LE MOUVEMENT DE L ART
Je constatais l'autre jour le mouvement de la critique. Occupée au siècle dernier des mots, des détails, des points et des virgules, elle s'est élevée graduellement. Son regard plus large embrasse plus de choses : elle considère l'homme, le milieu social, les mœurs, les nations, les croyances. Elle tend à étudier les idées ellesmêmes, à interroger, dans l'écrivain qu'elle étudie, la vérité qu'il a servie ou qu'il aurait dû servir, l'erreur qu'il a adoptée et qu'il aurait dû combattre.
Il est fort curieux et hautement instructif d'étudier le mouvement de l'Art et de la littérature créatrice pendant les deux mêmes siècles.
L'Art et la critique ont exécuté deux mouvements contraires.
L'Art et la littérature visaient autrefois l'idéal. Ils pouvaient le viser fort mal ; mais ils le visaient toujours. Parcourez le poème lyrique, le poème épique, le poème dramatique, le roman. Vous trouverez partout l'auteur en quête d'un idéal. Les siècles passés, dans leur cflort artistique et littéraire, ont aspiré à la poésie. Cette poésie a
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été tantôt vraie et tantôt fausse. Souvent les écrivains ont pris l'abstrait pour l'idéal et l'emphatique pour le sublime. Souvent, dans leur amour du héros, ils ont oublié Vhomme. Dans leur amour de l'élégance, ils ont oublié la simplicité. Souvent, dans leur amour de la distinction, ils ont oublié la réalité. Mais, toujours, quel qu'ait été le succès de leur effort, cet effort a été dirigé vers une conception quelconque de la beauté et de la poésie.
Qu'a fait le dix-neuvième? Il s'est élevé contre cette antique habitude qui tenait à la nature même de l'Art, à sa vie et à son essence. Pour la première fois depuis le commencement du monde, il a osé dire : Le beau, c'est le laid.
Et il est allé chercher ses types en dehors de la beauté.
La révolution qui s'est opérée il y a cinquante ans, et qui s'est appelée le romantisme, a brisé les formules qu'on appelait les règles et qui emprisonnaient l'Art; en cela, elle a eu parfaitement raison. Mais elle a brisé la vie même de l'Art, qui est la recherche immortelle du beau, et elle a eu parfaitement tort. Après avoir supprimé les règles arbitraires, elle a supprimé les lois essentielles. Voulant violer les règles, elle a fini par les violer régulièrement^ et elle a institué une règle nouvelle, qui est la violation même des règles précédentes. Jadis, la littérature n'osait pas appeler les choses par leur nom, dans la crainte que ce nom ne fût pas noble. Mais, dans
sa révolution, la littérature a fait exprès d'appeler les choses par leur nom le moins noble, afin d'accentuer sa liberté nouvelle.
Elle a fait comme iin collégien qui, au lieu de sortir simplement du collège, en briserait la porte au risque de se meurtrir et de s'ensanglanter les mains, afin de bien prouver qu'il en est sorti.
Jadis, la littérature osait nommer les génisses et n'osait pas nommer les vaches. La littérature en révolution a nommé continuellement les vaches et n'osait plus nommer les génisses.
Ainsi elle devenait captive de sa liberté. Les efforts qu'elle faisait vers l'indépendance lui bâtissaient une prison. Mais, comme cette prison était l'œuvre de ses mains, elle la prenait pour un théâtre, quelquefois pour un palais, quelquefois même pour un temple.
Cependant, le romantisme avait déplacé l'idéal : il ne l'avait pas supprimé. Son idéal était la faii— taisie, par laquelle il avait remplacé les anciennes conventions de l'Art.
La fantaisie consiste dans l'absence des lois. Elle est infidèle par essence ; le romantisme a été fidèle à l'infidélité qu'il adorait.
La nature est déchue. L'Art doit se servir d'elle pour la relever, pour marcher avec elle, à la conquête du beau.
Le romantisme, oubliant la déchéance, prit la nature pour modèle, au lieu de la prendre pour instrument.
Il oublia l'idéal vrai, mais il choisit un autre