GOZLAN
SXXII.
Pendant dix jours la maison de santé fut livrée aux jjen dé justice. Ils verbalisèrent sans relâche cl dans tous les coins; le grenier ne M j>as moins compromis que la cave -, Us mesurèrent la hauteur des murs, comptèrent el recomptèrent les marches de tous lis escaliers; il appelèrent les <i n lesiiqîies, les pensionnaires, li s pàlfrcniers i déposer. Si les ab se traduisaient, il - auraienl oblige l< s chiens à dire ce qu'ils savaient sur le grand événement. De Fourneuf était lu areux comme le poisson dans l'eau. Onn'imagine pas tous li s noms d'hommes auxquels il attribua tonr-à-tour la tentative n turne; sa liste de proscription n'était jamais close. Était-il de toute impossibilité d'y conserver un nom trop ha-ardeuscment écrit, -il le* remplaçait par un autre encore plus extraordinaire*. Tout calcul fait, si le criminel présumé étail trop illustre, la passion justifiait alors l'indignité de l'action. Quand on a vu des rois épouser des bergères, on a pu compter un "plus grand nombre.de bergères abusées par les rois. Si le coupable était trop obscur, l'excès de l'amour l'anoblissait. Et que d'ingénieux commentaires! que d'aigres répliques! que de vénéneuses personnalités provoquait, l'ironie aux poings, de Fourneuf, maître ou tournoi ! On assemblerait un concile afin de décider quel est l'objet le plus flatteur au goût des vieilles dames pensionnaires d'une maison de santé, que le concile ne trouverai! rien de plus attrayant pour des, de plus aromatisé, de plus frangipane qu'une tentative comme celle dont mademoiselle de Touralbe avait été victime. Aussi madame Musquette négligeait elle, tant elle pressait cette savoureuse catastrophe, de tracer sa grande taie au milieu des cheveux, ce donc' elle était fière pourtant comme certaines villes le sont d'une roule royale. Mademoiselle de geau préau ne rêvait plus, c'est tout dire : et l'une ej l'an ira auraient peut-être mis de côté leur conquête de l'Inde, l'intéressant I.ejeune, si depuis l'e.\éncment, Lejeunél plus intéressai i que jamajs, n'eût été forcé de garder le lit par suite de.sacouTsccn simple çâieçon dans la yilJedBSaint-tïermaiii, pendant lanuif. Au-dessus de ces rumeurs, dont li fumée ternirait infailliblement le lustre de la maison de santé, planait l'esprit méditatif de madame Dàlzonne. Quelleque fût l'issue de cette affaire, elle ne se dissimulait pas combien il en résulterait de conséquences lâcheuses pour .elle, doqt le nom. allait s'accoler à une publicité de scandale. Elle en souffrait en silence, n'osant ni recourir aux erigagemens"de madame iPingrajn d'une impénétrabilité de fer dans sou opinion sur l'événement, ni à Calveyrac, avec lequel elle n'avait plus depuis quelques mois que de simples rapports de convenance. Quel consul auraitelle attendu d'Aboi, réduit par elle à ne s'occuper que de luimême ft à. compter les jours qui le séparaient du complet ré tablissemcnt de sa sanlé? Instruite par le passé, et par un passé fort peu éloigné, e,Ie redoutait de le déplacer de nouveau, (le le distraire par d'autres pensées. Elle l'épargnait maintenant avec une sorte de respect, comme une idole dont le soleil aurait dévoré l'éclat la seule fois qu'on l'aurait dépouillée de ses voi.es. Comment la risquer encore'.'' il faudrait manquer de foi et d'amour. Ft puis, prononcer encore devant Abel ce nom de Touralbe, déjà jeté comme un poignard cuire elle el lui! Ce nom provoqui rail des larmes; elle en verserait, à coup sûr au .souvenir décolles qu'elle avait répandues. Ce n'était ni à propos ni prudent.
Au surplus, quelles lumières, quelles consolations obtenir du docteur, de madame Pingray et d'Abc', dans une ;;n lire dont il n'était au pouvoir de personne d'arrêter l'inflexible cours? Elle n'avait qu'à gémir sur le hasard qui avait amené mademoiselle de Tduralbe chez elle; et encore regardait-elle sa plainte comme peu généreuse si elle songeait que mademoiselle de Touralbe n'avait pas quitté le lit depuis la fatale scène, el qu'elle ne reparaîtrait jamais dans le monde sans répondre par une pénible rougeur a d'insolentes curiosités.
Calveyrac avait fait comme le lion qui entend crier un léopard derrière lui, tandis qu'il est occupé à tenir une proie encore vivante : il retourn • la tête, il élargit les griffes. I.e lion esl double : il a tué, il tue; on verra : Mais "'est à l'homme qu'on déviait comparer le Hou l'on, le
lion redoutable, s'il en esl \\n comparable a l'homme dans l'univers. Où l'homme prend-il tant d'énergie pour ployer el briser en loi loin ce qu'il \ a de chênes et de rochtlrs? de quel point di la 1er..' s'i lance i il pour aller si loin? el ■< bel- - 1 1 . ti -;■ a temps ?
Calveyrac avail pris envers Bergeronnette l'engagement . o'uli un par b". larmes, scellé sons le ciel par le sereile I ur qu'elle portait. I.'. ngage-
ttenl avail été rempli, la chimie a des poisons- cerfa botanique ses plantes mysléri 'usi s jaunes et pâles, qui eroiss id i l'ombre et entre les pierres disjointes des vieux cloîtres [.a science 'es nomme, la justice les sait ; mais la i (lui les conseille est frappée de mort par la loi. et la faute qui y a recours s'jteinj dans les cachots. Ceci est arrêté,. écrit;
: loi.
Cependant Calvjjrac avait pressé Bergeronnette dans ses bras cl lui avait dit : — Bois, pauvre enfant, et sois sauvée ! Elle avait bu. 1! avait ajouté : — Repose-toi deux jours : après ces deux jours, lu seras encore Bergeronnette, la blanche ; erle île Fromain ville. — Et c'était fait.
I.e docteur était maintenant accoudé sur son action. Il la pesait et la regardait jusqu'au fond; car la solitude évoque i'exanen. Les hommes forts du siècle, qui jugent, qui si rotent sans cesse, qui divisent le monde en atomes et publient que Dieu n'est qu'un courant électrique, retournent un beau jour l'arme contre eux-mêmes, et les juges sont jugés. D'une main ils se saisissent et de l'autre ils se défendent : la lutte devient terrible, bouffonne parfois entre l'homme et l'homme. C'est l'instant oii les rois qu'on nomme justes se souviennent d'avoir fait verser du poison, celui où le saint prêtre rejette sa robe et se prend à rire dans la glace de la comédie qu'il jeue, celui où le plus honnête des commerçans récapitule qualgu.es* uns des moyens qui l'ont enrichi; car il y a dans la vie de l'homme le plus irréprochable un fait secret, connu de lui seul, qui lui est commun avec quelque scélérat, dont le seul désavantage est de l'avoir été trop longtemps.
l'ourlant, et ceci est à considérer, beaucoup de vertus et de vices appartiennent en propre à la profession qu'on a embrassée. I ii juge intègre n'est que le locataire de la vertu qu'on nomme justice : il est juste jjar robe. Voyez-le sans toge, vous i ; pas : Voilà un boni juge. Avec un général lâche et
vingt mille soldats lâches on peut former une bonne armée, parce que la bravoure est presque une vertu d'uniforme. Ainsi les professions sociales se composent de tant de parties nobles et de tant de parties viles qu'il faut accepter. Faire un choix ; n'est ce p.is demander à l'arc-cn ciel la couleur verte i oncours des rayons jaunes et bleus'.'
Ceci était dans les raisons qui roulaient dans la tête de Calveyrac lorsqu'il songeait à la moralité d'un fait dont les suites n'étaient plus discutables.
Il s'arrêta au milieu de ces réflexions pour se rendre chez Abel, depuis quelques jours atteint d'un retour de langueur. Dans sa ii aie guérison, son malade l'alarmait parfois par des signes de rechute, qui. sans lasser son zèle, désespéraient sa Science aux prises avec une des cures les plus paradoxales de. la médecine.
Les croisées de l'appartement d'Abel avaient été ouvertes pour faciliter le passage à un peu de fraîcheur, car la chaleur de la soirée était accablante ; il pleuvait des flammes ; à l'horizon le ciel élait cerclé de lames rouges; les deux bougie* allumées sur la console de la pièce, où le docteur entra sans bruit, manquaient d'air pour brûler.
S'étant assis près du lit d'Abel, le docteur remarqua qu'il murmurait des paroles voilées sous un demi-sommeil produit par l'excessive chaleur, et que, dans son abattement, il l'avait pourtant vu entrer. C'est un de ces mille phénomènes placés entre le sommeil et la veille, et communs chez les personnes parvenues aux limites de la maladie et de la guérison.
Abel disait :
— Ce jeune prêtre est-il parti? Je m'en veux d'avoir maltraite ce prêtre.
—De qui parlez-vous? demanda le docteur d'une voix asnour éveiller Vbel.
LE MEDECIN DU PECQ
-=■ Tous êtes là; docteur! Je parlais en rêvant, n'est-ce pas? J*ai été éveillé, je crois, par l'une de vos réponses.
— Vous en vouliez beaucoup à un prêtre dans voire rêve.
— Je le consultais sur une maladie que vous n'avez pas Phabitude de guérir.
— Si je connaissais ce prêtre, je le remercierais de m'avoir suppléé. Étiez vous satisfait de Pordonnanci ?
— Pas trop, puisque je l'a» usais de m'avoir n.is au lit.
— D.ms le cas où je n'aurais pas l'adresse de vous le fjire quitter, la clientèle du piètre n'aurait rien à reprocher a celle du médecin.
— C'était peut-être ma faute : je m'étais emporté contre ■lui.
— Je suis de votre avis : que de fois, mon ami, ne vous ai-je pas recommandé, pour guérir vite et pour toujours, de fuir vos passions comme un assassin qui vous poursuivrait!
— Mais il ue s'agit que d'un rêve, docteur; je ne nie suis -mis en colère contre personne.
— Alors je vous demande pardon. du reproche, mon ami. Contez-moi cependanl votre rêve jusqu'au bout.
— Ce prêtre, reprît alors Abel avec un peu plus d'émotion qu'on n'en éprouve à raconter un simple rêve, me refusait un éclaircissement qui n'eût compromis personne.
— Il y a de singulières délicatesses; mais ce prêtre, sans doute, ue voyait pas la chose comme vous.
— Comment l'aurait-il vue ? Que désiraisje savoir? l'opinion d'une personne que je connais autant que lui.
— Un peu nn ins. mon ami, interrompit h; docteur, puisque vous alliez chez ce prêtre afin de mieux la connaître.
— 11 a refusé de me confier ce que cette personne lui avait dit; et moi, qui lui avais olfeft, pour qu'il parlât, des encensoirs d'argent, des bannières, un orgue, je l'ai traité avec mépris. L'emportement m'a rendu malade: ma poitrine est échauffée, ma tête brûlante.
— A mon tour vous ferai-je remarquer que vous me rapportez un rêve?
— Sans doute! sans doute! se reprit Abel.
— N'en ayez pas souvent ainsi ; car, si le fait est une illusion, les conséquences en sont réelles : vous avez un peu de lièvre.
Tous deux se turent. Calveyrac précipita quelques morceaux de sucre dans un verre d'eau. Tandis qu'il les faisait fondre avec lenteur, il songeait qu'Abel lui révélait maintenant la cause de son indisposition sous la forme complaisante d'un rêve.
Il faisait un peu plus d'air, mais la chaleur n'était pas moins énervante. On petit vent sans fraîcheur, en écartant les rideaux, couchait de claires masses de cheveux sur le front de Calveyrac et dévoilait sa vieillesse anticipée. Les rides du front, des lèvres, et celles que creuse le sourire a l'angle des paupières, déplorable protestation de nos infirmités permanentes contre nos joies passagères, tiraillaient son visage, presque aussi fatigué dans cette soirée que celui d'Abel.
— Je pars, je suis décidé à partir, rt prit Abel sans transition.
— Vous partez ! D'où vient tout-a-coup cette résolution?
— Oui, je quitterai Saint-Germain.
— Ce n'est pas pour toujours, Abel ?
— Peut-être.
Abel soupira.
— Vous soullVez de quelque chagrin nouveau. Désirez-vous que je me retire?
— Non, je vous en prie: j'ai besoin de ne pas être seul. Pvestez, continuez, docteur, vous disiez...
— Que votre dt par! nous attristerait, mon ami : on vous aime comme un fils ici.
— Vous peul être, vous m'aimez sincèrement et sans ur.i h 1, î • ; nous que suis je pour les autres? (je ne parle pas de madame Dalzonne) un étranger. Quand ceux dont le hasard m'a fait le compagnon Re nie verront plus, ils auront tout juste assez de bienveillance pour dire : — C'était un original, un fou.
— Quelqu'un l'a profondément blessé: il se plaint de tout le monde, pensa le docteur.
— Ne croyez pas cela, mon ami : vol re souvenir restera dans ce pays; il n'est pas de pauvre qui ne répandra des larmes sur le seuil de votre porte fermée. Et nous, mon ami, quaud le jour sera venu de nous séparer, nous nous répéterons avec amertume que nous avons perdu un ami, un frère.
J'aime mieux pour lui celte peine vraie, car elle a une origine et il va me la découvrir de lui-même, ajouta le docteur dans sa réflexion , qu'unedouleur vague, imaginaire, enfantée par 1. il, lire du cerveau. Plus j'y pense, plus une conviction s'établit en moi: pourquoi l'accident arrive a mademoiselle deTourâlbe n'aurait-il pas éveille l'amour que je lui ai toujours supposé pour elle? J'ai le doigt sur la vérité. | — Depuis longtemps; docteur, vous avez fouillé dans tous les replis de mon existence; une fréquentation intime ne vous a rien laissé ignorer sur ma naissance, ma famille, mes malheurs: qurile honte aurais-je à vous mettre, de moiiié dans l'aveu d'un sentiment qui m'occupe, m'aide a vivre m'oppresse souvent de mille joies nouvelles, de mille peines confuses aussi, qui se trahirait un jour avec vous, et qu'alors votre amitié nie reprocherait d'avoir caché.
— Abel, répondit le docteur, je suis trop satisfait, croyezle bien, des nombreuses marques de franchise que vous m'avez données pour en souhaiter de nouvelles; mais si en déposant une confident e de plus en moi vous espérez vous alléger ha.tez ce moment; parlez, mon ami ; je vous écoute. *
— Docteur, ma passion est un bonheur et une souffrance • carje ne sais si je suis aimé. J'ai des doutes en surprenant sur le visage dont les traits m'ont surpris comme un miracle la première fois que je les aperçus, des ombres de tristesse qui l'obscurcissent et ne me laissent plus rien voir. Je n'ai • osé renverser ce mur entre elle et moi, de peur de trouver de l'autre ccilé quelques-unes de ces déceptions dont il vaut mieux ignorer l'existence pour le repos de la vie; et malgré moi cependant je m'approche toujours de l'obstacle. C'est qu'il est mortel pour le bonheur de sentir des larmes vous tomber sur la main quand vous la tendez à la n.ain qui ne fuit pas, de distinguer l'amertume d'un soupir dans le souffle qui passe à travers les paroles aimées. Comment ne pas supposer alors que la femme dont on a fait sa vie ne se sent ni assez pure ni assez libre pour .vous payer de tant d'amour? Ses scrupules, qui prouvent sans doute la probité de sa conscience, vous accusent, vous, d'être venu trop tard ; et ce sont vos larmes qu'elle verse, ce sont vos soupirs qu'elle exhale. En se taisant, elle croit vous épargner une douleur qu'elle redouble par son silence.
— Tenez, interrompit le docteur, qui remarquait qu' Abel se perdait un peu dans le lyrique parce qu'il n'osait pas être dans le vrai, tenez, si vous voulez dire que la femme que vous aimez a eu un amant avant vous ou a aimé avant de vous connaître, je ne vous contredirai pas avec acharnement, rien n'est plus commun dans un monde comme le nôtre; niais ne réduisez pas a une cause unique des milliers de contrariétés morales qui font dévier d'une ligne correcte et franche le cours des passions. Qu'elles sont mêlées, diverses, nuancées, selon les âges, selon les rangs, selon les mœurs I elles sont les sœurs jumelles des maladies. J'ignore si vous n'avez pas fixé votre attachement sur une de ces femmes inquiètes dans leur imagination, où tout ce qui s'y réfléchît s'y déforme sous un certain taux jour poétique. Les femmes de ce caractère dépaysent, elles trompent de même qu'elles se trompent, de la meilleure foi du monde. En elles le livre a tué l'homme, l'expression la réalité; elles regrettent en vous des qualités d'un ordre tout à-fait en dehors des choses terrestres. La musique, qui est trop descendue dans l'éducation, la poésie, qui ne doit y être admise qu'avec une excessive réserve, et pardessus tout une organisation portée à fatiguer les nerfs, ont
il ces aberrations, qui ne sont pas incorrigibles : le bon sens da mari les di mpte, si la faiblesse de l'amant en a d'abord souffert.
— Mais, docteur, celle que j'aime est une enfant à qui le moûde est inconnu; son éducation est à peine ébauchée, c'est une fille des' champs. Vous la connaissez depuis plus longt" mps que moi.
— Abel, interrompit le docteur avec l'impatience la plus
LÉON GOZLAN
Vive et frapnp au front d'un coup de sinistre lumière, Abel, mais la tille de Berger in vous aime; elle vous aime, vous dis-je! elle me l'a dit.
Les deux bras passés autour du cou du docteur, Abel l'embrassait et le remerciait; ses joues pales se fardèrent d'une teinte rosée.
— Docteur, pourquoi n'êtes-vous pas un de ces hommes qu'on remercie en les enrichissant? votre délicatesse me désole! Blâmez-moi, j'y consens, mais ne m'empêchez pas de cédw au cri de ma reconnaissance. Vous n'êtes pas riche, docteur, tant mieux ! Acceptez de ma main une fortune toute faite. Pourquoi me refuseriez-vous? Cette fortune, ne la tiendrez-veus pas, tôt ou tard, par vos services, de la générosité lente de la foule? pourquoi ne pas la recevoir tout entière de moi? Est-ce que je ne vaux pas la foule?
— Nous parlerons de cela plus tard, répondit Calveyrac moins étonné encore d'apprendre qu'Abel aimait Bergeronnette qu'épouvanté ernee monent. du désastreux moyen qu'il avait pris pour sauver l'honneur de celle-ci. — Ç)u'ai-je fait ! cria-t-il dans sa conscience, dont le trouble ne mentait pas jusqu'à son visage, obligé de répéter la jqje de celui d'Abel; qu'ai-je fait!... J'ai bien fait peut-être, répondit Calveyrac à une seconde et vive ondulation de la même pensée : qui m'assure qu'Abel n'a pas rencontré juste en attribuant à une faute d'autrefois les impénétrables regrets manifestés par Bergeronnette? La faute n'était pas d'autrefois ; voilà où était la seule erreur d'Abel ; la faute était présente, à côté, vivante, là, obscure, mystérieuse. Si elle lui eût été imputable, pourquoi la lui aurait-on eschée? Elle revient à celui que mes doutes ont accusé dans l'île d'Herblay, et dont j'ai lu le nom derrière des larmes. Donc je n'ai pas à me repentir.
Bergeronnette sauvée, l'abbé Vincent mis à l'abri de l'infamie, arraché aux huées de l'opinion, Abel retrempant sa santé dans un amour libre désormais d'une affligeante incertitude, voilà le fruit de mon œuvre. Où est le crime? Le crime eût été dans la conduite contraire. Je suis tranquille.
La tranquillité du docteur ressemblait à toutes les satisfactions purement philosophiques: plus on se les prouve, moins elles sont démontrées. S'il se fût reconnu coupable, il n'aurait pas été plus silencieux.
— Mais si Bergeronnette m'aime, ainsi que vous me l'assurez, docteur, pourquoi ces longs soupirs dont elle accompagne chacune de ses paroles quand nous sommes ensemble chez elle ou quand nous nous promenons dans la campagne? Voilà ce que vous ne m'avez pas dit, mon ami.
— Quand vous la reverrez, Abel, vous la trouverez changée à votre égard; j'en ai la certitude. Je ne vous promets pas qu'elle sera redevenue la rieuse paysanne d'autrefois: la nature fait tout-à-coup sérieuses les plus joyeuses jeunes filles de la veille ; mais sa gravité charmante vous plaira sans vous attrister. Elle aussi avait sa peine, <jue j'ai calmée : visions de quinze ans qu'elle a sans doute aussitonfiées à l'abbé Vincent, auprès duquel, vous me l'avez appris, vous avez été moins heureux qu'avec moi. Les prêtres ne sont pas si indulgens que nous.
— Tous êtes meilleurs, vous autres. Mais, n'est-ce pas, mon ami, poursuivit Abel, que Bergeronnette mérite d'être ainsi aimée?
— Quand je ne serais pas de votre avis, Abel, vous ne changeriez pas pour cela d'opinion.
— Vous avez du goût, docteur, et surtout du sang-froid, vous que n'agitent plus de passions semblables.
— C'est une ddricieuse ci, fart, affirma Calveyrac, glissant sur l'allusion qui lui était personnelle. Elle est votre ouvrage, Abel.
1 —Je lui ai inspire le goût des arts; elle écrit, elle dessine-, j'en ai l'ail un« musicienne. Cœur d'ange I Docteur, je l'aime-, vous m'avez dit qu'elle m'aimait : eh bien, par inomens, quand mon démon se tait, je crois que c'est là le meilleur de la vie, aimer, être aimé. Pourquoi n'aimez-vous pas, vous, docteur?
— (.mi m'aimerail ? Je suis trop vieux.
— C'est que vous n'avez d'attention que pour la science. Docteur, vous êtes un sage.
Triste, Calveyrac eut pour lui-même, à ces paroles d'Abel, un sourire de pitié:"/ ous n'avez d'attention que pour la science!
Le docteur s,' sentait mal à l'aise : il prit congé d'Abel, qui n'avait jamais été si léger d'esprit.
— Vous m'avez promis d'accepter, lui dit celui-ci en lui tendant la main.
— D'accepter quoi, mon ami?
— D'itre riche.
— Vous ne savez donc pas que cela m'est défendu par les lois?
Lcjeune avait pris une part si exagérée à la crise nocturne dont la maison serait longtemps émue, qu'il tomba dans un état alarmant de maladie. A la violente secousse d'une nuit de terreur avait succédé chez lui un délabrement général. Trop faible pour être emporté d'assaut par la maladie, il s'en allait en s'évaporant à vue d'œil; semblable aux vins vieux trop longtemps ménagés, il disparaissait en fumée pour avoir été une seule fois remué avec imprudence. Le bouchon avait cédé à une dernière fermentation : il ne restait rien au fond de la bouteille.
Quand Lejeune était fatigué de se répéter à haule voix les tons dont il s'était rendu coupable envers sa santé, qiumd il s'éiait assez reproché, sous toutes les foimes, sasonie nocturne en simple caleçon de flanelle, il prenait alors mentalement Champeaux à partie, et il l'accusai I d'être l'auteur principal de ses maux. Qu'avait de commun Champeaux et sa maladie? rien : mais il se soulageait en accablant Champeaux , ce nom répondait à tout. Une seule pensée restait saine et vivace au-dessus des morts partielles qui s'opéraient dans Lejeune, c'était la pensée de ne pas mourir.
Hourdon, aux soins duquel il avait été remis, mesura, à sa première visite, le peu de succès promis à sa tâche.
Si Lcjeune avait eu le choix, il aurait préféré être traité par Calveyrac; mais les convenances ne permettaient pss d'exclure ainsi, au gré des malades, ceux des médecins de la maison à qui il revenait le droit de les soigner.
La vue de Hourdon, on l'avouait, n'avait rien de rassurant ; on se^sent.iit plus mal en sa présence. Citait l'effet de ce magnétisme répulsif don! ne comprenne:; t pas encore la portée les médecins modernes, obstinés à nier la vertu attractive d'un visage riant, d'une mise agréable, d'une parole amie sur l'esprit des malades, dont les organes, surexcités par la diète ou toute autre cause, acquièrent une subtilité de perception pleine d'inquiétude.
Affrontant une opinion qu'il pressentait défavorable pour lui, Lcjeune se bàla de dire, avec volubilité et à plusieurs reprises, dès que Bourdon se fut assis près du lit :
— Je suis mieux, je vais beaucoup mieux, ce ne sera. rien.
— Nous allons voir cela, répondit pi samment Hourdon en promenant sa main poilue sur la poitrine de Lcjeune et en lui tâtanl .ensuite le pouls, gestes qu'accompagna un mouvement dédaigneux des lèvres.
— N'est-ce pas. monsieur Hourdon, que je vais mieux, et que ce ne sera rien?
— Si c'est votre opinion, je la respecté.
— Ne s rail c pas la vôtre, monsieur Hourdon? —Pas lout-à fait.
—Épi hasard un retour de ma fameuse ma-
lai — .De i
— Eli ! de pie ]e cherche depuis si longtemps et dont je n'ai jamais su le nom.
— Celle-là ou une autre, peu importe.
— Il CM ù: été bien doux, cependant, monsieur Hourdon. de savoir à quoi m'en tenir.
— On n'a pas ■ i factioi s dans ce monde.
— J'en suis persuadé, u rdon. Je me fais une
LE MEDECIN DU PECQ
— En avez-vous beaucoup de philosophie, monsieur Lejeune?
— Une, comme je vous disais.
— Si elle es! digne de ce nom, vous envisagez certainement sans crainte ce moment dont tout le monde s'effraie.
— Que prétendez- vous dire? s
— Rien qu'un homme comme vous n'ait le courage d'entendre.
Les yeux de Lejeune se retirèrent dans leurs coquilles desséchées, son cœur se crispa, il eut froid jusqu'aux ongles.
— Au bout du compte, qu'est-ce que la mort, monsieur Lejeune? moins que rien.
— Ce monsieur Champeaux est un fier misérable, de m'avoir mis là !
— La mort est moins que rien, comme je vous le répète. Convenons d'abord qu'on meurt plus ou moins. Est-ce que vous n'avez pas toujours été mort pour Constantinople.pour Rome, pour le Mexique, où vous n'êtes jamais allé ? n'étesvous pis mort pour la maison voisine, où vous n'avez pas pénétré davantage? A sincèrement parler, vous ne vivez derpuis des années que pour votre cabinet. Ainsi donc vous ne mourrez qu'infiniment peu.
Lejeune croyait avoir de Fourneuf à ses côtés. Quel langage rassurant! •'
— Beaucoup ou peu, il est dans votre pensée que j'ai peu à vivre? osa-t il dire d'un ton navré.
— Je né vous traiterai pas en femmelette, monsieur Lejeune, il faut franchir le pas. Il n'y a plus d'huile djns la lampe, les engrenages sont rouilles, la machine a fait son temps.
Ce plat matérialisme, professé avec la trivialité la plus prosaïque du monde, arrachait, lambeaux par lambeaux, la vie au malheureux Lejuine, dont l'état n'était que trop réellement désespéré.
— Maintenant, reprit Hourdon, que vous n'ignorez plus votre situation, mettez-vous en mesure, je vous le conseille, de régler vos intérêts particuliers. Avez vous des parens?
t- Aucun.
— C'est plus tôt fait.
— Quoique je ne pense pas mourir encore, j'avais mis ordre à mes affaires.
— Très bien ! votre conduite est à imiter. Puisse votre exemple servir à monsieur de Fourneuf!
— Est-ce que lui aussi s'en irait? demanda monsieur Lejeune, ravi de savoir qu'il ne partait pas seul de ce monde.
— Il s'en ira tout comme un autre malgré son esprit. Il n'en croit rieu ; depuis que j'exerce cependant, je n'ai pas encore vu l'esprit sauver quelqu'un delà mort.
— Eli! mon Dieu! s'écria le moribond, j'ai pourtant suivi, à la lettre toutes les ordonnances des médecins de Montpel- !i"r pour mes obstructions de rate, dont je ne me ressentais plus, et les vôtres aussi, monsieur Hourdon, pour mes douleurs lombaires, qui m'avaient enfin quitté. Mourir quand j'allais mieux, quand il ne restait plus qu'à connaître le nom de ma grande maladie ! C'est cruel !
— De quoi vohs plaignez-vous ? vous mourez guéri... Mais j'entends à la porte madame Musquette et mademoiselle de Beaupréau qui accourent sans donte vous offrir leurs soins. Désirez-vous qu'elles entrent ?
— Oui. répondit Lpjeune, qui ne pouvait que se réjouir de tout ce qui iui serait une diversion aux funèbres propos dont il avait été assassiné sans défense par le cynique Hourdon.
Ces deux dames entrèrent l'une et l'autre avec la figure la pins étrangement composée du monde. Mademoiselle de Beaupréau avait étendu, comme dans ses jours de mauvais rêves, un bandeau blanc de jaconas sur si n fronl el madame Musquette re->ceiiiblait, par l'exagér; ti le son visage, tiré hors
de toute mesure, à un singe, qui a bu du vinai ri .
Madame Musquette se plai a à la droiledu lit du vieux garçon. i' '■ Beaupréau à gauche, dans la ru le.
Toute espérance Deurie de mariage s'étanl il trie m elles du moment où elles avaient prévu la lin proch tine de Lejeune, elles avaient tacitement et à ra même heure songé a couvrir leur échec : c'était au testament a réparer la défaite du ma-
riage. Lejeune était célibataire, il était très riche, et il allait mourir !
Ces dames s'étaient rencontrées toutes deux à la porte (ht malade, où une petite scène s'était pass.ée.
Madame Musquette aurait dit:
— Je croyais que monsieur Lejeune désirait me parler seule, puisqu'il m'a tait demander.
— J'ai eu la même pensée en vous "voyant, car il m'a fait demander aussi.
— C'est impossible , avait repris d'un ton aigre madame Musquette, mais il ne vous a indiqué , je présume, aucune heure pour vous recevoir.
— Qu'est-ce que cela fait ? avait été la réplique de mademoiselle de Beaupréau. Puisqu'il a souhaité de me voir, j« viens.
— Il aurait pu n'avoir à vous parler que dans la journée ; ma chère mademoiselle de Beaupréau. dosez-vous que nous ne dérangerons pas ses projets en nous présentant toutes deux à la fois? Les malades n'ont pas trop de leur attention.
— Je vous en dirai autant, madame Musquette.
— Moi, c'est différent : je prévois ce qu'il a à me confier.
— C'est ce que je prévois aussi.
— En ce cas, l'événement dét idera entre nous, se seraientelles dit en assiégeant ensemble le lit du malade
Une fois assises aux deux versans opposés de la couverture, chacune d'elles s'empara d'une main de Lejeune et garda un silence contrit.
— Vieilles pintades '.pensa Hourdon, qui leur lança en dessous son regard fauve. On sait pourquoi elles viennent J'ai bien envie de les faire damner en ne quittant pas la place. Mais ce serait voler un quart d'heure de bon à ce pauvre Lejeune, qui n'en a plus tant à sa disposition. Elles l'ont ensorcelé.
Hourdon n'était pas méchant : il laissa le champ libre à madame Musquette et à mademoiselle de Beaupréau. Après avoir encore consulté le pouls de Lejeune il se leva pour sortir. La même moue de mépris qu'il avait déjà faite renversa sa lèvre inférieure sur son menton.
Les deux vieilles filles restèrent.
Immobile sur son oreiller et au fond de son bonnet de coton, Lejeune dirigeait sa vue oblique tantôt sur l'une et tantôt sur l'autre; trajet d'afiection au bout duquel il rencontrait deux visages, ou plutôt deux grimaces chiffonnées d'une fausse sensibilité qu'il prenait pour vraie; expression menteuse, accompagnée de faux cheveux, d'un bandeau en jaconas, et de couleurs de betteraves poussées à force de frottemens à la peau; car les deux vieilles filles, et la qualification convenait autant à l'une qu'à l'autre, bien que madame Musquette eût des prétentions au veuvage, n'avaient pas renoni ê, dans leurs calculs, à paraître intéressantes sous leur tristesse.
— Votre teint est plus animé qu'hier, dit enfin l'une d'elles.
— Il vous semble, madame Musquette ?
— Vous avez l'oeil bon.
— Vous trouvez, mademoiselle de Beaupréau?
— Votre peau n'est pas non plus aussi brûlante. Madame Musquette pressa tendrement la main du vieux
garçon.
— Elle est douce comme un velours.
Lejeune éprouva la même étreinte de l'autre coté du lit.
— Et si vous saviez pourtant, mes bonnes amies !...
— Quoi donc ?
— Monsieur Hourdon m'a déclaré que je n'en relèverai pas.
— Il a osé dire cela !
— Oui, mes bonnes amies !
— L'ignorant! Et vous l'avez cru ?
— Que voulez-vous? vous n'étiez pas là.
— En vérité, on se demande pourquoi madame Dalzonn* garde ou si lu nî il personnage dans sa maison ! Mais il ue sait lien de rien.
— Rien de rien, répéta mademoiselle de Beaupréau, jusqu'ici reléguée au rang d'écho, mais d'écho passionné, dans cette lutte, comme il arrive d'ailleurs à toutes les personnes
• ti collision d'intérêt avec les maigres.
LEON GOZLAN
— Ce n'est plus aujourd'hui qu'un médecin de poules, de chèvres, de hannetons. Il a ëté assez bon dans son temps, quand il était jeune, et encore on ne vous dit pas tous ceux qu'il a tués. Oh! le vilain homme! Quelle différence avec monsieur Calveyrac !
— Quelle différence ! murmura le moribond, qui courait-le grand galopa Cheval sur la lièvre, depuis que les deux vieilles filles essayaient de lui persuader qu'il était rose, sain et Irais.
— Croiriez-vous qu'il a abordé les questions les plus décisives !
— Vraiment! s'écrièreut-elles sans trop comprendre encore, maiscraignanl de voir la parole s'éteindre sur les lèvres de l'agonisant; les plus décisives! 11 a peut-être parié de piètre, de confession? Vous n'avez pas de bien lourds péchés sur la conscience, cher monsieur Lejeune. En cela on suit son inspiration.
-— Vous devriez supposer, interrompit le malade d'une voix affaiblie, que monsieur Bourdon n'a pas assez de religion pour se mêler du salut des autres ; mais il m'a demandé, ce qui est aussi concluant, si j'avais mis mes affaires de famille en ordre , si j'avais eu .le soin , en d'autres termes, de dresser mon testament.
Madame Musquette et mademoiselle de Beaupréau se regardèrent à la fin de cette dernière phrase, mais avec la parfaite conviction que Lejeune ne lixait en ce moment sa vue ni sur l'une ni sur l'autre. Elles imitèrent ces vaisseaux ennemis Qui -contractent une minute d'alliance pour passer sous la batterie d'une troisième puissance suspecte.
Que faut-il faire? eurent-elles l'air de se demander dans cette lueur de complicité : blâmer de nouveau Hourdon, et alors encourager le malade à mourir sans tester, résolution ruineuse, insensée, extravagante-, ou bien être de l'avis de Hourdon, et. dans ce eas, semer de nouveau l'épouvante dans lecœur de Lejeune? Ce lut à madame Musquette qu'échut la parole, que ne luj disputa pas mademoiselle de Beaupréau ; il s'agissait de trancher le nœud : qu'importait le bras?
— N'eussiezvous pas été, cher monsieur Lejeune, aussi peu en danger de mourir, le conseil de monsieur Hourdon n'eût pas été moins inconvenant. On ne se charge jamais, quand on n'a pas mission de le faire , de ces interventions délicates, dangereuses, inhumaines, s'il faut les caractériser sévèrement. Elles sont d'ailleurs presque toujours inutiles. Oui, très inutiles ! insista madame Musquette en joignant aux charmes de l'éloquence la gr5ce des petits soins. Ses doigts, tandis qu'elle parlait, donnaient une inclinaison coquette au bonnet de coton de Lejeune.
— Ceci, pensa alors mademoise!le"de Beaupréau, passe les termes du traité. Que madame Musquette éelaircisse h question du testament, très bien ; mais je ne souffrirai pas qu'elle enjôle le vieillard à son profit. Le moment est suprême !
Baisorinant trop juste pour reculer devant sa pressante logique , mademoiselle de Beaupréau releva sur le front de Lejeune le gros pli du bonnet de coton si délicieusement incliné par madame Musquette, qui à son tour, renversée des prétentions qu'on lui opposait, se rejeta en frémissant sur sa période interrompue.
— Oui, elles sont très inutiles ces interventions. Comment supposer qu'un homme soigneux de l'avenir de sa fortune, jaloux de ne pas laisser gaspiller après lui des biens loyalement acquis, qu'un homme d'honneur oublie de prendre des précautions commandées par la simple prudence et le devoir? On ne suppose pas chez un homme, même ordinaire, sans insulter à son intelligence, un semblable oubli. C'est pousser trop loin un prétendu zèle pour ce qui le louche que de l'effrayer par une recommandation de celle espèce.
Le sourire jaune du moribond exprima combien il partageait cette opinion de madame Musquette, qu'on ne saurait trop apporter de réserve dans ces sortes de questions adressées à un malade, tout en laissant voir qu'elles étaient parfaitement inutiles à son égard. Ce sourire approbateur, un des derniers de Lejeune dans ce monde, riait un assentiment philosophique et un suffrage personnel.
Triomphante du succès de ses paroles tantôt indignées et tantôt mielleuses, madame Musquette s'abandonna à la fami-
liarité du geste. 1 1 revint une seconde foi, a ce bienheureux bonnet de coti n mi. à son vif dépit, mademoiselle de Beaupréau avait imprimé son cûHtact.
Elle enleva une des grosses épingles noires de sa coiffure ci l'employa à réduire le tour du borniet de coton, d'une circonférence réellement trop étendue peur la têt'' jeun-.
Celait un nouveau défi portéa mademoiselle de Beaupréau. Celle-ci, d'un mouvement inspire, arracha alors le ruban do sa ceinture, < t. le fixant au sommet, i Ile le coula le long des joues du malade jusqu'à son menton, où il pritsous un nœud adroit la forme d'une rose de mai.
Nouvel échec pour madame Musquette, et échec irréparable, carà moins d'y poser une couronne, il n'y avait plus rien à mettre sur ce bonnet de coton.
—Après tout,p< usa madame Musquette, mon amour-propre serait ici blessé si j'étais femme de chambre. Que voulais-je d'abord connaître? si monsieur Lejeune avait écrit un testament. J'en suis sine maintenant : toutes les séductions du monde n'en changeront ni le fond ni l'esprit. H me reste à savoir dans quel endroit il a été dépose, pour qu'après la mort de Lejeune il ne disparaisse pas, ainsi que cela n'arriva que trop souvent. \ quel détour recourir pour extraire quelques paroles d'éclairçjssement du fond de sa boue!,' sern e de plus en [dus par l'agonie? Car il va mourir, et sa fortune esl si belle, si vaste! il ne sait pas ce qu'il pos des pâturages dans la Beai.ee , des vignobles dans le Dauphiné, et dix-sept moulins en Belgique ; dix-sept moulins! Si cette insupportable mademoiselle de Beaupréau pouvait s'en aller! Est-ce qu'elle ne s'en ira pas? Que fait-elle ici ? Je lui arracherais volontiers les yeux!
— Mademoiselle de Beaupréau, dit-elle d'une voix charmante, ne fera-t elle pas aujourd'hui sa promenade d'habitude aujardin ? Le temps est si beau !
— 11 n'y a pas encore assez d'ombre dans les allées. Je garde Ce plaisir pour le soir.
— Le hâle gâte les teints délicats, en effet.
— Ce n'est point la crainte d'altérer mon teint qui me fait retarder l'heure de ma promenade.
— Je croyais, reprit madame Musquette repoussée avec perte. Je pensais aussi que le grand air vous soulagerait , vous paraissez souffrir ; vous n'avez pas bon visage ce malin. Dn peu de repos sous les marronniers vous aurait remise bien vite.
— Jamais je ne me suis mieux portée, répondit mademoiselle de Beaupréau. Je me sens de force à veiller quinze jours auprè du lit de monsieur Lejeune s'il le faut.
— Décidément, pensa madame Musquette, elle restera. L'odieuse personne ! que je la déleste!
Lejeune poussa un bâillement sinistre.
— Ah! mon Dieu! H va mourir! Acceptons le fléau de cette présence, et parlons! sachons tout !
— Notre bon ami, comment vous trouvez-vous? Soulevant sa paupière morte et entrebâillant une bouche
affaissée, Lejeune répondit :
— Beaucoup mieux.
— Vous avez raison : beaucoup, infiniment mieux. Sans ce fâcheux monsieur Hourdon qui est venu vous parler de testament, vous auriez été sur vos deux jambes demain. Est-ce que cela le regarde ce testament? curieuse impertinence! Encore un peu il vous eût demandé s'il était dressé selon les règles et dans quel endroit vous l'aviez mis. Les sottes cens!
— Je comprends à présent, se dit mademoiselle de Beaupréau, pourquoi madame Musquette tenait tant a nfécarier.
Depuis que Lejeune s'était trouvé beaucoup mieux il s'éteignait à vue d'ici! : son souille était court et haletant; son nez s'amincissait, el il avait comme de petits miroirs aux tempes. C'était la mort,
— Qu'est-ce que cela lui faisait à ce monsieur Hourdon? re ommença à dire avec eue impitoyable, une persévérante, une désespérée obstination madame Masque.
sur le corps de Lejeune ci prête à i ep msscr d'un bras sec et dur comme du fer toute tentative de mademoiselle de Beau-
LE WÉDECn DU PECQ.
préau, si elle avait essayé de lai disputer la dernière parole qu'elle épiait.
Lejeune ne dil aucune parole; mais, devinanl ce qu'on voulait d -niais abasourdi, asphyxie
lie,,- b< un i nei cr au milieu duquel il i
guail par intervalles ce mi ■: dament, testament, il tordit son bras, le glissa derrière l'oreiller, et le ramena avec un pli se nets.
— Le testament '
Madame Musqm empare, le -ouïe dans le ci
de sa roh PI le re ii al sous Sa main, qu'il eûl fallu couper si l'on eût cuerchéà ] i détache: d
Fuya nnant leur cher ami i
s'il a\aU eu la peste, les deux vieilles filles se rendenl dans une parti ■ rc i lisdn.
Le cachet esl bri ■ le testament ouvert; voici te que madame Mus |i ette, di ni le regard est dévorant, et mademoiselle de Beaupréan y lisent :
sur la terre, car je n'y possédais i ien, si ce n'est l'estime des gens d,' bien. Je prie mes bonnes amies, madame Musquettc 1 1 mademoiselle de Beaupn re inhunier avec quelque
— Inhumer avec quelque pompe! "Vieux libeflini s'écria madame"MuSquette en jetant le testament de Lejeune aux pieds de madi i
— Comme il nous a jouées! murmura mademoiselle de Beaupréau, avec ses i âturages et sus dix-sept moulins, nous qui avon de lui !
La même déconvenue rapprochait déjà les deux filles, profondément confuses de leurs misérables disputes-.
— Ah! dit eucoreen soupirant mademoiselle de Beaupréau, ce n'est pas monsieur Cabassol qui se lût ainsi conduit!
Ce nom deCabassol parut touNà-coup comme un arc-en-cicl
is des nuages.
Que de futures consolations il y avait maintenant d Cabassol si méprisé du vivant deLejeHne! Car Lejeune était mort.
xxxn
Il y a des tempêtes pour les lacs oubliés comme pour les grandes mers; ii yadfs révolutions furieuses dans les maisons obscures aussi bien que dans les royaumes. Si i ■ n'i : pas un trône qui s'écroule, si ce n'est pas un empereur emporté dans les plis de son manteau au delà des mers, c'est un luit domestique qui s'affaisse, c'est une existence paisible tout-à-e itip compromise^ égarée dans une voie qu'on croyait d'une éternelle sécurité, et qui s'évanouit dans l'intervalle d'une nuit d'été, entre le lever et le coucher de, l'étoile, v voir, au milieu de sa ceinture de verdure, la mais n ' t Pecq, il y a quelques jours seulement, etft-on prévu les coups de foudre donl elle élail e? Quand il y
a tant il ■ illes, pourquoi le malheur
s'était-il mis en marche vers cette habitation peuplée, sinon dejustes(oùsont lesj ms inoffensifs,
la plupart des joies bruyantes, des penséi i i . venus
là moins pour bien vivre q l'e pour mourir doucement?
Dn crêpe enveloppait la mai on du Perfq. En quejques jours un sinistre événement l'avait frappée de déshonneur et de tristesse, et une morl regrettable avait été la suite d< perturbation, tout entière encore sous l'épais manteau de la
justice.
Le foyer de tant de souffrances intérieures, c'était madame Dalzonne. Au fi nd de son affliction apparente, celle qu'un supposait unique et dont la date remontai! à la nuit de juillet, il y avait encore, a des courhes plus douli-c .: réclamer I i prioi il
les creusait avi a réflexion, el
descendant ai avoir découw ri à son l avait si difficilement inte deBergeroni olut qu'il était temp
pas laisser se prolonger entre celle-ci et Abel l'habitude de.
ntrer à. la ferme de Fromainville. Quoique, sdunelle,
Abel n'eût jan . moindre attention à la petite fer-
que la ferme était tumé, la limite pittoresque de ses courses dans . il pouvait arriver, par une trahison spontanée des i la menace, ce qu'ignorai! du reste madame •.s'en était déjà produite à Fromainville, qu'elle ël lui se reconnussent, a certains élans, a certaines indexions ■ mystérieux de la chambre bleue, impliquées s'étaient dénouées au hasard.
I rd n'était pas même ici nécessaire: quelle fraternité
lances qui effraient, ne sViablit-il l'as entre la main qui ésl restée toute une nuit dans la main, entrélaj tte qui s'est posée bre sur la joue?
■ urs s'aimantent ainsi pour longtemps. Lorsque le caprice n'a . tisle sil ■ .1 ce, l'époux e de la nuit se soupçonneront, quelque part qu'ils de leur poitrine, à leur frémissement, a une inquiétude d'oiseau dans tout leur être, ils iront, ils courront l'un vers l'autre comme la paille à l'ambre. ets'é .ok'i!
— Afin que ceci ne soil paSjSeditmadameDalzonnejlejflus sur es; ce les empêcher d'être jamais en présence, et surtoul seul à seul. Entre tous les moyen; (''obtenir ce résultat, elle i ici auquel elle s'arrêta. File ordonna à un domestique d'aller à Fromainville dire à Bergedemandée à la maison de santé.
Quelque temps après, Abel se présenta chez madame Dalzonne d'un air étonné, pour lui apprendre qu'à une demilieue du Pecq, dans une allée du bois du Vesinet, il avait vu . la demoiselle de compagnie de mademoiselle deTou- : • Dalzonne fut persuadée qu'A- \;it trompé: Champeauxse cachait; il ne se montrait pas en plein jour si pré, de Saint-Germain-en-Laye, d'où il était parti parce qu'il n'y pouvait faire, un pas sans être aussi- ; . hommes de la police. En outre, il suffisait qu'Abcl eût prétendu l'avoir surpris en têleà tête avec Bianca pour que l'erreur tût avérée; il n'y avait rien de commun eni ansionnair&ede la maison, portés à courtiser la beauté de la Florentine Fiança. Champeaux avait été le plus réservé dans ! • prO| OS* A'bel t:e céda pas auxrai- - m- i il spécieuses de madame Dalzonne. Lui-même avait d'abord douté du fait : mais, ayant parcouru à petits pas une étroite contre-allée parallèle a l'allée plus grande où étaient Hiauca et Champeaux, il s'étai| assez rapproché d'eux pour les reconnaître ; même il avait remarqué que la robe de Bianca était noin , Ci ntre >. mauvaise habitude de n'en porter que d'éclatantes en couleurs. Particulièrement à cause de cette circonstance, madame Dalzonne se disposait à nier une nouvelle fois l.i rencontre d'Àbel, car jamais Bianca n'ava-i-t clé vue en robe noire depuis son arrivée a Saint Germain, lorsque, a une certaine ombre qui passait entre ses rideaux et les arbres du jardin, elle se souleva du fond de son fauteuil. Elle i pendant quelques minutes en face d'elle dans la dircciion du pont du Pecq, Elle dit enfin à Abel qu'elle voyait s'acheminer vers la montée du Pecq une personne vêtue d'une robe noire, et dont la démarche avait quelque ressemblance ianca. Madame Dalzonne redoubla d'attention. — CYm Bianca! c'est elle, c'est Fiança! dit-elle à Abel. Reste à savoir si c'esl réellement avec Champeaux qu'elle se promenait dans le bois du Vesinet, ajouta madame Dalzonne, dont les doutes faiblissaient cependant.
Ifianca sonnait à la grille de la maison de santé! Quelque grand que fut le degré de liberté établi dans l'échange idame Dalzonne et Abel tirèrent peu de conclusions de la singularité d'un fait où tant d'autres n'auraienl pas m tnqu • d'entrevoir une intrigue facile à caractériser.
! é ail dan '<■■<<■ manière indulgente et supérieure,
i i liez les esprits dis-
I i ; dépens d'autrui. Us
ut au point Oh - trouvaient, afin de n'avoir
LEON G07.LAN
pas à revenir d'un jugement hasardé. A moins que leur intérêt ne fût compromisdans une question, ils ne sortaient pas de ce cercle révérencieux. Toute la place du mal qu'ils ne pensaient pas des autres, ils la remplissaient avec le foen qu'ils pensaient d'eux-mêmes. Madame Dalzonne et Abel ne s'étaient tant occupés de Bianca et du républicain Champeaux, au sujet de la rencontre dans le bois, que parce que ce dernier lesavait intéressés par sonexistencetourmentée, et qu'il avait quitté la maison à cause de persécutions nouvelles. Agités aussi par la catastrophe qui avait emporté Lejeune, ils palpitaient d'attention au moindre bruit ; ils ressemblaient à des gens fort excusables de se prendre de quelque curiosité à une émeute le lendemain d'une révolution.
Sous le premier prétexte qu'elle imagina, madame Dalzonne renvoya Abel dans son appartement : le moment n'était pas loin où Bergeronnette arriverait.
Que les positions étaient changées depuis un an pour ces deax femmes ! l'une attendait l'autre maintenant dans son salon , tandis quelle la recevait autrefois comme une petite fille sans importance. Elles avaient à se voir sans témoins aujourd'hui ; les circonstances les rendaient presque égale; ; elles avaient en commun des idées et des répugnances , l'éducation leur avait donné un même langage : une passion les rapprochait, et elles se sentaient en tout assez semblables l'une à l'autre pour ne reconnaître entre elles que la différence de de l'âge; et encore la plus jeune s'élevait-elle moralement, par la fatalité de l'amour et du malheur, à la solennité des années.
La porte du salon s'ouvrit et se referma sur Bergeronnettecinq-heures.
Après l'avoir embrassée, madame Dalzonne la fit asseoir près d'elle dans un fauteuil. Elle céda à une convenable absence d'esprit en ne la reléguant pas sur un tabouret au-dessous d'elle.
Tandis que madame Dalzonne tenait- dans sa main celle de la tille de Bergerin, elle eut le temps, qu'elle prolongea du reste à son gré, de remarquer l'altération du beau visage qui la regardait avec deux grands yeux pleins de langueur confuse et de maturité souffrante. Dans cet examen, qui n'était pas sans oppression pour l'une et pour l'autre, madame Dalzonne aspira toute la joie de son succès. La jeunesse n'avait pas trahi son espoir: n'étaient-ce pas des preuves de réussite que cette transformation de la jeune fille, encore en (leur hier, en femme éclose maintenant, que ces mains toutes blanches du sang qu'elles n'avaient plus, et sillonnées du rameau lifas des veines, que cette haleine insuffisante pour fournir un a'.iment vital à deux êtres? Combien d'autres signes son expérience ne lui fit-elle pas remarquer, et tous accusateurs de la jeune maternité de Bergeronnette !
Elle abandonna lentement la main de Bergeronnette et elle lui dit, non sans quelque embarras dans la voix :
■4* .le t'ai toujours tendrement aimée, Bergeronnette; tu n'en doutes pas?
— Non, madame.
C'était la première fois que la fille de Bergerin employait le titre de madame en parlant à sa marraine.
— J'ai été pour toi une seconde mère.
Tant de sainteté réside dans ce nom de mère, que madame Dalzonne. en s'en autorisant, plia sous le poids de l'usurpation: elle comprit trop tard qu'elle, avait dépassé le but. 11 ne lui était pas permis, comme à toute autre, d'être impunément sacrilège : elle s'arrêta pour se reprendre. Bergeronnette écoutait.
—J'ai du moins été pour toi une vraie amie.
— Ne voulez-vous plus l'être, madame? lui demanda naïvement Bergeronnette.
— Qui te fait croire cela ?
-Bien ; mais, à vous entendre...
— Écoute-moi jusqu'au bout.
Comme madame Dalzonne étail déjà gênée!
— Je vous écoute bien, madame,
—Flattée dés dispositions, des mi ntraispour
l'étude, je t'ai détachée peu à peu des travaux rudes de la terme, et je t'ai donne des maîtres, comme si tu eusses été la
fille d'un de nos riches bourgeois de Saint-Germain. Tu m'as prouvé que j'a\ais bien agi. J'ai fait plus: je n'ai pas craint, l'ayant reconnue raisonnable et peu ambitieuse, de l'élever, mise analogue à ta nouvelle éducation, a un rang audessus de celui que tu occupais auparavant. J'ai encore eu lieu de me louer. En te voyant si docile, si instruite et si bien à ation, il n'y a eu qu'une personne dont la fierté se soit éveillée : c'est moi.
— Je ne puis croire pour cela que je sois quitte envers vous, madame. Avec le temps, j'espère vous offrir une reconnaissance plus i
i . lion froide dont chaque parole de ces deux femmes était empreinte venait de ce que l'une, madame Dalzonne, rappelait le passé moins pour s'en applaudir que pour arriver à une conséquence de sa générosité, et que l'autre pressentait qu'où allait en exiger le prix.
— En attendant, Bergeronnette, que ton avenir soit arrêté entre ton père el moi, j'ai résolu de te faire apprendre un état dans les ressources duquel lu pusses trouver un jour une existence honnête si lu te mariais avec un homme pauvre ou si ton mari venait à mourir jeune.
11 y avait de l'acier dans le regard de madame Dalzonne, posé comme une lame sur le front de la fille Bergerin.
— 11 est bien entendu, avant tfeut, quecetétat te conviendra. J'ai reconnu en toi du penchant pour la broderie et les ou-
en linge fin. J'ai a Paris une amie, lin gère au Marais, jeune encore, et par conséquent indulgente pour les \i«aci!és dev la jeunesse : tu serais chez elle comme un enfant de la maison. Mon amie a deux filles : tu partagerais avec elles les plaisirs qu'elle leur permet quand elle est satisfaite de leur conduite dans la semaine. Tu penses peut-être aux frais de ton apprentissage.: je m'en charge. Aime-moi, et je n'aurai pas encore assez fait pour lof.
— Ce que vous me proposez là, répondit Bergeronnette, me conviendrait beaucoup, et ajouterait encore à tout ce que je vous dois, si depuis quelque temps je n'avais décidé en moi de ne jamais quitter Fromainville.
— Mais ne désirais-tu pas autrefois entrer en apprentissage à Paris, lorsque lu étais vraiment trop jeune pour être placée''' Et maintenant... .
— J'ai changé d'idée.
— ■ ' • qne ton père n'a plus besoin de toi à la ferme.
— Je ne lui suis pas cependant toutjà-fait inutile.
— Soit; mais ton père sera le premier à comprendre la
de toi pendant quelques années.
— Pet i ta Bergeronnette.
— C'est donc beaucoup? Mettons deux ans, reprit madame Dalzonne d'un ton doux, mais étonné, comme celui d'une personne qui s'aperçoit qu'elle fait des concessions.
— Deux ai'.s !
— Tu trouves que c'est encore long? mais c'est le moins; c'est indispèns: ble
— Combien je suis fâchée de vous contrarier I mais c'est impossible.
— Quoi impossible1 deux ans? Et combien de temps veuxtn i. stef à Paris?
— .1 désiré né pas quitter Fromainville.
— Tu n'es pas raisonnable, dit htadame Dalzonne, dont la sourire n'était plus bienveillant.
cessa même de sourire.
— Quelles sont enfin tes raisons pour l'opposer à un projet si avantageux?
— .1.' -eus que je mourrais si je quittais le pays.
— On ne meurt pas pour si peu. Il est mal, crois-moi, Bergeronnette, de mettre ainsi ses goûts, ses -caprices a la place des devoirs.
— Mais rien ne m'impose le devoir, il me semble, d'abandonner Fromainville pour entrer en apprentissage à Paris.
livrons toujours bien, mou pèreel moi, des produit de la ferme, maintenant surtout qu'avec l'aide de monsieur Abel nous l'avons agrandie, et qu'el! rapporte beaucoup.
— Ne faut-il pas que tu aies un état?
— Je serai fermière comme ma i
A cette réponse si juste, madame Dalzonne regretta que
LE MEDECIN DU PECQ
Bergeronnette, en goûtanl aux douceurs d'une vie cultivée, n'eùl pas pi-is sa première condition en mépris, regret aussitôt condamné que conçu. Elle voulait triompher et n i ci rrompre; elle ne souffrail que trop déjà.
— Je t'aurais su gré, reprit-elle : èclienu i I d'a> ir accepté tout de suite ma proposition .--i sensée. J'admets que tu n'aies pas besoin d'un état pour vivre : mais moi, je désire avoir en toi une ouvrière excellente à placer à la tête de la iinf
ma maison. C'est une charge de confiance, un emploi d j'ai pensé à toi ; et maintenant je suis sûre de ton consentement.
— Si vous ne l'exigez pas, répondit Bergeronnette, j'oserai encore vous refuser.
— Je l'exige 1
Le mot partit comme une halle des lèvres de madame Dalzonne.
— Vous êtes une ingrate, continua-Mie, vous n'êtes qu'une ingrate! Vous avez perdu tout souvenir de mes sacrifices pour vous à tous les âges de votre vie, depuis voire naissain,'1 Votre layette d'enfant, c'est moi qui l'ai payée; votre : communiante, qui l'a achetée? t! entre voire naissance et votre communion, qui vous a presque constamment nourrie, vêtue, élevée? dites! car voire père ou vous, n'est-ce pas la même chose? Vous n'êtes qu'une ingrate, vous dis-je! Ne me parlez pasl
— Ne m'accusez pas ainsi ! s'écria Bergeronnette, renversée parcelle scène si au-dessus de sou inexpérience. Que vous ai-je fait? ai je des torts? C'est donc bien grave^que vous me puiez avec lant de colère, et (pie vous pleurez! Oh ! ne croyez pas que je sois ingrate! Je pourrais vous dire la couleur de toutes les robes que vous m'avez données, car ce que je n'ai pas su par moi, nia mère me l'a appris, et je l'ai.relenu : vos bienfaits étaient dans mon cœur, oii je les gardais: et quand j'ai su écrire, je les ai écrits : ils sont là, madame, lisez.
Bergeronnette tendit un petit livret écrit de sa main.
— Lisez, je vous en prie : « Aujourd'hui, avoir reçu vingt » francs de ma marraine pour du pain ; aujourd'hui dix francs, » q'ui ont servi à payer le boucher; aujourd'hui cent francs » pour le propriétaire de la ferme; aujourd'hui avoir reçu » de ma bonne marraine un corset en velours... » Mais lisez, ei voyez si je mérite le nom d'ingrate! C'est que vous m'avez appelée ingrate, vous l'avez dit! Et moi qui répète chaque jour dans ma prière : Mon Dieu, ayez pitié de l'âme île ma mère, et conservez-moi ma marraine sur la terre!... Je vous du is tout, c'est vrai; mais apprenez-moi comment je puis m'acquitler, èl je suis prèle. Voulez-vous que je- devienne votre domestique? je le serai. Je ne suis pas Gère, vous l'avez avoué aussi : dès demain je ne saurai plus rien de ce maîtres m'ont enseigné. Donnez-moi un tablier, placez-moi à la cuisine, ël je travaillei ai jusqu'à ce que ums me disiez : Assez. Mais ne m'appelez pas ingrate!
Que! effort extraordinaire il fallut à madame Dalzonne, pour qu'élis ne cédât pas au débordemenl de se3 la; mesj Elle - ntail ses brasetson cœur aller vers Bergeronnette ; elle se penchait sur celle euLnl, à qui elle causa, i l leur, ni l'aimant cependant d'ui
Mais la rivale fui de fer, ell résista; i andit même sur les débris rai ir d'elle par sa pitié d'uni
Elle étail comme un homm . i coup de bai I
le combat : par la puissance de la volonté, il relienl fronçant les chairs, les lèvres de la blessure; le sang ne coule p.is; l'os est pourtant brisé. ' dii à Bergeronnette, donl le
— Pour ne pas croii
onnette, de cr lire à ta dissimula nue, i.i
inintelligente, et si honteu ■ qu'i lie ne' donl je tremble encore; si elle a un t me l'as i
Elle en a une, j'engagerais ma tête au d, li. Qu de l'ennui que tu crains d'i , i
n'est pas cela. Je sais, moi, ce qui l': lad nville.
Bergen nn Ui ne i
— <; : i deux amie . \ eux-lu ? Ne nom rien ; c'est le mien-, ,
toi, si tu as peur de commencer. Je te devinerai; j'essaierai de le deviner, a condition cependant que tu ne m'abandonneras pas en chemin Mon idée est que lu n'as tant d'éloignemeni pour le simple séjour d'un an a Paris, que parce que tu ;. , des el dont tu me fais un mystère.
Par son mouchoir, dont les palpitations s'arrêlèreflt, lierirnil à madame Dalzonne l'occasion de remarquer qu'elle éiait attentivement écoulée.
La voix de celle-ci s'adoucit alors, ou plu'ôl elle s'aiguisa. Fine, glissante, souple, elle chercha à pénétrer davantage.'
— Que ne me confiais-tu tout de suite, reprit-elle, ce grand motif qui le lie ici? Puisque je l'ai trouvé, dis-le.
— Que je dise quoi?
— Est-ce qu'entre tous les jeunes gens qui vont chez ton père, ou que tu rencontres chez la tante, tu n'en a pas distingué un? ne regretlerais-lu pas de ne plus le voir en quittant Fromainville I Le mal n'est pas grand à cela. Pour ton repos, j'eusse souhaité en toi moins de précocité dans une première affection, toujours pleine d'exigences, et tu l'éprouves toi-même aux contrariétés dont, tu es agitée; niais il n'y a plie; a revenir sur ce qui s'est fait sans le conseil de personne; je ne le blâme pas. Est-ce que tout le monde n'a pas eu ton âge? Je te comprends, parce que je suis franche, et je t'excuse tout en le reprochant un peu d'avoir manqué de confiance avec moi. Le reproche ne se renouvellera plus ; j'ai trop bonne opinion de ta sincérité. Aussi n'abuserai-je pas, mon amie, de l'avantage que j'ai pris sur ton iujusic circonspection, pour l'adresser quelques questions qu'aurait mérité de subir une personne moins loyale que toi. Je n'aurais pas hésité à lui demander si le jeune homme aimé convenait sous les rapports de l'âge, de la position, de la famille : je ne t'interrogerai point là-dessus; car, si tu te taisais, c'est que tu ne voudrais pas mentir.
— Ah ! non, je ne voudrais pas mentir !
— J'en étais sûre, mon amie. Je te connais bien : lu ne me réponds pas, parce qu'il y a déjà de la douleur dans ton amour. '
— Une affreuse douleur!
— Pauvre Bergeronnette ! parle, parie-moi! allège ton cœur! parle-moi! Qui aimes-tu? quel est cet homme?
— Et quel est celui de la chambre bleue? répondit Bergeronnette, qui ne cachait plus son visage.
Celait à madame Dalzonne à demeurer interdite.
— Oui, quel est celui de la chambre bleue?
— Tu ne m'as pas répondu, Bergeronnette.
— Je répondrai après vous.
Il n'y avait ri de l'audace ni de la colère dans l'accent de
mnette, mais de la détermination.
el rdpporl mus tu,, reprit madame Dalzonne, dont le
calme s'évanouissait en posant le pied au bord de -et abîme
lions, quel rapport y a-t-il cuire l'homme nom je ne
même de savoir le nom, et la chambre bleue?
— Je ne le sais pas ;dites;moi seulement quel est cet homme. La question était nettement posée, la voix brève.
— Si je ne le savais pas...
— Voi ! et, je le répète, je ne vous dirai le nom de l'un ci ■■ quand vous m'aurez appris le nom del'autre.
— Ci e tu me poses? demanda madame Dalzonne sous sa décoloration.
— Je veux connaître le nom de cel homme, redit Bergcronn< tt'1 1 l'argumentation autrement que pai la ligne i i idée.
—Pourquoi? insu l <■. nes'apercevantpas
soi le j Qg d'une voix plus im- ; i sienne.
n'ai jamais pu
paroles aiman-
nom; J'ignorais au
'" m '■■'■ '■> ' : i; d'autres me l'onl
• tdie par
m' ivez désho» rée, c'est le
vous! On m'a
i que ma vie!
> toute l'innocence de nion à:ue,
LEON GOZLAN
nia main se glac.2, ma vue se extourne quanti la main d que j'aime m'effleure^ i regard s'attache sur moi.
Je n'ai "que des remords à lui offrir uces pro-
testations, de graves promesses: Ma position est fausse, elle esl affreuse, car je ne l'ai pas méi
d'espëraftces, ei il s'en va di i énigme.
Il est convaincu que je l'aime autant qu'il m'aime, et il ne comprend pas mes souffra"n(es réserves, mes réticences lialiies par mes soupirs. One pense-t-il de moi ? Ainsi, pour une faute que je n'ai pas commise; je fais le malheur di dont je chéris la vie, la bonté, la I Malin,
il se«lassera de ce mystère : e'est ma;craii parée (pie je n'aurai pas parlé! I ces choses-là se
disent? Me dêmandérez-vous encore pourquoi je liens à savoir i (Je l'homme qui ni'amisé où je suis, celui par qui je ne serai jamais qu'une fille avilie, ou qu'une femme menteuse, heureuse peut-être, infâme, à coup sûr?
— S'il était ï
— Il ne l'est pas". Comme vous avez peu de pitié"! ajouta Bergeronnette. Vous mîtes moins d'hésitation, savez-1
vous résolûtes de me conduire dan ' i --bleue
pendant la nuit, et quand vous fermâtes la porte sur moi I Et pourquoi cela? que vous avais-je fait? Je suis votre enfant, me dites-vous encore} tetuj mrs cenom sur vos lèvres ! que les mères ont l'habitude d'agir ainsi avec leurs filles? Oh! je ne l'oublierai jamais, vous m'avez déshabillée vousmême, vous m'avez prise par la main; \ ez, vous soupiriez, vous frémissiez, c'est vrai . mais vous -étiez donc toile? Vous étiez horriblement pâle, vous me faisiez peur, vous étiez... comme dans ce momi ut. Est-ce que ma mère vous aérait fait tort en quelque chose? El moi. quine'savais rien!... Tenez, je ne vous le pardonnerai jamais, jamais ! Combien cet. homme- vous a t il donné d'argent pour cela?
Ce dernier mot était un soufflet et une malédiction. Madame Dalzonne glissa du canapé sur le lapis ; elle n'eut que les genoux de nette pour s'appuyer.
— A quoi te servirait maintenant et nom ? mur'mura-
Le mal en serait-il moins consommé? Igi jours!...
Tunem'aspaséi u n !... Savais-jë ce-que je faisais?... Ouij j'étais folle! oui, j'étais ivre! ma raison n'y fut pour rien. S'il fallail travers r une plaine de E u | our aller cher réparation qui t'est due, je la traverserais.... Comme tu m'as parlé! comme lu me regardes! Pardonne-moi ce que je \:i- le dire : mais si une dot de cent mille, francs effaçait un jour cette laehe, tu l'aurais, tu aurais davantage !
—Vous m'avez donc vendue! répéta impitoyablement Bergeronnette'.
>"e dis pas cela !... "lais je le mérite! c'est vrai.
— Je ne veux rien. Ce noi i
— Eb bien! je promets de le le dire.
— Qua»d? dites-moi quand, car je me méfie de vous. Pour celui de. l'homme qui m'aime, vous ne le urez pr.s, je vous en préviens, moi qui ne mens pas. Quand? répondez-moi !
Ton mal n'a qu'un remède, répliqua madame Dalzonne
au bout de ses forces, mais évitant de répondre, un seul! et c'est le temps.
— Vous savez aussi cela sans qu'on vous l'ait dit! vos yeux vous l'ont appris; ma pâleur, le changement i traits, ont le tes. C< mptiez-vous aussi sut
Ali ! vous y comptiez!
Madame Da ■ l!!;i' '"'s '" !
y : même rapi-
dité, dans combien d promettez-vous de me nom-
mer a qui vous m'avez livrée?
— Ke te l'ai-je p: ' nlre, toi nui me traites si iiulkn lus qu'un souvenir, le jour enfin où tu auras été mère, je prononcerai ce 1 oui toui
Yous ne i connais mainte-
nant. Pourquoi ce lai ner à attendre
six mois?
— Il le faut.
— Mais vous n.ii: .
rations? Dans votfc repei
vous pas être heureuse des occasions q ffi îles
just - après vi Irée si coupable? A
! -ii aïs t ab ée le celui qui lui a vol i réputation et
eitr.
— Mai pas de le nommer. Attends, t'ai-je dit, attends fhcore un peu.
— Que j'attende que je s is mère, n'est-ce pas, allez-vous me répéter.'' Eh biei ndue dans voue maudits joie : je ne serai pas n
alzonne crut avoir mal entei qu'ex-
ir je ne le suis pas' nnement avait fait lever madame Dalzonne; elle avait
— Oui, regardez-moi bien! La pâleur est sur mon visage
plus en moi.
fii ouragemenl profond, ■ Dalzonne quand elle eut la persuasion' d'avoir parfaitement saisi le sens des pai < ,eron-
iV.fi
— J'ai bu un .! qui rend l'honneur. J'ai souffert,
ngois-
; (rainée jusqu'aux pieds de la mort; j'en suis
revenu- vous soient rendues, mon
Dieu, qui n'avez exi u ces torturêsde quelques
si i eu comparables aux souffrances que j'ai endurées
depuis le moment où j'ai connu l'état dans lequel m'avait
i lait son enfant ! Oui. grâces vous soient
rendues, à vous aussi, qui, apiès Dieu, sertz toujours ma
ation!
— Calveyrac! as-tu dit! C'est lui, c'est le docteur Calveyrae nui t'a en
— Oui m'a sativét'!... Mais, mon Dieu ! qu'ai-je dit ? J'a-
aniais faire connaître que c'était lui qui m'avait délivrée de ma honte. Le cri de ma reconnaissance m'aura trahie. On le tuerait, m'a-t-il dit, si on savait cela.
— Sors! laisse-moi! sors! cria madame Dalzonne sous h» coup de tant de surprises, de la dernière surtout, la plus foudroyante.
— m! jurez-moi de ne jamais révéler ni ce fait ni le nom
— Laisse-moi seule, te dis-jet
— Prenez garde, madame! prenez garde! Si vous parlez, je dirai, moi, que c'esl vous qui m'avez conseillé ce moyen. Pour le sauver, je vous ferai condamner, vous.
— Sers! dit une dernière fois madame Dalzonne, qui tira violerai on- de la sonnette dès que Bergeronnett»cinq-heures fut partie.
C'est le docteur Calveyrae que madame Dalzonne fait de-
V a L'instant même.
Dans le court intervalle d'attente, elle ne songea à se remettre ni.; ' de ses idées, ni du bouleversement de ■quel elle avait accompagné Bergeronnette cinq heures resta fi\é à la porte pour la voir se rouvrir Calveyrae cuira. Prompt à descendre, il avait encore sa e chambre en soie bleue el ses pantoufles de travail. Madame Dalzonne n'entendit pas une seule syllabe des excuses qu'il bégaya pourexi de satoilette. Il était là : c'était suffisant.
comme après une longue course, elle lui dit,
d'une > Sj et impe, monsieur Calveyrac, je ne vons al
de rétablissement.
aime Dalzonne chercha a le - iôt par un terme plus convenable. Calveyrac
LE>1ÉDECIN DU PECQ
la retint par un signe qui la dispensait d'une rectification; «lie continua :
— Mais rien que comme médecin. Vous avez des appointemens pour rempli!' votre charge, de même que chacun ici a les fiens. Je ne crois pas que personne, dans aucune occasion. ait empiété suc vos droits; moi-même, la première, je les respecte; je trouverais singulier qu'on contrevint à vos avis: pourquoi donc vous mêler de certaines affaires où vos conseils n'étaient nullement nécessaires?
— 11 y a entre nous une erreur, répondit Calvcyrae surpris de ce début.
— Il n'y a pas d'erreur, monsieur Calvcyrae.
— Puisque vous le jugez ainsi, madame...
Bondissant sur chacune de ses récriminations avant de s'arrêter à la principale, madame Dalzonne, d'un visage contracté par le dédain, reprit :
— Je commence à comprendre les abus qui se commettent dans votre profession, toute respectable et digne que le monde la Juge. Le monde ne vous connaît pas. Vous êtes plus que le frère de la sœur, plus que le mari de la femme, plus que le confesseur de la pénitente. Je n'y avais jamais autant pense qu'aujourd'hui. D'où vous vient ce droit? qui est sur que vous n'en abusez pas? Disposer de l'honneur des femmes qui vous disent, et à l'exclusion de tous, leurs passions par buis fautes, quelle puissance! Par monsieur Hourdon, j'avais appris combien les médecins livrent sans crainte, en nous dégradant, les secrets de notre corps et de nos âmes, quand ni la religion ni le respect humain ne retiennent leur jangue; mais je croyais le docieurftlounlon une exception : il est la règle. De plus jeunes, de plus habiles, vont encore plus loin sous les apparences d'une réserve au piège de laquelle on se prend : ils agissent ; ils ne révèlent pas, ils font. La licence cynique des vieux n'est que l'histoire des actions commises par les jeunes. Oui, vous êtes la tyrannie la plus hypocrite que la société ail à redouter! vous faites naître, vous laites vivre, vous faites mourir; et l'on ne sait pas, en vérité, pourquoi vous êtes bons quand la fantaisie vous vient de l'être ; car la plupart d'entre vous ne croient à rien, à aucune idée future. On sait encore moins pourquoi vous n'êtes pas toujours corrupteurs des femmes, spoliateurs des familles, car vous marchez dans l'impunité absolue; il faut un hasard extraordinaire pour qu'on vous soupçonne, un hasard presque impossible pour qu'on vous accuse. Un de ces hasards m'a favorisé d'une découverte singulière, et qui vous louche de près, monsieur Calv.eyrac?
— Moi!
— Vous.
Parlez vite, madame , car mon amour-propre souffre étrangement ù vous entendre.
— Je ne prétends pas dire, reprit madame Dalzonne, que vous soyezjin de ces médecins débauchés qui touchent cinq francs par visite pour fasciner les jeunes femmes : vous vous observe/ davantage. Vous vens souviendrez et de la dignité de votre mission, bien, connue je vous l'ai dit, qu'elle me soil démontrée assez fragile, et de votre estime personnelle, parce que vous avez été soldat avant d'être docteur, au moment de compromettre une de nos jeunes fermières, vous eût-elle autorisé, par son déesespoir, à rejeter sur elle la première pensée d'une faute
Quelque épaisse que soit l'obscurité d'un souterrain,. on finit, quand on a assez regardé autour de soi, par s'aventurer et marcher. Calveyrac fui poussé à répondra à madame Dalzonne :
— Ces attaques générales contre ma profession renfermentelles l'intention dem'accuser individuellement d'un abus dont, a mon insu, je serais coupable? Je. vous abandonne la profession, et vous prie, de m'éclaire ïr une question à laquelle je suis intéressé. Le mol de séduction a paru jaillir de votre colère: serait ce d'une séduction que vous m'accuseriez? Je suis dans l'âge où l'on se trompe, continua Calveyrac, douloureusement peiné, mais depuis long-temps j'ai passé l'Jge ou l'on trompe. Peut-être auriez-vous raison de dédaigner le sang-froid que j'oppose à votre eroporli ment, si vous n'étiez convaincue au f'>n<J qu'un malentendu, un faux rapport
tr. SIl'.LL. — t
a seul attiré sur moi une accusation aussi grave que celle dont ji pressens la portée.
— .1 ai vu ce que je dis ; Bergeronnette sort d'ic"i à l'instant.
— ergeron nette I
— lui, Bergeronnette !
Pendant quelques Mincies Calveyrac et madame Dalzonne. <e transpercèrent de leurs regards. Oe peur de livrer passage à leurs pensées, ils retinrent leur respiration. Le pressentiment du docteur lui glaça le visage; il eut comme du vent dans les cheveux. Point de colère, point de sen/i mens déguisés, pas même l'étonnement sur la ligure du docteur, à côté delà figure vulcanisée de madajue Dalzonne, mais l'imbécillité de la peur.
— Vos traits me disent que vous m'avez eu tin comprise. -Vous plaisantiez en teignant de croire que je voiîs accusais
de séduction : vous êtes trop honnête homme pour séduire . vous faîtes mieux, vous lin ••. Iiergeronnette sort d'ici, vous dis-je : elle a parlé, je sais tout.Quelle odieuse action ! Et vous a ve/crii que i et te jeune tille laisserait mourir clans son sein sou secret avec son enfant : Où voyageait donc ce bon sens exquis dont on vous loue? \ mis avez joué votre vie sur une feuille de roset! Etrange conliance! ne pas supposer que la première personne un peu adroite qui ferait asseoir celte jeune fille sur ses genoux, qui l'interrogerait avec intérêt, parviendrait sans peine à lui aspirer jusqu'à la dernière pensée! Votre crime est grand, mais votre imprudence le surpasse.
— Je ne nierai point , répondit Calveyrac à voix basse, l'effroi dont je suis frappé en ce moment. Ce n'est pas l'effroi de la mort, ce n'est point celui là : je m'y suis habitué sur les champs de bataille; mais le sectapcle de l'échafaud m'épouvante, je l'avoue. J'y monterai cependant, sinon avec la fermeté de qui le brave, avec la résignation de l'homme qui ne croit pas l'avoir mérité. La loi me condamne, la loi me déshonore, la loi me décapite; mais la science, celte autre loi à laquelle j'obéis aussi, que j'ai consultée à l'heure suprême de l'exécution, cette loi m'absout, el ne me reproche tout au plus que d'avoir décide un problème dillicile en faveur du cri de ma conscience; car l'homme, ses larmes, sa pitié, sa tendresse, ont l'ait i omplice le savant. Il fallait choisir : donner la mort à une jeune fille désolée qui avait déjà un pied engagé dans le suicide, une jeune fille belle, pleine de. vie et d'avenir, ou à un ÊU;e douteux, dont la vis ne serait ni un vide dans la création, ni une douleur pour personne. J'ai choisi : j'ai tué le fruit pour sauver l'arbre; j'ai dit à la jeune fille de vivre, me chargeant tout seul du crime selon la loi. Qu'elle m'appelle a son tribunal : je m'y présenterai sans romords ; j'attends qu'on me dénonce. Seulement mon cœur saigne, je ne vous le cache pas, madame, à pensera ceux qui accepteront ce ministère, qui les ternira, non pas à mes yeux, si pleins de choses plus étonnantes eue , mais dans l'opinion du monde. D'avance je prends en pitié leur zèle, dont je voudrais deviner la cause, pour le rendre moins déshonorant pour eux.
— Moi vous dénoncer !
Madame Dalzonne cacha son visage dans ses mains, el sel pleurs fuirent à travers .ses doigts.
— Moi vous dénoncer! voilà où nous en sommes venus tous deux, monsieur Calveyrac. Si bons, si vrais amis, dévoués à toute heure l'un pour l'autre autrefois, nous nous haïssons maintenant ! Moi vous dénoncer!
—Moi vous haïr ! jamais ! J'ai pu vous plaindre, ne pas vous comprendre, connue en ce moment où quelque grande infortune vous a changée, vous a aigrie contre moi, vous a rendue injuste envers un vieil ami tout, de feu pour vos intérêts, madame | mais vous haie ' Que n e feriez-vous pour que ce sentimenl prit place dans nia pensée? Une femme comme vous a tourmenté ma vie au delà des forces données à tout homme de ii.iiu ige : je ne l'ai pas haïe.
— Moi vous dénon'cer, docteur!
— Celle femme m'a repoussé de sou Indifférence; elle n m'a pas remarqué quand je la couvais de mon regard, de mon souille, de ma vie ramassée autour d'elle; pour elle j'ai souffert delà jalousie des vieillards el de la passion des jeunes
LEON GOZLAN
gens, sans avoir r.i resné'Juce des jeunes gens, ni l'illusion des vieillards : je ne . ai pas haï' ! Sa légèreté m'a fait sentir, dans de douloureuses confidences od elle ne voulait pas m'écouter, ma décrépi lude précoce et la vanité de mes ambitions, m'avilissant, me dépréciant, comme si elle m'avait compris : je ne l'ai point haïe.
— Moi vous dénoncer, docteur !
— Cette femme a fait plus : elle m'a amené, un jour mon rival, son amant, qui se mourait ; elle m'en a confié la guérison, elle m'a remis la vie de ce rival, vie sur laquelle je n'avais pas même à souffler pour l'éteindre; < t cette femme, je ne l'ai pas haie, je l'ai aimée.
— Moi vous dénoncer, docteur! répéta madame Dalzonne indignée, agitée comme ces vastes mers qui ont sous elles trois coarans opposés. Sa colère contre le docteur n'était pas' évanouie, mais au-dessus de sa colère dominait le souvenir de sa nonnaissance pour Calveyrac, et au-dessus de tout planait son caractère d'honnête femme, vertu puissante sur une passion terrible. En frappant, elle avait pitié, en maudissant, elle pardonnait : elle eilt dénoncé le docteur, mais le jour du supplice arrivé, elle aurait posé sa propre tète sous le couteau, pauvre tête dérangée, rouage délicat d'une pendule mis en désordre par un atome égaré.
— Je vous aime bien, moi au>si, docteur, continua fliadame Dalzonne, niais que je suis à plaindre de n'avoir pas d'excuses pour vous pardonner le mal que vous me faites! On ne m'en a jamais tant cau-é-, mon plus mortel ennemi ne m'eût pas si horriblrnvnl blessée dans mes espérances; vous m'avez tuée !
— Je crois toujours, madame, malgré la clarté qui s'est enfin étendue sur le triste sujet de i.otre entretien, que quelques parties eu sont restées dans l'ombre, ou nous n'avons plus a craindre d'aller les relever. Vous m'avez accusé sans ménagement, je vous interrogerai avec franchise. En dehors de la protection maternelle que vous accordes à Bergeronnette, quel moiif d'intérêt si grand àvez-votis à ce que ce qui est arrivé, n'eût pas eu lieu? Quand ila tille d^ liergerin me bénit de l'avoir délivrée du bardeau de son déshonneur, rejeté dans le néant, je ne m'explique pas pourquoi vous vous paindrirz d'un événement qui la fait pure et libre. Cette enfant n'est pas la vôtre, et quand elle serait la vôtre...
— Docteur, interrompît brusquement madame Dalzonne. je suis changée, vous l'avez remarqué; vous nie l'avez dit, je suis aigrie, je suis malheureuse, mes idées ont perd 'i leur cours, mon langage m Viorne. Encore un effort sur moi-;r.ême! car je ne me pardonne pas, nid non plus. Approchezvous, écouez-moi ; je ne parierai jamais trop bas. Savez-vous quel est !é père de cet enfant que vous avez tué dans Bergeronnette?
— Oui, je le sais.
La voix du docteur et celle de mul.ime Dalzonne n'étaient plus que deux souille* pleins de curiosité et de terreur.
— Vous le savez!
— Oui.
— Qui vous l'a l'ait connaître :
— Qui? mais Bergeronnette.
— Prenez -garde, docteur! cela n'est pas possible.
— C'est Bergeronnette, je vous assure.
— Votre assurance m'épouvante! C'est une affreuse invention ! Bergeronnette n'a p'aê pu vous dire cela, car Bergeronnette ne lé s:, il pas.
— Que i ' s'écria le docteur, Bergeronnette ne connaîtrait pas le nom de celui! .. El qiii le sauta?
— Ce n'est pas elle, je vous le répète. ?.Tais enfin, demanda madame Dalzonne ter> iliée auianl que le docteur Calveyrsrc, quel homme vous a-t-cile nomme'
— Je ne puis dire son nom.
— Dit s-te, car c'est un mensonge.
— Mais cet homme, je le connais, madame, je le vois souvent.
— Nommez-le
-- Sou caractère sacre m'empêche. .
— .levons disais bien que vous vous tromp!< , i - n'est eifuic p».- l'abbé Vin> çnl '
— C'est Abel ! je vous le nomme.
— Abel! Abel! J'avais cru, sur quelques mots obscurs échappés à Bergeronnette, que l'abbé Vincent... Mais il est vrai... Je me souviens ejuVlle ne l'a pas nomme.
— Le pouvait-elle ?
— Abel ! reprit le docteur, Abel !
Calveyrac semblait sortir du tombeau.
— Voilà votre œuvre, docteur! Cet enfant à naître était celui d'Abel ; c'était sa plus lointaine espérance, mais celait sa plus certaine*; c'était le consolateur qu'il avait vu en rêve et dont il n'avait parlé qu'à moi, celui qu'il entrevoyait dans tous les innocens visages d'enfans étalés devant son regard dans nos promenades solitaires, le messie de la longue servitude de son esprit malade. Savez-vous le remède infaillible demandé parce mal où votre science s'est si souvent brisée en éclats, et dont elle n'a pas encore triomphé? c'était un enfant. Sa tranquillité, sa joie, sa félicité lui seraient venues decette tranquillité candide, de cet'.e félicité angélique. Vous lui avez fermé le ciel !
Tout était frappé de stupeur dans Calveyrac, l'homme, le philosophe, le médecin.
— Oui, cet enfant ei'it rendu la force à ses organes, une lumière sûre à sa pensée. Il le désirait comme on désire l'air lorsqu'on étouffe. « Un enfant, me disait-il, et je serai sauvé! j'aurai un devoir, mille devoirs à remplir ; je ne penserai qu'à mon enfant. Ma vie, je le sens, est à ce prix. » Il eut cet enfant.
— Mais alors c'est vous, interrompit le docteur, c'est vous qui avez, par je ne sais quels moyens dont la subtilité m'effraie, dont la hardiesse m'éblouit, et dont le dévouaient, ajouta bien bas le docteur, me laisse presque incrédule, c'est vous qui avez uni dans l'ombre Abel et Bergeronnette.
— C'est moi !
La tête de madame Dalzonne s'inclina et resta appuyée sut l'épaule e'e Calveyrac. Tout ce qu'il y a d'amour, dephie.de regret et d'amertume sur la terre était dans son regard élevé jusqu'au visage du docteur.
— Ah! comme il faut aimet ! dit Calveyrac sur le front foudrei;. é de madame Dalzonne.
— Dieu seul saii ce que j'ai souffert! Pour lui j'ai passé deux nuits comme les damnés n'en ont pas l'idée : j'étais à la porte!
— Comme il faut aimer ! murmurait le docteur.
— Pour lui j'ai pris ma tilieule da:is mes bras, celle dont j'avais promis devant Dieu d'être l'appui à travers la vie, et je l'ai enfermée sans lumière dans la chambre d'Abel ! Docteur, je doute quelquefois qu'on meure puisque je ne suis pas morse.
— Comme il faut aimer'
— Nous pleurez, docteur! Oh! mon Dieu, pardon I je m'étais oubliée, j'oubliais... Mais vous voyez, docteur, que je ne puis pas vous aimer, vous ! Je suis franche : j'en aime un an Ire. je vous le dis. Ne vous étonnez plus si je vous ai a. cable tantôt de ma colère : n'avez-vous pas brisé le seul Kl auquel l'existcn :e d'Abel pût se rattacher? L'anéantissement de cet enfant est sa mort! Un jour je le lui aurais mis sur les genoux: il m'aurai I remerciée, cl je serais morte à ses pieds en le regardant. C'est lui qui mourra maint- :
Brisés l'un par l'autre, madame Dalzonne et Calveyrac fondirent leurs douleurs clans une même douleur. Us étaient beaux, ils étaient sublimes dans l'immense repentir de leurs fàuteseï dans leur immense affliction Parleur front abattu, leur recueillement tremblant, leur regard voilé, ils ressemblaient à ces figurai'» ns pi( uses < : coupables qui s'agenouilbren! dans l'ombre au pied del'aibre de la croix, le jour où le Cbrisl fut crucifie.
Lé cœur de madame Dalzonne s'ouvrit enfin, et il en sortit ces paroles :
— J'avais commis une grande faute, mon Dieu ! vous n'avez pas voulu qu'elle : ortât ses fruits. C'était un crime - un autre crime l'a effacé. Docteur, je vous pardonne. Dieu, M pardonnez vous? Je* Pahnétant '
LE MEDECIN DU PECQ
Maigre ses afflictions personnelles, Calveyrae poursuivit toujours la cure si dillb ile de la maladie d'Abel, dont la période de décroissance était arrivée, sans qu'il fûl permis cependant d'espérer une guéiison complète dans un temps assignable. Et malheureusement le mal ne serai! vaincu qu'autant c|u'il n'eu subsisterait plus le moindre germe; sans ce résultat, désespérant pour la science, point de t. iomphe à revendiquer. Toutes les liantes entreprises de la pensée ont un dernier écueil où elles naufragent après avoir échappé a de plus «rands périls. Ce point imperceptible, qui déûe les efforts ordinaires, est celui qui sépare dans les arts le peintre de talent et le peintre de génie, le musicien qui n'ist qu'habite et Mozart. Il vous attend en vue du port, vous laisse approcher de ses brisans, et vous arrête pour l'éternité. Ce point, c'est la difficulté condensée en diamant.
Mais Calveyrae ne eonsentairpas à mourir sous le découragement; il avait trop gravi d'aspérités pour renoncer a arrr ver au sommet. S'il s'arrêtait au milieu des ténèbres, la halle était courte. L'ancien soldat se faisait bon courage; il se redressait et reprenait sa marche au commandement de la science, qui, du reste, ne connaîtrait jamais ni le rétentisseseir.ent du succès qu'il s'était promis, ni celui de la défaite, car elle n'aurait pas été sans triomphantes difficultés. Point d'Institut ouvert pour Calveyrae, point de fauteuil à l'Académie pour payer cet homme au<si savant queLouyer Yillermé. Quel souffle d'ambition l'animait donc? quel espoir, quelle récompense? la science, rien que la science, celte, religion nouvelle, sans dieu, sans temple, sans autel, fausse religion peut-être, mais admirable comme si elle était Vraie, par son désintéressement, par si s sacrifices, par son dévoûment. Elle descend dans les entrailles de la terre où l'air manque, elle sa précipite au fond des mers, elle se laisse tomber dans le ciel ; pour surprendre un gaz inconnu qui sera un poison , elle vivra au milieu des poisons; pour fondre une pierre, elle veillera des années auprès d'une lampe, elle aspirera des flammes, elle maniera du feu ; cl ses adeptes auront son courage avec son abnégation sous tous les climats. Aussi sont-ils tons frères sur la terre, qui est leur royaume; fraternité de rois1, chacun d'eux est roi 'l'une portion de l'univers. et a sous sa domination soit les oiseaux, suit Us abeilles, soit les poissons, soit les arbres, soit ]e corps, soit la pensée, soit la forme, suit la couleur; celui-ci est le roi Bcrzélius, celui-ci est le roi Geoffroy-Saint-Hilaire, et celui-là, comme la muse du Tasse, a pour couronne une immortelle étoile, et se nomme Arsg.i.
Le rival de tant de grands hommes eût été peut-être Calveyrae si le sorl l'eut placé sur une autre voie au lieu de le laisser sous le parvis du temple; ca^la science a aussi ses enfans abandonnés. Il n'en avait pas été ainsi, et Calveyrae n'en avait gémi qui Iquefois que quand la pensée lui était venue qu'ij aurait sans doute n;érité l'attention de madame Dalznnncs'il avait entouré sa vu- de l'auréole de la » lébrilé. nce déçue comme tant d'autres chez lui : il avait \cru sans fortune, il mourrait sans renommée. La célébrité ne va pas chercher les gens derrière les murs d'une maison de santé.
i ne seule fois, la derrière peut-être, ntt vif éclair d'ambition avait passé sur son existence : c'est la nuit où il avait - .us son regard, au bruit du vénl delà forêt de Saint-Germain, Abtl et sa redoutable maladie. Il comprit danses moment le monstrueux trésor qu'il poss dait, il mesura la Ion- ; ue ti elle de difficultt s qui le mènerai) au som-
une incomparable illustration s'il réussissait dans sa ire entreprise". Cerêve ne fut qu'un rêve; par li de l habilud i, il s'affaissa tout simplement sur son devoii . 1 1 il réduisit les luttes gigantesques d'une conquête aux | reportions mesquines d'une tâche ordinaire. Calveyrae eût obtenu des larmes d'admiration de celui qui l'eût suivi dans ce travail de guérison médité dans l'ombre, agrandi parla solitude, exécuté sans livres, sans conseils, la nuit, aux dépens de son sommeil et quelquefois de sa sanîé.
Dès le premier jour où vbel fut remis a ses soins, il creusa dans ce jeune homme comme dans un terrain bouleversé par un volcan. Aucune partie n'échappa à l'examen; il s'empara de l'homme physique il de l'homme moral alln d'avoir raison de l'un par l'autre. Sur la chair il étudia les phénomènes de la Couleur qu'on soigne avec la médecine; sous la chair 11 s'infiltra par mille rameaux jusqu'à l'intelligence, qu'on ne gu rit pas seulement avec la médecine, mais aus-i avec l'intelligence. Double étude, double agression. L'oreille penchée sur le corps et sur lame d'Abel, il écouta son souille et sa pensée, alin de saisir II s instans d'harmonie et les vibrations discordantes ; il s'assit à la limite placée entre ce qui sent et ce qui raisonne. Delà il vil dedans et dehors, aller et venir. 11 se lit le cerveau et le cœur de ce jeune homme ; par la science, il se lit enfin son dieu ; et, à son insu , Abel fut, se mut et vécut dans Calveyrae.
Grande et minutieuse, immense et réduite, élevée et triviale, et lie élude réclama toutes L's ressources de Calveyrae ; il lut dans les mouvemens ambulatoires du malade les oscillations de ses idées. Étourdie, fausse, irrégulière, celte marche lui révéla des intentions bizarres, des décourageraens foudroyans, des espérances forcées : car les pas de l'homme sont le compas de ses pensées. Sans interroger Abel, il devinait le milieu de son esprit en comparant ses mouvemens entre eux. De jour en jour il eut la progression "du mal, celle du mieux; il pressentit les retours et les rechutes; par |le nombre répété des observations il acquit des certitudes éprouvées. Ce fut à l'aide d'une de ces remarques qu'il découvrit un jour, au milieu do la forêt de Saint-Germain, qu'Abel, monté sur un cheval irrégulièrement guidé, avait conçu le projet de quitter les étriers et de se laisser tomber.
Des mouvemens du corps pendant la marche il passa aux actions; il en apprécia avec la même sagacité la suite et la moralité. Tout se lient : si l'idée l'ait marcher, c'est aussi l'idée qui lait ployer les nerfs des bras et jouer le clavier des doigts. A la manière dont Abel lui serrait la main; agitait une canne, ouvrait une porte, prenait un siège, il jugeait de la netteté de son jugement.
11 analysait également la part de sensibilité qu'Abel, aux prises avec les scènes de la vie privée, accordait à chaque objet. Surexcitée, au début de la cure, par le bruit le plus simple, par la conversation la plus indifférente, par le vent dans les arbres, par l'eau sur les cailloux, son attention s'était aguerrie peu à peu et pour ainsi dire blasée. Dès qu'un léger froncement aux lèvres annonçait la perturbation intérieure, Calveyrae la conjurait en déplaçant le sujet qui l'avait produite. Alerte comme un maître d'armes, il détournait le coup sans affectation et remettait l'élève en ligne; son art tenait de la divination. Selon la masse d'électricité éparse dans l'atmosphère, il prévoyait l'étal d'Abel ; et alors il savait, à une demi-note près, À quel degré il convenait d'encourager ou d'abattre ses prédispositions; s'il était prudent de le fatiguer par l'exercice du cheval ou de tourner ses forces mentales vers les combinaisons du jeu. Rarement se tromp lit-il. Une réussite était aussitôt notée. Les nuances de sucrés formaient des faits, les faits des preuves; il avançait.
Dans la comparaison des lettres qu'Abel écrivait, il trouvait aussi des conséquences plus ou moins frappantes de l'amélioration de ses idées. Marquant d'abord quatre-vingts pulsations comme s«n sang, son stylo s'était aplani, puis apaise. Il pé.i'.lait en gouttes brûlantes, en phrases courtes comme des étincelles : il B'arrondit ensuite, prit de l'ampleur, ci avec l'ordre el la clarté il eut la majestueuse suffisan<-c ilu bon sens.
De même qu'il avait examiné sous tous les angles l'homme éveillé, l'homme en action cl guidé par sa velouté propre, 11 voulut aussi s'enquérir de l'état primitif de l'homme livré au sommeil. Le sommeil eM une autre vie, qui n'a de la premièreque le souffle. On marche, on toucha, <>u voit, un goûte, on esl a di s conditions mys érieusea. Calveyrae monta jus< qu'à des nuages de retta mythalogie qui, un jour, sera un monde réel, comme la mythologie païenne devint un fait en passant de la poésie a la réalité. Magnifique aberration ou vérité encore à naître, Calveyrae crut démontré pour lui que
LEON GOZLAN
la nature dos rêves, leurs liaisons ou leurs tranchantes dissemblances donnaient la clef, dans beaucoup de cas, de la constitution intellectuelle d'Un homme, et faisaient pressentir des menaces plus ou moins éloignées de folie. 11 écrivit tous les matins les rêves que son malade avait eus pendant son sommeil de la nuit ; sous le prétexte naturel de s'en amuser avec mademoiselle rie Beaupréau, il en exigeait d'Ahel le récit tout au long. Rentre chez lui , il fixait l'extravagance mentale sur le papier; et l'ecuvre de rapprochement entre le dernier rêve et les précédons s'opérait. Son jugement en relirait des enseignemei'ks dont la science banale des docteurs a la visite ne saura jamais le premier mot. Alors l'idéologue, le médecin et le penseur se groupaient en lui et formaient un concile formidable.
Les premiers rêves d'Aliel avaient été d'une incohérence monstrueuse : la tune descendait vers lui et lui parlait; il pleuvait du sang de chaque rayon de soleil ; les rivières se mettaient debout et s'élevaient jusqu'au Ciel en lames d'acier; les montagnes se détachaient de leurs bases et volaient à travers l'espace; les oiseaux prenaient une face humaine et lui liaient aux orei les : des hommes sans bouche dansaient en rond autour de lui et parlaient avec leurs yeux; choses effrayantes, réprouvées, en horreur à la raison. Plus tard la fantasmagorie avait pris un caractère moins épouvantable; plus taid, elle n'était plus qu'un souvenir exagéré des événemens de la veille-, plus tard Abel rêva moins. Il eut entin des rêves sains a mesure que- sa raison domptée rentra dans son lit et cessa de gémir hors des digues.
C'est ainsi que Calveyrac s'était assuré du retour d'Ahel à la santé et a la raison.
Mais sa tache n'était qu'en bon chemin. Comme il savait le trajet qu'il avait franchi, il ignorait moins que personne celui qui lui restait a parcourir polir qu'Abc! pu» reparaître dans le monde homme nouveau et refcit, maître de lui et rie ses idées ; pour qu'il fût irrévocablement sauvé enfin. La minute de victoire n'était pas encore arrivée, l'aiguille approchait. Quand elle se poserait sur cette minute solennelle il dirait au malade : Vous êtes libre; et si Abel venait alors à lui demander : Combien vous dois-je ? il répondrait : Rien.
En rentrantehez lui encore tout ému de son entrevue avec madame Dalzonne. Calveyrac aperçut sur son bureau un pli dont l'adresse lui sembla de la main d'Abc'. C'était en effet Abel qui écrivait au docteur.
« Mon ami, » Vous exprimâtes un jour à une personne que nous aimons tous deux le désir de passer votre vie dans l'une des îles d'Herblay, sur la Seine. Si j'étais le roi de Frar.ce, à qui cette Ile appartient, je présume, je la détacherais volontiers de mon domaine pour vous prier de l'accepter. J'ai le regret de ne pas être roi de France, mais j'ai l'avantage de posséder sur l'Ariége, ce beau fleuve dont nous avons souvent parlé dans nos promenades, une lie dont la forme a une heureuse analogie avec celle où vous ave/, rêvé le repos. Je ne me défends pas d'une certaine partialité pour mon pays; cependant je ne crois pas exagérer le charme de cette faible partie de mes domaines en la mettant fort au-dessus de l'Ile d'Herblay sous le rapport de la fertilité et de l'exposition. On l'appelle, je ne sais en vertu de quelle origine. Vile du Moine ; elle a en étendue plus d'une demi-lieue d'excellent terrain planté de sapins, de mélèses et de marronniers. Comme elle est élevée sur letleuve, il est rare qu'a la fonte des neiges les grandes «aux y causent des dégâts. Elle a plusieurs ports très commodes où l'on aborde à la voile p ir dilTérens vents. Dans l'île du Moine les fruits, les légumes et le blé viennent à merveille. On y connaît peu de mauvaises recuites ; elles y sont presque aussi impossibles qu'en Espagne. Elle produit abondamment des plantes fourragères pour les vaches et les chevaux. L'ile. du Moine n'a qu'un défaut; quelques-uns trouve-
raient que c'est un avantage : elle n'est pas habitée, quoique très habitable comme vous voyez. Il n'y :i été bâti par mon père que trois maisons, l'une pour le garde-chasse, homme assez utile, carie gibier n'y manque pas, l'autre pour un pêcheur que j'ai dégagé depuis longtemps du paiement du fermage . la troisième, sans être aiir-M grande que ce qu'où nomme en France un château, est dans des proportions moins simples qu'une maison bourgeoise. Destinée à loger une nombreuse famille riche, elle a été construite avec quelque- goût. Permettez-moi, mon ami, d'ajouter qu'elle est placée dans le milieu d'un parc dont les deux extrémités laissent apercevoir au fond d'une voûte de verdure ie cours de l'Ariége. Autour de cette maison J'ai fait planter par mes jardiniers les belles feurs du midi de la France, et celles d'Espagne qui résistent le mieux à nos nuits plus froides. Ce parterre foi me un jardin charmant qui s'étend de la maison à la première bordure du parc; c'est joli comme les jardins parfumés «le Saragosse. que vous avez eu l'occasion d'admirer pend ni la guerre de la Péninsule. Si le mobilier du.chàteau a vieilli, il a, si je ne me trompe, un caractère d'austér. té auquel on finit pai se plaire quand on a pris l'habitude de le voir. A la vérité, je ne me rappelle bien que deux pièces : la galerie de tableaux, fort, estimée par mon oncle qui passait pour un amateur riillicile, et la bibliothèque, où j'avais peur de me trouver seul quand j'étais enfant, tant elle est assombrie par des armoires pleines de livres.
» Quoique' placée entre deux chaînes de petites tollhnet sur le fleuve, l'île du Moine n'est pas au bout du monde : derrière ces collines il y a des villages, de petites villes même, où l'on se procure aisément tout ce dont on a besoin. Ce sont des bourgs industriels où la société est agréable, ei avec, lesquels on peut établir des relations sûres.
» L'ile du Moine est à moi ; je crois vous l'avoir dit, mon ami, au commencement de cette lettre, dont il est tout simple que je vous explique le but avant de la fermer. /
».Ie vous prie d'accepter cette propriété, dont vous ne voudriez pas hériter après ma mort , d'abord parce que la loi vous défend d'être au nembre de mes héritiers, et seci ment parce que votre amour-propre. — mon ami, pardonnezmoi ce mot léger, — parce que Votre amitié exige que je vive. Les titres accompagnent cette lettre ; votre nom y est ineflaeablement écrit. Vous êtes dès ce moment propriétaire de l'ile du Moine sur l'Ariége, que j'appellerai, maintenant que je puis la louer sans prévention , une des plus magnifiques propriétés du département.
» Docteur, Dieu soit loué! vous êtes riche, el très riche, sans que je sois plus pauvre. C'est un des rares jours, aujourd'hui, où je n'ai pas eu besoin de vous pour être content. Il est vrai que c'est à cause de vous que je le suis. N'enviez plus l'île d'Herblay. A vos vieux jours, mou ami» un bon soleil, le soleil du Midi, celui qui a mûri votre belle intelligence; i vos vieux jours la tranquillité désirée pendant les époques malheureuse?, et vous en avez eu beaucoup, mon ami : vous vous devez celte récompense. .Mais pourquoi attendre si tard? Allez, mon ami, quand il vous plaira, prendre po session de votre chûteau, dans deux ans, dans un an. plu* lot même si madame Dalzonne le permet -. car j'ai une prière à vous adresser : c'est de ne quitter notre amie que loi . aura trouvé a vous remplacer. Mais ue sera-ce pas trop iong? J'ai peut-être tort de vous recommander une bonne conduite que dans toute circonstance votre bon cœur vous eût conseillé de tenir.
» Quand nous nous reverrons ce soir, mon ami. ne m'apportez aucune mauvaise nouvelle, je TOUS en supplie au nom de ma santé ; point de réflexions, point d'Objections ; elles me rendraient malade, et vous ne le voulez pas.
i> Adieu, mon meilleur ami.
- Mil i
11 y eut dans Calveyrac un élonnement qui tient de l'extase après la lecture de cette lettre où Abel s,' montrait si généreux avec tant de pitié. Ce don était offert avec si peu de préparation, qu'il ressemblait à ceux qui échappent de loin aux mains bénies de la Providence: l'homme n\n a pas
LE MEDECIN DU PECQ
gâté la pureté par son intervention blessante, et la rosée du bienfait inattendu tombe à sa place comme la pluie du ciel.
Être riche! avoir plus-de dix. mille livres de renies, — car le préseni d'Abel valait cela; — être sûr désonnais d'une vieillesse digne et satisfaite I le docteur n'osait j croire. — Mni riche ! moi, le pauvre médecin de la Grande-Armée, moi u un peu partout, moi riche lout-à-conp à mon et avoir ce que je souhaitais tant, une retraite dans la campagne, au fond de la province, un endroit ou j'écrirai tranquillement sur ui j'aime, un jardin a culti-
ver le soir, des mois rer! J'aurais des moissons I
ce n'esl pas pos ible! Qu'esî-ca que je ferai de tout cela? qu'est-ce que je ferai! Je le sais, se dil le docteur. El le rayon de joie parti des yeux deCalveyrac s'affaiblit sous une larme. Oui, je suis injuste! murmura-t-il, et c'est peut-être parce que- je suis ricl . mais je souhaiterais qu'elle lui , comme je l'élais il 5 -. 1res pauvre* pour, aller à
elle et lui dir Paï lame. Faili mieux,
tout : e| je vous regarderai c | ar moi. Ne me re-
pas: vive?-! vivez mieux-, seulement, gardez-moi toujours 1 d "in de votre maison. Ce ne sei une petite félicité perdue que mon fleuve, mes arbre.. <l< ni l'ombre el la fn . a moi, que mes blés et mes^ mais ne scrait-i ■■ pas une fi licil • plus grande de savoir que é'esl moi qui lui aurais valu, a elle, à elle! des jouissances qu'elle peut se procurer malheur, usemenl s.nis ma générosité, dont elle n'a pas besoin? Bonheur impossible: lui tonner une fortune de la main à la main avant qu'elle n'eût le terni s «le refuser! cl la voir pas er d..:i- sa voilure, fière par moi lie trôner au milieu d'une aisance nouvelle, landis que dans un coin, cai hé, petit, je n'ai pas de bien à lui l'aire.
Dans l'âme la moins porl 1 1 alti ibui r \< - b m iiélas: si rares de la vie, à une intelligence suprême, le vide ux se comble, à defaul de la prière et de la rei d'un.' plii.i ii' m ancoliqu dont li eplicisme ne se rendra jamais compte. Après son délire, après si 1 d'enrichir madame Dalzonne, Calveyrac fui saisi d^une langueur qu'il n'avail jamais connu ?. li y a dans les profondeurs ries joies terrestres des infiltrations 1!.' larmes don I on ne connaît pas la source. Calveyrac lui rejeté par la secousse qu'il avait reçue aux confins d< sa première jeunesse, de sa jeunesse de soldai: les marches forcé< s i ileil au vi-
sage, le pain noir au souper, la 1 ataille an malin e sa s a ses pieds, voilà er '.ni s'installa dans sa . upé, il se leva, il coin ul ù son armoire", el il eB s.u-tit an vieil babil bleu fané, au col* de velonrs ama ante, dont les boutons étaient aux aigle; de l'empire et dont I avaient été mangés par la milçaille de Waterloo.
Il passa nne heure les \> ux fixés sur ce lamb< aii d< ^a jeunesse, sur celle guenille respectable di misère; il pensa.
renier', la prière décrus qui ne yfieni pas.
Teutc joie a ;on expiation.
WXVIII.
Cn m m de
lire sa promi na is de A esinet, deux
officiers de police, en attente depuis le poini du jour, l*arrêtèrcnl auseui 1 | orK . Au n m de la loi il lui sommé par e >\ de I dans nne voiture .| .1 se di
Cène fut que de la pri soir, annoncer son arrestation a madame Dalzoï ne, qui avait
i pendant vin plus hoi 1 1! I
pe sachant à quelles causi s attribut r sa longue abscm 1 i le passa. nouvelle, d'un désespoistâ un nuire déses-
poir. Calveyrac, dont l'anxiété n'avail pas été moins poignante, partagea la consternation de madame Dalzonne. Aucun pensionnaire ne n 1 a la douh ur d'un événement aussi sinistre qu'inexplicable.
Mademoiselle de Touralbe n'habitait plus la ma
s,anté depuis luiii jours ; elie et Eianca, sa demoiselle de com- • pagnic, étaient à Paris.
La justice tint Abel au secret pendant six jours. Le septième, une gazette judiciaire insérail dans ses colonnes la pièce suivante, premier mol d'un procès dans la confidence duquel le public allait être mis. avant même les paisibles fiabitans de la maison du Pecq.
a le d'an usati m même cette pièce disait textuellement:
C'csl le i' septembre prochain qv.e s'ouvriront a Versailles les débats d une affaire qui intéresse la morale pu-
1 u ce qu'elle a de plus sacré. Le brnil en retentira iccintc de nos tribunaux, quel!.' qu'en soit l'issue. Cn-éh mi r.i si 1 ondain . mais puissant l< uh fois, la curiosité ajoutera encore à l'atirail d'une affaire qui se mande vivemenl au législateur, au moraliste, au médecin, au | ■ ,i l'homme du monde blasé sur les - Pi es ordinaires de la vie.
1 indifférent aux débats de celle grande > au e. Et corc se csi un di - plus riches
propriétaires de la Fiance; on élève sa fortune à plus de douze millions. !1 esl né dans le Midi, où sonl ses don qui couvrent presque le tiers d'un département. Mais son immense fortune, son rang, son esprit, qu'on s'accorde à dire très distingsé, ne l'ont pas mis a l'abri de l'accusation odii us. d ml il .u 1.1 ii se défendre devant le jury. Sa victime
esl une jeune personne d'une rveilleuse beauté, a peine,
\iogl ans, 1 rivée depuis l'enfance de l'appui de sa famille. Réunis dans une mais, n de santé, au Pecq, l'accusé ei cette jeune demoiselle y recevaient les soins exiges par leur élat maladif. 1 ne passion qui n'aurait pas été partagée, preduiie sans*doub par l'intimité établie dans ces sortes d'éfablissemçps, inspira à l'accusé la pensée coupable d'obtenir de la violence un bonheur refusé a ses sollicitations, qu'avaient accompagnées, dil on, des offres sérieuses de mariage. On adm'ue le beau caractère d'une |< une 1 lli . -1 dère dans son indépendance, qu'elle a refusé d'entrer en partage d'immenses tii liesses plutôt que de mentir à un serment antérieur on de forcer en elle un sentimenl d'indifférence. Pour augmenter, s'il est possible, l'intérêt de e.- singulier procès, on ai sure que les ph nomènes du système nerveux y jouent un
incipal. On avait crainl un instant que le buis-clos ne fût ordon our : ees craintes se sonl dissipées. Outre
er qu'il j a à priver la moralité publique de ces sce-
tuvantes toujours relevées par leur caractère d'utilité, il n'y avait aucune raison d'accréditer par cette mesure restrictive l'opinion qu • le crim ■ était, au fond, plus grave qu'il n'esl comm 1 s'il ne l'était déjà pasa iez!
1 rmmail le journalisti , notre lâche d'observateur, poui céder la place à lajuslici souveraine du me d'un de ses plu ■
alioH.
i Le | 1 éral près la ci Paris expos*
; aoftl dernier, la 1 our a .ad. .nne la
mvoi devant les assises de Versail-
Ahel,
dans r Vriège, domicilié au Pecq, près
Saint-Germain-i n-La;
D treut téral, que de l'it
Le nommé V.b'el vint au Pecq, il \ a environ deux ans, "j faire soigner d'une névrose très grave, après avoir inutil, met 1 ! ei lonl le climat ne
lui convenait pas. \ domestiques, il
1 53 1 la maison de saut,, dirigée par madame Dalzonne, 1 h il ne tarda pas à s'attirer l'affection des pensionnaires par la douceur de s,.n caractère, pai la sfincipalen enl par r, tal débile de sj i .-. un des médecins spécialement attaches à l'établissement, qui entreprit d'étudier la maladi l'accusée! d'en arrêter les ravages. Afin
LEON GOZLAN
que la justice n'ignore aucune des particularités dé cette maladie, dont le caractère répandra quelque jour sur les di la cour" a décidé que le docteur Càlveyrac serait entendu toutes les fois que le jury le croirait nécessaire.
n Quelques mois après l'installation d' ' : ne per-
sonne dont la constitution était pareillement altérée par les effets d'une irritation nerveuse fui reçue à l'établissement. Mademoiselle Laure deTouralbe revenait deFlorence, suivie de la demoiselle Biam a, jeui e Italienne toute dévouées son service. Il fut remarqué par difrerentespersonr.es appi déposer au procès que l'accusé fut charmé de l'arrivée de cette pensionnaire. Usant de la facilité des rapports que les maisons fie santé ménagent dans le but louable d'adoucir des caractères aigris par le mal, Abel, jusqu'alors taciturne et sauvage, se rapprocha de mademoiselle Laure de Touralbe, il fit valoir près d'elle des talens d'agrément dont elle ne nul pas devoir repousser l'heureuse intervention ; enthousiastes tous deux de musique, ils exécutèrent ensemble, dans les soirées d'hiver, des morceaux sur la harpe et sur le piano ; souvent ils ont copié, des hauteurs de Marly, les divers points de vue qu'offrent les plaines de Saint-Germain. Cette association de deux talens portés à se distraire l'un par l'autre ne pouvait laisser préjuger des conséquences dangereuses, puisqu'elle n'était que la répétition d'un fait constamment reçu et même encouragé.
d On était si loin de la pen sée d" voir se changer une intimité d'un caractère jusque-la si convenable en une passion criminelle, que madame Dalzonne, l'honorable directrice de l'établissement du Peçq, s'efforçait sans cesse d'entretenir ■ ette liaison par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Dans l'accomplissement de cette tâche de complaisance, conçue dans un si bon esprit, elle était aidée par le docteur Càlveyrac et par d'autres personnes à qui l'expérience de la maison ne saurait être contestée.
» Trompant cependant tous les calculs de la prudence, abusant des usages inoffensifs de la maison, cachant sous une conduite toujours pleine de convenance ses projets réprouvés par la morale et par la loi, l'accusé a marché à son but criminel, et a tenté d'y arriver dans la nuit du 19 au 20 juillet dernier.
« Il est constaté au procès-verbal dressé pendant la nuit précitée et les jours suivans, que les 'pensionnaires étaient couchés depuis trois heures environ quand des ci is déchirans les éveillèrent. C'était mademoiselle Laure de Touralbe qui les poussait du fond de sa chambre, oli l'on tardait à venir la secourir, dans l'indécision du réveil el les fausses démarches d'un effroi général.
« l ne main hardie s'est posée sur elle. Elle s'éveille en sursaut, elle vent crier : ceile main lui ferme la bouche ; elle essaie de fuir, de se débarrasser d'une étreinte toujours -plus pressante : elle ne réussit pas dans ses efforts ; et constamment près d'elle, à côté d'elle, devant elle, Abel, en pantalon blanc, sans gilet, sans cravate, à demi habillé.
» Mademoiselle Laure de Touralbe n'a pu dire ni comment l'accusé était entré chez elle ni combien de temps il y'était demeuré, double circonstancea éclaircir aux débals.
» Enfin on accourut aux cris lamentables de ma lemoiselle de Touralbe, dont la résistance désespérée avait Dni par mettre m fuite l'accusé. En mêlant ses gémissemens a ceux de sa maîtresse, la demoiselle Bianca avait buté l'arrivée des pensionnaires et des domestiques de l'établissement. Abel étail déjà dans sa chambre quand m commençail à porter du secoursà >a victime.
■ Mademoiselle de Touralbe fui hrouvi se- bras, ses épaules il son sein étaieut sillonnés de tracs de sang et marbrés d. meurtrissures, preuves d'une I lutte et attestant la violence la plus hardie. Mademoi Touralbe a éie dangereusement malade des suites e tentative, commise par nu homme tout-a-coup sorti de ses mœurs réservées, H trop haut placé par sa conditii n ignorera quoi il s'exposait en se livrant à une telle la maladie de mademoiselle deïouralle a duré pli mois. A la p. .leur de l„ victime, a sa langueur, à la douleur répandue sur tous sis traits, on est i nlrair.é à Croire que le
rdre s ipoi ié à sa santé n'est pas encore parvenu à ses derniers dévcloppemens.
» Interrogé, l'accusé a eu recours au moyen facile de la iolue, moyen sans valeur devant des lém gesqui le i i toi lient par leur nombre et qui l'écraseront I ar leur autorité.
La prudence conseillait de m l'arrestation
qu'après avoir épuise une série d'investigations qu'il eut été imp ssible de faire m a;: issanl avi e pré* ipilaiion. Au reste, depuis les révélations de mademoiselle de Touralbe et celles de sa demoiselle de compagnie, la justice s'était imposé la surveillance de l'a cuté dent les moindres démarches étaient épiées'.
En conséquence, i I . Abel,
« !" D'avoir exercé, dans la nuit du 19 au 20 juillet 1855, des violences définies par leCode sur la personne de mademoiselle Lauiv de Touralbe ;
ù: D'avoir, dans la même nuit, b'essédans plusieurs parlies du corps ladite demois • h- Laure de Touralbe, voies de fait dmit i est résulté une maladie qui a duré plus d'un mi is. i
La publication de ici acte d'aicusaiion , .qui précéda de deux mois l'ouverture des débats devant la cour d'assises de Versailles, acheva de plonger dans un douloureux étonnement les pensionnaires de la maison de santé.
La foudroyante scène entre madame Dalzonne et le docteur, le jour où Berge'ronriftte avait refusé d'aller, à Paris, avait pour cause une erreur, cçt.ie mèmeerreur qui avait provoqué les confidences qu'ils s'étaient faites avec tant de pénîbli s efforts. Celte erreur était celle qui avait laissé croire à Bergeronnette, flèrede le proclamer, qu'elle ne serait pas . mère, à madame Dalzonne qu'elle avait à i énoncer aux prolits de son épouvantable action, au docteur qu'il avait r< ussi a ni détruire les effets par une action plus coupable encore.
Tout cda était une même erreur, une grande erreur remme on en commet souvent lorsqu'on se mesure, puissance a rec la nature, qui avait bouleversé toutes les ci nséquences attendues. I.e breuvage meurtrier avait rencontré pour adversaire vicl ineux la vivace jeunesse de la victime : il n'y avait p:is eu de victime; aucune créature, cela élait arrêté, ne devail frauduleusement disparaître de la vie: inn< lie avait enduré les déeniremens d'un poison actif a périlleuse témérité. Son n r.l fut perdu ; elle eut la douleur, mais le fait resta. Quatre jours apresteon entrevue avec madame Dalzonne, I cinq-heures apprenait de la bouche même du
i toute l'étendue d' sa déception. Assidu à la voir rjepi t exécuté sans frémir une tentative si
telle, Càlveyrac ne larda pas a se convaincre que l'ail avail 1 1 i impuissant sur elle. Sa saute s'était immédialemeni n i nement,1i travers .1 s périoi -
sus termes prévus si l'on n'essayait pas demeilli ces -une seconde épreuve ; mais cel
Càlveyrac recula. S'il i - lut de i accorder à madame
lui apprendre une revanche de la tait le prix aussi vivement qu'elle, il n'eut pas un seul i uté de remettre™ question
la vl ■ de la o. D'ailleurs, p
à q .i appartiendrait bientôt le lil:e de
:xle assez spi ra.it-il la nou-
velle hardii se delà répétition d'un tel acte? Calvcyra tint doncdetcuK! pensée de retour au même pi
i; il sentit les pleurs de Bergeronnette ri
.dus. lorsqu'il eut devine
la mmace qu'elle cxprimâil de sortir de
la vie par la première voie venue et la téalisatii n de celte
rai! pas, la Courageuse enfant, s'éeoaler
■ trois jouis de réflexion, alors Càlveyrac, malgré
LE MEDECIN DU PECQ
l'affreuse situation où Bergeronnette l'avait mis en disant a madame Dalzonne ce qu'elle avait juré de toujours taire, lui commanda d'arrêter ses larmes , de l'écouler et de le croire.
Quel ciel se découvritsur sa tète! quel air pur elle respira lorsqu'elle sut, et sous la garantie sacrée du serment, car comment croire simplement à lant ée bonheur? qu'Ane! et l'homme du cabinet bleu n'était qu'un! Folle de bonheur, sa joie n'eut pas de place pour d'autres pensées qu'elle aurait dû avoir aussitôt. Elle ne se demanda pas pourquoi madame Dalzosne, qu'elle n'avait plus le courage de haïr, pourquoi madame Dalzonnc l'avait livrée à Abel, où était l'intérêt, quel était le but ; tout au plus, en effleurant à des distances perdues cet ordre de pensées, supposa-l-elle, maintenant plus expérimentée, que sa marraine avait accepté d'être de moitié dans l'accomplissement d'un mauvais désir d'Abe!. Encore ceci vint sans calcul de sa part : elle n'avait le cœur qu'à l'espérance et au pardon -, il lit beau en elle. La sérénité morale l'ait pour l'âme ce. que celle de l'air l'ail pour la terre : les plus tristes choses de la mémoire, les arbres desséchés, les ruchers arides, les horizons bistres, les mares croupissantes •car il y a de tout cela dans la mén uire, pris dans la sphère de nos maladies morales) perdent de leur laideur et s'effacent comme existence réelle en s' éclairant d'un coin du ciel subitement découvert.
Un autre homme, que Calveyrac eût peut-être, après tant de douleurs montrées par Bergeronnette-cinq heures, trouvé que la joie gênait un peu en elle certain regret qu'elle aurait dit ressentir de ne pas voir, mal; ré la clarté donl elle était tourbe', sa position améliorée. Ce regret n'aurai! rien eu de coin, mii'i avec le repentir, car Bergeronnette n'avait eu la conscience de la faute commise que par les résultats. Mais le docleur n'adoptait pas ainsi le catéchisme ton! l'ail de la menue morale. Tout ce qui vient de la personne aimée, le docteur savait cela, le mérite ou l'affront , la gloire ou l'outrag . esl compris ou pardonné. Bergeronnette avait perdu l'honneur dans le sens du monde, mais elle savait maintenant par qui elle l'avait perdu : qu'avait-elle besoin de l'aire Abel meilleur pour ne pas l'accuser? D'ailleurs. Abel pouvait bien ne pas savoir plus qu'elle avec qui il s'était rencontré dans le cabinet bleu.
La supposai n était sans doute hardie, mais quand on craint de ne pas être aimé, on a certes au moins autant d'imagination. Elle n'avait pas celle peur : elle était aimée. El comme elle aimerait désormais! Plus de rougeur devant Abel, plus de soudaines hontes au souvenir de la chambre du Pecq; un bonheur tranquille étoile '
Il ne restait plu- à Bergeronnette qu'à éviter le danger d'être découverte et dénoncée p: r Us personnes douées de la' clairvoyance du mal. Elle cesserait d'aller à la maison du Peoq, ou rien ne l'appelai! plus. Sa marraine, après avoir réduit le plu* possible tes occasions de l'attirer près d'elle, avait, pour ainsi dire, voulu son éloignement définitif en l'accablant si durement la dernière lois qu'elles s'él ienl vues ; et Bergeronnette ne fréquentai! guère que la maison de tante. A Fromainville, qui aurait-elle redoute ? Est-ce Bergerjn? Bergerin ne prolongeait jamais son rayon visuel entre la tête et les pieds des go-,, s -, il ne savait le diriger que dans deux directions : a terre où courent les lièvres; au ciel, ou volent les perdrix.
il est rigoureux dédire que le proverbe avait compli menti sur son compte : la fortune, qui char,' l'avait pas modifk'. Quoique ayant acheté le droit de e a la faveur d'un porl d'armes, dus lès endroit permis, il bra nnait avec la même ardeur qu'aux jours où il ava i pour ex. use le besoin de se nouri ir des pi i duits d'une clia gale; les lieux interdits étaienl i réei menl ceux sui l< il aimât le plus à chas er, malgr les i a mmandation* de sa lille et de l'abbé \ im enL En< la, du reste, il te m tidèle aux principes qu'il avait émis le jour ou Cap Abel déjeunaient chez lui : il avait exposé que le br ne tuait le gibier ni pour le manger ni pour le vend uniquement pour braconner. 11 ne hélait amendé que sur un point. Lorsqu'il était surpris en fraude par uu garde-champêtre, il ne s'esquivaii pas comme autn d éviter le
procès-verbal. Prévoyant ces sorles de mauvaises rencontres, il portait toujours sur lui la quotité de l'amende infligée aux délinquans en matière de chasse. Bergerin tirait l'argent de sa poche, le comptai! au garde sans disputer avec lui, et retitrai! ensuite à la ferme, abattu mais digne, ainsi qu'un général trop souvent vainqueur pour se croire déshonoré par une retraite.
"\ ic-illi sous le e.in n du fusil des gardes, dont il aval! jadis lassé la ruse, il dovait a son obstinatii n une espèce de tolérance de leur pari, une façon de respect. Dans tout gardéi bampêtre il j a un pendu braconnii r. Les vieux l'arrêtaient a regret, les jeunes le condamnaient avec admiration. On savait aussi qu'en IS."0, à l'époque de la révolution de juillet . des malfaiteurs s'étaient mis en tète que, les forêts n'appartenant plus à Charles X . elles devenaient la propriété de chacun; ils avaient pénétré dans la fon'l de Saint-Germain dans l'intention d'en tuer tout le gibier. Au bruit de leur Invasion, Bergerin, oubliant ses démêlés avec Charles X cl les propriétés de la Couronne, avait saule sur son fusil et couru sur les niveleurs, auxquels il avail fait sentir l'odeur de sa poudre. Le trait avail été n ité. On passa sur l'arrière-pensée de Bergerin, qui n'avait défendu eu gros le gibier de la forêi qu'ulin de se le réserver en détail, et on eut depuis quelque con: idération pour ses faiblesses.
On comprend combien un père si occupé de sou gibier avait peu de surveillance à exercer sur sa fille.
Ainsi Perron nnctîc aurai! franchi sans obstacle les trois mois qui 1 1 : paraient d'une époque décisive, si, l'avant-dernier mois, l'arrestation d'Aboi n'eût hâté la conclusion. La douleur min-;. le eut une réaction intérieure; cette douleur dévora les délai.;. Bergeronnette, effrayée, lit appeler Calveyrac, qui, devinant la cause de cette pressante invitation au milieu de la nuit, se rendit à Fromainville dans une calèche ■ de deux chevaux. Sous un prétexte plausible, et il avait trop d'autorité sur Bergerin pour en chercher de meilleurs, il enleva Bergeronnette et la conduisit dans une maison spéciale, au fond du département voisin.
Celui qui avait été d'une résolution si prompte quand il avail fallu rayer une créature du livre de vie, fut bon jusqu'au dévQûmerit pour soutenir un corps brisé sur le point de produire à la lumière cette même créature donl n'avait pas voulu le néant.
Il n'avait souffert personne auprès de lui. L'arf, et la déce u< e s'entendirent comme le frère et la sœur. La nuit fut laborieuse, mais triomphante.
Au maiin, quand les oiseaux chantèrent au bord de la croisée enlr'ouverte, a l'heure où le ciel est sombre à un bout ei rose à l'autre, une jeune femme, inclinée comme une pervenche sur la neige, s'écria :
— Je veux le voir!
Calveyrac éleva un petit être dans ses mains et dit " —Embrassez, madame, votre jeune Vbel !
11 était à peine jour; déjà les rues aboutissant au palais de
justice de Versailles si remplissaient de gens attirés par l'at-
j trail du grand procès, dont les débals ne commenceraient pas
j ci pi a ' midi. ( e, les personnes les
moins sûres d'avoir une place dans la salle affluaient !i la
I porte, et, par un calcul de vengeance inn ecbez les curieux,
empêchaient d'entrer, ne pouvant entrer elles-mêmes. Elles
n'avaient pour soutenir leurs prétentions qu'un article de la
des tribunaux seront i u-
' qu'il m serait ainsi toutes les fois que
les dimensions de. la salle du tribunal permettraient l'exercice
' illusoire de cet article, pris
■ entre quatre \t us avaient encore la
■■ procurer un billet d'entrée à prix d'argent; car
si la ju I i.d pas, le plaisir de la voir en Etcéoi d'1
Ire :i l'aise s'achète, eLs'achète cher selon la noirceur
LEON GOZLA.K.
du crime, selon le flux oratoire de l'avocat, selon une série indéterminée de 'ails accidentels. Le théâtre a au Palais les seines côrrespondans qu'il exploite: la police correctio joue le vaudeville cl la cour d'assises le drame.; la comédie est aussi représentée dans des salles spéciales. Ce n'est jamais le public (|»i manque à un directeur qui ne fait jamais banqueroute. Point de mauvaises saisons; les pièi es ri tai isent point. Le grand poète de la troupe, c'est l'humanité.
Chef-lieu d'un des vastes départemens de la France^ la ville de Versailles fournit à ses assises le plus de belles eau: is el et la plus imposante masse de spectateurs. Elle a li d'abord, friands de procès, tous pris dans une population rentière n'ayant que deux plaisirs à sa portée : voir fon :tionner les eaux du parc et la justice du roi; elle a ensuite les spectateurs venus de la spacieuse campagne Jjui l'entoure, excellons 'hommes des champs, aimés de \ irgïïe el de Ges uer, toujours prêts à laisser la charrue dans le sillon pour courir au Palais quand il doit êlrejugédes faux-monnayeurs onqarlque bon jeune homme assassin de sa maîtresse. Enfin, Versailles voit, au jour des grandes occasions, le spectacle de sa cour criminelle fréquenté parles habitués émérites du palais de justice de Paris. Blases sur le répertoire de Paris. ceux-ci ont besoin de temps en temps de changer d'air. Au lien d'aller aux eaux de Bagnères, ils se rendent aux assises de Versailles.
Aucune de ces catégories de curieux ne manquai! àl'affluence répandue sur le pavé du quartier où s'élève le palais de justice. Sans la garde municipale à cheval et à pied, la perspective eut été trop nue. On se battait même un peu en dessous, alin d'être une des premières vertèbres de la longue queue attachée aux portes du Palais et flottant au loin dans la rue.
Six mille demandes avaient été adressées au président, qui, ne pouvant faire droit a toutes, n'avait répondu à aucune, . simplification de moyens dont le résultat lui, et les président le prévoient toujours, que la salle se trouva tout aussi encombrée une minute après l'ouverture.
Les portes, ou plutôt les écluses, s'ouvrirent à dix heures, et la mer s'étala avec bruissement, avec eue chaleur d'haleine dont l'air extérieur fut embrasé. C'était une véritah couvrant de son écume un pays de tables, de bancs et de banquettes; tous les caps de bureaux, toutes les îles de tabourets furent submergées. Après l'immersion, il ne flotta que des têtes d'hommes el des chapeaux de femmes déformés par les couiloiemeiis de la tempête; c'est à peine si l'inondation s'arrêta enfin au pied du roc élevé sur lequel siège la justice. Ceux qui cherchaient un refuge au bord.de ces marches à fleur d'eau, tombaient immédiatement sous la juridiction de la garde municipale, qui rendait ses arrêts et les exécutait tout à la fois, réunissant en elle deux pouvoirs donl un seul est concé lé au roi de France.
Les banquettes, circulairemenl rangées au-dessous des juges, avaient été réservées aux sommités du barreau, de la médecine etdes lettres. Des noms illustres liaient répétés de bouche en bouche; on se montrait des visages popularisés par la lithographie. Dans les tribunes, les dames de Versailles et de Paris se cédaient avec politesse des fractions de laboure!, se ménageaient des percées pour mieux recueillir les paroles; de plus délicates se transmettaient des flacons de sel; quelques-unes taillaient leur crayon et plaçaient leur album sur les genoux; curieuse, vive attente, qui faisait supporter une chaleur étouffante a deux mille personnes dont la vitalité était doublée, qui vivaient non pour respirer, mais pour voir, pour entendre, pour voir encore, pour entendre toujours. Quel poète à jaunis enchaîne tant d'attentions à son œuvre? et quelle œuvre en a tant mériléî Misères de l'art, si beau qu'il soit! il ne louche qu'au hasard', ne frappe qu'un sur cent mille, a besoin d'infinies préparations. Là, rien, pas de choix. | e Ihëâlrc, quatre murs; les acteurs, les premiers venus ; l'action, quelque chose de vague, d'inconsistant -, mais la vie partout, là vérité Si i haque instant ; vérité et vie, éternelles beautés!
Plie pétfte porte pi ui iie-du tribunal s'ouvrit, 1 1
sierde service. Ils descendirent quelques marches et allèrent prendre place sur le banc qui bur ctail destiné; ils s'ass*.i- -ut. C'étaient madame Dalzonne, madame Pingray, madame Musquel e. mademoiselle de Beaupréau, le docteur Calveyrac, lebaroude Fourneuf, Cabassor, el quelques domesliqi la maison de santé.
I.n face, et sur un banc qui était probablement rési . témoins à charge, était assis Champeaux, pai habit noir, d'une longue cravate blanche. 11 V moustache.
Les regards se tournèrent, des l'entrée des témoins madame Dalzonne: l'empressement fut irêmc si unanime qu'elle fut obligé1 de s» poser un peu de côté. Le rouge de la timidité enflamma sa ligure, si facile aux impressions di puis deux nous, srs mains tremblantes fuirent sous sa mantille. Madame Pingray était près d'elle. Madame Dalzonne portait, comme toujours, une robe noire; quelques fleura très simples couraient sur son chapeau de paille, dont l'avancement la protégeait en ce moment cornu- la curiosité du publie.
Madame Pingray avait délaché de sa collection dei robcS, celle qu'elle avait mise pour paraître au Palais. Les couleurs n'en étaient plus chatoyantes, unis la grâce du dessin prouvait la haute habileté des ouvriers de l'épo'q bonnet chargé de rubans sombres tempérait la magnificence de cette étoile, dont la princesse de Lambafle avait désiré avoir une robe au baptême du dauphin. De toutes les personnes venues avec elle, madame Pingray était la moins gênée devant la foule. Prête à tout, comme le sont en général ceux qui ont beaucoup vécu, elle était toujours convenable; sous le regard de Louis XIV ou sous celui de 'Xapo'éon elle n'eut pas eu moins de sang-froid.
N'imaginant pas de mise plus relevée que les toilettes dont eMes sciaient parées au bal de madame Dalzonne pendant le carnaval, madame Musquelte et mademoiselle de beaupréau u'tu avaient pas cherché d'autres pour figurer aux as-.ises. Les épaules nues de madame Musquette jouaient avec liberté dans l'ëchancrure de sou corsage, au fond duquel le regard du greffier, placé sur elle, avait la faculté de se promener sans être dérangé. Elles s'étaient fait coiffer toutes deux- de très bonne heure, et elles avaient enfermé leurs pieds dans des souliers impossibles. Rien n'était plus serré que 'leurs pieds? si ce n'est leurs bouches. On eut dit qu'elles attendaient leurs cavaliers pour se présenter aux quadrilles du bal près de commencer. Et quels gants frais! quels beaux 1 1 :■
De Fourneuf se pin: ait les lèvres en s'abiraanl dans la contemplation de-son jabot plissé à triples rangs. C'est lui qui, quoique tout en noir, avait, en descendant de voiture, acc rmpagné ces deux daines, â travers la moitié de Versailles. jusqu'à la salle du tribunal. Plus le contraste de sa teinta sombre avait fait ressortir aux yeux des babitans les couleurs pomponnées de la toilette de madame Musquette et de mademoiselle de Beaupréau, et plus il avait ralenti le pas. Ds modestie narquoise, il sciait compare à une grosse n-:ouche volant indécise entre deux fleurs de chardon. Depuis qu'il avait pris sa place sur le banc des témoins, il n'avait de jeter son corps en avant, pour s'assurer de loin en loin de la situation morale des deux dames confiées à -.i garde.
Étrange idée! Cabassol avait un habit marron à collet taille m oreilles d'éléphant, el Ici qu'on en portait sous le Directoire lorsque les élégans de la socile Barras dictaient les arrêts de la mode dans les salons de madame Tailien. Ployé depuis la campagne d'Egypte, l'babil de Cabassol avait conservé les plis nombreux qu'il avait subis pendant plus d'un quart de siècle; c'étaient des quadrilles el des facettes à l'infini. Le col de sa chemise mal amidonnée tombait en acanthe sur son gilet, dont le col s'enroulait sur l'habit, le» quel s'affaissait, en molles et larges volutes marron sur ses
;i\. fatigué i vrac était placé entre ma-
demoiselle de Beaupréau el le baron de Fourneuf. S'il relevait la I r repondre aux saints que lui adrrspoinls de la salle • i s cltens de l'arn a lissi -
LE MEDECIN DU PECQ
ment. Il ne la ramenait a son attitude méditative qu'après avoir tristement souri à madame Pingray et étendu son regard affligé jusqu'à madame Dalzonne.
Les deux avocats des parties étaient présens.
Lue rumeur parcourt l'assemblée : e'est le jury qui entre.
Le président dit :
— La cour invite le public au silence. Que l'accusé soit introduit.
Tomes les têtes ondoient à cet ordre du président, et à l'agitation succède une tranquillité universelle. Les dames sont debout.
En apercevant Calveyrac, Abel va a lui et l'attire dans ses bras. Pendant quelque temps ils restent embrassés.
Abel se place en face du président, après avoir reconnu autour de lui ses bons amis de la maison de santé. La foule profite de ce mouvement de l'accusé pour connaître ses traits. Quoique changé par un séjour de deux mois dans la ptison, Abel a conservé les bons effets des soins qu'il à reçus du docteur. Il paraîtrait .encore moins souffrant sans ses longs cheveux, qu'il a laissés descendre, par une bizarrerie de prisonnier, très bas sur son cou, et sans une lueur de moustache tracée au dessus de sa bouche. Sa taille déliée a tous ses avantages dans la pression exacte d'un habit brun d'une distinction tout anglaise. Les jeunes dames des tribunes occupées à copier la ligure d'Abel, s'arrêtent au milieu de leur travail commencé à peine, et ce n'est pas pour tailler leur crayon. Combien le modèle ne grandit-il pas a leurs yeux de tant d'intérêts romanesques groupés autour de sa vie, toute dorée par des richesses connues grossies par la publicité!
Sur l'ordre du président, le greffier lit dans son entier l'acte d'accusation.
Quoique déjà répandu par les gazettes judiciaires, ce morceau est écouté attentivement'. Le public étudie d'ordinairt pendant cette lecture les sensations trahies du prévenu, les cris échsppés; il juge, lui aussi, à sa manière, et ce n'est pas lui qui se trompe le plus souvent.
Deux incidens marquèrent la lecture de l'acte d'accusation: madame Dalzonne avait osé déerire un demi-tour sur ellemême afin de voir l'impression produite sur le visage d'Abel; Calveyrac, sur un assentiment muet du président, avait pris un tabouret et s'était approché de l'accusé d'une manière inaperçue.
Aucune émotion ne parut sur la figure d'Abel pendant la lecture du greffier : depuis deux mois qu'il connaissait cet acte, il avait eu le temps de se familiariser avec le récit des circonstances vraies ou fausses qu'il renfermait.
Au moment où la lecture s'achevait, le baron de Fourncuf s'était penché vers Cabassol, et lui avait dit à voix basse, en affectant beaucoup de gravité : — Regardez bien, je vous prie, ce juré, le troisième à droite, qui a l'air d'un poisson malade: c'est le seul homme en France, depuis Carmontel, qui a eu le bonheur d'avoir une indigestion d'huîtres; c'est un loup à table; Griniod de laReynicre le salue jusqu'à terre quand il le rencontre. Ceci pour votre instruction.
Quand le greffier eut fini la lecture, on procéda à l'appel des témoins. Ensuite, ils sortirent tous de la salle, à l'exception de Calveyrac : il attendait la réponse d'un billet qu'il venait d'écrire au président. Celui-ci, après en avoir pris connaissance, ordonna que l'accusé se relirai également dars une pièce voisine.
Le président annonça alors que le docteur Calveyrac lui demandait la faveur d'être entendu de la cour avant l'interrogatoire de l'accusé, qui serait tenu à l'écart pendant cette communication.
Calveyrac dit :
— Depuis plus d'uu an, messieurs, je m'occupe de guérir l'accusé il.- la maladie dont il ! a n i; m t encore, mais dont je ne désespère pas cependant. Demandez aux illustres médecins présens à mes côtés s'il n'esl pas des névroses au- Jej
tous les efforts que l'art moderae tenterait pour en expliquer l'origine, le siège ci i mon projet de vaini
dont l'accusé a été atteint m'a coulé des éludes el des fatigi.i s sans nombre, j'avoue cependant n'avoir pas encore à me féliciter d'un plein succès. Mes célèbres confrères me croi-
ront lorsque je dirai, la main sur le cceur, que moi seul je puis pressentir l'heure où le mal disparaîtra pour toujours, et contribuera sa cessation plus que personne. Je me suis rendu le maître de la vie de l'accusé : il m'obéit, il m'aime, il me comprend, enlin, il croit en moi ; je suis la religion ou qui l'a trompé ou qui le sauvera bientôt. Le délit dont on l'a. accusé a peut-être éloigné le moment d'une suprême décision. Je ne touche pas à votre justice; mais au nom de la pitié, qui m'a fait le père de l'accusé, au nom de la science, dont la justice relève, je viens vous prier, messieurs, de permettre que je sois, quoique témoin, sans cesse à son côté tant qu'il sera devant vous. J'ai pris sa raison à terre et l'ai peu à peu redressée; mais, pour qu'elle soit ferme et demeure debout, j'ai besoin d'être là, de lui servir d'appui. Sans cela vous ne l'aurez ni bien entendu ni bien jugé. Le plus grand médecin du siècle se leva.
— J'allais, au nom de la cour, vous prier, monsieur, de nous éclairer de votre avis, lui dit le président.
— Il n'est aucun médecin en Europe, répondit l'immortel professeur de l'Hotel-Dieu, qui osât discuter sérieusement l'opinion de notre confrère monsieur Calveyrac.
Tous les savans rangés sous le tribunal approuvèrent ces paroles d'un unaninte mouvement de tête.
La cour permit à Calveyrac de rester.
Une large respiration sortit de la poitrine oppressée de l'assemblée.
— Faites rentrer l'accusé.
Abel reprit sa place au banc des prévenus.
— Pour quel motif, lui" demanda le président, vous êtesvous retiré au Pecq dans une maison de santé?
— Dans l'espoir d'obtenir une guérison à mes maux. L'air de l'Italie n'y avait apporté aucun soulagement.
— Est-il vrai, comme il a été soupçonné, qu'une affection morale aurait été la cause première de l'altération de votre santé?
— Oui, monsieur le président.
— Cette douleur morale doit-elle être rangée au nombre des passions ou des chagrins?
On écouta profondément.
— Des plus cruels chagrins.
Des larmes tremblaient dans la voix d'Abel. Les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, Calveyrac recueillait et analysait chaque parole, chaque son.
— Aviez vous à vous plaindre d'une grande injustice? quelque ennemi avait-il porté atteinte à votre repos?
— L'injnstice était le déshonneur de mon nom, l'ennemi était mon père.
— Pourquoi avez-vous préféré l'établissement du Pecq à tout autre, par exemple à ceux où vous auriez joui de l'avantage des eaux minérales, comme Vichy, Saint Sauveur?
— Je n'ai pas choisi, je suis tombé là; ma voiture s'est arrêtée, el l'on m'a descendu mourant. Voilà l'homme qui m'a relevé, secouru, remis sur le chemin de la vie.
— Qu'éprouviez-vous?
Question hardie dont l'assemblée comprit moins l'utilité que le danger. I n mouvement se lit, les cous se tendirent ; les médecius blâmèrent comme hommes, s'ils palpitèrent de curiosité comme savans ; quelques dames se levèrent. Lne imperceptible flèche de feu partit de dessous la paupière «le Calveyrac et monta au visage d'Abel.
La voix de l'avocal d'Abel rompil teut-à-coup ce grand si-
leai e.
— Je demande en grâce à la cour, dit-il, d'insister auprès de monsieur le président pour qu'il ne renouvelle pas sa question. Les hautes intelligences qui me font l'honneur de m'écouter me dispi nseronl de motiver ma prière.
Il j enl un menl de peur dans la pensée d'Abel : il comprit qu'on doutait de l'intégrité de sa raison. Il chancela.
Sa vue tomba sur Calveyrac: a.bel se redressa aussitôt, il (ni retrempé.
— .le suis prêt, dii il m e!ev.,nt la voix.à répondreà monleur le i résident, si toutefois il ne préfère, ajouta-t-H avec
une parfaite assurance, s'en rapporter à la déposition du docteur Calveyrac. Jour par jour, heure par heure, il a tenu
LEON GOZLAN
un compte fidèle, je le sais, de l'état de ma maladie. Je serais exact, mais je ne serais pas complet dans cette longue histoire: j'ai beaucoup oublié; ma reconnaissance seule est intacte.
Le sourire de joie qui passa sur Calveyrac courut visible et profond sur le visage de l'assemblée.
La bonté de Calveyrac se déifia au fond du cœur de toutes les femmes qui écoutaient dans les tribunes.
Le président abandonna la question.
— Vous manifestâtes une vive admiration pour mademoiselle Laure de Touralbe lorsque le hasard vous la montra pour la première fois, il y a dix-huit mois environ, à la maison de santé du Peeq.
— J'éprouvai, je l'avoue, beaucoup d'intérêt pour mademoiselle de Touralbe. Pourquoi aurais-je exclu l'admiration de cet intérêt-là?
— Vous mites de l'empressement à la guider dans ses excursions aux alentours de Saint- Germain; vous dessiniez ensemble le matin; vous faisiez de la musique ensemble le soir; l'admiration ressemblait chez vous à de l'amitié.
— Aussi bien chez elle que chez lui, dit une voix des tribunes.
I Et cette voix était celle d'une dame impatiente déjà des ménagemens que, selon elle, la cour affectait envers mademoiselle de Touralbe. Les femmes sont toujours pour les séducteurs.
— Silence! cria l'huissier, silence aux tribunes!
— Je m'attachai à mademoiselle de TouralRe parce qu'elle languissait, disait-on, d'une maladie malheureusement semblable à la mienne, quoique moins sérieuse. Comment n 'aurais-je pas ou de l'entraînement pour une femme jeune, belle et souffrante, pleine de talens et de grâce, me charmant par sa conversation quand elle avait cessé de m'enchanler par sa musique, moi si sombre et si découragé?
— C'est généreux! il lui rend justice, murmurait-on dans la salle — 11 l'a un peu aimée sans doute. — Mais quand paraitra-t-elle? — Elle ne paraîtra pas à l'audience, répondait une autre personne. — Et moi je vous assure qu'il ne l'a pas aimée, répliquait une autre voix. — C'est chez lui politesse, noblesse dans les procédés.
— Silence!
— Votre réponse, reprit le président, m'autorise à vous demander s'il ne conviendrait pas de donner le nom d'une passion moins calme à ce que vous ressentiez pour mademoiselle Laure de Touralbe.
— Je craindrais de n'avoir pas bien compris. Est-ce que monsieur le président ne me demande pas si j'ai eu de l'amour pouf mademoiselle de Touralbe ?
Comme on écoutait dans la salle !
tët Abel, sur un signe d'affirmation du président, répondit à la question qu'il s 'était adressée à lui-même:
— Je n'ai jamais eu de l'amour pour mademoiselle de Touralbe, jamais !
— Cependant, reprit le président, voici une collection (le lettres écrites de votre main à mademoiselle de Touralbe, où wons déguisez peu des senlimens plus tendres, si je ne me trempe, que l'estime et l'admiration. Messieurs les jurés, en pèseront les expressions : je vais en porter trois de différentes jlates à leur connaissance.
Si le public fut surpris de cel incident, qui semblait d'avance justifier ceux qui avaient soutenu qu'un commencement d'ibtriguè amoureuse a* ail eu lieu entre àbel et mademoiselle de Touralbe, il fui un sujet d'étonnement bien plus grand encore pour Calveyrac : il ne soupçonnait pas l'existence de ces lettres. — Mais à quelle époque, se demauda-t-il , s'était établie cette correspondance? comment i'ai-je ignorée? Si ces lettres étaienl fausses! Elles sonl fausses à coup sûr; elles onl été forgées pour le perdre. — Calveyrac se retinl avec anxiété pour en .écouter la lecture. l'aile à haute voix par le président.
o Mademoiselle, •> Je vous remen ie du fond de mon fauteuil, où me retient malgré moi le docteur, del'iniérêl que vous me manifesïez
eu envoyant demander des nouve'les de ma santé par l'excellente liianca. Ne croyez pas, comme on vous le dira sans doute, que ma lassitude est la suite de notre charmante promenade d'hier dans le bois de Marly : le plaisir d'hier et le léger mal d'aujourd'hui n'ont rien de commun. Je tiens singulièrement à votre promesse, et je veux être malade s'il est vrai qu'on ne doit rien refuser aux malades de ce qui leur a été une fuis promis. Vous m'enverrez donc, un de ces matins, la jolie vue de l'aqueduc de Marly, prise du bas-fond d'où vous l'avez copiée. N'y changez rien, je vous prie : le choix lue la vérité dans les arts. Il était presque nuit, et, dans la position tranquille où nous nous trouvions, il nous semblait que le soleil, épanoui a l'horizon, dardait ses rayons par chaque arche de l'aqueduc de Marly; en sorte qu'on eût dit une rivière de feu coulant à larges ondes. Si vous réalisez le projet beaucoup trop bienveillant de me reléguer quelque part dans votre tableau, ne me représentez pas avec l'air sérieux que je devais avoir en vous regardant : on supposerait que je m'ennuyais; car beaucoup de braves gens dans ce monde confondent la tristesse avec l'ennui. Vous savez sj l'erreur serait grave. Ai-je besoin de vous l'assurer ici? « Votre dévoué chevalier,
i Abu
Pendant la lecture, de cette première lettre, le public fit un pas dans la conviction de ceux qui avaient affirmé hautement que mademoiselle de Touralbe avait été aiméed'Abel.
— Je ne sais plus que penser ! murmurait le docteur. Ce style, après tout, peut être celui d'Abel, et la lettre rappelle un fait exactement vrai : je me souviens de la promenade de mademoiselle de Touralbe et d'Abel dans le bois de Marlj , j'ai vu le dessin dont il est question. Mais pourquoi, pourquoi cette correspondance m'a-t-elle été cachée?
— Vous remarquerez, messieurs les jurés, dit le président, que la lettre que je vous ai lue remonte par sa'date aux premiers jours delà résidence de mademoiselle de Touralbe a la maison de santé. Elle marquerait le commencement d'une passion démentie par lVccusé.
Abel fit un nouveau geste de dénégation.
— La seconde lettre de la collection, reprit le président, esl encore plus significative. Ecoutez, messieurs.
« Mademoiselle.
Si je ne m'étais engagé à accompagner monsieur Calvexr'ac à Çourbevoié, je serais passe chez vous, ce matin, après le déjeuner, pour vous parler dn plaisir que j'ai eu à visiter aveC mus. hier, le vieux château de Saut-Germain. J'essaierai d'eei ire, pour le charme de mes souvenirs, la délicieuse anecdote que vous m'avez racontée en y allant. Le fond en est admirablement sensé: j'ai encore la mémoire occupée d, s jolis détails dont vous l'avez entourée. Je croyais être en Italie, dans la fertile vallée d'Ossuna. Comme la femme en prière au pied du berceau Henri de sa fille mourante est d'une touchante vérité !
» Mais que vous avez été silencieuse ensuite dans le château de Saint Germain' Madame Dàlzonne et le docteur m'ont reproché votre subit changement d'humeur, qu'ils ont attribue aux souvenirs des Smart évoqués par moi pendant notre promenade sur le balcon de la cour. Si cela est, je vous demande pardon pour mon érudition compromise. J'ai été flatte de votre affectueux respect pour le grand nom de Louis \i\ . écrit partout dans Ce château quoiqu'il ne l'ait pas fondé. \ ons ave/ rendu justic ! à s.i consl inte délicatesse auprès des femmes; vous avez dit avec beaucoup de profondeur ; Celuilà savait aimer! J'aurais voulu que vous eussiez ajouté C'est que la femme qu'il aima d'abord FOI mademoiselledeLa \ allière. Est-ce que de la première femme aimée ne dépend pas souvent tout l'avenir de celui qui l'aima?
le ne renonce pas a vous entretenir de nouveau ce soir, à mon rel mrdè Conrbevoie, do relie visite au château de Saint Germain, afin d'avoir une occasion de ne vous parler
que île VI US.
n \ u're guide et votre chevalier,
Celte dernière phrase rendait la lettre qu'avait achevé d«
LE MEDECIN DU PECQ
lire le président plus concluante encore que la première. Admettant de plus en plus la possibilité d'une affection réelle éprouvée par Abel pour mademoiselle de Touralbé, le-publie commença à se demander comment il était arrivé qu'elle avait repoussé sans motif connu un jeune homme si distingué par von rang et sa fortuné.
—Cette circonstance n'esl pas moins vraie que la promenade au bois de Mariy, se dit à son tour le docteur Calveyrac. La lettre n'invente rien : je me rappelle la visite au château, la mélancolie muette de madt moiselle de Touralbé après le récit de l'exil des Sluart. Abel lui écrivait donc tous les jours.' Mais son visage, ajoula mentalement ie docteur, est en ce moment empreint d'un sentiment qui m'oblige à douter encore de l'authenticité d'uue aussi étrange correspondance.
— Pour épuiser la série des preuves écrites qui témoignent de la sympathie de l'accuse, malgré ses dénégations, pour mademoiselle de Touralbé, termina le président, il me reste à vous communiquer le contenu de la dernière lettre de la collection annexée au dossier.
— Annexée au dossier! dit assez haut pour être réprimandée de l'huissier une voix des tribunes. Comme on traite l'amour au palais! Annexée au dossier !
« Mademoiselle,
" Oui, je suis lier de vous avoir l'ait renoncer au déplorable projet d'entrer au couvent des Loges. Un jour vous m'en remercierez, si vous ne m'êtes déjà reconnaissante du triomphe que j'ai remporté sur une .résolution si faussement prisedans une heure de désespoir. Que ma nuit a été heureuse de ce succès ! Vous m'avez chargé de la responsabilité de votre rentrée dans le monde, et je l'ai acceptée. Pour que vous n'en doutiez pas, je ratifie par écrit ce que je vous ai dit hier dans trouble de l'étonnement et l'ivresse delà réussite. Que m'airivera-t-il? qu'on viendra me dire un jour : Ecoutant une mauvaise inspiration une femme allait contracter un engagement funeste à son bonheur : vous l'avez arrêtée au moment de commettre l'irréparable faute : soyez-en remercié au nom de la société, à qui vous avez conservé dans toute la liberté dont elle était digne une femme appelée, non à s'éteindre au fond d'un cloître, mais à être reine dans le monde. Oui, je suis content de moi, oui, glorieux de mon œuvre, le ferais au docteur la confidence de ma joie si je ne vous avais promis le secret. Il faut donc que je sois heureux tout seul d'une action dont je n'échangerais pas la joie pour bien d'autres I Mais que mon orgueil ne vous fasse pas exagérer les droits que vous me supposez à voire reconnaissance. Chaque fois que je vous verrai contente d'un beau soleil, d'une promenade douce à vos pieds, riante à votre regard, chaque fois que je vous verrai satisfaite enliu d'être jeune, libre, belle, sous le ciel, je dirai : Voila ma récompense !
» Adieu mademoiselle. Le consolateur qui a tant besoin d'être consolé,
» Arkl. »
Plus d'hésitation dans l'esprit du public après la lecture de cette dernière lettre : il fut démontre qu'Aie! avait, à l'occasiori des moindres assiduités auprès de mademoiselle de Touralbé, tracé avec plaisir les lignes de la correspondance étalée aux veux du jur>. La tentative dont il s'était rendu coupable au mois de juillet se liait à ces démonstrations d'une passion mal accueillie, ou restée enfermée, du moins pour mademoiselle de Touralbé, dans les limites d'une affection Ordinaire.
Calveyrac ne sortit pas de l'obscurité de ses doutes. Sur la ligure d'Abel, où il saisissait les plus fugitives sensations, il ne découvrit ni assez de raisons pour nier complètement cette correspondance ni pour y croire comme la foule.
— Qu'avez-Muis .1 dire sur ces lettres? demanda le président a l'accusé
— Sur l'honneur, elles ne sont pas de moi.
— C'est un mensonge ! murmura-t-on dans la salle; elles sont de lui ! 11 ne sortira pas de la. — Si ! il en sortira, répliquaient d'autres : qu'est-ce que cela prouverait, les enl-il écrites? Ce n'est que de la galanterie. — Peste! de la galan-
terie ! C'est bien de l'amour-) Avec une galanterie-semblable. on va droit au bague.
Il ne faut qu'une étincelle comme la dénégation d'Abel poUr allumer dessus, dessous et par coté toutes les gerbes sèches entassées dans une cour d'assises. Les hommes étaient les gros combustibles, les femmes les petits fagots bien liés, bien flambans; les suppositions pétillaient.
—Il nie cette correspondance, et pourtant il est câline.!
Calveyrac se disait cela en concentrant un examen despotique sur le front nu d'Abel. Le granit ne repousse pas plus durement le contact du fer. Le regard du docteur s'émoussa.
—Mais de qui sont ces lettres si elles ne sont pas de lui?
Le temps ne fut pas laissé a Calveyrac de peser sur la question assez importante qu'il se faisait avec toute la partie pensante île l'auditoire.
— Où étiez-vons la nuit du t9 au -20 juillet?
— Dans ma chambre.
— A quelle heure y èles-vous monté?
— A minuit, quand le docteur Calveyrac et madame Dal zonne se sont retirés. Celait une demi-heure après la retraite des autres pensionnaires.
— Rentré dans votre chambre vous êtes-vous mis immédiatement au lit?
— Je ne me suis mis au lit qu'à trois heures et demie du matin, je suppose.
— Et qu'avez-vous fait depuis minuit jusqu'à trois heures et demie?
— Ayant quitté mon habit, mon gilet, et ma cravate, je me suis étendu sur mon divan, où je suis resté endormi probablement depuis minuit jusqu'à trois heures et demie.
— Niez-vous vous être présenté dans la chambre de mademoiselle de Touralbé sous le costume que vous venez de décrire?
— Je ne suis pas sorti de chez moi de la nuit entière; je n'ai ouvert la porte de ma chambre que le lendemain à dix heures, à l'appel du déjeuner.
Arrêtant là les questions qui touchent au corps du délit, le. président retrace l'événement constatépar l'acte d'accusation; il n'omet aucun détail, et il démontre que l'homme vu par mademoiselle de Touralbé est Abel lui-même : il va identité rigoureuse de costume, de taillée! de traits.
— Abel, était-ce où n'était-ce pas vous celui qui s'est introduit chez mademoiselle de Touralbé7
— Ce n'était pas moi! répond Abel énergiquemrnl. Toutes le facultés attentives de l'auditoire montent en
bouillonnant à la surface et s'y ligeut.
Dieu, au jour du jugement, ne regardera passa créature avec plus de pénétration que Calvcvrac n'en mit en regardant Abri au moment où il dit : Ce n'est pas moi ! — Abel était fort : il n'avait pas rompu, il n'avait pas ployé, il n'avait pas fléchi devant le monstre béant de la foule, lui qui avait peur de son ombre autrefois, ni au choc de l'accusation peut-être mensongère de la correspondance, enfin, devant l'accusation formidable de l'attentat sur mademoiselle de Touralbé,
Calveyrac, ému de cette puissance morale qu'il avait rendue à Abel, à son malade, oublia un instant le danger qu'A* bel coulait comme accuse pour ne voir en lui qu'un magnifique problème de médecine sur le point d'être résolu ; l'ODS CUr docteur du Pecq bondit de vanité. Il serait mort de douleur comme Galilée et Fultôn, de ne pas sentir une main qui serrât la sienne, de ne pas entendre une voix qui lui dit : Vous avez raison, vous avei réussi, tous êtes grand, vous aussi ! L'immortel médecin delà Faculté de Paris, aigle devinant le» aigles, lit tomber sur C.ilveviae un regard indéfinissable, intelligent comme un livre sublime, précieux comme une couronne. Calveyrac était compris, pesé à sa valeur; ce regard lavai! sacré roi de la science; le saint chrême l'avait inondé.
Abel était toujours calme.
— Cependant, reprit le président, comment se fait-il qu'on ait trouvé dans la main de mademoiselle dcTouralbe évanouie ce cordon en cheveux arrache de votre cou pendant la lutte? Il est bien a vous?
LEON GOZLAN
— Oui, monsieur le président.
— Mais comment l'aurait-on pris dans sa main si vous n'étiez allé dans sa chambre?
— Je l'ignore.
— Aviez- vous ce cordon sur vous quand vous vous êtes jeté sur votre divan ?
— Oui, monsieur le président.
— Iteconnaissez-vous bien celui-là pour le vôtre?
— Je. le reconnais.
— Autant vaudrait qu'il avouât tout de suite, se disait-on dans la salle, qu'il est l'auteur du crime.
— Persistez-vous, malgré cette preuve accablante, reprit le président, à nier que vous êtes l'auteur des violences commises pendant la nuit du 19 an 20juilletsurmademoisellede Touralbe?
— Je persiste à nier; ce quej'ai dit est la vérité.
— La vérité! la vérité! bourdonnait la salle. On ne la garantirait pas sa vérité, se disait-on. Que ne disait-il : — Non, le cordon en cheveux n'est r>as à moi, ou bien : — Je ne me souviens pas de l'avoir vu à mon cou la nuit du 19 au 20 juillet. — Mais il avoue tout!
— L'avocat de l'accusé a t-il quelque observation à soumettre à la cour?
— Oui, monsieur le président. Dans l'intérêt de la défense, je nevoudrais pas qu'on regardât comme preuve absolue, et surtout unique, l'incident du cordon en chevaux. 11 est d'autres incidens au moins aussi essentiels dont la défense doit s'armer : comment, par exemple, l'accusé se serait-il introduit dans la chambre de mademoiselle de Touralbe, dont il n'avait pas la clef et qui était fermée en dedans?
Une objection était jetée à la grande baleine agitée : elle y mordit.
— Cette question est 'de l'ordre de celles qui doivent d'abord . être adressées aux témoins, répondit le président. On va les appeler.
Le défenseur s'assit.
Au moment où l'appel du premier témoin allait avoir lieu, on fut bien étonné de voir circuler une branche de fleurs qu'on se passait de place en place en se disant : A l'accusé! faites parvenir à l'accusé!
La branche fut remise à Abel.
C'était un rameau de bruyère du Cap'
— Docteur, dit tout bas Abel à Calveyrac, Bergeronnette est dans la salle : c'est elle qui m'envoie cette brandie de bruyère.
Le public ne vit dans l'épisode qu'un hommage galant adressé à l'accusé par la tribune des dames.
On appela le premier témoin.
— Monsieur Cab3ssol !
Cabassol s'avança avec la pesanteur d'un bœuf troublé dans sa digestion, et, sans attendre les interrogations du président, il dit d'un ton aigre et ennuyé, qu'il ne comprenait pas en vérité pourquoi la justice, sous prétexte d'éclaircir un procès, dérangeait l'existence établie des gens, les déplaçai! a toule heure, et cela quand elle était prévenue depuis trois mois qu'on avait rien à déposer sur quoi que ce fût. C'est la quatrième fois qu'il faisait le voyage de Saint-Germain-en- Laye à Versailles, toujours pour signifier par demandes cl par réponses à M. le juge d'instruction qu'il était le pensionnaire de la maison de santé le moins ins'ruit de celte fastidieuse affaire et celui â qui les voyages étaient le moins permis. On ne lui paierait pas ses journées perdues, puisqu'il était rentier et que d'habitude il les perdait ternies-, el il en serait à coup sur pour quelque catarrhe de venir de si loin el si souvent par un temps de froid et de chaud. — Ce quej'ai vu, s'écria-t-il, je l'ai dit à satiété au juge d'instruction. Quène s'adressait ou à monsieur Champeaux, par exemple, lui qui était toujours sur pied, qu'on rencontrait parioul, dans l'escalier, au salon, au jardin, dans le bois, sur la terrasse?
— Vous vous trompez, interrompit le président : votre déposition, monsieur Cabassol, n'esi pas aussi inutile à recueillir que vous le pensiez, -puisque jusqu'ici la justice ne savait pas que monsieur Champeaux fut si bien an courant des mou-
vemens de la maison de santé et qu'il fût présent au désordre de la nuit du V) au 20 juillet.
— Mais monsieur Champeaux n'était plus dans la maison de santé quand l'événement a eu lieu, répondit Cabassol Aije avance le contraire?
— Vous avez raison, reprit le président après avoir jeté un coup d'oeil sur le travail préparatoire du juge d'instruction: monsieur Champeaux était absent.
— Si bien, continua Cabassol, que feu monsieur Lejeune, prenant la rumeur au milieu de laquelle nous fûmes éveillés pour une invasion de républicains, accusait monsieur Champeaux de les avoir amenés de Paris.
— Monsieur Champeaux est donc un républicain? demanda le président.
— Oui, monsieur le président, un condamué politique. Pour achever donc, monsieur Champeaux avait quitté la maison huit jours avant la tentative dont monsieur Abel est accusé. Monsieur le président, maintenant que ma déposition est Unie, me permettez-vous de retourner à Sainl-Gemiain-en-Laye?
— Je vais consulter la cour.
L'avis fut long à recueillir.
Le président dit ensuite :
— La cour, ne partageant pao l'opinion du témoin sur la valeur de ses témoignages, l'oblige à restera l'audience jusqu'à la lin des débats.
Furieux, Cabassol s'assit et dévora en sileuce la pomme de sa canne, qui représentait une pelileiête de nègre. Et le public se léjouit.
On appela ensuite le baron de Fourneuf.
Le baron parut
Il déposa ainsi :
— Si je possédais la facile mémoire de mon honorable ami monsieur Cabassol, je n'aurais pas besoin, comme je le fais ici, de solliciter l'indulgence de la cour pour l'ingratitude de mes souvenirs. Malgré les neiges de l'âge, adorateur des grâces de mademoiselle de Touralbe...
— Il va roe compromettre! murmura Cabassol en mordant le crâne de son nègre.
—...Monsieur Cabassol, je parle de monsieur Cabassol. éprouvait un visible plaisir à être le confident des peines secrètes de cette belle personne. A table, qui était toujours assis près d'elle ? c'est mon honorable ami monsieur Cabassol ; à la promenade, qui la soutenait sur un bras complaisant? mon honorable ami monsieur Cabassol; qui, chaque soir, l'accompagnait jusqu'à la porte de sa chambre? mon honorable ami monsieur Cabassol.
— Il me perd ! pensa avec rage CabasSOI.
— Je ne dis pas, poursuivit de Foumeuf, que monsieur Cabassol ait été acteur ou complice dans cette malheureuse catastrophe.
— Monsieur! s'écria Cabassol, monsieur !
— Vous en êtes incapable, reprit le baron. Au contraire. •v c'est vous qui avez jeté des voiles, beaucoup de voiles sur les
chairs suaves, délicates, rosées...
— Le tribunal dispense monsieur le baron de Fourneuf de toute peinture trop colorée.
— Je voulais arrêter les contours, répondit de Fourneuf.
— Sous quel rapport connaissiez-vous l'accusé? demanda le président.
— Sous des rapports excellens : un grand i oui. et s'il faut le dire, meilleur que son estomac. Et, au sujet de ce rapprochement, je m'en permettrai un autre. Brillât-Savarin, qui savait tout, a écrit quelque part, après le poète latin, que les mauvais convives... — Je serais désolé de faire rougir ces dames, .—que les mauvais convives... — Jenesais comment achever la pensée du grand poète latin et du célèbre gastronome français. — Monsieur Cabassol, aide/.-inoi donc I— Enfin, que les mauvais convives ne passaient pas pour sepermetlre beaucoup d'attentats nocturnes. Mais que ces dames ne rougissent pas.
— Votre citation n'est pas, je pense, d'un grand poids au procès.
— D'aucun, monsieur le président.
— Dites-nous plutôt, en ce cas, dans quel état était made-
LE MEDECIN DU PECQ
moiselle deTouralbe lorsque vous avez pénétré dans sa chambre.
— Elle était superbe!
— Comment superbe ?
— De nudité antique, monsieur le président.
— Était-elle évanouie ?
— Oui, mais quels cheveux!
— Se plaignait-elle ? souffrait-elle ?
— Beaucoup. Quelles épaules!
— L'accusé vous a-t-il paru très assidu auprès d'elle dans l'intimité domestique.
— Pas plus que bien d'autres, pas plus que monsieur Cabassol. Je ne connais guère que monsieur Champeaux qui ne déposât pas à ses pieds le tribut d'une vive admiration.
— Savez-vous si les clefs des autres chambres de la maison de santé ouvraient la porte de la chambre de mademoiselle de Touralbe?
De Fourneuf se tourna :
— Qu'en pensez-vous, monsieur Cabassol?
— Monsieur, je n'ai jamais essayé de ces effractions>là? C'e?t plaisant de m'interroger là-dessus I
— Ne vous fâchez pas. La question ne vous eut pas indigné il va cinquante ans.
Le nègre était presque rongé.
— Monsieur de Fourneuf. demanda le président, pourrie» vous nous dire si, le lendemain du trouble nocturne, l'accusé avait le visage défait au moment du déjeuner?
— Nous mangeâmes ce jour-là des côtelettes panées beaucoup trop cuites, conséquence de l'agitation universelle, et nous primes du café détestable.
— Mais parlez-nous de l'accusé.
— Monsieur Abel ne parut pas, je crois, à ce déjeuner.
— Asseyez-vous, monsieur.
Avant de se conformer aux ordres du président, de Fourneuf sourit gracieusement au public et envoya un salut profond à Cabassol, qui ne lui répondit pas.
Le nom de madame Pingray résonna sous les voûtes de la salle. ,
Les questions du président amenèrent ces simples paroles de madame Pingray.
— Les maisons de santé sont un monde à part, des réunions de famille où Ton est frère et sœur, non par le sang, mais par la conformité de l'âge , par le lien de la douleur. Sans cette indulgente facilité de mœurs, les maisons de santé seraient de véritables tombeaux. L'accueil que reçut mademoiselle de Touralbe de chacun, et particulièrement de monsieur Abel, n'est qu'une conséquence de cette familiarité dont je vous parle. Et dois-je dire encore que monsieur Abel ne fut quelque peu attentif auprès de mademoiselle de «Touralbe que sur les instances de madame Dalzonne ; c'est madame Dalzonne qui força monsieur Abel à être le guide, le compagnon, l'jimi de mademoiselle deTouralbe.
On s'entretint sourdement dans la salle.
— Dans les maisons de santé, reprit madame Pingray en s'adressant autant au public qu'à la cour, les malades obéissent.
Depuis le commencement de l'audience 00 ne désirait pas moins voir madame Dalzonne que mademoiselle de Touralbe : madame Pingray ne lit qu'augmenter ci désir.
— Cette liberté passée en habitude dans les maisons de santé, reprit le président, n'est pi toujours sans danger; nous en avons l'exemple.
—Oui, répliqua madame Pingray, ce) utile exemple apprendra aux jeunes hommes riches à se tenir en garde.
— Vous voulez dire aux jeunes femmes.
Madame Pingray garda le silence.
Ébranler de fond en comble d'un seul mot loul le procès, -c'était enflammer l'imagination des auditeurs. Ceux qui. dans leur pensée, avaient déjà vu Abel attache au poteau, se beurtèrent à la phrase de madame Pingray ; ceux qui l'aimaient par simple élan du cœur et ne voulaient pas le voir coupable, ou qui, quoique coupable, l'excusaient , et les femmes surtout, se réjouirent du nouvel horizon de doutes ouvert par madame. Pingray.
— Je ne pense pas, interrompit l'avocat de mademoiselle de Touralbe, qu'on doive ajouter plus d'importance qu'elle n'en comporte à cette dernière déposition. Ce n'est qu'une opinion personnelle, et d'ailleurs sans application ici.
Pourtant toutes les illustrations rangées en cercle au bas de l'estrade se parlèrent à voix basse ; les jurés pensaient; on s'agitait dans les tribunes. Calveyrac et madame Pingray échangèrent un regard de lumineuse concentration. Abel paraissait en savoir moins que tout le monde.
Madame Pingray alla prendre place auprès de Cabassol et de Fourneuf.
Le quatrième témoin appelé fut madame Musquelte.
En passant, toute couperosée d'une timidité virginale, devant le baron de Fourneuf, celui-ci lui dit tout bas :
— Vous perdez quelque chose, madame Musquette. L'avertissement révolutionna madame Musquette; elle ne.
savait pas ce qu'elle perdait : était-ce un ruban de soulier, sa ceinture, grand Dieu ! sa ceinture ! sa jarretière, sa jupe? Si c'était sa jupe ! Quelle affreuse position pour elle, sur qui tout le monde avait les yeux posés.
Son agitation fut si profonde qu'au lieu de parler en simple témoin de ce qu'elle avait vu, elle s'exprima, en regardant tantôt ses pieds et tantôt sa taille, comme si elle avait été la victime de l'attentat.
— J'étais couchée, dit-elle, quand on est entré...
— Comment ! vous étiez couchée '
— Je veux dire qu'elle était couchée. Je me suis trouvée eusuite entre les bras d'un homme...
— Dans les bras d'un homme ! Vous faites erreur, madame. Calmez-vous !
Il ne fut pas possible à madame Musquette de se calmer : de Fourneuf l'avait ensorcelée. Elle fut obligée de s'asseoir sans être parvenue à témoigner.
Quand elle fut assise, de Fourneuf lui souffla à l'oreille :
— Je vous avais bien dit que vous perdiez quelque chose.
— Mais quoi donc ?
— Vous perdiez contenance, charmante dame. Mademoiselle de Beaupréau succéda à madame Musquette.
— Dites ce que vous savez sur l'état de mademoiselle de Touralbe lorsque vous êtes entrée dans sa chambre.
— Oui, monsieur le président.
Mademoiselle de Beaupréau devint cerise.
— La partie placée au-dessous delà tète...
— Quelle est cette partie?
mademoiselle de Beaupréau fut pourpre; la pudeur l'étranglait.
Elle se reprit :
— La partie qui est près des épaules..,
— Mais quelle partie? Nommez-la.
— La... le...
— Le quoi ?
— Le sein, dft-elle enfin, était déouvert. L'expression sortit avec peine des chastes lèvres pincées
de mademoiselle de Beaupréau.
— Ensuite?
— Le dessus des genoux, monsieur le président...
— Qu'entendez-vous parle dessus des genoux ?
— La jambe...
— Ne voulez-vous pas dire la cuisse '
— Oui, monsieur le président ; la jambe était égratignée.
l pitié de la souffrante retenue de mademoiselle «le Beaupréau, le président ne l'interrogea pas davantage.
Lu nouveau frémissement de curiosité fil onduler toute-. les vagues du bassin, qui devenaient plus longues et plus sourdes sous la teinte sombre du jour qui finissait.
Madame Dalzonne allait parler.
Des qu'elle se montra dans l'étroit espace où étaient les témoins, abel et Calveyrac la prirent par la main et la conduisis ni en race du président.
— ( ionrage, madame ! lui dit bien bas Calveyrac ; et la vérité surtout !
Comme si main pressa celle d'Abel !
Le président pria madame Dalzonne de quitter son chapeau.
LEON GOZLAN
Au jour pâle et doré répandu dans l'hémicycle , sa figure souffrante en fut plus belle. Sa décoloration était celle d'une jeune mère ou d'une sœur ainée; carie bon sens de toute sa vie lui donnait l'énergie de ne pas se trahir tout de suite par la faiblesse de l'amante.
— Est-il vrai, madame, lui dit le président, que vous ayez engagé l'accusé à adoucir, par divers moyens que vous lui conseilliez, la tristesse morale de mademoisellode Touralbe?
— Oui, monsieur.
— ^ ous communiquait-il ses lettres avant de les envoyer? La réponse de madame Dalzonne se lit attendre
— Oui, monsieur le président."
— Accusé, dit le président, vous voyez que ces lettres sont bien de vous, puisque vous les montriez à madame Dalzonne.
— Non! elles ne sont pas de lui! s'écria madame Dalzonne en étendant son bras vers une image du Christ; elles ne sont pas de lui ! N'est-ce pas qu'elles ne sont pas de vous, monsieur ? Veus n'avez pas dit qu'elles étaient de vous au moins!
Tous les cœurs battirent à l'expression que madame Dalzonne donna à ses paroles.
— Présumez-vous de qui elles peuvent être, madame ?
— Je ne répondrai pas à cette question.
— Abandonnant a regret la poursuite d'un éclaircissement tout en faveur de l'accusé, la cour vous demandera alors, madame, si les clefs de vos autres appartenons ouvrent celui de mademoiselle de Touralbe.
— Non, monsieur.
— Cette chambre a-t-elle une désignation particulière ?
— On l'appelle le cabinet bleu à cause de la couleur de ses tentures.
— Qui l'occupait avant mademoiselle de Touralbe?
— Monsieur Abel.
— Pourquoi l'a-t-il quittée ?
— Les reflets ne convenaient pas à ses études de dessin.
— Croyez-vous, madame, que l'accusé eût de l'amour pour mademoiselle de Touralbe?
— Nullement.
La réplique fut si nette, que Calveyrac en frémit : la jalousie cassante de la femme s'était peut-être dévoilée.
— Ma tâche me commande, madame, de vous adresser une question délicate et de solliciter de vous une réponse sincère. A votre connaissance, monsieur Abel aime-t-il quelqu'un ?
. La tète de madame Dalzonne faiblit, elle était à bout de son courage.
Le silence de madame Dalzonne se prolongeait.
— Ma question, madame, n'est pas indifférente, Sicile est hardie. Permettez-moi de la renouveler.
Aucune parole ne sortait des lèvres de madame Dalzonne.
— Vos malades sont vos amis ; vous les conseillez, ils vous consultent;vous comptez leurs pas, vous savez leurs actions: qui mieux que vous peut me répondre?
— Moi, monsieur ! répondit Abel. Que mon aveu me sauve ou me perde : j'aime !
Des applaudissemens ébranlèrent la salle. Le sentiment qui faisait applaudir était indistinct, confus ; le doute arrêtait encore l'émotion ; niais une explosion était nécessaire a tant de poitrines gonflées.
Le président respecta cette expansion irrésistible.
11 était nuit.
Six heures sonnaient.
— L'audience est levée, dit le président. Elle sera reprise à dix heures, ce soir, pour entendre le témoin Champeaux, mademoiselle de Touralbe et les experts-écrivains.
tu.
L'hôtel du Réservoir, adossé au mur d'enceinte du château de Versailles, fut l'endroit convenu où se rendirent, pendant la suspension de l'audience, madame Dalzonne, le docteur Calveyrac et les pensionnaires de la maison de santé. Tandis
j que chacun d'eux se faisait servir, dans un petit cabinet de repos, quelques mets simples pour réparer les fatigues de la journée el supporter celles de la nuit; tandis que le baron de Fourneuf, moins subie mi entndant mieux le prix du temps après une déperdition de forces de plusieurs heures, s'encadrait entre quatre bougies dans le grand salon du restaurant, et se dilatait les sens a la fumée d'un canard aux navets placé devant lui, le docteur et madame Dalzonne se confiaient leurs craintes et leurs pressentimens sur l'issue du procès.
Sans habitude des allures de la justice, madame Dalzonne s'effrayait de l'échafaudage dressé autour d'un tait qu'elle s'irritait même de voir discuter, tant il lui paraissait impossible à soutenir. Depuis les premiers jours de l'accusation jusqu'à la dernière minule de cette dernière audience suspendue, convaincue qu'Abel était injustement compromis dans un délit ténébreux, elle regardait les juges comme des hommes prenant plaisir à torturer la vérité, ne pouvant plus, ainsi qu'autrefois, torturer les gens. Pour elle, rien n'était plus simple a conclure que ce procès : mettre sur-le-champ Abel en liberté et chercher ailleurs le criminel. Le reste ne la regardait pas ; mademoiselle d« Touralbe obtiendrait réparation de qui il lui plairait. Ses pensées pétillaient comme ses paroles, comme ses yeux , au souvenir des scènes judiciaires, dont l'émotion la poursuivait encore dans le salon où l'écoutait le docteur Calveyrac, aussi péniblement affecté, mais plus contenu cependant. Avec une ignorance dont elle semblait titre, elle jugeait la marche des débats et la superstition des formes ; tout cela, selon elle, pour un mensonge ! Sa raison s'en révoltait. Et lorsque Calveyrac cherchait à lui expliquer la position des juges, forcés d'arriver à la connaissante de la vérité par l'unique chemin des preuves, procédé difficile, lent, délicat, mais rigoureux, son bon sens ordinaire lui faisait défaut; elle échappait aux raisonnemens de Calveyrac. Il fallut l'autorité d'un exemple bien choisi pour qu'elle admit enfin avec le docteur des circonstances où la justice n'avait pas le droit de se dispenser de mettre en doute, ne fut-ce que pour un temps limité, l'innocence de l'homme le plus reçommandable par ses antécédens. Calveyrac, lui peignit l'embarras d'un jury à qui l'on présente des lettres signées d'un accusé, des lettres toutes pleines de faits irrécusables, et que l'accusé nie être de lui.
Le coup porta. Ce n'était pas indifféremment que la flèche avait été lancée : n'était-ce pas dans un cri parti du cour que madame Dalzonne avait nié la participation d'Abel à cette correspondance où les juges et le public, confondant leurs convictions, avaient vu le témoignage incontestable de l'amour, trop tard démenti, d'Abel pour mademoiselle de Touralbe? L'impression serait longue à- effacer dans les esprits une fois prévenus'.
Comment reprocher aux juges de se plaire à l'obscurité lorsqu'on les y plonge? En protestant devant Dieu, ainsi qu'elle l'avait fait, qu'Abel n'était pas l'auteur île ces lettres, ne laissait-elle pas présumer qu'elle connaissait la main qui les avait tracées? une énigme portant sur un fait si grave ne mettait-elle pas eu déliance la conscience des jurés? A qui la faute"? a elle, a madame Dalzonne. Cela avait nui à Abel : cela avait altéré, jusqu'à une prochaine réaction de l'opinion, l'idée avantageuse conçue de lui à l'ouverture de l'audience. — Mais j'ai dit la vérité I s'écria madame Dalzonne-, cette correspondance n'est pas d'Abel. Docteur, se reprit-elle, doniinant nue pénible suffocation; ces lettres sont de moil Oui ! je les ai dictées; oui. je les ai imposées a Abel. qui s'esl astreint pendant trois mois a cette correspondance oui, j'ai force sa main ! oui. idées, expressions, phrases passionnées, demi-aveux, tout est de moi! .le n'ai plus de honte à avoir devant nous, si j'ai encore, mon ami. i]es douleurs à vous donner. En aimant Abel, je craignais de n'en être jamais assez aimée, ci surtout qu'il se lassât de moi. Esprit faible, je l'amusais par le changement, en le ramenant vite a moi des qu'il s'éloignait trop ci me perdait de vue. Sa liberté s'estimait plus grande de cette facilite a travers laquelle passait le il 1 su il était attaché; Ma conduite n'était pas une erreur: mais a quel prix j'en ai acquis la conviction ! J'ai marché sur le feu !
LE MEDECIN DU PECQ
Non, je n'ai pas vécu, au milieu île tant d'essais, de tant de risques ! Deux fois j'ai été sur le point du perdre l'amour d'Abel. La correspondance dont la justice s'était armée contre lui remonte aux époques de ces périlleuses tentatives. Je vous le répète, j'y forçai Abel, sure que mademoiselle deTouralbe renfermait trop de séductions en elle pour qu'Abel ne fol pas ébloui, distrait, captivé; sûre, d'un autre cédé, qu'Abel ne le serait pas plus, longtemps que je le permettrais. Cette dernière l'ois je fus sur le point de me tromper; je le crois encore du moins. Et vous vous souvenez du jour où vous me dites, au retour d'un voyage à Versailles et en terminant une visite que vous m'aviez faite pour me parler de vous, uniquement de vous, docteur, vous vous souvenez de ce jour, n'est-ce pas, qui n'est pas plus efface de ma mémoire que de la vôtre, où vous me dites en parlant d'Abel, car je n'avais parlé que de lui avec vous : Ceci guérira cela? Eh bien ! vous me prouviez par là que vous compreniez, vous aussi, la domination nécessaire, infaillible de cette jeune femme sur les pensées flottantes du malade au moment où je commençais, moi, à la trouver dangereuse, et où je cherchais à l'éloigner. Tous les deux, vous et moi, nous voyions un même moyen de salut au fond de cette diversion, dans l'emploi de laquelle vous ne risquiez tout au plus que votre amour-propre, tandis que j'y jouais mon repos. C'est donc moi, moi seule qui suis coupable de celte correspondance que. sans mensonge, la justice ne peut attribuer a la plume d'Abel, qui n'aima jamais, non jamais, mademoiselle deTouralbe.
— Il n'est qu'un moyen, répondit le docteur, de répandre la lumière sur ce fait si important, c'est de tout avouer.
— Avouer eu public que j'aime Abel !
— Ou le laisser condamner, madame ; car mademoiselle de Touralbe sera crue si elle a le courage de dire que ces lettres sont d'Abel.
—Eh bien! je le dirai, je l'avouerai! Mais quelle tortueuse histoire à raconter! que de paroles pénibles! que de honte!
— Je vous épargnerai cette honte: c'est moi, madame, qui instruirai le jury, qui lui dirai avec réserve combien Abel a été aimé par une autre femme que mademoiselle deTouralbe ; et si Abel vous aime, madame, s'il sent toute la valeur de votre beau sacrifice, il vous offrira son nom, sa main au sortir de l'audience.
— Et moi je vousjure que je refuserai son nom et sa main ; car, par les larmes dont vos yeux sont remplis, docteur, par votre admirable abnégation, je jure que je ne serai jamais la femme de personne, ne pouvant plus être la votre!
— Vous savez, mad.auie, que, le jour où finira ce douloureux procès, je serai sur la route du Havre, de là sur l'( Icéan.
— Ainsi, docteur, vous direz tout. E>éshonorez-moi ; c'est convenu. Adieu; dans une heure au Palais.
La voix de madame Dalzonne s'éteignit dans les sanglols. Elle tendit la main au docteur, qui la pressa. Calveyrac sortit de l'appartement sans savoir ou il allait.
Ayant besoin d'aérer sa poitrine, où trop de douleurs avaient fié contenues. Calveyrac traversa les salles basses de l'hôtel et sortit par la petite porte qui donne sur le parc même du château, a peine avait-il tait quelque* pas qu'une petite main .se posa sur son bras : c'était Bergeronnette i inq heures.
— Nous ne me saviez pas ici, monsieur Calveyrac.
— Vous vous trompez, lui répondit le docteur en l'entraînant dans une des allées piaules de buis qui vont de la grande terrasse aux murs de clôture: vous étiez à l'audience. Mais commeni êtes-vous venueà Versailles, et pourquoi?
— Pouvais-je ne pas m'intéresser i ce qui se fait ici?
— Vous avez raison : cela vous touche au moins autant que nous.
— Oh! oui. autant que vous! Est-ce que vous croyez que monsieur Abel est coupable? Cela est impossible, cela est faux"; je le sais, moi ! Mais pourquoi ne l'aveZ-\ "s pas (lit,
vous, aux juges, aux jurés, a (oui le monde? on vous aurait cru. J'étais au rond de la salle; j'ai tout entendu. Oh! si j'avais pu parler! Pauvre marraine.! comme elle m'a peine' Comme le monde esl méchant! ou disait autour de moi que monsieur \bel serait condamné parce que rien ne prouvait que le coupable ne fût pas lui. Esl-ce que - ela est possible ?
— Je ne le pense pas, répondit le docteur, mais d'un accent si peu pénétré que Bergeronnette se sentit défaillir.
— Nous avons peu a (aire, repondit le docteur, maintenant que la justice des hommes doit en décider. Que sommesn ius? de pauues unis de la campagne. Résignons-nous, espérons.
Quel découragement dans les brèves paroles de Calveyrac!
— Vous voila, mon Dieu I comme monsieur l'abbé Vincent; il me tenait le même langage en route.
— L'abbé Vincent est donc ici?
— Je l'ai prie de m'accompagner, et je l'ai tant prié qu'il ne m'a pas refusé ce service. Mais par quel moyen nous rendre ici? plus de places aux voitures depuis trois jours. Il est parti tan.' de monde pour ce procès! Où se procurer une carriole il un cheval sans dire où l'on allait et avec qui l'on allait.'1 >ous sommes partis à pied tous les deux.
— De Fromainville à Versailles à pied, chère enfant!
Le docteur prit dans ses deux mains la pauvre jolie petite tète de Bergeronnette; il l'embrassa au front.
— Maintenant je ne suis plus fatiguée, monsieur Calveyrac.
— Monsieur l'abbé Vincent, reprit-elle, ne marchait pas à côté de moi sur les chemins fréquentés, je passais devant ; nous nous rejoignions dans les champs, où nous nous reposions parfois sous quelque noyer ; ensuite nous nous remetlions en rouie. A dix heures nous étions au palais de justice, où l'abbé Vincent m'a quittée. Je crois qu'il est allé s'assurer une chambre chez un vicaire de ses amis, logé au bout de la grande avenue. Je compte le revoir; nous retournerons ensemble à Fromainville.
— Je le remercierai de sa bonté peur vous, dit Calveyrac. Mais pourquoi êtes-vous venue, Bergeronnette ? n'auriez-vous pas tout su là-bas? Oui, vous m'avez dit pourquoi, s'interrompit-il: pardon. Dites-moi plutwtce que vous cherchez ici, maintenant. Est-ce moi ?
— C'est vous, monsieur Calveyrac. Je veux voir madame Dalzonne ; je veux lui parler tout de suite, avant la reprise de l'audience.
— A votre marraine?
— A elle-même, à elle seule. Conduisez-moi à son appartement.
— Est-ce qpe je ne dois pas savoir pourquoi?
— Non, monsieur Calwyrac, non! il faut que nous ne soyons que nous deux, elle et moi.
— Songez qu'elle est bien triste, et, hormis Abel, quelle a'Jtre pensée est-elle capable d'avoir en ce moment?
— C'est de monsieur Abel aussi que je l'entretiendrai : je puis le sauver; c'est mon espoir, c'est mon idée; j'ai uns
Mais hâtons-nous '.
Dans la ferme volonté exprimée par Bergeronnette de voir sa marraine se manifestait toute l'autorité du droit, toute la chaleur d'une espérance inspirée. Elle demandait ce qu'elle aurait exige une minute plus tard, ce qu'elle aurait accompli sans l'intervention de personne. Calveyrac ne l'accompagna que jusqu'à la porte de la chambre de madame Dalzonne Bergen ette entra seule.
Sans même prendre le temps de s'asseoir, elle dit à madame Dalzonne, surprise de la voir:
— J'étais au Palais, j'y suis restée toute la journée comme vous. J'ai entendu ce qu'on y a dit, et j'ai compris qu'on voulait condamner monsieur Abel parce qu'il aurait tente de déshonorer mademoiselle deTouralbe. C'est un mensonge, c'est une calomnie, vous le savez aussi bien que moi; son amour pour elle est aussi un mensonge, et c'est ce que je sais, moi. moi seule '
— Toi seule ' s'écria madame Dalzonne.
— Moi seule; et je viens vous prévenir que je dirai ce soir au tribunal qu'il esl m peu vrai que monsieur Abel ait aimé mademoiselle de Touralbe, malgré ces lettres au sujet desquelles je n'ai rien compris, que c'est moi, Bergeronnettecinq-heures, moi seul.' qui suis aimi e de lui.
— Mais ce n'est là qu'un prétexte, balbutia, pâle comme son mouchoir, madame Dalzonne. Tu n'as pas mûri ta démarche. C'esi une imprudence, une folie une invention contre une invention.
LEON GOZLAN
—Ce n'est pas une intention du tout : je l'aime et il m'aime, et depuis longtemps, et depuis toujours, depuis qu'il est chez vous. I ne invention! et qui l'a dit? Abel en conviendra luimême devant vous, devant tout le monde, devant Dieu!
Madame Dalzonne n'était sortie du tribunal que pour subir la tonure; et ce qui l'effrayait au delà de tonte expression, c'était le désespoir solennel qui était dans la voix fie Bergeronnette,
— Non! ee n'est pas une invention, répéta-t-elle. Sans doute je ne suis pas sa femme: je ne soutiendrait pas cela ; mais je suis sa maîtresse, sa maîtresse bien vrai et bien aimée, et je ferai tout pour le sauver, n'importe comment. On rira, on me déshonorera, mais qu'importe ? je le sauverai ! Je m'en irai du pays s'il ne m'épouse pas; et tout sera dit.
— On t'a prévenue, lui dit madame Dalzonne, une autre femme t'a devancée : elle a arrêté de dire ee soir aux jtëges qu'elle était la maîtresse d'Abel.
— Une autre femme! Et quelle est-elle?
Les deux femmes se regardèrent comme deux lionnes.
— C'est moi ! s'écria madame Dalzonne.
— Vous ! vous direz cela! Mais je ne vous le laisserai pas dire, je le dirai la première. On ne vous croira pas, vous, et l'on me croira, moi ! Où est votre enfant? j'en ai un de lui, d'Abel ; il est vivant! J'irai le prendre dans son berceau, et je le mettrai aux pieds des juges et je leur dirai : — Vous me croirez maintenant . voilà l'enfant d'Abel et de moi ! — Et que me répondrez-vous ?
— Ah! répliqua madame Dalzonne, on vous b donc appris ce que vous teniez tant à savoir? Vous qui m'avez trompée, qui m'aviez dit que cet enfant était mort ay ant de naître !
— Et à mon tour j'ai appris depuis, reprit Bergeronnette, que vous étiez ma rivale. Vous n'êtes pas heureuse, ma marraine.
Comme si elles eussent longtemps comprimé un même irrésistible élan, madame Dalzonne et Bergeronnette tombèrent dans les bras l'une de l'autre et restèrent embrassées sous leurs larmes. Leur rivalité, leur jalousie, leur inimitié passée s'effaçaient devant l'intérêt commun, immense qu'elles se partageaient comme sœurs, comme amantes, comme femmes, pour un homme, amour de l'une, amour de l'autre, désespoir de toutes deux. Leurs chaudes oppressions, leurs soupirs plaintifs, leurs Ames désolées se mêlèrent, et ce concert de tendresse les lit meilleures toutes deux.
Quand elles se furent dégagées de leurs étreintes, elles se dirent en se regardant avec une résolution sublime, unanime, divine :
— Sauvons-le, Dieu fera le reste!
Et ce mot voulait dire : Pour le sauver, allons voir quelle sera de nous deux celle qui se déshonorera le mieux a la face du monde.
A dix heures précises les portes du tribunal se rouvrirent à une foule plus nombreuse et plus impatiente encore que celle du matin. Des curiosités nouvelles s'étaient éveillées dans Versailles au récit des épisodes judiciaires de la première audience. On avait pris chaleureusement parti pour et contre dans les salons, où les réunions d'hiver commençaient à poindre ; dans les cafés, où des paris avaient été engagés sur la senténcs à intervenir; et il va sans dire qu'on ne s'entretenait (pie du grand procès le long du Tapis Vert et autour de la pièce d'eau des Suisses. En général, les jeunes femmes ne faisaient pas jusqu'ici pencher leur opinion en faveur de mademoiselle Laure deTouralbe; les vieux maris seuls, par ■.une çspèce d'instincl de conservation, et les mères, à cause *1es principes, désiraient la ci ndamna lion d'Abel. Les jeunes gens s'amusaient de tout, de la déposition de madame D.il- 2ûnjD0 et de celle du baron de Fourneuf; pitié pour personi e. A Calveyrac s'arrêtait cependant la légèreté de leurs pn pos; un cortège respectueux accompagnait son caractère d'homme
et de savant. Au sortir de li dernière audience, toutes les riaient découvertes devant lui.
Le jury entra en sé.iiuv dix minutes après l'ouverture des portes. La salle était si compacte qu'elle ne formait qu'un corps, qu'une vaste lèle illuminée par la clarté des lustres du plafond. Quoique aussi émue que dans la matinée, la foule parut moins turbulente, soit qu'elle n'eût plus à s»1 fatiguer pour comprendre l'explosion du drame auquel elle assistait, soit, comme il advient souvent, qu'elle fût entrée dans une plus étroite communauté de sensations avec toutes les parties dont elle se composait. 11 arrive un instant où la foule devient famille par la chaleur du même sol qu'on presse, par la fraternité du coude, par mille petits ponts magnétiques jetés de l'un à l'autre individu.
Les témoins avaient repris leurpiace; Abel occupait son banc d'accusé : Calveyrac était assis près de lui ; sous l'estrade des juges on voyait les hommes de haute distinction présens à l'audience du matin.
Champeaux fut appelé.
Il avait supprimé les formes compromettantes de son républicanisme- ses moustaches et ses épais favoris avaient disparu sous le rasoir; il était mis convenablement.
— J'ai apporté peu d'attention, dit-il, au manège amoureux de monsieur Abel pendant mon séjour à la maison de santé. Quel intérêt avais-je à cela? Que sais-je de plus que les témoins déjà entendus? que dirai-je? que je me souviens de la joie de monsieur Abel à l'arrivée de mademoiselle de Toùralbe? Cela vous a été dît; qu'il écrivait lettres sur lettres à la nouvelle pensionnaire, et que ces lettres étaient portées chaque matin par le domestique de monsieur Abel à l'appartement de mademoiselle deTouralbe ? Cela vous a été dit.
Le public et le jury n'avaient pas l'air de convenir que cela eût été si complètement dit.
— Fail si bien démontré, si peu récusable, continua Champeaux, que je ramassai un jour par hasard cette lettre, probablement de monsieur Abel, égarée sur le palier de la chambre de mademoiselle de Touralbe.
La lettre fut aussitôt décachetée par le président et passée aux juges. Elle était de la même main que les lettres incriminées.
— Que vous dirai-je encore? que monsieur Abel. sous prétexte de faire faire une promenade à mademoiselle de Touralbe, la conduisit très loin dans la forêt de Saint-Germain, et qu'elle ne se sauva que par un hasard miraculeux de ses mains en se réfugiant au couvent des Loi
Quoique courbé sous la pesanteur d'un sommeil d'habitude, aggravé des longues fatigues du jour, Abel se leva tout tremblant de colère et d'indignation. Sous la lueur des lampes, son front blafard et ses lèvres contractées tirent craindre pour lui quelque perturbation nerveuse.
Calveyrac lui posa la main sur l'épaule, et. s'adressant à Champeaux, il dit avec calme :
— Je viendrai en aide aux souvenirs de monsieur Champeaux. Le jour où il fut témoin de cet enlèvement il neigeait beaucoup, et pendant la nuit qui suivit cette journée, monsieur Champeaux se leva vers les deux heures et traversa la galerie suspendue sur la cour intérieure de la maison de santé. Il était deux heures après minuit - monsieur Champeaux doit se rappeler où il allait. Je lui demande pardon dé l'avoir interrompu et le prie de continuer.
L'orage soulevé aux paroles accusatrices de Gnm] plana sans éclater.
Au moment où Abel s'était trouvé debout, madame Dalzonne allait se lever; mais madame Pingwy, dont nul n'avait remarqué le mouvement, l'avait forcée a s'asseoir.
La main en sueur d'Abel était demeurée dans celle du docteur. Peu après, sa lassitude le reprit, son front s'inclina, il s'assoupit.
Chose étran Champeaux, claire au début de
ition, fut atteinte d'un enrouement subit.
Pourtant il poursuivit :
— J'avais raison d'annoncer que mon témoignage n'i cirait pas beaucoup l'affaire dans laquelle je dépose : j'aip<u dit, il me reste encore moins à dire. Je crois encore me «eu-
LE MEDECIN ML PECQ
4îo
venir d'une soirée d'hiver où mens» ur Abei pa ut si agri a-
blemept surpris en voyaul iuaderaoiscile &: Touralbi •
i; éd en \ii agcoise de s.ti pays de Foix, qu'il oui lia sa misanthropie pour joui rau piano l'air d'un i as naiio tal, que dansa ava i oitiplaisance mademoisi Ile de Toura !> ■. Je n'ai p'usrieii à ajouter à m i dép isitien. Absent de la mai on de sai lé > epuis le mois de juin, je ne -ais aucun des délai. s qui se rattache it a l'accu; ati< u principale.
Champeauy se lu!.
;ré l'interruption de Ca'.veyrac, 'a salle lui riche de tfois faits considérables à la charge de l'accusé Elle revint par un reflux plus large à l'opinion déjà émise qu'Abel, innocent ou coupable, avait ressenti de l'amour pour mad muselle do Touralbe, qui . depui ■ la même déposition, fui - iupçôunéc aussi de ne s'être pas toujours assez défendue d'une passion qu'elle nu partageai! pas.
Rien ne se compare au désir qu'avaient maintenait les spectateurs de voir mademoiselle da Touralbe; c'était une Inquiétude unanime el mareontenue, une envie dévorante.
Cependant deux experts en écritures devaient être entendus avant mademoiselle de Touralbe. Pour éprouver leur intelligence, (.n avait mîlé devant eux quelques lettres d'Abel aux modèles d'écritures obtenus de toute- les personnes logées dans la maiso. i de santé ; et, alin qu'ils pussent dénoncer les ana!ogi< s eutre ces diverses écritures dont la collection leur avait été communiquée el celle de la correspondance saisie, chaque autographe portail un numéro d'ordre.
Le premier expert appelé fnl monsieur Podrcl.
Gras et p udre a neige, monsieur Podrel datr.it de loin ; soi) babil et.il d'une ampleur i rodigieuse. Quelle prodigalité de drap sur un ventre de page I '
— Emplo; dans la Compagnie desxîndes, dii il, pour la confection des tableaux comparatifs des denrées en haute bâtarde el pleine-CDuléc, jejnsiilic la confiance donl le iribunal lïi'iio::' rc depuis vingt ans. J'ai comparé les lettres qui m'ont fié remises, avec les autographes particuliers émanés de la main d'autres personnes, el mon opinion s'est formée: L'autographe n° l n'est pas d'une écriture semblable
de l'auteur des lettres incriminées. Cet autographe n° i est nne écriture du bon lemps : elle e i noble, ma„es uns", royale; c'est d'une personne bien née.
L'autographe n° 2 n'appartient pas non plus a la main qui a écrit les lettres à mademoiselle de Touralbe; il est d'une belle: bâtarde el comme il f;.u: regretter de n'en plus voir beaucoup, écriture chaste et religieuse-
— Votre appréciation, monsieur Podrel, sera longue, si vous nous donnez p;,ur chaque autographe une analyse aussi approfondie.
— En ce cas, monsieur le président, j'ai fini, répondit monsieur Podrel d'un Ion digne et piqué, j'ai fini. Je me bornerai adiré, à soutenir que les lettres attribuées à l'a cuse ne sont pas sorties de sa plumé, mais de celle qui a tracé l'autographe n° (i.
L'autographe n fi était de Cabassol.
JDtî Fo irncuf s'écria aussitôt :
— Mais c'est à ne pas y croire! Non ! monsieur Cabassol n'a jamais songe à captiver mademoiselle de Touralbe ! Il y a évidemment erreur de la part de monsieur l'expert, dont je ne conksie pas le savoir, mais dont il m'est permis de mettre en doute cette bis seulement la clairvoyance. Je défends monsieur Cabassol d'une injurieuse induction.
— Votre défense rsl une insulte ! cri) en écumanl le vieux fournisseur aux armées de Samb' -et-Meuse qui ne savait fut qui se ruer, Ou sur 'expe>l o i sur de Fourncuf. Je vous pa- ,i monépecau travers du corps !
— Ce ! ne peut cire plus lougirmpî toléré, dit le pré i lent. Tel in Cal ■:■■■ il, respectez-vi
— El li l'experl i' idrel, ' i i art! il d'un i xperl eu écriiui i1 des In des pour la confi n des l ■ tratif di -
bâtarde ei n in« coi
M . Uj | ,\. (|j | ,
l. hui 1er non i ri si.voix rrleii .n- autre expert.
Au sourire dédaigneux avec lequel il regarda monsieur J'o-
drcl.on mesurait l'immense intervalle tracé entre lui il son
: s en expenise d'écriture
i • semblait:;! pas s'admettre réciproquement. Tels Racine
■ i ( orneiîlc.
. — Je ne restreins pas le champ t-'e récritures, trois espèces, dît-i', comme de prétendus maîtres experts. Kous avons, né le jou^ d'Aristote, nous aussi; nous uvons inhumé dans l • même tombeau la bâtarde el la coulée, b demi coulée et la demi bâtarde. Comme la pensée, l'i tritura est infinie, dans ses formes.
\.v» quelle pitié monsieur Podrel levait les veux au p'afon i !
— Nous avons, continua' monsieur de Saint-Nectaire, l'écriture molle, lymphatique, sai sinspiration et sans émdis-, rècriiurc blon le, où se iraint la candeur des jeunes Biles, aux Z aériens, svfltes et naïfs; l'ccr.ture passionnée, donl Us earacé. es i ont aveuglément au but, dévorent la ligne et icpbussenl la ponctuation, philosophie de notre art; nous avons i'écriture veuve, mûre et gracieuse à la fois, doi.t les pleins sont liât .lis, m; i-; dont les jets manquent de poésie; nous a^ons l'écriture mélancolique, dont les jambages pleurent et inclinent au soi ide; l'écriture athée, tout-à-fait dépourvue d'élan; puis encire l'écriture joyeuse et mondaine, dont lt*s panses d'à soin débraillées; l'écriture avare, l'écriture jalouse, récriture ingrate, l'écriture reconnaissante, a autant d écniuresf ulin qu'il y a d'accidens dans la matière tnairniée et dan-; la mati Te intel'igente.
— Est-ce qus '.eus ave. autant de canifs que vous avez d'écritures? demanda ironiquement monsieur Pulrel, le représentant de l'ancienne inéthoie, à monsieur de Saint- Nectaire.
Avant qu'il fui permis à monsieur de Saint Nectaire de réunir assez, dé s;m;,-l':oid pont- répondre a monsieur Podrel, ii fut ainsi interrogé par te président :
— Toutefois, à qui attribuez-vous les lettres incriminées donl vous av 7. examiné les caractères?
— Je n'hésite pas à proclamer iei qu'elles ssnt de la même plume qui a tr..cé l'autographe n" .'». '
Et l'autographe .S était celui du bâton de Fourneuf !
Quelle revanche oilerta à Cabassol ! Mais Cabassol n'était plus la depuis 1 n quart d'heure.
Loin de se fâcher, le baron eut l'air d'un homme heureux d'être dém squé; il souriait dans sa confusion.
Au bruit de la salle, jetée dansuns nouvelle série de doules par e- s dépositi dis contradictoires de deux experts fameux, Abel suriit de l'espèce de demi-sommeil auquel il cédait malgré lui depuis une heure environ Quelques mots l'ayant mis au courant de ladiscussi n, il s'empressa de dire au tribunal quelœuvre des experts était parfaitement inuiiie, puisqu'il n'avaii jamais eu l'intention de nier que les Uiirr.s adressées a mademoiselle de Touralbe fussent de son écriture. Il les avait toute- envoyées, loutes écrite-; mais une autre personne les avait dieiie-.
Monsieur Podrel ci monsieur de Saint-Nectaire furent pé' triliés du coup. Engouffrés tous deux dans un vasie tourbillon de rire, ils furent renvoyés de la salle, hors de laquelle ils eurent la liberté de se regarder eu face et de tire a leur tour.
Si l'incident de la correspondance ne sortait pas de sa prenne, c obscurité par l'aveu si in.iltemlu d'Abel, il approchait d'une s iluti in itnni dia e, car le n ira de m ulemoiselie l.aurc de fouralbeavail étéenlin prononcé par l'huissier*
Sue, (s .liilb ileatu rours d'assises, d ni les habitués ont le
•:o :t plus. délicat que ce ix des théâtres, maiemnlselle de
ïonral 'i pas, quand on l'eut vue, dans la haute
qu'on s'etail formée d'elle I n mélange d'assurance e|
pr< lui dans sa di marche h nie et ferme, lui va»
lut le biu- encnl flatteur qui l'accompagna, de plate en
place |u qu'au rauieuil en velours roug» préparé pour elle
1 président 1 ■ Put ■: un geste plein d*: . v e ci de
..>. ■ ■ 1 e 1 •'■ ' 01 .1 son 1 bapçau de 1 1 >. i< ; 1 vaporeux
d'un voile blanc j r sur dés fleui m qu elle le rrr, it a t.vn.
a di ni : l>n hi< ail ulei ue ?n mirant dans la sa le. Ses
LEON GOXLAN.
belles masses de boucles blondes flottèrent alors dans la petite gracieuse de «es joues unies et tendre?, pâles et rosoes comme les feuilles de l'hortensia. Elle était en blanc, simplicité solennelle d'un effet indicible au- milieu des robes noires des avoeats et des costumes sombres des jurés. Debout sur un point éclairé, centre m*ral et centre physique d'une salle immense, silencieuse au sein de tant de choses bruyantes, chargée de tout l'intérêt d'un drame de feu, portant en elle le dernier mot de tant de combinaisons diverses , elle fut comme une de ces apparitions linales qui se montrent à l'heure des grandes révélations. Car les hommes produisent eux-mêmes ces tableaux qui tiennent de l'enchantement, et qu'ils nient parce qu'ils y participent. Leur souille s'arrête, huis yeux sont lixes, leurs oreilles ne s'ouvrent que pour recueillir un son-, ils s'emprisonnent dans une idée, dans une talle; ils s' éclairent à l'ardente réverbération des lampes; et ils ne comprennent pas ensuite qu'on s'é!è\e aux sphères les plus hautes cl les plus transpari nies du monde idéal.
Sur le- bord du fauteuil près duquel mademoiselle de Touralbe était debout s'appuyait sa main gauche, dessinée dans un gant blanc.
Abel était presque endormi,
Alin d'attirer un peu d'air dans le tribunal on avait ouvert deux croisées- un coin du ciel était Visible : des étodes et des masses tigrées de nuages i emplissaient ce panneau.
Mademoiselle de Touralbe refusa de s'asseoir.
Sur l'invitation da président, elle revient sur les faits antérieurs : elle les raconte avec une pudeur si adroite que rien ne blesse et que rien n'est omis. On sent palpiter l'expression mmjs le voile; e,ir l'expression est colorée avec une chaste cxai tilude.
— La nuit de l'événement, avez-vous entendu entier dans votre chambre? lui demanda I ■ président.
— Non, monsieur; je dormais.
•— Votre porte etail-elie soigneusement ferme:' en dedans?
— V double lour, comme d'usage.
— Imaginez-vous le moyen qu'a pris l'accusé pour s'introduire chez vous?
— Je l'ignore.
— ■ La chambre où vous étiez avait elle été occupée avant vous'
— Par monsieur Miel lui-même.
~- El ensuite par une jeune protégée de madame Daîzc.n se, répondit Ca!\eyr.ie, suppléant au defaut de mémoire de mademoiselle de. Touralbe.
— Est-il vrai, connue il paraît résulter des débals, qu'il vous aimait depuis le jour où vous c'tes venue à la maison de santé?
—Je n'ai aucune raison de lesupposer : les attentions dont monsieur Abel m'a entourée n'avaient ni le caractère ni l'impétuosité de la passion.
La salle aima cette généreuse franchise de mademoiselle de Touralbe.
— Reconnaisse/, vous , lui demanda encore le président. comme vous ayant été adressées par monsieur Abel, ces lettres qui forment une collection ?
— Oui, monsieur le président : niais , en les remettant à mon défenseur, je n'y attachais aucune importance. Je ne les considère encore que comme des mémt ires di ni il était apparemment agréable à monsieur Abel de. nie l'aire la conlietence, le lendemain des journées passées ensemble Cri il une occasion p ur lui, une distraction pour moi. Deux mala lespeuvcnl se perm ittre cela.
Il était difficile de mbux s-c concilier les dispositions du pu'ili :, qui ne savait lequel des deux prendre sous sa défense ta il' depuis qu'il écoutait une déposition si tolérante et si bonne. Dumêmecoup s'annulait le ucvoûment de Bergeronnette et de madame Dalzonne au sujet de la correspondance; si affaibli, l'inciden! des lettres tombait de lui-môme.
ralveyra- releva doucement la trie endormie d Abel.
\ ce aiometil même e pré i lent disait a mademoiselle de Tottralbe :
— Mt t vous la oonvicii'tn prpfonde-que homme estré
chez vous la nuit du tu nu 30 juillet est bien celui qui est devantvous? Regardez-le, mademoiselle.
La tête d'Abri était souti nue par Calveyrac.
— Je d ùs vous prévenir que de votre réponse, mademoiselle, dépend la vie de l'accuse. Vous savez que les lois prononcenl des peines terribles contre ceux qui commettent le crime dont vous assurez qu'il s'est rendu coupable envers vous. L'homme qui a voulu vous déshonorer, est-ce bleu celui-là? Ne me répondez qu'en le regardant.
— C'est cclui-li, répond. t sans hésiter mademoiselle de Touralbe.
— Elle en a ménliJ cria une voix de femme au fond d • la salle; el'een a menti !
Caîveyrai; et madame Dalzonne se regardèrent : ils connaissaient Ci tb'voix.
Des huissiers et des gaid -s municipaux fouillèrent aussitôt toute la salle peur arrêter la personne qui avait osé prononcer ce, mois hardis; ils- ne la trouvèrent pas. 1 e tumulte fut violent; on s étonna, ou s'a.'.i i. on chercha le sens de ce cri échappe à une explosion consciencieuse. Vainement le président ordonna le silence, menaça de faire vid r la salle: le désordre ne cessa que lorsque l'-intâcêt, un instant brisé, se rattacha dans l'cspi il dfl'auditoiie, avide de connaître entin le dénoûmcnt de la séance.
— Comme il n'ist paYdans la dignité du tribunal, dit le prési lent, de s'arrilerù ces interruptions illégales, sans valeur comme té ignage, hautement réprouvées, et condamnées au contraire connue l'expression de la haine, la dt portion, de mademoiselle Laure ii'. Touralbe. bien et dûment acquise au procès, fermera l'audience de celle nuit. Demain le tribunal entendre les plaidoirie* des avocats choisis parli partie civile il par l'accusé.
Il fut répondu aux milliers de,personnes en atlei i i i porteidu tribunal pour savoir le résultai de la séan c:
— il et coupable!
La parole fui accordée auxavocals. el l'i qu'iH
ne laissèrent pas échapper l'o xasiou d'user de la liberté : ils déclamèrent l'un ci l'autre, aussi chaleureusement et a-tant de convût on qu'ils auraient péroré dans le rôle oppo - Comme d'usage, i s n'apprirent tien de nouveau aux audi leurs, n'éelaircirenl aucun ■ fo :e douteuse de la cause ment, et toujours comme d'usage, chacun des deux avocats accabla de grossièri tés la partie qui ne l'avait pas choisi pour di fi nscur. Ce fui une passe d'armes exécutée en présence da jury, .si l'avceatde mademoiselle de Touralbe excitait le rire aux dépens de son adversaire, l'a Iversaire se précipitait a lt barre et ne la quittai! pas sans avoir obtenu, lui aussi, s m nu; si celui-ci arrachait à son tour des larmes d'attendrissement aux spectateurs, comme dirait la Cazetti rtèux, celui-là réclamait ces larmes: il se tortUit, sua't, gémissait, soupirait partons les pores, afin d'arriver à son but. On n'entendait que ces magnifiques points d'orgue de I'argdmentatioii : t'A.' messieurs!... l't ccii s:g lilie que l'orateur est au dépdurvu d'expressions pour habiller sa maigre i lu. ou i ncore: FI y aulus, messieurs! l't ceci annonce qu' I u'aplus rien à dire, qù" il es
Ccpcuda il on couvinl dans le public que lesdeux an 'étaient élevés à la 1 'ur rêputalii n; et il l'aui
l'a, Ici i:re. puisqu'on les avait enlevés au barreau de Paris pour las i n en Ire îi \ ers il!i s. Il n dit ad
barreau, oui s avait dérobés à la tribune nitionalc atin de lis faire trillerde loutréclattle leurs talei : rande
eau e. Dit ii l comn e il- e i dirent ! i s'indignèrent '
comme ils s'emportèrent ! comm s'ils curent des larmes! quelle ' 1 s i réel I loiee mesure et bon p lids!
Sans un léger dé agréniciil arrivé au plus |eune d ■ illu.-trcà orateuis, ja > du barreau dj Vers
n aura i f„t son fl ileulanrdt une figure de rliétcrique des
LE MÉDECIN DU PECQ
tti
plus happées, arrondie et panachée, capable de durer un quart d'heure et de rapporter cent frams, lorsqu'un des jurés, se levant, dit, la main sur le eœur, à ses confrères et au tribunal : — Messieurs, si l'avocat ne termine pas sur-le-champ sa p'a:doirie, où le même faii a été reproduit jusqu'à vingt-sept fuis, je serai infailliblement frappé d'une attaque d'apoplexie, et vii us aurez, à recommencer l'instruction.
Et l'avocat s'était tu au milieu de son triomphe.
Deux témoins manquaient à l'an lience . madame Dalzonne et le doc;eur Calveyrac. Les autres commençaient ;"» prendre la chose en habitude, et même un peu eu p'aisir : de Fou. neuf en digérait mieux-, madame Musquette et mademoiselle île Beaupréau paraissaient avec une nouvelle toilette à chaque audience.
Quant à Cabassol, il s'était complètement éclipsé.
Abel n'assista p2s aux plaidoiries.
Mettant à profit les heures d'intervalle absorbées par la défense, madame Dalzonne courut en poste jusqu'à Saint-Germain. Elle descendit au Peeq, où l'on était dans la plus grande anxiété sur le sort d'Abel.
Les malades, les convalescens delà maison, les uns du bas île la porte, les autres du milieu ie l'escalier, d'autresde leurs croisées, demandaient des nouvelles du procès. — Rien de nouveau ! répondait essoufflée, madame Dalzonne. riende nouveau ! Demain tout sera fini !
Bergerin, qui était venu au Peeq pour savoir si sa fille y était, arrêta au passage madame Dalzonne.
— .Mais qu'est-ce qu'on dit ' que monsieur Abel sera condamne? .Vais on condamne d-nc pour tout, à présent? rien n'est permis! C'est donc regardé comme du braconnage ce qu'il a fait ou qu'il n'a pas fait? rar, ma foi, l'un est aussi indifférent que l'autre. C'est bien cher c? gibier-là, il parait; gibier du roi !
— Bergerin, mon ami, je suis très pressée.
— Pardon, mais deux mots encore. Vous voyez celle f. rêt là-bas, la forêt de Saint-Germain, huit mille arpens, bois et gibiers de toutes sortes, propriétés du roi ou propriétés de 1 État : eh bien ! si monsieur Abel est condamné à quoi que ce soit, je brûlerai les huit mille arpens jusqu'au dernier baliveau, foi de Bergerin ! comme feu Bergerin était mon pcre. un fier homme aussi ! Il ne faut qu'une nuit et qu'un homme pour ça, comptez -y ! Est-ce que ça vaut deux liards le dommage qu'il a causé a cette alouette ' Suffn !
— Tu 112 feras pas cela, Bergerin !
— Je le ferai, ma parole de Dieu ! ma fille et mes chiens fussent-ils au milieu de la forêt !
— Bergerin! espérons encore. A dieu ! Ta fille se porte bien;
-t avec nous à Versailles : nous le la ramènerons demain. Adieu. Bergerin!
— Le bon fiieu vous écoute, ma benne madame Dalzonne I Mais que ers gardes-champêtres de juges se tiennent bien !
.Madame Dalzonne descendit au jardin, où était monsieur tiourdon; elle alla le chercher au fond de son vilain poulailler i ; l'attira à l'écart, tout engluante d'une pritéa de son qu'il pétrissait rt repétrissait pour ses cliers petits canards. Ils s assiii ii t sur un banc à l'extrémité d'une allée.
La sueur ruisselait sur le visage de madame Dalzonne.
— Dites moi, monsieur tiourdon, qu'est-ce que monsieur Champeaux? quel est cet homme? Sa conduite à l'audience a été affreuse, mais affreuse 1 11 veut perdre monsieur Abel !
— Vous vous y prenez un peu tard, ma belle dame, pour ui'adresser cette question, dit Hourdon, eu détachant de ses doigts, a l'aide de petits morceaux de branches sèches, le reste de la colle dont il avait régalé ses volatiles. Monsieur Champeaux n'rsl rien de !> n. \li ! il u lait son coup! Je m'en d .aias. i u certain jour, il vint me bloquer dans mon pou-
: er, plume a plu ne, des renseignemens sur mademoiselle d" Touralbe : était-elle passionnée ' nel'éi ,.: elle pas? quel était son pays, s. m caractère? Il m'étourdit-, sa curiosité m'amusa. Si j'avais prévu qu'il vous intéressait ils connaître l'individu, je vous aurais mise a i courant ques particularités de sa vie , mais, a vous entendre, je parle toujours trop. In mois après l'arrivée de mademoi-
selle de Touralbe à la maiso», il était déjà un amant ou peu s'en faut.
— Ils s'entendent donc pour faire condamner ce pauvre Abel-'
Des larmes brillèrent entre les paupières de madame D*l zonne, toute frémissante de la vérité qui entrait dans son cœur. Elle qui avait joué avec (nul cela, comme elle s'avouait fautive !
— C'est le docteur Calveyrac qui m'envoie veis vous, monsieur Hourdon, pour que vous m'aidiez à démasquer cet homme, ce misérable; et moi, je vous en prie ù genoux!
— Il est bien tard, répéta Hourdon en se trottant vivement les mains l'une contre l'autre pour réduire en poussière les agglutinations de sa pâtée.
Savez-vous ce qu'est cette affaire? ajoula-t-il, ce qu'elle est en deux mots?
— Non; je n'ai plus d'idées, je suis stupide.
— En deux mots, c'est une escroquerie, ni plus ni moins. Champeaux n'est pas un républicain, et le docteur Calveyrac ne l'ignore pas ; il était chez vous pour faire un coup de son métier, cl non comme déienu politique. Mademoiselle de Touralbe ne vaut guère mieux. Ils se sont arrangés pour plumer le pigeon; le pigeon c'est monsieur Abel: mademoiselle de Touralbe obtiendra trente ou quarante mille francs de dont» mages-intérêts qu'ils mangeront ensemble en Italie ou en Angleterre.
— Quelle infamie! s'écria madame Dalzonne; c'est révollant! c'est...
— Ce n'est pas plus compliqué que cela. D'abord elle n'a jamais éié malade, poursuivit Hourdon
— Et le tribunal condamnera Abel !
— C'est probable, dit Hourdon en jetant un coup d'oeil long et furtif sur son poulailler dont la porle était restée entr'ouverie. La préoccupation le chagrinait beaucoup.
— Et il sera jugé demain! mon Dieu!
— Les juges, continua Hourdon, ne croiraient pas un mot de ce que je vous dis. . Mais j'y pense... Attendez!
— Quoi, monsieur Hourdon? Vous auriez un projet!
— Attendez-moi deux minutes ici : je vais vous donner deux lettres, l'une pour mademoiselle de Touralbe, l'autre pour Champeaux. Si Champeaux ne consent pas à accep- 1er l'indemnité que vous lui offrirez pour engager mademoiselle de Touralbe a retirer sa plainte ou à dire, par exemple, qu'elle s'est trompée, qu'Abel n'est pas l'homme de i'alienlat commis sur elle, faites passer tout de suite l'auire lettre à mademoiselle de Touralbe. Que tout soit exécuté dans une heure. \ous avez compris?
— Oui, mais l'autre lettre? puisque vous m'en remettrez deux.
— L'autre lettre csl pour Champeaux : en lui soumettant vos propositions d'argent, vous la lui donnerez à lire.
— Allez vite, monsieur Houidon! et que je retourne sur* le-champ à Versailles.
Malgré la recommandation de madame Dalzonne, Hourdon décrivit un crochet dans sa marche et ferma la porte du poulailler.
I n quart d'heure après cette entrevue, madame Dalzonne courait sur la roule de Versailles de toute 1 impétueuse rapi« dite de sis deux chevaux; et elle trouvait qu'ils n'allaient pas.
Sa première pensée, a son retour à Versailles, fut de rapportera Calveyrac l'entrevue avec Hourdon avant de rien tenter auprès de Champeaux; nais elle reviul bientôt sur sa détermination en songeant aux répugnauces du docteur a s'aboucher sur un pareil sujet avec un tel homme. A la plus légère contestation dans le marché, Calveyrac, si Der en matière de probité, romprait brusquement et perdrait l'affaire. El le temps était si précieux! oa plaidait aux assises; le leudemain le jugement serait reuiiu. Pour madame Dalzonne, soumise au martyre do tous les affrosts, qu'était ce nouvel affront.de traiter de vaincue à vainqueur avec champeaux, de lui proposer d< s conditions, de le Daller, de le piler même? Elle aurait rougi d'élever au-dessus de son amour, en pareille circonstance, le sentiment humain vpius noble-, sauver Abel*
LÉON GOZLAN
c'était tout pou;- elle. Elle envoya chercher Çh; mpeaux a l'auiiîence, le su,'.;:li..nt Je se rendre sans délai au pari- de Versailles, près deU fontaine d'Apollon. Elle signa sa leitre, ei courût l'attendre an rendez-vous assiyi é.
Comme d'usage, (e fut madame Dalzônne, la personne honnête de la rem outre, qui ('prouva les angoisses de la p;éparatb n Au momrnt de l'exécution, son courage ne l'abandonna pas, mais la prnsée lui \i ;i qu'elle allait peut-Être outrager en l'are t,n homme moins vil qu'elle ne l'avait imaginé dans la partialité et la colère, et trop Viteirsent jugé sur l'opininn de llourd u, peu porté d'ordinaire à voir l'humanité en heau. Chez les femmes, ces liuanccs de générosité subsistent souvent même quand le scepticisme les a glacées. Sous l'impression de ces réserves délicates', f 11' juge i à propos d'apporter quelque modification aux conseils de lïourdon : elle airèta de i e pas faire usjge de la lettre destinée à Champeaux.
Elle n'attendit pas longtemps. D'aussi loin que Champeaux aperçut madame Dalzônne, il prit un visage riant, et quand il fut près d'elle il lui tentlit amicalement la main par une privante reçus ù la maison de santé.
Son bras fut accepté ; ils se perdirent sous une des galeries de verdure ouvertes devant eux.
— Dans une foule d'occasions, dit n a lame Da'zmne à Champeaux, j'ai eu lieu d'éprouver votre complaisance.
— Croyez bien, au contraire, que c'est moi, madame, qui suis votre obligé. Est-ce que votre maison ne m'a pas é'é ouverte dans l'exil? répliqua Champeaux. i\e me parlez pas de vôtre reconnaissance ; fournissez moi plutôt une occasion de déployer la mienne.
— Il s'en présente une, monsieur Champeaux; elle es! pressante.
— Parhz, madame.
— H dépend dévoua, monsieur Champeaux, de t minier le procès qu'on plaide en ce moment rt qui sera jug* cette nuit. Tout le monde prévoit qui sera condamné et qui sera puni : si >ous le voulez, personne ne tera condamné.
— J'ignore comment j'aurais ce pouvoir, répondit Champeaux, sans accompagner cependant du moindre geste d'étor.iiement l'aveu modeste qu'il exprimait.
— IVest-il pas vrai, rej rit madame Dalzônne, quittant un instant le bras de Champeaux peur lui parler de plus près, que mademoiselle de Touralbè n'a rien à gagner à faire c ndaninr monsieur Abel aux travaux furies à pvrpt lui i '.'
— Absolument rien, convint Champeaux d'un ton persuadé.
— Le déshonneur de l'un, continua madame Dalzônne, ne rendra pas l'honneur à l'autre, si loulefds l'honneur de mademoiselle de Tcuralbe, ce que. je ne en i s pas, a été compromis par la fâcheuse publicité qu'elle ne s'est pas assez refusé de donner a celte affaire.
— En cela, je suis entièrement de vitre avis, madame. Il n'est (U'un seul cas où ce procès nuir.it, je pré-urne, à mademoiselle de Touralbè, celui où elle désirerait se marier: le préjugé est impitoyable sur ce point ; mais, hors de la, mademoiselle de Touralbè a 1'issurance de rentrer dans le monde avec tous les avantages qu'elle y av lit auparavant.
— Il me foui ni! un admirable moy n d'eut imer ma proposa lion, se dit mad une Dalzônne. Reùi soit ce hasard !
Champeaux ne livrait ri n an hasard. Il laissa parler madame Dalzônne.
— Se marier ne serait ni impossible ni si difficile ù mademoiselle deTouralbe, continua-t ele, si une brillante dtl accompagnait les riches ip à'itésdonl elle tst pourvue.
— Avec une dot, la difficulté serai! sans doute moins grande, affirma Champeaux. Sous h protection d'un mari, elle voyagerait pendant quelques années, et tout finirait par s'oubber.
— 1 ne dit de cent cinquante mille francs, par exemple, dit madame Dalzônne, lui attirerai! d'honorables p:r is.
— J'en suis convaincu, s'écria Champeaux, qui prit le bras de madame Dalzonae comme pour lui faire faire quelques pas de peur d'être entendus en restant en place. Oui, j'en mis convaincu. Mallieureusemeiii.au temps où nous vivons, l'argent se classe mieux par l'intérêt qu'il rapporte que par son
rapilal même. Cent cinquante mille fran s représentent, au denier le plus élevé, légaL-i e mil!" livres
d. revenus : c'est beaucoup, c'e t C'<a plet pouc, servir de base à une existence convenable; c'est ini ufii ;nr, c'est tronqué pour l'oreilie; et on sacrifie tout a l'oreille. Quinze mille francs de revenu! mauvais son
En même temps Champeaux lirait sa montre: il regarda l'heure.
On plaidait la cause d'Abel à quelques pas plus loin.
Mise devant la peu: éede madame Dalzônne, celte qui sfien de temps lui Fut on éclair d'effroi et d'intelli
-*- On lui donnerait deux cent mille francs. Cela vous fait vingt mille livres de rente.
Ce mol mus fuit fouetta Champeaux ;u visage. Crier trop fort, s'indigner, c'était noyer la discussion. Champeaux répondit :
— Après tout, je n'ai aucune raison de croire que mademoiselle de Touralbè sera plus ou moins satisfaite de vos propositions. Oui nous dit même qu'elle consentira à les écouter?
— C'est pour que vous lui en fassiez, part, monsieur Champeaux, que jevous ai demandé relie entrevue. "\ i
toujours montré si officieux pour moi, vous êtes si heur u\ en affaires, que je n'ai vu que vous pour entreprendre relie négociation si difficile. Le temps nuis gagne: avant que le procureur du roi ne prononce son réquisitoire voyez mademoiselle de Touralbè, parlez-lui, expliq icz-lui ses intérêts, iFrezlui deux cent mi la francs comptant; et surtout dites-lui ! ien qu'elle ne conservera pas moins son recours contre celui qu'un découvrirait un jour être le véritable auteur du crime.
— La miss/on est dé.iii aie, bégaya Champeaux.
— C'est une bonne action, monsieur, Champeaux.
— J'en conviens, madame.
— Vous agissez à titre d'ami de la maison.
— Mais réussirai-je?
— One vous i é tssissiez nu non, le chargé d'affaires de monsieur Abel saura quel inestimable dévi ûiuenl vous avez apporte a ce malheureux jeune homme. L'or ne souille | -
j lins la reconnaissance quand il tombe (la:. s une main comme la vôtre.
Jamais Calveyra»: n'aurait Irouvé et te dernière pbrase.
— Adieu, monsieur Champeaux. Dans une heure a Tbôtel du Réserïoir.
— Vous serez seule.' — Seule.
En .-e rendant a l'hôtel du Réservoir, dont une petite pi rî« ouvre sur le fond d.i pare même, ainsi qu'il a éô- déjà dit, madame Dalzônne, revenue d'une prenrièrj résoHtlicn opposée, s'avoua qu'elle ne pouvait pousser p'us loin la i: lion avec Champeaux sacs consulter le docteur: la responsabilité l'elfrayait. Dût-elle n'obtenir de lui qnc l'assentiment d'un homme forié dei'accorder a cause de l'impossibilité de rompre un traité à p u près eonrlu, il lui était ton] airs commandé de confier à Calveyrac l'étal des reniions entamées. Après l'avoir dispense (le tout rapprochement avec Champeaux, elle ne i rognait plus r.e blesser sa susceptibilité m l'initiant à un pr rjel d'où dépendait le salut d'Abel.
Le (licteur l'attendait avec inquiétude; car il ne l'avait pas revue depuis qu'elle était allée à Sain:-Germain-( n-Lsye pour s'entretenir de Champeaux avec le viril llo.irdon.il se promenait devant la petite porte de l'hôtel; ilaperçul pc.Hh madame t alzonnc.
Son em; ressèment fut : rond à s'informer de l'ci Irevuearoc Hourdon. Il prit les deux lettres destinées à Champeaux et a mademoiselle de Touralbè, approuvant madame Dalzônne de ne les avoir pas employées sans l'avoir consulté Ce qu'il n'approuva pas, ce fut l'offre de deux cent mi le francs lai le à maoVmoi elle <lo Tcuralbe par l'entremise de Champeaux aûu d'arrêter le pro i s.
— Humiliation inutile, dangereuse peut-être I s'érria-tll, oui, très dangereuse, car Khainpcaux, pour avoir deux cent mille francs de plus, n'a qu'a vous menacer de proiluire la lettre OÙ, au nii.ieu des plaidoiries, vous l'appelez a traiter d'un
LF. MEDECIN DU PECQ