NOTICE SUR SHAKSPEARE
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vierge, que ne préoccupait point l'imitalion des œuvres d'autiui. Qu'était-ce que ces œu\res? Etaient-elles assez puissantes pour commanJer l'admiration du jeune Siiakspeare ? Si son génie naissant eût admiré les productions de ses prédécesseurs, il «urait pu augmenter le nombre de ces hommes médiocres, il ne se fût jamais élevé au-dessus d'i-ux ; au contraire, l'admiration de Corneille était compatible avec la possession du génie le plus baut. des plus nubles lacuités; I\aciBe pui donc, sans déchoir, commencer par imiter Corneille; puis , semblable au navigateur qui s'apercort qu'il a fait fausse route, il est naturel qu'il ait viré de bord et tourné la proue de son poétique navire vers les légions sublimes où l'attendaient Mndromaque. Phèdre et .-itka/ie.
Entre les trente cii.q drames qu'a produits Shakspeare, il en est sans co-tredit ([ui sont inférieurs aux autres; mais eelte infériorité n'est pas une raison suffisante piair établir l'antériorité de leur date ; le plus beau talent ne saurait pas toujours être égal ; le choix du sujet influe beaucoup sur les qualités de lœuvre. Et puis la vie a ses vicissitudes de bien et de mal être intelltctu- 1 ; la saiilé de rinteili^ience n'est [as plus uniforme que celle du coips. Ce qui co'.ifuiid d'itonnement, c'est que surces trente cini| dranus. il en est vingt-liuit d'une perfection d'exécution si achevée, qu'il est impossible de leur assigner un raUjj dans l'échelle du mérite ; tous, à des litres divers, réclament et obiieiinent un part égal dans notre admiration et nos prédilections.
L^s contempoi-ains de Shakspeare saluèrent avec enthousiasme l'astre nouveau qui se levait sur la scène britanniciue; des succès éclalans et non interrompus accompagnèrent tous ses pas dans li carrière dramatique; son beau talent et son beau caractère lui valurent d'illustres amitiés. En tète de ces hommes qui furent les premiers à rendre hommage au talent sincère et consciencieux^ il faut citer le comte de Souihamplon, grand seigneur jeune et brillant qu'attendaient d^ns la carrière politique d'illusires succès et de grands revers; Shakspeare a laissé «ians ses sonnets un impérissable monument de l'amitié enthousiaste et persévérante qui unissait ces deux âmes si bisn laites pour se comprendre. La protection du comte ne faillit jamais au poète, et ses magnifiques bienfaits vinrent plus d'une fois le chercher, sans que l'indépendance de ses alTections ■ n ait j.iuiais été altérée.
L'exemple du comte fut suivi par la reine É.isabeth. qui jusqu'à la lin de son règne étendit sur Shakspea.'e une éclatante protection. Ce fut même, dit-on, à sa demande qu'il composa une de ses plus amusantes comédies, \es Joyeuses commères di JFindsor. Charmée du per.soanage de Falstaff dans les deux parties de Henri IJ , après avoir vu ce héros comique dans tant de situations diverse.":, elle exprima le vœu de le voir figurer dans le rùle d'amoureux. Le goût délicat de Shakspeare se refusa ù prostituer ainsi l'amour, cette inépuisable source de tout ce qu'il y a de grand et de beau dans l'âme humaine, et au lieu du Faistaffamoureux, il offrit à ses spectateurs un FalsialT sensuel et lubrique, comme il devait l'être. Le successeur d'Elisabeth, Jacques I"', ne témoigna pas pour le poète de Stratford moins de prédilection et de sympathie. A peine monté sur le trône, en 16(13. il octroya à une compagnie dont Shakspeare était l'un des principaux membres, uh ] rivilége pour l'exp'oitation du théâtre le Globe C'est à dater de cette époque que Shakspeare, auteur dramatique, directeur d'une exploitation théâtrale, cessa de joindre à ces titres celui de comédien, différant en cela de notre Molière, qui continua jusqu'au bout son rùle d? chef de troupe, et mourut sur le théâtre de sa gloire.
De 1603 à 1613, on voit Shakspeare ajouter chaque année de nouveaux fleurons à sa couronne; les chefs-d'œuvre se suivent sans inierriiptiou jusqu'au moment où, arrivé ù sa quarante-nsuvième année, dans toufe la force de l'âge, dans toute la vigueurdeson génie, on le voit rcsignerses fondions de directeur de théâtie, réaliser sa furtune.'et se retirer dans sa ville naule, au sein de sa famille, qu'il n'avait j-imais manqué de visiter chaque année, et à laquelle il alla se réunir pour ne p'us s'en séparer.
L'un de ses trois enfiKs, son fils llamnet, était mort ^ l'âge de douze ai.s, en 1396. Il lui restasses deux filles, Judith et
Susanne. Celle dernière était l'enfant chéri de son père ; elle le méritait par ses hautes (lualiles, par sa s\ipérioi ité inlelleiiuelle. En IG(»7, il l'avait mariée au docteur Hall, homme de talent et de science, digne d'une telle femme et d'un tel père. Judith se maria plus tard, en IGI6, â l'âge de trentedeux ans, tt l'union qu'elle contrada n'obtint pas, dil-on, l'i^pprobation paie.nelle.
Le bonheur le plus pur dut accompagner le grand homme dans sa retraite. Possesseur d'une fortune considérable pour l'cpoque, et qui équivaudrait de r.os jours à vingt-cini| mille livres de rentes, propriétaire d'une maison à Londres,. de celle qu'il habitait ù Siratford, ainsi que de terres asse^ considérables, Shakspeare ne s'occupa plus qu'à jouir en paix de ce qui lui restait à vivre; mais trois aimées de celte existence si heureuse et si douce s'étaient à peine écoulées, que la mort vint y mettre un terme, le 53 avril 1616, le jour anniversaire de sa naissance. Il venait alors de compléter sa cinquanledeuxième année. La même année, le même jour, l'Espagne perdit l'immortel auteur de Don Quichotte; ainsi, par un de ces inexplicables décrets de la Providence, ces lieux gran Is flambeaux intellectuels c,ui avaient jeté sur leur pairie et sur le monde une si vive lumière, s'éteignirent en même tem|ts. La Providence en avait allumé deux autres, et se préparait à en allumer un troisième; Corneille et Milton étaient nrs; Molière allait bicniôt naître.
L'art dramatique tiré du chaos par Shakspeare, après avoir, de son vivant, atteint son plus haut degré de splendeur, continua à briller après lui d'un é.lat moins vif, mais glorieux encore Son exemple lui avait créé des rivaux : John Fletclier, auteur de lomédies charmantes, où l'on ne peut blâmer (|u'un peu trop de licence; Massinger, dont le talent énergique et pur est empreint d'une émotion si chaleureuse et si vraie; Ford et Webster, si dignes de marcher sur ses traces; Benjamin Johnson surtout, chef d'une école à part, s'éloignant de Shakspeare par la forme, son heureux rival dans la comédie , ramenée par lui aux proportions classiques et à la peinture savante de> caractères; voilà les hommes qui restaient pour continuer l'œuvre de Shakspeare ; si l'on ajoute à ces hommes l'éiernel honneur de la muse dramatique, un autre génie non moins éclatant dins une direction différente, Spenser, l'immortel auteur de Fairij Queen , épopée ravissante dont l'antiquité ne nous offre point le modèle, dont rien depuis n'a surpassé U poésie magique, la jrâce enchanteresse, on doit reconnaître que ce n'est pas à tort q;:e le siècle d'Elisabeth a pris p!a-e dans l'admiraîlo;! des honimes à côlé des siècles d'Augusti^, d« Périclès, de Léon X et de Louis XIV.
Quanta Shakspeare, l'astre le plus brillant de cette glorieuse pléiade, sa place lui est depuis longtemps assignée à côié d^Iomère, de Dante et de Milton, de ces phares lumineux qui dominent et qui éclairent toute une époque. Où est le tem|is où Voltaire , du haut de son orgueil académique, traitait Shak.speare de barbare, de sauvage ivre, et appliquait à ses œuvres l'honnête procédé de traduction qu'il avait essayé pour la liible; où Letourneur, dans si prose traînante et décolorée, étouffait l'énergique et naïve expression du cygne de l'A von sous le luxe burlesque de ses circonlocutions, et passait sans façon les scènes qui n'étaient pas à sa ■ convenance, comme on se détourne en marchant du lépreux dont on craint le contact; où Ducis, prenant ce grand homme sous la protection risible de ses monotones et lourds alexandrins , travestissait classiquement ses plus nobles chefsd'œuvre? Quelle aflligeante mutilation du génie. Voyez; sous la cognée, instrument de dommage, l'arbre est dépouillé de ses pittoresques rameaux, du luxe de son feuillage! Il n'en reste plus iju'un tronc mort et défiguré. Othello est devenu uh matamore drapé en empereur romain; le roi Léar, un Cassandre classique; Roméo et Juliette, oubliant leur naïf et poétique amour, sont devenus des mai ionnettes débitant leurs transports en hémistiches mesurés, en tirades correctes; procédé expéditif en effet, véritable saignée à blanc qjii d'un corps plein dévie fait un cadavre.
Shakspeare appartient à la Renaissance par la date de son existence, et au moyen âge par la nature de son talent. Le
MUSÉE LmÉR\H\E.
moyen â^e avail r^gin? ptndanl dis iièclis sur IfS ruines de l'antiquité, sur les débris du cadavre romain. La Ueiiaissanr^ fui une immense r<^aclion de la raismi tumaiue eoulrc la barbarie, de l'art t:rei; et romain cûiilre l'ail i;oiliit|ue. Shakspean-i'iilra dans la earriiMv alors i|ue le moyeu à^ie était vaimu; niinssant dans un foyer biûlanl les rayons épars de ee soldil brisé , il fut le dernier efl'orl du moyen ù^e expirant; il toordoiiiu ee nu'il avait de n;>ïve éneriiie, de pûc;i(|ue beauté; il rassembla tous ces éléuiens épars; il les souda liabilemMii ; il en lorma sou drame, i; refusa tie jeter ses mt^nilii|ues créations dans le moule grec ou romain; sou génie au ait c;onffé dans (c «adre restreint; il lui fillait un borizon plus vaste; toute sa «.urrié e fut une énerL;iiiuc et i;'.orieuse lutte (ontre le courant qui entraiuait la litt rature contemporaine vers les modèles de raiitiiiiiité; il pioiesia contre celle tendance servile. 11 mourut ; le n.ouvimciii im primé par lui se continua quelque temps en. oie; pais la réaction s'arrêta; Malherbe et Coincille Ijàtirent ei cousolidèrent l'éditice classique, dont Buileau et Ua.ii.e liannoiiisérent les proportions, et qu'ils décorèrent en épuisant toutes les ressources d'un travail savant et achevé.
Le mérite dramatique de Shakspeare est aujourd'hui inconlesté; son mérite littéraire n'est guère apprécié nue dans sa pairie. Comuient, en efl'et, faire passer d.ins une traduction des beautés nationales, et pour ainsi dire locales? coniment transporter d'un sol dans un autre ers plantes exotiqu.s? tomment conserver â celte poésie pittoresque et vigoureuse son allure indépendante, sa grâce native '/C'est la rose qu'en ne saurait séparer de sa tige épineuse sans lui faire perdre de son parfum.
Shakspeare est tour à tour Corneille, îWolière cl La Fontaine. 11 est Corufille dans ses grandes peintures historiques, comme dans Coriolan elJiiUs César. Il e^t Moiière dans ses comédies et dans quelques uns de ses drames, par exemple Czim Itichurd 111, cette admirable peinture de Tartufe roi. Il a, comme Molière, créé des types comiques immortels ; tel est Sun Falstalf.
11 esl La Fontaine pour le talent d'observer la:ialure dans se» moindres détails, et de la peindre avec une iiiiniitable fidélité; pour celle pUilosopliie dffUce et bienveillante qui anime toutes ses compositions, et fait airtcr leur auteur. H est plus poète qu'aueun de ces trois hommes; il a poité plus loin qu'auiuu d'eux les (|!ialités qui les distinguent, et il en possède d'autres qui leur sont étiangères. Poète comique, sa verve de gailé est spontanée, vive, intarissable; piiète tragique, il a tendu plus énergiqueniini qu'aueun de ses rivaux ces deux grands ressorts de l'ànie humaine, la pitié et la terreur. Mais il n'a pas borné là i-a carrière ; il a porté bien audelà ses explorations hardies ; il a reculé les domaines de la muse dramatique; il s'est aventuré datis de nouveaux cl délicieux parages où nul ne l'a suivi, où nul ne le suivra peutêtre. Les autres poètes ne nous présentent ([u'un côté de l'existence humaine; dans Sliukspeare on la voit sous toutes ses faces ; il évoque tour à tour devant nous toutes les conditions, tous les .'iges, toutes les infortunes, et toutes les joies. Il nous promène de surprise en surprise, d'en( hanleluenten enchantement. On dirait qu'il a voulu se peindre dans le personnage de Prospéro, du drame de la Tempête. Comme lui, il lient une b.)guetle magique qui soulève et ea'ine tour à tour les orages, qui lui asservit les intelligences, qui coramande à la nature entière, et même au monde des espiits. Shakspeare est le plus grand peintre des temps anciens e'. modernes. Quelques-unes de ses compositions sont, parleur grâce angélique, leur beauté céleste, dignes de Uapbaèl et de l'Àlbaue.
Corneille a écrit pour les grandes .imes; Racine pour les am.?s tendrei; tous deux ne peuviMil être gûù'és que par les esprits d'élite, les hautes inie!lige:i:es. La Fontaine, Molière il Shuk-peare ont écrit pour tous les n.en.bres de la grande famille humaine. Chacuu d^'eux j.eut s'apidiquer ces paroles de Téren( e :
Honiê su))t, et nihil liumani a me idkuum puto.
L'hoinme màr les goûte, l'eufance les comprend et les aime. Ce sont trois poètes universels. Leurs œuvres, si on en e.\cepie Hon.ère 1 1 la Bible, sont celles ijui vivront le plus lunglemis dans la mémoire des hommes.
De pareilles œuvres sont le désespoir et l'écueil des Iraducleiirs. Lepubiic connaît n s priKcipes enmatièrede traduction ; nous avons eu o^■La^ion de les appliquer aux œuvres de loi',! Byron, et le public les a sanctionnés de son suffrage. Dans Us œuvres de Shakspedre, noi.s avions à lultir contre des dilliLuliés d'un autre ordre. livruii, poète contemprain, exprime des idies qui suiil les nôtres ; ses sympathies et .ses haines trouvent de l'écho dans nos cœurs et dans nos inlelligL-nees. Dans Shakspeare tout change. Les lemps modernes s'effarent; nous somrses transportés au moyen â^e; les choses et les hoaiincs ne sont ni les hommes ni les choses d'à présent ; les événemens si. ni autres : la langue (ju'on y parle n'est pas la nôtre, .\ussi pour le traducteur les dillieultés redoublent ; BOUS !;e nous 11 lUon.s pas de Irs avoir toutes surmontées. Avant nous, les traJuilions n'étaient quc~ des imilalinnspius ou moins habiles, pius ou moins ingénieuses de l'au'.eur original ; le style, <c vcitui<nl de la p usée, était celui noa de l'auteur, mai^ du traducteur. L'originalité disparaissai', r<-inpla.;ée par la luonotunie. Une phraséologie verbeuse etouiïail la majesté de Mi.ton, l'éi.ergie de Byron, la pitloresque exni'e^sion de Shakspeare. Mous pensâmes que c'était la un laux système; nous nous applitiuâmes à reproduire non-seuleri.eia le fond, mais aussi la l'urine, non seulement la pensée, niais encore le langage. Le public nous a su gié de nos efforts. El qu'on nous permette de le dire, la tache d'un tradiuteur habile et lidele n'est pas aussi facile que certaines ge.js voudraient le faire croire. Traduire fidèlement, ee n'est pas mettre servilement le mot sous le mot; c'es là un proeé.lé qui n'est pas neuf, et qui, dans nos collèges, est depuis longienips pratiqué par les élè» ves de sixième. Traduire lidèlement, c'est empreindre sou sly-le de la couleur de l'écrivaia original; c'est lutter de talent et de génie avec son auteur ; c'est être gracieux avec Speneer, b.illanl et pur avec Pope, concis et nerveux avec Ua.on, majestueux avec Milton, énergique et pittoresque avec Drydeii ; il faut avoir fait de sou auteur une élude longue et persévérante ; il faut en avoir une connaissance eomplète et intime; il faut en outre s'c'lre initié à toutes les ress.jurces de sa jiropre langue ; il faut s'être de longue inaiu (Xercéù l'assouplir, à la dompter, à lui faire prendre à volonté toutes les formes, même les plus étrangères à soa génie et à son allure. Or, c'est là une a^uvre laborieuse, longue, difticile,
El ce pénible ouvrage
Jamais d'un écolier ne fut l'appretti$sage.
Ou remarquera que celle traduction esl véritablement complète; nous n'avons rien omis; nous avons cru devoir au plus grand poète de l'Aiipleierre de le produire aux regards de notre nation avec tous sts titr.s bons eu mauvais, laissant au publ.c, ce j.ge supiême, à prononcer en dernier ressort. Cette l.jyaiité scrupuleuse, nous l'avons crue d'un bon exemple ; et à défaut de tout autre mérite, eelui-ia du moins nous est acquis.
D£.\J.\MI.\ L.UXOCHE.
Nous publions en lenard l'un de l'autie le travail de MM. Alexandre Dumas tt Paul Meurico et c.;lui de M. BeDJ.niiu Laioclie, qui a su liausporter I.MiielleBienl ila:js n.tre lan!<ue le eliel'-d'oniYre d.' Shak-;p<'.r.', avec une si élêgaole lidélité. Giice 'a celle disj'Osition (ypi)(<r.ipliique, le lec eur p"Uira juger f.ni|. ni. ni .1 s-ans eei^sc p.ii la riiupiiniis.ia des d uv t xles, c.iniiu.>nt el avec quel bonheur MM. AteXanilre Dimi.is l't Paul Meur c.» ont ii|Moduil, durs leur brIUante el i.itlo.esque veisilicalion, les principales beautés du giaiid poêle êliauger qu'i'soul déliuilivcinenl nalurali;ê vu Praiii:e.
Nota. Des lignes de points indiiiuerout les scènes qu'ils ont cru devoir supprimer dans leur Étude.
AML