sur un nouveau si;<iie, (hacun remit l'épée dans le founeau et reprit sa place en silence. Monlfort, soucieux, coniinua à demeurer debout. Quelques minutes sVcoulèreni ainsi. Les regards n'osaient pas même s'entretenir. Cbaenn se taisait les veux baissés. Amauri rcnira; deux hommes le suivaient. Laurent se re ira dans l'ombre de l'angle le plus écarté. Avec c«s deux hommes entrèrent quatre esclaves de ceux que les chevaliers croisés pour la Te^re-^ainlc avaient ramenés de la Pabstine, muets, armés d'un coutelas, qui, large, terrible et p«sat5t, (tail un sûr instrument de supplice, quoiqu'il eut été une mauvaise arme de combat.
Les deux hommes qui, les premiers, étaient entrés avec àinauri étaient Arregui, le chevalier borgne, ce misérable reste de cent devaliers, auquel Monlfort avait laissé la vue par une insultante pitié et a titie de conduiieur d'un troupeau de mutilés, et David Koaix, le bourgeois de Toulouse, le chef de la confrérie noire Le choix de ces deux messagers élait nue preuve plus convaincante de la situation ficheuse de Montfort que ce qu'il en avait pu dire lui-même. Arrcgui envoyé a Montforl et David l'.oaix en présence de Foul(|ues, t'tai''nt déjà une menace pour l'eux qui étaient forcés de traiter avec eux. Lorsqu'ils furent entrés, Monfort .s'adressa à eux rapidement et comirie pour ne pas donnera sa pensée la temps de faire <e triste retour :
— Maiires, leur dit-il, vous voici en présence de ceux qui doivent décider sur vos propositions ; répétez-les et ils vous diront leur réponsf.
— Ne leur avez vous point fait partde notre message, sire cfmt«? dit David Uoaix.
— Non, dit Monlfort; d ailleurs, ils désirent l'entendre de votre bouche. Hîtez-vous, car il faut que la décision soit, prompte de ([uelque côté qu'elle tourne.
— E\\ bieiil messires, dit David Roaix, voici ce que le comte de Toulouse, seigneur suzerain de celle contrée, propose au comte de Monlfurt :
" Celui ci dispersera et renverra l'arraée des cioisés qu'il commande; remettra aux mains du co'iite de Toulouse tous les châteaux de sa suzeraineté qu'il lient encore dans ses mains; obtieo'irj, par son intercession et par ia dédaraiicn qu'il fera entre les mains des légats que toutes les accusalions portées contie le comte de Toulouse sont de.s caiolnnies, il obtiendra, disons-nous, que l'iukroit jeté sur ledit comie soit levé. Il livrera audit comte ré»é|ue i'oul'iues, pour qu'il soilliaduit au coiicilc des évéqucs de la IVovence conim.' fauteur derli.'^cordes ci de persécutions. ~
— Blasphème! s'écria foulipit-s.
— Laissez, laissez dire, reprit Montfo'.t. Continuez, maiire bourj.'eois. Knsuiio?
« Il ab:i!idonnera tous eh;ileau\ actuellement en sa possession et îqijiailenanl aux comte!; de Foix; il. en fera de même pour ceux de Comniintres et de Conserans ; él à ces conditions Il ponrr.) quitter Casielnaa-!nry et se retirer dans la ville de Carcaisoniie ou de Bczier<;, dont la po.î.sessinn lui est coiicéiiée, toutefois après qu'il en aura fjit raser les murs jusqu'à burs londemens, et qu'il aura reconnu la suzeraineté du comte de Toulouse. En outre, il engagera ses terres de
îlontfort entre les mains du roi de Fiante à l'exécution loyale de ce traité, u
A ce momt Ht, Laureni se leva, et nu fond de i'apparieiuenl où il se tenait pour ainsi dire caché, il dit d'une voix altérée :
— Est-ce tout, maître David Roaix/
— C'est tuui, réjonilitCi'lu'-L-i, frappé du son de celte voix.
— C'est tout, ripéca Arrei;ui.
i — El de qui êtes-vous les envoyés '.' * — îs'ous sommes envoyés, dit Anegii, \m le coitile de ^ Toulouse, IfS deux comtes de Foix et ceux de Comminges et de Conserans.
— Et reprit Laurent avec une hésitation singulière.
c'est bien tout i e qu'ils vous ont chargés de dire'i"...
— Tout, répondirent les deux envoyés.
I..aurenl poussa un profond soupinle désespoir, puis il reprit av^c effort et d'une voix dont le Irtmblenienl annonçait qu'il élait épouvanlé de la réponse qu'on «liait lui faire :
— Et ils n'ont rien stipulé en faveur du jeune bériiier du vicomte deBeziers?
— Rien, répondit Arregui en baissant les yeux.
— El, continua L3urcBt avec une amertume croissante, personne n'a élevé la voix en sa faveur dans le conseil de vos comtes?
— Personne.
Laurent se frappa le front et baissa la niain jusqii'à ses yeux comme p iir en arracher une larme qui lui fais.<it mal Puis il continua, la voix vilirante entre ses dents serrées
— Et pour nul autre châtelain des comtés de Carcassonn»-' et de B-'ziers il n'a été demandé répaiation et justice?
— Pour nul autre. , , ,„
— Quoi! dit Laureni, dont cbaqne mot devenait plus serre à la gorge, plus profond d'amertume. Quoi! rien pourGuii laume devMiiiervc?
— Rien.
— Pour.,, il s'arrêta; pour '.'icrre de Ca'uaret ? Quoii rien?
— Rien.
— Rien pour personne ! s'êcria-l-il enliii en s'avançant loulà-fuil, en se montrant à Ojvid l^oa x et à Arregui, qui, d'à bord terrifiés par l'expression épouvantable de son visage, le furent encore plus en n conuais-ani des traits qui diviieiit être écrits dans leur mémoire à c^ié d'épouvantables malheurs. Ils baissérenî les yeux ''l répondirent (fune voix jour te:
— Non, rien!
Laurent; à ce mot, tressaillit et lerma les yeux comme pour se melre seul avec lui-même; ses traits devinrent tirés et pâles comme ceux d'un mort, il demeura ainsi immobile. Puis, Idissant toul-à coup échapper de sa poit'iiie un soupir qui'seniblail emporter avec lui tout le désespoir de sa situation, il répondit doucement :
— Alors, c'est bien, c'est assez.
Et d'un geste il lit comprendre an comic de Monlfort (|uii ptjuvait renvoyer ces hommes. Le comte leur dit de se retirer,- (t loul-à coup Laurent se retrouva ?.\'ec ce :x qui l'avaient interrogé. Alors il s'avança vers Montforl et lui dit:
— Et maintenant, qiie voulez-vous de moi? Un nom, uu vain son que j'- ne veux plus entendre prononcer. Folie! je vous ofi'ri- \}W.r gaiaetie de moi-même plus ipie des serniens : je vous offre l'exierminaiion de cette aimée qui nous entoure ;• le n'est plus une défense desespér» c, ce n'est plus un traité honteux, c'est h victoire et la veiiire;ince; ce n'est plus la tomlé désarmée et vassale de Carcasronne ou de lîeziers. c'es» ]?. comté souveraine et puissante de T^uU use et de Provence. Les voulez-vous ainsi sans aut c explication? .le n'en puit donner cl n'eu donnerai pas. (Maintenant, décide. Acccpteou fais-moi lucr; mais n'oublie pas (|u'i n mourant je puis le laisser au cœur Ui.e morsure de vipère qui le tuera aussi.
Montfort, surpris de cette prcposilion, du ton dont elle lui était faite, jeta autour de lui non plus ce regard soupçonneux (jlfi cherchait à deviner les plus secrètes pensées de? auires, niais ce loup d'opil embarrassé qui demande conseil. Il n'en fallut pas tant pour déterminer tous ces intérêts ca-
Lli COMTK DE TOULOUSE.
oliés qui l'ciHoiiraientà le poti-iser h i-f ((n'ils souUaiUienl. Amauri fu' le pieiMier (lui s'crria :
-- Acce|>lcz, mon ptrc ,• cVst le salu» de volic gloire t'i do notre «au.-f I.o sii .t Laurent de 'Purin est noivp meilleur soutien.
— Acceptez, dit liouciisnl ; puis il ajouta tout bas : Que i:OUa i m pour un sir e qui lient ptui-Clre î\ un vain respect pour les jugemensdes liûnimcs,<iuiauiaieul droit de condamner dans AU.erf de ?aissacce qu'ils honoreront dans l^ui^ifit de 'l'uriii !
— C'est pcui-ôire un vo'U de religion, dit doucement la , omtesse.
-— t>a d'anjour, dit Bérangére en s'approcliant de son p^re cl en jetant un regard d'orijueil sur Laurent.
— - Oui, lui dit Siuion en souriant, je sai.s que tu es belle ; ul vous, Bouchard, Amauil, je sais que la {jloire de mon nom vous est chftre. Vous aussi, Alix, je suis assure de votre Muoui'. Eh bien! (|uyi en snil comme vous voudrez.
Apivs ces mots le coHite de Montfort s'aiprocha de Lauu'Ui et lui dit :
— Je me livre à toi, Laurent-, que faut-il repondre à ces envoyés?
— Ri^pondez leur, sire comte, répliqua le chev:.'lier, que vous leur apporterez vos suprêmes volontés dans la ville de Toulouse, rasée et démantelée, ayant à votre droiie l'évéque Foulques et à voire gauche le sire Lévis de Mirepoix, votre sénéclial. Et puis, s'il le faut, sire coniic, je vous dirai uion nom dans 1 éjilisc de Saint-Eiienne, à côté du cercueil vide que Foulques a refuse de bénir, ei où vous pourrez me coucher pour l'éternité si jC vous ai trahi d'un mot dans les proraesse.< que je vous f.i!s.
Le comte de Montfort, coivime tous l'eux qui ont pris un pani après une U'n^'ce liésitalion, suivi sa rcsolutiou plus aveuglémeiit qu'il u'efii fait peuM'tre s'il avaii moins lardé à ia niendre, ei sur la foi des jiaicles de Laurent, il fi ira. saicttrc aux deux euvojés l'insolente réponse (|ue le chevaiier lui avait diciée.
— Mainieiiaui, sire comte, dit tout bas Laurent à Montfort, qu'il n'y a plus à prendre que des résolutions d^ guerre, il suffirait de 'a piésencedeces chevalieis dans cett« salle.
Montfort invita sa femme et sa fille à se retirer, et les cinq r'ievaliers dcineuréreut seuls avec l'évéque Foulques.
CO.MliAT Dt: <,.\STEl,Ji\tO.\RV.
.\ l'issue de cette conférence, qui dura plusieurs heures, Houchard de Montmorency quitta le chSieau, et Gui de Lévis le suivit (luelque temps après. Chacun partit aicompagné liun |.etit nombre de chevaliers choisis. Ni l'un ni l'autre ne s'expliqua sur la cause d'un déiart si préi^ipiié, et, ilans la pénurie d'hommes oii se trouvait MoiUfurt, on jugea que ce n'était que pour de puis-sans motifs qu'il s'était séparé de .^es meilleurs et de ses plus lidèles chevaliers.
Une circonstance non moins extraordinaire fit soupçonner quels i)ouvaieiit être ces motifs. Le peu de vivres que rei). fermait le château et qu'on estimait pouvoir suffire a>.x besoins de huit jours furent distribués en abondance comme inutiles ù ménager. Oh supposa que le lendemain devait être un jour décisif, que Montfort avait abandonné le système de défense ienl et funeste qui rongeait son armée par la faim et par des combats sans résultat. L'ordieiiue chacun reçut de se tenir prêt pour le lendemain fit du soupçon de l'armée une certitude qu'elle comptait voir se réaliser au point du jour.
Cependant lorsqu'ime partie de la journée se fut écoulée sans autre soin de la part de Montfort que de visiter ^es hommes d'arn;es et de s'assurer de leur bonne tenue, on comaiençaà croire qu'il s'ajcissait d'une fuite [i. iidai.lla nuit, et bieniôt des signes de mtconteuiemeni éclaièreut parmi les 1 lievaliers comme parmi les soldais. Quelque doses|ierée que
fût la position du château, les croisés ne pouvaient s'accoulumer à l'idée de le quitter par la fuite. Un combat, fù.-c*! luic .iii'aitc, lûlce la captivité, l'rtice réifortfemeiit d'eux Icius, leur semblait préférable à la honte de fuir devant ces Proven^MUx. jusque-là traités par eux comme un bétail immonde. Cl s murmures cepcudaul ne s'adressèrent point dirci liment n Monifori, ils attaquèrent Laurmt, a riuH.ienoe lune.^ic du- (jud ils attribuaient tous les mallieurs de l'armée. En outrB de celle fûciicusodisposi ion des esprits, Laurent avait laissé s'envenimer à o'Ai de lui un(^ laine sur laquelle il n'avait versé ni le baume de la flaticrie ni celui de l'espérance.. Entw tous les inu-rêts de vie et de mort qu'il traînait a sa suite, il avait oublié qu'il avait blessé un orgueil de prêtre et de poète ; Foulques s'en éiait souvenu, et, grûce à lui, les clercs répandus dans les rangs des soldats n'étaient pas les moins ardens i"» murmurer et a menacer,
Montfort, les ayant entendus tandis qu'il parcourait lôs rangs des soldats,' se tourna vers Laurent, qui le sflivait, et lui dit:
— A ceux-là aussi il faudra donner un gage.
— Eh bien! répondis Laurent, je leur donnerai la victoire.
— Sire chevalier, répliqua le comte, de| uis trop lonsitemps ils sont habiiués à la tenir de mes mains pour vous «i faire honneur si aisément.
— Quel gage demandent-ils donc? reprit Laurent. Ne serace pas assez de ceiie foule de Provençaux restés sur le champ de bataille ei que j'y coucherai de mon épée'?
— Assez pour moi, dit Montfort, mais pas assez pour eux.
— Etqu' leur faut-il encore? dit Laurent en .s'arrêlant comme un homme qui craint de faire un pas de plus dans une voie où il est malauroitement engagé ; que faut-il donc?
— Rien que ce que je ferai moi-même si Dieu nous accorde la victoire, repartit Montfort. et j. ne ponse pas que vous ayez à vous alarmer en vous engageant à faire comme je ferai. '
— Soit, dit Laurent après un moment de réflexion ; vous faites bien de me rappeler que vos actions sont un modèle qu'il m*" faut suivre. Allons.
Pendant ce temps, les murmures des .■■oldats s'étaient accrus insensiblement ; bientr'jt ils éclatèrent en invectives animées ■ outre Laurent de Turin. Les prê.res, mêlés aux cn-vaiieis et aux archers, les excitaient avec violence, et bienljit toute cette rumeur se condensa en un immense cri :
— Mort au traître ! mort au damné !
Monif irt voulut apaiser ce bruit et fil signe qu'il aifait parler , mais les soldats, avec celte rage prévoyante de la colère, qui refuse d'enlendre toute raison de peur de s'en laisser persuader, les soldats coniinuèieni à crier :
— Mort 1 mort à Laurent, le traître et le damné!
Déjà même les rangs s'ébranaient; les lances et les épèes menaçaient Laurent; un seul audacieux qui eût osé s'élancer jusqu'à lui et le frapp- r, et c'en était fait de sa vie. JSon pas que Montfort, non pas qu' Amauri, qui le suivait, non pas que Laurent lui-même n'eussent faii tomber a leurs pieds le pr. mier qui se fût preseutp, vingt qui leusseni suivi, mais c'en était fait de tout ordre, et qui sait si les soldats, dans leur exaspération, n'eussent pas confondu Monifoit dans l'arrêt porté contre Laurent, si le comte eût voulu défendre celui-ci.
Simon, en foute autre circonstance, n'eût pas hésité k jeter ce chevalier comme une proie à la fureur de ses soldats : en cflet, il leur avait souvent donné davantage, car i service de tous ces hommes était volontaire, er il fallait les pajer de quelque prix quê»ce fût. Loiigt^-mps c'avait été pjrlavictoirej au bout de laquelle étaient le piilage et le butin; d'autres fois ç avait été par la dévastation, par le meurtre, sans autre résultat que le mal; par des supplices, par des bûchers, par toutes ces joies féroces qui enivreui la superstition. A celte heure, ce grand banquet d'orgies sanglantes était fermé; une seule victime se présentait à cette soif insatiable; il était bien difficile de la lui arracher, il le fallaii cependant, car LuMvnt portail en lui la dernière espéraoïe de Moat» fort. Vainement celui-ci tentait du geste et dr la voix d'apaiser ce terrible tumulte, la clameur ardente et coiilinue dfi
FRÉDÉKFC SOtJLIE.
ces mille voix rouvrait la sif-nup, it il craignait égalen;enl de se rr'iri-r oj 'le d meuri-r l'I.s Ioiij;!! iiii.s.
Au moinriii où loul | uraissa;t iic>espért", Foulque^^ p;irut U lime des feiièircs du chai, an qui dumiiiait l'encwinlc où avait lieu relie espèce df révolte: son aspect fit diversion à la colère des soldais, et les acclamations qui l'accueillirent partagèrent les voix, (lui jusque-la avaient été réunies dans un cri unanime de mort. A l'accueil que reçut l'évéque de Toulouse. Monlfort ne douta point que ce ne !iU lui qui fût l'instigateur de celte rébellion, et il crut qu'après l'avoir excitée il voulait se donner la gloire de l'apaiser, tandis que lui, Monlfort, avait été impuissant contre elle. Mais Laurent devina mieux à quelle nécessité cédait le misérable évéque lorsqu'il aperçut derrière lui Goldery et son page Ripert.
Et voici ce que le premier disait a Foulques, pendant que les soldats l'accueillaicni avec de lonps cris de joie :
— Écoute, maître évéque, ils sont là-bas trois mille (jui croassent autour de ce vivaut comme des corbeaux autour d'un cadavre; mais, fussent-ils cent mil e, je te réponds qu'ils ne feront pas de mon maitrc uii litchis plus menu que je ne ferai de loi, si tu ne le tires de Irtirs griffes.
— Sauve-le, saint évéque, disait Uipnrt en le suppliant, .sauYf-le, el je vouerai à ton église un ciboire d'or garni de pierres préc ieuses.
Foulques n'avait répondu à Goldery i|ue par un regard plein de haine; mais lorsque Kipert lui parla, il fixa ses yeux sur lui et lui ré|)Oudil doucement :
— Fnfant, si lu veux te faire clerc de mon évèché et devenir mon camérier, je sauverai la vie à ton maître en celle occasion.
— I,e vieux damné ! s'écria Goldery ; je poignardeiais Kipert de mes mains plutôt i|ue de le laisser un seul inslaut dans les tiennes. Allons, bùte-loi, n'oublie pas que a porte est fermée et (|iie chaque coup qn\ sera porté à mon raLÎire reten;ira dans ion cœur, et, par saint Satan, mon patron, je te jure que l'éilio sera fidèle!
p:t aussilût il montra à Foulques la poin:e d'un bon coutelas, d'autant plus ell'royalde que ce n'élait point une arme (U' guerre, el (ju'il semble plus affreux de pi rir par un instrument ré.servé aux usages de la vie que par celui donl la lâche est de donner la mort. I.e coulelas de Goldery était celui dont il se servait pour faire celle excellenie cuisine dont Foulques s'était si souvent repu malgré sa haine contre laureni, el, par une singulière disposition de r<spril, l'idée d'éire dépecé comme un chevreuil ou un quartier de mouton n'entra pas pour peu dans l'horreur que lui Inspira lette lame large et aiguë, donl Goldery faisait scintider la pointe à ses yeux.
Foulques s'approcha donc de la fenêtre, elau premier signe il obtint ce silence que tous les cfl'orts du comte n'avaient pu rétablir un seul instant. Il fut facile de voir par «piel moyen l'évêi|ue arriva si vile à ce résultat. Au mouvemenl qu'il avait fail, tous les clercs répandus parmi les soldais avaient mis a apaiser le tumulte le même euniressement que d'abord ils avaient misa l'exciter. Cette brus!|ue Iransilion n'écVaiipa pninta MuBlfort, et il murmura sourdemeni en s'adressant ù son lils:
— Tant que nous n'aurons pas brisé cette chaîne qui nous lient aux pieds, nous ne ferons que trébucher dans celte voie qui devait nous mener si loin.
Cependant le silence était rétabli ; Goldery n'eut que le temps d'ajouter à voix basse:
— Tuul à l'heure vous trinquerez ensemble ù la même table dans ce monde ou A U même table dans l'enfer.
Force fui à Foulques d'obéir à une, injonction appuyée d'un argument aussi signilicaiif ijuc celui de Goldery; mais la haine de l'évêque ne put se décider ii faiie le sacrifice tout entier, même .1 la peur qu'il éprouvait, (|uoiqiie ce liU le plus impératif des mauvais senlimens qu'il portail en lui. C'est que xa haine contre Laurent ne venait ni d'un danger couru ni d'une trahison subie; elle venait de son orgueil blessé; et si l'on se rappelle que la robe épiscopale de Foulques re>-,ouvrait un fond Je poète, on comprendra aisément, et sans qu'il
soit besoin d'invoquer le témoignage d'Horace, que celle haine fut iicplacab e. Le nom d'évêque imbé.ile sunnait incessanimenià l'oreiLe de Foul.-ues; elle l'excitail eonim • la clochciie aliachée h la tête snperbenieni stupide d'un loulet: aus>i lit-il ce qu'il tallaii pour le salut exigé sans compromettre sa vengeance; le calme était rétabli, chacun était prêt à 1 écouter, et Foulijues s'écria:
■ -^ Mes frères, une inspiration du ciel vient de me révéler que la vie de cet homme est née- ssaire à la victoire du Seigneur; ne le frappez donc point, car il porte en lui la garantie de noire victoire.
Matgré l'aulorilé de Foulques, autorité qui eonlrebalaucait celle de Monlfort lors(|u'il s'agissait de religion, celte aulorilé n'arrêta pas de prime abord l'élan de colèr^' \u'\ avait agité les esprits, car il n'est mains si faibles qui ne puissent dénouer le lien qui tient un cheval fougueux, et souvent il n'est bras si fort qui puisse l'arrêter. Quelques cris protèstèrenl-conlre les paroles de Foubiucs, et l'évêque ét-it trop habile peur n'en pas profiter: alors, paraissant subir comme une nécessité le tumulte qu'il avait animé en secret, il compromit la dernière ressource de .Monlfort comm.; il avait joué la vie de Laurent, en se gardant le droil de dire qu'il n'avait pu mieux faire.
— Frères, reprit-il, la victoire nous viendra par cet bomme; il l'a promis solennellement au comle de Monlfort et il a otfcit sa vie en gage de sa parole. Pour que ce gage ne soit pas illusoire, voici à (|U-lles conditions il a été accepté. Pendant que vous combattrez les hérétiques qui vous entourent, ce chevallei' demeurera sous ma garde ; il y demeurera placé sur la liauie tour (|ui domine la vilieet scscamiiagnes; je serai à se. cotés, et à ses cotés aussi des hommes qui, au premier signal, à la première surprise de vos ennemis, le puniront de sa trahison
— M:iître Fouli|ues, murmura Goldery, pour ceci nous aurons uu aulre compte à réyler; si vous veillez de fi près sur le sire Laurent, un- autre veillera de plus près sur vous, et n'oubliez pas ()ue si ce n'est moi, j'y mettrai le diable en personne.
Foulques, qui ne pou^ail lout-à-fail se dépouiller du souvenir de la résui recli(jn arrivée à Saiul-Elienne, Foulques devint ircmblaui ; mais quan 1 il voulut regarder où était Goldery, il ne le vit plus à ses cêités. Pendant c,^ temps les soldais, ai'optant laprl'nle^se de Foulques, réclamaient ï grands cris pour (|u'on leur livrAl la personnelle Laurent. Celui ci, pour qui une heure de répit paraissait toujours une res; source inéj)uisable, celui-ci dit tout bas à Montforlj
' — Promettez leur ma personne, sire comte; l'éloquence de Foulques leur prouvera plus tard ijue ce ([ui leur a semblé une nécessité est devenu bientôt inutile-, n'est-ce pas son métier de prêtre?
— Oh ! s'écria le comte avec humeur, la seule nécessité qui me soit prouvée, t'est celle de jjurger l'armée de ces furieux mitres, qui font do la cause du ciel un chemin pour assouvir leui's p!us misérables passions.
- N'iinporle, dit Laurent, c'est au jiéril |uésent qu'il faut sullire, et la victoire répondra aux périls à venir.
— Eh bien ! s'écria Monlfort <n parlant aux s(dilats, j'engage ma parole à faire ce qui a été convenu, car le saint évéque sait bien que ce qu'il vieiu de réclamer était une précaution (|ue j'avai.s inoi-uu'ine prise.
Eu parlant ainsi, Monlfort avait pensé qu'il déiruirait l'effet de l-'intervciilion de Fouiqies, par cela même qu'il montrerait comme émanant de sa propre volonlé ce que l'évêque avait tramé ù son insu; mais Foulques ne se tint pas pour battu cl répondit d'un air >:c satisfaction :
— Sans doute cela a été convenu, et il a été convenu de même i|u'aucun chrélien ne sorlirait de cette enceinte pour coinballrc que Uu'sque ce gage serait donné ù sa sûreté.
Montforl ne voulut point répli(|ucr de peur de se voir imposer de cette façon plus de conditions qu'il n'en pourrait tenir.
Le tumulte s'éiant aiisi apaisé, Monlfort rentra dans le château. Avant de faite venii Foulques devant lui', il s'entre-
LE COAlTJi; DE TOULOUSE.
Mil quc'lijurs montons avec Laurent, et cctui-ci lui iK-clara qu'il élaii prêt à souscrire à la coudiiion dictée par l'éviViue, pourvu loulefois que ce fiU Moiiifoi,l(;ui en denieuiâl l'exécuteur.
— Sire comte, lui dit-il j vous ne vous étonnerez pas que je consTdére connue mon ennemi, celui qui s'est fait le vôire, et qiiejo ne veuille pus reme;lru ma vie entre ses mains.
— Sire Laurent, lui réi)ondit ^lonlfort, les honimes comme milques sont puissaus par une arme dont noiw,^ommes bien niais de ne pas nous servir; laissez pisser iTule journée, et sur n.'Oii Dieu je jure que je le détrônerai de son aiitoriié d'évêgue mieux qu'il ne m'a dépouillé de mon droit de chevalier. Toalefois, pùur commencer, n'acceptons point vis-à-vis de lui la codditiûu qui nous est imposée sans résister longuement : un trop prompt consentement lui ferait naître des soupçons, et, pour commencer notre rôle, il faut bien l'étourdir un peu de la vanité d'un triomphe.'
Nous-n'avon* pas à rapporter l'explication qui suivit, la colère joui'e de Monifort, les refus obsiiiiés de Laurent, et la joie de Foulques lorsqu'il crut les avoir réduits à faire ce qu'il Voulait Dans l'ivresse du gros de la victoire il ne s'aperçut paj qii'o.i lui en avait soustrait les détails. Ainsi "c'étaient les quatre, muets esclaves de, Monifort qui devaient veiller sur Laurent. La nécessité de ne distiaire aueUii guerrier de la faible armée deCastelnaudary, vivement représentée par le comte, avait amené Foulques à faire lui-même cette propo.iiiion. De même, il n'avait pas aperçu qu'ù côté de lui devaient se trouver Alix et Bérangère, dort les ordres parleraient p-.nit être plus haut que les siens. I-'aspect de ces deux fcnnies invoquant {e ciel près de lui devait enflammer, lui avait-on dit, le courage de l'armée, et Foulques n'y avait point vu autre chose; il n'avait pas entendu non plus ces paroles de Montfort 'd Laurent :
— Sire chevalier, je vous donnerai à un protecteur qui n'aime point Foulques : Bérangère sera près de voiis.^
El Je iûurire du comte en prononçant ces mois les commenta de manière a en traduire la dernière phrase en celle-ci :
— Je vous donnerai un protecteur qui vous aime. Laurent répondit à ce sourire par un regard de joie qui
semblait trahir celle de son cœur. Lorsque chacun fut retiré dans sou appartement, Goldery demanda à son maîire où en étaient ses espérances. Celui-ci lui répondit avec cet air sombre ijui se répandait sur son visage dès qu'il éiait seul avec les siens :
— MaiiKenant je conspire avec le général contre i'évèque, et le ptro s'est fait le contident de mon amour pour la tille..
— Merveilles! merveilles! s'écria Goldery; demain ils sont ;i nous corps et âmes. Et pourtant misère sur moi qui ne suis qu'un homme et qui ne pourrai tourmenter que leur corps ! Que ne suis-je le diable pour taiir leur àme et la déchirer à plaisir!
— Goldery, dit Laurent en apercevant Ripert qui les écoutai^i ci en avertissaiit son écayer du regard, le secret qu'on agile toujours ainsi au bout di ses paroles finit par" se faire découvrir, commeun pennon étranger au milieu d'une bataille.
— Oh! reprit Goldery étourdiment, ce n'est pas moi qui parlerai jarHais de l'excès de votre amour pour Bérangère.
Soit que Goldery eût dit cela pour cacher le vériiable secret de Laurent sous un secrel inventé, soit qn'il eût un motif que son maiirene put deviner, toujours est-il que ces paroles tirent un cruel effe sur le malheureux Ripert. Toute Mahfride reparut» dans la pâleur qui couvrit le visage du jeuEe page; elle s'éloigna sans prononcer une parole, et Goldery murmura en la voyant soi tir :
— Oh ! cette ftmme, cette femme 1
— Que Veux-lu dire ? répliqua Laurent.
— Toute faible qu'elle est, reprit Goldery, elle sera le léger souffle de vent (jui détourne du but la flèche la mieux lancée.
Laurent arrêta un moment les vi ux sur Golîery et lui dit en cherchant à pénétrer jusqu'au fond de son cœur :
— Tu hais .Manfride, Goldery.
Celui-ci se tut; puis, souriant amèrement, il répondit :
— Si je la hais, belle et noble csomme elle est, c'est parce
qu'elle peut être un obstacle à vos desseins. Oui, reprii-il avec un accent singulier de colère, ce qui est résolu dans le cœur de l'homme doit être accompli, et malheur ù q*i pent y mettre obstacle.
Alors chacun demeura seul avec lui-même, et ce fut à cette heure sans doute que dans cet entrelien de l'homme avec sa pensée il y eut quelques vérités de dites, car tous ceux que noui avons vus agir et parler en cette circonstance, tous s'élaieul menti les uns aux autres : Foulques quand il parlait d'intérêt du ciel ; Montfort lorsqu'il paraissait flatter l'amoui de Laurent; tous deux quand ils semblaient cédera Fôulquis ; Laurent, dont toute la vie était un mensonge, et Goldery lui-même, dont peut-être le maître eût découvert avec épouvante l'intime pensée. Manfride seule peut-être ne cachait rien et n'avait rien à cacher que des douleurs et le désespoir qui rongoait sa jeunesse dévouée.
Mais (\m peut répemire qu'une unie aussi cruellement altérée par la solitude et ràpretédu chemin qu'on lui fait parcourir ne cède enlin à la sîiif qui la dévore et ne demande à la veng'jfance l'ivresse que lui avait promise l'amour? Toutefois chacun, préoccupé •ie ses propres de.sseins, ne se gardait pas le temps de surveiller ceux des autres, et tous marchaient ensemble à un bui diîiérent sans que chacun pensât qu'il ;;ourrait être un obstacle que son ennemi ne craiadrait pas de briser, comme lui-même n'eût pas craint de briser son ennemi.
Le lendemain vit enfin le jour où (■evait se décider la forlune de Montfort.
A ce moment les prétentions de chacun, leurs craintes personnelles, leur défiance même, se lOnfondirent dans une atteate pleine de terreur. Foulques désira le triomphe de Montfort, et Montfort. quelque conliance qu'il eût dans Lan- . ren!, pensa que la précaution (lel'évêque n'était pas sans utilité.
Le soleil était à peine levé que deux messagers venus, l'un de la part de Bouchard, l'autre de celle de Gui de Lévis, annoncèrent que la première ruse proposée par Laurent avait euiièremeni réussi. Les deux corates de Foix, faussement avertis que de nouvelles troupes croisées venaient au secours de Casielaaudary, les uues du côté de Toulouse, les autres du côté de Carcassonne, s'étaient portés à leur rencontre.
Le vieux comte Raymond Roger poursuivait Bouchard, qui dcvai-t le ramener Irabilemenl s.us les murs de Casielnaudary vers ie milieu du jour, et son fils Roger B/rnard s'acharnait à la poursuite de Gui de Lévis, chargé de l'attirer dans le même piège quelques heures plus lard. Quand Montfort reçut ces nouvelles, il était sur la tour du château qui domîtiail la ville et ses faubourgs, Foulques y était avec lui ; Aniauri, Béraiigère et la comtesse avec Laurent. On avait amené Goldery et Ripert, responsables comme leur maître du succès de ses promesses. Pour la première fois, Bérangère se trouvait en présence de ce jeune esclave grec, dont Mauvoisin lui avait si souvent vanté la beauté d'un ton railleur, mais, à ses yeux de femme, il ne fallut pas les indiscrélions étudiées de Laurent, pour qu'elle conçût un soupçon qui éveilla sa jalousie en la blessant au plus lerrible endroit de son cœur, à son orgueil. Cependant l'intérêt de l'action qui allait se passer ne lui permit pas d'approfondir cette pensée aussi avant qu'elle l'eût voulu, et elle prêta l'oreille à Laurent, qui disait en ce moment à Montfort :
— Vous le voyez, sire comte, ce que j'ai annoncé est arrivé, et la nouvelle ne peut en être douteuse, car elle vous est venue par les messagers que vous avez vous-même choisis. Maintenant il me reste ù tenir ma dernière promesse.
A ce moment, ie chevalier s'avança sur le bord du mur, et, montrant du doigt le camp des Provençaux, il dit d'une voix impéraMve, quoique peu élevée et comme s'il parlait à quelqu'un qui fût près de lui :
— Voici l'heure oli je t'ai ordonné de faife déserter au comte de Toulouse les faubourgs qu'il tient et le camp dont ils sont entourés.
CLacun était tellement attentif aux gestes et aux paroles de LaurL-nt, qu'ils ne virent point Libo, le < bien du chevalifC, gagner rapidenient l'escalier de la tour et disparaître sur un signe de Golderv.
FREDERIC .-OULIE.
Près d'une heure se passa sans que rieu témoigiiât que IVnlteca Ir- message île Laureni t-ùi prùduit quelque effet.
Monifort commençait à craindre d'avoir envo\i- Gui ei r.cimhard dans qu-lqup em'usoade où ils i-ériraienî, tandis <[:ie lui-même, privé de leur appui et de celui dts chevaliers qui les avaient suivis, restait dans une position oii les iruupcs seules du cûrate de Toulouse eussent snlli pour enlever, le eliâteati. Launnt lui-mtuie n'était pas sans qurlque iuquiitUile: le radiudie .weidiiit, la eolère d'un foMal qui eût viiulu exercer sur nu faihle animal la haine qu'il jjortait à ■.on maître, un i ien pouvait arrêter le messager qui lui avait si souvent servi à trahir les er.isés po^ir les Provençaux, et qui, mainlenaut, lu) servait à traliir les Provençaux pour les 'rùisés, ou, plutôt, à les trahir ensemble pour lui-mèuie. (ioldery devina l'inquiétude de son maître, et, s'étant appro- ■ hé de lui, i; lui dit tout bas :
— SWaiire, je i ai vu passer.
Foulques, qui avait réuni sur Lauirnt luuie l'attention de .ses soupçons, entendit ce motet s'i'cria vivement :
— Quiavezvûus vu passer/
— Eiilpar Dieu! dit Goldery en riant, le diable, mailre l'oulques, et jeneleconnaîlt'ais pas depuis loiitg.mps, que je 'aurais deviné à la resserablaiiee qu"i; a avrc vous.
Peut être en aurait-il mal arrivé a Goidery de tctie plaisanterie, si le mouvement lumuitueiix qui éclata tùut-àcoup dans les faubdur^îs dfi Caslelnaiidary et daiis le cauip n'cùi attiré ratienlion de tout le monde. Blenlôl on vit sortir par les portes i\\:\ donnaient sur la roule di- Mirepoix les eha- I lois attelés de bœufs et les mulets chargés ; bientôt une litière, bienlol après le vieux Raymond, î» clieval à côté de cette lilicre.
Si les yeux de Laureni cuisent pu percer sous ces rideaux lermés. ils y eussent vu non pas une femme en pressant la marche avec terreur, mas un enfant lie douze ans q.ilofi y aïaii enchaîné et dont l'abattemeni, ù défaut décris, accusait h\ là lielé de son pore : cet enfant était le jeune comte de l'oulouse. En voyant le départ du comte, Moiifort levai;» wain pour donner le signal, mais I aureiit l'arrêta en lui disant :
— Le désordre de la retraiîe n'est pasencore assez avancé puur que la houle de luir ne puisse les arrêter; attendez.
Cette .'.itcM'.e ne fut pas longue : bientôt on vit pêlemêle chevaliers et citadins, hommes d'armi'S et Uianans s'échapper tumultueusement dts poites du faubourg, tous se dirigeant du coté de Mirepoix et évitant avec .'^oin la roule de Toulouse ei celle de Cartassonne. On comprenait qu'une terreur adroiiemi.nt organisée leur avait montré le séjour du lamp I omme dangereux et les roules de Toulouse et de Carcassonne comme non moins dangereuses : à peine si les moins i-mpressés emportaient leurs armes.
A. cet aspect, Laurent s'ccria : — Il est temi>s I
IJt Monifort ayant au'iié en l'air son épée, les irompeitis qui éiaieiU dans le château rc atèreni toutes ù la fois ; lous ! - ioinmes d'arnies qui s'y irouvaicut répondirent par le cri ur ; uerrc de .'(.'onlfori, et toutes les portes s'Ouvrirent ensemble pour préripiter la garnison du château sur cette armée épouvantée.
Si l'histoire ne nous fournissuit le ïémoigiiâge de cette fuite inou'ie du comtedc Toulouse, qui, averti par défausses, nouvelles que les comtes de Foix avaient péri tous les d>;ux dans leur poursuiie contre les croisés, avait sur l'heure abandonné son caînp.il serait k peine croyable qu'avec plus i'o trente mille hommes qui lui restaient encore il n'eût pas lenté l'assaut de la forteresse et n'eût pas essayé de chanijer sfen rôle en vainqueur. Mais eette^aciion, où fut encore une (■j'ià (lerdue la cause de la Provence, c.-l trop notoirement si- ^na'i-c poiu- qi'.L' nous ayons à expliquer le suei es de la ruse lie Laurent autrement que parla pusillanimiié .du ronite. Déjà sa fuiic el la nouvelle qu'il lui donnait pour piéiexie avaient jeli'Jans l'armée une de ces pani(|ucs plus terribies que les plus terribles ennemi^. Le mouveuieiil qui s'opéra dans le château n'eut d'au re but que de l'au^îmenter en<ore; àlonifort se garda bien d'abord d'une sortie impiudenie, car il piiuvaii arriver que la i',»iblesse vérinble de l'atlaque ral-
liât les soldats que les crairâes d'une attaque sérieuîeavaien* dispersés.
Déjà loiii était dé.'ordre dans le faubourg, bieutôi tout y fut épûuumie et fuite, ei deux heures ne s'étaient piis écoulées qiie celte armée, se ruant par les portes et s.' dispersant dans les cawpairnes, abandonnaifuuc position où elle éiait i;iailresse du re^ie des < r'.isés il de leurs chefs. QueUpiesuns des fuyards se' portaient snr la route de Carc.issonnc et de Toulouse: mais Gui ei liouehard s'était habilement posïs ^ entre Caslelnauiiaiy cl les (omies de Foix qui le.; jioursui valent : ces fuyards rencontrèrent donc d'abord les croisés et crurent à la défaite des deux comtes. Ainsi .'i peine le jour étaii-!l au tiers de son cours que Montfon s'était rétabli dans les faubourgs dont on l'avait chassé, et qu'il y ai tendait les comtes de Foix pour les prendre dans celte iM^iible embuscade.
— Sire deMontfort, lui dit Laurent, j'ai-, je pense, tenu mes promesses, c'est à vous à faire le reste : le piège est tendu, UayiUfind P.oger et son lils y tomberont ; mais n'oubliez- pas qu'ils |)euveni encone dévorer la main qui tentera de les achever et que c'est avons à terrasser les ligres que j'ai ailirés dans l'aiène où nous serons tous enfermés; n'oubliez pas que je n'ai plus à répondre de ce qui peut arriver.
— Tu le trompes , dit Foulques : je ne sais de te> proniHssis qu'un mot, c'est la victoire, et jusqu'à ce qu'elle soit ' décidée en notre faveur, ta tête nous en répond.
A c^lte parole île Fo'Jques, Laureni s'adressa à Monifort et lui (lit ;
— Comte, est-ce là comme vous tenez vos promesses? Prenez-y "garde, «elui qui a en le pouvoir de disperser les troupes du comte de Toulouse peut les rallier contre vous; qui a pu vous sauver peut vous !)e.rilre.
^Neî'ai-je p::int dit, lépondit tout bas Montfort, que tu étais en sûreté dans ce lieu? Mais n'oublie pas qu'il faut ù nos soldats ce que Foulques leur a auiionié, et que, jusqu'à^ ce que la victoire" me Us ait rendus dévoués coîiane ils l'étaient , il est encore assez puissant sûr eux pour m'enlever leur obéissance.
Laiirunt s'ét'onnaii ipi'un homme rédirt au cruel esclavage que.-tïbisstit iMonll'ûitent pu arriver i de si iirands résultats. il admirait par combien de ruses, de ^oumissions, il luidvait fallu échapper à cette iuquisijiou qui lui disputait tous ses moyens de succès, U il pensait à cette parole de Goliîery : <■ Que celui dont la foituiie a l'iauchi les abîmes et les montagnes trébuche quelquefois à une pierre du chemin. ■>
Chacon était demeuré pensif au sommet de la tour, lorsque l«ut-à coup ou vu à l'horizon un gros de cavaliers accouriini a toute bride du côté de Casteinaudary : c'était déjà Bouchard vivement poursuivi par le vieux comte Raymond Roger. La fuite était désespérée; le peu de lances qui avaient ac< ompjgué pouchard ne pouvaient manquer dèire complétemeiil tJélrnites si elles eiaient ulleintes par les Provençaux avant d'avoir gagné les portes du faubourg^ où elles devaient trouver asile et jûù le comte de Fojx les poussait avec- acharnement, cioyant les précipiter sous la main du c^imte de Touiou.ie. De même que le vieux comte de Foix était le plus avance des Provençaux qui poursuivaient les croisés , de même Bouchard était le premier à fuir. Prudent cl caime malgié sa jeauesâb, il attirait le coniie de Foix sur ses pas; pure, lorsqu'il l'aval détaché d-; sa troupe, il se détournait, 1 an était quelques instaus et ne rcpreiMiil la tuile que lorsque lui-niéîne était menacé d'ê'rc enveloppé parie corps de chevaliers qui suivait le comte à petite distance, sans pouvoir égaler la rapidité de sa poursuite. Par ce manège, souvent répété, il arriva quelacok-iedes Provençaux devint une sorte de rage de ne pouvoir aucindre ce chcNalier qui seuiblait se jouer d'eux; il arriva que clia^un , désireux rie 1 ai teindre, voulut proliter de la vitesse parti, uàère de sonch. val. dépa!*sa son rang et ne tint plus aucun ordre; entin il arriva que, lancés ainsi pèle mêle, n'ayant |iius declief qui pût les n-lenir, ils se préripi.èrent dan» le faubourg sans s'étonner qu'aucun des leurs n'en soriil pour arrêter les fuyards ei les écraser eni'e dcUx lai'gs d'ennemis..
Ainsi furent francbie^les portes de la première encoiule,
LK COMTB DE TOULOUSE
ainsi les portes de la seronde, et lorsque les Provençaux arliviVeiU au |:i?ii du cli;iieau, leur course vint se briser rentre un mur de !:.nces qui leur en barra l'eulrée en se fermant sur Bouch;vrd. A 1 tHoi nemeni que leur causa celte ri^'sihlance, au trouble qu'elle jein daus leurs rangs déj> bris-i's, se joignit le trouble ffrétonnemeni d'une al laque (lui rout-àcûup les saisit de touies p;>rls. Amai.ri était descendu du sommet de la tour, et sejeiasilau fort de la mêlée, il avait poussé le cri rie guerre de Jlontfort et l'avait écrit en larges bit ssures sur le corps de ses i nuemis ; mai.- ce que Laurent avait prédit arriva. Tout tombé qu'il était dans le pié^çe, le vieux comt"" de Foix fit plus d'une fois reculer ses ennemis ; plus d'une l'ois il alla chercher dans les rangs les victimes qu'il s'était choisies; et c'est parce que la chronique le rapporte, parce que des écrivains, pr'ovençauxctfranç-iis. racontent ce courage, que nous osons le répéter, tan! il semble jnou'i.
Au nifimeiil le plus désespéré c'e sa défense, le vieux Raymond Roger aperçut au premier rang des croisés quatre chevaliers dont le cas(|ue, surmonté d'un panache verl, lui apprit que c'étaient les quatre fils du chevalier de Lokré, qui avait présidé A re>.écution di^ la châtelaine de Lavaur.
— Sur mon Dieu ! ^écria-t-il en s'adressant à ceux qui l'eulouraient, il me semble qu'il ne nous reste pas grand temps pour accomplir les vœux que nous avons faits au ciel ; mettez-vous donc en mesure pour ceux que vous aurez pu jurer ; que Dieu m'accorde un qnart d'heure, et mes comptes seront réglés avec lui.
En achevant ces mots, il s'eiançà vers l'un des quatre clievaliers au • :;ache vert, et lui poussant sa lance au cceur il rétendit à terre mort comme si la foudre- Teùl frappé.- Apres ce coup, le vieux comte rcniradaus les rau^s de ses chevaliers: et là, opposant son bouclier aux attaques dont on l'accablait, il suivit de l'œil les trois (hevalitrs au panache vert qui s'acharnaient autoiy de lui; lorsque le mouvement du combat eut laissé un espace libre eiitrci le comte et l'un de sesennemis, il soriil emore une^ffis du rang, et encore une fois un chevalier tomba mort sous le choc de sa lance. Ainsi deux fois encore le vieux Ravmond Roger, renlré jiarmi les siens, comme un tigre dans sa tanière, s'en échappa deux fois, et les deux :.»uires llls du sire de Lokré lombèrcnt àchaipie coup.
Si 11" mouvement tumultueux du combat était horrible à voir au pied du cliàteau, les mouvemens iiitéiieurs de ceux qui l'ûbseï valent du sommet de la tour ne seraient peut être pas moins horribles à décrire. - .
Comment suivre dans ses craintes et dans ses espérances forcenées le cœur de Laurent, pour qui chaque homme tombé parmi les croisés était une vengeance partielle, qui pouvait perdre cependant sans retour l'atroce vengeance qu'il s'était réservée'? El puis à tout cela il re mêlait de ces seniiiiiens natifs, que la réflexion lue ou que la nécessité comprime, mais ()ui s'éveillent et se relèvent lorsque le spectacle d'un courage héroïque fait pénétrer dai;-; le cœur l'enihousiasaie plus avant que '.?. réflexion ou la i:écef'.i!é. Ainsi Laurent, calme au cvimmenccment de ce combat (aignail.1 peine y baisser les yeux; mais lorsqu'il vil la défense désespérée du vieoix comie: lorsqu'il vit ce vieillard, qui avait été le compagnon de jeunesse do sou père, suûi'c si glorieuseni'.'nt ;■) sa vieillesse, il le suivi! des yeux avec anxiéié; chaque coup trappe par Raymond Roger sembla répondre h la soif('e sang qui dévorait Laurent ; Ja rage du %ioillard devint sa rage, sa vengeance devint sa vengeance; et lorsque quatre fois..^ïéreiites il vit le vieillard s'élsnceret frapper, à chaque folï un mouvement de joie féroce bondit dans son lœur- iléelaia d'abord par un sourire, par un geste aiiimé, puis par un profond soupir de.joie, enfin par un véritable cri de liiompbe. ■ '
Si l'anxiété de Mojitfort ne l'eût lui-même attaché j l'eftort des corabalans, c'en était fait de Laurent; toute sa haine contre les croisés s'était un moment éiri le sur so)i front ; heureusement, s,u! entre eux to.ïs, Foulques ne l'avait point quitté desy^e'îix, et lorsqu'il lui cria violemment ;
— Oh ! traître ! tu bois des yeux le sang des Français ! Moni fort ne comprit qu'à moitié le reproche que Foulques
adressait à Laurent, et n'entendit que ces paroles de Go; dery : ., •
— Certes, le sang français peut se boire des yeux; rn^is j'aimerais mieux boire celui des Provençaux avec l'epée.'
— Ah! s'écria Montfori, le vieux tigre vient de s'adresser au jeune lionceau ; il a frappé Amauri sur son casque, et celui-ci lui a mis la réponse au cœur. Voyezl le vfeillard recule tout saignant.
— Oui, oui, dit Laurent; mais le vieillard reste debout sur ses srçons et Amauri chancelle sur son chèVal.
Soit dérision contre le« Français, soit orgueil du courage de ses compatriotes, Laurent prononça ces paroles avec une telle amertume que Montfort à son tour s'imagina y voir une menace.
— Malheur sur toi ! s'écria-t-il en tirant son épée, malheur sur loi si tu nous a aitirés dans un piège.
— îloiitt'oit, rép'i(|ua Laurent, je t'ai dit que les tigres d'' Foix retoiii'iiei aient la tète Prends garde, car le plus jeune n'est pas e«icore arrivé.
— Eh bien! répliqua ivîontfort avec fureur, malheur sur toi si nous sommes vaincus !
Il .s'élanç:!dii somme! de la tour, et à la tète de liu 'Iques chevaliers qu'il tenait en réserve, il se précipita dans la mêlée, et s j force prodigieuse, son renom, son courage, tout cet ensemble qui en avait fait la terreur de la Provence, jetèrent parmi les chevaliers prorençaux un mouvement de crainte qui les fit reculer.
A ce moment, Bouchard de Montmorency, (jueja fatigue avait éloigné un instant du combat, s'y précipita à côté de Montfort et les Provençaux reculèrent plus rapidement qu'ils n'avaient fait reculer les croisé|. Assaillis de toutes parts, serrés comme une grappe de cuirasses , ils allaient roulant dans celle muliitude qui les entourait, en s'amoindrissant à chaque niiiuUe de quelques chevaliers tombés. C'était une loiture épouvantable que l'aspect de ce combat : Laurent fermait les yeux pour ne point voir, il détournait la tète ; mais une forci^ invincible ramenait sa (jile et rouvr.^it sesyenx sur ce faible bataillon que la rage des croisés démolissait homme à homme.
Ce qise Laurent avait voulu, il l'obtenait; celte victoire promise à Simi»n allait .s'accomplir sous ses yeux par l'anéautigsement des meilleurs chevaliers t!e la Provence, comme accomplit le naufr.^ge de quelque beau vaisseau. Le cercle des ondes qui le harcèlent, qui battent ses flancs et les déchirent, .griiîipenl à ses bords et l'inondent , -re cercle se resserre peu à peu et se ferme enfin surle navire disparu, et il ne se montre plus .rie!! que le bouillonnement des eairs qui jettent au ciel leur créie viclorieute, torame pour pro clamer leur triomphe Ainsi c'en était fais bientôt liu vieux Raymond Roger; le cercle des croisés se rétrécissait autour de lui , et on peut dire que-, par un eB'ct magique, il serrait de la même étreinte et déchirait des mêmes coups les quelques chevaliprs du comte de Foix et le cireur dcTirr-îtiable Laurent. Tous ct-ux de la four, pendus aux créneaux, suivaienr ce combat avec une horrible anxiété, lorsqu'un cri parti de l'horizon domina lebruit des armes et fit leyer la tctc à c nx qui occupaient le sommet de la tour. C'était GuîïKî JS?*.'! at!irantle jeune comte de Foixdans le piège ou allaitpL^irfè' père. Laurent le vit, et encore dominé par ce saajj do'Ki ,' Provence qui coulait dans ses veines, pris d'àdmiraîion pour ' la défense furieuse du vieux comte de Fois, perdant encore une (ois, dans l'enivrement du bruit des armes,' le souvenir ' ■.■.wp,;i ;'étaitimp;:'^~ ■'■■"■: -S -V-r^- -'^\- -Vi:,.
tanti
— coulage :,vurci Roger Bcnisifi qu; ^lei i.
A-ces mots, sur un signe de Foulques, les esclave^ muets tirèrent leurs larges damas.
— Traître ! a la l'éveque, je t'avais deviné.
■ ' Mais, d'un autre signe, ij^ran'gère ariêta les esclaves, et GolcfSry, qui avait pâli au premier instant, reprit sa présence d'esprit, et de sa voix aigre et perçàgte, il s'écria en se penchant vers 'es combattons • ^^
FREDERIC SOULIE
— Oui, courage, courage! tinissez-en avec le père, car voici le flls qui vient.
Et avec ce (i!s venaifnt Géiàrdde Pcpieux, l'CEil sanglant, Coniiniiities, assez de bons tiicvalicrs \<ouv faire une victoire decequi devait éiie unt; fuite. Bloiilfort ri'doubla iracliainement contre le vieux c ) i.te, car il ava't été forcé de dépl .yer cûniir lui seul les forces qu'il avait cru pouvoir résirver pour accabler son lils. Vainement Raymond Roger essaya (ie percer la fouiequi l'entourait pjur aller prévenir Roger Bernard, tous ses i-fforts so biisèrent conlre les lances qui le tenaient prisonnier; car il ne s'agissait plus de f'abattre, les chevaliers qui eussent pu le faire, iMontfort, Aniauri et Bouchard, venaient de se porter à la rencontre du j^une comte de Foix.
Comme ils avaient fait pour son père, ils firent pour liTî, ils le laissèrent s'engoufùer ù la poursuile de Gui c'eLévis, dans ce faubourg qu'il croyait cc.upé par \s siens; mais comme il était le dernier à aitiier dans le piège, à peine en eut-il dépassé la porte avec quelques-uns des siens ([ue les croisés la fermèrent .ipiv's lui, et ce ne fui à vrai dire qu'un lion de plus dans cette cage où ri fallait mourir. Au dehors de la >ille restèrent l'OEil sanglant, Comminges, Gérard de Pepieux et quelques cavaliers liarassés qui les rejoignaient de nioniens-en aïoniet'ï hors du faubourg.
Lee deux comtes de Foix ^'étaient entendus, tous deux s'é taient réunis, et ù leur tour ils faisaient reculer Montlort et les bit us vers l'une des parties du château où ils n'eussent Mas craint de le suivre. Ain.si toutes les promesses de Laurent étaient accomplies, et cependant il semblait devoir périr par ce qu'il avait entrepris py.ur se- sauver; car dans sa haine il avait mal calculé le courage des uns et des autres. La victoire setoblaii échapper ù la trahisoii, et avec elle s'en allait la vengeance : chaque pas dont icculait Montfortap|)rcc!!ait le coulcdu de la tète de Laurent. Le sourire insultant ileFouli|ues faisait percer la joie de so!i triomphe sur la pâleur qui, fu mèaie temps, venait témoigner son épouvante C'est le •;ombatla;a qui, sous l'épée qui va le frapper, tient un poignard sur la gorge de son plus mortel ennemi. Les deux coups descendiont en même temps, il y aura presque à la fois vengeance tt mort, et la joic'de l'une et la terreur de l'autre, mêlées sur le visage de Foulques, étaient épouvantables à voir. Alors le désespoir s'empara de Laurent, alors il mesura tout ce qu'il avait fait pour celte vengeance incertaine et in- '.qnnue, qui lui avait paru seule digne de lui ; alors il regretta de ne pas l'avoir bornée à celle qui est du domaine de tous les honiD.es, .'i la mort de ses ennemis. Il se débattait en luimême entre ce désespoir sauvage et un reste furieux de ses •••spérances insensées. Kérangère était près de lui avec Alix; ir pouvait se précipiter sur ces femmes et avant qwe les bourreaux qui l'entouraient eussent pu l'arrêter, il pouvait leur briser la léte sur l'angle des ea'éneaux ou jeter leurs corps au inilieii du combat. 11 y pensait en les regardant; n.ais il trahissait sa pensée d'une année entière, et M restait immobile (le corps et de résolution.
Au milieu de celle hilie avec lui-même, parmi ces cris de mort (jui montaient jusqu'à lui, dans ce fracas des armes qui roulaient comme un orage, il était lu, hagaid, incertain, le corps leiidu comme s'il eiU été tiré de tous côtés par des mailis de,l«i;', iliit; voyait plus rien, ni en dehors, ni même en dedausi de lui-uiénie; il était arrivé à ce paroxisme de rage où l'iiomme meurt ou devient fou, lorsqu'un cri, dont il recon-" nut la voix, l'éveilla de cette épouvantable agonie.
— A toi, Albert! à toi ! cria l'OEil sanglant.
Et ce cri monta du pied de la tour jusqu'il son sommet comme une flèche qui eût traversé l'air.
— Albert! s'écrièrent avec étonnement ceux qui entouraient Laurent au sommet de la tour; et Foulques recula a '•es mois en faisant signe aux muets de s'emparer de Laurent.
— Oui, s'écria celui-ci dans ie délire de sa rage, Albert de Saissac!
— Qui, r(-pél:i une voix jiliis frélc, A'br i lùlPiperl, ctii ^■■' ;•!( p!jr/' i!evMi( ':■ ;:.i
large ('pnri 'Ék '; ■ '' ■
la tour, et t!i ,. ; !m il s'ici...
— AibiHI, A'bert, ce sent tes frères qui t'appellmi !
Ce mot, ce geste, décidèrent presque l'iiicertitude de Laurent. Il mesura Bérangère d'un œil farotiche et pensa à la tuer.
— Laurent de Turin, lui dit celle ci en s'avan^ant audacieusement jusqu'à li;i, notre marché estri,ropn. . A ces mcis, il crut entrevoir la possibilité Je sa vengt'ance se«rète, et il s'arrêta.
Laurent élait arrivé à l'un de ces sommets de la vie où il faut se précipiter d'un côté ou d'autre pai;s espoir de regravir le seMicr qu'on aura choisi. A peine s-i ta, vengeance, qui, comme un point lumineux, l'avait .«ùremert guidé jusque-là, lui apparaissait encore. 11 élait comme un homme qui u longtemps nagé dans la mer vers un fanal qwi lui indique le port^ arrivé aux ressacs des rochers qui hordenl la oôle, ballotté -par le bouillonneraent des flots, la force lui maniiuell où elle lui était le plus. nécessaire : le coeur suiioqué de fatigue, les cheveux dégoutlans de l'eau de la mer, sa direction h:i échappe; il ne voit plus son fanal, ou si sa lueur lui apparaît encore, elle vacille incerlaifie et tremblante à travers l'écume des vagues et l'eau salée (|ui lui dévore les yeuv; fH»; danse à l'horizon, tantôt ù droite, tantôt à gauche, taniiis que le misérable nageur se déchire la poitrine aux pointes aiguës des rochers. Alors, s'il a un ami, s'il a un ennemi, si une vengeance ou si un dévoùment veille à ses côtés, il y a une main qui le tire à terre ou une autre qfti le pKingedai.s la mer; pour Albert de Saissac, ainsi battu de ses idées, de sa rage, (le son désespoir, il se trouva près de lui deux voix, dont une lui répéta :
— Albert, co sont tes frères qui t'appellent! Tandis que l'î-utre lui disait :
— Laurent, Laurent, tu m'avais promis la tête du roi d'A- ■ ragon !
{ L'une le poussant au port, l'autre le replongeant dans l'abime.
— Entends! entends ! cria Ripcrt, ils ont gravi les reatpnrts, et pendant que 'e combat s'acharne au loin, les voilà qui brisent la porte de la tour!
On les entendait en e9et.
— ?.Ia mère! s'écria Bérangère en s'élan^ant vers elle, ma mère, il faut mourir !
• Alix tomba à genoux. Laurent regardait; et Bérangère, levant un poignard sur sa propre poitrine, dit aux esclaves, en leur montrant sa ihère :
—>ous la frapperez à la lêle quand je serai frappée au,cœur.
Lauiént regardait toujours, l'œil fixe, comme ceux dont la pensée est absente ou paralysée.
— Enlin ! enlin ! sécria Ripert, la porte criect gémii ; onj coVejjn n;omeni, lisseront ici.
I Bérangère lit un mouvement, les esclaves avancèrent d'un
j pas. La comtesse se releva, épouvantée, livide, éperdue.
1 — Quoi ! s'écria-t-eile mourir!
I — Con.tesse de Montfori, lui dit sa fille, mourir ici, voilà l'ordre dt mon père; Biourir avant (|uè"ceux qui ont tant d'ou-
I tr.iges à venger ne soii lit venus venger sur nous leurs mères o: leurs sœurs!
— Oui! oui! s'écria la comtesseen baissant la lête,tu as raisoti. •Laurent regardait encore, mais sa pensée s'était enfin arrachée à sa torpeur. Son œil s'alluma d'un éclat .terrible, et alors il sourit et s'écria :
— Oh! vous ne mourrez pas ainsi!
— La porte est brisée! s'écria Ripert-, voici la vengeance qui monte.
-—Non ! non ! s'écria Laurent avec un accent de triomphe et en brandissant sa large épée, voici la vengeance qui descend !
Et appelant Goldery, qui depuis l'attaque de l'CEil sanglant avait leiiu Foulques et» resprct, Laurent se précipita dans l'escalier delà tour, et entraînant à sa suite quelques chevaliers qui en gardaient le iiremier étage, il fit reculer, dans-son terrible, élan, l'OKil sanglant, Gérard, Comniinges, lous ceux qui croyaient venir à sa délivrance. ^ -
En ei'èt, d.- la c;!mpa;;neoù il était resté, VOEW sanglant aviiil reconnu Albeitde SaisL.uc au sommet de laiour. L'aslicc! des esclaves noirs qui l'cntonryient et dont l'emploi élait si bien connu, lui avait prouvé que lecl-.evalier y élait comme
LE COMTE DE TOULOUSE
ST
un gage promis à la mort en c<s de défaite. S'é'oignant alors de l'endroit du faubourg où rugissait, le combattes conites de Foix et de Monlforl comme le choc des laves dans le ciaiJ'red'un volcan, il avait ga^né une porte oubliée, et, ayant pénéiré dans le faubonrj;:, il av;!it marc é droit à la tour (jui dominait en waitresse la ville tout enlit'ift.
Ce ne put (?lte que par une de ces consternations sc-udaines qui prennent au dépourvu les meilleurs courages lorsqu'ils voient tourner contre eux l'espérance sur laquelle ils avaient le plus compté, a ne dut être (|ue par un de ces épouvantcmenS subits qui font douter de ce qu'on voit, que Laurent parvint sans duule à faire reculer devant lui l'intrépile soldat qui déjà touchait aux i-remières marches de la tour.
L'OEil sanglant recula ; ceux qui le suivaient s'enfuirent en le voyant reculer, cha(|uc courage demeurant ainsi à sa respective Iiautfur, les plus braves fuyant quand l'OEil sanglant reculait ; aussi se trouvait-il presque en face d'Albert de Saissac, et celui-ci eut le temps de lui crier :
— Frère! tu diras a tes comtes que je me suis souvenu de cslui qu'ils ont oublie.
Et laissant l'Œil sanglant en face de la tour, dont la porte se referma bientôt, Albert se précipita au fort de la mêlée en criant : ^
— Laurent ! Laurent ! à la rescousse !
L'Œil sanglant le regarda courir au combat, et après être resté un moment immobile, il t'éioii^na. Lorsqu'il fut à quelque distance de la tour,.il dit à David Roaix, qui était resté près de lui :
— Maître David, vous vouâ ctes fait le messager d'un traité de lâcheté et d'abandon ; avez -vous reconnu celui que vous avez abandonné?
— Oui, dit maître David, mais je liens en ma maison 1» gage qui me répond de sa trahison. Les croisé'? ont laissé place dans le cœur du vieux de Saissac à la vengeance des Provençaux.
— Traître! premier traître de tous, dit JŒil sanglant à voix basse et les dents serrc'-s, sernteur bien digne de l'infftme dupi iié de ton maître, sur mon âme! tu ne diras le secret dXlbert à personne.
Et fi 1 instant même il frappa David du revers de son épée. Celui-ci en tombiiit lui cria :
— Infâme ! que te donneront les croisés pour ma mort?
— Maître David, lui dit l'OEil sanglant, il ne me donneront ni le comté de Beziers ni celui de Carcassoniie, que ton maître avait offert à Simon de Montfort. Ce n'est pas à lui que Buat a promis de les rendre.
— Toi! s'écria David, toi!...
Et comme il allait proiioixer ce rora, que l'Œil sanglant lui avait dit tout bas, un coup de pugnard le cloua dans sa gorge, et le mystère de cette vie se cacha encore une fois dans la mort.
Pendant ce temps, l'attaque impétueuse de Laurent, de Goldery et de qu? ques chevaliers avait changé en défaite la lutte acharnée qui depuis une heure jonchait de morts le sol ensanglanté du faubourg. Comme une pierre lancée par une baliste, Laurent, poussé par la rava extravagante qui le tenait, laboura et tra.a un large sillon dans les rangs des Provençaux L'inaitendu de ce secours sorti de cette, citadelle qui semblait épuisée, porta parmi les Provençaux le doute (lu'elle n'enfermât encore d'autres ennemis prêts à se ruer sur eux; d'ailleurs dans celle lutte, qui durait depuis une heure, la reflexion avait succédé :i ce premier besoin de la défense, qui n'a'.ait calculé que les coups à porter. L'absence du comte de Toulouse, l'occupation du faubourg par les croisés, avaiiMit révélé aux comtes de Foix une trahison si bien tramée (ju'ils en redoutaient une plus grande encore et qu'ils pensèrent à sauver leur vie, seul tspoir qui restât à la Provence. Ils reculèrent en bon ordre ; le seul secours que l'OEil sanglant put ou voulut leur porter fut de leur ouvrir uiie porte pour la fuite. Ils s'y précipitèrent, et après eux Laurt-nt <^e Tuiin, et tpiès lui Moutforl, Amauri, Gui, Bouchard, tout le f,tible reste des chevaliers ( roisés. Encore cette fois, s-i nous n'avions le témoignage de l'histoire, unanime à raconter ce fait, nous n'oserions dire ce qui arriva.