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— Un peu !
—Eh bien! il n'est pas bossu, ni bancal, n'estil pas vrai?
— C'ie farce! est-ce que l'armée française se recrute de liiampins et de carmagnoles sinis l'ancien? Est-ce qu'elle n'est pas corabini'e d'individus irréprochables quant au physique, et qui ne sont pas dis blancs-btcj? pour le moral ?
— Est-ce un bon enfant? demanJa Eugène.
— Beaucoup ! j'en réponds!
— Eh bien ! monsieur le sol ia», dit Christine en détachant sa croix de son joli cou, avec, le cordon noir qui la soutenait, diieslui que ce qu'il a fait est bien, et mettez vous-même cette croixlà dans le creux du grand if ! et puis après ne lui dites plus rien, mais ne le quittez pas, entendez-vous? et tâchez de revenir avec lui, pour me dire : Le voilà, c'est bien lui; il est digne de vous... il avait commencé en brave homme, il aconiinué en brave Français!
Eug'neet Louise la regardaient sans pouvoir parler. Le grenadier se leva en ôtant son bonnet de police : il prit la croix, e.'SHyaune larme, et dit :
-^ Suffit !"
Christine se tourna alors vers sou frère et sa sœur future. Ce n'était plus la même : son caractère venait rie prendre une couleur sérieuse. Elle ditù Louise:
— Je suis fiancée aussi, mon gage est dans les mains d'un seldatde la gardci.
Le lendemain malin, en partant, le sac sur le dos, je trouvai la grci\ d'or dans le creux du grand if; et jecrusvoir entre les bran bes du petit bois l'uniforme et les épauleties rouges d'un sergent qui m'observait.
Cn an après, la campagne de Saxe était finie : la campagne de France allait commencer. Eugène élalL marié avec "Louise. La terrible réquisition l'atleigiiit comme les autres; mais celte fois ou ne le rciinl pas. On prévoyait que l'anxiété ne serait pas longue ; et puis il s'agissait si clairement de défendre la France, que les enfans désertaient le collège pour aller aux frontières, qu'il y avait honte à l'homme qui n'eiU poS pris, A défaut d-» sabre, le soc de sa charrue ; honte à la femme? qui se fût appuyée encore sur le bras de cet homme. Eugf'ne partit cette fois : il rejoignit en Champagne. Au I ont deMcntereau, après s'être battu longtemps aux avant-postes, il se trouva sans cartouches, et se défendait comme il pouvait avec son petit sabre d'infanterie contre cinq grenadiers autrichiens, quand un lieutenant de carabiniers s'élança devant lui, en lui criant :
— Conscrit, va trouver ta sceur et ta femme ; laisse mourir ceux qui n'ont rien! Ri le lieulenani abattit deux habits blancs avec son çrand sabre ; mais son cbpval reçut un coup de baïonnette et tomba; lui, reçut les deux autres et tomba aussi. Une fusillade française abattit les trois soldats enntmis; el Eugène, qui s'était jeté sur le corps de son sauveur, l'emporta dans une maisoti voisine, et le rendit à la vie. Le soldat tl l'officier devinrent amis el frères d'armes-, mais le soldat ne pouvait comprendre le dévoùment de l'officier, ni les pai-oles qui l'avaient accompagné. 11 n'en était que plus fier et plus fasciné; et puis le lieatenaDt l'aim.ii tant, el le lui disait si bien, qu'il ne savait de quel oie el de quel service pa;>er tant de bonté. Quand,?» la lin du drame, les armées furfUt licenciées, il lui dit:
— Mon lieutenant, tu n'as ni père, ni etifans, ni famille : lu es seul... Viens chez moi. Je ne suis qu'un ouvrier; mais on l'aimera bien. J'ai une bonne femme et une jolie sceur... vous m'entendez, n'est-ce pas, mon lientenant? Vous ne dé-
I daignerez pas ma famille au moins, si vous ne voulez pas ett faire partie ? vous ne refuserez pas de lui montrer mon libérateur?...
L'officier ne put que sauter au cou d'Eugéoe, el le remercier avec effusion. Huit jours après, Eugène, étouffé dans les embrassemens de Louise et de Christine, s'en arracha pour leur dire, en montrant le carabinier tout ému :
— Voici un brave homme qui m'a sauvé la vie sans miconnaître, et qui exposait la sienne, parce qu'il n'avait pas de famille pour le pleurer... mais maintenant il en a une ! Ce^ mon frèie: iladit qu il ne dédaignerait pas ma maison.. .qu'il Y soit comme chez lui ! Nous travaillerons «nserable, el un jour peut être nous serons riches, et mon intérieur 8eiapltt> digne d'un lieutenant.
— L'n lieutenant! dit Christine malgré el'e.
— Ma sœur, lui dit tout bas Eugène, celui-là vaui bien l'autre : Cbrisline laissa les yeux el regarda furtivement l'officier. Hélas ! je crois qu'il n'él:iit pas mal... ses épai'lettes, ses blessures reçues pour un frère chéri, et puis le dessein prononcé de plaire ù Christine, et de prouver à Eugène qu'on ne méprisait pas sa famille; tout cela fit qu'au bout de deux mois Christine était toute rêveuse, et que la réalité parlait vivement à son cœur de femme, el que les regards exp'ressifs de Charles la faisaient rougir bien souvent; alors Eugène souriait. Un jour il les prit à part tous deux. :
— Mes amis, leur dit-il, je suis bien heureux!... Charles, tu aimes ma sœur?
— Oui, répondit Charles ea regardant Chrlslln*, et joignant les mains.
— Christine, aimes-tu Charles»?
— Oh ! oui, mon frère.
— Plus que moi ?
— Autrement!
Jugez de ma joie, monsieur ! car le iieutcnant Cliarles, c'ciaitmoi!... moi, qui me repentais d'avoir forcé la promess* de la jeune fille ; moi qui avais voit u mourir pour l'en délivrer; moi qui venais d'obtenir son amonr libre et volontaire. Je n-ie mis à genoux devait elle.
— Christine, dit encore Eugène, veux-tu qu'il soit ton mari ?
— ÎSon, dit-elle tristement, mais avec fermeté; non. J'ai promis à un autre... je juis fiancée.
— Quslle folie! s'écria Eugène. Cela n'a pas le sens commun ! Coasment! un homme que tu n"as pas vu, qui n'exigeait rien, qui était laid peut-être, vitux, que sais-je, moi? un homme enfin qui n'a pas voulu se montrer, qui est mort maintenant, sans aucun doute !
— Mort ! EUiiène, ce serait pour votis I... avez-vous oublié un an de bonheur que vous lui devez, et dont je suis 1» prix?... Cela est sacré I s'il est mort, le gage me reviendra, et je porterai son deuil comme d'un mari. S'H n'est pas raort...J'atten irai!
— Mais les deux ans ne sont-ils pas écoulés?
— Qnant ils léseraient Je l'altendrals encore, lui qui compte sur moi, lui, pauvre, délais .é, sans famille aussi t Oh ! non, qu'il vienne, qu'il me rende ma croix d'or, et s'il le veut je serai libre !
Eugène aller se fâcher : Je l'interrompis ë'on geste assuré. J'étais toujours à genoux.
— Christine , Eugène , lenr dis-je , il est temps que votis sachiez tout. C'est moi, moii ami, qui me suis engagé à votre place; moi qui, caché dans l'if, avais entendu vos adieux; uioi qui suis parti avec le gage du Christine ; moi qui l'aime, et qui lui demande à geuoux de me rendre la bague de ma mère !
— Vous ! vous ! crièrent-ils !i la fois.
Christine avait déjà tiré ie son sein la bague et la leltrd qui la renfermait ; mais tout-à-coup elle s'arrêta.
— Ne me trompez-vous pas? dit elle, est-ce bien possible? un pareil hasard I mon Dieu ! qtae je serais heureuse !... Oh ! vous vous entendez avec mon frère... c'est c«la... il vous a ditie secret... La croix d'or où est-elle?
— Quoi! m'écriai-je, refuse'.-vous de meeroire? n'al-Je je- pas -l'accent de la vérité? ma parole (|e militaire...
MAURIŒ SAINT aGUET
.— La croix! la crùix! répt-ta-t-eil''.
— Eb bien! repris-je d^covragé, je ne t'ai plus!... c'est le vieux sergent l
— Où est-il ? deinanda-t elle.
— Il est mort... â Leipsick ! lui dis-je conslenié.
— Non, mille lonnerres! je ne suis pas mort' dit une voix derni^e nous, et je vois que j'arrive à propos!... Men fienienant, me reconnaisHfnvous?
— Quoi ! m vis encore? m'ét-rlai-je en le serrant dans mes kras.
— CoHiine vous voyez !.. J'arrive des hôpitaux de Leipsick: il parait que c'est changé, sarrebleu! et que 16 pelii capterai... Mais suffit ! nous parlerons de cela bientôt. . . Pour le quarti'beure, mamjelle, vous reconnaîtrez que monsieur Charles, ki présent, e.-i un lirave, entendez-vous! quui(|u'il aitrorameiic<i le service chez les jésuites!... qu'il n'osait vous parler, et qu'il a bien su jîe battre! que je l'ai vu prendie la croix dans l'arbre, la baiser et la mettre là, sous l'uniforme, où j'ai ia mieniie aussi à présent... mais ce n'est pas la même chose ! .le l'ai suivi partout. Il allait au teu comme ù la dause, mille cartouches ! —A Dresde, il était déjà sous •lieutenant par son édacatl«n stimulée de sa crânerie, A Leipsick, comme on se culbutait un peu sur le pont pour rentrer à la caserne, je le vis, lui, qui s'ea allait U l'envers sur les Saxons... Je dis : Ça de*lent béte! est ce qu'il a envie de se faire di^truire? Alors je me permis de l'arrêter par la basque, et je lui dis : Mon lieutenant, est-ce que vous ne pensez pas que vous avez un gagea rendre... là-bas? Là-destus il vit bien que je connaissais l'affaire, et 11 me dit : — .le t'ai >n quelque part ; liens,
voilà ce gage, porte le à Dlebial. . Moi, il me pèse sur la conscience... Je n'ai pas d'amis, je neveux pas forcer la main au sort ; je ne veux pas acheter une lemme, c'est bon pour des Turcs ; et je vais me faire tuer pour lui rendre sa liberté 1 Va-t'en , sauve-toi! que les vieilles moustaches r'elournenl à la France!— Je voulus faire un sermn, mais bih! i.étaitdéjà loin. Moi je (us emballé dans la déroute, et je fis halte au bea« milieu du pont, aplati entre un caisson et un gueux de parapet, que j'en suis resté onze mois dans le 11: avec quinze cataplasmes pour me tenir c.ompagnie. Maintenant me voilà, et j'entrevois que le lieutenant, sauf respect, est encore un peu conscrit ; car il aime mieux faire le capon quj de se complimenter soi-nii'nie, en disant h' mot d'ordie.
— !vraurait-elle cru? dis-je alors en res;ardant Christine.
— Oh ! pardon, dit celle-ci en se jetant éperdue dans mes bras; pardon, de t'avoir été trop lidéle! je t'aimerai deux fois!
— La croix? la eroix^it Eugène en la contrefai.saot.
— La voilà! dit le \iewk sergent tout attendri. Christine la prit avec transport, et la meitaiit entre nos
baisers, elle me dit :
— Qu'elle les rende sacrés !
Maintenant, monsieur, nous sommes époux, et vieux époux. Le sergent est mort à Waterloo. Eugène et moi, nous avons prospéré par le travail : nous surveillons les manufactures de M. le V... ; nous habitons cette petite maison rose et blanche que vous voyez dans les massifs de cette ife; et tous les soirs, je reviens fumer ma pii<esous l'if de Diebdal.