SIX
— Gargantua, tu vas cirer nos bottes.
— Oh ! avant, remets de la malle dans le feu.
— Il y a («lit-être encore du charbon de terre à la cave. En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.
— Gargantua ! les bottes ?
— Tiens, tu iras porter cette lettre.
— Et celle-ci.
— Tu battras ma redingote.
— Tu donneras un coup de balai dans ma chambre. Gargantua ouvre la bouche, on se récrie :
— Tiens ! Gargantua qui parle !
— Parle, Gargantua.
— Il faut qu'il monte sur une chaise.
— Non, sur la planche.
On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de haut ; on l'invite à parler.
Gargantua dît alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que sa mémoire s'encombre, qu'il est très fatigué.
— Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail que tu deviendras un grand peintre ?
On descend Gargantua.
— Allons, travaillons.
— Il faut fermer la porte.
— Et mettre dessus que nous n'y sommes pas; par ce moyen on ne restera pas deux heures a frapper ; il n'y a rien qui me soit si cdie'ix que d'entendre frappera la porte.
— Où est le blanc d'Espagne''
On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le b'anc d'Espagne; Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc- d'Espagne.
— Ah! le voila ; — on écrit sur la porte :
« IL n'y a personne. »
— Ah 1 ou mont,' ; c'est peut-être un (laneur.
Et chacun saisitavecempressemenU'espoir qui se présente.
— Est-ce ennuyeux, on ne peut rien faire.
— Rien du tout!
— Absolument rien.
On a déjà déposé les palettes et les appui-mains.
— Ah ! non, cela s'arrête au dessous.
— Ah I tant mieux, dit tristement l'atelier. On ferme la • porte; Antoine, en allant ù sa place, regarde la toile placée
sur le chevalet de Charles Milh'ois.
— Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités, mets-toi là vis-à-vis la toile de Charles. —Écoute, Gargantua, depuis deux ans bientôt ta en es aux premiers élémens delà peinture; — a peindre tous les jouis nus luttes en noir. Eh bien I je trou\e que tu sul^ une fausse route, que tu n'étudies pas assez les maîtres ; — regarde bien Charles. — Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou deux dans la poussière ou dans la boue.il n'y parait plus, le cirageest terneet taché; — eh bien ! vois la toile de Charles, ses soldats ont marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent dans la poussière, dans la boue, dans le sang ; — eh bien ! leurs souliers sont admirablement noirs et luisans. Voilà comme je voudrais que mes bottes fussent cirées. — Je ne saurais trop te le répéter : Gargantua, étudie les maitres.
Nccturnà versate manu, versate diurnâ.
Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le chevalet de Charles et 1,; péroraison l'ut accueillie par des rires prolongés.
A ce moment, Léon entt j.
— Nous sommes enchantés de te voir.
— Quoique tu nous dérange^ beaucoup; nous étions en train de travailler comme des Ugres.
— - Et cela n'arrive pas si souvent que ces momens ne «oient extrêmement précieux. — Un poète, dont je ne sais plus le nom, a dit en parlant de 1 1 vie
Oh s'éveille, on se lève, on s habille ell'on sort ;
On rentre, on dîne, «n soupe, on se couche et l'on dort;
C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.
— Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua«va me donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni avons parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller donner une leçon auprès d'ici.
— N'importe , nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous sacrifierons le travail d'aujourd'hui.
— Nous le sacrifierons.
— Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.
— Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?
— Quel service ?
— Celui de vous déranger, et de vous fournir un prétexte honnête de flâner.
— O vertus méconnues ! 0 injustice des contemporains !
— C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. — Gargantua, les pipes ?
Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, attendant un ordre plus détaillé. — Le maître dit, en séparant ses ordres par un instant de méditation :
— Tu donneras : — Fatmé, à Lcfloch.— La Brûle-Gueule, à ton maître.— La Rotschiid, à Mithois. — L' Etna, à Léon. — La Sardanapale, à Edgar Sagan. — La Cinq-Liàrds, au modèle. — Tu garderas la Lilliputienne.
Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes étaient placées chacune au-dessous de son étiqueUe. — Chacune avait été solennellement baptiséeà son entrée dans la maison, et on l'avait nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. — Là Rotschiid était une pipe d'écume, montée en argent. — La .Se tunl tsbeau bou-
quin d'ambre jaune. — La Cinq-Liards tenait une demi-once de tabac. — Fatmé était une pipe turque. — Gargantua exécuta scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, ei, par une distinction parculière, bourra lui-même la pipe de son patron Quand tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole :
— Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice qu1 tu nous caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer, s'il ne l'est pas.
Tu gagnes de l'argent, lu en gagnes beaucoup ! Que faistu de ton argent?
Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles, non qu'une semblable plaisanterie eût rien qui put le fa lier : il était accoutumé à ce sans façon, â ce laisser-aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu parler de sa sœur, ni souffrir qu'on lui en parlât. — L'habitude où on était pai mi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie, le rendait honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre eux avaient, comme. Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas ivec moins d'hypocrisie. In provincial qui serait tombeau milieu de ces bons jeunes gens, se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de brigands. — Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les oncles en retard d'envoyer de l'argent ; de faire bouillir dans l'huile les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.
Huguet continua.
— Autrefois, tu nous faisais honneur; tu raffermissais notre crédit ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, an dandy, le fruitier nous respectait .i cause de hos relations [Mouvement.) Tu avais une de ces tenaës- qu'il serait à la Fois gênant cl dispendieux de porter soi
nuits qu'on c.->t Dallé de volt* aux autres | /'. es bien ! trèsbiéri .') L'orateur s'arrêta on moment, el lira quelques bouffées du sa pipe— Tout l'auditoire brâhlà la tête en signe d'assentiment.— Léon se leva et dit : — Tu es fou !— Ah ! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie {Mouvement d'approbation.); mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse, adulation ; nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune avanie pour t'en donner la preuve. [Très bien.\
ALPHONSE KARR
Qu'est devenue cetic élégance irréprochable ? Cette harmonie, cette audace toujours sage? — Ces modes devinées seulement une Où est noire Léon? le Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop étroits ? • Quantum mutatusab illo Ilerlore, qui redit exuvias indutus...
Comme il est différent de cet pector qui revient couvert des dépouilles d'Achille ! — Ou plutôt, il semble couvert de dépouilles en effet, non, connue Hector, de dépouillés glorieuses, mais de celles que colportent honteusement les marchands d'habits. (Continuez.)
— Ah ! parbleu, dit Léon, — qui voulait faire bonne contenance, — il sied bien a des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de toilette! — Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers.
— Parlez plus respectueusement au tribunal.
— Je déchue sa compétence.
— Le tribunal se déclare compétent. [Écoutez, ('contez.]
Et en effet, messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici dans le temple du goût, ici où imus ne reconnaissons d'autre dieu que le beau.
— Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le notre: il nevousapasfaità sa ressemblance.
— L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mise. Mais je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat qui m'a été confie.— Nous sommes ici parla volonlé du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. —Prenez ma tête ! (Très bien,— très bien.
— Agitation.) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se présenter devant nous? Dm habit râpé, dont les coutures, blanchies par le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.
Air.sl que n is cheveux, blanchissent nos habits. [Ilitctrii, us que l'on espère abuser par desi grès*
siers subterfuges! — Nous qui avons inventé le col dé chemise en papier à lettres,! et l'art de sortir trois. avec deux gants! Et ce chapeau, ce chapeau défoncé, ce chapeau hérissé commet ■ poil! — ce chapeau qui rougit de lui-
même! — Ce gilet et ce pantalon q ii, selon là belle ' siotî de Jean-Ba; liste Rousseau,
HurlejB se voir accouplés,
ou'plulôt qui refusent de s'accoupler, et sç séparent d'horreur.
siiTliois. — Je demande la parole. —J'appellerai l'attention de la chambre sur les bottes de l'ii
bo:tes ! Ah! je partage ii i le chagrin d'un vieux poêle français [Ronsard) qui disait :
Combien jesuis inarry quela muse française Ne peut dire ces mots comme faii la • eoise, Ocyinorc, Dispi tme, Oligocbronien, Ma muse 1 :s dirait il i sang Valésien.
use voix. — Au fait.
roiAE. — Ei ;.: i sieurs, combien jesui
ri que la muse I un mot
bien.)
Quelles bottes, m i isicursîvoyez comme elles sont tournées et déformées I El c'esten vain que l'accusé, en serrant sis deux pieds l'un contre l'autre, espère nous dissimuler une pièce qui de cette
botte, je vais en porter une terrible ai. mures
en sens divi rs. | — Ob I oh ! — Ah ! ah ! ah ! — Eh ! eh ! [Marqu s approbation.)
r.".c voix. — [qui pourrait être celle de Léon) ;
L«jeudei i stra rahle:
"'- l ! à l'ordre!
AerçoiNE. - le demande la pareJe^xwc un raitnersi
— !1 n'es! pas di is! eurs<tle ne pas se fronjper quand on ne fait rien . emb irrassé, comme ou du, est celui qui tient la queue de la poêle.
— Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire^'
— Nous demandons, dit l'orateur, à noire ami. la raison de ce délabrement, de ce dégueni lement. Ah ! s'il u'avait pas d'argen', s'il était gueux comme nous, ie serait très bi -n.— Nous savons respecter le malheur. — Mais ce n'est pas la la position de notre ami. Nous lui demandons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir auxque •nvie, — quand nous autres, pauvres diables, nous savons toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. — Accusé, qu'avez-vous à répondre?
Léon alors lit le mauvais sujet,— parla vaguement de femmes, de désordre, de dettes. — d'orgies, etc., elc.
< tuand il aurait pu dire :
Vous me trouvez mal vêtu ; — mais ma sœur Geneviève ne i; anque de rien; — elle a des souliers de salin du meilleur i ordonnier, et son joli pied m- perd aucun de ses avantages ; s es robes sont faites par la couturière la plus célèbre ; — je n'ai cas de manteau, mais elle a du bois abondamment pour se chauffer : — ma secur Geneviève ne désire rien ; — la hi- (l iuse pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de son haleine mortelle.
Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dé- 1 1 user moins d'argent à son frère, tandis que Léon de son cô'té, frémissant de douleur et décolère à l'idée d'une privation qui pourrait l'atteindre, inventait pour elle des désirs, aiin de les satisfaire. Un soir, il trouva Geneviève occupéeà refaire une vieille robe. Ce jour-là, il avait vu passer sur le boulevard une fouie de filles entretenues, magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. — Mon Dieu, s'éta" t- il demandé, qu'est-ce dupe que Dieu réserve à une bonne et vertueuse" fille comme Geneviève,' s'il laisse prodiguer ainsi à des prostituées snns cœur et sans amour, loin ce qu'il y a de beau t i de riche dans le reu>ide9Ce senlimcitf l'avait préoccupé toute la journée. L'industrie à laquelle se livrai! Geneviève vint aigrir son chagrin. — Il s'assit près d'elle et lui dit : — Pourquoi refais-tu encore cette vielle robe usée?
— Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur ce: été.
— Moius qu'une neuve, cependant.
— Une neuve sciait chère, et nos moyens...
— Qui t'a dit cela, chère enfaittî Partages-tu donc l'opinion vulgaire? Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné àvïvredans la misère et u mourir il l'hôpital? La sœur d'un
marcher l'égale de toutes les femmes. Je gagtie d ! l'argent, beaucoup d'argent. Je veux que tu sois t. belle el parée. Tu donneras celte vieille robe à ta femme de . Nous allons, aussitôt notre dîner fini, es acheter une ensemble:
Et comme ils passaient sur les boulevards , il la mena prendre des glaces chez Tortoni. n y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que leurs voitures attendaient sur la chaussée. — lue mai c'r.ei int leur en offrir un merveilleusement beau.
— ; e bouquet ? dit une des femmes.
— Dix francs.
— Cest trop cher.
La marchande, offrit alors son bouquet aux autres: elle eut
partout la même réponse. Mais quand elle passa devant Léon,
il 1 iï jeta sur h table deux pièces île cinq francs. Elle offrit
le bouquè! à Geneviève, que les femmes et les hommes qui
impagnaient regarde,
— Quelle folie ! dil Geneviève à son frère, en quittant Tortoni.
— Non pas. répondi; Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinei t ? J'ai voulu les contrarier un peu.— lis entrèrent dans'nn magasin de nouteaul <. el 1 éon choisit pour sa sœur ce qu'il y avait de plus beau.
Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.
GENEVIEVE
Un matin arriva Albert, pile et la voix saccadée. 11 prit Léon à part et lui dit . — Sais-tu ce qui m'arme? Pendant mon absence, mou premier clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a lait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces trente mille francs n'étaient pas à moi ; je suis perdu si mon père ne vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose, affronterseul la première impresison que va lui causer ce récit. — Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez monsieur Chaumier. Monsieur Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait pas d'argent, ce qui était vrai.— Les Redeuil le jetaient chaque jour dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs ave.: eux. On lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche précédent Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait couler, se faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses ; elle était Hère de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison des toilettes de Rose avec, les siennes. — Et cependant Geneviève, quoique moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle* Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques jours après elle recevait le semblable.
Monsieur Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter ; il prit des engagemens, solidairement avec son fils, à une échéance assez longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit ù sa sœur : — Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre ; mais il faut qu'il se dépêche de se marieret de faire un mariage riche.
Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de l'espoir à perdre.
Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué deux fois de suite une leçon. — Le jour où Albert était venu le chercher, il comptait réparer sa négelignee, mais il n'avait pas cru pouvoiyefuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans laquelle on lui disait : « Qu'on comprenait très bien qu'un artiste de son ta- ■ lent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas tou- » jours le maître de son temps. Aussi on lui demandait par- » don de celui qu'on lui avait fait perdre jusque-là et on re- <> nonçait, bien à regret, aux soins qu'il donnait ou plutôt » qu'il ne donnait pas au fils de la maison. — On avait, tou- » jours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, » il estvrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité » permettait une assiduité et une exactitude qui, surtout » dans les commencemens. pouvait presque suppléer un talent i supérieur, etc. »
Il n'y avait rien à répondre h cela ; on lui donnait la chose comme conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée d'ironie qui froissait l'orgueilde Léon et l'aurait empêché de l'aire la moindre démarche.
A quelques jours de la il reçut une invitation à dîner chez sonélève d'Auteuil. — Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour parer, à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain-, mais celle-ci, inquiète devoir delà lumière chez son frère à une heure du malin, se leva, — et vint regarder par la serrure. Alors elle \ii Lion repassant a l'encre, avec un soin minutieux, les coutures de. l'habit, comme il le faisait de temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissim uler les plis ordinaires qu étaient éraillés, etc., etc., etc. Geneviève se retira sans bruit; —elle fut toute la nuit sans dormir; elle venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère'; —elle ne lui dit rien de sa découverte le malin, — mais passant dans une pièce, où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, —ce vieil habit pour lequel
bien des gens méprisaient Léon, — elle s'inclina et le baisa avec respect.
La maison d'Aulcuil était fort riche, Léon y était bien roçu, — mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable pensée, à son égard, des maîtres trop polis et trop circonspects pour la manifester euxmêmes. Sa pla m table, quand ily dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servais qu'après des personnes de la maison, — ce que la mattressedu logis réprimait d'un regard, — mais Léon voyait l'oubli et le regard. — Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait : C'est le musicien.— Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez grossier que monsieur Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter des rafraichissemens dans le salon, en offrit à tout le monde, et dit à demi-voix à sa maitresse : —Faut il en donner au musicien? — Il n'y aurait eu aucun mal si madame Sanlecque eût répété, haut et en riant la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable ; — mais elle rougit, et lui dit à voix basse : — Certainement. Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui vive, et il avait bien besoin de penser à Geneviève, pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses leçons ; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été compro- . mettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son talent et par dessus le marché des leçons ; lésineries que font volontiers, et très habilement, les gens les plus riches et les plus considérés.
Monsieur et madame Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayant à ajouter la fortune de ses parensà celles de deux vieilles tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourmens et des ennuis, monsieur et madame Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leurs fils un plan) très détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au-delà. Ils s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux ; et chaque fois que la volonté de l'enfant où les événemens venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, — c'était un chagrin des plus vifs; et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans ; il devait (selon le fameux plani continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, —après quoi il reviendrait àParis, où il épouserait la fille d'un ami de monsieur Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à tout espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait gard°r son premier regard, son premier battement de cœur, so» premier frisson pour la femme que lui avait destinée ses pareils. Jusque-là tout allait bien sousce rapport ; mais les autres points de la cyropédie à l'usage de Théodore Sanlecque, avaient rencontré plus d'inconvéniens. —Tout le plan avait ete compose par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérammenl lympalhique; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément ; — ses études lui étaient antipathiques ; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière ï mettre des bottes trop étroites.
Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucouples plans, [lest vrai que Théodore trompait son père qui n'était pas très fort ; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans
ALPHONSE KARR
maîtres; — et de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pis la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et os tenant la tetê dans les mains, etc. — Il lui demanda ce qu'il faisait.
— Je cherche la solution d'un problème.
— Ah!
— D'un problème de mathématiques.
— Oui ! — et que dit ce problème ?
— C'est trop compliqué pour vous, papa.
— C'est égal, dis toujours?
Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eût voulu avouer à son père, lui dit : Voilà le problème qui me donne un mal terrible, mais j'y arriverai. « Si une livre de beurre coûte trois francs, combien me coûtera une culotte de peau ? »
— Ah I dit le père.
— Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus, ici il n'y a qu'un inconnu.
— Je te laisse.
— Ah! parbleu, dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en me que je cherchais : « laisse » tendresse, cela va à ravir.
— Les Sanlecque donnaient ce jour là un dîner hostile . On avait invité plusieurs voisins de campagne avec des amis de Paris ; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens qu'on recevait, que de les taraser par l'opulence de la maison. Ainsi on avait mis toutes ks voiles dehors.— C'étaient des prodiges de vaisselles, des miracles de porcelaines,— des bouteilles de vin de Bordeaux que monsieur Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond ; — des primeurs qui étaient en avance d'un an. — Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes ; c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qui se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les prenne, pas au go'H pour une seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pa^es dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encre, je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin).— Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes en vous donnant des pois verts à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des pois chers.
Les salons étaient d'une grande magnificence. — Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; — il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois ;— il comparaitaux lustres,aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre Jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; — il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. — Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive etanimée, quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaîté de quelque répartie ; — mais, tout-à-coup, il lui semblait voirie visage triste et pensif de sa sœur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. — On se leva, on passa dans les salons. — Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, — et Léon pensa à Geneviève dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur; — il pensa à Rose
— qui, sans doute, ne pensait pas à lui, — et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégans, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles ; la nuit était superbe. —Là, il se laissa aller à ses rêveries; — niais il en fut tout-àfait tiré par les sons d'un instrument : — c'était un violon,
— mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus; il joua d'abord :
Au ration ton/ est sombre, etc.; puis il attendit, et recommença par : Uéveillez-vous belle endormie. — Il attendit encore, et après cesi n tervalles, — joua : Venez, venez- a mon'secours, et / ienSj gentille damé. Léon ne put douter que ci s airs ne fussent joués pour rappeler les paroles qui en sont le timbre , — et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. — En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin ; le violon, caché dans des lilas, aux pieds du mur, joua alors : — O ma Zélîe! — Alors, une voix de femme répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.
Voici du reste ce qu'ils se disaient. — C'était un dialogue sans paroles très complet et très intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour-à-tour.
le violon, dans les lilas.
Une fièvre brûlante, etc., etc.
la voix, « fraiera les barreaux.
Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.
LE VIOLON
Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.
la voix.
Taisez-vo>".s, taisez-vous, — je ne vous crois pas...
LE VIOLON
Toi, dont les yeux me font la loi...
la voix. Tu n'auras pas ma rose...
LE VIOLON
Ma richesse, c'est ta voix douce...
Je gage, pensa Léon' en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait pas ce que cela veut dire. En effet, la voix chanta encore : Tu n'auras pas ma rose.
LE VIOLON
Si tu veu>:, charmante brune, Ce soir au clair de !a lune.
— Oh ! oh ! dit Léon, le jeune homme devient hardi