UN REGARD A L'ORIENT
Et la Poésie, parce qu'elle se rapproche de son unité, la Poésie tend à redevenir synonyme de création.
La création a pour objet l'Univers, et le mot : Univers contient deux mots : Unité, Variété.
La Poésie a pour objet son univers à elle, qui est aussi l'Unité dans la Variété. C'est pourquoi elle embrasse tout.
La petite critique, qui a abouti à Voltaire, séparait toutes choses. Elle séparait les genres, elle déterminait à la Poésie ses domaines qu'elle faisait étroits et circonscrits. Elle oubliait l'Unité dans l'Art, comme dans la Science, comme dans la Vie. C'est là qu'aboutit l'oubli du christianisme, quand il atteint sa perfection. L'Unité, môme naturelle, échappe aux regards de l'aveugle.
Dans la haute antiquité, même chez les Grecs, la commune origine des choses avait gardé conscience d'elle-même. Mais que dire des Hébreux? David était à la fois le type du Roi et le type du Poète. Salomon, le type du Roi et le type du Savant.
Les Hébreux ne croyaient pas qu'un homme cessât d'être pratique parce qu'il était contemplatif et inspiré.
Le xviii^ siècle a cru qu'un homme n'était plus bon à rien, quand il vivait dans le voisinage et dans la lumière de la divinité.
Le XIX* siècle a la conscience sourde de l'Unité.
C'est pourquoi la Critique est sortie de ses mains, armée de pied en cap.
Mais cette conscience sourde n'a pas produit l'œuvre qu'elle contient, et cette fournaise où l'Unité s'élabore, n'a pas vu sortir de ses entrailles le feu, le germe de vie qu'elle travaille, mais qu'elle ne produit pas.
On dirait une usine immense où doivent se fondre les instruments de vie, mais où se fondent les instruments de mort, qui s'évertue à préparer des charrues, et qui produit des canons.
Dans ce monde de la critique, le regard du xixe siècle cherche l'Unité, parce qu'il embrasse le monde, mais il ne la trouve pas, parce qu'il ne sait pas où est caché le secret de l'Unité, dans ce monde énorme et vague qu'il regarde, sans le contempler.
Car, pour voir, il suffit d'avoir les yeux ouverts; mais pour contempler, il faut accepter et posséder la Lumière de Vie, sans laquelle tout est mort, l'Homme, l'Histoire et la Nature.
Le XIX' siècle veut bien regarder ces trois choses, l'Homme, l'Histoire et la Nature. Mais il ne veut pas les regarder à la kimière de la croix, centre. et foyer de la chaleur divine.
C'est pourquoi son regard se promène, vague et curieux, non pas encore profond ou contemplatif. Il va et vient, au lieu de marcher. 11 regarde, * au lieu de contempler. Il réunit tous les éléments
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de la contemplation, mais il ne les coordonne pas, C'est pourquoi il s'arrête avant la contemplation elle-même. Il prépare d'immenses matériaux pour quelqu'un qui doit venir, mais il ne les met pas en œuvre. Aussi tous les hommes ont l'air de se dire les uns aux autres : Est-ce vous qui devez venir, ou faut-il en attendre un autre? Et, jusqu'ici, ils auraient pu se répondre les uns aux autres : Nous préparons les voies.
L'Histoire a fait comme la littérature, la critique et la philosophie. Elle a immensément travaillé. Mais, elle aussi, elle est restée immobile devant les monuments qu'elle a élevés. Ses mains les ont élevés, mais son souffle ne les a pas animés. Le souffle est l'acte de la vie. Et de même que la lumière manque aux tableaux, quand ce n'est pas de la croix qu'elle part, le souffle manque aux statues, quand l'esprit divin n'est pas dans la poitrine du statuaire.
Aussi l'Histoire demeure-t-elle sans conclusion. Elle était jusqu'ici l'histoire séparée, isolée des batailles et des assassinats : elle était la nomenclature des dates et des accidents, et l'histoire d'un pays semblait étrangère à l'histoire des autres pays.
Maintenant l'Histoire a le droit de s'écrire par une lettre majuscule. Son regard s'est étendu. Il s'est étendu en hauteur, en profondeur, en largeur. Il ne s'arrête plus aux faits et aux dates. Il veut pénétrer dans les choses et dans les causes.
Il fouille les institutions, pour leur demander leur esprit. Il fouille les événements pour leur demander d'où ils viennent et où ils vont. Il ne leur demande pas encore par qui ils sont conduits.
Il n'a oublié qu'une chose, c'est de placer les lumières assez haut pour éclairer les ensembles.
Ce regard de l'histoire actuelle découvre la solidarité des nations; mais il n'a pas encore nommé Celui en qui elles sont solitaires, Celui en qui tout réside, Celui dont parle saint Paul, in qvo onmia constant.
Comme le terrain du travail est plus vaste, le champ de la division s'est agrandi. Les éléments du conflit se sont multipliés, et l'Unité, qui n'a pas encore apparu, semble plus loin que jamais.
L'L'nité semble plus éloignée que jamais, parce que les amoncellements de matériaux qui l'attendent sont plus nombreux que jamais, et, comme elle n'a pas encore soufflé sur eux, la division apparaît seule dans ce rassemblement énorme de pièces juxtaposées déjà, mais non pas encore réunies.
La haute antiquité avait jeté des regards universels sur les choses et sur le monde. L'art antique était né plein de conscience, et la conscience d'un ctre, c'est toujours son unité. Dans Homère, l'iiistoire, comme l'art, a des tendances universelles.
L'Orient et l'Occident sont en présence dans VIliade,
UN REGARD A l'orIENT 303
L'histoire ancienne s'ouvre à Hélène, femme de Ménélas, qui alluma la guerre de Troie.
L'histoire ancienne finit réellement en même temps que le monde païen, à une autre Hélène : celle-ci s'appelle sainte Hélène, et c'est la mère de Constantin.
Les relations de l'Orient et de l'Occident suivirent deux fois les destinées des deux Hélènes.
Deux civilisations semblèrent s'élever sur leur tombeau.
Car, en général, les événements historiques ont pour origine apparente un homme, et pourorigine plus réelle une femme. Mais ils ont toujours pour point de départ absolument réel, un esprit.
Dans les moments les plus vulgaires de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident semblent s'oublier.
Dans les moments les plus solennels de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident se regardent.
Dans les moments les plus décisifs, l'Orient et l'Occident se touchent.
Ils se frappent ou s'embrassent.
Constantin ne fut pas aussi grand que sa situation. Chargé d'inaugurer un monde, il manqua la fête de l'inauguration. Premier empereur chrétien, il ne donna pas au monde l'exemple qu'il lui devait.
Son christianisme fut extérieur, incomplet,
superficiel ; il forma un monde extérieurement, incomplètement, superficiellement chrétien. Coii^tantînople devint Bysance. L'Occident et l'Orient se séparèrent.
A l'époque de saint Louis, voici, entre l'Orient et l'Occident, un nouvel échange de regards. Saint Louis était très occidental; mais il était trop grand pour ne pas regarder vers l'Orient.
Mais les croisés furent indignes des croisades, et les croisades n'aboutirent qu'à des résultats incomplets.
Saint Bernard prêcha la croisade avec toute l'énergie de sa parole. Sa croisade échoua! Il faut lire, dans la correspondance du saint, à quel point cette épreuve fut terrible pour lui. La liberté humaine s'étant mise en travers de l'activité divine, la croisade qu'il avait annoncée, avec l'audace de sa foi souveraine, ne réussit pas suivant son espérance !
On dirait qu'une certaine force tend à renouer les liens de l'Occident et de l'Orient, et qu'une autre force tend à les rompre.
Napoléon I" eut de vives aspirations vers l'Orient. Constantinople, disait-il, c'est l'Empire du monde.
A Sainte-Hélène, parlant de l'expédition d'Egypte, il donnait son échec devant Sainte- Jean-d'Acre comme le plus grand malheur de sa vie.
— Saint-Jean-d'Acre enlevé, disait-il, l'armée
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française volait à Damos et à Alep. Elle eût été, en un clin d'ceil, sur l'Euphrate. Les chrétiens de la Syrie, de l'Arménie se fussent joints à elle: les populations allaient être ébranlées.
J'aurais atteint, ajoutait-il, Constantinople et les Indes. J'eusse changé la face du monde. Je prenais l'Europe à revers. La vieille civilisation européenne demeurait cernée. »
Et il terminait en disant: « j'ai manqué ma destinée. »
La question qui unit et qui divise les Orientaux et les Occidentaux est bien supérieure à une question politique. Elle est du nombre de celles que la Providence s'est réservée. Elle aies caractères d'un secret, et je dirai presque qu'elle a les proportions d'un mystère.
En général, l'analyse est plus spécialement le domame de l'homme ; la synthèse touche de plus près les choses divines.
Les époques ordinaires et les hommes ordinaires scrutent les détails : ils coupent en mille morceaux les objets qu'ils examinent. Ils réussissent plus facilement, parce que le champ de leur action est plus limité, et que, dans la limite, l'homme se sent plus fort ; il se sent chez Im.
Les hommes extraordinaires, quel que soit le théâtre de leur activité, dans l'art, dans la science, dans la spéculation ou dans la pratique, visent à la synthèse, et leur succès est plus difficile, parce
que le secours divin est plus immédiatement et plus visiblement nécessaire.
L'homme est plus fier un microscope à la main qu'un télescope devant les yeux; quand il est aux prises avec la synthèse, l'homme se sent plus faible et plus loin de chez lui,
La haute science et la haute antiquité ont de grandes affinités l'une avec l'autre; ces affinités sont surtout évidentes s'il s'agit de l'antiquité sainte.
Voici une parole très antique et essentiellement actuelle : elle domine l'histoire du monde. — « Que Dieu dilate Japhet, disait Noé, qu'il habite sous les tabernacles de Sem et que Chanaan soit son esclave ! »
Les tentes de Sem, qui représentent ici l'Orient, sont désignées par ce mot de tabernacles. C'est que l'Orient c'est le repos, et rien n'est profané dans le repos. Le repos est un sanctuaire ; chez lui Japhet travaille et ne se repose pas. L'Occident est le terrain du travail. Japhet, qui tend toujours à se dilater, se souvient de la bénédiction de Noé, et les tabernacles de Sem ne sont pas sortis de sa mémoire. Il y pense, même malgré lui, parce qu'il est dans sa vocation d'y penser. II y pense tantôt bien, tantôt mal, mais il ne peut guère s'abstenir d'y penser.
Cette préoccupation est chez lui un de ces profonds souvenirs d'enfance dont on ne se défait pas, et qui persistent dans la vieillesse, immor-
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tels comme l'âme où ils ont été plantés ; l'Occident et l'Orient semblent avoir besoin de sortir d'eux-mêmes. Leur repos serait peut-être de se transporter l'un dans l'autre. Japhet, s'il faisait aux tabernacles de Sem une visite amicale et pacifique, y trouverait les souvenirs de Noé, rajeunis par les siècles. Les premiers jours du monde n'apparaîtraient plus si lointains.
L'Occident entrerait dans le repos, l'Orient dans le travail.
Les fils de Noé se retrouveraient en présence, à genoux sous la même bénédiction.
Vous connaissez l'histoire d'Esope, chargé par son maître de lui présenter sur sa table ce qu'il y a de meilleur au monde : l'esclave bossu lui sert une langue, puis une autre langue, puis une troisième langue. L'assaisonnement variait seul; la chose ne variait pas. Le maître impatienté, change de fantaisie. — « Voyons, dit-il à l'esclave, présente-moi maintenant tout ce qu'il y a de plus mauvais. » Et Esope lui sert une langue, puis une langue, puis une troisième langue.
Le maître s'irrite. « Voyons, ditl'esclave, la langue n'est-elle pas ce qu'il y a au monde de meilleur et ce qu'il y a au monde de plus mauvais ? C'est par elle que tout le bien et tout le mal arrivent dans la société des hommes. »
Ah! si Esope avait connu l'imprimerie, il eût cherché et trouvé je ne sais quelle ingénieuse façon de servir sur la table de son maître les vingt-quatre lettres de l'alphabet ! Je ne doute pas que la pâtisserie, ingénieusement préparée, ne puisse rendre ce service.
La langue est bornée dans son opération. La
sphère où elle se meut est étroite. Elle Darle à peu d'hommes à la fois. Esope pouvait cependant, faute de mieux et faute de pire, la présenter à son maître.
Mais s'il avait connu l'imprimerie ! Un de mes étonnements, c'est l'absence d'étonnement quand nous considérons cette puissance énorme. C'est qu'aussi nous ne la considérons pas. Voilà peutêtre l'explication de notre quiétude. Nous nous en servons ; nous la subissons ; mais nous ne la regardons pas agir sur nous-même et sur les autres, avec une stupéfaction digne de sa grandeur. Nous sommes vis-à-vis d'elle actifs ou passifs. Dans les deux cas, nous sommes négligents.
Si la presse faisait, pour la première fois, sous nos yeux, son apparition sur la terre, peut-être notre attention se concentrerait un moment sur elle.
Si cette puissance inouïe sortait tout armée sous nos yeux, pour la première fois, d'un cerveau quelconque, peut-être un peu d'épouvante accompagnerait son entrée en scène.
Si cette souveraine, qui tient dans les plis de sa robe tramante, la vie et la mort des nations, étalait devant nous, pour la première fois, ses pompes et ses œuvres, peut-être serions-nous avertis que le monde va désormais tourner sur un axe nouveau.
Mais la presse nous a bercés sur ses genoux dans notre enfance, Elle a été la compagne-
bonne ou mauvaise, de notre vie tout entière ^ elle a suivi pas à pas nos jours, peut-être aussi nos nuits, et elle nous a dissimulé l'énormilé de son importance, par la fréquence de ses visites et la continuité de ses opérations.
Quand la vie et la mort entrent quelque part, nues, visibles, reconnaissables, armées de leurs noms et de leurs insignes, avec l'apparat et la solennité de leur nature, les têtes se découvrent sur leur passage. On se dit : Les voilà ! Et chacun, suivant la portée de son regard ; mesure leur sphère d'action.
Mais la presse ! La presse dissimule la vie et la mort avec une habileté étrange. Elle cache la vie et la mort sous les apparences les plus familières qui soient au monde. Ces apparences sont d'autant plus redoutables qu'elles sont plus simples, plus accessibles, plus discrètes. La presse cache la vie et la mort sous les espèces d'une feuille de papier. 0 terrible feuille de papier !
Elle est d'autant plus redoutable qu'elle ne le dit pas !
Elle se présente avec la bonhomie d'une visiteuse innocente, qui vient vous raconter les nouvelles du jour.
Elle se présente sous cette forme simple : le journal.
L'n journal ! quoi de moins effrayant en apparence ? Il est à bon marché, quelquefois à très
bon marché : il ne pèse pas. Il tient sous une bande légère que la main déchire et brise presque sans s'en apercevoir. Et moins il a d'appareil, plus il a de puissance. Il est l'ami de la maison. Il glisse dans le sang des hommes et des peuples la vie et la mort si doucement que les hommes et les peuples ne sentent ni la vie ni la mort glisser dans leurs veines. Ils les boivent sans s'en apercevoir.
La presse insinue la vie ou la mort, et l'insinuation est d'autant plus redoutable qu'elle est insensible. Le pain ne dit pas : Je suis le pain. Le poison ne dit pas : Je suis le poison. Tout est masqué; tout est caché. On ne sait ce qu'on boit et ce qu'on mange.
Si j'insiste sur cette distinction qui dissimule aux hommes l'importance de la presse, c'est qu'elle a, comme la presse elle-même, des conséquences énormes, incalculables et inaperçues.
Ces hommes nombreux et prudents, qu'on appelle les conservateurs, et qui très souvent s'appellent eux-mêmes les bons, ces hommes consciencieux, et qui réfléchissent, à beaucoup de leurs devoirs, je suis heureux de le proclamer, ont-ils suffisamment réfléchi à ce devoir énorme, essentiel, qui leur incombe vis-à-vis de la presse ?
L'importance monstrueuse de ce devoir risque comme l'importance de la presse elle-même, de passer inaperçue.
L'homme consciencieux s'occupe beaucoup de
ses devoirs privés. Mais s'occupe~t-il, avec un intérêt aussi vif et aussi profond, de ces devoirs nouveaux que la société nouvelle où nous vivons crée à chacun de ses membres ? Et parmi ces devoirs se trouvent, en première ligne, les devoirs vis-à-vis de la presse.
Beaucoup d'hommes semblent se désintéresser de la vie publique. Ils se retranchent avec une modestie regrettable, derrière le mur de la vie privée. Que la presse parle bien ou qu'elle parle mal : qu'elle distribue la vie ou qu'elle distribue ia mort, on dirait que cela ne les regarde pas.
Prenez-y garde ! le désintéressement est complèten^nt impossible !
Que vous le vouliez ou non, vous faites partie de cette société, à qui sera distribué demain matin, à une heure fixe, le pain ou le poison. Prenez-y garde ! Que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, vous êtes forcément membre de l'humanité, membre de la nation, qui mangera le pain ou le poison, et vous subirez forcément les conséquences de sa nourriture, ou les conséquences de son empoisonnement !
Prenez-y garde ! La solidarité est la loi de ce monde I II vous est aussi impossible de vous désintéresser de la presse bonne ou mauvaise, que de vous désintéresser du froid ou de la chaleur, de la santé ou de la maladie qui circule dans l'air, que de vous désintéresser de votre vie, que de
VOUS désintéresser de votre mort, que de vous désintéresser des lois qui vous régissent, des aliments qui vont vous nourrir, ou de l'arsenic qui va vous empoisonner.
Alexandre Dumas a dit :
« Ce sont les mauvais livres qui font sensation. C'est comme les dîners que l'on ne digère pas ; aux dîners que l'on digère on ne pense plus le lendemain. »
11 est impossible de trop citer et de trop méditer cette parole. Elle explique peut-être ce qui est demeuré jusqu'ici sans explication. Elle explique l'amour des hommes pour ceux qui leur font du mal. Elle explique l'histoire moderne.
Mais si elle explique, elle ne justifie nullement. Il est affreux que le mal fasse tant de mal et que le bien fasse si peu de bien ! Cette disproportion monstrueuse s'explique (toujours sans se justifier) par l'attention profonde et durable qu'on accorde au mal, par l'oubli facile et rapide que l'on accorde au bien.
De quel droit gardez-vous votre mémoire toute entière pour ces aliments dangereux et mauvais qui se sont fixés dans votre souvenir, par le mal qu'ils vous ont fait ? Et de quel droit réservezvous l'oubli, un des maux les plus incurables, pour ces aliments réparateurs qui vous ont dispensé de songer à eux, parce qu'ils n'ont apporté aucun trouble en vous ?
L'injustice de l'homme envers les soutiens physiques et moraux de sa vie quotidienne est un
des plus tristes phénomènes de notre nature, et je croirais avoir fait une œuvre importante si j'attirais aujourd'hui l'attention sur cette injustice meurtrière !
Il y a des hommes qui consacrent leur existence à fournir aux autres hommes les éléments de leur vie morale. Quand ces éléments auront donné la maladie ou la mort, les distributeurs de poison seront récompensés par l'attention, par le souvenir des malades ! Les regards se tourneront vers eux. On constatera leur action. On admirera leur puissance. On les redoutera toujours. On les aimera souvent.
Ouand, au contraire, les éléments de vie auro:U distribué la santé, la force, alors chacun ira à ses affaires et profitera du bien rfu'on lui a fait, sans se souvenir des mains bienfaisantes, et les distributeurs de la vie auront l'oubli pour récompense ! Et prenez garde encore ! Ils ne vous distribueront pas la même vie, avec la même abondance, s'ils sont oubliés, car l'oubli pro- (kiit son effet; il décourage.
L'oubli tue du même coup les oublieux et les oubliés.
Mil ton disait :
« Celui qui tue un homme ne tue qu'un homme. Celui qui tue un livre, tue quelquefois une idée, et il faudra peut-être un grand nombre de générations humaines pour réparer le mal qu'il a fait. »
Je voudrais faire entendre cette parole à tous les hommes à la- fois. Je la sens dans le fond de mes entrailles avec une telle intensité que je ne suffis pas à l'impression qu'elle me cause. Je voudrais la faire partager. Je voudrais être maître des échos pour lui donner le monde à remplir.
Oui, il est impossible, absolument impossible de mesurer le mal que fait l'oubli, et le bien qu'il empêche. L'homme qui parle a besoin d'être écouté. Il a même besoin de se sentir écouté. Son éloquence grandira dans la mesure où les autres seront entraînés par lui. Celui-là seul fait du bien qui parle avec ardeur, et l'ardeur de la parole a faim et soif de l'écho.
Je voudrais pouvoir m'adressera la fois à tous ceux qui lisent, c'est-à-dire à tous les hommes, puisque tout le monde lit désormais; je voudrais pouvoir non seulement dire à tous les hommes, mais leur faire comprendre et sentir cette vérité, la plus inconnue des vérités, à savoir qu'ils sont dépositaires d'un mandat sacré, dont ils ignorent la plupart du temps la nature et l'existence, mais qu'ils ont cependant dans les mains un mandat de justice, pour choisir entre les écrivains, pour encourager les uns et pour décourager les autres.
Joseph de Maistre demandait à un général : — « Qu'est-ce que c'est qu'une bataille gagnée? Le général répondit :
— « C'est une bataille que l'armée croit gagnée.»
Cette parole est profonde.
Dans la mêlée, quand les deux armées sont étourdies de la fumée de leurs canons, dans l'énivrement de la mort, dans la cohue du carnage, il y a un moment où une armée se dit : La victoire est à moi.
Et dès ce moriient-là, cette armée est victorieuse. La conviction ne constate pas seulement la victoire : elle la fait. Une armée qui se sent actuellement victorieuse, devient actuellement invincible. Il en est de même dans les combats de l'esprit.
L'écrivain militant qui se sent victorieux devient invincible. Le sentiment de la victoire donne l'attitude de la victoire, et l'attitude de la victoire, c'est la victoire elle-même.
Or, cette attitude de la victoire, c'est le public qni la donne à l'écrivain, et le public c'est chacun de nous. Il ne faut pas abandonner aux autres ce devoir sacré d'encourager et de soutenir l'écrivain qui dit la vérité. II faut que chacun se dise à lui-même, réellement et personnellement :
— «Je suis le public. Je suis revêtu d'une magistrature redoutable. Entre les livres, entre les journaux qui s'offrent à moi, je choisis. Ce choix est un jugement, et un jugement en dernier ressort. Les écrivains comparaissent devant un tribunal sans appel et ce tribunal, c'est moi.
Tel homme qui vit à cent lieues d'ici, et que je
ne connais pas, recevra des mains de la presse la vie ou la mort, et c'est moi qui vais lui donner l'une ou l'autre.
Car c'est moi qui vais choisir le pain ou le poison qui va circuler. C'est moi qui vais donner à tel ou tel écrivain l'autorité, l'encouragement, l'énergie, l'éloquence, le courage de dire des vérités difficiles, ou c'est moi qui vais lui enlever ces choses. Ce n'est pas tout ; mon mandat est plus étendu.
Je ne choisis pas seulement la nourriture des hommes du présent, je choisis celle des hommes de l'avenir. Je vais en ce moment allumer ou éteindre tel foyer de lumière, dont le rayonnement ou l'extinction se fera sentir à la postérité. Je vais planter des arbres qui feront la majesté des campagnes futures...
Mes arrières-neveux me devront cet ombrage^
Ou bien je vais rompre d'avance, d'une main distraite, les chênes avant la grandeur, et les roses avant l'éclosion. »
Je voudrais que chaque homme se parlât ainsi et que la conscience se rappelât les grands devoirs oubliés, et les grandes fautes de l'omission.
La paix! Ne vous fiez pas à ce premier mot! Jamais titre ne fut plus trompeur. Je veux célébrer aujourd'hui la Paix universelle, mais remar quez-le bien vite, je prends le mot de Paix, dans le sens négatif, dans le sens où il signifie l'absence de guerre.
Je prends ce mot dans le sens où l'Evangile le condamne, quand il dit : Je ne suis pas venu apporter la Paix, mais le glaive. Cette Paix condamnée me paraît représenter assez bien l'état actuel des esprits.
Il est mille fois entendu que ces paroles ne s'appliquent pas à tout le monde. 11 est mille fois entendu que, dans cette paix, qui est un sommeil, beaucoup veillent. 11 en est qui sont éveillés. Il en est qui agissent. Il en est qui prient. Il en est qui pleurent. Je dors, mais mon cœur veille, pourrait dire l'Humanité. Il en est qui sont le cœur de l'Humanité. Ceux-là veillent pendant qu'elle dort.
Mais parlons des dormeurs. Ceux-là ont certainement aujourd'hui un caractère particulier, et
ce caractère-là, c'est le calme, c'est la parodie du repos éternel. C'est la paix du tombeau; mais enfin c'est une paix quelconque, et c'est ce que je voulais constater.
A d'autres époques, je crois qu'il faudrait dire à toutes les époques, le monde intellectuel a été un champ de bataille.
A toutes les époques, l'homme a profité de la permission qui lui a été donnée, le jour où le monde a été livré à ses disputes. A toutes les époques, toutes celles au moins doni j'ai connaissance, on pourrait à peu près indiquer le champ de bataille qui était actuellement choisi pour le combat des esprits. Toute l'antiquité a été une lutte philosophique. Si haut que remonte l'histoire de la pensée humaine, elle ne se souvient pas d'avoir connu la paix dans son enfance, et, encore moins, dans sa jeunesse. Partout religion contre religion et philosophie contre philosophie.
Partout des écoles, partout des maîtres, partout des disciples. La Grèce n'est qu'une école de philosophie; composée de plusieurs sectes qui se disputent sans interruption. Rome n'est pendant longtemps qu'une armée, et cette armée, qui campe sur le champ de bataille matériel, n'a pas le temps de se livrer aux combats de l'esprit. Mais le jour où la victoire lui a donné la tranquillité physique, Rome n'ayant plus de peuple à vaincre, entre dans l'école de la Grèce, et se livre, comme elle, aux combats de l'esprit. Rome, un certain jour, change de champ de
bataille. Ses dieux guerriers auxquels elle attribuait ses victoires, ses dieux familiers ne lui suffisent plus. Ils deviennent même suspects, ils sont révoqués en doute. Rome déclare bienheureux ceux qui peuvent connaître les causes, pénétrer dans leurs secrets. Rome déclare bienheureux ceux qui ont foulé aux pieds toutes les superstitions.
Felias qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, stvepiturnque Acherontis avari.
C'en est fait. Voilà la philosopliie qui entre. Rome est une arène où l'on se dispute. Lucrèce va paraître. Mais la Rome de la louve aimait à verser le sang, et quand le Christ lèvera la tête, elle s'enivrera du sang des martyrs. La guerre intellectuelle fera couler des flots de sang, qui teindront la poussière du Colysée.
Et depuis dix-huit cents ans! Quelle guerre acharnée se sont déclaré les croyants, les incroyants, les vrais croyants, les faux croyants, les demi-croyants, les philosophes, les innombrables philosophes qui ont encombré, des cadavres de leur philosophie, le champ de bataille de la pensée! Les peuples attendaient, haletants, à la porte des conciles, les décisions qui allaient sortir de l'auguste assemblée. Les foules se passionnaient.
La philosophie a entraîné les masses.
Du temps de saint Bernard, c'était un évônc-
ment pul^lic que l'arrivée d'une doctrine nouvelle. Les hommes frémissaient à la vue d'une idée qu'ils ne connaissaient pas encore. Les réalistes et les nominaux ont agité le monde. Il y eu des guerres de religion. La science du droit passionnait aussi. Du temps de Dumoulin, c'était un événement que l'ouverture d'un cours de droit.
L'Eloquence entraînait. La Poésie enivrait. L'Humanité, en cherchant bien dans ses souveoirs, y peut trouver l'Amour. Elle y peut trouver la Colère. Elle y peut trouver les entraînements d'une foule subjuguée par un grand orateur, par un grand poète. Elle peut même se souvenir de l'enthousiasme d'un géomètre. Elle peut se souvenir de cet Archimède qui oubliait tout, parce qu'il criait : « J'ai trouvé ! »
Mais ce sont des souvenirs, et si l'humanité se regarde dans son état d'aujourd'hui, elle se trouvera pour la première fois sans lutte, et pour la première fois sans enthousiasme.
Sur quel champ de bataille, je vous prie, est engagé le combat intellectuel ? Nulle part, absolument.
Parlez philosophie, on rira; parlez littérature, on croira que c'est de Nana qu'il est question. On avait encore, il y a quelques années, la querelle des classiques et des romantiques.
Elle est morte, non pas parce que les hommes ont senti la question du Beau mal posée, mais parce qu'ils se sont désintéressés de la question du Beau. La question du Beau leur est devenue
indifférente. Ils ne l'ont pas résolue, ils l'ont abandonnée. On ne discute plus sur l'art, parce que l'art est devenu un de ces étrangers dont on ne parle pas. L'histoire raconte qu'autrefois les populations s'ébranlaient, quand un dogme était menacé. Il faut un acte de foi pour croire au témoignage de ces ardeurs passées, tant elles nous paraissent extraordinaires. Le schisme qui divisait la chrétienté, l'hérésie qui l'égarait partiellement, sont impossibles aujourd'hui. L'hérésie se heurterait à droite contre la foi, à gauche contre l'indifférence.
Hérésie, veut dire choix; or, la foi ne choisit pas, l'indifférence non plus. La foi prend la religion tout entière, l'indifférence la méprise tout entière. L'hérésie qui accepte un dogme pour en rejeter un autre, suppose une disposition d'esprit qui n'existe plus sur la terre.
Le schisme qui organise une religion non catholique, ayant un autre chef que le Souverain Pontife, suppose aussi un genre d'égarement qui n'a plus cours aujourd'hui.
L'ex-Père Hyacinthe a commencé cet anachronisme : il a cru qu'il y avait place sur la terre pour l'entreprise qu'il méditait. Il n'a pas compris la simpfi'citr de notre situation actuelle qui demande l'adhésion totale ou la révolte absolue. Prenez l'homme le plus irréligieux et supposez sa conversion. Il ne s'adressera pas à l'homme le plus voisin de l'ancienne erreur qu'il vient d'abjurer. Il s'adressera au prêtre le plus entière-
ment, le plus absolument catholique. Il ne choisira pas des fragments de vérité. S'il s'agenouille, ce sera devant la vérité pleine et entière.
Nous assistons aujourd'hui au désossement des doctrines intermédiaires. Elles s'effacent petit à petit. Elles n'ont plus ces défenseurs philosophiques qui disputaient pied à pied un point quelconque de doctrine, comme deux corps d'armée se disputent un terrain sur un champ de bataille.
Dans le monde des esprits, le combat n'est engagé sur aucun point de la ligne.
Il ne restera bientôt plus que deux camps dans la plaine, le oui et le non. Les vérités se serrent les unes contre les autres, et sont une vérité. Les erreurs se serrent et se condensent pour former l'erreur. La synthèse se fait. Cette synthèse n'est pas l'œuvre scientifique et volontaire de l'homme. Elle résulte du fait lui-même qui met en relief ces deux choses : la foi d'un côté, l'indifférence de l'autre.
Cette paix que je signale chez les hommes qui ont perdu la vérité me paraît un symptôme caractéristique de l'heure actuelle. L'inquiétude de la recherche a disparu ; et ceux qui n'ont pas la vérité n'ont plus, comme autrefois, le goût de s'en disputer les fragments ou de s'en disputer les ombres.