‹ Le siècle. Les hommes et les idéesChapitre 10 sur 36 · LES HEROS DE L EGLISE · texte numérisé non relu

LES HEROS DE L EGLISE

L'Église a sa vie extérieure; elle porte le poids des complications du monde ; elle soutient avec toutes les personnes et toutes les choses une relation universelle. Elle pense atout; elle étend sur toutes les sphères son regard éternellement libre. Tantôt le monde lui reproche de ne pas s'occuper de lui, tantôt de s'en occuper trop. Tantôt il lui reproche d'être séparée et égoi'sle. tantôt d'être active et envahissante. Tantôt il lui conseille d'abandonner la terre pour ne plus penser qu'au ciel ; tantôt il lui reproche d'abandonner le ciel et de ne penser qu'à la terre. L'Eglise, au lieu de discuter, se développe, et sa réponse est de vivre sa vie.

L'Eglise a aussi sa vie intérieure, pleine de mystère. Si sa vie extérieure porte la marque des choses multiples, étant mêlée au choc des ,. choses par l'intention de sauver les hommes, si la volonté d'aimer toutes les créatures l'engage à les coudoyer toutes, elle a aussi sa vie inté-

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rieure, qui est le lien de l'unité et le sanctuaire du recueillement.

Les nations mènent généralement une vie superficielle. Les événements qui agitent la surface' des choses sont à leurs yeux de grands événements. L'Église mène une vie profonde, et les grands événements sont à ses yeux les événements du fond de l'âme.

Figurez-vous au bord de l'Océan tin groupe de femmes qui regardent les navires entrer et sortir de la rade. Elles regardent avec curiosité les pavillons et les canons. Voilà les foules humaines. Figurez-vous une autre personne, arrêtée à part sur un rocher et plongeant ses regards dans le cœur de la mer, pour demander à l'Océan les secrets de son calme ou le secret de sa tempête, car cette femme est mère, et ses enfants sont dans une barque, bien loin d'elle quelquefois, et leur vie ou leur mort tient au mouvement des flots. Ce n'est pas par curiosité que celte mère épie l'Océan; c'est par profondeur et par amour. — Cette femme aurait quelcjue rapport avec l'Eglise.

Cette vie intérieure se manifeste spontanément, singulièrement, librement, sans audace et sans peur, aussi loin de l'insolence que de la timidité.

Les nations se remuent; elles font bien de se mouvoir. Mais elles ignorent le sens du mouvement qui les agite. Elles regardent la matière, comme des reines regardent une esclave; elles l'interrogent, elles la creusent, elles l'exploitent , elles en usent, elles la parent, elles la tourmentent, elles l'ennoblissent ou la dégradent; on dirait presque qu'elles l'étonnent par le paili qu'elles tirent d'elle. Elles font très bien d'étendre sur le globe leur main conquérante et industrieuse; mais elles font très mal d'ignorer la fin des moyens qui leur sont donnés.

La politique passionne; les intérêts les plus divers, les plus compliqués, les plus contradictoires, se heurtent sur la surface du monde; les passions du présent, sa cupidité et son orgueil, augmentant son mépris pour tout ce qui n'est pas lui-même, semblent promettre un éternel oubli aux personnes et aux choses d'autrefois. On dirait que la civilisation actuelle espère enterrer l'histoire sous les splendL'urs qu'elle inaugure.

Cependant l'Eglise élève la voix qui enseigne : elle s'est recueillie profondément ; elle a cherché dans ses souvenirs le nom d'mie pauvre paysanne, qui a vécu dans un petit village, qui est

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morte là, inconnue au monde, méconnue de sa famille. L'Eglise tourne ses regards vers ce village de Pibrac; elle étudie la vie d'une jeune fille avec un soin, avec une attention, avec une profondeur que les érudits ne soupçonnent pas. Jamais historien, visant à l'Institut, ne scruta la vie d'un souverain ou la vie d'une nation, comme l'Eglise a scruté la vie de cette paysanne.

La pauvre paysanne se croyait seule, quand elle s'agenouillait, son rosaire à la main, au pied des croix érigées sur le bord des chemins de sa paroisse. Pourtant quelqu'un était là, l'épiant. Quand elle quittait un instant son troupeau, pour aller à l'église de Pibrac, plantant sa quenouille au milieu de ses brebis qui l'attendaient, elle croyait n'avoir pour témoin que les Anges, et elle comptait sur leur discrétion. Cependant, Pierre, celui qui porte le poids et la sollicitude de toutes ces créatures, Pierre l'a vue: il l'a suivie, il a interrogé les plus secrets mouvements qui se soient faits en elle; il a compté les battements de son cœur. Puis il a élevé la voix qui enseigne le monde : la paysanne s'appela sainte Germaine et toutes les nations la proclameront Bienheureuse.

Sa puissance étonnante de canoniser et d'agenouiller les peuples devant un autel, au nom d'un mendiant ou d'une paysanne, cette puissance est un caractère si particulier à l'Eglise catholique, que ses ennemis, ce semble, devraient en

être frappés. Qu'ils se réunissent donc tous ! qu'ils combinent leurs efforts ! qu'ils choisissent le nom le plus illustre, le plus éclatant, le plus populaire, l'e plus prédisposé à tous les triomphes! Qu'ils le choisissent, et qu'ils essayent d'écrire devant ce nom propre cet adjectif incommunicable : Sai/it ! Leur entreprise mourra avant de naître. L'Eylise fait des saints avec une autorité si simple, que le monde oublie de s'étonner. Elle fait des saints comme on use du droit, et on obéit à la chose jugée. Elle dispose de la gloire, et ne demande aucune complaisance aux temps, ni aux lieux, ni aux circonstances.

Elle prend ses héros où elle les trouve. Ici le théâtre du drame était Pibrac, dont le nom serait inconnu, sauf Germaine de Pibrac. Les témoins du drame (taicnt les moutons que gardait la bergère : l'absence totale de retentissement oblige le regard de l'historien aux plus difficiles recherches. L'Eglise, devant cette bergère, n'étudie pas d'un regard rapide, ni distrait, ni superficiel, ni même curieux. Son étude est une contemplation. Elle étudie avec un respect immense ; et quand ses yeux de Vierge, ses yeux de Mère, ses yeux de Reine, continuellement ouverts sur les destinées du monde, sans avoir perdu de vue aucun des coins du globe, ont lu au ciel et sur la terre tout ce qu'il fallait lire pour connaître à fond la bergère d'autrefois, l'Eglise élève la voix, et partout où l'on sait le

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nom de Jésus-Christ, on sait le nom de Germaine Cousin, et partout où veille une lampe devant le Saint-Sacrement, il y a des lèvres qui prononcent le nom de la petite paysanne. Elle ne savait pas lire, et on Ta méprisée ; mais le Vicaire de Dieu la porte sur l'autel, et les genoux des savants touchent la terre, devant ses reliques.

Il y a quelques années, pendant que la terre, se tournant et se retournant, cherchait inutilement comme toujours le nœud de ses destinées, Pierre éleva la voix, et qu'a-t-il affirmé? Il est allé, à une distance infinie du monde et de ses regards, chercher la chose la plus étrangère aux préoccupations politiques des nations. Il a gravé en caractères ineffaçables le nom de la Vierge immaculée sur le marbre qui n'oublie rien. Et un des caractères les plus frappants de cette décision, c'est l'opportunité. Les peuples, qui n'y pensaient pas, la provoquaii^nt, sans s'en douter. Les actions du monde visible sur le monde invisible sont mystérieuses et profondes. Quelles seront les réactions? C'est Dieu qui :répondra.

Pour nommer l'homme, la langue française n'a qu'un mot; la langue latine en a deux : homo et uir. Ces deux mots expriment deux idées absolument contradictoires. Le premier signifie la faiblesse, le second signifie la force. Les deux étymologies accentuent l'opposition des deux mots. Homo vient de humus, terre; vir vient de vis, force. La matière et l'esprit, le corps et l'aine sont donc désignés par ces deux appellations.

Le corps et l'âme font l'homme ; homo et vil se tiennent dans la langue latine. Saint Pierre et saint Paul sont inséparables dans la langue chrétienne. Unis par le même tombeau dans la basi^ iique du monde, ils sont unis dans leur foi, unis dans leur culte, ils sont unis dans les formules et dans les pensées, unis dans les prières et unis dans les anathèmes.

11 y a des menaces qui portent la malédictior de saint Pierre et de saint Paul, il y a de: croyances qui s'abritent sous l'autorité de sain Pierre et de saint Paul. Il y a des prières qi agenouillent le genre humain aux pieds de sain Pierre et de saint Paul. Le genre humain s'avoui

pécheur en leur présence, et récite le Confiteor, Cette parole si universelle et si fréquente, si appropriée à l'homme ; cette parole de la misère qui avoue et de la confiance qui implore, cette parole qu'on appelle le Confiteor, unit deux fois les noms de saint Pierre et de saint Paul ; la première fois, l'homme s'accuse devant eux; la seconde fois, il lève la tête vers eux pour se redresser et pour suivre.

Est-ce que, par hasard, le mot homme, homOs s'appliquerait à saint Pierre, et le mot homme, vir, à saint Paul?

Il est clair que ces deux hommes sont les deux colonnes du temple, tous deux se sont égarés. Mais il nous semble que saint Pierre représente l'égarement de la faiblesse et saint Paul, l'égarement de la force.

11 y a bien deux saint Pierre : le saint Pierre de l'Evangile, celui qui était avant la Pentecôte et le saint Pierre des actes des apôtres, le saint Pierre d'après la Pentecôte.

Si nous regardons le saint Pierre de l'Evangile, et c'est lui qu'il faut regarder en ce moment, il est rempli de défaillances. Ses trois célèbres reniements semblent prendre à tâche d'étaler la faiblesse humaine. Pour mieux accentuer cette faiblesse, saint Pierre vient de faire une déclaration de force.

— Quand tous vous abandonneraient, moi, jamais, s'écrie-l-il !

C'est un instant après qu'il trahit. Et devant qui?

Devant une servante d'auberge. Celui qui s'appela Pierre et qui est la pierre sur laquelle sera élevé le temple, Pierre même est en présence d'une servante d'auberge, et c'est celle-ci qui fait peur à celui-là. Elle n a pas même besoin d'avoir recours à la menace pour l'effrayer. Elle n'a qu'à l'interroger. Elle ne se donne même pas la peine de prendre des airs terribles.

Elle pose une question. Pierre tremble et renie.

S'il n'avait renié qu'une fois, la faiblesse ne serait pas parfaite. On dirait une surprise.

Non, il a le temps de la réflexion.

Il renie trois fois et avec serment. Le serment, qui n'était pas nécessaire, arrive là comme un objet de luxe. On dirait qu'il veut prendre à témoin de son reniement celui-là m;me qu'il renie. On dirait qu'il veut donner à sa parole des airs de violence comme pour dissimuler l'immense faiblesse de son acte. Les imprécations dont il entoure sa b'-cheté resseml.lenl aux vantardises de la peur. Il veut avoir l'air irrité, pour cacher son tremblement. Ou dirait que la parole Ecce homo prononcée sur son maître éveille un écho qui parle de saint Pierre et qui répète : ecce homo.

Pierre, avant cette nuit-là, apparaît déjà dans l'Évangile comme sévèrement réprimandé.

Pierre coupe l'oreille au serviteur du grand-

prêtre, et Jésus-Crist guérit cette oreille coupée.

Le serviteur du grand-prêtre ne représente-t-il pas ici le peuple juif? Cette oreille coupée par saint Pierre ne figure-t-elle pas l'endurcissement, la surdité du peuple choisi? Cette guérison de l'oreille coupée ne figure-t-elle pas le retour des juifs et leur fidélité future?

Quoi qu'il en soit, saint Pierre était, avant la Pentecôte, plein de faiMesse. En tant que faible, il était souvent excessif. Cet homme, si véritablement homo, est devenu la pierre angulaire du Temple.

Quant à saint Paul, il me fait l'effet d'être l'homme, dans l'autre sens du mot, l'homme, vir. Quelle force ! quelle énergie ! et quelle continuité dans cette énergie! 11 n'est pas énergique à ses heures, de loin en loin, accidentellement. Il a l'énergie régulière et permanente; il a la force qui ne se dément pas 11 est toujours le même. 11 est, si j'ose le dire, tout d'une pièce. Il accomplit ses énormes travaux sans défaillance. Et, avant ses énormes tra\'aux, il avait été aussi un Pharisien sans défaillance.

Sa conversion fut tout d'une pièce, comme sa personne, instantanée et absolue.

Il avait gardé avec une complaisance cruelle les vêtements de ceux qui lapidaient saint Etienne.

II respirait menaces et carnage, quand il fut foudroyé sur le chemin de Damas,

Paul, avant la foudre, avait été sans pitié pour les autres.

Paul, après la foudre, fut dur pour lui-même. Si jamais homme, ayant mis la main à la charrue, ne regarda pas en arrière, ce fut bien celuilà! Il va devant lui comme un boulet de canon. Il est toujours tout entier à tout ce qu'il est. Il n'est ni ne fait rien à demi ; il n'est pas l'homme des demi-mesures. Sa conversion, comme sa personne, a les allures du tonnerre.

Les Marjes, qui étaient astronomes, ont ('té attirés au Berceau de Bethléem, par une étoile. Saint Augustin, le littérateur, a été attiré par un livre. Saint Paul, l'homme de feu, est renversé par la foudre.

Et, dans l'instant même du foudroiement ;

Que voulez-vous que je fasse? dit-il.

Il ne perd pas un moment. Il va à la pratique. Que faut-il faire? Il ne se donne seulement pas le temps d'être foudroyé, sans demander ce qu'il faut faire.

Faire ! Que de choses en effet cet homme avait à faire! Il avait à créer partout des églises et la sollicitude de toutes les églises devait peser sur lui. Il avait à porter l'évangile en Arabie, en Céleucie, à Chypre, en Pamphylie, en Lycaonie, en Syrie, en Phrygie, en Italie, en Mysic et ailleurs ; on ne sait pas où il s'est arrêté, à Jérusalem, à Rome et ailleurs, peut être en France, peut-être en Espagne, il a^ait à voir

Pierre, ce qu'il considérait comme une de ses fonctions; il avait à pleurer avec ceux qui pleurent; il avait à se faire tout à tous pour gagner toutes les âmes; il avait à être flagellé, lapidé, emprisonné; il avait plusieurs naufrages à faire, il avait à être enchaîné, il avait un jour et nuit à passer au milieu des flots, sur un débris de navire; il avait aussi à être ravi au troisième ciel.

Il avait à remplir le monde du christianisme naissant, il avait l'église à fonder, il avait les siècles futurs qui attendaient ses paroles et ses actions ; il avait ses épîtres à écrire et le monde à informer, il avait à prier, il avait à faire des miracles, il avait à naître, il avait à vivre, il avait à mourir. Il pouvait bien demander ce qu'il avait à faire et la réponse valait la peine d'être entendue.

David a dit à Salomon : Esto vir, sois homme. Il semble que saint Paul ait entendu la môme parole. Mais pour être homme à ce point et uir de cette manière, il faut être autre chose qu'un homme et saint Paul déclare que ce n'était plus lui qui vivait en lui.

Son indomptable énergie ne venait pas de lui, ce n'était pas lui qui avait construit autour de sa poitrine un tel mur d'airain.

La défaillance, qui occupe une telle place dans la vie humaine et même dans la vie des saints, n'en occupe pas dans la vie de saint Paul.

Absolument hostile ou absolument dévoué, il ne connaît pas les intermédiaires.

La seconde année de son arrivée à Rome, les chaînes de saint Paul furent brisées. Il en avait appelé à César. Il cjarjna sa cause devant lui, du moins dans leur première entrevue. Avant de mourir martyr, il prêcha longtemps et librement. Saint Paul avait vu Néron.

L'histoire n'a pas (jardé le récit de cette entrevue.

Oui peut se figurer saint Paul et Néron l'un devant l'autre ? Quel rapprochement ! quelle confrontation ! comment cette audience n'a-t-elle tenté le pinceau d'aucun peintre! Il me semble que l'effet pourrait être superbe! Ces deux hommes dont les deux noms sont aux deux extrémités de l'horizon ont été physiquement rapprochés. Le regard de Néron et le regard de saint Paul se sont croisés.

L'homme qui avait incendié Rome pour s'amuser et l'homme qui voulait se faire anathèmr pour les hommes, ces deux créatures étaient en présence et leurs regards se rencontraient !

Néron est mort. Saint Pierre et saint Paul vivent éternellement. La date du 29 juin les ramène invinciblement à l'invincible mémoire de l'Église catholique.

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