ALPHONSE
KAJIR.
sire !a garder près d'elle. Ce sera plus lard une compagne pour la i.&iie.
Maurice tendit la raa-n à Ridiaid; et, sous prétexte «le changer de vêlemen<i, se relira aussitôt dans sonappaiiement.
C'était une violente éuioliOB qu'il ressentait, si près d'Hélène, d'Ht'Iéne qu'il avait taift aimée, d'Hélène qu'il u'cùi pas abai.'donnt'e, s'il n'avait eu pour file qu'un amour ordinaire, — et aussi prés d'un enfant qui était peut-élre leur enfant à tous deux.
Il serelrat'iit letemps où il avait connu Hélène, si belle, si brillante, si parée, si bien servie; il allait la revoir changée parla douleur, la misère et la faim, pauvrement vêtue, et lemii^e de chambre de kauline.
— Oh* dit-il, roramenl peut-elle ne pas me maudire?
Un moment il irut eniendri* sa voix; son cœur cessa de ballre, ses poumons de respirer. H écoula : en effet, c'était la voix d'Heiene. Il joignit les mains :
— Oh! mon Hélène, dii-il, pardonne-moi, pardonne-moi! Il resia quelque temps absorlié. puis :
— Klle est folle, dii-il ; comm nt pourrai-je lui parler comme aux antres domestiques? Comment snppoi ierai-;e les airs de hauteur de ma femme? Comment lérai-je pour ne lui adresser jamais ni un niot, ni un regard d'affection?
Elle pour qui j'aurais voulu avoir un trône!
Comment supporie.r son premier regard, après lui avoir fait tant de mal?
Cependant Maurice changeait de vétcraens, et donnait à sa tûilellc plus de soins que de (.coutume. — Quoi(iue, pour la tranquillité d'Hélène, jjour la sienne, il eût voulu en être oublié ( t oub.ier ; sans se l'avouer peut-être, il eût craint de lui sembler désagréable.
Plusieurs fois il voulut sortir de sa chambre, mais chaque fois son cœur battait si fort, ses genoux, était nt si iremblans, qu'il fut forcé de rentrer; enlinil prit de la résolution, et descendit d un pas rapide.
Hélène était assise devant une feni'lre, et cousait. Pauline vint encore embrasser son m;!ri ; Mau/ici' ne fut pas fàclié de cet excès de tendresse, qui lui donnait le temps de se remettre; mais en même temps, il songea ù ceqv.e de semblables caresses avaient de irjste et de poignant pour Hélène.
Il comprit (lu'il devait lui adresser la paro'e; mais il ne pouvait trouver de voix. Enlin il la salua et lui dit : —Madame, soyez labu-nvenue.
Hé'.fne répondit par une inclinaison de lêle, sans lever les yeux; elle était lnTirih'cinent pâle.
Heureusemeni ipie Pauline ne pouvait s'apercevoir de l'émotion que causait celle entrevue, occupéf, qu'elle étaii à regarder b' ciel, diini l'aspect promettait un biau temps pour une promenade ({u'èlle voulait faire chez sa sœur.
Une iJee frappa Maurice, et son regard se tourna vers la table où l'on a\aii mis le > ouvert pour le déjeuner : il y avait quatre couverts, trois pour lui, i^a femme et leur fille, le (|uatrième pour Hélène; il respira plus lib. émeut; il avait craint que Pauiine ne lit manger Hélène avec les domestiques, et il n'eût osé faire aucune ob ervaiion.
Au même instant, Hélène avait aussi porté les yeux du même côté, mais avec une pensée différente; elle avait vu quatre couverts, et deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux ; il n'y eu avait pas pour sa tille, sa fille mangeait i la cuisine. D'abord elle voulut demander à manger aussi à la cuisine; mais if lui eût été impossible de parler tant son cœur était goullé, et elle eût craint d'indi>pr)ser contre elle la maîtresse de le maison, — et sa situation lui était si précieuse!
Elle ne mangea prescpie pas, et pour dissimuler son trouble, feignii de s'occuper beaucoup de l'enfatil de Pauline et de Maurice, que l'^n avait luis jnès d'elle; mais sou ea'ur était rempli d'amcrlumc en caressant l'enfant de sa rivali', de sa rivales! heureuse, tandis que sa tille à ele était à la cuisiné, pleurant peut-être de ne pas voir sa mère.
Pendant le déjeuner. Maurice osa regarder Hélène ; en ef-
I tel, elle était changée, son teint si frais étnit flétri, ses joues étaient creuses; mais elle avait conservé 'expression de sou regaril, sa noble p ysionomie, qui a»ait pris quel(pie Chos« de mélancolique et de loucbant, et les belles proportions d» sa taille.
Hélène aussi regarda Maurice ; il était resté frais et bien portant, peut-être même avait-il pris un peu d'embonpoint.
Le déjeuner fini, Maurice et Pauline allèrent chez Richard, oiJ ils devaient diner
Hélène rcita seule; elle appela sa fille, et, en pleurant, baisa son frorit. ses joues et ses cheveux ; puis elle détacha un petit anneau d'or que lui avait donné Alaunce, et que, malgré sa misère, elle n'avait cas voulu quitter, pensant qu'elle ne le reverraii peut être jamais, et que c'était tout ce qui lui restait de lui; mais près île lui elle pouvait s'en p:isser: elle le donna à la fille ^e cuisine, en lui disant : — Ma bonne, ayez bien soin de ma fille; quand je serai plus riche, je serai plus généreuse.
Elle était seule; elle pouvait garder sa fille près d'elle; elle la lit asseoir sur un tabouret , sa pe iie tète bloni^e appuyée sur ses genoux, et elle continua l'ouvrage qu'on lui avaii donné à faire.
— Allons, se disait elle de temps à autre, en essuyant ses Urnies, ce n'est plus le moment de pleurer ; je suis près de lui, je le verrai, je l'entendrai tous les jours; sa voix tremblait quand il m'a parlé; il ne faut plus pleurer, je deviendrais trop laide.
Elle se leva, et devant une glace arrangea ses cheveux.
— A quoi me servirait d'être b'ile? conlinua-t elle, je ne veux plus de son amour; je suis rési^inée; je ne veux plus que le voir toUjOurs ; c'est plus de bonheur que depuis longtemps je n'en ai espéré.
Puis elle caressait sa fille , el e arrangeait ses cheveux b'onds el soyeux, et elle se mettait à travailler.
Puis ses larmes recommençaient ù couler.
—Pourquoi donc pleures-tu' lui dit lenfant, nous sommes bien mieux ici que dans notre vilaine petite chambre; et puis on m'a dit que nous aurions de la soupe et de la viande tous les jours.
- — Pauvre enfant! ditllélène , elle a déjà bien souffert; mais elle se trouve plus heureuse. O mon Uieu , merci !
11 ne l'a pas encore vue, pensa-t-elle; quel accueil lui fera-til? et elle regaidait sa lille. Il y avail des momens où elle lui trouvait de la ressemblance avec Maurice ; dans d'autres , cetH ressemblance n'existait plus.
Ainsi qu'il arrive aux malheureux par la défiance qu'ils ont du sort, quand elle s'était présentée devant Pauline, elle avait craint que celte ressemblance ne donnât (|uelqties soupçons; mais au moment où elle eût désiré qu'elle existât, elle n'en pouvait trouver aucune trace.
Cependant l'enlant ne ressemblait pas non plus .'i Leyen; elle avait les cheveux blonds et les yeux bruns ({u'avait sa mère à son âge; elle paraissait devoir plus tard lui ressembler beaucoup.
Quand elle eut fini son ouvrage ,elle s'occupa de faire régner un nouvel ordre dans la maison ; elle-m.^mii elle nettoya la pile de IMaiirice, et langea sa chambre; puisclle déposa un baiser sur son oreiller et sortit sans que pe sonne l'eût vue emrer; elle avait aperçu , avec un cruel serrement de cœur , la porte ouverte sur un couloir qui conduisait à la chambre de Pauline.
Le soir, Maurice rentra avec Pauline Hélène travaillait encore. — Hélène, dit Pauline, il ne faut pas travailler si tard, vous vous fatigueriez inutilement.
Maurice, en quittant sa femme, lui serra la main plus lendremeut que de coutume.
Hélène suivit Pauiine dans sa chambre pour la déshabiller, cl, en la quittant , ses yeux seporterenl involontairement sur une porte qui do!!nail également sur le couloir.
Le lendemain, quand Hélène, le soir, se relira dans sa chambre , sa fille lui dit: — Le monsieur m'a embrassée plu
UNE HEURE TROP TARD
*ieiirsfois, el m'adonne Jps boiiliuiis,— Hélonfleva les \eii\ ail ciel, cl joignit les mains saiis iioinxiir prononcer uncs'iiip l'aiole.
Ol'C LHAUntUE >'tsr l'VS l-V SECOVDK MAIS BIKN LA SEULE \AtinE DU PLUS Gn.\XD NOMBUE DKS HOMMES.
FiscLenvaid, comme Richard, avait reçu une leiire d'Hélène, oli, lui.oxpliquant son dessein, elle le suppliait de ne pas paraître l'avoir jamai vue.
Les deux amis de Maurice, qui ne (Onnaissaientpas comme lui tout ee qu'il y avait de noble et d'élevé dans Uéléue, ue pouvaient cependant s'empêcher d'admirer un semblable auiour ; néanmoins, ils n'étaient pas sans quelques inquiétudes sur les résultats d'une résolution qui, prise de bonne toi de part et d'autre, leur semblait au-dessus de la force humaine.
Pour Maurice, un jour qu'il se trouva seul avec Hélène, il lui dit, en lui prenant la main: —Hélène, vous êtes une noble femme, et moi j'ai été bien lâche !
— Monsieur Maurice, lui dit-elle, vous avez fait ce que tout autre ei1t fait à votre place.
— Ah ! dit Maurice, ne devais-je être que comme un autre homme, quand vous êtes tellement au dessus de toutes les autres femmes !
— Ne regrettons pas le passé, dit Hélène, j'ai été bien heureuse; et, aujourd'hui, j'ai autant de bonheur qu'il m'est permis d'eu avoir.
—Vrai ! Hélène, vous n'êtes pas malheureuse? oh ! dites-lemoi encore. Si vous saviez comme cette pensée me soulage ; combien je maudis les liens indissolubles que j'ai formés ; combien je me maudis moi-même.
— ?<e maudissons rien, ne maudissons personne, dit Hélè, ne; mais, je vous en supplie, monsieur Maurice, plus de semhlables conversations; cola ne peut faire que du mal A vous t'ià moi. Et si le moindre soupçon se glissait dans l'esprit de votre femme, elle me chasserait ! il me faudrait mourir.
Une autre fois Maurice lui dit : — Hélène, vous avez peutêtre besoin d'argent? Et il lui mit dans la main quelques pièces d'or.
Hélène repoussa l'argent.
Mais Maurice ajouta ; — Pour votre mère !
— Maurice, dit-elle, vous avez raison.
Au bout de quelques mois, Hélène faisait tout-à-fait partie delà famille; Pauline l'aimait comme toute femme aimerait une femme jeune et belle qui renonce i"! tous les avantages de sa jeunesse et de sa beauté.
Pour Hélène, elle était résignée; el si parfois elle était humiliée, la pensée unique qui lui remplissait le cœur l'empêchait de sentir la blessure, ou du moins l'amoriissait beaucoup.
Maurice vivait entre sa femme et son ancienne maîtresse, et celte situation, d'abord si bizarre et si embarrassante, lui était devenue habituelle; quelquefois seulement il regardait Hélène avec un regard triste el affectueux.
Hélène aussi était venue au point de regarder celle situation comme devant toujours durer ; elle donnait quelque argent à la fille de cuisine pour payer ses soins pour sa fille; seulement elle souffrait bien de voir son enfant réléguée souvent avec les domestiques la plus grande partie de la journée; cependant elle travaillait dans sa chambre, el elle l'appelait auprès d'elle.
Ur. autre sujet de chagrin pour e'ie encore, c'était de voir sa fille bi simplemeut habillée, près de l'enfant de Pauline que l'on couvrait de soie et de dentelles.
Pour elle, quoiqu'elle ne pensât plus guère it se parer, elle pleura tquelquefois en sortant d'habiller Pauline et de conlrikuer à augmenter sa beauté; souvent ses yeux rencontraient Lv; SItOIF. — lU.l
lapoite du couloir, et un jour elle aMiit \u un niouchuir que Maurice avait oublié dans la chambre de sa femme.
Mais, de même que les douleurs physiques que le malade porte à l'excès en louchant el pressant sa blessure finissent par ne plus élri' senties, ii force d'être violentes, parce que l8(> nerfs sedétcndi-ulpour avoir été trop tendus, cl p<'rdi'nl leur sensibiliié, ainsi Hélène alors parait Pauline avec plus d« soin, et la faisait belle pour Maurice, faisant d'elle-même une compleie abnégation, et ne songeant qu à son bonheur et à ses plaisirs à lui, de quelque part qu'ils lui dussent venir.
Tout cela dura ainsi quelque lemiis ; mais un jour il vint à neiger au moment où Pauline voulait sortir.
Elle quitta de mauvaise humeur son châle el son chapeau, se remit au coin du feu, el feuilleta un livre sans le lire.
D'une chambre à côté elle entendit pleurer sa fille : — Mon Dieu ! Hélène, dit-elie, ne pouvez-vous aller voir ce qu'à cet enfant?
Hélène, blessée intirieuremenl du ton dont cet ordre lui était donné, n'en laissa cependant rien voir el obéit; mais, quoi qu'elle fit pour apaiser l'enfant, elle n'y put "réussir.
Pauline se leva et vint demander à Hélène ce qu'avalisa fille.
— Eile pleure, dit Hélène, et ne veut pas me répondre.
— Il faut l'enfermer, dit Pauline dont la mauvaise humeur cherchait une issue, el tombait iodistinclement sur loul le monde.
L'enfant, à cette menace, pleura encore plus fort. Pauline alors comprit qu'elle s'impatientait plus ((u'elle ne l'aurait fait si la neige n'était venue contrarier ses projets, el qu'il n'était pas juste tie brusquer celte pauvre petite créature; elle se contraignit, la prit dans ses bras, et l'interrogea doucement ; l'enfant alors montra un de ses jouets brisés, et désigna la filled'Hélène comme auleur du désastre.
Ce n'était qu'avec peine que Pauline s'était contenue; sa colère saisit cette occasion de s'échapper, et elle frappa la fille d'Hélène.
La mère laissa échapper un cri d'indignation, emporta sa fiile dans ses bras, cl courut s'enfermer dans sa chambre.
Elle était en proie à une violente agitation.
— O ma fille, pardon I disait-elleen man.hant dans sa chambre ; c'est moi qui l'ai exposée à celhumiliaiil traitement d'être frappée par une main étrangère; pardon ! c'est mon fol amour qui t'a amenée ici, mon amour pour l'homme qui m'a déjà si cruellement abandonnée. Mais jel'aime, pauvre enfant, tu ne peux savoir ce que c'est; je l'aime plus que toi peutêtre; il faut que je le voie : je ne cesserai de le voir que pour mourir.
La petite fille avait d'abord pleuré ; mais ce que difait sa mère était pour elle si peu intelligible, que, pleurant^ encore, elle s'était mise à la fenêtre, et regardait tomber la pluie.
— Mais, continua Hélène, ai je le droit de te condamner à une vie d'humiliations, que mo i amour même peut à peine me faire bupporlcr, à moi ? Pauvre enfant, pourquoi n'és-tu pis morte, malgré mes soins, malgré la nouvelle infamie donl j'ai r;iChelé ion existence ; présent funeste que je t'ai fait une seconde fois, quand la miséricorde de Dieu voulait te l'enlever ! Pauvre enfant, ton avenir est triste; pauvre et fille d'une proîtiluée, il te fauiraêire prostituée comme ta mère;el peut être n'auras-tu pas ces courts insians d'amour et de félicité qui paient les larmes de tou'e tine vie; peui-êlre ne se mêlcrat-il jamais d'anitsur aux caresses qu'il te faudra rendre; peu être, proie des hommes les plus vils, ne rencont."eras-tu jamais un homme que tu puisses aimtr, un homme digne de l'inspirer un amour qui te fera te comaitretoimême, et découvrir dans ion âme ce qu'il pourra y avoir de noblesse et de grandeur...
ALPHOSE kARP.
Pauvre enfant! au moins ton enfance aurait pu ^ire lieuresse; j'aurais dû le mener au préciiiice où lu dois nécesf^airemenl tomber par un senliei plus doux; j'aurais dû rendormir sur dcsi^roses jusqu'au monienl où, seule daus le HRindr, il te faudra devenir infâme comme moi.-
Pour voir Maurice, je me suis faite scrvanle, servante d'uae fmnmc qu'il aime; pour toi. j'aurais dû suivre la reute où le destin m'avait poussée; j'aurais dû |>ersévérer dans mon infamie pour te faire une enfance joyeuse et le laisser riche. Par mon amour, je te tondarone ù tous les reallienrs qui me rendent ia vie plus lourde que si je l'avais portée pendant ui siècle entiei ; par mon amour, je fais plturer tes yeux si gais, je te fai» battre.
O ma tille! j'ai psrdu toute mon énergie du jour ou il m'a abandonnée ; sans cela, si j'avais encore mon âme, pourraisje supporter les iraitemens auxquels je me soumets avec réstKTiaiiuu'/
Si j'avais encore une àme,je vendrais pour toi le icslc de ma vie. tu serais riche et heureuse, au lieu de pleurer , au Keu d'être battue; mais il m'a tout pris; il faut que je le voie, que je sois sa femme, sa maîtresse, sou chien : je ne pui.s plus prostituer la femme qu'il a aimée.
Pauvre enfant! si le désespoir s'empare de moi, je ne le laisserai pas seule dans la vie; je te le Jure par le ciel, par ta tèle blonde, par lamour que j'ai eu, que j'aurai pour lui jusqu'à ce que je sois morte, je l'emmènerai dans la tombe, tu iBOurriS avec moi ; ce sera le plus grand, ic seul bienfait do la malheureuse mère.
Elle prit sa fille dans ses bras et pleura sur ses cheveux, sur Sun petit visage rose.
On l'appela pour diuer; elle descendit. Il fallut laisser sa flile à la cuisine, celte pensée augmenta sa douleur; elle la tint longtemps embrassée, et dit : — Non , non, je ne te laisserai pas. Elle ne pleurait plus
Le soir, Maurice était au coin de la cheminée, Pauline à Vautre, Richard et Blanche entre les deux. Richard lisait A à haute voix.
Hélène travaillait dans un coin. De temps à aulre. ses mains et sou ouvrat;c tombaient sur ses genoux; elle restait les yeux fixes, sans mouvement; puis , tout-à-coup, foaime si elle se fût réveillée, elle reprenait son ouvrage et se hâtait.
Pour Maurice, penché sur le feu, il paraissait fort occupé de remuer les tisons et de faire jaillir quelques étincelles.
Cne triste pensée oci'upail son esprit ; quelquefois il iv- {^rdail Hélène à la dérobée , il voyait ses yeux fatigués de pleurer, il comprenait toutes ses soulirances, et se dirait :
— La conduite d'Hélène est bien nob'ie et bien toudianie : Pauline est bonne; e le n'a jamais eu pour moi une tendresse bien inquiète; d'ailleurs, mariés depuis deux ans, ce n'est aujourd'hui que par les liens d'une douce amitié que nous sommes unis ; j'ai envie de tout lui dire, de lui raconter le dévoftment d'Hélène; elle sera émue d'une telle force 4'àme, elle l'adinirera, elle l'aimera, car elle aime tout ce qui est grand ctau-drsaus de la vie commune. Hélène restera tvec nous comme une amie; elle sera heureuse autant qu'elle peut r*tre : !'■ '>!' paierai ainsi une partie du ma! que je lui al fait.
Mais il laul iitlendre le départ de Blanche el de l'.icjiard.
Maurice se, mêla alors a la conversation, (|iii avail .succédé ■j la lecture.
Hélc:ne lerûiiiqiiJ ce cluiigemêiii tiut. en iiC(ip<oriii<.-r la uu^e-, elle s'était d'abord aperçue d.; la préoccapaiiôn de Maurice, elle avait scupi;onné qu'élis en était l'objet, ei ce retour à la conversation des autres lui fit penser que Maurice veulaH secouer, comme une pensée importune, la pensée de
sa triste situation.
— AU ' dit-elle, «t ce l» Tbomme qui m'a lanf aimée?
Richard et Blanche s'en allèrent; mais Pauline était latiguée. Maurice pensa qu'il valait mieux rcmeitre au lendemain le réeit qu'il voulait lui faire.
Tout le monde se retira pour se coucher. Hélène jeta, eu soriant ave: Pauline, un triste et solennel regard sur Maarice.
lA.
L'air est tiède, les arbres sont couverts d'un feuillage tendre cl encore transparent. L'herbe est verte et chatoyante comme du velours. Outre le parfum du chèvrefeuille suspendu aux arhres, outre l'udeur des violettes cachées sons l'herbe, on sent une odeur plus incerlaino et iiu'on ne saurait délinir, c'est celle du j-unc feuillage.
Maurice est couché sur la mousse semée de violettes, sous les grands châtaigniers, dont le soleil , qui se lève, colore le tronc brun ; à quelques pas de lui jjuent dans l'herbe la tille d'Hélène et celle de Pauline.
Maislesrdeil s'est élevé graduellement. D'abord les oiseaux se sont réveillés et se sont mis à chanier , sncouanl à ses doux rayons leurs ailes engourdies par la fraîcheur de la nuit.
Puis il est parvenu presaue à son zénith ; alors les oiseaux se sont enfoncés sous la feuillée ; les papillons sont seuls restés voltigeant dans la prairie.
On dirait que le vent, secouant les odorantes guirlandes des églantiers , enlève leurs pétales blancs ou roses , et les balance dans l'air , comme de petites nacelles sur l'eau.
Alors Maurice, par une allée d'épais tilleuls, rentre dans la maison ; — eu même temps que lui, par un aulrc chemia rentreni aussi Pauline et Hélène, qui toutes deux, velues de blanc, les bras entrelacés, courent à travers la prairie, el toutes deux l'embrassent en lui souhaitant le bonjour.
Après le déjeuner, le soleil est si ardent ^u'on ne peut sortir. Maurice se retire dans son cabinet , et, en fumant par une fenêtre un tabac i>arfumé , contemple avec un senlimem de joie les ninrailies du parcdonl il a fait tripler la hauteur et que dérohent en (lariie de hauts arbres et du houblon. Lui seul , Hélène , Pauline el Us deux cnfans , sont renfermés , avec quelques domestiques , dans ce séjour enchanté. Personne n'y est admis, ces trois èlre se sont consacré leur vie . et ne veulent plus la gaspiller en en livrant à psrsonne la moindre parcelle.
Tous trois ils ? 'aiment sans jalousie, et ne se quitter;! Jamais. Ils ont renfermé toute leur vie. toutes leurt- pensées, dans l'enceinte des murailles.
Mais le soleil glisse ses feux par la fenêtre. Maurice tire un épais rideau couvert de fleurs peintes, et s'étend inolleraent sur des cou'ssins'.
Alors, tandis que le soleil brûle lout au dehors, un air frais circule dans la retraite de Maurice. — A travers des vitraux colorés il ne pénètre qu'une lumière douteuse, un Jour sombre; les coussins sur lesquels s'étend Maurice presque nu sont couverts de roses effeuillées. On n'entend aucun bruit du dehors. On oublie le reste du monde pour sà^lirrer it de 1 iantes pensées.
Mais un coin delà tapisseiiè se lève, el,ausûii d'une mu- >ique douce cl sourde , entrent deux femmes vêtues seule meni d'une épaisse ga/.c blanche, leurs robes sont attachée» par de larges ceintures tombantes qui dessinent leur taille .«ans la serrer; les cheveux d'Hélène tombent en longs anneaiK r.iir son cou , une guirlande de roses jaunes la courontie. Les cheveu\ de Pauline , parfumés par un.? branche de jasmin , s'étendent aplatissur scn front; toutes deux près d<s Maurice viennent de s'étendre sur les roses , et cachent , dans les feuille.s parfumées, leurs pieds blancs, sortis de leurs babfeuches de velours. Pendant quelques instans, une céleste musique se fait encore entendre, el joue de simples mélodies , don! la siniveet douce mélancolie fait rêver à l'amour.
LiNE UELK£ TKUf lÂA*.
iïè
Pu'iB elle s'affaiblit en même temps <iue le joue, qui devient (Mieore plus sombre. Maurice c ouvre de baisers les mains et les pieds, et les cous de ses de ux compagnes, qui, cliacune à son côté, joignenl leurs mai n sur ses gensux.
I.ejour devient si sombre, qu'on ne distingue qu"ii peme les formes; la musique a c*ssé , tout rentre dans le plus profond silène*. Les roses exhalent des parfums plus pénétrans. lléiene et Pauline tiennent Maurice enlacé dans leurs bras-, leurs trois chevelures se touchent et se mêlent ; les longs cheveux des deux femmes se dénouent, el de leurs Ilots épais inondent Maurice. Leurs ceinUires se déiaclient, la gaze tombe...
Ac« moment, on ouvre la porte et Maurice s'éTeiUe.
Une pluie glacée bal les vitres. Un domestique agenouillé devant l'âtre alluiHe le feu.
Maurice secoue les riantes illusions qui le tiennent encore à moitié sous leur charme. Il demande l'heure.
Il e«t tard , mais Pauline n'est pas encore l«^é«. I! va -ttll?i-
la trouver ;1 sa chambre. Il va lui parl&i' d'Ué.èiie-, p'.'ul-é!fe Icurvieùtous (rois collera, !i l'avenir, cmrod'Hix rln'«(l-Mries el parl'uméet).
Mais oii-paile beaucoup dans la maison , ou ftuvre les |««r« les-, Mauric* met sa robe de chai«bre et ses' [lanlOttftcs, et s'informe. „
Hélène , qui touilles jours se lève avant toute la Htaisun . n'a pas encore paru , quoi(|u'il soit tard. On est allé à sa «^hambre, on n'y a trouvé personne, ni elle ni sa Ulle. On ne lui connaît aucune raison de sortir par un temps semblable, surtout avec cet enfant. Hélène n'a pas pris son eliapeau .; elle est sortie la tôte nue; ellea laissé presque toutes ses liardf s , ainsi que celles de sa llllo.
On sort . — Sur la neijfe it moitié fondue . m ne voit que quelques pas dVlélôiie. Sans doul'' elle a emporté « fiilc dans ses bras.
FIN D'UNE HEURE TROP TARI)
iîlaurifc ôaint-^Jl^uet.