HAMLET EN OPERA
lement l'exposé d'une doctrine ; il raconte le sujet de la joie; il proclame la Bonne Nouvelle comme étant une vérité.
Or, qu'est-ce qu'Hamlet ? Hamlet, c'est l'eflort de la concentration; c'est le chef-d'œuvre de la tristesse; c'est la tristesse qui, au lieu de se hâter vers la joie, se replie sur elle-même, lourde, terne, suffocante et dévorante. Hamlet, c'est le silence dans ce qu'il a de plus impitoyable ; c'est la dureté du cœur dans ce qu'elle a de plus invinciblement noir. C'est un charbon qui s'éteint, et qui ne veut pas devenir diamant. La parole elle-même abandonne Hamlet pour le livrer sans défense aux cruautés de sa rêverie.
Si cet homme, sourd et à peu près muet, répugne déjà à la parole, à quel degré sera-t-il incapable de la musique ?
On a dit quelquefois qu'Hamlet est essentiellement homme. On a calomnié l'homme.
Placé entre le ciel et l'enfer, l'homme dans sa nature ordinaire, dans sa manifestation habituelle a des ouvertures et des aspirations, des fraîcheurs et des lumières, des jeunesses et des espérances qui aident l'attraction supérieure, et que le poète anglais a durement refusées à son triste héros. Il l'a confiné dans les régions basses, qui semblent profondes parce qu'elles sont -étouffées. Hamlet est contraint dans le monde des vivants. 11 n'est à l'aise qu'avec les morts. Ses aspirations le conduisent au milieu des tombeaux, non pour prier, mais pour rêver. Essayez par la
226 LE SliCLE
pensée de le voir à genoux dans les cimetières, qu'il affectionne; vous essayerez en vain. On ne pourrait le voir que debout, dans l'attitude orgueilleuse d'une stérile interrogation. Cet homme questionne toujours, mais sa question froide reste et doit rester sans réponse. Si l'on pouvait concevoir Hamlet à genoux, on pourrait concevoir le chant sur ses lèvres ; car, en ce cas, sa douleur aspirerait vers une consolation, et son âme irait en haut. Mais, parce qu'il est condamné à être toujours debout, Hamlet est condamné à ne pas chanter, et l'arrêt qui le condamne est juste en vérité.
On a écrit des volumes sur Hamlet, des volumes sur Shakespeare ; on a toujours senti que le dernier mot n'était pas dit, et il ne pouvait pas l'être. Cette porte ne pouvait être ouverte que par la clef qui ouvre tout.
Il faut avoir la notion de l'enfer, telle que le christianisme, qui possède les secrets de touslc^ abîmes, peut seul la donner, pour connaître le vrai nom de Shakespeare.
Tous ses drames ne sont qu'un drame, et l'attrait de l'abîme d'en bas est la force qui met en mouvement ce drame unique et entier. Il reste les débris d'une gigantesque nature ; mais cette nature a perdu ses droits sur la joie et sur la musique. Où donc irait-il chercher l'harmonie ouïes larmes, ce mystifié hautain et sec, autour de qui les morts semblent encore vivants, et les vivants semblent déjà morts ?