X\^II
Le mois de décembre provoque l'attention par ses fêtes et ses anniversaires. Le 8 décembre, déjà si illustre, ramène le jour où fut canonisé saint Labre. Le 25 décembre rappelle celui duquel datent les siècles.
Car enfin il est à remarquer que le monde, qui exècre le christianisme, date de ce christianisme exécré les exploits qu'il accomplit contre lui.
Saint Labre vivait au xviii® siècl.;, et puisqu'il était chrétien, il est assez naturel que la date de sa vie soit indiquée par le calendrier chrétien et trouve sa place dans l'ère chrétienne.
Mais Voltaire ! Mais Rousseau ! Ne devraientils pas inaugurer une ère nouvelle, l'èra philosophique? S'ils ont débarrassé le monde des superstitions, s'ils ont ouvert les destinées nouvelles du genre humain, ces destinées nouvelles ne devraient-elles pas leur donner la gloire de faire date et de faire époque? Leur siècle devrait s'appeler le premier siècle, et le nôtre serait le second.
Si j'étais philosophe, dans le sens actuel de ce
mot, je daterais mes livres et les lettres du ii^ siècle. Je tiendrais à affirmer que de Voltaire et de Rousseau date une ère nouvelle.
Eh bien! Personne n'a cette audace. Ses amis du xviii^ siècle persistent à l'appeler le xviii^ siècle. Ils comptent, comme nous, les siècles à partir de ce christianisme qu'ils croient avoir renversé, et le XVIII® siècle, au lieu d'inaugurer une série nouvelle, prend son rang dans l'ère chrétienne.
Quel honte pour lui de dater de celui qu'il déserte et d'emprunter son nom de siècle à l'ère chrétienne, qu'il a voulu clore et qu'il a cru terminer !
Tous les ennemis du christianisme ont eu cette mission d'apporter leurs pierres au temple immortel qu'ils ont voulu détruire.
Notre siècle, qui voudrait, dans son orgueil et dans son humilité^ relever de Voltaire, n'ose pas s'appeler le ii** siècle ; il s'appelle, malgré lui, le xix^ siècle; c'est une manière comme une autre de s'agenouiller devant les choses immortelles, et cette génuflexion est d'autant plus solennelle qu'elle est plus involontaire.
Il s'en va, ce siècle fier, titubant comme un homme ivre, parlant toujours de la raison et ne sachant la raison de rien; et si vous lui demandez où il va, il ne pourra pas vous répondre. Il va devant lui, sans intention, et s'il a un secret, il l'ignore. Son secret existe ; mais il est écrit en caractères mystérieux dons la langue des
saints, et eux seuls pourraient nous l'apprendre.
J'ai déjà parlé de saint Benoist-Joseph Labre, je n'en parlerai pas spécialement aujourd'hui. Mais l'anniversaire du jour où il fut placé sur les autels m'autorise à écrire et à commenter un peu ce mot étrange et sacré : la canonisation.
Dès qu'il s'agit des saints, le monde est immédiatement saisi d'une haine particulière et complètement spéciale. Lui si médiocre en toutes choses, il ne les hait pas médiocrement. Lui si modéré, il entre en fureur; lui si triste, il se met à rire.
Et ce rire là, le rire qu'il a prodigué à Benoît- Joseph Labre, ne le rend pas infidèle à sa tristesse habituelle ! Tout au contraire : plus le monde rit, plus il est triste. S'il pouvait pleurer, sa tristesse diminuerait.
Il ne faut pas confondre le monde avec la terre, avec riiumanité. La terre est rachetée; le monde est maudit, et l'Evangile jette sur lui ce singulier anathème : Je ne prie pas pour le monde.
Le monde est cette terre desséchée sur laquelle ne tombe pas la pluie de la prière.
Le monde semble figuré par le sol d'Israël pendant la stérilité obtenue par Elie.
Le monde reproche aux saints d'être des fous. Les saints ne disent pas le contraire, et le christianisme, qui parle de la folie de la croix, n'est pas stupéfait de ce langage.
Seulement il faut s'entendre, et le monde n'entend rien.
La folie, dans le sens vulgaire du mof, exclut la sagesse. M. de la Palisse que j'aime tant, nen disconviendrait pas.
Mais voici le point que je recommande à l'atteniion des penseurs ; voici le centre lumineux où paraît et (date la divinité du christianisme : dans la sphère de la sainteté, la folie et la sagesse, hjin de s'exclure, grandissent l'une avec l'autre et dans les mêmes proportions.
Le monde parle toujours de sa raison, et avec toute sa raison il ne sait ce qu'il dit, il ne sait ce qu'il fait, et il se précipite, tête baissée, dans ces catastrophes où les peuples se ruent les uns après les autres, comme des taureaux affolés qui voient du rouge. Le monde est rationaliste et insensé. Le contraire arrive aux saints.
Plus ils sont fous, plus ils sont souverainement sages et raisonnables. Leur folie n'est que la transcendance d'une sagesse parvenue si haut que les hommes l'ont perdue de vue. Vue d'en bas, elle est li folie ; vue d'en haut, elle est la sagesse.
La folie vulgaire, celle qu'on rencontre dans les rues, a pour caractère la stérilité. Elle n'aboutit à rien.
La folie des saints a pour spécialité d'être féconde. Prenez saint François d'Assise, le plus fou d'entre eux peut-être pour nos sages ! Quel est le fondateur d'empire qui a foiKh' autant que
lui? Il a laissé, en passant sur la terre, une marque ineffaçable. Il a construit; il n'a eu qu'à frapper le sol : la terre a produit des hommes, et les monuments se sont élevés.
La folie vulgaire, la folie humaine, perd le sens de la réalité et la mesure des choses.
Au contraire, dans le cycle des saints, plus ils sont élevés, plus ils gardent la notion précise des vérités humaines de tout ordre et de toute espèce.
Si un fou vulgaire vous aborde, il voudra vous imposer sa folie. Il vous conseillera de l'imiter. Il se proposera à vous comme un modèle. Le fou vulgaire est impérieux, dominateur, exclusif.
Abordez au contraire saint Labre ou tout autre saint, de ceux que le monde appelle fous. Vous serez frappé d'abord de la mesure et de la sagesse qui présideront à ses conseils. Il ne vous montrera pas avant tout les hauteurs et les gloires de son âme transformée ; il vous parlera le langage le plus approprié à votre faiblesse. Il ne se proposera pas à votre imitation, tout au contraire : il vous dissuadera de tous les excès. Il ne vous imposera pas l'état de perfection qui est le sien. Il vous conseillera seulement la perfection de l'état qui est le vôtre. Il prendra la mesure de vos forces, la mesure de toutes choses. Vous verrez, avec étonnement, qu'il connaît les affaires humaines mille fois mieux que ne les connaissent ceux qui les font. Il connaît
le monde mille fois mieux que les hommes du monde. Le préjugé veut que les saints soient des rêveurs, perdus dans les nuages, ignorants de toutes choses.
C'est le contraire qui est vrai. Les saints puisent aux sources mêmes de la lumière des clartés qui pénètrent jusqu'aux recoins de la terre les plus obscurs et les plus oubliés.
Si j'avais besoin du conseil le plus pratique relatif à l'affaire la plus difficile et la plus embrouillée, et si j'apprenais qu'un saint Antoine quelconque a reparu dans les déserts d'Orient, c'est lui que j'irais consulter.
Le saint est l'homme pratique par excellencr, car il est en relation avec l'Acte pur.
Le saint est le savant par excellence ; car il a des intelligences dans la cité de la lumière.
Cette cité lui a souvent livré quelques-uns de ses secrets.
Pour bien connaître une affaire, il faut la dominer, au lieu d'être dominé par elle.
Par elle est dominé l'homme vulgaire ; mais le saint la domine. Dominer, c'est posséder.
Tous les hommes de bon sens ne sont pas des saints; mais tous les saints sont des hommes de bon sens.
Leur bon sens est au milieu de leurs qualités sublimes, comme le nageur au milieu de l'Océan. Cherchez-le, vous le trouverez.
Mais le saint, où est-il ? L'Eglise seule le sait.
C'est une de ses prérogatives les plus magniH-
ANNIVERSAIRES l29
ques que de le découvrir et de le proclamer ; c'est un de ses caractères les plus sacrés que de pouvoir SEULE illustrer le nom d'un homme de cette illustration surhumaine, universelle, incommunicable.
xvin
LE CAREME.
4 avril 1882^
11 est curieux de voir à quel point la même idée, prcseatce sous deux jours différents, peut produire deux effets contraires.
Un matin Pierre se lève et dit : — Je suis légèrement indisposé ; je ne prendrai rien ce matin. Je déjeunerai plus tard.
Il déjeûnera plus tard; c'est une bonne pré- | caution. L*estomac est fatigué. Donnons-lui du repos. i
Le même jour Jean se lève et dit: — Je suis I légèrement indisposé, mais je vais jeûner.
On s'ameute; la famille pousse des cris : — j Comment! Vous êtes malade et vous jeûnez? Voilà où peut mener le fanatisme !
Cependant Pierre et Jean ont fait absolument \ le même acte ; chacun d'eux a retardé le déjeûner.
Je vais dire un mot du Carême. Le calendrier lui donne une- actualité. L'Etat hygiénique du ' genre humain lui en donne une autre.
Le règne végétal fait beaucoup parler de lui. 11 a ses adeptes. La Société des végétariens l'a adopté pour nourriture unique. Plusieurs préoccupations médicales semblent rencontrer en ce moment la loi religieuse et lui donner raison. Seulement celles-là vont plus loin que celle-ci.
L'espèce humaine est physiquement affaiblie. Peut-être les hommes se sont-ils moins occupés d'améliorer leur race que la race chevaline.
Quoi qu'il en soit, nous faiblissons. Depuis cet aiTaiblissement, l'usage de la viande a énormément grandi parmi les hommes. Ils ont cru trouver en elle le remède de l'anémie. — Et voici maintenant que plusieurs hygiénistes signalent l'abus de la viande comme une cause d'anémie.
D'autre hygiénistes vont beaucoup plus loin. Ils ont pris ou ils ont reçu le nom de végétariens. Ils vont jusqu'à exclure la viande de l'alimentation humaine. Ils ont donné'un banquet où îa viande n'a pas été invitée.
Il est dans la nature des systèmes de pousser les choses à outrance.
Je me garderai bien de traiter la question scientifique. Je me garderai bien de vous parler de l'acide urique, que l'abus de la viande intro- 'duit dans le sang et qui peut tramer après lui i'horrible troupe des maladies rhumatismales.
Je me bornerai à constater que l'Eglise limite,
sans l'interdire, l'usage de la viande. L'Eglise ne se place pas, directement et spécialement, sur le terrain hygiénique. L'Eglise n'allègue pas de raison médicale.
Seulement, par le seul fait d'être la vérité crntrale, elle se trouve placée, sans le faire expr^'s, sur tous les terrains à la fois. L'Eglise ne vous parle pas directement de votre santé, et n'a pas l'air de s'occuper d'elle. Seulement, elle s'en occupe, parce qu'elle s'occupe de tout. Etant au centre des choses, ses ordonnances rayonnent dans toutes les directions. Les lois physiques et les lois morales se tiennent par les liens les plus solides et les plus mystérieux; de sorte que l'Eglise, qui ne semble occupée que de votre âme, veille sur votre corps, mille fois plus qu'elle n'en a l'air.
Le Carême, remarquez-le bien, se trouve précisément à une certaine époque de l'année où la viande laisse beaucoup à désirer, sous le rapport hygiénique. Qui sait dans quelle mesure une alimentation végétale peut écarter, dans ce momentlà, les éléments de douleur que l'hiver accumule?
Les trappistes vivent très longtemps. Si la mort pénètre partout, violant toutes les consignes, et si la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défendait pas les rois, une certaine garde, qui veille à la porte de la Trappe, en défend, dit-on, l'entrée à certaines maladies
chroniques, rhumatismales, goutteuses... Le jour où les harmonies du monde physique et du monde moral s'ouvriraient devant nous, nos yeux verraient d'étranges spectacles.
Qui sait si la chose que l'Eglise appelle pénitence, et celle que la langue humaine appelle abstinence, ne nous montreraient pas des rapports mystérieux? Or, l'abstinence est certainement une des lois de la vie physique.
L'abstinence tient dans notre vie une si grande place que nous ne la voyons plus. Elle se dérobe derrière l'habitude, mais l'œil perçant de l'Eglise a découvre partout, lui permet de prendre place dans le monde moral, et de siéger parmi les vertus.
Les choses qui tiennent, comme le Carême, aux institutions primordiales, ne servent jamais à une seule fin. Outre la fin directe qu'elles dsent directement, elles en atteignent mille lutres dont elles ne nous parlent pas. Elles sont mpératives. Elles ne sont pas explicatives.
Elles ne donnent pas toutes leurs raisons d'être 't d'agir. Mais, quand on les dérange, quand on es viole, on dérange et on viole mille lois phyliques qui se trouvaient groupées tout autour, et {ui le vengent quelquefois, quand on a troublé le :entre autour duquel elles gravitaient.
Les choses d'institution divine portent la mar- {ue du réel par leur nature, et la marque de la erre, par leur convenance. Elles sont appro-
priées à la nature humaine et se plient merveilleusement, soit à ses exigences, soit à ses faiblesses. La vérité, si absolue dans ses principes, est douce dans ses applications. Elle connaît l'homme, et sait, mieux que personne, combien de ménagements il faut quand on s'adresse à lui.
Je ne sais si les végétaliens donnent des dispenses?
Quant à l'Eglise, elle en donne.
Les lois mystérieuses qu'elle indique sont puisées aux sources de la vie.
Mais, si vous êtes en dehors de la loi générale, elle vous en dispensera elle-même. Parmi tous ses secrets se trouve le secret de la faiblesse humaine. Généralement ceux qui la quittent tombent dans la sévérité.
Il est fort intéressant de remarquer le contraste intérieur qui existe entre le Carnaval et le Carême. Ils se suivent et s'opposent l'un è l'autre.
Je caractériserais volontiers ce contraste pai un mot.
Le carnaval, c'est celui qui déguise.
Le carême, c'est celui qui ôte le masque.
Le carnaval habille l'homme en héros ou ei Pierrot.
Le carême invite l'homme à se considérer dans le tête-à-tête, tel qu'il est.
Or, je ne crains pas de l'affirmer, tout homme qui a ôté son masque et qui se regarde, tel qu'il est, verra en lui ces quatre choses:
Un enfant, un ignorant, un malade et un coupa] île.
Enfant, il a besoin d'un père ; ignorant, il a besoin d'un docteur ; malade, il a besoin d'un médecin; coupable, il a besoin d'un juge.
Or, voilà le prêtre dans son type idéal, père, médecin, docteur et juge. Mais quel juge ! Le juge qui pardonne. Voilà le juge dont l'homme a besoin.
L'âme humaine a deux besoins qui semblent se contredire, mais qui ne se contredisent pas plus que le flux et le reflux de l'Océan : le besoin d'expansion, et le besoin de concentration.
L'âme a besoin de se donner, puis elle a besoin de se replier sur elle-même, et de puiser à la source intérieure, dans le silence ardent de la pensée solitaire, l'eau vive qu'elle versera sur les autres, quand elle-même sera remplie.
Ici encore nous retrouvons l'harmonie du monde moral et du monde physique.
Dans l'ordre matériel, comme dans l'ordre spirituel, l'expansion qui suit est en raison de la concentration qui a précédé.
Plus la vapeur a été concentrée, plus son expansion est puissante. Plus l'âme a reçu dans la retraite, plus elle donne dans l'action.
136 LE srècLE
L'Océan a son flux et son reflux; le sang a son flux et son reflux ; il se retire au cœur et se précipite dans les veines. Il se rajeunit dans le cœur, qui est le lieu de sa retraite.
Eh bien 1 l'Iiomme intellectuel et moral éprouve aussi le besoin de faire retraite, et c'est le cœur qui est le lieu de cette retraite.
Le besoin est rarement satisfait dans le monde actuel, mais il persiste cependant. Autrefois, quand on parlait de la retraite, on nommait le salut. L'homme intérieur s'appelait l'homme du cœur: homo cordis.
L'habitude mauvaise ressemble à la vitesse acquise, en ce sens qu'elle n'impose à l'homme aucun effort, aucun travail, aucun commencement. Le commencement est toujours un effort. L'habitude et la vitesse acquise disent à l'homme : Va devant toi.
Sa retraite intérieure est une force qui s'oppose à la vitesse acquise de l'habitude. La vitesse acquise de l'habitude se brise contre la retraite, comme l'Océan contre le rivage. L'homme qui va devant lui, par habitude, perd la vue de lui-même Mais, tout à coup, à l'époque de l'aimée où la nature se recueille pour sa résurrection annuelle, à l'époque où la végétation va revêtir sa rob pascale, l'Ejjlise, un miroir à la main, se présente brusquement à l'homme, au détour du chemin; elle saisit l'homme sortant du carnaval, la arrache ses oripeaux, lui pose le miroir devan les yeux et lui dit : — Regarde-toi, regarde-toi
tel que tu es : l'heure du mensonge est passée.
Cette brusque intervention saisit l'homme. Il s'arrête un peu étonné ; il se cabre, il regimbe. Il s'emporte; il crie.
Mais, quand il a crié, il écoute un peu.
Il crie d'abord qu'on attente à sa liberté, puis il s'aperçoit qu'on lui rend sa liberté perdue.
Il ne comprend pas tout ce que l'ELjlise lui dit, car il a oublié le langage chrétien qui est pourtant sa langue maternelle ; mais il s'arrête pour écouter, et c'est déjà quelque chose. Cet arrêt brise la vitesse acquise de l'habitude qui l'entraînait de chute en chute.
L'homme qui s'est arrêté et recueilli, même un instant, est moins prompt à une chute nouvelle-
La vitesse acquise, en se brisant, lui a donné des forces contre elle-même.
Ainsi un corps, arrêté dans sa chute, ne reprend plus immédiatement la vitesse qui l'entraînait.
S'il fait une autre chute, il reprend peu à peu une autre vitesse, mais la première a perdu ses droits.
Cette retraite, conseillée par l'Eglise, est dans une évidente harmonie avec les lois de la création, avec les lois de l'homme, avec les lois du cœur de l'homme. Sa nature physique a besoin de retraite. Je dirai à propos du carnaval : le rire est un accident qui vient d'une relation brisée.
Je dirai, à propos du carême : Il y a dans la
nature humaine un autre accident; celui-ci se produit quand les relations des hommes entre eux et des choses entre elles, sont rétablies et senties. Le passé, le souvenir, le regret, l'espérance, produisent cet accident-là. Il porte un nom connu de tous les hommes : tous connaissent le nom des larmes.
II y a mille manières de prononcer et d'entendre ce mot : la Foi.
Il y a la Foi morte et il y a la Foi vivante.
La Foi morte se paye de formules.
La Foi vivante entraîne avec elle la Réalité qui est son domaine.
Plusieurs, parmi les catholiques fidèles et croyants, croient d'une Foi vivante aux Saints du Paradis.
Beaucoup plus rares sont ceux qui croient d'une Foi vivante aux Anges.
La plupart des hommes ne croient pas aux Anges : quelques-uns leur accordent le triste et froid honneur d'une Foi morte.
Une certaine disposition d'esprit règne sur la terre qui consiste à regarder le monde des Anges comme un rêve, comme une imagination, comme une fantaisie, comme un jeu poétique, dans le sens léger, faux et menteur de ce dernier mot. ~
On croit plus aux Saints, parce qu'ils ont habité la terre ; et les hommes croient à la terre. Les Saints ayant une Réalité historique,
visible, extérieure, s'imposent, jusqu'à un certain point, à l'attention des hommes. Mais les Anges, dont l'histoire est céleste, sont les objets de nos continuelles distractions. Les habitants de la terre considèrent volontiers les habitants du ciel comme existant à peine, et comme pouvant à peine tenir une place sérieuse dans la pensée d'un homme sérieux, d'un homme d'afjaires qui parle en prose.
Cette façon, souvent involontaire et inconsciente de considérer les choses, est radicalement contraire à la Foi.
Les Saints sont, vis-à-vis du monde invisible, dans une diposition absolument opposée.
Les Saints aiment les Anges d'un amour actif et personnel; aussi ils y croient; car l'Amour a cela de merveilleux qu'il fait croire à l'existence de celui dont il parle. L'Amour des Saints est si chaud, si sincère et si vivant, qu'il nous fait sentir la vie sur le point où il est, et sur le point où il porte.
Lisez la Vie des Saints : vous verrez qu'ils mêlaient les Anges aux détails de leur existence, à leurs affaires, à leurs intérêts, à leurs conversations. Leurs conversations étaient dans les cieux ; saint Paul veut qu'il en soit ainsi, et les Anges doivent tenir une grande place dans la pratique humaine de cette Parole inspirée.
Le langage de l'Amour est, dit saint Ber-
nard, un langage barbare pour ceux qui n'aiment pas.
C'est pourtant le langage dépourvu d'Amour qui est barbare en réalité.
Les hommes qui n'aiment pas plient sous le poids du vide.
Les Saints vivent, sérieux et légers comme l'Amour, dans la familiarité du monde invisible.
Le rôle des Anges est immense dans la vie des Saints, immense dans l'Ecriture.
Dans l'histoire de Balaam, le rôle de l'Ange est tellement beau qu'il a paru souverainement ridicule au dix-huitième siècle.
Ouis est Deus? Le nom de saint Michel est un cri que les commentaires affaiblissent.
Je le livre sans affaiblissement aux âmes capables de le contenir.
Quand donc invoquera-t-on le nom de Gabriel, Force de Dieu, si nous ne l'invoquons pas aujourd'hui? Et qui donc invoquera le nom de Raphaël, Guérison qui vient de Dieu, si ce n'est pas nous qui l'invoquons?
L'Ecriture Sainte semble nous appeler, nous convoquer autour de l'Ange Raphaël : elle invite nos prières à s'élancer vers lui, et voici comment elle s'y prend.
Elle accumule dans le livre de Tobie les Abymes du malheur et les Abymes du bonheur, et elle nous avertit que c'est Raphaël qui prend par la main, dans le fond de la tristesse, toute cette célèbre famille des Tobie, et qui la conduit
par la main au milieu des douceurs et des splendeurs de la Joie.
Il semble que la Joie soit son domaine.
Il semble que les choses de la Joie, les circonstances, les accidents de la Joie lui soient confiés dirctement.
IL SEMBLE QUE L'AXGE RAPHAËL SOIT LE MINISTRE DU SEIGiNEUR AU DEPAR- TEMEiNT DE LA JOIE.
Et comme il est impossible de savoir à quel point l'âme humaine a besoin de la Joie, il est impossible de savoir avec quel élan, elle s'élancerait vers l'Ange Raphaël, si elle croyait, d'une Foi vivante, à son existence, à son action, à son influence, à son efficacité.
Les hommes parlent souvent du hasard. Il faut remplacer ce mot sacrilège par le nom de l'Ange Raphaël.
La Famille Tobie était livrée aux chances cruelles de la destinée humaine.
L'Ecriture nous montre le vieillard enseveli dans les ténèbres de la cécité, et dans une tristesse aussi profonde qu'elle.
Cependant il faut se séparer de son fils. Le jeune homme part; et son voyage sera un voyage d'affaires. Quelle sombre nécessité que de laisser là un père triste, aveugle et vieux, pour aller au loin s'occu;i-er d'affaires, dans un pays inconnu !
Comme les circonstances appelaient l'Ange Raphaël! Mais aussi le voilà!
Le jeune Tobie, fils de l'aveugle, — aveugle lui-même en face de sa destinée qui va s'accomplir par un Ange, — Tobie va obéir à son conducteur inconnu, et parce qu'il va obéir, il va poser le pied partout où il faudra.
Que de menaces à l'horizon !
Le poisson qui va dévorer le fils fournit, au contraire, une substance précieuse qui prépare la guérison du père.
Le livre de Tobie est calculé pour mettre à nu la main de Dieu.
Le mariage du jeune homme contient luimême mille menaces. Le tombeau semble tout près.
Ce mariage que n'éclairera probablement pas le regard du vieux père semble triste comme la mort.
Mais l'Ange Raphaël est là.
Les tristesses s'évanouissent comme les brouillards au lever du soleil.
Le voyage du jeune homme atteint les résultats qu'il se proposait; puis il en atteint mille autres qu'il ne se proposait pas.
Qui pourra compter les catastrophes qui s'engendrent les unes les autres, quand l'homme a négligé ou rejeté l'Inspiration Angélique?
Et quel regard pourra suivre la série des fécondes splendeurs que les inspirations angéliques, fidèlement et successivement écoutées, ouvrent sur la terre et dans les cieux?
Nous sommes tellement voyageurs que l'Aiigi Raphaël semble spécialement désigné pour être prié par nous. Depuis les tentes, élevées par les Patriarches, on sait que l'homme est un voyageur, et c'est un lieu commun que de le proclamer. Mais dans notre siècle, cette vérité, à force d'être vraie, se rajeunit.
Le xix' siècle est une armée en marche.
Toute vie est un voyage. Personne n'est chez soi. Tout séjour n'est qu'apparent. L'heure du départ sonne incessamment.
Nous sommes tous menacés par la gueule ouverte d'un monstre. 0 Raphaël, obligez le monstre à nous fournir l'huile qui nous guérira !
0 Raphaël, conduisez vers nous tous ceux que nous attendons, tous ceux qui nous attendent !
Raphaël, Ange des Rencontres, conduiseznous par la main vers tous ceux que nous cherchons ! Que chacun de nos mouvements, et chacun de leurs mouvements, soient guidés par votre lumière, transfigurés par votre Joie ! Ange conducteur de Tobie, présentez à celui que vous contemplez sans voile la prière qui s'élève en ce moment vers vous ! Surchargé et divisé par les séparations et les écrasements de la terre, je sens le besoin de vous appeler et de vous demander le secours de vos ailes, afin de n'être pas étranger au domaine de la Joie, c'est-à-dire aux affaires de ma patrie ! Souvenez-vous des faibles,
VOUS qui êtes fort, vous qui êtes installé au-dessus du tonnerre dans les régions toujours sereines, pacifiques et éclairées de la gloire admirable et resplendissante !
La figure de saint Christophe est une figure part, qui n'a pas d'analogue dans le martyrologe.
L'histoire et la légende, qui se distinguent oïdinairement si bien, se confondent dans la pluparl des faits de sa vie. L'étude qui se rattache à lu: ne ressemble à aucune autre ; mais elle est singulièrement féconde, au point de vue du symbolisme.
Saint Christophe a existé. Plusieurs églises, dans le monde chrétien, lui sont consacrées. Sf fête se célèbre ; ses reliques se distribuent. Mais les contours de son histoire flottent dans ui brouillard qui n'est pas dissipé.
Sa mort est plus connue que sa vie. Il fut persécuté sous l'empereur Dèce. Deux courtisanei furent envoyées dans sa prison. Au lieu de de venir leur vaincu, il devint leur vainqueur. Ni celle et Aquihne embrassèrent sa foi et devin rent martyres. Le bâton de saint Christopt planté en terre, fleurit merveilleusement. Sa pa roL', plantée dans le cœur des deux courtisanes
fleurit aussi. Les fruits rouges du martyre illustrèrent cette tige ingrate.
L'histoire des martyrs offre cette particularité: ceux d'entre eux qui furent garantis confre d'autres instruments de supplices, tels que la roue, le feu, la lapidation, mouraient par le glaive. Le glaive était la dernière ressource des bourreaux fatigués. Quand ils ne savaient plus que faire d'un martyr trop résistant, ils lui tranchaient la tête. C'est ainsi que la chose se passa pour saint Christophe. Sa dernière prière retentit dans tout le moyen-âge. Il recommanda à la miséricorde divine tous ceux qui se recommanderaient à lui, et demanda que son nom ne fût pas invoqué en vain.
Je ne vais pas essayer entre la légende et "•l'histoire de saint Christophe un travail impossible de séparation. Je vais chercher le sens philosophique des faits contenus, à propos de lui, ilans un livre fort rare désormais : La Légende dcrée.
Ce livre, qui n'a pas d'autorité historique, conlient mille indications intéressantes sur plusieurs personnes et plusieurs choses mystérieuses.
Quel est, d'après la tradition, le caractère, le ■;igne, la dominante de saint Christophe ?
C'est la force.
Sa conversion fut fondée sur le désir de la orce, et sa sainteté sur la possession de la orce.
On dit qu'il était Chananéen et qu'il s'appela
d'abord Reprobus ! le Réprouvé. Or, cet homme qui se croyait réprouvé, n'accepta pas la réprobation, et se mit à la recherche de la force. Il cherchait peut-être une puissance supérieure à tout et lui demandait la délivrance, dont le poids de l'anathème lui faisait sentir la nécessité. Historiquement, je n'aflirme rien. Philosophiquement Je trouve cela très beau.
Il entend parler d'un roi, le plus puissant de la terre, il va le trouver.
Arrive un jongleur, un saltimbanque quelconque, qui chantait, et qui, dans sa chanson, nommait le diable.
Quand le nom maudit est prononcé, le roi s'inquiète et fait le signe de la croix.
— Ou'avez-vous ? lui dit Christophe.
— Rien du tout.
— Mais, enfin ?
— Rien, te dis-je.
Insistance de Christophe. Refus du roi.
— Si vous ne répondez pas, dit Christophe, je vous quitte.
— Eh bien, dit le roi, quand j'entends nommer le diable, j'ai peur, et je fais le signe de la croix pour me soustraire à son pouvoir.
— Vous avez peur du diable ! Il est donc plus puissant que vous ? s'écrie Christophe, et il courl à la recherche du plus puissant. Il court, il court, cherchant le diable à travers le monde. Au railieu d'une forêt, un personnage sombre vient â lui, disant •
SAINT CHRISTOPHE l40
— Qui cherches-tu ?
— Je cherche le seigneur diable, pour me donner à lui, puisqu'il est le plus fort.
— Je suis celui que tu cherches, répondit l'in- ;onnu.
Et voilà Christophe, ou plutôt Reprobus, au
ervice du diable. Il suit, il obéit; c'est le mo-
ièle des esclaves. Mais tout à coup, comme ils
Tiarchaient ensemble, ils rencontrent une croix.
Le diable fait un détour.
— On dirait que tu as peur, dit Christophe.
— Allons donc, réplique le diable.
— Mais enfin, pourquoi ce détour ?
Le diable, qui connaissait son homme, n'avait mcune envie de s'expliquer, mais il y fut con- ,raint. L'inquiétude de la force rendait Christophe susceptible.
Le diable avoue qu'il évite la croix.
— Mais alors, tu n'es pas le plus puissant, tu is peur, je te quitte.
Mais où est la croix ? Où est le Christ ? Que "aut-il faire pour ce nouveau maître ?
Christophe rencontre un ermite et lui pose ces [uestions.
— Il faut jeûner, dit l'ermite.
— Moi, jeûner ! répond Christophe, impossible ! Indique autre chose.
— Eh bien, dit l'ermite, tu vois là-bas ce fleuve langereux ?
— Je le vois.
— Ceux qui essayent de le passer périssent
dans ses eaux. Inslalle-toi sur son bord. Tu porteras les voyarjeurs d'une rive à l'autre. Sois le serviteur de tout le monde et tu verras le Fort des forts, le Roi des rois, tu verras le Christ-
J csus
Très bien, dit Christophe, et il s'établit sur le bord du fleuve, prit une perche pour bâton, et, comme il était géant, il se soutenait sur l'eau à l'aide de cette perche et transportait les voyageurs.
Après la recherche de la force, l'exercice de la force. Saint Christophe est spécialement invoqué contre la faiblesse physique. Il y a une réalité sous la légende.
Ainsi se passait sa vie. Il était, lui le fort, au service de tout le monde. Si nous ne sommes pas ici en pleine réalité, nous sommes dans le voisinage de la réalité. On respire, dans ce qu va suivre, l'air qu'on respire autour des chose; divines. La peinture et la sculpture reproduisen le fait que je vais raconter, et l'instinct de l'ar est respectable.
Christophe dormait dans sa demeure. Une voi: d'enfant le réveille :
— Christophe, porte-moi !
Le fidèle Christophe court à son service. Mai il cherche en vain. Personne sur le bord. Il rentre. La voix reprend du dehors :
— Christophe, porte-moi !
Christophe court et cherche. Personne sur bord. Christophe rentre.
Troisième appel de la voix :
— Christophe, porte-moi !
Christophe eût pu se décourager, croire à une moquerie, etc. Mais il était le serviteur de tous, et le serviteur ne sait qu'obéir.
Christophe court pour la troisième fois, et, cette fois-ci, il voit l'enfant qui appelait. Christophe prend l'enfant sur son épaule et il entre dans le fleuve.
Mais le poids de l'enfant augmente. L'eau du fleuve se soulève, et le poids de l'enfant augmente.
Christophe avance toujours, et le poids de l'enfant augmente toujours. Le géant est écrasé par l'enfant, et submergé par le fleuve, qui se gonfle toujours. On dirait un océan dans lequel on viendrait de jeter un monde.
Les flots se gonflent sous le poids de la masse qu'ils ont reçue.
Au dernier moment de la lutte, et le plus terrible, Christophe, par un suprême effort, touche l'autre rive.
Il dépose l'enfant et s'écrie :
— On dirait que j'ai porté le monde sur mes épaules.
— Christophe, répond l'enfant, tu as porté plus que le monde. Tu as porté le créateur des mondes.
Que de choses dans cette légende ! Saint Christophe déclare qu'il n'est pas apte à ce qu'on lui
demande d'abord. Il espère que sa vocation aura la bonté d'avoir égard à sa nature. Il ne veut que la force. Il passera les hommes d'une rive à l'autre, et parmiles passagers se trouvera Jésus- Christ. Passer Jésus-Christ, qu'est-ce que cela veut dire? On entrevoit bien des choses, surtout si l'on se souvient que Christophe Colomb s'appelait Christophe ; il passa Jésus-Christ d'une rive à l'autre et risqua mille fois de mourir sous le fardeau.
Christophe est un nom terrible. Etre porte- Christ, c'est porter en soi le mystère lui-même, tous les mystères en un mystère, et particulièrement le mystère vivant de l'histoire. Quand les autres passagers l'appelaient, Christophe les voyait, mais quand ce fut l'enfant très lourd, il chercha plusieurs fois d'où la voix venait.
Eh bien ! oui, maintenant ! Maintenant dans l'état où est le monde, l'Eglise va faire une fête, et laquelle, s'il vous plaît? Elle va canoniser. Encore si elle canonisait un homme dont la vie humaine ait jeté quelque éclat, à la bonne heure! Mais elle canonise Benoît-Joseph Labre !
Il est absolument impossible de jeter au monde un défi plus audacieux ?
Jamais le respect humain n'a reçu un coup pareil.
En plein dix-huitième siècle, ô bergères de Wateau! ô escarpolettes de Fragonard ! le genre humain prenait congé du christianisme et lui disait un adieu qu'il espérait éternel! Oui, vraiment, la peinture était représentée par Fragonard et la science par M. de Buffon, et la poésie tragique par M. de Voltaire, et la poésie épique par M. de Voltaire encore ! Oui, le génie épique était représenté par la Henriade, la Henri ad e !
...Puisqu'il faut 1 appeler par sou uoiu, Capable d'enrichir en un jour l'Achéron
L'homme meurt de chagrin, dit M. de Buffon. S'il en est ainsi, la lecture de la Henriade doit avoir fait des victimes. vSi quelqu'un lit la Henriade, on ne peut pas dire que les sacrifices humains soient réellement abolis dans les Gaules ! On venait en pèlerinage voir à Ferney M. de Voltaire, et un pèlerin s'approchait de lui et s'écriait : Je vous salue, lumière du monde!
Pendant que ce pèlerin s'écriait : Lumière du monde! parlant à M. de Voltaire, un autre pèlerin s'en allait, de village en vil 'âge, à pied, faire au tombeau des apôtres un pèlerinage qui a duré jusqu'à sa mort. Celui-ci était pauvre, à faire horreur. Il était si pauvre qu'il ressemblait au Pauvre lui-même, et que ce nom de Pauvre, appliqué à lui, peut s'écrire par une majuscule. Il demandait l'hospitalité quand il s'agissait de passer la nuit.
Il s'arrêta, dit-on, dans une maison où demeurait la famille Vianney. C'étaient les ancêtres de Jean-Baptiste Vianney qui fut depuis curé d'Ars, et dont la canonisa'ion s'agite, elle aussi, dans ce moment. Je ne l'annonce pas en propres termes, car l'Eglise n'a rien prononcé, mais enfin la question se pose. Il paraît que Benoît-Joseph Labre coucha dans le lit où devait plus tard coucher Jean-Baptiste Vianney. Que voulez-vous? Il y a de ces rencontres, et je n'en suis pas responsable.
Vous me demanderez peut-être ce qu'a fait d'extraordinaire Benoît-Joseph Labre pendant sa vie?
C'est précisément la question que j'allais avoir l'honneur de vous adresser ! Au point de vue catholique, il a prié ; mais au point de vue extracatholique, il n'a rien fait, précisément rien, absolument rien. Il n'a été ni grand philosophe comme saint Augustin, ni grand théologien comme saint Thomas, ni grand orateur comme saint Bernard. Il n'a laissé ni un livre, ni un acte humain appréciable. Il a vécu dans les églises, ou à la porte des églises, ou dans les chemins, ou chez les pauvres, plus pauvre qu'eux luimême, et enveloppé d'une obscurité tellement impénétrable, que le regard de l'Eglise était seul assez perçant pour la pénétrer.
Le dix-huitième siècle était rempli de personnes et de choses retentissantes. Un monde s'écroulait, on cherchait sous les ruines pour voir poindre un autre monde. On se disputait; on se battait; on démolissait, et les démolisseurs ne s'accordaient pas entre eux. Voltaire et Rousseau tournaient quelquefois leur colère l'un contre l'autre ; mais s'ils n'étaient pas unis, du moins ils étaient coalisés, et la commune intention, d'écraser V infâme remplissait leur âme et leur vie. Que de bruit, à ce moment-là, dans le monde civilisé ! L'encyclopédie posait sur toutes les têtes
son pied qlri se croyait vainqueur ! Les vieux noms semblaient oubliés, et les noms nouveaux devaient resplendir à jamais, seuls et immortels, sur un monde nouveau.
Cependant le nom de Voltaire a tellement baissé, depuis les progrès de la critique, qu'on oserait à peine maintenant admirer cette poésie qui enchanta le dernier siècle 1 Celui qui serait assez jeune pour admirer encore Mahomet et Mérope, oserait à peine en convenir ! Et les commentaires sur Corneille, et les commentaires sur Pascal ! se trouverait-il quelqu'un pour oser prendre leur défense? Le seul prestige actuel de Voltaire est d'avoir comljattu le Christ; c'est d'avoir voulu écraser Tinfàme. Mais enlevez-lui cette auréole, et dites-moi ce qui restera de Voltaire poète, et de Voltaire critique l
Pendant que ce nom qui a rempli l'Europe, pendant que le nom de Voltaire baisse tous les jours, en voici un autre qui monte, et cet autre c'est le nom de Benoît-Joseph Labre !
Comment se fait-il que je sache ce nom? Comment se fait-il que vous le sacliiez? Vous vous en étonnez peut-être un peu. Mais prenez garde! Vous ne vous en étonnez pas suffisamment!
Imaginez quelqu'un montrant, il y a cent ans, aux encyclopédistes, Benoît-Joseph Labre, déguenillé, à Rome, sur les marches d'une église ! Quel éclat de rire ! Ce regard, en perçant l'espace, eût bien amusé les hommes d'alors. Mais, supposez le même regard, perçant le temps,
comme l'espace, et montrant aux mêmes hommes l'Eglise miiverselle, dans une fête universelle, plaçant sur les autels Benoît-Joseph Labre, et jeiant, sur son nom glorifié, cette épithète incommunicable que l'Eglise seule a donnée, donne et donnera, l'épithète étonnante de SAINT.
Comment se fait-il que j'écrive un article à propos de cet homme, et que cet article soit une actualité ? Oui, une actualité ! Et il n'y aura peutêtre pas un journal en Europe qui, d'ici un mois, s'abstienne de prononcer ce nom, si infiniment obscur il y a vingt ans encore, le nom de Benoît-Joseph Labre ! Et ceux-là mêmes qui voudront encore se moquer de lui, ceux-là le subiront comme une actualité! Ils pourront rire, ils ne pourront pas ignorer. Ce nom-là va flamboyer dans les cinq parties du monde.
Je demande une explication. Que d'hommes de toute espèce ont passé sur la terre sans laisser trace ! Celui-ci passe aussi inconnu que les plus inconnus, ne laisse rien après sa mort qui donne la moindre explication humaine d'une réputation quelconque, et voici que le monde entier apprend son nom pour toujours !
Faut-il dire : Sa pauvreté a frappé l'esprit de ses contemporains? Mais pas le moins du monde ! Ce ne sont pas les pauvres qui manquent sur la terre, et l'immense majorité d'entre eux ne laisse aucune trace dans l'histoire.
Faut-il parler d'engouement? Mais avez-vous jamais vu les hommes s'enyouer subitement, tous à la fois, d'un pauvre, mort il y a cent ans, et que les vivants actuels n'ont ni vu ni connu?
Vous connaissez l'état de l'Église catholique et l'énormité de ses préoccupations actuelles. Eh bien ! au milieu de cette tourmente, pas un de ses enfants morts il y a cent ans, ou mort il y a mille ans, n'échappe à sa mémoire invincible et inspirée. Le temps et l'espace s'inclinent devant ses regards. Trouvant, comme dit Bossuet, sa sérénité dans sa hauteur, elle regarde de tous les côtés à la fois, et, apercevant Benoît-Joseph Labre, elle s'occupe de lui avec autant de sollicitude, autant d'ardeur, autant de solennité que s'il était seul au monde, et si elle n'avait à penser qu'à lui.
Avez-vous jamais entendu dire qu'un homme se fût agenouillé près du cadavre de Rousseau pour prier? Impossible.
Je dis cadavre^ et personne ne pourrait dire : reliques.
Les reliques de Rousseau : Impossible.
La langue humaine s'y refuserait. On ne peut lui faire dire tout ce qu'on veut. Elle a des secrets, la langue humaine. Il y a des mots qu'elle réserve, même malgré elle. Prenez le plus paVeu des paVens, et essayez de lui faire dire : Saint Julien l'Apostat. Ce mot-là sera impossible à prononcer.
Il v a, dans les temps modernes, un homme
qui a été admiré et adoré : la terre a fait silence devant lui, et son ombre a couvert son siècle. C'est Napoléon. L'humanité dit : Napoléon le Grand.
Mais essayez de dire Saint Napoléon. Impossible ! La langue humaine ne veut pas.
Cependant, sur l'ordre de l'Église, on va dire : Saint Benoît- Joseph Labre. Et la langue humaine ne va pas se cabrer. La langue humaine obéira.
Et trois cent soixante prélats ont fait annoncer leur arrivée à Rome. Et ils arrivent, de toutes les parties du monde, pour célébrer le triomphe du plus inconnu des mendiants !
Et ces trois cent soixante prélats, accablés de soins énormes, de responsabilités et de sollicitudes, se déplacent, s'assemblent et conspirent ensemble, pour agrandir la solennité des honneurs rendus à ce mendiant.
11 me semble que cette sérénité auguste pourrait inspirer quelques réflexions.
Ne faut-il pas que l'Eglise possède une vie mystérieuse, surnaturelle, pour garder ce calme et cette audace?
Pendant que l'adoration du veau d'or semble devenir une religion, l'Eglise choisit pour le canoniser l'homme qui a poussi^, la pauvreté à des excès invraisemblables! L'opportunité de cette canonisation n'a-t-elle pas quelque chose de réellement divin? La contradiction immense qui
existe entre Benoît-Joseph Labre et l'état actuel des hommes ne donne-t-elle pas au monde un enseignement singulier?
L'Église catholique ne se montre-t-elle pas dépositaire de secrets profonds quand elle étale ainsi, avec une pompe audacieuse, à la face du monde, ce Benoît-Joseph Labre que le monde méprise tant, et qu'elle glorifie sans se cacher?
L'Eglise catholique ne prouve-t-elle pas par là qu'elle a une vie propre, une vie supérieure, indépendante des accidents?
Et si cette explication ne vous convient pas, je vous en demande une autre. J'appelle tous les hommes, tous les écrivains, tous les journaux depuis les Débats jusqu'à V Intransigeant^ et je les supplie de m'expliquer ce fait :
Comment se fait-il qu'ils connaissent aujourd'hui le nom de Benoît-Joseph Labre ?
Ce n'est pas sans émotion que je prends pour la première fois la plume devant le public du Nouveau Monde '.
Il me semble que Christophe Colomb me regarde de là-haut, et se souvient du jour où le cri: Terre ! terre! a retenti à bord de son navire.
Christophe Colomb ! Ce Nom remue en moi des souvenirs d'une profondeur singulière ; ce Nom a accompagné toutes les grandes espérances de ma vie. Jamais je n'ai pensé sans une émotion attendrie à sa découverte d'un Nouveau Monde, lamais les efforts de Christophe Colomb, son
Ijénie, son Inspiration, sa Découverte Idéale, qui 1 précédé de si loin sa découverte réelle, les 'ebuts qu'il a essuyés, la splendeur invincible de |a superbe idée fixe, sa gloire lente, mais énorme, jamais cette grandiose histoire n'a ren-
I. A partir de i88i, Ernest Hello fut l'un des collaborateurs ilu journal américain catholique, le Propagateur Catholiqae. es pages qui suivent furent les premières qu'il y publia.
IQ2 ^^ SIÈCLE
contré d'auditeur plus préparé et plus attentif
que moi.
Aussi, quand je touche pour la première fois cette terre Américaine, (car je la touche en esprit), il me semble qu'elle a déjà pour moi, non seulament des espérances, mais môme des souvenirs. Il me semble que, sur cette terre, je ne suis pas étranger.
A cette heure terrible où je prends la plume, je voudrais que ma première parole, prononcée en Amérique, fut une parole utile.
Cette heure terrible ressemble au chaos.
Dans le chaos qui précéda la création, « les « Ténèbres, dit l'Esprit-Saint, étaient sur la face « de l'Abvme. » 11 me semble que l'Eternelle Vérité pourrait répéter aujourd'hui la même parole.
Dans le chaos contemporain, les Ténèbres sont encore sur la face de l'Abvme. Mais le premier jour de la création vit surrjir la lumière. ^
C'est d'elle que je voudrais parler aujourd'hui.
Dieu dit : Que la Lumière soit, et aussitôt la
Lumière lut.
Celte lumière, subitement faite, est distribuée par les soleils, et suit, comme eux, une marche
précise.
En d'antres termes, il y a des lois.
La Loi est une Parole.
Et comme il nous importe de savoir à quo nous en tenir sur elle, comme il nous importe d« pouvoir compter sur le lever du soled, la Loi es
une promesse qui nous est faite. La Loi est une Parole donnée.
La Science a écouté la Parole donnée, et a dit au genre humain: Tu peux compter sur elle.
La Science a confiance dans la Parole dont elle est dépositaire : elle prédit la marche des mondes.
Elle dit: Telle planète sera là, à tel point du ciel, tel jour, à telle heure, à telle minute, à telle seconde.
Et la planète est fidèle au rendez-vous.
La Loi de la création s'exécute à la seconde.
La Parole du Père se vérifie dans toute la splendeur de la fidélité, dans toute la magnificence de l'exactitude.
La création est la parole du Père.
La Science est le commentaire de cette Parole.
La Science va jusqu'à deviner les planètes qu'elle n'a pas encore vues, parce qu'elle a confiance dans la Parole du Père, dans la Parole donnée.
Et les planètes, devinées d'abord, se montrent ensuite. Elles disent: « Nous voici. »
Elles rendent témoignage à la Parole duPère.
L'Humanité tombe. La seconde personne de la mainte Trinité s'incarne. Le Verbe de Dieu se "ait chair. Il parle. Que va-t-il dire?
« Tout ce que vous demanderez à mon Père, « en mon Nom, je le ferai, — afin que le Pèi t- « soit glorifié dans le Fils. »
« Demandez et vous recevrez ; cherchez ( t « vous trouverez ; frappez et il vous sera « ouvert.
« Si vous pouvez croire, tout est possible i « celui qui croit. »
Il faudrait citer tout l'Evangile pour citer toutes les Paroles qui promettent à la prière la puissance sur toutes choses.
Voilà une Parole donnée, une loi posée.
Il est impossible que la Parole du Fils soit inlV-rieure à la Parole du Père.
Saint Pierre nous parle de l'heure où Lucifer se lèvera. Marie, la Sainte Vierge, est appelée l'Etoile de la Mer.
Si les astres du Père ont pour splendeur la fidélité, comment les astres du Fils manqueraientils à cette loi de la lumière?
Si les lumières créées, qui ne sont que des ombres, ont cette gloire d'être fidèles, comment La lumière divine, dans sa course à travers les mondes, dans sa course plus importante à travers des cieux plus sacrés, manquerait-elle au rendez-vous? Chaque mot de l'Evangile est un ( monde. Comment ce monde n'apparaîtrait-il pas dans le ciel des Esprits, suivant la Parole donnée par les lèvres d'où il est sorti?
La chose est inadmissible.
LA RÉALITÉ |gg
Mais Toicf, entre la Création et la Rédemption une différence.
L'homme n'est pas intervenu dans la création il mtervient dans les choses de la Rédemption
Rien n'empêche le soleil de se lever et de se coucher, parce que l'homme ne s'en mêle pas
Mais, dans le monde de la prière, l'homme intervient.
Comment doit-il intervenir?
Contemplons la Loi des astres.
Comment se manifeste-t-elle ?
En vertu de quelle Loi s'exécute le mouvement les cieux?
En vertu de la gravitation. Les mouvements lont en rapport avec les poids. Les corps agisent les uns sur les autres en raison directe de eur masse et en raison inverse du carré des disances.
Ce que la Science appelle force d'attraction oit être appelé Loi de Vattraction. Suivant la emarque de P. Ventura, les forces sont simplelent des Lois. Car il n'y a pas de forces nécessaiîment inhérentes à la matière. Les forces sont s lois qu'une volonté supérieure impose à cette latière,
La pesanteur préside aux mouvements de« londes.
Elle veille à l'accomplissement des promesses 1 créateur. Elle exécute la Parole donnée.
Si
je cherche maintenant, dans l'ordre moral.
la loi de la pesanteur, je reacoalre le grand mot de sa"nt Augustin :
« Mon poids, c'est mon amour. »
L'Amour est, dans le monde moral, ce qu'est la Gravitation dans le monde piiysique.
Dans le monde physique et sidéral, c'est la Gravitation qui est chartjée de l'exécution des paroles du Père.
Ne serait-ce pas l'Amour qui est chargé d'exécuter les paroles du Fils? L'Amour serait-il le ministre de la Rédemption, au département de la puissance?
Et, si le poids nous manque, ne serait-ce pas parce que l'Amour lait souvent défaut.
Consultez l'Histoire des Saints. Ce ne sont pas habituellement les plus grands Docteurs qui sont les plus grands thaumaturges.
Les plus grands thaumaturges sont habituellement ceux qui sont le plus imbus de cet esprit que saint Paul appelle la folie de la croix.
Ce sont les plus violents qui sont les plus ravisseurs.
Nous lisons dans la vie de saint Vincent Ferrier qu'il sonnait la cloche des miracles^ et que la foule de malades venait pour être guérie.
J^onner la cloche des miracles, n'est-ce pas pré cisément annoncer, avec une précision superbe, que la Parole de l'Evangile : Dema.idez et voua recevrez, se lèvera tel jour, à telle heure, sur tel point de l'horizon terrestre.
Il me semble que la Foi, si parfaitement unie à la Charité dans les saints, donne da poids aux paroles qu'elle met dans leur bouche.
Telle parole, qui ne pèse pas dans la bouche d'un homme ordinaire, pèse dans la bouche d'un saint.
La langue humaine, si profonde, ne dit-elle pas d'un homme sans consistance qu'il parle légère^ meitt ? Légèrement! Il parle légèrement; en d'autres termes, sa parole ne pèse rien.
Puisque les Cieux racontent la gloire de Dieu, écoutons leur enseignement. Ils enseignent que la Foi et l'Amour sont chargés, comme la gravitation, d'exécuter les paroles et les promesses du Créateur.
On contond deux mots qui, au lieu d'exprimer; deux seml)lables, expriment deux contraires ; Voici ces deux mots, dont la confusion détruit la lumière :
Le premier est l'Incompréhensible.
Le second, c'est l'inintelligible.
L'Incompréhensible est au-dessus de l'Intelligence ; l'inintelhgible est au-dessous de l'Intelligence.
L'Incompréhensible, c'est le Mystère.
L'inintelligible, c'est l'Absurde.
L'Incompréhensible, trop grand pour nous, ne peut entrer tout entier dans notre Intelligence, à cause de sa dimension, et surtout, si nous parlons de l'Infini, parce qu'il a dépassé toute dimension.
L'inintelligible, au contraire, ne peut entrer dans notre Esprit, parce que notre Esprit est trop grand, c'est-à-dire trop vrai pour lui. L'inintelligible ne peut être saisi par nous, parce qu'il est sans Vérité, et que notre Esprit est fait pour saisir la Vérité, au moins dans une certaine mesure.
Notre Intelligence est une Force qui s'applique à l'Etre.
Quand il s'agit de l'Etre absolu, Immense, Infini, la vocation de notre Intelligence est une Abdication sublime, qui, loin d'être une mort, une restriction, un amoindrissement, est, au contraire, l'Acte le plus fécond, le plus actif, le plus vivant, le plus souverain qu'elle puisse faire.
L'intelligence est une Force qui s'exerce sur un certain domaine. Au-dessous de ce domaine^ elle n'a rien à faire, et voilà l'inintelligible. Audessus, elle se heurte contre un Domaine, c'est le Domaine réservé, et voilà l'Incompréhensible.
L'Incompréhensible, c'est la chose qu'on n'embrasse pas.
L'inintelligible c'est la chose dans laquelle on ne peut pas lire.
L'Etymologie de ces deux mots établit supérieurement leur différence.
L'Incompréhensible, c'est ce dont personne ne fait le tour [Non comprehendere).
L'inintelligible, c'est ce qui ne présente à l'œil de l'Esprit aucun caractère [Non légère intiis).
L'homme qui se révolte contre l'Incompréhensible tombe habituellement dans l'inintelligible : c'est là un châtiment qui ne manque presque jamais.
L'Intelligence, qui se cabre devant l'Incompréhensible, reçoit cette punition et cette humiliation, de ployer et de fléchir sous l'inintelligible.
Celui qui refuse le Mystère tombe dans la Superstition.
Or, la Superstition est hostile à l'Esprit et le fait mourir.
Le Mystère est l'ami de l'Intelligence : il la nourrit et l'entretient. Il l'exalte au lieu de l'écraser. Tandis que la Superstition l'écrase, an lieu de l'exalter.
L'Incompréhensible, c'est le Mystère ; il est au-delà de l'IntelHyence. L'inintelligible, c'est h- Non-sens ; il est en deçà.
Dans les domaines de l'inintelligible, c'est l'ohjet qui fait défaut à l'intelligence.
Dans les domaines de l'Incompréhensible, c'est l'Intelligence qui fait défaut à son objet.
L'homme ne marche pas toujours dans la plaine, d'où son Intelligence voit clair et le conduit tranquillement. Tantôt il penche vers les abîmes de l'inintelligible, tantôt il s'élève vers les montagnes de l'Incompréhensible.
L'ivresse lui ouvre l'abîme où l'intelligence h perd.
L'Extase lui ouvre la montagne où l'Intelligence abdique dans la gloire.
Le Mystère répond à un des besoins les plus profonds de la nature humaine, le besoin de l'Adoration.
L'homme n'adore pas ce qu'il comprend complètement, et il a raison, car ce qu'il comprend complètement n'est pas l'Infini, et l'Adoration cherche l'Infini, comme la Boussole cherche le Pôle.
L'homme a soif de Mystère, parce qu'il a soif d'Infmi. C'est cette soif d'Infini qui pousse les âmes supérieures sur la route qui ne fin t pas. Elles vont à la découverte, avec la sublime certitude de ne jamais tout découvrir. L'objet de la recherche étant Infini, il excède toujours toute découverte. Il augmente la soif en môme temps qu'il la satisfait.
« Ni famine, ni satiété ! » s'écrie saint Augustin, et il ajoute ; « Je ne sais de quel nom nommer cet état que je désire ; mais Dieu peut satisfaire ceux qui ne peuvent même plus s'exprimer, pourvu qu'Us croient et qu'ils espèrent î »
Saint Augustin a raison. Ni famine ! ni satiété ! Voilà bien le désir de l'homme. S'il comprenait tout, il aurait la satiété. S'il ne compreiiaii; rien, il aurait la famine.
La Vérité, qui tantôt soulève et tantôt abaisse les voiles, le protège contre la famine, par la Révélation et contre la satiété, par le Mystère.
Elie sur le sommet de l'IIoreb vit la Tempête, le Tremlilement de terre et la Foudre.
Mais, quand passa le souffle léger, Elie se voila la tête de son manteau; il avait reconnu l'approche du Seigneur : le Mystère était là.
Les Séraphins qui apparurent à Isai'e devant le trône du Seigneur, se voilaient la Face de leurs ailes. Ils avaient six ailes : leurs six ailes se partageaient les fonctions de les emporter et de les voiler. Leur vol et leur voile avaient le même agent, le même instrument, des ailes, partout des
ailes, toujours des ailes. Le vol en employait deux ; le voile eu employait quatre. Les ailes qui les exaltaient dans les abîmes de la Lumière, les protégeaient aussi. Les voiles qui sont des ailes sont des voiles glorieux comme le vol qui les accompagne. Pour voler et pour se voiler, ils avaient besoin d'ailes et n'avaient pas besoin d'autre chose.
O Lumière Inconnue, près de laquelle les ardeurs du soleil couchant sont des taches, comme les splendeurs du soleil levant.
0 Lumière Inconnue, vous êtes l'assouvissement des soifs qui ne parlent pas.
Il y a des moments où le Silence lui-même recule, comme la Parole a reculé. Le Silence alors appelle les larmes au secours de sa défaillance.
O Lumière sans ombres, ô Lumière Immaculée ! Vous êtes l'assouvissement de cette soif qui ne parle pas ! Vous êtes l'assouvissement de ce Silence qui appelle les larmes à son secours ! Vous êtes l'assouvissement des larmes qui sont venues au secours du Silence !
Sans vous, que deviendrait l'homme? Que deviendrait l'homme, s'il était réduit à explorer tristement son domaine limité ?
0 Lumière indéfectible, vous êtes la Promesse et vous êtes la Délivrance ?
O Lumière Eternelle, quand nous essayons de penser à vous, nous franchissons le monde et les nnmdes ; Nous nous envolons au-dessus des astres : Nous dévorons l'Espace; nous dévorons
l'immensité pour trouver au-delà quelque chose. Nous traitons les Soleils, nous traitons les Nébuleuses, comme l'Arabe traite le brin d'herbe, quand il monte à cheval, quand il s'élance cherchant le Désert; quand il s'élance, ardent et fougueux, altéré de solitude et d'emportement.
Ainsi fait le Désir, quand il se précipite sur sa Proie Infime ; ainsi fait le Désir, et il fait bien. Il aura l'honneur de mourir de soif sur le sable du Désert, avec son coursier hors d'haleine, avant d'avoir atteint le terme de sa course, et la soit* qui lui donnera la mort lui donnera du même coup la vie : Car il s'appelle le Désir.
II est l'insatiable, et il adore au-delà de lui.
Mais, ô Lumière Eternelle, qui habitez le ciel des cieux, vous habitez aussi le centre des centres, et l'Intime des Intimes !
Votre sanctuaire est élevé ; votre sanctuaire est profond.
« Laissez les morts ensevelir lenrs morts », a dit la Vérité éternelle.
Cette parole grandit, quand on la regarde, et dans la mesure où ou la regarde.
Pour le premier moment, on pourrait s'é tonner qu'il lût très nécessaire de prémunir les hommes contre la Passion de la mort.
Mais, à la réflexion, et surtout à la réflexion pro!'"onde, on s'aperçoit que l homme tient essentiellement aux choses de la mort, parce qu'elles so'it l'œuvre de ses mains.
« Celui qui a mis la main à la charrue, et qui regarde en arrière, n'est pas apte au Royaume de Dieu », a dit la même Vérité. Et cette Parole ressemble à l'autre Parole. Le regard en arrière est-ce un plaisir ? Non, pas habituellement. Ce regard est triste et morne. Et pourtant il exerce sur l'homme une attraction étrange. Ce regard l'allarde dans les cimetières et le dispose à ensevelir les morts et à s'ensevelir avec eux.
'l y a, pour certaines natures, une tentation étrange, mais réelle, qui les porterait à s'ense-
velir dans le linceul des morts et à partager leur tombeau.
Cette tentation inexplicable a son explication dans l'attache de l'homme à lui-même. Que fait celui qui regarde en arrière ? Il se cherche luimême dans le passé, au lieu de chercher dans l'avenir les choses éternelles. Il se cherche dans le passé, comme dans sa propriété, et il se complaît dans tout ce qui est à lui, même dans les larmes. La tristesse n'est pas sans charme pour lai, parce que sa tristesse est à lui : Ce qui est devant lui, quand il met la main à la charrue, c'est le Royaume de Dieu; ce serait l'Avenir, ce serait la joie, mais il en a peur, parce que ce n'est pas son royaume, à lui-même, homme triste et borné.
L'homme tient à sa borne, même quand sa borne est son malheur, parce que son malheur lui appartient; c'est le moi qui revendique sa propriété.
L'homme a du goût pour le chez soi. Chacun pour soi, dit-il, chacun chez soi. Eh bien ! le Tombeau est pour l'homme un c/ie-: soi. Il a du goût pour le Tombeau.
La recommandation de ne pas s'ensevelir vivant et de laisser les tombeaux aux morts est une des recommandations les plus importantes et les plus hardies qu'on puisse lui faire.
L'homme a beaucoup de mérite à briser ses chaînes, quand c'est lui-même qui les a forgées.
Ce ne sont pas seulement les liens délicats, doux et tendres, qu'il est difficile de briser ; ce sont aussi les chaînes de fer et de plomb. Tout ce que nous avons traîné longtemps avec nous, après nous, derrière nous, s'attache, se colle à notre personne : ces choses sont devenues nôtres, et tout ce qui est à nous, tout ce qui nous appartient, fût-ce l'ennui, demande pour être séparé de nous, un coup d'Epée. Tenir à une chose, ce n'est pas la trouver bonne, c'est seulement être cloué à elle depuis longtemps.
0 nature humaine ! le poids sous lequel tu succombes, c'est le poids de toi-même, et ce poids, que tu n'es pas capable de porter, à force d'être faible, tu es capable de l'adorer à force d'être aveugle.
0 créature humaine, l'habitude est encore plus puissante sur toi que les Passions ! cette habitude fut-elle ennuyeuse, tu y tiens, parce que c'est ton habitude ; tu tiens à toutes tes propriétés, même à ton malheur, quand ton malheur est ton ouvrage !
O créature humaine, ton Supplice devient ton Idole, pourvu que ton Supplice soit venu de toi !
Quand veulent t'inonder les éclats de la Joie éternelle, tu donnes quelques regrets aux tristesses du Passé, parce que ces tristesses étaient les tiennes ! Quand le manteau de Pourpre, qui est le Don de Dieu, s'offre à toi, tu caresses de tes mains tremblantes les lambeaux déchirés de
rancien linceul ! Le manteau de pourpre l'étonné, parce qu'il n'est pas dans tes habitudes; le linceul ne t'étonnait pas. Le linceul ressemblait à ta pensée. Il était l'ouvrage de tes mains. Et la main souveraine, quand elle apparaît pour te sauver, te fait peur, parce qu'elle n'est pas la tienne !
Que verrait celui iqui verrait le fond de notre misère ?
L'homme a l'habitude de se plaindre et l'habitude de s'enorgueillir.
Ces deux habitudes semblent contraires.
Mais l'homme, qui sait si peu de choses, sait pourtant les concilier.
Cette attache à l'habitude, à l'ennui, à la mort même, parce qu'elle est la Production de l'homme, cette attache est une des formes les plus subtiles et les plus inaperçues de l'amour-propre. Sainte Catherine de Gênes dit que l'amourpropre est une véritable haine, et cette remarque est très profonde. L'amour-propre n'est pas du tout l'mtérêt légitime que l'homme doit se porter. L'amour-propre est une recherche de SOI. La recherche de soi amène toutes les complications, conduit à tous les labyrinthes. j L'abandon de soi simplifie tout, î Quand un homme s'égare, soyez certain qu'il vient de se chercher.
I Dès qu'un homme nous paraît délivré de l'a-
mour-propre, nous avons, même malgré nous, utuconfiance extraordinaire en ses Paroles. C'est qu'il nous paraît rapproché du foyer de la Lumière. L'amour-propre étant, entre la lumière et nous, une chose opaque qui s'interpose, l'homme qui paraît en être débarrassé nous fait l'effet d'avoir levé un voile, et nous l'interrogeons volontiers. L'amour-propre ruine et divise. L'homme qui nous en paraît délivré, nous fait l'effet d'être i moins éloigné que les autres du foyer central de l'Unité.
L'amour-propre aveugle ceux qui aiment la ! lumière, paralyse ceux qui aiment l'action, pervertit ceux qui aiment la bonté, trompe ceux qui ; aiment l'Intelligence. Les bâtiments qui s'élevaient s'écroulent quand l'amour-propre se glisse, par une fente, entre deux pierres. J'ai été témoin de cette catastrophe. L'amour-propre arrête et empêche V Edification, dans le sens précis de ce mot. L'amour-propre détruit les monuments. Il rase les Temples et les Palais. En style Oriental, je l'appellerais le Père des Ruines. Ruines morales, ruines intellectuelles, ruines d'amitié, ruines d'institutions, dès que vous voyez des ruines, cherchez le principe, vous trouverez l'amour-propre. C'est lui qui sait disjoindre les personnes et les choses les mieux unies. C'est lui qui enlève le ciment; c'est lui qui sépare; c'est lui qui refroidit. Les ardeurs les plus saintes se glacent, quand il pénètre entr'elles. L'amour-propre est sous la protection de l'iia-
bitude. Aussi les hommes, habitués à lui, le regardent non comme un accident, comme une décJiéance, comme une privation, mais comme la condition naturelle et primitive de toute organisation. L'habitude est la gardienne du mal; aussi les hommes de l'habitude, qui sont généralement les hommes de l'amour-propre, arrivent vite à regarder le mal comme une réalité, et le bien comme un rêve.
C'est pourquoi ils se retranchent dans leur néant; ils n'aiment pas l'intervention Divine, ils nient le miracle, et même, chose invraisemblable ! en viennent à le détester. Ils le regardent comme l'intrusion indiscrète de l'Etre, dans le domaine qui est à eux, dans le domaine qui 'aur est cher, à titre de propriété, dans le domaine de leur néant.
En général, ces hommes n'aiment pas beaucoup non plus les grandeurs naturelles. Le génie leur est suspect, comme une puissance qui ne respecte pas les habitudes. Ce hideux rlea qui est leur patrimoine et le cachet de leur race, leur semble sacré ; et ils immolent en baillant, sur l'autel du néant, toutes les énergies de l'Etre qui voudrait approcher d'eux.
Chez les hommes de l'habitude et de l'amourpropre, si l'on essaie de faire pénétrer dans leur âme un rayon de lumière, on aperçoit que l'obstacle est d'autant plus invincible, d'autant plus infranchissable, qu'il est plus léger, plus menu, plus mince, plus misérable.
Si un homme est près d'en égorger un autre, et que vous lui parliez, peut-être lui ferez-vous comprendre et même sentir son crime. Mais dites à une femme d'un certain caractère, endurcie par certaines habitudes, que la couleur des rubans de son chapeau n'est pas ce qu'il y a de plus important au monde, jamais vous ne la persuaderez ; jamais elle ne comprendra, en vous écoutant, son insignifiance et la nature de sa vanité. Ce néant-là est impénétrable. La vanité est plus impénétrable que le crime. Le crime avertit de sa propre horreur ; la vanité n'avertit de rien, parce qu'elle est couverte par l'habitude. L'habitude est un masque qui lui voile sa laideur.
Si j'ai uni, dans cette étude psychologique, la mort, l'amour-propre et l'habitude, c'est que j'ai voulu appuyer sur l'identité de leur essence, marquée par tant d'apparences diverses.
Il y a des fautes et des erreurs qui se montrent tellement vite que l'attention la plus ordinaire les découvre à l'instant même. L'amourpropre, au contraire, se fait aimer, même de ceux qu'il assassine. Il agit à la manière du poison.
L'amour-propre est la cuirasse à l'aide de laquelle l'homme se garantit contre la lumière.
Celui qui voudrait être en possession de la lumière, sans renoncer à l'amour-propre, ressemble à un oiseau dans l'œuf, qui voudrait voir le jour, sans percer sa coquille.
M. Dupont de Tours disait :
— Nous ne nous servons pas assez de la Foi.
11 est certain que nous nous en servons peu. Beaucoup d'entre nous ont une foi sans énergie, qui réside dans les formules. Peu d'entre nous possèdent la foi vivante ; c'est de cette foi vivante que je voudrais parler aujourd'hui.
L'esprit humain a des médiocrités naturelles. 11 est porté vers les choses du milieu. Le oui et le non lui font peur tous les deux.
Posez à un chrétien cette question :
Jésus-Christ dit-il la vérité?
Evidemment oui.
Vous continuez, parlant au même chrétien.
« Jésus-Christ dit la vérité. Or, Jésus-Christ a « dit :
« Tout ce que vous demanderez à mon Père en « mon nom je le ferai.
« Tout ce que vous me demanderez en mon « nom, je le ferai.
« Demandez et vous recevrez ; cherchez, et
« VOUS trouverez ; frappez et il vous sera « ouvert.
« Si vous pouvez croire, tout est possible à « celui qui croit.
« Et vous concluez : Jésus-Christ dit la vérité ; « or, Jésus-Christ dit cela, donc cela est la « vérité. Tout est possible à celui qui croit ».
Gela est clair, n'est-ce pas?
Le chrétien sera embarrassé. Il dira : oui, d'un air timide. Il ne croit pas la conséquence de la même foi que le principe. Il recule, il tremble. Il ne transporte pas les montagnes.
Plusieurs ont confiance dans les paroles qui promettent une autre vie, avec ses récompenses et ses châtiments.
Et ces mêmes hommes ne croient pas d'une foi vivante, à la puissance de la prière dans ce monde-ci.
Saint Bernard faisait cette remarque à ses religieux : « Vous croyez fermement, leur disait-il, « aux promesses relatives à l'autre monde. Vous « croyez à peine aux promesses relatives à ce « monde-ci. Et cependant c'est la même bouche « qui a dit les choses auxquelles vous croyez « fermement, et les choses auxquelles tous « croyez à peine ».
Beaucoup d'entre nous peuvent se dire à euxmêmes ce que disait saint Bernard à ses amis. Il n'y a pas, entre telle parole de l'évangile et
telle autre parole, une différence de vérité, une différence de certitude.
Les paroles de l'Evangile ne sont pas plus ou moins certaines les unes que les autres. Les àpcu-près n'existent pas dans cette région. Une parole, toujours égale à elle-même, ne peut donner que la même garantie, toujours égale à ellemême.
Si vous prenez part aux sacrements de l'Eglise au baptême, à la pénitence, à l'Eucharistie, si vous tenez à garder votre place dans la Communion des saints; c'est en vertu des paroles de Jésus- Christ qui a institué ces sacrements.
Or, c'est la même parole qui a dit, avec le même accent :
« Tout ce que vous me demanderez en mon nom, je le ferai.
« Tout est possible à celui qui croit »,
Je défie n'importe qui de trouver n'importe quelle raison pour établir n'importe quelle différence entre cette parole et une autre parole du même Evangile.
Quand les hommes révoquent en doute une chose douteuse, ils disent vulgairement et proverbialement : « Ce n'est pas parole d'Evangile ».
Or, les paroles dont nous parlons ici sont paroles d'Evangile.
Et comme il est impossible, en lace d'une telle affirmation posée par une telle bouche, d'alléguer ou la légèreté ou l'exagération, il faut absolu-
ment la prendre comme une vérité de même valeur que toutes les autres. Parmi les paroles tombées des lèvres de Jésus-Christ, beaucoup n'ont pas été recueillies d'une manière officielle. Beaucoup n'ont pas été relevées par la voix chargée de transmettre à la postérité les échos du Verbe Eternel, parlant sur cette terre.
S'il y avait, dans la vérité absolue, du plus et du moins, le plus serait en faveur des paroles officiellement répétées de siècles en siècles par l'Eglise Universelle.
Or, cette parole-ci est du nombre. Elle est du nombre des paroles officielles.
Elle a été prononcée, et, de plus, elle a été écrite. Elle a été écrite et elle demeure écrite, pour être répétée avec toute l'autorité dont dispose l'Evangile. Elle n'est pas seulement une confidence faite à quelques-uns. Elle est la promesse authentique, authentiquement faite et donnée au genre humain.
« Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera.
Or, cette parole est, parmi les paroles prononcées il y a dix-huit cents ans, en Judée, une de celles que le Saint-Esprit a choisies pour être répétées partout où parvient une édition de l'Evangile. Elle est du nombre de ces paroles qui se disent à l'Evangile de la messe, entre Pâques et l'Ascension.
Chaque prêtre, sans en excepter un, la prononce à l'autel, et, parmi le peuple debout dans
l'Eglise, il n'y a pas un homme qui ne l'ait lue dans l'Evangile, et qui ne l'ait entendue dans le lieu Saint, et qui ne se soit levé tout exprès pour l'entendre solennellement. L'acte de se lever à l'Evangile, signifie la disposition où l'on est d'attester publiquement la vérité de ce qui va se dire. C'est un témoignage rendu.
Et si déjà on ne rend pas légèrement témoignage dans un lieu humain, dans une cérémonie humaine, que doit-il en être du témoignage qui se rend à l'Eglise, dans le lieu consacré, sous les voûtes consacrées, près de la chaire de vérité, en face de l'autel, en face de l'HOSTIE? Or, c'est ce témoignagne que chacun de nous rend à cette parole, à la face du ciel et de la lerre, quand il se lève à l'Evangile, pour entendre le prêtre dire :
« Tout ce que vous demanderez à mon Père, « en mon nom, il vous le donnera. »
Et le moment de cette profession de foi n'est pas isolé dans la vie du chrétien. Tout acte de la vie rend le même témoignage, s'il appartient au christianisme, à l'indivisible christianisme. Tout homme, par cela seul qu'il n'a pas renié l'Evangile, par cela seul qu'il accepte la qualité de chrétien, affirme cette parole de siècles en siècles retentissante ! Tout est possible à celui qui croit.
Il n'y a aucune porte pour échapper, aucune fente dans aucune muraille.
Il est impossible, d'une impossibilité absolue,
l'Evangile étant vrai, que ce mot-là ne soit pas vrai.
« Tout ce que vous demanderez à mon Père, en non nom, il vous le donnera. »
Cette parole réunit sur elle toutes les réalités et toutes les solennités. Non-seulement elle a rang parmi les paroles répétées à l'autel, pendant l'acte du Sacrifice, en face du ciel, en face de la terre, en face de l'enfer qui doit frémir, en face du peuple qui s'est levé, et qui est là, debout, rendant témoignage; mais, outre tout cela, outre la vérité qu'elle a autant que les autres paroles d'Evangile, elle a une importance pratique exceptionnelle', puisqu'elle est le secret de la puissance. La puissance est l'objet du désir. Et cette parole nous dit à quelle condition la puissance nous est livrée.
La puissance est l'axe autour duquel tournent les mondes. Et voici une parole qui est l'axe autour duquel tourne la puissance.
« Tout est possible à celui qui croit ».
Cette parole porte sur la Foi. Il ne s'agit pas de la remettre à l'éternité, puisque dans l'éternité se sera évanouie la Foi.
La Foi et l'Espérance auront été les magnifiques secours de la route parcourue. La Charité rayonne seule, dans le présent sans fin de TEternilé. Les paroles qui portent sur la Foi portent sur la terre, sur le temps où nous sommes, puisque la terre est le domaine de la Foi. « Tou' est possible à celui qui croit... » Cette parole est
le viatique du temps. Elle est la gloire de la Foi. Elle est la lumière qui lait dans les ténèbres. Elle est la pratique &' aujourd'hui. Elle est la pratique de cet aujourd'hoLi qui demande son pain quotidien. Elle est le secret de la vie, puisque le juste vit de la Foi. Elle appelle à grands cris l'Amen qui consomme tout. Amen, Amen, Amen.
La Défense sociale est, depuis quelque temps, dans une situation exceptionnelle qu'il importe de préciser. En tout temps, la Défense de la société n'est que la suite et le corollaire de la Défense de la Religion.
Mais aujourd'hui, infiniment plus que jamais, cette vérité apparaît dans son jour. Ce qui pouvait être autrefois l'objet d'une démonstration philosophique est maintenant un fait d'expérience. Ce qui était autrefois relégué dans le domaine de la Théorie et aperçu par les Penseurs, est maintenant un fait pratique, qu'il n'est plus permis à personne d'ignorer.
Tout se meut dans la Religion, Omnia in Relifjioiie moventur.
Les questions littéraires, politiques, sociales, qui autrefois semblaient avoir une existence séparée, avouent maintenant qu'elles n'en n'ont pas. Elles gardent la distinction qui assure à chacune son individualité. Mais elles avouent qu'elles n'ont de vie, de réalité, d'importance que dans leurs rapports avec la question religieuse, qui domine et pénètre le monde.
Les questions sociales et politiques ne peuvent plus être traitées séparément. L'expérience est faite. L'Histoire parle. Elles dépendent évidemment de la Foi qu'on a, ou de la Foi qu'on n'a pas.
Ses ennemis le savent, et ici encore nous retrouvons les enfants des ténèbres, armés de leur prudence. Ils le savent; ils ne s'attardent pas à des luttes locales. Ils ne perdent pas leur temps dans l'attaque isolée de tel ou tel point, de tel ou tel détail. Non, non ! ils visent au cœur ; ils visent au point central. Ils s'attaquent à la Religion dans son ensemble, dans sa vie universelle, dans sa totalité. Ils font contre les Ecrivains religieux la conspiration du silence. Et vous conservateurs, que faites-vous? Vous les aidez ! Vous aidez par votre froideur leur calcul et leur dessein.
Vos Ecrivains ont consacré leur vie à la plus rude des tâches. Ils naviguent contre le vent et la marée. Ils travaillent, épuisés, sans encouragement et sans victoire. Ils n'ont pas toutes leurs forces, puisqu'ils n'ont pas tout leur succès. Ils luttent contre le monde, contre le siècle, contre leurs ennemis qui sont les vôtres, contre l'ardeur de leurs ennemis, et contre l'indifférence acharnée de leurs amis.
Oh ! l'indifférence ! crime des crimes ! Forme monstrueuse et déguisée de l'Homicide !
Vos ennemis font autour de vos Ecrivains, autour de vos défenseurs, la conspiration du
silence, et vous dont le plus sacré devoir est de faire retentir partout la parole du salut, vous l'étoufTez par votre indiflerence, comme vos ennemis par leur silence calculé.
Vous avez l'air de craindre que vos ennemis ne suffisent pas à écraser vos Défenseurs. Vous vous joignez à vos adversaires. Ceux qui portent pour vous la parole ont déjà sur leur tête le poids de l'hostilité du monde. Vous craignez que ce poids ne suffise pas pour les étouffer. Vous jetez, par dessus, le poids de votre indifférence qui pèse, à elle seule, plus que le monde. Car l'indifférence c'est le vide, et le vide est plus lourd que tout.
Votre indifférence est la chose qui a glacé le sang dans les veines des hommes de génie. C'est elle qui a diminué leur génie, diminué le patrimoine de l'Humanité, en diminuant les grands Ecrivains.
Milton a dit : « Celui qui tue un homme ne tue qu'un homme. Celui qui tue un livre lue une idée, et il faudra des siècles à l'Humanité pour réparer son crime. »
Milton ne va pas assez loin. Les siècles ne répareront rien. L'homme, qui est mort assassiné par l'indifférence, a emporté son secret dans la tombe; car son secret, pour être dit, avait besoin de son génie. Celait lui qui devait le dire, non pas un autre. Un Ecrivain peut avoir des successeurs; il n'a pas de remplaçant. Son découragement est un crime inexpiable, qui suffirait seul
pour prouver l'éternité de l'Enfer. A un crime sans remède, il faut un châtiment sans fin.
J'ajoute que l'Homicide, commis par l'indifférence, commis par l'omission, par l'omission de ceux qui ne soutiennent pas, j'ajoute que cet homicide est complet. Quand vous assassinez l'Écrivain, si l'Écrivain est sérieux, sachez que vous assassinez l'homme. Vous l'assassinez physiquement, comme si vous lui plongiez un couteau dans la poitrine. Vous abrégez ses jours dont vous répondrez devant Dieu. Vous l'assassinez avec autant de réalité et de précision que si vous vous serviez du poignard. Vous ne voyez pas le sang couler; mais il coule. Il coule, vous dis-je, et c'est celui d'Abel. Il criera du fond de la terre. Rien ne couvrira cette voix terrible.
Regardez les ennemis de l'Église ! Quels triomphes leur sont ménagés I
Comme Voltaire et Rousseau, Victor Hugo a été exalté par les siens au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à sa nature de donner ! Il a été multiplié par l'admiration. L'indulgence dont ses défauts sont l'objet lui permet de se lancer à fond de train dans toutes les directions où le vent le pousse, et, par là, de ne perdre aucune des forces qui sont en lui.
Et M. Renan ! Très certainement ces espérances ont été dépassées par la bienveillance inouïe de ses admirateurs. Son léger talent, fait de
finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si yrande fortune ! Mais il attaquait l'Eglise, et il a été porté aux nues. II est peutêtre étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu, au sort qu'il aurait eu, s'il était resté fièle ! Cette comparaison est épouvantable.
Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité. Vous avez, parmi vos Écrivains, des hommes de plus haute taille que M. Renan ! Vous avez ce qu'il fallait pour le vaincre, pour le démasquer, pour le réduire au néant! Vous avez ce qu'il faut pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu ! vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit, ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. Vous n'avez pas mis en évidence les aînés de votre famille. Vaincu en droit, M. Renan est vainqueur en fait, et il se félicite probalilement d'avoir choisi pour amis ceux qui distribuent les triomphes.
Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du mal, ont donné tout ce qu'ils pouvaient donner, soutenus, encouragés, vivifiés par leurs amis.
Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du bien, sont morts de chagrin, assassinés par l'indifférence de leurs amis.
Et ce crime infini a pour châtiment, la diminution de la vérité parmi les hommes, le renversement des sociétés humaines, les révolutions, les guerres, les ruines, les désespoirs, le triomphe de l'injustice, tous les autres crimes et tous les autres malheurs.
Tous les crimes, tous les malheurs, tous les fléaux connus sont les conséquences et les châtiments de ce crime infini et inaperçu.
Ah! je voudrais avoir une voix comme on n*en a pas sur la terre pour faire entendre ces vérités, et pour les faire entendre dans l'intime de chaque âme, d'un bout du monde à l'autre. Je voudrais pouvoir entr'ouvrir le monde invisible et montrer à chaque homme, à chaque nation, le secret des effets et des causes ! Je voudrais montrer ce que c'est qu'un homme, qui était chargé de dire la vérité, et dont la parole meurt dans le découragement ! Je voudrais pouvoir ouvrir le cœur de l'Histoire et lui demander le secret des catastrophes inexpliquées ! Il y a en effet des catastrophes tellement étranges qu'elles ressemblent à un silence horrible. On dirait le silence de la Parole Eternelle qui refuse de donner la vie aux créatures. On dirait le recul du soleil qui refuse d'éclairer le monde. C'est le triomphe de l'obscurité, c'est la puissance des ténèbres, dont il est parlé dans l'Ecriture.
Qui sait si ces catastrophes inexpliquées, si ces interruptions dans la lumière historique, qui sait
si ces silences redoutables, contenant des déluges de sang et de feu, ne sont pas les échos, les effets, les ressemblances et les châtiments des silences auxquels sont quelquefois condamnés sur la terre ceux qui ont le dépôt du vrai et la charge de l'annoncer aux hommes. La vérité pèse sur ces personnages-là d'un poids terrible ; mais ils pèsent aussi sur le genre humain, et le genre humain, qui les abandonne, les venge de lui-même, en se précipitant dans les abîmes dont il devrait être préservé par eux.
Et tout cela passe inaperçu !
Comme les possédés qui se jettent tantôt dans l'eau, tantôt dans le feu, le genre humain, quand il a commis un de ces grands crimes, quand il a réduit au silence la parole de vérité, le genre humain, pris de frénésie, se déchire les entrailles, Saisi par le vertige, il cherche un abîme, avide de se punir et de venger sa victime. Il s'ouvre les veines, il ouvre les cataractes de feu, avide de s'y engloutir. Il s'est moqué de l'un de ses pères, et alors, suivant la parole de l'Ecriture, les corbeaux des torrents lui arrachent les yeux, et il se précipite dans toutes les obscurités, dans tous les abîmes, dans toutes les morts, dans tous les supplices. On dirait qu'il a faim et soif des feux de l'Enfer.
Et cela passe inaperçu !
Mettez-vous en colère et ne péchez pas, dit l'Ecriture.
0 sainteté méconnue î ô sainteté de l'indignation I Ne serait-ce pas toi par hasard qui tiendrais la torche dans la nuit funèbre où s'agite l'Histoire du monde? O sainteté des grandes colères, tu es la plus oubliée de toutes les saintetés possibles, et les moins humains ne te touchent pas. N'est-ce pas toi, vierge des abîmes, qui as le secret des tremblements de terre ! Tu sais pourquoi la foudre éclate et pourquoi le sol terrestre s'entr'ouve sous les pas des hommes.
Tu savais, avant le frère et la sœur de Moïse, quelle était la grandeur de Moïse.
Et tu sais aussi que celui qui reçoit le Prophète, en qualité de Prophète, reçoit la récompense du Prophète. Mais tout cela passe inaperçu.
Inaperçu ! Mot terrible ! Et qui contient l'explication de la plus terrible des paroles :
« J'avais faim et vous ne m'avez pas donné à manger; j'avais soif et vous ne m'avez pas donné à boire, etc. »
« Et les condamnés répondront :
« Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim? Quand est-ce que nous vous avons vu avoir soif? » (Saint Mathieu, XXV.)
Ils ne disent pas: «Quand est-ce que vous avez eu faim? Quand est-ce que vous avez eu soif? »
Mais, « quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, avoir soif?
« Vu ! » Ils auront donc vu eux-mêmes la faim
et la soif de Jésus-Christ. Ce ne sera pas une histoire qu'on leur aura racontée. Ce sera un spectacle qu'ils auront eu, eux-mêmes, sous les yeux.
Ils auront vu, eux-mêmes, de leurs propres yeux, cette faim et cette soif. Seulement ils ne les auront pas reconnues !
Or, parmi ces faims et ces soifs de Jésus- Christ, il faut compter la faim et la soif du Penseur, de l'Orateur, de l'Ecrivain, qui a faim et soif de donner, qui meurt, s'il ne donne pas. Et il faut compter en môme temps la faim et la soif du peuple, ou de cette partie du peuple qui a faim et soif de recevoir, et qui meurt, si elle ne reçoit pas.
De sorte que la publicité légitime, donnée justement, apaise en haut et en bas la faim et la soif de Jésus-Christ.
Et l'indifférence, qui ferme en bas les sources de la vie, sera celle qui dira au dernier jour :
Seigneur, quand est-ce que nous vous avons VU avoir faim et soif? L'indifférence, qui ferme les sources, passe, sans la voir, à côté de la soif de Jésus-Christ.
Elle la voit, elle l'entend^ et elle ne la reconnaît pas, parce qu'elle n'aime pas, car ;