LA CROIX DOR
Je vais vous dire, monsieur, pourquoi je viens tous les soirs fumer ma pipe sous l'if de Diebdal.
Il-y a vingt ans de cela : c'était à la lin de l'année 1812. Elevé par un vieil oncle, curé d'une commune voisine, ayant déjà un pied dans l'armée du pape, je venais d'échapper aux réquisitions de l'empereur : la conscription m'avait épargné (omme ecclésiastique. Mais presque en mèate temps mon vieil oncle vint à mourir ; et le brave homme, pour avoir donné aux pauvres jusqu'à ses cbemises, n'eut rien à laisser à son neveu que la pauvreté dont il avait préservé les autres. Me voilà donc, à vingt-un ans, libre, seul et sans avoir; plein de dégoût pour mon état , d'indécision pour tous les autres, avec l'indigence qui abaisse et l'éducation qui élève, rêvant la fortune et n'ayant pas de souliers; espérant tout et ne possédant rien; ne sacliant regarder ni une femme ni un homme; dans cet état où l'on reste à qui veut vous prendre : vienne un libertin, vous êtes flétri ; vienne un bon cœur, un bon hasard, vous êtes honnête homme et vous prospérez.
Je vous l'ai dit, j'aimais à penser, en attendant que j'eusse de quoi vi\re; et je venais souvent ici recommencer le château eu Espagne de la veille, évanoui dans Tintervalle. Je traversais la grande forêt qui couronne celle ceinture de Cotes, je franchissais, comme vous, le mur dégradé qui la termine par ici, je descendais à travers les sinuosités du petit bois, et je me trouvais avec une volupté toujours nouvelle dans cette singulière et triste prairie. Cette enceinlo muette et mélancolique, comme toutes les clairières, enfermée de trois côtés par les bois, de l'autre ouverte sur un précipice, et coupée comme une lerr?sse au bord de ce beau panorama; leclocher ds Diebda! qui semble pousser dansc«t abimej les pointes rousses des chasse-marées qui glissent sur la Seine; les massifs du Grand-Couronne; la fumée blanche des fours à chaux; la longue avenue du petit château de Monlraorcncy. et derrière l'immense et noire forêt des Essards ; tout cela large d'ensemble ei minutieux de détails, s'étalant, s'éparpillant, et se contondant dans un bassin de dix ou douze lieues de rayon ; tout cela, monsieur, me plaisait copme à vous; mais j'avais imaginé un moyeu pittoresque et assez sauvage de doubler ma sensation.
C<'t if colossal qui tous couvTe de son ombre, et qui se tient au bord de la carrière exprès pour abriter le spectateur, je m'étais blasé sur le vulgaire plaisir de végéter à ses i)ieds, ci j'avais fini par établir domicile dans ses branches, oii je me laissais bercer par le vent au milieu des airs, à trois cvuts pieds de cette immense plaine, au dessus de laquelle je parvenais à nte croire isolé, comme un aigle observateur. Du reste, je ne courais là ni le danger de tomber, ni celui d'être ■
aperfu : vous voyez ces milliers de branches empêtrées coia* me des racines, garnies comme des buissons, aussi propres fc cacher qu'à soutenir le plus misanttrope et le plus lourd des philosophes.
Un soir j'étais à mon poste, la lune se levait au loin et doublait l'étendue. Le vent sonore se lamentait autour de moi, emportant l'une après l'autre ses raille voix, ses confuse.» rêveries : la girouette du clocher grinçait par intervalles, et parmi les bï-nits vagues de la rivière, on disUnguait de temps en temps le gémissement d'un sifflet, oij le r.'ile d'un cabestan. Je commençais àm'emloraiir. Tout-à'-conp j'entendis audessous de moi quelque chose qui me réveilla. C'était una voix, ou plutôt un sanglot de femme, qui disait :
— La dernière fois!
Et j'entendis aussi quelque chose qui ressemblait terriblement a un baiser, et puis une voix d'homme qui reprit :
— Louise! allons, un peu décourage.
Et puis une autre voix de jeune tille, frêle, mais décidé*, qui ajoutait :
— Non, non, pas la dernière fois ! Non, enlendeï-vous?... D'abord, moi, je ne veux pas.
Passab'ement intrigiié par ce lambeau subit de conversation, je regardai à travers les branches, et j'aperçus, au clair de la lune, un jeuije homme, en costume d'ouvrier, portant à son chapeau le panache de rubans et le fatal numéro : il soutenait de son bras droit une jeune fille qui pleurait snr sa poitrine, et donnait la main gauche à une autre flus petite, et qui ne pleurait pas; celle-là sans doute qui avait dit : — Je neveux pas... Je compris bien vile que c'étaient des adieux de conscrit; adieux bien solennels dans ce temps-là.
— Pauvre Christine ! reprit le jeune homme en souriant tristement, je tai trop gâtée, ma sœur : ta volonté n'est pins rien ici... Ce n'est pas moi qui suis le maitre.
— Mais, frère, puisque c'est toi qui m'asélevée, tu es père de famille, là !...Tu ne dois pas pariir...et lu es marié aussi, car voilà Louise qui est ta liancée, et qui ne sait rien dire... que pleurer!... Mon Dieu !.. moi Dieu!
Et la johe rebelle, qui me parut ravissante aux pâles rayons de la lune, finit par pleurer aussi, et ses larmes brillaient une à une sur ses joues, et ses épaules se tournaient à droite et à gauche, comme cellts d'un enfant mutin et contrarié. Louise répondit d'une voix couiwe par le* sanglots :
— Christine... n'est pas raisonnable... n'est-ce pas, Eugène... qu'elle n'est pas... raisonnable?
— Pauvres enfans ! reprit douceaent Eugène en les serrant loutes les deux contre lui.
— Eh bien! Louise! s'écria subitement la jeune exaltée,
as*
Maurice saint-aglet.
pronve-moi que tu as du rœur.. Puisqu'il ne nous écoule pas, piiis(|u"il croit nu'' "''•us nouvoo': vivre san^; lui... lu viiis II carrière .. elle est prcifonde, Louise, et tout ù pic... Viens avec moi !
Et, perdait tout-à-fait la lêle, elle prenait la main de Louise et la tirait hors des bras ri'Ei'gène.
— Oh ! répondait celle-ci, qirand il n'y fera plus !
— Ab ça ' dit Eugène, voulez-vous bien vous taire, toutes les deux!... Étes-vous folles? voyons!... Est-ce qu'il ne faut pas que j'aille me battre aussi pour la France? pour vous? T ouise ! Christine !... je reviendrai dans huit ans moi... et si je ne trouv plus ma sœur, mon amie, qu'est-ce qui me restera? dites? Vous voulez donc que je me tue aussi? qu» Je n'aie pas v..tre souvenir et votre pensée, là, dans mon cœur, pour combattre comme un lion, pour vous rapporter des épauleite* ?... Vous ne voulez donc pas qu'on vous porle les armes, au bras d'un officier?... Laissez-moi partir... on fait son temps, et tout est dit.
— Oh ! son temps ! répondit Christine... il y a Ptéphine, le mécinicien, qui est parti pour la Russie avec les autres, et .Stéphane a fait son temps„. il est mort ù laMoscowa... Sa mère est en deuil... les autres ne reviennent pis!... Son temps ! avec leur chien d'emper...
— Veux-tu t" taire! interrompit Eugène en lui mettant la main sur la boui:he.
— Non, je Re veux pas me taire... X'as-tu pas un colonel? voyons... celui (|ui t'a enrôlé?... I-,h bien! on va trouver son colonel, ou se met à genoux, on lui dit : Monseigneur ! je ne veux pas partir, vo\ez-vous... je ne veux pas être tué... J'ai ma sœur et ma femme qui ne peuvent pas vivre sans moi, et qui veulent se jeter dans la rivière... Batiez-moi, mon colonel, me tez-raoi en prison : mais que je ne parle pas !... Vive l'empereur'... c'est un brave homme... (|N'il me laisse tranquille et qu'il s'aille promener! .. Mon colonel'... moi, je suis un homme, je suis libre... et je n'ai pas le droit de quitter ma sœur Christine, qui ne le \eul pas. . et ([ui vous délestera, mon colonel, si vous me faites partir ! ..
— Voil.1 qui serait joli pour un soldat ! répondit Eugène, ue pouvant s'empê hcr 'e rire
— Mcch.iiit: médiani frérc ! s'éciia telle, et elle se jeta tout «n larmes dan'- les bras de Louise.
Il y eut alors nn instant de silence : j'éiais tout ému sur mon arbre, f| je paitagi'ais si bien Irur situation que je ne pensais plds à la mienne. Bientôt Ctiristine se releva, en apparence un peu plus calme.
— Mipii Dieu ! diielie, est-ce qu'il n'y aura pas unliomrae, un camarade, assez bon, assez romplaisant pour l-' remplac<-r?... Les autres en ont bien!... Oh! que je l'aimerais, c^lui-lâ.
— A la bonne heure, voilà qui f st parljj, répondit le conscrit ; seulement, il faudrait de l'argent.,, et vile; car c'est di-miin.
— Eh bien I reprit Christine, j-^ donnerai tout ce que j'ai... ma croix d'or, mes boucles d'ore-lles, n:es tichus de soie, mes coLcrciies...
— Tout cela ne fait pas le prix d'un homme, répliqua Eugène.
Christine réfléchit quelque temps, et saisissant le bras de son frère :
— Eh bien ! moi, dit-elle, moi, je vaux bien un homme... Je vaux mieux qu'un homme... oh ! bien sur... Alors je me donmrai, je dirai à quelqu'un: Partez pour mon frère; je serai votre femme... Voyez! je suis joiie... ui. peugilée; mais qu'est-ce que cela fait?... je vous aimerai tant, si vous sauvez mon Irère !, , Oh ! oui, je le jhce par la croix d'or où Il y a des cheveux blancs de ma mère... j'épouserais de bon cœur c^jlui qui se dévouerait pour loi.
— Bonne sueur! répondit le fière, tu serais la première dévouée... mais tu as la téie montée ce soir... Tu ne vois pas combien toutes tes < hères folies sout impraticables... Aliousnous-en, ajouta-t-i! en riant, (;ar si tu continues, j'ai vraimt'nt peur du précipice.
,1e n'entendis pas ce que Christine répondit, et bientôt je les
perdis de vue tous les trois dans l'ombre des arbres. Mais j'avais la léieet le cœur remplis de celle naïve enfant: je ni't'n fus tout rèreur.
Le S'ôr, comme ils étsient assis tons les trois autour de leur petit repas sans pouvoir y toucher, et <e regardant avec des lai mes, on frappi rU'lement à la porte.
— Entrez, dit le jeune homme en essuyant bien vite ses yeux.
Un vieux sergent parut devant eux et leur dit :
— Salut ! est-ce ici le conscrit Eugène Livon ?
— Oui, sergent.
— Voilà ! dit le troupier eu jetant une letire sur !a table. Eugèn» lut, d'abord lenteraeni, puis en dévorant le papier :
c'était un congé en fhrme. Il regarda l'ancien, tout ébahi.
— Ça veiy dire que t'es remplacé, conscrit : voilà!... C'est pas bien , tout de même , parce que la moustache t'aurait poussé, avec un peu de poudre à canon... mais... bah! la particulière... Enfin, suffit., te v'ià content... salut !
Et il s'en allait.
— Ail! mais, minjlc! j'oubliais... dit-il en revenant. Chris- . lioe Livon, c'est ta sœur? Où est mam'zelle ta sœur?
— Celle-ci, sergent, dit Eugène en désignant Christine. — Voi à pour vous, mademoiselle.
Et il ;cta une seconde lettre sur la table.
— Soldat, lui dit Eugène, vous boirez bien un verre de vin ?
— Ci, c'est juste, le conscrit n'est jamais remi lacé pour payer à l'ani ien. El pendant qu'Eugène se préparnit à demander qut l(|ues explications, Louise, devenue fo le de joie,- ne cessant d'embrasser son ami, parlajit à tort et à travers, a|)porla des bouteilles et versa elle-même au vieux grognard. Celui-ci la regardait avec ses yeux gris, et il dit en riant, sous sa moustache:
— Elie est pas mal, ta canlinièrc : sa soupe vaudra bitfn celle (lu bivouac, et ça f.-ra un bon camarade de lit... Pardon, madame, c'est histoire de rire ; le Français est léger, mais pli'in de convenances.,, A votre santé!... à la vôtre, main'z.die !
Et le sergent s'interrompit en voyant Christine tout agitée, tonte tr. mblanle, chiffonner sa lettre dans ses mains, et regarder lixemc m la table.
— Qu'cstce (|ue c'est? qu'est ce que c'est? dit Eugène; Christine, voyons cette lettre... Je n'y pens;iis plus, moi... voyons,, voyons... qui ose t'écrire? Que veut dire tout cela?
El il parcourait la lettre.
— Ob ! lis tiiut haut, l.ii dit Christine ; ça m'est égal! ça m'est bien égal I Mon Dieu! c'est juste 1
Eugène lui tout haut :
0 Mademoiselle, » Je n'exige rii n, je pars sans condition, je remplace votre frère; vous avez besoin de lui, et personne n'a besoin de moi. Mais je suis bon et je vous aime, depuis ([ue je vous al vue pleurer. Je Viiis envoie une bagne qui vient de ma mère : si vous avez pitié de moi, vous prendrez la croix d'or, o(i il y a dès cheveuN blancs de la vôtre, ti (|ui brillait ce soir sur votre cou à la clarté de la lune, vous l'apporterez dans la (.-rêvasse qui est en haul du grand if, tout près des branches. f)cmain malin je la prendrai. Et puis vous aiieudrez deux ans, et si je ne suis pus mort je la rapporterai. Vous souvieiidrez-vous que vous avez fait un serment sur cotte croix ?
^ Adieu, •'
— Qu'est-ce que cela signifie? dit lentement Eugène. Comment a-t on |iu savoir?... Sergent, coiupri ne^-vous cela?
— Pardi! queliiue particulier en vedrite à (ôlé de vous!
— Pourquoi donc ne pas venir franclicmenl nous trouver? répliqua le jeune homme. Quelle est cette manière d'obliger ?
— Ah! répondit le militaire, voilà la chose! On a peur d'élre reçu sans façon comme mouchard, cl puis avec ça qu'on est jeune et timide par intempérance de seniimensronianesiiut s ! On sait écrire, et on craint de parler, par défaut d'exercice! vo^là la chose!
Eugène secoua la t-^te.