‹ Le siècleChapitre 41 sur 70 · XV · texte numérisé non relu

XV

Voici, en eff^t, ce qu'Albert dit à son père: —Le vol fait par non clerc est Lie.i plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert depuis qu'il avait fait a ma place divers recouvremens dont l'absence m'a beaucoup gêné; j'ai été ob'i'e de contracter tm nouvel emprunt, dont le» termes vont œ temps que celui pour lequel mon père s'est moi. —Je ne sais comment mon beau p e-mère ont appris l'état de mes affaires,

mais, après une si me .is^ez violente qui a eu lieu entre nous, is ont mis An aïs de leur côté et ils me menacent d'.'un procès tu séparation de biens. — C'est un éclat qui détruirait toutes

LE S1WXE. — !.

mes dernières ressources, je suis donc obligé d'y donner les mains pour que la chose se passe, sans retentissement; — avant tout, j'apporte à mon père de.-, valeurs pour se mettre à couvert d'un • partie des paiemens qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.

Et en même temps Albert remit a son père plusieurs papiers de commerce.

— Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne. fait pas une somme Suffisante el que votre fortune s'en tiouvera un peu entamée, mais c'est lout ie que j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je v;.is rendre l'élude à mon prédécesseur; qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, paiera une partie des dettes de l'étude; le reste, à la grâce de Bien. Je m'en vais.

— Mais, dit monsieur Chaumier

— Mais, dit Rose

— Vous voulez, reprit Albert, que je vous donue des explications, il n'y en a pas» donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait qu'à rendre moins clair ce que Je vous ai déjà dit. Pardenncz-moi la brèche faite à votre fertnne, et adieu.

A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon qui tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa sœur, et partit au galop.

Monsieur Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. — Monsieur Chaumier calcula qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches qu'avant le gain de son procès, et, par conséquent, hors d'état de venir encore en aide à Albert.

Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle y trouvait. C'était un concert où tout disait : Geneviève et Léon, — amour et amitié.

La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; — elle courut dans le jardin plein de neige, — comme pour aller dire aux arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. — Mais bientôt une triste pensée s'empara de l'âme de Rose. — Quoi! sa lettre arriverait à Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur, ruine; — leur cœur si noble et si lier pourrait croire un moment que les bons senlimens n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et qu'e.le ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les plaisirs du monde allaient lui manquer.

Cette impression ne dùt-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire nai Ire.

Elle n'envoya pas sa lettre -, et, seulement alors, elle comprit qu'elle élait ruinée et malheureuse.

Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, — et quand, le surlendemain de la visite d'Albert, monsieur Chaumier partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires, et se débarrasser de tout l'attirail de la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille dont la maison et le jardin avaient été le théâtre; — elle se rappela | s moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon' el Geneviève. —Si elle avait encore été riche, ell serait allée se jeter à leurs genoux, el leur dire Geneviève, ma sœur, — Léon, mon cousin, mon amant, mon mari, ne nous quittons jamais et renfermons t^ute nctre vie entre nous trois.

l'altelr a sus AMIS CONNUS et incowis.

Où en étais-jede mon récit' — J'ai été fore? de l'lnlerrom; pre pendant quelques jours, a cauj? d'un ac-cide-nt peu ordl-

no

ALPHONSE KARR

naire. Mon chien Freyschtttz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et la mauvaise fortune, — mon chien m'a mangé !...

Le docteur LebAtard a ramassé proprement mes morceaux, lésa rejoint», recollés el ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez moi et à attendre. Attendons.

C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je b' en sais guère d'exemple que dans la fable, et encore a-ton eru. pour la vraisemblance, devoir dire qu'Ai téon avait été préalablement changé en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent, le chagrin d'une pareille aventure. — Une fois déjà Freysrhûtz m'avait dévoré. J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; — A fsrce d'industrie même, j'avais paifaitament établi que les torts étaient de mon celé; — j'étais renlré lard, brusquement, sans lumière, je l'avais éveillé en sursaut; — enfin, il paraissait m'avoir pardonné. — Mais, cette fui», il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. — Le docleur LebAtard m'a parfaitement fait comprendre que. quelques lignes plus bas, j'étais mort. — L'autre fois, on avait été quelques jour* incertain si je conserverais le bras. Décidément, Freyschûlz m'aimait comme on aime, le beefsteak : — c'était de la gourmandise et non de l'affection que je lui inspirais. Et cependant c'était un heureux chien ! — habitué du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun A un des bouts d'un cordon de soie, on prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mesamis étaient les siens. Gatayes l'appelait : — Mon cousin ; — Y tetor Bohain l'invitait à dîner A Palaiseau, A Palaiseau où était ce beau rosier sous lequel on se mettait A l'abri du soleil et de la pluie; — ce beau rosierqui est mort l'année dernière. — Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il aime, tout ce qui lui plaît. — Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et des bonbons , — les plus jolis doigts blancs se mèîaient dans les soies noires de sa crinière. — Allons, les chiens ne valent pas mieux que les hommes ; — Schûlz est parti, — Scliûtz ne m'aimait pas; — il ira A deux cents lieues d'ici avec des gens qui ne demandent A un chien que d'être chien et féroce, et qui veulent être défendus par lui : — c'était moi qui défendais Schûtz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait vouloir lui donner un coup de fouet ; — je garde son portrait et les coussins orange sur lesquels il se couchai! ; — l'orange lui allait si bien!

A part le chagrin, c'est une jolie siluation que celle d'un malade ; vos amis viennent vous voir, — et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. — Yous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites clochettes semées sur son feuillage comme une neige, rose, semblent, les menteuses, dire au malade prisonnier, que l'on est encore à l'automne, et me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies toutes roses avec un horizon violet. — Yos voisines cessent sur leurs pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.

J'ai reçu, A ce sujet, une charmante, lettre.

o Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais 1A ! En veux-tu un autre? — trois mois, — un agneau ne Terre-Neuve. U deviendra admirable, el lu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau

« Hélas! non, mon cher Jauin, je ne veux pas de ton chien; M n'entrera plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais aimé tous les beaux chiens que tu as rois depuis comme ton hideux Médor. — On n'a dans la vie qu'un chien comme on n'a qu'un amour. — Merci, de te montrer mon ami, au moment où lu comprends que je perds nu an i cl une amitié. »

Il y a beaucoup <!r gens qui demandent lout bas si je ne ïuis | ajun ptj étirage; d'autres vienuentà pied du faubourg

Saint- Germain pour me dire:— Je vous l'avais bien dit.

Ce matin, le docteur LebAtard m'adonne une fAcheuse nouvelle: il m'a dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très bien : je m'en rapporte A lui, c'est son élaf.

Où en étaisje de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon chien. — On dit que les grandes douleurs sonl mûrîtes -. c'est un axiome faux, inventé pour l'usage et la commodité des très petits chagrins et des cœurs sourds.

Geneviève tomba tout-à-fait malade et fui obligée de redemander la femme de ménage qu'elle avait supprimée. Léon lit venir un médecin. Après quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit : — Eh bien ! monsieur?

Il y a des instans dans la vie que l'on appelle une minute, pendant lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule no parcourt que la soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme pendant cet inslant. Tel fut celui qui se passa entre la question de Léon et la réponse du médecin. Léon vit un inslant toute sa vie passée et toute sa vie Avenir; il se faisait à ce moment une fourche dans sa vie; selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un ou l'autre des chemins. —Si Geneviève vil, ce sont des joins plus heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle meurt. il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la pAleur, la bière, le cimetière, la lerre;si elle vit, il fait le projet de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera : les entans, le bonheur. Bien n'échappe A ses yeux, dans les deux cas : en pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile, — et les enfans, ii y en a un blond, l'autre est châtain, etc.. Je répèle qu'il faudrait dix volumes pour indiquer lout ce qu'il pensa, et cependant, trente secondes après sa. question, le médecin ouvrait la bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge dont la volonté peut tout; — il y avait eu quelque chose de suppliant dans sa voix quand il avait dit : — Eh bien ! monsieur?

Le médecin répondit en hochant la tête: — Cela va mal. Léon resta les yeux ouverls, mais sans regards; ces paroles retentissaient dans sa tête comme autant de pelits marleaux qui la brisaient au dedans. — Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta : — N'y a-t-il donc plus d'espoir?

— Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre sœur est malade.

Et il salua ; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait emporter son dernier espoir.

— Yous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?

— Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, nous avons probablement plusieurs mois devant nous. En disant ces mots, il avait continué A descendre el Léon l'avait suivi jusqu'A la porte cochère. — 11 le suivit encore de l'œil jusqu'A ce qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café et lire le journal. Léon rentra ; il ne pouvait s'empêcher de ri ga/der Geneviève. 11 y a dans les g -m , qui vont bientôt mourir quelque chose de solennel el d si gulier; leur chair est comme transparente, et il semble |u'c!Ie est éclairée ru dedans par leur Ame. semblable A une

qui s'alimente du corps el le consume. Geneviève ne se pas malade; elle s'attendait bien à mourir, mais de d et de désespoir. Au bout île peu il-' jours, les prescriptions avaient produit un excellent résultat ; — il d'il A Léon : — I a malade va mieux, mais je n'ai rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de frapper son imagination; •je, vais vous dire devant elle que mes soins sont désormais inuiiles, et qu'elle, est guérie; vous m'engagerez A venir vous voir, A litre, de connaissance; je vieillirai quelquefois, le soir. faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques conseils donnés par hasard.

GENEVIÈVE

Sa

— Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sœur.

Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet : cela constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un œil très exercé pouvait seul apercevoir.

Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale paresse, mais avec remords, — mais en se gourmandant les uns les autres, mais en répétant a chaque demi-heure, comme le refrain ordinaire d'une ballade: .-//i çà! maintenant, travaillons; ce. qui n'engageait à rien, et produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient passer dans un festin sous les yeux des convives; — ce qui équivaut a peu près au « Frère, il faut mourir, » que ne se disent pas les trappistes, ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière (18571; ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer la conclusion : « Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en attendant. »

Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, le palettes étaient chargées; — si l'on se promenait par l'atelier et par le reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait : — Ah! tu me fais bien plaisir, je le croyais trop court.

Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte, — et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de celte perte de temps.

Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins les chevalets démontés et les toiles retournées; — il n'était pas plus question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque dessina, dit-on, sur un mur, avec du charbon, le profil d'un amant frisé, — ainsi que le témoignent diverses gravures. — anecdote que nous considérons comme apocryphe, a cause que sous un beau ciel comme celui de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-àdire où ls plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il n'est pas probable que l'on eût invente le charbon avant d'inventer la peinture, la cuisine avant les arts.

Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement accusé de « faire son piocheur. » Les jours où on ne travaillait pas, étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.

Ce jOHr-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de brigand napolitain.

avtoive m ci et. — Allons, Gargantua, le couverL

mithois.— On frappe.

Antoine m gi et. — Gargantua, va ouvrir.

le CHARCUTIER [entrant). — Monsieur Huguet?

r.iii, \r sagan. — Cest ici. charcutier.

Gargantua donne au charcutier un plat pour transvaser les eôtelettes de porc frais qu'il apporie dans une boite de ferblanc ; il demande une fourchette.

mithois. — Gargantua, une fourchette?

GAMBAim \. — Je Us cherche.

MTfUiAfc m i.i i:t.— Où peux-tu avoir mis les fourchettes? e'est ainsi que tu prends soin de mon argenterie! Tenez, •harculier. ill lui donne un poignard : le charcutier prend le poignard du bout des doigts et n'ose lever les y»ux; il transvase les côtelettes.)

mithois. — Charcutier, étés- vous bien sûr de ce. qoe vous apportez là? on dirait des côtelettes de chien caniche.

le charcutier. — Elles sont comme les dernières.

Charles leflocii. — Il n'y a pas assez de cornichons.

antolne huguet. — Gargantua, qu'est-ce que je l'avais dit?

Gargantua. — De demander trop de cornichons.

axtoinf. huguet. — Eh bien! qu'ist-ce que dit Charles t

Gargantua. — Qu'il n'y a pas assez de cornichons.

Antoine huguet. — Donc mes ordres ont été méprisés.

Gargantua. —C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit.

le charcutier. — Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il y a pas mal de cornichons.

Gargantua. — Vous on êles un autre.

a.ntoine huguet.— Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du ménage, tu me f^ras penser ce soir à te donner ma bénédiction ; paie comptant et demande l'escompte. [Le charcutier sort.)

mithois. — On frappe.

antoine huguet. — Gargantua, on frappe.

{Entre un autre charcutier.)

CHARLES leflocii.— Tiens! un recharcutier.

mithois — Et des recôtelettes.

le nouveau charcutier. — Monsieur Vasselin ?

ANTOINE huguet. — C'est ici.

(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement,mais personne ne dit mot. — Le charcutier demande une fourchette, Gargantua est en train de chercher les fourchettes dans le poêle , après avoir fait d'inutiles perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon de terre. On donne au charcutier un poignard malais à lame tordue commfl une flamme.)

Antoine huguet. — Monsieur Vasselin n'est pas ici, — il fera payer. (Le charcutier sort.)

Charles leflocii. —Ah ça ! nous allons donc manger les côtelettes du propriétaire?

vntoine m guet. — Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si coriace.

Charles leflocii. — Il va les attendre.

antoine huguet.— Tant mieux.

Charles leflocii.— Et il faudra qu'il les paie?

antoine huguet.— Sans cela, où serait la vengeaneer

Charles leflocu.— Ah ! il y a une vengeance.

Antoine huguet.— Il m'a donné congé.

{Moment de stupeur, indignation profonde.)

antoine huguet. — Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle punition il convient de lui appliquer. — Mettonsnous à table. — Eh bien ! Gargantua, les fourchettes?

Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.

On se met à table : — jamais il ne s'est vu sur une table autant de côtelettes.

Charles leflocii. — C'est un véritable festin de Balthasar. Je crains à chaque instant de voir paraître, sur la ui tiraille, les trois mots menaçans:

MANE THECEX. MARES.

MiTnois. — Le luxe excessif dans les repas a toujours pré* cédé et annoncé la chute des grands empires.

antoine huguet. — Le Vasselin m'a donné congé ; à peine étaisje dans la maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçt des doutes sur ma solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont je suis sorti victorieusement.

Première épreuve. — Le domestique du Vasselin est venu me demander, huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille francs.

mituois. — De mille francs !

en miles leflocii. — De mille francs !!

cm. au SAGAN. — De mille francs!!!

\nti»ine huguet. — De mille francs. — Je ne me suis nullement ému ; j'ai dit au domestique : — Je n'ai pas la monnaie de mille franc;, mais allez-vous-en passage des Pano r«

ALPHONSE KART

mas, vous trouverez un changeur qui n'est pas très beau, ou place de la Bourse, vous en trouverez un qui est très laid, — ils vous feront parfaitement votre affaire.

Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué ; les gens les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.

Deuxième ('preuve. — Huit jours après, le domestique remonta ; — il me dit que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, et qu'il me priait du lui prêter trois couverts. — Comment donc! ai-je répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre voisins ; êtes-vous bien sur qu'il ne faille a votre maître que trois couverts ?

— Oui, monsieur.

— Faites-moi le plaisir de redescendre pour voir si trois couverts lui suffiront.

Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'afiirmer qu'il y aurait assez de trois couverts. — Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, donne trois couverts ; — Gargantua, avec une gravité digne des plus grands éloges, tira trois couverts... — Gargantua ne mettait pas, je crois, alors, les couverts dans la tête de la Niobé ; — c'était l'été, il les serrait dans le four du poêle.

mitiiois. — Les couverts dont nous nous servons ?

ANTOINE HUGUET. — Oui.

CHARLES lefloch. — Les couverts de fer?

ANTOINE HOOOET.— Oui.

Dites bien à votre maître, ajoulai-je, que, s'il en veut davantage, c'est parfaitement à son service. — Et le domestique emporta les couverts qui me furent rapportés le lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être désagréable ; enfin, au dernier terme de paiement, je me suis trouvé en retard de quelques jours et il m'a signifié mon congé par un huissier. Voici, chers amis, la situation des choses ; que Gargantua verse à boire et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à infliger au Vasselin.

mitiiois.— Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mai* d'une succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie ; il faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance ; il faut qu'il rêve de nous.

antoine muguet. — Mithois a parfaitement posé la question : mettons de l'ordre dans notre affaire, que chacun donne son idée; Gargantua va écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans pitié.

mitiiois. — Sans pitié.

chaules lefloch. — Sans pitié.

Edgar sagyn. — Sans pitié.

Gargantua. — Sans pitié.

Antoine iiuguet.— Gargantua, verse a boire et écris.

mithois. — Écris : — Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines dont le détail suit :

1° Le sieur Vasselin et ses descendans sont a jamais privés de sonnette.

(Antoine Huguet sort.)

Charles lefloch. — 2° Toute personne qui viendra à l'atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son domestique : — Est-il vrai que monsieur Vasselin soit devenu fou?

(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de monsieur Vasselin'; qu'il a été couper à sa porte ; il est accueilli avec acclamations.)

Page 1