LE MOUVEMENT DE L*ART
idéal; il adora son caprice. L'imagination fut son cheval de bataille; et dans l'effort qu'il fit vers la réalité, ce fut sa propre fantaisie qu'il atteignit seulement. Il voulut exprimer la nature ; mais la nature, que du reste, il étudiait fort peu, lui glissa entre les mains, et il ne peignit que luimême. L'imagination, qui s'adorait elle-même, remplaça la réalité, comme elle avait remplacé l'idéal. Elle s'adora sous des formes bizarres. Elle s'adora dans le grotesque. Victor Hugo prit le grotesque au sérieux et le célébra avec une pompe plus grande que son objet. Jamais le grotesque ne s'était vu à pareille fête. Il dut être étonné des ovations dont il était couvert.
Mais ce pauvre grotesque finit par disparaître dans l'étourdissement de son triomphe et au romantisme succéda le naturalisme.
Admirez la logique des choses ! On avait découronné l'idéal ; la révolution littéraire, prétendant adorer la nature, s'était adorée elle-même. Elle s'était posé le diadème sur la tête, et comme un esclave qui court pour se donner un air de liberté, la fantaisie caracolait.
Mais voici que la nature réclame la couronne qu'on lui avait promise. Elle dit au romantisme : ce n'est pas moi que tu adores; c'est toi-même. Je veux être courtisée à mon tour réellement, personnellement.
Et voici que le naturalisme succède au romantisme. Zola dit à Victor Hugo ; « Ote-toi de là, que je m'y mette. »
Les hommes ne sont pas toujours logiciens; mais ils obéissent toujours à la logique qui les conduit sans les éclairer.
Victor Hugo, essentiellement poète, était poursuivi, même malgré lui, par l'idéaî. Son idéal, c'était son moi. Mais ce moi gigantesque lui donnait des éblouissements. La nature était noyée dans ce rêve pailleté d'or, où flamboyait jour el nuit le moi de Victor Hugo.
Zola, essentiellement prosateur, n'est tourmenté par aucune vision. II ne cherche m l'idéal, ni lui-même. Il ne peint que ce qu'il regarde.
La beauté, dans la maison de l'Art, est devenue une étrangère. L'Art s'étonne de ne plus entendre parler d'elle.
Dans la conception antique, l'Art levait les yeux.
Dans la conception romantique, l'Art regardait devant lui. Que voyait-il devant lui ? Etaitce la nature? Pas le moins du monde. C'était luimême extérioré. Il voyait son champ de course.
Il se contemplait lui-même. Il s'adorait dans sa projection. L'homme voit la nature à travers sa pensée. Très rarement il la peint comme ELLE est. Habituellement il la peint comme IL est. Or, le romantisme étant un système, il voyait la nature à travers les règles, ou, si vous voulez, les caprices de ce système intolérant.
Le génie du maître n'empêcha pas cette intolérance et ne fut pas empêché par elle. Victor Hugo, étant énorme, vit toute chose énorme.
LE MOUVEMENT DE l'aRT 263
L'énormité fut la loi de son regard, parce qu'elle était le caractère de sa personnalité,
L'Art, dans sa nature propre^ avait donc levé les yeux. Dans le romantisme, il regarda devant lui, et se vit dans le miroir qu'il avait placé là.
Dans la conception naturaliste, l'Art baissa les yeux.
Le romantisme avait fait la proclamation des droits de la nature, mais il s'en était tenu aux discours.
Dans le naturalisme la nature revendique l'empire, réellement et en vérité.
Zola a tenu la parole que Victor Hugo avait donnée.
Ainsi la critique s'élevait vers les choses spirituelles, et l'Art se penchait sur les choses matérielles.
Jadis, le roman était rempli de ces événements étranges, invraisemblables, qui ont donné naissance au mot roman.esque. Depuis Balzac, les personnages du roman sont ceux que l'on coudoie tous les jours dans la rue. Les chevaliers qui délivraient jadis les princesses captives sont remplacés par des hommes d'affaires. Lespassions sont calculatrices ; les romans évitent par dessus tout d'être romanesques.
Quant aux personnages de Zola, c'est à peine s'ils se voient dans la rue. Il faut les chercher dans leurs repaires.
Réaliser l'idéal et idéaliser le réel, telle est la fonction de l'Art.
2G4 LE SIFCLE
Il ne doit jamais perdre de vue ni l'un ni l'autre des deux éléments^ sans lesquels il cesse d'être.
Surveiller la mission de ce grand serviteur, encourager l'Art ou le redresser, avertir les hommes de ses élévations ou de ses défaillances, telle est la fonction de la critique.
La critique, malgré tous ses tâtonnements et toutes ses erreurs, semble prendre conscience . d'elle-même |
L'Art, à la même époque, si je regarde une très grande partie de ses manifestations, semble : perdre conscience de lui-même.
Ce chassé-croisé a quelque chose de frappant et d'étrange.
Les hommes combattent dans la nuit. Souvent l'Art et la critique se heurtent sans se voir. Je voudrais que ce double regard jeté sur lui et sur elle pût éclairer le champ de bataille.
Je causais un jour avec un peintre naturaliste, au lieu même où toutes ses œuvres étaient exposées et réunies. A propos d'une figure singulièrement laide, dans laquelle brillaient de grandes qualités d'exécution réaliste, je dis à l'artiste :
« Comment avez-vous choisi ce modèle? Avi>zvous trouvé cela beau ? »
« — Beau ! me répondit le peintre. Qu'est-ce que c'est que cela ? Avez-vous jamais vu le beau ? C'est comme si vous veniez me parler de Dieu. »
Ceci est le mot de la fin.
Deux choses caractérisent la société actuelle, la curiosité et la précipitation. Elle veut savoir et elle n'a pas le temps d'étudier.
Que veut-elle savoir? Est -elle avide de science ? Non. Elle est avide de fails. Elle veut savoir ce quise passe. Elle est curieuse des événements, et comme elle est aussi pressée que curieuse, elle n'a pas le temps de réfléchir sur ces événements quotidiens, actuels, dévorants qui la préoccupent, sans l'éclairer.
De ces deux qualités constitutives, curiosité, précipitation, que résulte-t-il ? II résulte la volonté de lire et le refus d'étudier longuement.
Autrefois, peu de gens lisaient. Mais ceux qui lisaient, lisaient pour étudier.
On lisait pour s'instruire et pour instruire les autres.
Maintenant, tout le monde lit, et tout le monde lit pour se tenir au courant des hommes, des choses et des faits quotidiens.
De là, l'importance nouvelle capitale, immense du journal.
Le journal est le signe caractéristique de la société moderne.
La curiosité pousse à la lecture.
La précipitation écarte des longues lectures.
Aussi le livre, le livre littéraire et scientifique, tend à perdre tous les jours son antique popularité. Plus va la foule, plus elle lit; plus elle lit, moins elle lit les livres et plus elle lit les journaux.
Ce mouvement a des conséquences incalculables.
Le journal, en effet, répond aux deux besoins de la foule ; elle veut savoir et savoir vite.
Le journal lui apprend ce qui se passe et satisfait sa curiosité. Le journal le lui apprend en peu de mots, et satisfait sa précipitation.
Le journal revient souvent; c'est ce qu'il faut aux hommes du temps. Ils veulent les nouvelles fréquemment répétées. Ils veuleni savourer la succession des faits. Ils veuleni les dernières nouvelles, et ils veulent en môme temps que tous ces renseignement successifs leur arrivent sans les fatiguer, et leur arrivent chez eux, sous une forme facile, légère, accessible matériellement, et accessible intellectuellement.
Le journal répond très bien à ces nombreuses exigences. Il est fréquent; il est rapide; il ne j pèse pas. Il circule tout seul. Il a des pieds. Il a des ailes. 11 va trouver les gens à domicile. Il les i instruit chez eux bien ou mal; mais enfin il les "^ instruit. Il les renseigne, et en les renseignan»,
il les enseigne avec plus de réalité que s'il exposait les idées, sans raconter les faits. Dans le journal, les idées pénètrent à la faveur des faits, et, par là, elles pénètrent plus profondément dans l'homme.
Le journal est le compagnon de la maison où il pénètre. Il est l'ami intime de la maison. Il est le conseiller pratique et quotidien, et la théorie vraie ou fausse qu'il apporte avec lui devient intime à la maison où elle pénètre comme une amie.
Le livre parlait aux hommes de loin, comme un professeur en robe. Le journal parle aux hommes de tout près, comme un ami qui vient dîner chez vous, et dont la conversation est d'autant plus pénétrante qu'elle est moins apprêtée.
Ainsi s'explique la faveur du journal.
De cette faveur résultent deux grands devoirs : un grand devoir pour le journal ; un grand devoir pour les lecteurs.
Le grand devoir du journal, c'est d'être réellement l'ami, l'ami éclairé de ses lecteurs.
Le grand devoir des lecteurs, c'est d'aimer leur ami.
Car, remarquez-le, on veut toujours être aimé de ses amis. Mais on ne songe pas toujours à les aimer soi-même.
Comme le disait un jour assez agréablement Alphonse Karr, chacun veut avoir un amîj presque personne ne pense à être un ami.
Le journal, pour être l'ami du lecteur, doit lui apporter, avec tous les renseignements pos-
sibles, la lumière qui le doit éclairer. La lumière qui vient du journal est moins suspecte que celle qui vient du livre. Le livre semble vouloir imposer le système de son auteur.
Le journal semble vouloir seulement faire pénétrer en vous l'enseignement qui sort des faits quotidiens.
Le journal a celte puissance qui vient de la familiarité. Mais, plus il est puissant, plus il est obligé de mettre son autorité au service des idées grandes et vraies. Il faut qu'il fasse aux idées leur place à côté des faits. 11 faut qu'il encourage toutes les hautes aspirations des lecteurs et des écrivains. Il faut qu'il s'ouvre à tout ce qui est grand, et qu'il se ferme à tout ce qui est petit. Mais il faut absolument que ses lecteurs considèrent comme des devoirs sacrés leurs devoirs envers lui.
C'est ici que j'engagerai les conservateurs à méditer profondément la parole de l'Evangile relative aux enfants de ténèbres, plus sages souvent dans le maniement de leurs affaires, que les enfants de lumière, dans l'exercice de leurs devoirs.
Si les conservateurs veulent interroger à ce sujet leur conscience, elle leur fera peut-être une réponse intéressante. Cette réponse, je ne suis chargé ni de la faire, ni de la préjuger. Elle regarde le lecteur et non l'écrivain.
Mais je ne puis m'empêchcr de constater qu'il existe dans la société civilisée, des devoirs de
différentes espèces. Nous avons des devoirs privés et des devoirs publics.
Les hommes consciencieux se préoccupent vivement des devoirs privés. Ils se préoccupent surtout de ne pas enfreindre les lois, et de ne pas faire les choses défendues.
Mais se préoccupent-ils également, avec la même confiance, des devoirs publics ? Voilà la question que ie me borne à leur poser. La réponse ne peut venir que d'eux.
Plus les siècles marchent, plus l'homme est un être public.
II y a environ deux cents ans, peu d'hommes, dans une nation, étaient des hommes publics. L'immense majorité vivait dans les choses privées et intimes, n'écrivant pas, lisant peu. Les relations personnelles étaient généralement intimes et bornées. Les armées, dans l'ordre militaire, étaient peu nombreuses. Les armées civiles peu nombreuses aussi. Les armées qui combattaient le combat doctrinal, les armées de la pensée et de la plume ne comptaient que quelques combattants. Le genre humain regardait et écoutait.
Aujourd'hui, tout le monde est sur le champ de bataille. Les armées militaires, dans les grands Etats et même dans quelques petits, comptent dans leurs rangs toute la jeunesse. Tous les jeunes gens de presque toutes les nations sont soldats. Le même phénomène se produit dans Tordre civil et moral. Un nombre immense d'hommes a la plume à la main.
Les autres lisent.
Autrefois ceux qui lisaient étudiaieiit avec docilité et pour s'instruire. Maintenant tous les hommes lisent avec acharnement, pour juger.
Le combat est universel et n'a plus de spectateurs. Il n'a que des acteurs. Tout le monde a un rôle. Tous les artilleurs sont à leurs pièces.
Un nouvel état de choses impose de nouveaux devoirs.
La société où nous vivons oblige chaque homme à se déclarer, à se prononcer. Il est soldat involontaire. Eh bien ! vis-à-vis de la presse, je crois qu'un devoir immense et sacré s'impose à tous les hommes.
Une certaine presse, parce qu'elle flatte les passions, a, par là-même, un goût épicé. Elle attire l'œil par les couleurs voyantes qu'elle étale. Elle excite mille convoitises. Par là, elle tient l'attention de son public très éveillée.
La bonne presse, sobre et sévère par sa nature, s'interdit les éléments honteux, qui sont tous, de nos jours, des éléments de succès. Elle s'interdit mille peintures et mille intempérances qui attirent les hommes vulgaires et blasés.
Il ne lui reste que les esprits élevés qui aiment le vrai, le bien; il ne lui reste que ceux qui ont conservé le goût des belles choses, et souvent les belles choses sont des choses un peu secrètes, qui ont bosoin d'attention pour être savourées.
Il faut donc que ce public intelligent comprenne et sente qu'il est chargé d'aimer, de soutenir, de
favoriser, d'encourager la presse, saine, forte et sévère, autant et plus que l'autre public n'encourage l'autre presse.
Il faut que chaque homme intelligent se sente ïe combattant d'une grande bataille. Il faut que personne ne se désintéresse de la grande lutte morale où nous sommes tous engagés, par le fait involontaire de notre naissance dont nous n'avons pas choisi le moment. Par le fait d'être nés et de savoir lire, nous nous trouvons sur le champ de bataille de la presse quotidienne.
L'indifférence n'est pas permise.
L'indifférence n'est pas possible.
Chacun choisit nécessairement ses lectures. S'il ne les choisit pas dans le sens de la vérité, il pèche contre la vérité.
Les écrivains qui ont mis leur plume au service du vrai, ont en ce monde une rude tâche. Nombreux sont leurs sacrifices : nombreux doivent être leurs encouragements.
Le lecteur d'une œuvre légère peut lire légèrement. Le lecteur d'une œuvre sérieuse, d'un journal sérieux doit lire sérieusement.
Les hommes de lumière doivent rechercher l'honneur de soutenir ceux qui soutiennent la vérité, de défendre ceux qui la défendent, de combattre pour ceux qui combattent pour elle.
Or, si le rôle de l'écrivain est difficile, s'il exige un courage actif et quotidien, le rôle du lecteur est simple et aisé. Mais, si simple qu'il soit, il est absolument indispensable.
Le lecteur doit donner signe de vie à l'écrivain. II doit l'animer du geste et de la voix. Il doit étendre la sphère d'action où l'écrivain travaille. Il doit agrandir le champ que l'écrivain laboure. Il doit rendre l'air plus sonore, plus retentissant autour de l'écrivain. 11 doit, en multipliant les auditeurs, multiplier les fruits de la parole.
Une belle page est écrite. A qui est due cette belle inspiration? A vous, peut-être, lecteur qui ne vous en doutez pas ! Vous avez peut-être, dans une autre occasion, encouragé l'homme qui était chargé de porter la parole devant vous, et pour vous, et pour la vérité.
Cet encouragement retourne vers vous aujourd'hui sous la forme d'une inspiration superbe dont vous avez été vous-même l'instigateur. La flamme que vous avez allumée revient à vous, plus ardente et plus glorieuse.
Si vous aviez négligé, dans une autre occasion, le noble et grand devoir de fournir le bois à la flamme qui veut éclairer, cette flamme serait morte d'inanition, et elle ne viendrait pas aujourd'hui vers vous, fière et brûlante, vous rendre avec usure la vie que vous lui avez donnée.
Toute vie est un échange. La vie universelle est un échange universel. Le règne végétal et le règne animal se communiquent l'un à l'autre l'air respirable, c'est-à-dire la vie.
11 faut que chacun donne, il faut que chacun reçoive. Il faut que chacun se sente responsable
de tous les autres. Il faut que les passions qui peuvent soutenir ailleurs d'autres hommes, et dont je constate les efforts, il faut que ces passions soient remplacées, chez nous, par l'ardeur de la vérité, par l'autorité de la justice, par les munificences de la solidarité.
La science, au xix^ siècle, a énormément travaillé ; elle a énormément découvert. Je me garderai bien de rabaisser ces découvertes, mais je crois très important d'en constater la
nature.
Ces découvertes ont un caractère général, le caractère d'une préparation. Elles n'ont jamais, jamais, le caractère d'un résultat.
Elles tendent toutes à la suppression des distances. Elles opèrent un mouvement vers l'unité physique.
Et jamais, jamais, la division des hommes ne fut plus accentuée, plus manifeste, plus aiguë, plus criante.
La vapeur et l'électricité font ce qu'elles peuvent pour nous réunir, etjamais nous n'avons étt plus intimement, plus profondément déchirés.
Le microscope et le télescope font des merveilles. Le champ de course des planètes, et U goutte d'eau, champ de bataille des insectes invisibles, nous ont livré leurs secrets. Grâce ai verre, l'homme voit ce que ses yeux ne sont pai
capables de distinguer.il triomphe de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.
Il voit, dit Joseph de Maistre, il voit l'amour et la haine des êtres.
Et que dirait de Maistre s'il vivait aujourd'hui?
Que dirait-il en face des microbes, de leur influence, de leur action, de leurs secrets découverts ?
Il admirerait sans doute les préparations, mais son regard demeurerait étonné devant la faiblesse des résultats.
La décomposition des rayons des étoiles livre à l'homme d'invraisemblables notions sur les corps célestes.
Mais la science, si forte, si audacieuse, si iîère devant les distances énormes qu'elle mesure, qu'elle constate et qu'elle cite, la science s'arrête tremblante et confuse devant un rhume, devant une altération, grande ou petite, de nos tissus ou de nos organes.
La science discute sur les microbes, je l'en félicite et je l'en remercie. Mais l'homme continue à mourir de la fièvre typhoïde.
Effroyable ironie ! L'homme visite l'homme et lui parle. Le chemin de fer rapproche les corps : le téléphone rapproche les voix. Et l'homme touche l'homme pour le frapper, et l'homme coudoie l'homme pour le haïr de plus près. Les hommes s'embrassent, mais c'est pour s'étouffer.
La science facilite et précipite les agglomérations humaines, mais elle est impuissante à récon-
cilier deux ennemis, et même, et surtout, deux amis. Les enf|ins de mort sont multipliés et jv rfectionnés mille l'ois plus que les instruments di' vie. L'art de tuer est mille fois plus sûr du succès que l'art de guérir. La vraie émulation, la vraie fraternité, c'est la fraternité des artilleries. L'artillerie peut se passer du christianisme ; aussi sa prospérité est sincère.
Mais, par ailleurs, la fraternité, en dehors du christianisme, est un mot qui cache un piège. Hors du christianisme, la fraternité est simplement la chose qu'on réclame des autres. Au lieu d'être un don, elle est une exigence. Elle est la fureur de l'égoïsme qui crie, et que crie-t-il ? Il crie : Dévouez-vous, dévouez-vous 1 adorez-moi, ou je vous tue !
La santé et la certitude, ces grandes exigences de la nature humaine, ne sont pas puissances soumises. Leur conquête n'est pas faite. La science ne les tient pas dans ses mains.
Je ne veux pas dire que la science perde son temps, car rien n'est inutile, et toute découverte est une utilité quelconque. Cependant l'utile a ses degrés. Il y a des exigences plus ou moins pressantes, et, parmi les plus pressantes, la santé et la certitude figurent éminemment.
Or, la science me semble d'autant plus fière que son objet est plus lointain.
Elle me semble d'autant moins assurée, d'autant plus hésitante que son objet est plus voisin, plus actuel, plus palpitant, plus vivant, plus pressé.
Plus le secours est nécessaire, urgent, moins nous le tenons.
Il est beaucoup plus utile de secourir un homme que de découvrir une étoile.
Il est beaucoup plus facile de découvrir une étoile que de secourir un homme.
On dirait que l'importance pratique d'une découverte est un obstacle à sa réalisation.
Il est plus facile de découvrir des planètes que des remèdes, et des microbes que des trésors. La science est plus curieuse que féconde, plus subtile que salutaire, plus ingénieuse que puissante.
Voilà le fait. D'où vient-il ?
Ici je trouve sur ma route ce grand explorateur des causes, Joseph de Maistre.
« Observez, dit-il, une belle loi de la Providence. Depuis les temps primitifs, dont je ne parle point en ce moment, elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens...
« La physique des anciens est à peu près nulle car non-seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques, mais ils les méprisaient, et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété.
« Lorsque toute l'Europe fut chrétienne, lorsque la théologie eut pris place à la tête de l'enseignement, le genre humain étant ainsi préparé, les sciences naturelles lui furent données. »
Si l'espace le permettait, je trouverais dans Joseph de Maistre et surtout dans la nature des
choses mille preuves de cette vérité : les sciences sont des rayons, la religion est le centre. La religion catholique a donné aux hommes la permission que les païens se refusaient, la permission de ' s'emparer de la nature. Le christianisme a livré le monde aux disputes des hommes ; mais il a gardé les clefs de la vie ou de la mort.
Aussi la science séparée, la science hostile ou indifférente pourra être chercheuse : elle ne sera pas viviHante. Il faut que Prométhée accepte la rédemption. Il faut que la science respire dans son air respirable, qui est celui du sanctuaire. Qu'arriverait-il si elle se retrempait dans ses sources, qui sont les sources de la vie, si elle se plongeait dans le christianisme, pour se baigner dans la puissance ?
Oui, vraiment, ces deux mots ont la même étymologie !
Cette fleur unique et double se rencontre dans le Jardin des racines grecques ! Le même mot grec, qui signifie puissance, fait éclore, dans la langue française, la dynastie et la dynamite. On ne tarirait pas sur le rapprochement de ces deux mots. Mais il faut être bref.
Il est curieux, intéressant et instructif de suivre, à travers les âges et à travers les langues, les variations d'un même mot.
La puissance et la force sont des choses qui dominent le monde, et des idées qui le remplissent.
La puissance qui, dérivant du grec, cuva[j,'.ç arrive en français sous la forme de la dynastie et de la dynamite, s'appelait virtus en latin.
Virtus, pour Rome, c'était la force, c'est-àdire la vertu par excellence. Rome adorait la force. Nourrie par la louve, elle avait pour idéal Jupiter Stator. Rome était elle-même sa propre» idole, c'était l'homme. Vir et virtus ne font
qu'un. Virtiis vient de vir. La force en latin dérive de l'homme. Virtus est le mot vis ou le mot vir qui s'allonge.
Jupiter Stator, patron de Rome, c'est la force qui arrête. Rome avait compris que l'arrêt est un des attributs de la force. Rome adorait la fixité.
Vir, c'est la force intérieure. Virtus, c'est la force en action. Pour les Romains, l'action avait pour caractère le courage. Virtus signifie surtout le courage militaire.
Mais voici que les choses se modifient. La langue va se modifier avec elles.
Je sens une vertu sortir de moi.
La vertu va signifier la force thaumaturgique, et plus généralement, la sainteté.
La vertu va devenir la correspondance de l'homme à la grâce.
Les vertus héroïques vont figurer dans les procès de canonisation.
Et elles vont prendre un sens absolument nouveau. Elles vont signifier les vertus morales et sanctifiantes, tandis que la vertu en latin et l'héroïsme en grec signifiaient des actes de courage et de violence, qui n'étaient pas toujours de nature à entramer la canonisation de leurs auteurs.
Le mot héros, en grec, fournit même à la linguistique une observation bien importante et bien peu connue; il s'écrit avec un es})rit rude. Et le même mot, écrit avec un esprit doux, nous conduit aux hommes les moins héroïques et les
plus efféminés que l'antiquité puisse nous offrir.
Le héros, avec l'esprit rude, c'est Sparte.
Presque le même mot, avec l'esprit doux, c'est Athènes dans ses plus mauvais jours.
Ne perdons pas de vue notre point de départ. Revenons à vis et à uir et à virtus.
Les voilà qui se transportent dans la langue italienne, fille de la langue latine.
Et, faisant une excursion dans la langue française, ils produisent ce mot : un virtuose.
Si je me souviens du mot virtus, un virtuose devrait être un type de courage, un guerrier, un héros.
Mais, tel est le mouvement des mœurs et la transformation des langues qu'un virtuose, c'est un chanteur.
Voilà ce que Romulus n'aurait jamais prévu. Quand je dis Romulus, c'est Tacite qu'il faut entendre, car nous ne savons pas très bien comment s'exprimait Romulus. Nous savons seulement que son nom signifie Force.
Le mot vir, le mot vis, et le mot virtus, après des siècles de travail, ont composé le mot virtuose.
Quant à la puissance qui vient du grec, elle s'est considérée longtemps au point de vue politique. Elle s'est faite dynastie. Elle a parlé des Pharaons et des Ptolémées.
Puis, arrivant au xix* siècle, en France, au milieu des sciences naturelles et physiques, le mot grec est devenu la dynamique.
La dynastie et la dynamique, rapprochées l'une de l'autre, ouvriraient de singuliers horizons sur le mystère des mots. La langue d'un peuple raconte son histoire. Les époques traversées se gravent dans le dictionnaire.
En creusant le sol terrestre, les savants découvrent les traces des siècles évanouis. Les squelettes des grands animaux disparus racontent l'histoire naturelle, telle qu'elle fut autrefois.
Ainsi l'étude des langues raconte l'histoire des peuples morts et des choses emportées. Les langues humaines ressemblent aux pyramides d'Egypte. Le désert garde les tombeaux des rois et le sépulcre des dynasties.
La dynamique est la science des forces.
Elle étudie le mouvement des corps soumis à l'action des forces mécaniques.
Le nom de sa puissance, qui vient du grec, a revêtu cette forme mathématique et physique.
Mais ce n'est pas tout : l'homme a inventé la dynamite.
La dynamite a été trop célèbre depuis quelques années pour qu'il soit nécessaire d'en expliquer les effets. fl
La chimie, maîtresse du xix« siècle, la chimie, s'emparant de la puissance, s'est emparée du mot qui l'exprimait.
Elle a trouvé la force de nous faire sauter en l'air, et elle s'est précipitée sur la puissance paur i lui arracher son nom et le donner à la chose ! qu'elle venait d'inventer.
Pendant que la dynamite donne la puissance à îa mort, îa médecine homœopatliique, se cramponnant à la même racine grecque, poursuit le principe de vie par la voie de îa dijnamisation.
Mais c'est là le secret de quelques savants.
Parler français est une grande cLose. La langue est une souveraine dont les lois ne se laissent pas violer impunément.
•Je vous défie bien d'ouvrir un livre, un journal, de jeter les yeux sur un papier quelconque, à l'heure qu'il est, sans y lire partout le mot : lai'que. Ce mot a envahi le discours. Il arrive à propos et hors de propos ; il arrive tout seul, fier et terrible, armé du prestige que la mode lui donne. La mode est une fausse divinité qui tient dans ses griffes une fausse foudre, une foudre de carton. Il arrive aussi escorté, entouré d'autres mots, actuels comme lui : le laïque est souvent escorté du gratuit et de V obligatoire. Il arrive alors, armé de la puissance des phrases f lites, consacrées, elles aussi, dans le sanctuaire de la mode.
Qu'il arrive seul ou en compagnie, le mot laTque est employé actuellement^ dans les cas multiples de sa floraison actuelle, avec un certain sens unique. Il signifie : étranger à la religion, et, comme étranger veut dire ennemi, hostile à la
religion — hostis en latin signifie étranger et ennemi, — il est évident que le mot : laïque glisse de l'indifférence à l'hostilité. Et, par extension, il va très loin. Dans son usage actuel, il signifie irréligieux, impie, athée. L'habitude actuelle le pousse jusqu'à l'athéisme.
Maintenant parlons français.
En réalité, qu'est-ce que signifie, dans la langue française, l'état laïque?
C'est l'état du fidèle qui n'appartient ni aux ordres religieux ni au sacerdoce.
Le laïque est le fidèle qui appartient au christianisme par la foi, par l'amour, le fidèle qui croit ce que croit l'Eglise, et qui est uni à elle.
Le sacerdoce ne constitue pas du tout, à lui tout seul, la société religieuse. Cette supposition serait même une pure absurdité. Essayez devons figurer une religion dans laquelle tout le monde serait prêtre. Le sacerdoce dirige la famille religieuse. Seul, il ne la constitue pas.
Dieu partage le gouvernement de son peuple entre Moïse et Aaron. Moïse est le laïque.
Est-ce que par hasard vous trouveriez à Moïse un air d'impiété?
Il est le fidèle par excellence et le laïque par excellence. Je remonterai, si vous voulez, jusqu'à Abraham, et je redescendrai dans l'histoire, partout où vous voudrez, et, sur quelque point que je m'arrête, je rencontrerai l'innombrable légion des laïques saints et canonisés.
Mais voici où va triompher le mot laïque dans son acception véritable, française, grammaticale historique.
Le vénéralile Thaulère a laissé une trace profonde dans l'histoire religieuse du moyenâge.
Telle élait la puissance oratoire de ce prédicateur prodigieux que ses auditeurs, frappés jusqu'à la moelle des os, restaient quelquefois immobiles et comme privés de sentiment, après ses discours. La profondeur de leur recueillement prenait l'apparence de l'évanouissement et presque de la mort.
Eh bien ! Thaulère était le disciple d'un laïque, j fort célèbre dans l'histoire du moyen-àge, mais qui ne porte pas, dans cette histoire, d'autre nom que celui-là : Le Laïque. Il n'est connu que comme Laïque, et cette dignité de laïque^ de fidèle laïque, a tellement pénétré son nom qu'elle l'a remplacé et qu'il n'en porte pas d'autre.
Je me figure l'étonnement de Thaulère et dison maître si une vision prophétique leur eût montré le mot : laïque, dans le sens qu'il porte aujourd'hui ? ■
On dirait, en ce moment-ci, que la société laïque signifie une société sans Dieu.
La société laïque est simplement la société des fidèles, non engagés dans le sacerdoce, <t unis entr'eux par une foi commune.
Ne méprisons pas la langue française. Elle veut être respectée et elle a raison : car elle est res-
pectable. Ses volontés ne sont pas des caprices. Elles tiennent à la nature des choses. Les choses sont cachées sous les paroles, comme la sève sous l'écorce, et quand on viole la langue qui les recouvre, les choses crient du fond de leur retraite.
Ceux qui, pour écarter l'élément religieux, veulent introduire partout le laïque, ressemblent partout à des hommes qui pour écarter l'élément militaire introduiraient partout le soldat.
Figurez-vous un révolutionnaire qui tiendrait à peu près ce langage : Je déserte le régime militaire. Plus de maréchaux ! Plus de généraux! Plus d'officiers ! Plus d'armée ! Tout le monde sera soldat.
Une objection s'élève, timide comme l'évidence ; car elle est timide, la pauvre évidence ! une objection s'élève : Mais, messieurs, les soldats font partie de l'armée : ils en sont la substance !
— Taisez-vous, répond le révolutionnaire.
Plus de régime militaire ! Plus d'armée ! Partout des soldats !
Plus de religion! Partout des laïques!
La langue humaine ne parle pas au hasard. II faut compter avec elle comme avec une puissance. Les mots signifient quelque chose.
Si toute langue a droit au respect, la langue française y a peut-être un droit particulier. Elle est la fille légitime des grandes langues antiques, des langues universelles. Elle est elle-même,
dans un certain sens, une langue universelle. Elle a des titres sacrés au respect universel, et nul ne la viole impunément. Nul ne la viole sans porter le trouble dans les idées, dans les affaires, et dans l'histoire du genre humain.
Le xviii^ siècle, qui a séparé toutes choses, a imaginé que le laïque était l'ennemi du prêtre. Et, à ce propos, je ferai remarquer encore l'habileté des fils des ténèbres.
Nos ennemis nous attaquent radicalement, par le fond des choses. Ils visent au cœur : ils savent que là se distribuent les coups mortels.
Les conservateurs, au contraire, sont très souvent portés à croire que le point principal du combat, c'est le détail. Ils ne voient pas toujours qu'en toute occasion, en toute lutte, en toute crise, ce qu'il y a de principal, c'est le principe.
Le principe sauvé, l'application locale viendra toute seule.
Voltaire a renversé la société chrétienne et même la société humaine.
Comment s'y est-il pris ? Est-ce que, par hasard, il a violemment attaqué les gouvernants et les gouvernements?
Mais au contraire ! Il a été le plus plat des valets et le plus commode des flatteurs.
Voltaire n'a jamais articulé une parole contre les puissances établies. Seulement, il a ébranlé les principes sur lesquels reposé la société, et la société s'est écroulée.
Si Voltaire avait employé sa vie à lutter sur un point, son nom serait oublié.
Mais il s'est attaqué à la foi chrétienne ellemême, et la société s'est sentie atteinte et endommagée dans le principe de vie.
Au commencement de ce siècle, Joseph de Maistre exposait avec une grande profondeur et une grande magnificence les plus hautes vérités de l'ordre universel.
Quel accueil a-t-il reçu des conservateurs?
Ses livres ne trouvaient pas d'éditeurs, et luimême grelottait, à Saint-Pétersbourg, sans manteau. Ses livres, que tous auraient dû se disputer l'honneur de faire connaître au monde, ne semblaient ni aussi importants, ni aussi intéressants, m aussi actuels, que le moindre événement de cette époque agitée.
Si cependant les conservateurs avaient fait aux Soirées de Saiiit-Pétersrboiirg l'accueil qu'elles méritaient, qui sait s'ils n'en auraient pas été singulièrement récompensés depuis soixante ans?
Si les croyants avaient reçu De Maistre comme les incroyants ont reçu Voltaire, que serait-il arrivé?
De Maistre était un laVque.
Ces deux hommes méritent, comme types et comme enseignement, d'être regardés au point '^ft vue des actualités du devoir.
Il me semble que l'orgueil est prodigieux dans ses effets. Chaque fois qu'il s'offre à mon regard, je crois le voir pour la première fois. Il me semble que je n'ai jamais compris de quoi il est capable, que je commence aujourd'hui seulement, et que demain peut-être je le comprendrai mieux.
On croit vulgairement que l'orgueil consiste dans la haute idée que l'homme a de lui-même, et que l'humilité nous rabaisse. C'est le contraire qui est vrai. L'humilité exalte l'homme. L'orgueil le prépare à toutes les prostrations.
A voir combien les hommes sont orgueilleux, on pourrait croire que ces fiers et grands personnages, chatouilleux et délicats, ne supporteront pas volontiers les relations que Darwin établii entre les singes et nous. Mais, quand on considère de plus près la nature de l'orgueil, on arrivi à cette conclusion : l'orgueil admet volontiers h doctrine la plus humiliante, pourvu que cett( doctrine soit fausse. L'orgueil ne repousse que h vérité; il se plaît dans l'erreur et il s'y plaît tellement que Terreur la plus avilissante est quelquefois celle qui lui sourit le plus; car l'erreuj
avilissante est toujours irréligieuse, et l'orgueil tient avant tout et par dessus tout, à être irréligieux.
Il faut citer quelques phrases : il faut étudier Darwin dans Darwin lui-même pour mesurer cette doctrine.
« Il est notoire, dit-il, que l'homme est construit sur le même type gênerai, sur le même modèle que les autres mammifères Tous les os de son squelette sont comparables aux os correspondants d'un singe, d'une chauve-souris ou d'un phoque II en est de même de ses muscles, de ses nerfs, de ses vaisseaux sangums, et de ses viscères internes. Le cerveau, le plus important de tous les organes, suit la même loi. »
S'il en est ainsi, si l'homme présente une telle ressemblance avec la chauve-souris et avec le phoque, ce serait précisément le cas d'exalter l'âme humaine qui, malgré ces analogies physiques, creuse de tels abîmes entre ces créatures. Plus la ressemblance physique serait nrouvée* plus la distance morale deviendrait éclatante.
Cependant Darwin continue :
cVulpian, dit-il, fait la remarque suivante : les difTérences eelles qui existent entre l'encéphale de l'homme et celui des inges supérieurs sont bien minimes. ]I ne faut pas se faire iilusions à cetégard. L'homme est bien plus près des sinqes anthropomorphes par les caractères anatomiques de son oer- ■eau, que ceux-ci ne le sont non-seulement des autres mamûiferes, mais même de certains quadrumanes, des guenons et ILS macaques. >
Eh bien alors, Vulpian, Darwin et vous tous, •ous devez affirmer et préconiser la nature spi-
rituelle de l'ame, puisque les caractères anatomiques du cerveau ne suffisent pas pour expliquer la différence essentielle, immense, la distance incommensurable que l'ame établit!
Darwin cite un certain nombre d'animaux ayant accompli, à sa connaissance, des actes remarquables, des actes révélateurs, des actes qui prouvent une certaine prudence, une certaine habileté. Personne ne sonqe à nier ces faits. Mais plus ils sont réels, plus ils sont nombreux, plus ils attestent une certaine limite qu'ils ne francliissent pas, qu'ils ne franchiront jamais.
Vous donnez des œufs à des singes. Ces singes les écrasent d'abord très maladroitement, et le contenu de l'œuf s'échappe. Puis, si vous continuez l'expérience, il paraît que le singe apprend petit à petit la manière de s'y prendre. Il frappe doucement contre un corps dur l'extrémité de l'œuf et enlève avec ses doigts les fragments de la coquille.
Eh bien ! quand cela serait, et quand d'autres^ faits plus bizarres viendraient corroborer celui-là, l'abîme qui sépare l'homme de l'animal resterait tout aussi énorme, tout aussi infranchissable. Un singe peut être adroit et les leçons de l'expérience peuvent augmenter son adresse. Il peut apprendre à ouvrir et à manger un œuf. Mais peut-il avoir une idée? Peut-il concevoir la vérité en tant que vérité, l'idéal en tant qu'idéal.^ Jamais! Jamais !
Un chien, dit quelque part Joseph de Maistre, peut savoir qu'il est venu ici aujourd'hui, et hier, puis avant-hier, il ne peut pas savoir qu'il y est venu trois fois.
Le chiffre, le nombre trois lui échappe nécessairement.
Et la parole, la parole articulée, ce prodigieux et magnifique organe de la pensée spirituelle, estce qu'elle ne suffirait pas, à elle seule, pour terminer toute discussion et pour interdire à jamais entre l'animal et l'homme l'ombre d'une confusion quelconque, grande ou petite?
Cependant Darwin a osé écrire ;
« En ce qui concerne l'origine du langage articulé, je ne puis douter que ce langage ne doive son origine à des imitations, et à des modifications accompagnées de signes et de gestes, de divers sons naturels, des cris d'autres animaux et des cris instinctifs de l'homme lui-même. »
Cette affreuse conception n'est pas seulement une hypothèse sans preuve ; elle est la dégradation absurde de la parole humaine.
La parole n'est pas un essai; elle est un don de Dieu.
Eh bien ! communiquez à un orgueilleux cette doctrine d'abaissement : au lieu de s'indigner et de se cabrer, il l'acceptera avec un certain plaisir.
Le plaisir naîtra de l'erreur, considérée en elle-même, parce que l'erreur est irréligieuse, et que l'orgueil est simplement une hostilité de
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l'homme contre la vérité. Au contraire, parlez à un orgueilleux des fjrandeurs de l'homme, de sa nature sublime, de sa création, de sa rédemption, de sa destinée immortelle, l'orgueil, au lieu d'applaudir, comme on pourrait l'en croire capable, d'après les idées vulgaires qu'on se fait de lui, lorgueil se cabrera; l'nomme, dira-t-il, n'est pas . si grand qu'il le prétend. Dieu ne s'occupe pas de lui. Et d'ailleurs, que savons-nous de Dieu?
Car, l'orgueil, qui fait volontiers profession d'être philosophe et théologien, quand il s'agit fh. combattre la vraie philosopliie et la vraie tiiéologie, se récuse subitement dès qu'il s'agit de les accepter. Quand il s'agit de nier, il se déclare compétent. Mais, dès qu'il faudrait affir-. mer, il proclame son incompétence.
Je croirais avoir fait une œuvre utile, si j'arrachais à l'orgueil ce masque de grandeur dont il se sert pour nous tromper. Il est Terreur; donc il est ral>aissement. Il n'élève jamais. Il précipite toujours.
Mais, présentez-moi, je vous en supplie, si vous en connaissez, un homme humble. Je vais lui proposer les idées et les actes les plus hauts, je vais lui proposer les fins les plus sublimes, et il comprendra et il acceptera.
Et plus il sera humble, et plus il aspirera aux élévations les plus hautes. L'humilité est en ellemême et par elle-même une ascension vers le sublime.
L'explication de ce phénomène est aussi simple qu'inaperçue, aussi intéressante qu'oubliée.
C'est que l'humilité maintient l'homme en état de vérité. Or, qu'est-ce que la vérité?
C'est le but de la créature.
La créature humaine étant destinée à une participation magnifique et surnaturelle de la vie divine, plus elle vise à la perfection, plus elle est dans la vérité.
L'humilité, c'est la réponse à l'appel de Dieu, et comme Dieu appelle très haut, l'humilité est sublime dans ses visées et ses désirs.
Voltaire humilie l'homme, il lui rappelle continuellement toutes les hontes de sa nature, et les orgueilleux, qui devraient le rejeter avec mépris comme un insulteur, les orgueilleux sont à genoux devant lui ! Ils sont à genoux devant lui, parce que Voltaire déteste la vérité. S'il humilie l'homme, ce n'est pas pour lui montrer sa chute et sa misère, c'est pour l'y enfoncer, c'est pour l'y confiner, c'est pour la dispenser des efforts nécessaires au combat et à la victoire. Voltaire insulte l'homme et l'orgueil applaudit, parce que cette insulte est en même temps une insulte à l'homme, et une insulte à Dieu. Et, pourvu qu'on insulte Dieu, l'orgueil veut bien qu'on insulte l'homme.
Dans le discours de la réception de M. Pasteur à l'Académie M. Renan n'a pas craint de dire :
« Je ne sais pas bien si je suis spiritualiste ou matérialiste. »
Et l'orgueil applaudit, et cet aveu, si humiliant dans la bouche d'un philosophe, n'étonne ni celui qui le fait ni ceux qui l'entendent.
C'est qu'aussi, dans le même discours, ayant nommé la Providence, il explique ainsi la parole qui vient de lui échapper. « J'entends par ce mot, dit-il, l'ensemble des conditions fondamentales de la marche de l'Univers. »
Cette Providence-là est supportable pour les hommes du xix^ siècle, et l'orgueil a applaudi.
Le discours d'un philosophe, chef d'école, déclarant solennellement, à l'Académie française, , qu'il ne sait pas bien s'il est spiritualiste ou maté- i rialiste, la mort de Darwin qui ne savait pas ' bien non plus tant de choses qu'un enfant doit savoir, ces actualités de la science hétérodoxe ouvrent de grands horizons sur la nature humaine.
Pauvre nature humaine! Comme elle a besoin, pour être grande, d'appeler l'humilité à son secours ! Un ancien empereur disait : « Il n'y a de grand que l'homme à qui je parle, et dans le moment où je lui ))arle. »
Il faut corriger cette phrase et dire : « Il n'y a de grand que l'homme à qui Dieu parle, r( dans le moment où II lui parle. »
Dans ce moment où Dieu lui parle, l'homme est humble, parce qu'il est grand; c'est pour-
quoi la Vierge Marie disait au genre humain que toutes les nations la proclameraient bienheureuse, parce que le Tout-Puissant a fait en elle de grandes choses.
ALIII