A MADAME ERNEST HELLO
Madame,
Il y a près d'un quart de siècle, qu'il m'advint un grand honneur. Ce fut celui d'écrire V Introduction de FHoMME par Ernest Hello, alors inconnu des uns, méconnu des autres, jalousé de plusieurs et apprécié seulement par un groupe intellectuel très ardent, qui rendait justice à son génie.
Il est mort sans avoir vu sa gloire. Elle s'est levée sur son tombeau.
Si les contemporains ont laissé s'éteindre Ernest Hello dans le découragement, la postérité, en revanche, semble pour lui commencer vite, et être plus prompte encore qu'elle ne le fut pour de Maistre. A peine a-t-il quitté ce monde que déjà il prend sa place dans la pléiade de profonds penseurs et de beaux génies dont s'honore l'Humanité.
La presse a salué comme un événement la réimpression posthume de VHoaime chez l'éditeur Perrin. La réapparition de ces pages magistrales a eu un tout autre retentissement que l'édition
première de cette œuvre superbe. Un écrivain de haute valeur, M. Joseph Serre, a écrit un fort remarquable livre d'un constant intérêt sur les ouvrages, les doctrines, la philosophie d'Hello et sur sa vie.
C'est dans ces circonstances, Madame, qu'après avoir recueilli avec un soin pieux, dans les journaux et les Revues, de nombreux fragments du Maître, hélas ! disparu, vous me les communiquez, réunis en volume, me demandant de vous dire mon sentiment sur cette publication d'outretombe que vous intitulez : le Siècle. Les Hommes et les Idées.
Je viens de lire avec un puissant intérêt ces pages si vivantes, si profondes, si prophétiques. Elles sont, dans une forme splendide, comme Tincarnation d'Hello lui-même, et nombre d'entre elles pourraient justement porter ce titre : Paroles d'un Voyant. Elles seraient une admirable contre-partie à cet autre ouvrage illustre : Paroles d'un Croyant, écrit jadis par un génie égaré, qui avait cessé de croire.
Mettant à part un ou deux chapitres dans lesquels notre ami a été pour moi un juge trop partial, je considère que ce volume est la pleine justification de mes appréciations dans V Introduction de VHomme. Et si j'abordais ici une étude sur Hello, je ne pourrais que me répéter, à moins,
ce qui serait mieux, de copier quelques beaux extraits de M. Joseph Serre.
Le livre qui va paraître donne sur les sujets les plus variés, sur la religion, sur la philosophie, sur la politique, sur les lettres, sur les arts, sur la science, sur les hommes, la pensée d'Hello. Il sera lu avec charme, et médité avec fruit, par toute intelligence élevée.
Dirais-je même qu'il me semble plus facilement accessible que V Homme à un grand nombre d'esprits.
Ces sujets divers, qui passent sous le regard d'Hello, y sont généralement traités avec la briè- ^eté que nécessite un article de journal. Le Maître a dû, pour tout exprimer, condenser à tout instant sa pensée et s'interdire toute digression. De là, dans chacune de ses thèses, une unité, non point plus réelle mais plus apparente, une allure plus vive et une clarté plus grande pour la généralité des lecteurs.
Voilà pourquoi. Madame, j'applaudis avec enthousiasme à la publication du volume : « le Siècle. Les Hommes et les Idées ». Voilà pourquoi j'en suis heureux.
Avec moi se réjouiront l'élite des esprits de notre temps. Dans ce livre, ils retrouveront Hello tout entier, tel qu'il fut toujours, depuis sa jeunesse jusqu'à son dernier jour ici-bas. Il est
parti nous laissant des trésors. Merci à vous, Madame, de les répandre, de les mettre à la disposition de tous ceux qui dans cette triste époque d'iniquité, de mensonge, de haine et de vulgarité basse, ont faim et soif de justice et de vérité, de charité et de splendeur.
Veuillez agréer, Madame, avec mes remerciements, l'expression de mon respect tout dévoué.
In. X° et B. M. V. I.
Henri Lasserre.
Les Bretoux, août 1895.