HAMLET EN OPERA
Dans sa vie intérieure, il parodie le recueillement ; dans sa vie extérieure, la justice ; dans l'une et l'autre, la profondeur. Mais on ne trompe pas l'œil clairvoyant de l'amour. Hamlet n'a pas le droit sur la musique, et la musique le sait bien, elle qui est faite pour consoler.
Si Hamlet ne chante pas, qui donc chantera dans ce drame ? Sera-ce la reine ? Il ne lui est pas même permis d'y songer. Le repentir peut chanter, mais non pas le remords ! Entre le repentir et le remords, la distance est infinie, car le repentir espère et le remords n'espère pas. Le repentir croit au pardon; le remords croit à la perte irréparable, et chacun d'eux est entraîné dans la direction qu'il choisit. Celui qui, au lieu de se livrer au repentir, se livre au remords, refuse le pardon à un homme, et cet homme, c'est lui-même. Celui qui refuse un pardon demandé semble livrer son prochain au remords, et celui qui pardonne le livre au repentir.
L'antiquité est avide de remords ; c'est pourquoi elle chantait peu. Le repentir est une mélodie qui célèbre la gloire de Dieu sous la figure de la miséricorde.
Si Hamlet et la reine sont voués au silence, est-ce Ophéha qui chantera ? Encore moins, s'il est possible. Il ne lui reste pas ce qu'il faut de pureté pour produire une harmonie. Ophéha est froide comme la folie, et corrompue comme la tristesse. Si Hamlet était le type du jeune homme? Ophélia serait le type de la jeune fille; mais c'est
le contraire qui est vrai. Le cœur héroïque et le cœur virginal sont ignorés du monde d'en bas; dans ce drame ténébreux, l'homme est mollasse, et la femme flétrie.
Shakespeare a du goût pour le désespoir et du goût pour l'obscénité. Le désespoir est son travail, l'obscénité son repos. Il se délasse dans l'obscénité qui remplit ses petites scènes, des violences du désespoir qui remplit ses grandes i scènes.
Quelques paroles subhmes, quelques scènes profondément humaines sont égarées entre ces deux monstres et vite étouffées par eux.
Parmi les plus irréconciliables ennemis qui soient au monde, il faut citer la musique et la grossièreté. Celle-ci n'a pas figuré dans l'opéra. L'opéra, qui a tant de défauts, n'a jamais éti'grossier.
Le désespoir et l'obscénité ne se ressemblent pas en apparence, et ne s'appellent pas logiquement; mais ils s'appellent en fait, parce qu'ils sont deux émanations d'en bas.
Peu d'œuvres, sur cette terre, ont eu autant qu'Hamlet, la puissance d'éveiller l'écho.
Ily a quelque chose de géant et de royal dans la nature de Shakespeare. Mais, comme l'orgueilleux d'autrefois, il marche à quatre pattes et son œil est Hxé à terre. Or les oiseaux chantent, mais les quadrupèdes ne chantent pas.
L histoire; la légende; le conte; le roman.
Le récit a cent mille formes. Il a été de tout temps une des habitudes, un des besoins, une des joies de l'humanité. II est impossible de se figurer un peuple qui dans son enfance, ou dans sa jeunesse, n'ait pas compté parmi les joies de sa vie des récits faits ou entendus. Et ce qui est vrai des peuples est vrai des individus. Figurezvous un enfant qui n'ait été charmé, iDercé, endormi, réveillé par aucun conte ! Peut-être cet enfant souffrira toute sa vie de cette absence. Le récit, qui a une telle place dans la vie de l'enfant, n'en a pas une moins grande dans la vie de l'homme. Seulement cette place n'est pas la môme.
Peut-être ici, comme presque partout, trouverons-nous trois formes à la chose qui nous occupe et trois phases dans son histoire.
Il y a d'abord la Parabole qu'on appelle aussi Légende.
C'est, je crois, la première forme du récit.
La Parabole peut avoir et a ordinairement un fond vrai historiquement. La parabole a son point de départ dans la réalité: seulement ce point de départ réel, ce fait initial est oublié. Le fait, peut-être prosaïque et vulgaire, est oublié, noyé dans la poésie de la parabole. Le fait disparaît devant l'enseignement qu'il contient. Le fait s'évanouit devant la chose qu'il représente. Le récit fait oublier son corps pour ne faire penser qu'à son âme. Les personnages, ordinairement réels à l'origine, s'évanouissent devant les idées qui les soutiennent, perdent leur limite individuelle, et deviennent les types généraux.
La légende, qui touche la parabole, diffère d'elle, en ce qu'elle est moins vraie.
Dans la Légende, le fait primitif est sensiblement altéré. Cette altération peut même aller jusqu'à la falsification complète. Si la Légende est donnée pour vraie quand elle ne Test pas, elle peut tromper très profondément une société encore jeune, et l'erreur qui vient d'elle peut retentir de générations en générations, parce que cette erreur se présente sous une forme aimée.
Après la Parabole vient le Conte. La Parabole avait très peu de détails. Le Conte en a beaucoup plus. Le Conte ressemble à la Parabole et il n'en diffère peut-être que par le ton et la longueur. Il a souvent plus d'incidents, et il a toujours beaucoup plus d'étendue. La Parabole est d'une extrême simplicité; elle touche les choses par le
histoire; légende; conte; roman 231
sommet, elle ne prend pas le temps de les décrire. La légende a son caractère général et historique; elle s'occupe, par exemple, de la naissance d'un peuple et de ses destinées; elle prend Romulus et Rémus à l'instant de la louve et elle les conduit jusqu'à l'instant de la tempête. Nourri par une louve et disparaissant au milieu d'une tempête, Romulus est un personnage parfaitement adapté au style de la Légende; mais ce qui le rend parfait dans ce genre, c'est qu'il fonde Rome. Grâce à cette énorme fondation, la Légende qui s'attache à lui comme individu resplendit sur lui comme un fondateur. Individu, il serait le sujet d'un Conte; fondateur, il est le sujet d'une Légende. Je n'examine pas du tout la vérité historique qui supporte ce Conte ou cette Légende. Importante au point de vue de la critique historique, la réalité, plus ou moins authentique du fait initial, ne tombe pas actuellement sous notre examen.
Le même personnage peut devenir l'objet ou le sujet d'un travail historique, d'un conte, d'une légende.
Et les mêmes faits pourront servir à ces trois récits.
En général, l'exemple est pris dans des époques très éloignées. Il est pris en Orient, il est pris loin de nous. La distance du temps et la distance de l'espace aident beaucoup le conte et la légende. L'histoire prend n'importe où ses sujets. Mais il me semble que la différence des
genres peut éclater plus sensible et plus intéressante, si, par hasard, un personnage adapté à l'histoire, au conte et à la légende, allait se trouver près de nous. Ce personnage existe et s'appelle Napoléon. L'histoire serait prodigieuse de difficultés. Il faudrait une impartialité parfaite; il faudrait une critique assez sûre et assez haute pour vérifier scrupuleusement les détails, et pour ne jamais perdre de vue les ensembles. Il faudrait un regard d'aigle et un regard de lynx. L^œuvre reste à faire.
L'Histoire n'a pas dit sur cet homme son dernier mot. Les défenseurs et les accusateurs ont prononcé beaucoup de paroles. Chateaubriand a vu beaucoup plus haut que les autres. Mais il n'a qu'effleuré le sujet. Il faut à un tel verdict des considérants dignes de lui. Ces considérants n'ont pas encore été prononcés, et l'accusé reste sur son banc. Il attend toujours son arrêt.
Le Conte n'aurait pas de jugement à rendre. Il s'emparerait de Napoléon comme individu, et aurait réussi, s'il avait exprimé sa physionomie.
La Légende s'est déjà emparée de lui, et, chose inouïe ! elle n'a pas attendu sa mort. Tamais la légende ne fut si pressée de se jeter sur une proie quelconque. La Légende l'a dévoré vivant. Elle l'a considéré non pas en lui-même, mais dans ses rapports avec les nations. La Légende se passe d'exactitude historique; on lui demande seulement une vérité spirituelle, poéti-