PREMIERE PARTIE Les Idées et les Choses
L ACTUALTTE
Chercher des nouvelles est devenu une profession. Cette profession a ses fatigues. Elle a aussi sa morte-saison. Plusieurs, qui ont consacré leur vie à saisir au vol sur les boulevards les commérages du jour, prêtant l'oreille à tous les bruits, pourvu qu'ils fussent insignifiants, plusieurs sont devenus vieux avant l'âge.
Ils faisaient tous les matins la récolte des RIENS qui courent par milliers, pour servir cette pâture à cinquante mille affamés.
Mais les principaux d'entre eux sont fourbus maintenant, et le métier lui-même est devenu vieux.
Pourtant l'actualité n'est pas morte. 11 y en a plusieurs.
Voici l'une d'elles :
Deux mille deux cent quatre ans avant Jésus- Christ, les hommes résolurent de bâtir une cité, et dans cette cité une tour, dont la hauteur irait jusqu'au ciel. Ils voulaient élever un monument éternel, et rendre leur mémoire éternelle comme lui. Le terrain était favorable ; la terre y était excellente pour faire des briques, et le bitume devait leur tenir lieu de ciment.
Il paraît que l'industrie existait déjà et aidait les hommes dans l'entreprise d'être fiers d'euxmêmes, entreprise étrange, monstiueuse, impossible, si les hommes avaient l'habitude de se regarder, entreprise facile puisqu'ils n'ont pas le temps de se voir.
Quand les hommes ont entrepris d'être fiers, rien ne les arrête et tout les favorise ; mais, pardessus tout, l'industrie.
Ils avaient des briques, ils avaient du bitume; ils avaient très probablement les débris d'une science énorme ; ils avaient le faisceau gigantesque et à peine brisé des connaissances anté-diluviennes. « Les hommes, disait Joseph de Maislre,
L ACTUALITE
n'en savent heureusement plus assez pour devenir coupables à ce point. » — Ils avaient encore quelques reflets de ces lumières mystérieuses et saintes, si grandes que l'abus qu'on fit d'elles fut un crime capable d'enfanter les races sauvages.
Ils avaient des traditions pleines de secrets assez élevés pour devenir, entre les mains d'un malfaiteur, des trésors de scélératesse. Ils avaient des souvenirs profonds, immenses et récents. Ils avaient le voisinage de Noë, celui de Sem, de Japhet et de Cham ; ils avaient presque celui d'Adam, car la longueur de la vie humaine et la rareté des générations ôtaient leur prestige aux siècles; la Genèse du monde était chose récente, et dont on causait encore comme d'un événement de famille.
Il devait y avoir des ressources nombreuses dans le sentiment de tous ces voisinages. L'homme n'était encore ni fatigué, ni découragé : la jeunesse était l'état des choses et les personnes s'en ressentaient. Tous les ingrédients de la Force étaient entre les mains des fils d'Adam.
Mais ils cessèrent de parler la même langue et il fallut renoncer à bâtir.
On s'en alla parce qu'on ne s'entendait plus.
C'est en vain que les hommes faisaient obéir leurs instruments à leur science : ils ne s'obéissaient plus à eux-mêmes : les maçons ne savaient que faire de leurs forces, parce que leur intelli-
gence n'entendait plus la parole humaine. Chaque individu, parce qu'il était en proie à l'esprit propre, fut livré à un lancjaye propre. La conspiration des intelligences étant devenue impossible, parce que l'unanimité des cœurs était morte, la matière se révolta et l'étymologie apparut dans sa réalité : les hommes ne pouvaient plus butir parce qu'ils avaient cessé d'être édifiants.
Or, cette histoire ne date ni d'avant-hier, ni d'hier, elle date d'aujourd'hui. Elle est la seule réalité absolument actuelle.
Parmi ceux qui courent après les nouvelles et les primeurs, pourquoi personne ne pense-t-il à celle-là? Comment ceux qui ont la passion fréquente et contagieuse de raconter et d'informer peuvent-ils traverser l'an de grâce où nous vivons, et ne pas se servir de la tour de Babel pour amuser au moins leur auditoire?
Depuis trois cents ans, qu'est-ce que l'histoire de la philosophie? qu'est-ce que l'histoire de la httérature? qu'est-ce, — en dehors de la Religion, — qu'est-ce que l'histoire des religions?
On ne peut jeter les yeux sur aucun point de l'horizon intellectuel, sans rencontrer la tour de Babel ; quiconque .veut marcher se heurte aux instruments de toutes sortes, abandonnés sur le champ de ])ataille par les ouvriers de la tour
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impossible. Les hommes de Babel, ne sachant même pas que ce mot veut dire confusion, subissent toutes les conséquences les plus instructives de leur échec éternel et nécessaire, — excepté l'enseignement qu'il en faudrait tirer.
Plus cependant cette science dont ils sont fiers a amassé de matériaux, plus ils devraient s'étonner de rimpossibihté où ils sont de construire quelque part, malgré l'abondance des matériaux et des outils, un monument quelconque. Plus ils sont riches en moyens, plus ils devraient réfléchir sur les impuissances du résultat.
A l'instant de conclure, toutes les connaissances humaines sont dans une déroute totale : on analyse l'âme ; mais on ne sait plus si elle existe. On subtilise à propos des accidents, mais quand on approche des substances, la raison se trouble, affaibhe par l'habitude du doute, — et les objets branlent autour de nous, — et le monde vacille, comme dans le rêve ou dans le vertige.
O.i nous dit que le mal a toujours habité la terre : et cela est vrai, depuis la chute. Mais voici la différence capitale entre les maladies ordinaires de l'homme et son actuelle agonie.
Autrefois le bien s'appelait bien et le mal s'appelait mal. Cette distinction était un bienfait de la lumière naturelle, prolongée et agrandie, sauvegardée et augmentée par un souvenir de la Pentecôte. Aujourd'hui, sur la carte du monde moral, les frontières tremblent. L'empire du bien, l'empire du mal ne sont pas nettement dessinés;
la confusion a effacé les limites sacrées qui protégeaient la conscience contre la perversité du jugement. La raison et la folie tendent aussi à ne plus bien savoir quel est leur domaine respectif. Le père ne parle plus la même langue que le fils; l'épouse ne parle plus la même langue que répoux. Les frères parlent et ne se comprennent pas. Le système métrique, qui régit le monde des corps, n'étant pas applicable au monde des âmes, celui-ci, parce qu'il a rejeté l'unité doctrinale, n'a plus la commune mesure. La discussion est nécessairement st(!'rile, puisqu'il n'y a pas d'idiome commun. Les quantités qui n'ont pas de commune mesure se nomment incommensurables entre elles. A force de confusion, nous sommes devenus sur la terre incommensurables entre nous.
Parmi les bizarreries que présente Babel, en voici une qui vaut la peine d'être remarquée.
Tous ceux qui ont rejeté l'autorité de l'Eglise lui reprochent sa tyrannie. Et, par une contradiction instructive, ils lui reprochent d'être morte.
En général, quand un tyran est mort, il n'est plus gênant. Mais on fait à l'Eglise ce double et contradictoire reproche, d'être morte depuis plusieurs siècles et d'entraver le xix® siècle.
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Il faudrait s'entendre.
Si elle est morte, elle ne vous gêne pas. Et si elle vous gêne, elle n'est pas morte.
On s'est beaucoup moqué de ceux qui croient que la société moderne va se déranger de ses travaux pour écouter la voix du Saint-Père. Et pourtant cette société moderne, si dédaigneuse et si occupée, se vante quand elle prétend ne pas écouter. Quand saint Pierre parle, on peut bien insulter; mais on ne peut pas ne pas écouter. Ce serait plus fier pourtant ; mais personne n'est assez riche pour se payer ce luxe.
Philosophes! philosophes! pourquoi donc vous fâcher? Pourquoi l'universel frémissement des hommes quand Rome dit un mot ? — La Rome de la Louve régna matériellement; elle est morte. Si quelqu'un commandait en son nom, celui-là ferait rire, parce qu'elle est morte. Vous prétendez que la Rome de la Croix est morte à son tour. Pourquoi, quand elle parle, n'avez-vous pas assez de logique pour rire?
Le monde est bien vieux, et il a enterré bien des choses. Institutions, royaumes, doctrines, il est habitué à voir mourir. Et, quand il a vu mourir, généralement il pardonne. Quand le paganisme expirait, Virgile constatait sa mort, et la constatait sans colère. Aucun penseur détrompé ne lui a fait l'honneur d'une longue haine. Quand une croyance périt, elle passe subitement à l'état de curiosité. On ne la regarde plus que comme un animal mort, et la fureur
est aussi étrangère au savant qui l'étudié historiquement, qu'au naturaliste qui dissèque le cadavre d'un chien.
Il y a même un phénomène profond et révélateur dans cet immense mépris de l'esprit humain, qui méprise une doctrine morte au point de n'avoir pas de rancune contre elle, il semblerait naturel à ce noble outragé de poursuivre d'une haine éternelle quiconque l'a séduit. Mais un certain dédain plus haut que l'horreur et plus fort qu'elle, transportant sa colère dans le calme du souvenir, apaise l'humanité.
L'humanité, quand elle sort de la nuit, se pardonne les chutes faites dans Tombre. Et le souvenir de l'obscurité, au lieu d'éclater en imprécations stériles, produit l'amertume féconde du repentir, avec les douceurs de l'action de grâces.
Comment donc les révolutionnaires, comment les libres-penseurs, comment tous ceux qui acclament la mort du catholicisme, ne trouventils pas vis-à-vis de lui, dans leur fierté ou dans leur croyance nouvelle, un peu d'oubli?
C'est que leur fierté est feinte et que leur croyance nouvelle n'existe pas. Ils rendent un hommage singulier à cette foi dont ils ne veulent plus, hommage d'autant plus authentique qu'il est inconscient et involontaire. Cet hommage consiste dans l'impossibihté de vivre en paix sans elle.
Nul ne sait combien les colères dont l'Eghse est l'objet contiennent de Foi.
L ACTUALITE 13
Pourquoi des cris de rage, quand il est facile de désobéir? C'est qu'il n'est pas facile de désobéir et d'être content. Par une exigence profonde et secrète, le révolté ne se satisfait pas de sa révolte.
Il voudrait imposer silence à la voix souveraine. Parce qu'elle est souveraine, cette voix le gêne : elle le poursuit, elle le tracasse et trouble son sommeil.
L'homme qui a rejeté l'Eglise ne peut pas dire d'une voix calme : l'Eglise est morte. Il le dit d'une voix agitée, pour ajouter un instant après : l'Eglise me persécute.
Ce qui le persécute, ce n'est pas l'Eglise, c'est le besoin qu'il a d'elle. Il la rend responsable des cris par lesquels son esprit la redemande.
Témoin à charge contre lui-même, il dirige contre le christianisme une colère mouvante, qui change à chaque instant de terrain, parce que le sol manque, à chaque instant, sous ses pas.
L'Eglise le gêne comme le souvenir d'une grande abandonnée. Qu'elle parle ou qu'elle se taise, on lui reproche alternativement sa parole et son silence, parce que sa parole et son silence sont la même accusation, la plus éloquente, la plus terrible, la plus déchirante des accusations, l'accusation de l'amour trahi.
L'homme peut s'enivrer de lui-même, mais il ne peut pas s'en nourrir. Il est si petit qu'il ne
se complaît qu'en lui; mais il est si grand, qu'il ne se satisfait qu'en Dieu.
Si le révolté osait descendre au fond de luimême, il verrait qu'il cherche, dans son délire, la plus étrange et la plus impossible des consolations» à savoir l'approbation de l'Eglise trahie. S'il osait, il lui dirait :
— Pourquoi ne veux-tu pas abjurer ta sagesse, ressembler à ma folie, et la consacrer par ta ressemblance? 0 vérité douce et inflexible, que je hais de toutes mes forces, parce que tu es douce et inflexible, quand donc deviendras-tu, pour me calmer, discordante et furieuse, comme i'erreur et comme moi?
LA VILLE OU l'on n'a PAS LE TEMPS î
Je n'ai pas le temps !
II n'a pas le temps 1
Nous n'avons pas le temps !
Vous n'avez pas le temps !
Voilà le cri de Paris !
II conjugue le verbe :
N'avoir pas le temps! C'est un petit mot bien court et vite prononcé. Mais que de choses ce petit mot suppose ! Et que de choses il empêche!
Paris est le centre du monde. Il faut en parler. Pour en parler, il faut le connaître. Mais, pour le bien connaître, il faut le voir à distance.
Tantôt je le vois de près.
Tantôt je le vois de loin.
Je ne le vois bien que quand je le vois de loin.
0 vérité du paradoxe ! Vérité méconnue comme toutes les vérités!
Quand j'étais tout jeune homme, la discussion littéraire, la discussion intellectuelle échauffait et
in LE SILCLE
exaltait les esprits. Nos pensées étaient ardentes et nos paroles nous brûlaient.
On m'engage beaucoup à jeter sur le papier mes souvenirs, et je ne résisterai probablement pas toujours à ce conseil dangereux. Que d'idées! que de sentiments! que de regards! que de passions ! Quelle intensité de travail j'ai vue et j'ai sentie !
Où est allé l'enthousiasme? Maintenant les hommes sont devenus, pour la plupart, des hommes d'affaires.
Or, qu'est-ce que l'homme d'affaires? L'homme d'affaires, c'est celui qui n'a pas le temps.
Avant de condamner cette définition épouvantable, veuillez y réfléchir un instant.
Autrefois, le Parisien était « le travailleur de l'esprit, l'homme de lettres ». Maintenant, il est quelquefois, il est souvent « l'homme d'affaires. » Je ne dis pas : toujours. Je ne veux rien exagérer, car je ne veux pas mentir, et l'exagération, d'après Joseph de Maistre, est le mensonge des honnêtes gens. D'avance, j'excepte tous ceux qui réclament, car leur réclamation mérite, à elle seule, qu'on y fasse droit à l'instant même. Mais enfin, le Parisien est souvent un homme d'affaires, et l'homme d'affaires est celui qui n'a pas le temps.
Paris présente l'aspect d'une fourmiUière, où chaque fourmi porte son fardeau. On se rudoyé, on se heurte, on parle, on ne se voit pas.
LA VILLE OU l'on n'a PAS LE TEMPS ! 17
On est empêtré dans la multitude des relations, dans la multitude des personnes, dans la multitude des choses, dans la multitude des contradictions, des chocs, des difficultés, des mécontentements, dans la multitude aussi des ménagements ; c'est l'entrecroisement, c'est la complication. La multitude change à chaque instant de costume et de forme. Mais c'est toujours la multitude, multipliée par la multitude 1
Vous abordez un homme, un ami, un frère : confrère vient de frère apparemment.
Vous êtes rempli d'idées, et de sentiments qu'il faudrait lui communiquer, dans l'intérêt de l'œuvre commune.
11 a besoin de vos idées ; vous avez besoin des siennes, et l'échange serait nécessaire.
Mais il n'a pas le temps.
Les affaires sont là qui le réclament, qui le guettent, qui se jettent sur lui, qui l'enchaînent, qui le trament, pieds et poings hés, dans le cachot où elles engloutissent leurs victimes.
Et vous sentez mourir en vous toutes les paroles qui allaient naître ; elles ne meurent pas seulement sur vos lèvres, elles meurent dans votre âme. Car le Parisien, qui a besoin de vous entendre, que vous avez besoin d'entendre, n'a pas le temps de vous écouter.
11 n'a pas le temps ! mot terrible î
Mot qu'il faudrait sonder dans ses cruelles profondeurs !
Il n'a pas le temps de travailler. Il n'a pas le
temps d'aimer. Si quelque important inconnu, qu'il serait urgent de découvrir, passe à coté de lui, il n'a pas le temps de s'en apercevoir. Il n';; pas le temps d'agir ! Car agir et courir ne sont pas deux verbes synonymes. Il court, il court, il court. Il distribue, à droite et à gauche, un mot, une poignée de main, et son regard distrait par l'empressement, ne se porte sur personne.
Eh bien! savez-vous ce qui lui échappe ? Savez-vous ce qu'il ignore ? Savez-vous ce qu'il méconnaît? Savez-vous ce qu'il oublie? Entre autres choses et par dessus tout, c'est Paris.
Paris, dans son essence, Paris, dans sa réalité, lui échappe absolument.
Il voit les pavés du boulevard.
Il ne voit pas Paris.
Pour voir, ne croyez pas que l'œil suffise. Pour voir, il faut l'attention. Et l'attention exige du temps! Quiconque n'a pas beaucoup de temps ne voit rien. L'œil ne voit pas ce qui le touche. Quand je touche quelque temps de suite Paris, je cesse de le voir.
De loin je le vois parfaitement. Il est vrai que j'ai sous la main ses journaux, ses livres, ses correspondances particulières et pubUques, tous les échos de ses conversations.
Je ré\ oque et il vient. J'ai sous les yeux Paris et son apparition.
De près, je l'oublie. Je vois les fragments qui
LA VILLE OU l'on n'a PAS LE TEMPS ! 1 9
le composent ; mais lui-même je ne le vois pas.
N'avez-vous jamais constaté en vous-même le phénomène que voici ;
Vous songez à une personne quelconque.
Vous l'étudié z, vous l'examinez; vous la contemplez. Avec la plume ou avec le pinceau, vous allez faire son portrait. Si le portrait est déjà fait par vous ou par quelqu'autre, s'il est là, sous vos yeux, vous le complétez par les regards que vous jetez sur lui.
Vous regardez, vous possédez ; vous venez de parler ou vous allez prendre la parole, l'éloquence frémit sur vos lèvres.
Il entre une personne, c'est ceile-là même dont le portrait est sous vos yeux.
Oui, ouil c'est celle-là même, celle que vous connaissiez si bien tout à l'heure, celle qui était l'objet de votre regard intérieur et extérieur, l'objet de votre contemplation i
Elle entre^ mais eHe n'a pas le temps? Elle vit en affaires, elle est poussée, elle a la brusquerie de la personne occupée qu'un accident importune et dérange. Elle écrit ou elle reçoit un télégramme. Elle est absorbée dans un détail.
Eh bien! vous, que vous arrive-t-il? 11 vous arrive de la perdre de vue.
Son contact précipité et insignifiant vous a fait perdre la notion d'elle-même, que vous aviez tout à l'heure.
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Elle était loin, vous l'avez vue. Elle vous touche, vous l'oubliez.
Eh bien! cette persoune-là, c'est la ville de Paris.
Elle envoie dans le monde entier ses effluves, bonnes ou mauvaises. L'univers est rempli de ses parfums et de ses odeurs.
Elle est extrêmement loquace, et tous les jours ses chemins de fer transportent, par toute la terre habitée, ses paroles innombrables. Ce déluge de livres et de journaux couvre les vallées et les montagnes.
Et les vallées et les montagnes sont pénétrées, imprégnées par l'eau de ce déluge.
Cette eau, féconde pour la vie et féconde pour la mort, contient et répand partout où elle s'écoule toutes les vertus, toutes les énergies du nuage qui les verse.
Le monde entier est une plaque photographique qui reproduit les traits de Paris.
Et sur la plaque Paris se voit. Mais dans Paris même, Paris ne se voit pas. Il n'a pas le temps de se montrer. Il n'a pas le temps de se faire entendre. Sur le théâtre qu'il est, les acteurs parlent trop vite.
Enfin, Paris enlève à son spectateur le temps de le regarder.
Il est des circonstances où l'homme se recueille, même malgré lui; alors il sent fuir les utopies dans lesquelles il avait placé sa confiance. Il sent la réalité sévère ; elle est là.
Mais le bon sens est troublé à une telle profondeur que les choses ont perdu leur nom. Quelle est l'utopie? Quelle est la réahté? Quelles sont les choses du rêve? Quelles sont celles du réveil?
Un jour, une jeune fîlle préparait un repas pour l'hôte qui était venu se reposer chez elle. « — Maître, dit-elle, ma sœur ne m'aide pas. »
Et l'hôte répondit : « Une seule chose est nécessaire. »
Marthe comprit, au moins dans une certaine mesure, la parole infiniment profonde par laquelle Jésus-Christ établissait la supériorité de Marie, sur elle. Marthe comprit : mais les siècles, à qui Dieu parlait, n'ont pas compris jusqu'à ce jour.
Les siècles ont cru jusqu'à ce jour que le Christianisme était une spécialité, la spécialité de ceux qui pensent à l'autre vie, la spécialité des mystiques. Et le mysticisme a été considéré comme une des formes du rêve, respectable peutêtre, inutile assurément.
C'est pourquoi les siècles, qui avaient des besoins réels, pratiques, urgents, ont mis leur confiance dans leur force et dans leur habileté.
Mais voici que les peuples ne savent plus comment faire face aux difficultés innombrables de leur situation.
Pourtant, ils ont eu ce qu'ils voulaient. Ils voulaient interroger la matière, la scruter, la dominer : ils l'ont fait.
En face des questions que pose la vie des nations, ils voient que la matière ne les résout point et les complique, au contraire. Leurs découvertes ne contiennent aucune réponse, leur industrie reste muette. Les armes donnent la mort; aucun instrument ne donne la vie. Les nations avancent, soulevant des problèmes, comme des armées en marche soulèvent la poussière, et, dans celte nuit qu'elles ont faite, elles ont perdu leur route.
Il était réservé au xix® siècle d'étaler autour de l'homme les merveilles de l'industrie, d'installer le conquérant au milieu de ses conquêtes et de lui dire : « Tu as mis ta confiance dans tes inventions, tu vas mourir au milieu d'elles, mourir sur elles, mourir par elles. »
Dans les siècles précédents, l'humanité avait eu des embarras de détails. Maintenant elle a un embarras universel, elle s'agite dans un labyrinthe, sans pouvoir rien ordonner; quelque soin qu'elle y prenne, elle n'aboutit jamais qu'au même résultat : elle dérange.
Jusqu'à ce siècle, l'homme avait été travaillé de certaines passions, comme l'amour, la haine, la jalousie, l'avarice. Maintenant il nous est né une société et une littérature qui constatent que le trouble a gagné les racines de l'âme et altéré jusqu'à l'ancien désordre. Derrière les passions connues et nommées, nous voyons revenir cette passion, qui n'avait ni nom ni existence dans les siècles chrétiens, et que les païens nommaient tœdiiim vitœ.
Or, le dégoût de la vie n'est autre chose qu'un immense besoin de Dieu.
Pendant que cette littérature ne voyait dans les angoisses nouvelles de l'âme humaine qu'un moyen de produire des effets nouveaux, la société attestait, par la réalité de ses crises, la gravité du mal.
Notre siècle a été jusqu'ici le siècle des tremblements de terre.
Chaque chose est devenue impuissante à se conduire elle-même par ses propres lumières. La science s'écroule dans le matérialisme, l'art dans le réalisme. Arrivé là, il prend ses plaies pour des ornements, et la conquête d'un cercueil pour la conquête d'un trône.
La maladie qui a frappé l'art est la même maladie qui a frappé la société. La société a cru qu'elle devenait plus réelle, parce qu'elle mettait sa confiance dans les choses de la matière.
Le réalisme ayant atteint la société, la civilisation est tombée dans une utopie niaise et épouvantable : le salut par l'industrie.
L'homme moderne, parce qu'il faisait servir la matière à des usages nouveaux, a cru que, prenant milles formes nou\elles, elle prendrait la forme d'un Sauveur,
Il a traité de rêveurs ceux qui parlaient de foi, d'espérance, de charité et d'adoration.
Il a cru que Celui-là n'était pas homme pratique, qui avait dit : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
C'est pourquoi l'homme moderne est à bout.
Il a lâché la proie pour l'ombre. Ce saqe « positif » ne sait ])as encore qu'il a abandonné le terrain du positif. Il s'est servi de ses succès pour s'enfoncer dans son utopie. Son sommeil
devenant de plus en plus profond, son rêve est devenu de plus en plus vraisemblable. Et de même que, par les habitudes de sa vie extérieure, l'homme a pris la nuit pour en faire le jour, le jour pour en faire la nuit; de même, par les habitudes de sa vie intérieure, l'homme a pris le rêve pour essayer d'en faire une réalité, et la réalité pour essayer d'en faire un rêve ; mais la nature des choses a résisté, le rêve est resté rêve, la réalité est restée réalité.
Jésus-Christ est resté ce qu'il était, la Pierre angulaire du monde et des mondes.
Il est resté la nécessité universelle. On ne veut pas de lui, on dit qu'il est le rêve; mais il est la réalité, et rien ne peut s'arranger sans lui.
L'histoire nous a raconté les efforts de Thomme pour se sauver en dehors de Dieu. L'homme a toujours essayé d'inventer à ses maux un palliatif, au lieu d'un remède.
Il préfère le palliatif au remède, parce que le palliatif vient de lui, tandis que le remède vient de Dieu. Abandonnant les choses de l'esprit à ceux qu'il appelait des hallucinés, Thomme s'est retranché dans son domaine, croyant sa forteresse imprenable. Sa forteresse a un nom : c'est la tour de Babel. La division l'attaquait au cen-
tre de son retranchement. La société, divisée contre elle-même, périssait. Mais la vérité l'accablait, sans Téclairer, et l'homme mourait sans comprendre. Il mourait, et ses fils, continuant son œuvre, abandonnaient Dieu aux femmes et demandaient le salut à leur habileté.
A force de générosité, ils excusaient quelquefois la faiblesse de ceux qui s'en allaient puiser la vie à sa source. Ils reconnaissaient aux hallucinés certaines quahtés d'esprit et de cœur, que l'on peut étudier dans ses moments perdus ; mais, revenant bientôt à de sérieuses pensées, ils retournaient à leurs affaires. Après les avoir amusés quelque temps, leur entreprise craquait, comme celles de leurs pères ; comme leurs pères, ils mouraient sans comprendre, et leurs fils semblables à eux, tentaient un perfectionnement nouveau dans une machine quelconque, attribuant les échecs du passé à l'enfance de l'industrie, aux tâtonnements des premiers essais. Et ils allaient plus loin dans le mépris des hallucinés, parce qu'ils allaient aussi plus loin dans l'adoration des industriels.
Cependant, voilà que le dix-neuvième siècle, le plus savant des siècles et le plus fier de sa science, répète lui-même qu'il ne sait plus que devenir.
Du côté de l'habileté, du côté de l'industrie, du côté des affaires, il a fait tout ce qu'il a pu, et plus qu'il n'espérait. 11 ne sait que devenir, et comme il a pris l'habitude de se parer de tout,
i! fait parade de son désespoir. Ce désespoir est fort lâche et fort inutile.
Puisque la matière, mise au pied du mur, interrogée dans l'intime, avoue son impuissance, il n'y a plus qu'une prudence, c'est de se convertir.
La nécessité suprême de l'esprit, qui est la justice et la vérité, devient la nécessité suprême de la vie. La nécessité de Jésus-Christ est descendue du domaine de la contemplation dans le domaine des faits. Le Christianisme n'est plus seulement la nécessité morale du monde ; il est devenu la nécessité matérielle. Elle est si pressante, cette nécessité, qu'on oserait dire qu'elle est l'unique expédient. Les palliatifs sont épuisés, la vérité seule est praticable. Il n'y a plus, pour ce monde-ci, et pour l'autre deux Sauveurs différents; il n'y en a plus qu'un : c'est celui qui parlait, il y a dix-huit cents ans, à Marthe et à Marie.
Quand il est à terre, le matelot blasphème et s'enivre. Mais un jour il s'embarque, et, au moment de l'adieu, une femme ou une sœur lui passe au cou la médaille de la sainte Vierge, et quand le vent s'élève, il se souvient. La tempête lui dit de sa voix terrible à quel point ne suffit
point rhabileté du capitaine, et les fronts se découvrent, au milieu de la manœuvre.
Parmi les occupations les plus matérielles, le plus matériel de tous les dangers lui a rappelé la plus spirituelle, la plus mystique de toutes les nécessités, la nécessité de la prière. Le matelot, qui tout à l'heure buvait en jurant, se trouve d'accord avec une carmélite qui est en oraison à mille lieues de là.
Il est introduit dans le domaine de l'esprit par la violence matérielle des éléments déchaînés, et peut-être va-t-il très haut. Peut-être dépasse-til d'un bond ceux qui l'enseignaient autrelois; car il y a des instants qui valent des siècles. Les sifflements du vent sont terribles; le navire est bien léger, la mer est bien profonde, et l'éternité bien inconnue.
Cette nécessité spirituelle, que la tempête révèle aux matelots, tout la révèle à tout aujourd'hui.
Uaum est aecessariiim. La seule chose nécessaire, la seule chose dont vous ne vouliez pas, la chose que vous déclarez abolie et risible, est celle que toutes choses demandent comme leur principe, comme leur lien, comme leur lumière ; ou tout croule, et vous mourez.
Il y a une classe d'hommes qui semblent croire que le mal est une chose dont il faut user, mais dont il ne faut pas abuser ; que le bien complet serait monotone et exclusif; que le mal, pris à petite dose et mélangé au bien par une main discrète et déHcate, a ses avantages et ses agréments.
Dans l'ordre de la religion, cette disposition d'esprit mène au protestantisme. Dans l'ordre de la politique, elle mène au libéralisme.
Le lil)éralisme pense que la Souveraineté et la Révolution sont deux forces également légitimes, et qu'il s'agit seulement, pour triompher de toutes les deux, de faire la part à toutes les deux.
Car le libéralisme n'aime ni la Souveraineté, ni la Révolution. Il aime le tempérament qu'il apporte à chacune d'elles. Il espère désarmer Dieu et Satan en leur proposant un compromis.
Le libéralisme croit que le mal possède son domaine, comme on possède un héritage; que,
dans ce domaine, le mal a des droits réels; que lui enlever ce domaine, ce serait violer un droit ; qu'il faut seulement marquer à ses propriétés certaines limites, afin qu'elles ne suppriment pas totalement les domaines du bien, ce qui serait aller un peu loin.
Toute erreur est fondée sur une vérité dont on abuse. Le libéralisme a faussé, dénaturé, corrompu la notion de l'équilibre.
Il y a deux manières de concevoir réquili]>re ; l'une peut s'appeler l'organisation de la guerre; l'autre, l'organisation de la paix. Toutes les idées et tous les faits présentent, à qui les considère, un certain nombre d'éléments divers : si un des éléments dévore les autres, il y a ruine et mort, car l'équilibre a disparu absolument, et sans équilibre il n'y a rien. L'équilibre, bon ou mauvais, détermine une situation bonne ou mauvaise; mais un certain équilibre est nécessaire eu tout cas. Sans équilibre, il n'y a pas de manière d'être.
Mais il y a deux équilibres, et voici comment je les conçois : voici d'abord comment je les nomme : l'éqi ilibre de la paix, c'est-à-dire l'harmonie : l'équilibre de la guerre, c'est-à-dire la symétrie.
Un père de famille a trois fils qui s'envient et se détestent ; l'un d'eux ruine ses frères ou les égorge ; l'équilibre est complètement détruit; la famille tend à disparaître.
Un père de famille a trois fils, qui s'envient et
se détestent. Le père n'essaie pas de les réconcilier, mais il essaie de les calmer. Il ne prétend pas éteindre leur colère, mais il prétend la maintenir, lui assigner des limites qu'elle ne franchira pas. Il s'arrange de telle sorte que l'intérêt de ses enfants sera toujours de ne pas éclater. Chacun d'eux croira, par exemple, qu'il doit s'unir, ou plutôt se coaliser, dans une certaine mesure, avec l'un de ses deux frères, afin que tous deux trouvent dans ce rapprochement un secours contre le troisième. Ainsi chacun d'eux aura besoin de l'autre pour se garantir du troisième; et la famille vivra, si cela s'appelle vivre, dans une précaution soutenue qui préviendra certains désordres, sans jamais donner l'ordre. Voilà l'équilibre de la guerre. Voilà ce qui souvent s'appelle ici-bas la sagesse. Cette sagesse, parodie de la sagesse, vit de calcul et se passe d'amour. Mais aussi elle ne vit pas : ce qu'elle appelle la vie, c'est un effort négatif pour retarder la mort. La sagesse, fondée sur l'habileté et non pas sur l'amour, qui veut établir non la paix, mais une division assez prudente pour rester longtemps calme, cette sagesse est l'idéal que se propose habituellement l'erreur: grâce à cette prudence, l'erreur, qui contrefait toujours, contrefait l'harmonie qui suppose toujours la force et l'intelligence. La force vraie dompte la chair et le sang sous l'obéissance glorieuse de l'esprit, Elle les soumet à la liberté. La force fausse ne dompte pas la chair et le sang; mais elle les
engage à dormir, dans les moments où le sommeil sera dans leurs intérêts. Elle les arrache à l'esclavage de la fureur, pour les assujettir à l'esclavage du calcul.
Voilà le libéralisme.
Un père de famille a trois fils qui s'envient et se détestent. Un jour, il leur montre, au nom du Dieu vivant, la splendeur de l'amour : il leur parle du mont Thabor. Il leur dit la vérité, et ses enfants se jettent dans ses bras. Voilà des hommes délivrés; voilà l'équilibre de la paix; voilà l'harmonie, et voilà la sagesse.
L'équilibre de la guerre était une concession : l'équilibre de la paix est une joie et une plénitude.
Le premier était un certain arrangement signé avec la mort.
Le second est une entrée dans la vie.
L'équilibre de la paix vit sur cette haute croyance que toutes choses sont solidaires; il affirme l'unité de la race humaine ; il affirme que ce qui importe à chacun importe à tous, que celui qui blesse son frère, se blesse lui-môme; il affirme l'union et la solidarité des membres vivant les uns par les autres, en vue de l'organisation unique à laquelle ils concourent; il affirme qu'il faut, pour s'aimer bien, aimer les autres comme soi-même, et tous en Dieu, puisqu'en Lui omnia constant^ car l'équilibre de la paix, c'est le catéchisme.
L'équilibre de la guerre est fondé sur cette basse supposition que les membres vivent aux dépens les uns des autres, et que leur loi, c'est l'hostilité. Chacun doit donc tirer à soi la couverture (je me sers à dessein de mots ignobles pour cette chose ignoble) et sucer le sang de ses voisins, sans toutefois amener la mort immédiate, pour que les tribunaux compétents ne disent rien, et pour que le jeu puisse durer.
J'ai insisté sur la nature de ces deux équilibres ; car, dans la religion, dans la société, dans la science, dans l'art, dans la politique, cette division très simple détermine la vérité et détermine l'erreur.
L'athéisme, dont M. Proudhon est l'expression la plus vraie, croit que Dieu est l'ennemi de l'homme, et que voici le moment où l'homme tuera son ennemi.
Le panthéisme, dont l'Inde est l'expr :ssion la plus entière, croit que la création est l'ennemie nécessaire et irréconciliable de Dieu, et qu'il faut la nier au profit de Dieu : car, les deux termes étant absolument contraires, plus vous affirmerez l'un, et plus vous nierez l'autre.
Le christianisme établit et affirme, entre l'homme et Dieu, l'union. Il ne craint pas de di-
minuer l'infiiii par les grandes destinées qu'il l'ait au fini.
L'erreur pense toujours que les vérités doivent se contredire, comme elle-même, qui se contredit naturellement.
La vérité pose largement ses affirmations; elle est elle-même leur harmonie et elle est sûre d'elle-même.
En philosophie, l'équilibre faux porte un nom charmant; il s'appelle réclectisme. L'éclectisme est ce système qui tâche de faire à tous les systèmes assez de concessions pour qu'aucun de ses professeurs ne s'irrite contre lui.
En philosophie, l'équilibre vrai s'appelle la philosophie universelle, c'est-à-dire catholique.
Dans l'art, la vérité et l'erreur se sont présentées sous la même forme. N'avez-vous pas assisté à la querelle des classiques et des romantiques? Les uns se passionnaient pour le bon se/is, les autres pour l'imagination.
Ils croyaient tous que ces deux puissances sont ennemies. lien coûte à l'homme pour accepter une chose entière, et il se réfugie dans la division, parce qu'elle ressemble au péché qu'il porte en lui. Le schisme est son abri contre les envahissements solennels de l'unité, qui élève incessamment la voix dans nos ténèbres :
Admonet et magita testatur voce per umbram.
Ici l'équilibre faux fut représenté par un homme admirablement bien choisi. Il se nommait
Casimir Delavigne . Il essaya de calmer les deux écoles par un certain nombre de concessions. Il croyait, comme tous les bourgeois de sa taille, que les demi-mesures calment quelqu'un. Il ne savait pas qu'elles irritent, à la fois, celui qui les obtient et celui qui les accorde : le premier les trouve insuffisantes, le second les trouve excessives. Personne ne les trouve justes. La demimesure est la parodie de l'accord : l'accord suppose l'union des âmes; la demi-mesure suppose la division de deux âmes qui tâchent toutes deux de se contredire un peu elles-mêmes, afin de se rapprocher un peu l'une de l'autre en apparence. Car la demi-mesure reste dans le domaine extérieur des faits. Elle ne rapproche pas les cœurs; de là son impuissance.
L'équilibre vrai affirme tous les éléments de la vérité, et les affirme tous dans leur plénitude; puisqu'ils sont les éléments de la même vérité, ils se soutiendront au lieu de se contredire; et chaque preuve particulière, en venant appu3'er chaque pierre de l'édifice, appuiera tout l'édifice.
L'équilibre faux pense que tous les éléments d'une question (pour lui il n'y a pas de vérités, il n'y a que des questions); pense que tous les éléments d'une question sont jaloux les uns des autres, et que pour réussir à les amalgam'^.r un peu, pour obtenir d'eux qu'ils consentent à être voisins, il faut nier un peu chacun d'eux dans l'intérêt des autres, qui diminueraient, si celuilà augmentait.
Saint Paul a posé la loi de l'équilibre vrai quand il a dit : Omiiia in ipso constant. Il parlait du Pontife (pontem faciens). Mais l'équilibre faux prend les diversités pour des contradictions. ] Il oublie la loi de l'univers qui est d'être un et d'être divers, sans que les planètes éclairées nuisent au soleil qui les éclaire, ni le soleil aux planètes.
De quelque côté que je me tourne, vers la philosophie, vers la science, vers l'art, vers la politique, vers la vie, je me trouve en présenc( de cette erreur bizarre qui voudrait apaiser urn vérité par le sacrifice d'une autre vérité. Certains hommes ne sont-ils pas persuadés que les hommes de génie n'ont pas de jugement? Ils sucent avec le lait cette idée très digne de leur intelligence, car le génie, qui n'est qu'une forme supérieure de l'harmonie, et qui, sous peine de mort, a pour base le bon sens, le génie leur apparaît comme un monstre capable de dévorer toutes les qualités qu'ils aiment. Si ces hommes ont des enfants auxquels ils supposent trop cVimafjination, ils se hâtent de faire ce qu'ils appellent la part du feu; c'est une espèce de sacrifice qu'ils offrent aux dieux infernaux, et quand ils ont apaisé la divinité ennemie, ils espèrent que leur fils reviendra à la raison, qui leur appa-
raît comme une force morte, inconciliable avec la vie, mais préférable à elle, dans les calculs journaliers.
La sagesse de ces hommes consiste à mettre de Veau clans son vin. Ils affectionnent ce mot, qui leur ressemble, et qui rend assez bien ce qu'il veut rendre.
Que signifie ce mot ; // faut que jeunesse se passe ?
Il signifie que la jeunesse obéit à certaines lois, lesquelles sont contradictoires avec les lois générales, et qu'il faut, pendant un temps plus ou moins long, se mettre en contradiction avec l'éternité, à cause de l'âge qu'on a dans le temps. Savez-vous ce que dit la vérité? Elle dit: // faut que jeunesse dure. Elle impose l'éternité à la jeunesse, la jeunesse à l'éternité ; elle met sur les lèvres d'un prêtre de quatre-vingts ans qui dit la messe le mot de jeunesse appliqué à lui. Par ordre de l'Eglise, le prêtre de quatre-vingts ans parle à Dieu de sa jeunesse, et de sa jeunesse réjouie.
En politique, l'équilibre faux s'appelle le libéralisme. Le libéralisme est une demi-mesure qui voudrait supprimer doucement la souveraineté, en diminuant quelque peu les inconvénients de cette suppression. 11 cherche à pallier, et rien ici-bas ne peut se pallier. Le libéralisme est l'éclectisme politique ; il déteste à la fois la jeunesse et l'éternité; son caractère, c'est l'impuis-
sance. Il n'attend rien de (jrand, ni de la part de ses amis, ni de la part de ses ennemis. Il dit comme Athalie :
J'ai mon Dieu, que je sers; vous servirez le vôtre;
Mais elle ajoute :
Ce sont deux puissants dieux...
Le libéralisme ferait cette variante :
J'ai mon Dieu, que je sers; vous servirez le vôtre; Tous deux sont impuissants...
Le libéralisme n'a pas d'aspirations ; s'il en avait, il eu aurait vers l'impuissance ; car il veut être sage et ne veut pas être divin. Or, l'impuissance est le dernier mot de toute sagesse qui n'est pas divine.
Tout ceci n'est pas une digression ; je n'ai pas quitté le libéralisme.
Le libéralisme est la forme que prend le faux équilibre, quand le faux équilibre parle politique.
Le libéralisme est l'éclectisme de la politique.
Il veut faire la part à la Révolution, comme le bourgeois, en face d'un jeune bomme, veut faire la part au feu. Mais le feu est jaloux. Le feu qui éclaire et le feu qui incendie sont tous deux intolérants; ils n'admettent, ni l'un ni l'autre, le partage de la proie.
Il n'y a ici-bas qu'un problème, et il a été
résolu sur le Mont-Sinaï; c'est le problème de l'adoration.
La Religion adore Dieu, et la Révolution adore l'homme.
La Révolution adore la fureur de l'homme .
Le libérahsme adore la modération de l'homme.
Le jeune homme qui se dérègle s'adore luimême dans ses passions.
Plus tard, s'il se range, sans se convertir, et s'adore dans ses habitudes égoi'stes, qui sont les cadavres de ses passions pétrifiées.
Or, le libéralisme ressemble à la Révolution, comme les habitudes ressemblent aux passions.
Depuis bien des années, le problème social est posé devant le monde.
Les révolutionnaires essaient de le résoudre, aa moyen de Vhomme. Ils veulent sauver l'homme par l'homme. Il semble que Dieu leur laisse la parole et leur permette de faire une longue expérience. EHe disait aux prophètes de Raal : Invoquez le nom de vos dieux. Nous verrons si le feu du ciel descend sur votre holocauste ; je parlerai à mon tour, et j'invoquerai le nom de mon Dieu. Mais faites d'abord l'expérience. Facile primi.
Depuis cent ans, les adorateurs de l'homme font l'expérience des forces de leur Dieu. Depuis cent ans, ils crient vers lui; depuis cent ans, Elie se moque d'eux, comme il se moquait des prophètes de Raal, et leur dit : Clamate voce ma-
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jore : Deiis eni'm est, et forsitan loquitur, aut in diversario est, aut in itinere, aut certe dormit, ut excitetur.
En eflet, il dort, le dieu de la Révolulion, il dort, ce dieu qui s'appelle l'homme, et pendant que la Révolution l'adore, il bavarde, il voyage, il dort. Il fait exactement tout ce que faisait le dieu des faux prophètes, et les paroles d'Elie s'appliquent à lui avec une merveilleuse exactitude. Cependant, ses adorateurs crient plus haut, comme pour obéir à l'ironie du prophète. Ils crient plus haut, ils voudraient réveiller ce dieu endormi et impuissant; ils ne peuvent pas.
L'expérience dure depuis longtemps ; elle est faite, elle est consommée. Chacun des prophètes de la Révolution a eu la parole. Leurs voix sont mortes dans le vide ; leur dieu ne s'est pas réveillé, le problème n'est pas résolu. Voici un fait historique qui résume toute l'histoire : L'homme n'a pas pu se sauver lui-même. L'expérience est faite.
Il est temps que Dieu se montre Dieu {Ostende hodie quia tu es Deus) et nous apprenne en nous sauvant, de quel côté vient le salut.
Il me semble que la société humaine peut se présenter sous trois formes :
L'état sauvage ; L'état barbare ; L'état civilisé.
Qu'est-ce que la société sauvage ? Ces deux mots semblent s'exclure. Cependant, l'état sauvage lui-même est une société. La société s'impose à l'homme. Elle n'est pas facultative, elle est obligatoire. Elle n'est pas une vertu, elle est une nécessité. Les sauvages ont forcément des rapports entre eux. Ils forment donc malgré eux une société monstrueuse ; les lois sociales sont violées, l'essence sociale est inviolable.
Qu'est-ce qui caractérise l'état sauvage? c'est la fantaisie de l'individu, c'est la licence absolue donnée à cette fantaisie. Dans l'état sauvage, la société, réduite à la juxtaposition des individus, ne protège plus personne contre personne. Je dis Qu'elle ne protège plus, car certainement elle a protégé. L'état sauvage, analysé par de Maistre, n'est pas un commencement, il est une
fin. Il n'est pas une jeunesse, il est une vieillesse. Et dans cette vieillesse, la licence roule à pleins bords, comme la liqueur s'échappe d'un vase lelé. La sauvagerie est la décrépitude de la Société, et cette population décrépite n'a plus la force de lutter contre les fantaisies de ses membres, et ses membres n'ont plus la volonté de lutter contre leurs propres fantaisies, et les fantaisies se multiplient les unes par les autres. Les bêtes font tout ce qu'elles veulent. Le sauvage fait tout ce qu'il veut. Sa fantaisie n'est combattue que par la fantaisie d'un autre. Et, entre ces deux fantaisies, qui jugera? Ce sera la force.
Le plus fort opprimera le plus faible, et la licence de l'un ne sera arrêtée que par la licence de l'autre, si cet autre est le plus fort.
Passons à la société barbare.
Qu'est-ce que la barbarie?
L'état barbare consiste, si je ne me trompe, dans le développement, arbitraire et injuste, des fantaisies de la communauté.
La sauvagerie est la licence donnée à l'individu contre la communauté.
La barbarie est la licence donnée à la communauté contre l'individu.
La sauvagerie et la barbarie présentent deux états, exécrables tous deux, mais absolument contradictoires.
La sauvagerie étouffe la société sous le poids de l'individu.
La barbarie étouffe l'individu sous le poids de la société.
La sauvagerie livre l'individu à sa fantaisie personnelle, et le dispense de tout envers la société.
La barbarie livre la société à sa fantaisie personnelle, et la dispense de tout envers l'individu.
Car, sachons-le bien, la société a des fantaisies, comme l'individu, et ses fantaisies sont plus redoutables, parce qu'elles sont plus armées.
La sauvagerie est spécialement caractérisée par la licence.
La barbarie est spécialement caractérisée par l'esclavage.
L'esclavage est la négation du droit individuel.
La licence est la négation du droit social.
La sauvagerie est l'assassinat de tous par chacun.
La barbarie est l'assassinat de chacun par tous.
Dans la sauvagerie, celui qui est le plus fort est un individu qui opprime un autre individu plus faible.
Dans la barbarie, celui qui est le plus fort, c'est la communauté ; c'est la communauté qui écrase la personne.
La communauté des femmes est un des caractères de la barbarie. L'enlèvement des femmes est un des caractères de la sauvagerie.
L'ancienne Rome a passé par la sauvagerie avant d'arriver à la barbarie. A l'époque de l'enlèvement des Sabines, Rome était sauvage.
A l'époque où le Sénat romain jeta aux pieds de César la personne humaine et lui attribua particulièrement toutes les femmes, Rome fut barbare.
La barbarie révolte l'âme plus profondément que la sauvagerie, parce que la communauté, quand elle devient oppressive, est plus terrible que l'individu. Le sauvage, qui rencontre un sauvage plus fort que lui, est dans une situation dangereuse.
Mais l'honnête homme broyé par Tibère, nous émeut plus intimement.
La sauvagerie garde l'apparence du caprice. La barbarie donne au caprice les apparences de la loi.
Dans l'état barbare, le caprice de la communauté se cache sous la figure respectable de la loi.
La barbarie peut produire, comme accident, la sauvagerie.
Caligula nommant son cheval consul est à la fois barbare et sauvage.
Entant qu'empereur et représentant de la société romaine, il fait acte de barbarie.
En tant qu'individu qui a un caprice, il fait acte de sauvagerie,
Mais c'est la barbarie qui l'emporte, parce que Cahgula était empereur et que sa fantaisie, appartenant au domaine pubhc, s'exerçait dans l'ordre des lois.
Quand la fantaisie a force de loi, elle appartient à l'Histoire.
La barbarie a une histoire !
La sauvagerie n'en a pas.
La sauvagerie peut produire la barbarie, parce que les individus, cherchant une protection les uns contre les autres, établissent une force commune, pour l'invoquer contre la force privée et particulière.
La barbarie peut produire la sauvagerie, parce que les individus, opprimés par celui qui a en main la force commune, brisent cette communauté et cherchent la justice particulière, comme un refuge contre la volonté qui les écrase tous.
La lutte de chacun contre chacun est obscure, La latte de chacun contre tous, et de tous contre chacun, est retentissante. Elle fait du bruit dans l'Histoire. Dès que la société parle, l'Histoire écrit.
Toutes ces luttes, quand elles aboutissent, aboutissent à l'Etat civilisé.
Qu'est-ce que la civilisation?
La civilisation est l'exercice légitime des facultés de l'individu, protégé, sanctionné, consacré par la société intelligente.
L'état sauvage, c'est la fureur.
L'état barbare, c'est la ruine.
La civilisation, c'est l'équilibre.
Permettre, vouloir, favoriser, ordonner le développement de chaque individu sans préjudice de son voisin et sans préjudice de la communauté, tel est le problème social. Sans préjudice ! ce mot
ne suffit pas. Le développement de chacun doit se faire au profit de tous.
A l'état sauvage correspond la jalousie.
A l'état barbare, la haine.
A la civilisation, la charité. Dans l'état de civilisation, le bien de chacun est le bien de tous ; les faveurs particulières sont elles-mêmes des grâces générales, parce que c'est la justice qui les distribue.
Dans l'état sauvage, chacun accepte la place qu'il a prise par force.
Dans la société civilisée, chacun occupe la place qu'il est capable de remplir, celle qui lui est désignée et à laquelle il est désigné lui-même par ses aptitudes intérieures.
Cette honteuse pensée :
On ne peut contenter tout le monde et son père,
est digne de l'état sauvage. Dans l'état sauvage, ce qui se fait pour l'un se fait au détriment de l'autre. Ce qu'on donne à Pierre, on le vole à Jacques.
Dans l'état civilisé, ce qu'on fait pour l'un plaît à l'autre et plaît à tous. Les hommes se sont reconnus membres d'un même corps. Les soins donnés au pied droit n'ont jamais excité la jalousie du pied gauche. Ils n'excitent pas davantage la jalousie du corps entier, qui a besoin de l'un et besoin de l'autre.
Si un membre est blessé, tout le corps se porte
au secours de ce membre-là. L'intérêt du corps entier l'avertit d'être charitable envers le membre blessé. Si les vérités étaient aussi palpables dans le monde moral que dans le monde matériel, les hommes se porteraient au secours de l'homme qui a besoin, avec la même ardeur et la même rapidité. Si tous les hommes se sentaient membres d'un même corps, l'égoïsme bien entendu leur ordonnerait la charité. L'inimitié est un sentiment sauvage, également fatal à qui l'éprouve et à qui l'inspire.
L'humanité est un corps. Elle est une grande unité, et la civilisation donne l'intelligence de cette unité.
Dans l'état sau"vage, le pouvoir social est nul. Dans l'état barbare, il est oppresseur.
Dans l'état civilisé, le pouvoir est la consécration et la qarantie de la société. L'Autorité est la main de la Force suspendue sur l'IntelHgence pour la protéger contre ses ennemis.
La civilisation est la paix des forces combattant ensemble pour la justice.
Napoléon.
Qu'est-ce donc que le dix-neuvième siècle? Une certaine ironie semble avoir obtenu la présidence de ses destinées.
Habituellement, dans l'ordre de sa lonrjue procession, l'histoire enregistre des faits préparés, arrangés, amenés et réalisés par des désirs, par des poésies, par des sentiments, par des actes préparatoires.
Mais, dans ce siècle-ci, le contraire arrive. Dès qu'il veut une chose, il en fait une autre, et celle-ci est le contraire de celle-là.
Dès qu'il annonce un fait, il en réalise un autre, et celui-ci est le contraire de celui-là.
Dès qu'il a un désir, il se précipite en sens inverse, et son action est absolument contraire à son attrait.
Dès qu'il a fait un projet, il réalise le projet contraire.
Depuis cent ans, l'humanité présente ce spectacle, et personne ne l'a remarqué autant qu'il est remarquable.
La philosophie du siècle dernier était sentimentale au dernier point. C'était une bergère de Wateau. Elle aimait les champs, les prés, la campagne, les rivières (les cours d'eau plutôt encore que les rivières). Le doux murmure des ruisseaux berçait agréablement sa jeune âme naïve. Elle n'avait à la bouche que des paroles d'amour. Elle bégayait aussi fort agréablement le doux nom de l'innocence. Elle rêvait la fraternité. Oh! comme elle aimait tous les peuples^ cette douce philosophie I Elle n'eût jamais écrasé une mouche. Un insecte souffrant lui eût arraché des larmes. Elle n'eût pas contemplé la détresse d'un papillon sans verser des torrents de pleurs.
Toutes ces douceurs réunies n'empêchèrent pas 93 d'éclater.
Tout au contraire !
Toutes ces douceurs réunies firent éclore 93 comme le bouton fait éclore la rose.
Voyez la littérature, voyez la poésie, voyez la peinture d'il y a cent ans; c'est une vraie fête champêtre. Jean-Jacques Rousseau, les larmes aux yeux, conduisait la farandole. Rousseau s'attendrissait sur sa propre bonté. Il allait même quelquefois jusqu'à admirer son innocence. 11 pleurait d'amour quand il pensait à lui-même, et comme il pensait toujours à lui-même, ses larmes ne tarissaient pas. Derrière lui, les bergères suivaient le cortège d'un air attendri. On dansait en pleurant.
Par malheur, ce nombreux essaim d'innocen-
tes beautés allait au pied de l'échafaud, où l'attendait Robespierre.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que dans les moments les plus horribles, les sentiments doucereux continuaient à inonder la littérature.
Marat a écrit un livre. Devinez le titre de cette production charmante. Vous vous attendez à quelque chose de sanglant. La couverture du volume devrait contenir quelque menace affreuse.
Eh bien! voici le fait. Le monument littéraire que nous a laissé Marat porte sur son frontispice ces quatre mots : Un Roman de cœur.
Plus de Dieu! plus de maître! l'homme est affranchi. Il ne relève que de lui-même. Les peuples sont frères. Plus de guerres ! plus d'armes ! plus de tyrans! Des philosophes en pleurs célébrant la liberté, la fraternité, la paix universelle. On s'embrasse à s'étouffer. Les échos de la terre ne répéteront plus que le baiser des nations se jetant au cou les unes des autres.
0 bergers ! 0 bergers ! 0 Paul ! 0 Virginie !
Tout à coup un jeune artilleur très silencieux prend Toulon, puis l'Italie, puis la France, puis l'Europe. La liberté et la fraternité ne réclament seulement pas. Elles n'osent plus élever la voix. Tout le monde devient timide. Revêtu de la pourpre impériale, le jeune artilleur ne s'endort, ni ne se berce, ni ne se calme, ni ne s'arrête, ni ne se satisfait. On dirait que sa destinée reste encore au-dessous de ses désirs. Il a toujours l'air mécontent de sa grandeur, comme d'un vêtement
trop étroit qui l'aurait gêné. La terre fait silence devant lui, comme devant Alexandre, et dans ce silence épouvanté, une voix brève retentit qui prononce des phrases courtes :
« Soldats, je suis content de vous. »
Ceux qui ne voient dans Napoléon que Thomme du champ de bataille et le fait de la victoire n'ont pas la vue très longue. Un autre pourrait avoir gagné autant de batailles que lui, et n'avoir pas gagné son nom. Un autre pourrait avoir conquis autant de provinces, sans conquérir ce prestige.
Le dix-huitième siècle était grisé de phrases et de théories. Napoléon a paru sur la terre comme une réalité, comme une puissance. Il a peu parlé. Il a agi démesurément. Quelquefois les hommes d'action apparaissent petits. Ils sont des hommes d'affaires inférieurs à l'idéal. Napoléon a réuni en lui le caractère de la précision et celui de l'énormité. La chose exacte et la chose grandiose se sont donné rendez-vous en lui. Je ne juge pas ici ses actes, ce jugement me conduirait trop loin. Je constate l'impression qu'il a faite sur le monde. 11 a montré aux yeux des hommes ce que ces gens-là voient rarement : l'attitude gigantesque.
Si j'essaye de regarder en face le prestige de ce nom étrange, qui semble prédestiné par la langue grecque à quelque destruction énorme, il me semble que ce prestige ne réside pas dans la force du bras de Napoléon, car la force est chose
brutale, mais dans je ne sais quel désir, inassouvi par le triomphe, qui assombrit le front du triomphateur.
Napoléon n'a jamais l'air satisfait. S'il eût été content, rayonnant, épanoui, il eût paru plus petit que ses victoires. Soucieux, il a l'air plus groml qu'elles. Il n'a pas l'air aussi content de sa destinée que de ses soldats. La sévérité de ce visa superbe contient je ne sais quel reproche adresse à je ne sais qui. Mais il y a du reproche sur ce front-là.
11 y a de l'inquiétude; il y a de l'inassouvi.
Cette vieille Europe m'ennuie, disait-il, à ce qu'il paraît, et il tournait du côté de l'Orient ce sinijulier regard, mécontent peut-être de heurter quelque chose qui fût encore resté en dehors de sa puissance. Sa campagne d'Egypte lui a paru le plus beau moment de sa vie. Etranger aux Tuileries, il était moins loin de sa patrie au milieu dBs tombeaux des Pharaons.
Il déclarait avoir manqué sa destinée à Saint- Jean-d'Acre. Il voulait s'ouvrir la porte de l'Asie et prendre ensuite l'Europe à revers. Mais, l'Asie lui ayant échappé des mains, il la regretta comme un souverain qui a veillé sur le trône regrette son empire perdu. C'est peut-être la nostaljie de l'Orient perdu qui je la sur le front de Napoléon la teinte sombre et vague d'un mé contentement inexpliqué.
Son mécontentement est plus invincible que ses armes. Il est victorieux de sa victoire. Or,
dirait un peu que Napoléon étouffe sur ses trônes. Il a l'air d'un aigle en cage. L'empereur européen avait tout ce qu'il lui fallait. Mais, dans l'âme de Napoléon, le souverain asiatique était mécontent peut-être.
Ses soldats croyaient adorer en lui le général triomphant. Peut-être étaient-ils dominés, sans le savoir, par une admiration beaucoup plus haute, admiration tout à fait inconsciente et incomprise de ceux qui l'éprouvaient. Peut-être étaient-ils dominés par l'homme qui, s'il eût été fidèle à son type et à lui-même, était chargé de porter le poids des deux sceptres, sceptre d'Orient et sceptre d'Occident.
Peut-être leur émotion, beaucoup plus haute que leur intelligence, saluait-elle un avenir ignoré d'eux-mêmes. Peut-être ce front soucieux, s'il eût été plus humble et plus divin, était destiné à 'a couronne qu'aucune main humaine n'a touchée, la couronne vierge, la couronne d'Asie. Peutêtre est-ce cette possibilité, vaguement sentie, sans être le moins du monde comprise, qui ébranlait le monde d'un ébranlement singulier. Peut-être était-ce elle qui faisait pleurer les vieux soldats, quand ils voyaient au soleil d'Austerhtz la redingote légendaire.
Si le prestige de ce nom étrange eût simplement dépendu de la victoire, Waterloo eût emporté l'auréole et l'eût détachée du front.
Waterloo a emporté la victoire sans emporter l'auréole. Sainte-Hélène a jeté sur elle les feux
du tropique. Le saule pleureur, la solitude, la majesté du désert, les pompes da soleil africain se couchant dans la mer africaine, ont encadré le portrait de l'homme.
Est-ce que, par hasard, je voudrais faire son apoloijie ?
Pas le moins du monde !
Lady Macbeth, essayant de laver sa robe, invisiblement tachée de la tache indélébile, disait : « Ça ne s'en va pas ». Le sang du duc d'Enghien ne s'en va pas non plus.
Et que de sang ajouté à cette goutte de sang !
Les reproches tombent sur cette mémoire, serrés comme les gouttes de la pluie de novembre. Ils tombent justes, énormes, irréfutables, monstrueux, comme le personnage sur lequel ils s'accumulent.
Je vous en dirai, quand vous voudrez, plus de mal que vous n'en pensez vous-même, et tout ce que je vous dirai sera parfaitement vrai, et l'excommunication, tombée comme les autres foudres sur la tête du géant, avait mille raisons pour une de choisir ce front-là.
Et cependant le Pape qui l'a excotir-inié l'aimait! Et quand le temps et l'espace me permettraient de dresser ici l'épouvantalde acte d'accusation que dresse l'histoire, quelle serait ma conclusion?
Ma conclusion serait de ne pas conclure.
Je me souviendrais d'un mot de Lamartine :
Dieu l'a jugé 1 silence^
Et je me souviendrais d'un mot de Victor Hugo ;
Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire, Sa justice à l'œil froid disparut sous sa gloire.
(Je n'admets pas ce dernier vers. La justice n'a pas l'œil froid).
Et je me souviendrais d'un mot profond de la critique allemande sur Hamlet : C'est une équation irrationnelle.
il y a peut-être des hommes destines a étonner et à confondre, et à terminer par un point d'interrogation le jugement qu'on essaye de formuler sur eux.
Ce qui est absolument clair, c'est l'ironie monstrueuse jetée à la tête du xviii® siècle par le bras de Napoléon.
YII
17 janvier 1881.
Dans la société où nous vivons, la vie et la mort, jadis revêtues d'un costume plus solennel, ont trouvé le moyen d'entrer dans nos maisons sans cérémonie. Elles entrent sous la bande d'un imprimé.
L'importance de la Presse est une des rares choses qu'il est impossible d'exagérer. La presse dispose de notre société comme le vent dispose d'une feuille.
Aussi vraiment que la chair et le sang sont formés par le pain matériel, l'esprit et l'âme sont formés par la Presse, au siècle qui est le nôtre.
La multiplication de l'écriture représente admirablement la mulfiplication des pains.
Mais comme elle multiplie les pains, elle multiplie les poisons.
Les contes de Mille et une nuits ne sont rien auprès des merveilles que la Presse réalise sous nos yeux tous les jours et toutes les nuits. Ces jours et ces nuits ont dépassé le chiffre de mille
et un. Aussi ont-ils eu le sort des astres du Firmament ! assiduitate vilueruiit : l'habitude les a ravalés.
Cependant le fait est là, la Presse nourrit le monde : l'habitude qui diminue notre étonne ment, ne diminue pas la chose étonnante. L'écriture d'un homme fait germer la vie ou la mort dans d'innombrables hommes, séparés de lui par le temps et l'espace, soumis à lui par son écriture multipliée.
De là résulte pour tous l es hommes uu immense devoir créé par l'Imprimerie.
Ce devoir, le voici :
Faire parvenir la vie aux autres hommes.
Ce devoir, simple et immense, est au nombre des devoirs oubliés.
Si nous avions rarement l'occasion de le remplir, nous le remplirions peut-être avec plus de conscience. L'imprimerie, si elle était rare, nous épouvanterait de sa puissance ; mais elle est si présente partout, quelle nous dissimule son importance. Elle remplit tellement nos rues et nos maisons que nous ne voyons plus sa gravité. Ce pain, parce qu'il est quotidien, a perdu à nos yeux sa solennité.
La Presse nous est tellement familière, que nous ne voyons plus la vie ou la mort, sous les apparences trop simples qui les déguisent à nos yeux.
Et cependant, elles sont là d'autant plus réelles qu'elles sont moins apparentes. Elles entrent d'autant plus profondément qu'elles entrent plus simplement.
Répandre les bons livres : ce mot, trop simple pour paraître grand, ressemble à un conseil bourgeois, donné par un prospectus. Et cependant, ne vous y trompez pas, ce mot trop simple, a pour synonyme cette autre parole :
Faire circuler la vie dans VUnivers. Ne pas répandre les paroles de vérité, c''est intercepter la circulation de la vie dans rUnivers.
Mais comme c'est là le péché d'omission, les honnêtes gens le commettent sans remords.
L'homme accouple facilement l'idée d'innocence et l'idée d'abstention; mais il- y a des abstentions qui sont des crimes.
Vous regardez de loin une action étrangère en apparence. Peut-être serez-vous forcé un jour de vous en reconnaître l'auteur.
Peut-être le lecteur, qui a lu tant de mauvaises choses, avait besoin du contre-poison que vous aviez mission de lai procurer. Peut-être était-ce vous qui étiez chargé de remplacer entre ses mains le poison quotidien. Et peut-être un écrivain avait besoin de ce lecteur, comme ce lecteur avait besoin de l'écrivain. Peut-être, réunis, se seraient-ils fortifiés l'un par l'autre. Peut-être, séparés, ils périssent l'un loin de l'autre.
il v a des rencontres tell-ement utiles, telle-
ment merveilleuses, qu'elles ressemblent en ce monde à des apparitions visibles de la Provi dence. Et il y a des hommes qui sont chargés de procurer aux autres hommes ces rencontres magnifiques. Ce sont ceux qui tiennent ou favorisent la publicité. Les hommes qui tiennent la publicité, les hommes qui la favorisent ou ceux qui l'arrêtent, ouvrent ou ferment ces canaux; par lesquels les inconnus peuvent parvenir les uns aux autres.
Un homme poussé par le désespoir, blasphème et se donne la mort : il se jette par la fenêtre ou dans la rivière.
Un autre homme passe dans la rue, voit un rassemblement, demande avec une curiosité indifférente de quoi il s'agit. Ce n'est rien, c'est un malheureux qui en a fini avec l'existence.
Le passant continue sa route, et c'est peutêtre lui qui a commis le crime de cette mort.
Peut-être un livre sérieusement vrai, sérieusement beau, lu dans un de ces moments providentiels et décisifs, où l'âme se penche et se relève alternativement et facilement, peut-être un livre contenait le mot dont cet homme avait besoin dans sa tentation, dans son malheur.
Et ce livre n'est pas allé à lui, et c'est peutêtre vous, passant inoffensif, c'est peut-être vous qui étiez chargé de lui mettre ce livre entre les mains.
Les inconnus s'appellent, sans se connaître,
dans la grande nuit de ce monde. Les hommes qui s'occupent de la publicité, sont les organes de cette grande voix mystérieuse.
La voix de ceux qui cherchent secours à tâtons est multipliée ou est éteinte, suivant leur volonté.
Si l'on voyait le monde invisible, on verrait des cris, des supplications, des mains tendues ; on entendrait les gémissements des pauvres de l'intelligence, les cris de ceux qui meurent de faim. On entendrait rugir les entrailles humaines. Tout ce monde de suppliants crie vers le Pain, vers la Parole.
Il y a des pains pour ce peuple. Mais ce peuple ne les connaît pas. L'imprimerie est faite pour multiplier ces pains. Et vous, honnêtes gens, hommes de bien, vous êtes chargés de tous ces aiïamés ! Ils sont confiés à vos soins.
Vous croyez peut-être que la propagation des livres, des journaux qui disent la vérité, vous croyez peut-être que cette propagation est un luxe. Vous vous trompez; elle est une nécessité absolue.
Vous qui craignez le mal, craignez donc ce mal horrible, le mal par omission.
Vous avez une magistrature sublime, qui est la justice intellectuelle. Vous avez une obligation sublime, qui est la charité intellectuelle.
Ce peuple crie, il a faim !
Vous qui tenez la publicité, vous aussi qui pouvez, par votre position, par votre fortune,
l'aider, la développer, l'agrandir, vous avez le pouvoir de multiplier le pain. Mais vous avez aussi le pouvoir de le cacher, de l'enfouir. Et vous n'avez pas l'excuse de le garder pour vous, car vous ne le gardez ni pour vous ni pour personne : vous l'ensevelissez !
Ah ! si vous faites ainsi, si vous ensevelissez le pam, vous cachez la lumière au malheureux qui demande sa route. Vous enlevez au suppliant le morceau de pain qui deviendrait sa vie. Vous n'entendez pas ce suppliant, parce que la famine intellectuelle ne crie pas comme l'autre. Elle n'a pas comme l'autre, conscience de sa misère. Elle ne rugit pas; elle se tait, et elle avale des poisons.
Et la foule piétine sur des pains enterrés dont elle ignore l'existence.
De tout temps, la faim a été appelée mauvaise conseillère.
Elle conseille de tout détruire, les temples d'abord, les maisons ensuite.
En détruisant, elle croit qu'elle dévore.
Elle accumule les ruines, comme si elle pouvait les manger.
Si vous ne donnez pas du pain, on mangera du poison.
Car il y en a qui préféreront l'arsenic aux tiraillements de la faim.
Si vous ne donnez pas de pain, on vous dévorera vous-même.
Les vérités les plus évidentes tiennent à la
lois du paradoxe et du lieu commun. Et voici l'une de ses vérités. Il est quelques hommes sur la terre qui sont chargés par la nature des choses, par la vertu des circonstances, par la position qui leur est faite, de désigner aux autres hommes où sont les pains quil faut pour alimenter la vie et remplacer les poisons.
Ministre de la parole sociale, vous présidez à la distribution du pain ou à la distribution de l'arsenic, à la distribution de la lumière ou à la distribution des ténèbres.
.iVu nom de Dieu, sachez choisir.
Voulez-vous VOUS prêter à une supposition? Nous avons affaire à un étranger, à un ignorant des choses de ce monde, et nous allons lui montrer quelques-uns des spectacles qui nous sont offerts ici-bas.
Nous le conduirons sur un cnamp de bataille.
Quels tumultes affreux! Le sifflement des obus et leurs explosions ! La mêlée ! Les blessés, les mourants! Le sanglant désordre que Chateaubriand appelait la cohue de la mort!
L'étranger se tourne vers nous et nous dit : Je ne savais pas ce que c'était que la haine, et je viens de l'apprendre. J'en suis épouvanté. J'en demeure interdit. La haine ! voilà donc l'invention des hommes ! Ils ne se trouvaient pas assez mortels. Ils ont appelé la haine au secours de la mort
Pour calmer mon voyageur et varier son instruction, je vais lui mettre d'autres tableaux sous les yeux.
Je vais le conduire dans un salon du meilleur monde. Au lieu des cris et des obus, il n'y rencontrera que des saints et des sourires. C'est ici
que s'épanouit la civilisation, c'est ici qu'elle fleurit, c'est ici qu'on excelle dans le doux parler.
Dans ce salon exquis, il n'y a ni hommes ni femmes, mais seulement des messieurs et des dames. Les paroles échangées respirent la politesse la plus suave. Personne n'accentue énerfjiquement ses discours. Personne ne dit rien de vif. Les opinions échangées demeurent toutes aux environs du juste-milieu. Personne n'est très religieux : ce serait aller un peu loin. Personne n'est très irréligieux : ce serait aller un peu loin. Personne n'est très autoritaire : ce serait choquant. Personne n'est très révolutionnaire : ce serait blessant.
Personne n'exprime une foi positive : ce serait Mil peu arriéré. Mais on accorde volontiers sa protection aux croyances antiques; car leur destruction, parmi les gens du peuple, ne serait pas sans inconvénient, surtout leur destruction complète : car il ne faut rien de complet. On ne prétend pas que le peuple doive garder une foi précise et vivante. Pas le moins du m.onde ! Mnis on lui souhaite volontiers un reste de confiance et un reste de crainte. Il est assez bon que le peuple espère certaines récompenses pour une autre vie, et redoute certains châtiments. Cela l'aidera à supporter les misères de ce monde, et il faut de la prudence en toute chose.
Mon étranger commence à se réconcilier avec les hommes. Qu'ils sont aimables et doux! Ouell»^ modération! Ahl nous voilà bien loin de not
champ de bataille I J'appelle l'attention de mon étranger sur un groupe de messieurs à droite, un groupe de dames à gauche.
Les messieurs parlent politique et littérature. En voici deux particulièrement qui se tiennent tête. Je n'entends pas parfaitement toutes leurs paroles; je regarde et j'écoute d'un peu loin, mais j'entends qu'on parle des écrivains modernes. On maudit les gens rigoureux qui croient tout ce qu'il faut croire. « Il faut quelquefois, dit un monsieur, sacrifier généreusement ses convictions à celles des autres et les intérêts de la vérité à ceux de la concorde. » Cette phrase obtient un succès presque unanime. Cependant voici un contradicteur qui ose dire : « La concorde peut-elle se faire en dehors de la vérité? »
J'aperçois sur les visages comme une ébauche de sourire, et dans certains yeux comme un éclair froid. On dirait de l'acier.
Et, dans le groupe des dames, est-ce que ces fleurs, ces diamants, ces figures brillantes et souriantes n'excluent pas toute idée d'hostilité ou de vengeance ? Ces éventails habilement maniés font des saluts et des signes; la politesse la plus exquise préside à leurs mouvements. Leurs gestes légers posent certains accents sur les mots prononcés. Mais comment voulez-vous supposer que ce mot : chère madame, agrémenté d'une certaine intonation, devienne une impertinence? C'est impossible à croire, n'estce pas? D'un regard ces élégantes se parcourent,
se scrutent, devinent, croient deviner, laissent deviner mille secrets. Mais, à moins d'avoir une longue et terrible expérience des choses de ce monde, comment peut-on se défier d'une corbeille de fleurs?
Si jamais un dard perce et glace le cœur, est-ce qu'il se serait d'abord caché là-dessous?
Non! jamais pareil soupçon n'entrera dans le noble esprit de l'étranger.
Le génie voyageur, qui venait d'être épouvanté par les horreurs du champ de bataille, est actuellement rasséréné par ces gracieux tableaux de notre douce civilisation. Il croit qu'il a tout à l'heure contemplé la haine, et que maintenant la bienveillance déroule ses charmes devant lui.
Eh bien! si j'étais chargé de son éducation, s'il me fallait l'initier à nos affaires terrestres, je lui dirais :
— Votre erreur est radicale. A la poussière des champs de bataille pas un atome de haine n'est mêlé. La guerre broie les nations pour les mêler, disait Joseph De Maistre, mais cet embrassement fougueux n'a rien de commun avec la malveillance. Ces hommes qui s'égorgent seront disposés tout à l'heure à se secourir, à s'entr'aider. Après avoir exposé leur vie pour donner la mort, ils l'exposeront peut-être encore tout à l'heure, dans une intention contraire, pour préserver les ennemis de la mort. Le mot : ennemi, présente ici un sens particulier et mys-
térieux. L'ennemi, c'est celui qui est devant vous. Vous obéissez, en le combattant, à un décret que vous ne comprenez pas. Vous obéissez à une fureur qui n'est pas la vôtre, et qui part de plus haut que vos sentiments personnels.
— Mais, interrompt l'étranger, où donc est la haine, si elle n'est pas dans la mort?
— Où est la haine? Peut-être dans ce salon où vous avez admiré tout à l'heure la douceur et l'élégance de nos mœurs. Elle est peut-être dans ces sourires, dans ces finesses, dans ces réticences et surtout dans ces silences. « Tu te fâches, donc tu as tort disait un ancien ». Cette parole est aussi fausse que célèbre. L'homme qui se fâche a souvent raison. Je dirais bien plus volontiers : « Tu te fâches, donc tu aimes. » L'homme qui s'emporte est presque toujours un homme qui aime beaucoup. C'est la colère de V amour, disait encore Joseph de Maistre.
L'homme qui discute avec violence, qui poursuit l'adversaire de ses accusations, qui veut à toute force emporter la place d'assaut, convertir, persuader, celui-là est plein de tendresse. La fureur apparente qu'il témoigne contre vous n'est qu'un désir ardent de s'assimiler à vous, et de vous emporter avec lui aux régions de la paix et de la victoire. Si vous le repoussez absolument, il finira par se taire ; c'est alors qu'il n'aimera plus. Dans les discussions des hommes bien élevés, celui qui menace de s'échauffer,
c'est celui-là qu'on accuse de haVr : c'est celuilà qui nime.
Celui qui (jarde une mesure parfaite, qui ne laisse pas échapper un mot en dehors delà prudence et du calcul, celui qui demeure irréprochable dans l'expression et dans l'apparence, c'est souvent celui-là qui n'aime pas. L'autre se donnait, celui-ci se réserve, et semble doux parce qu'il est indifférent.
La haine n'est pas une violence; elle est une réticence. Elle n'est pas une ardeur; elle est une froideur. Elle est une quantité négative; elle n'est pas un transport, elle est une abstention.
Celui qui aime parle, comme aussi celui qui croit. « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. » Celui qui n'aime plus se tait. Celui qui vit de sa haine vit de son silence. Certaines nuances imperceptibles, placées dans le regard et dans le geste, sont semblables aux accentuations du silence : elles indiquent et mesurent à quel degré audessous du zéro est descendue la froideur de la séparation. Car voilà le nom de la haine. Elle n'est pas la poursuite, le reproche ou la fureur : elle est la séparation.
Le libéralisme autrichien, par la voix du Fremderiblalt, signale au mépris du monde les fainéants et les vauriens qui mènent une vie contemplative dans les couvents.
Ce n'est pas une parole isolée et perdue. Tous les pays du monde ont des échos pour la redire.
Une autre feuille demande que la dernière Religieuse soit rendue à sa véritable vocation de femme et de mère.
Ainsi, au nom de la liberté, cette dernière Religieuse sera traînée par les cheveux quelque part et traînée de force.
Tantôt les contemplatifs sont traités comme des criminels et tantôt comme des fous; mais ces deux accusations n'en font qu'une. C'est le même esprit qui parle, et c'est la même chose qui est au fond des deux mots.
Dans une lettre de M. Eugène Sémérié, docteur en médecine, à Mgr Dupanloup, l'identité absolue de la théologie et de la folie est enseignée doctrinale ment.
« Il y a, dit ce Docteur, entre la manière de raisonner des théologiens et celle des aliénés une
conformité telle, que, devenir fou, c'est tomber en théologie : ce sont les mêmes théories soutenues de la même manière. »
« Devenir fou, c'est tomber en théologie ! » Voilà la formule donnée. Elle est claire, elle est franche, elle est simple, elle est complète. Arrêtons-la au passage.
Cette phrase pourrait devenir, en vertu de la loi des contrastes, l'occasion d'un beau livre où la folie et la théologie apparaîtraient comme les deux termes de la contradiction la plus absolue qu'il y ait en ce monde. Nous n'avons, pour le voir, qu'à ouvrir les yeux.
Un des caractères de la folie, c'est le caprice.
Chaque fou a sa folie propre, qui ne ressemble" pas à la folie du voisin. La folie est éminemment fantaisiste; oublieuse de tout principe général et régulateur, elle se précipite tête baissée du côté où la pousse l'instinct individuel, l'instinct momentané, maladif, qui a remplacé pour elle la vérité et la santé. Cet instinct varie à l'infini, et chaque fou a le sien. Celui qui proposerait à une maison de fous, et à toutes les maisons de fous du monde entier, d'embrasser une folie commune, une folie semblable, la même folie, de formuler le symbole de cette folie et de l'adopter universellement, celui-là serait fou lui-même.
Or, le caractère propre de la thcologie, c'est l'unité dans la foi, c'est l'orthodoxie.
Parcourez d'un bout à l'autre l'histoire des
contemplatifs catholiques. Vous trouverez des savants, des ignorants, des hommes, des femmes, des religieuses, des épouses, des vierges, des érudits, des paysannes, et à travers la plus parfaite diversité de natures, de caractères et de conditions, vous trouverez la plus parfaite unité de doctrine.
Vous trouverez donc la chose la plus parfaitement, la plus radicalement, la plus nécessairement incompatible avec la folie, et je ne sais comment ferait un homme de bonne foi pour échapper à l'irrésistible évidence de cette incompatibilité.
Deuxième caractère de la folie : l'orgueil.
L'orgueil n'est pas seulement un des accidents de la folie. Peut-être en est-il l'essence. Depuis la catastrophe paradisiaque, 1 homme est porté à se croire Dieu. Il est porté à se croire en puissance d'être ou de faire un Dieu. L'idolâtrie, dit l'Ecriture, est le principe et la fin de tous les maux. Elle est certainement avec la folie dans un rapport intime, et peut-être ne trouverait-on pas un seul fou qui ne se considère comme Dieu en un certain recoin de son esprit.
Un visiteur se promenait dans une maison d'aliénés. Il rencontra un homme instruit et aimable, plein d'obligeance et de bon sens, qui lui fit l'honneur de ce triste lieu. Ce cicérone expliqua tout en détail, indiquant au visiteur et caractérisant chacune des folies qui s'offraient à leurs
yeux. L'étranger croyait avoir affaire à un des médecins de l'établissement ou à quelque gardien très intelligent. Il allait terminer sa visite, quand un dernier malade se présenta. — Et celui-ci, demanda le visiteur, en quoi consiste sa folie? — 0! le pauvre homme ! répondit le guide d'un air de pitié profonde : il se figure qu'il est Dieu le Père. Mais moi, qui suis Dieu le Fils, je sais bien à quoi m'en tenir.
Cette réponse d'un aliéné, ordinairement lucide, présente peut-être le caractère général et le type de la folie. Chaque fou se croit Dieu, autrement que son voisin. Mais il se croit Dieu en quelque manière. L'homme déchu se précipite comme un animal vers la chose qui, au jour de sa chute, lui a été promise par le Serpent. La raison et la foi sont les deux brides qui le retiennent, et, quand il les a brisées, rien ne les retient, plus.
L'orgueil est une folie entravée. La folie est un orgueil qui a brisé ses entraves.
Or, les contemplateurs catholiques sont les plus humbles des hommes. Plus ils vivent embrassés dans la familiarité divine et brûlés des flammes saintes, plus immense leur apparaît l'abîme qui les sépare de la Divinité. Les saints sont les seuls hommes qui sachent à quel point l'homme n'est point Dieu. L'infinité de la distance, voilée par la folie, à demi-voilée par l'orgueil ordinaire, éclate à leurs yeux. Ils vivent à l'antipode de
l'orgueil, à l'antipode de la folie, éclairés par l'humilité sur la condition des choses.
Enfin, voici un troisième caractère de la folie, c'est le danger.
Toute folie, même inoffensive, est la menace d'une catastrophe. Prenez ces maladies nerveuses auxquelles le matérialisme voudrait assimiler l'extase des saints. Ces maladies, à moins d'une guérison très difficile et très rare, ne s'arrêtent pas en chemin. Elles s'acheminent habituellement vers quelque dénoûment terrible. Elles révèlent habituellement par une catastrophe inattendue, le secret de leur nature.
Or, la sainteté a pour caractère la prudence. Les Saints sont les plus sages des hommes. Donoso Cortez disait que s'il avait à conduire une affaire humaine très compliquée, très délicate, il consulterait un théologien, et qu'entre les théologiens, il choisirait le plus contemplatif. C'était là une parole profonde.
Si sainte Thérèse avait été telle que le rationalisme et le matérialisme voudraient nous la dépeindre, elle eût entassé erreurs sur erreurs et folies sur folies. Mais il se trouve qu'elle fut habile, fine, prudente autant qu'ardente, et homme d'affaire s'il en fut jamais.
L'arbre se connaît à ses fruits. Si, au lieu d'être sainte, elle eût été folle, le Mont-Carmel, au lieu de porter des fruits et des fleurs, eût disparu sous une avalanche de catastrophes.
Avez-vous rencontré dans l'histoire un fou qui ait fondé ?
Celui qui prend les saints pour des tous est obligé de croire à une armée sublime de fous qui s'accordent entre eux sur les points les plus élevés et les plus délicats de la doctrine, à une armée innombrable de fous orthodoxes, humbles, doux, pacifiques, prudents, sages, réservés et discrets.
Il est obligé de croire à des fous qui ont le don de conseil, qui prévoient et écartent les dangers, à des fous obéissants, à des fous modestes, à des fous bienfaisants, qui ont pensé, dit et fait les grandes choses sur lesquelles vit l'humanité, à des fous qui, au lieu d'aller vers une catastrophe révélatrice, terminent leur vie pure, sage, utile, forte et sévère, par une mort calme, sublime, lumineuse et féconde.
La folie est subversive, la sainteté est édifiante. Elle a même donné à ce dernier mot un sens qu'il n'avait pas et qui a fait oublier l'autre.
Il est donc obligé, le négateur, d'abandonner aussi parfaitement et aussi absolument les données du bon sens, de la raison et de la science, que celles de la foi et du christianisme. Il est obligé de nier l'histoire et la physiologie, comme la théologie, comme la logique, de fermer les yeux à toutes les lumières, et de repousser à jamais toutes les évidences à la fois.
Il est obligé de dire adieu aux principes élémentaires du sens commun, et d'admettre l'absurde, afin de rejeter le surnaturel.