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ANCIEN HOTEL COLBERT

ÎKctflr §u$o.

BUGJARGAL.

En 48i8, l'auteur de ce livre avait seize ans; il paria qu'il écrirait un volume en quinze jours. Il fit Bug-Jaryal. Seize ans, c'est l'âge où l'on parie pour tout et où l'on improvise sur tout.

Ce livre a donc été écrit deux ans avant Hun d'Islande. Et quoique, sept ans plus tard, en 1823 , l'auteur l'ait remanié et récrit en grande partie, il n'en est pas moins, et par le fond et par beaucoup de détails, le premier ouvrage de l'auteur.

Il demande pardon à ses lecteurs de les entretenir de détails si peu importans; mais il a cru que le petit nombre de personnes qui aiment à classer par rang de taille et par ordre de naissance les œuvres d'un poète, si obscur qu'il soit, ne lui sauraient pas mauvais gré de leur donner l'âge de liwj-Jiirgal ; et quant à lui, comme ces voyageurs qui se retournent au milieu de leur chemin et cherchent à découvrir encore dans les plis brumeux de l'horizon le lieu d'où ils sont partis, il a voulu donner ici un souvenir à celte époque de sérénité, d'audace et de confiance où il abordait de front un si immense sujet : la révolte des noirs de Saint-Domingue en 1791, lutte des géar.s, trois mondes intéressés dans la question, l'Europe et l'Afrique pour combattans, l'Amérique pour champ de bataille.

2! niais 1832.

Quand vint letour du capitaine Léopold d'Auverney, il ouvrit de grands yeux, et avoua à ces messieurs qu'il ne connaissait réellement aucun événement de sa vie qui mental de fixer leur attention.

— Mais, capitaine, lui dit le lieutenant Henri, vous avez pourtant, dit-on, voyagé et vu le monde. N'avez-vous pas visite SIBCtE. — X. V.

té les Antilles, l'Afrique et l'Italie, l'Espagne?... Ah! capitaine, votre chien boiteux!

D'Auverney tressaillit, laissa tomber son cigare, et se retourna brusquement vers l'entrée de la tente, au moment où un chien énorme accourait en boitant vers lui.

Le chien écrasa en passant le cigare du capitaine ; le capitaine n'y fit nulle attention.

Le chien lui lécha les pieds, le flatta avec sa queue, jappa, gambada de son mieux, puis vint se coucher devant lui. Le capitaine, ému, oppressé, le caressait machinalement de la main gauche, en détachant de. l'autre la mentonnière de son casque, et répétait de temps en temps : — Te voilà Rask ! te voilà ! Enfin il s'écria : — Mais qui donc t'a ramené?

— Avec votre permission, mon capitaine..,

Depuis quelques minutes, le sergent Thadée avait, soulevé le rideau de latente, et se tenait debout, le bras droit enveloppé dans sa redingote, les larmes aux yeux, et contemplant en silence le dénoùment de l'Odyssée. Il hasardaà la fin ces paroles: Avec votre permission, mon capitaine. .. D'Auverney leva les yeux:

— C'est toi, Thad! et coin ment diable as-tu pu...? Pauvre chien ! je le croyais dans le camp anglais. Où donc l'as-tu trouvé?

— Dieu merci ! vous m'en voyez, mon capitaine, aussi joyeux que monsieur votre neveu, quand vous lui faisiez décliner cornu, la corne ; cornu, de la corne...

— Mais, dis-moi donc où lu l'as trouvé?

— Je ne l'ai pas trouvé, mon capitiane, j'ai bien été le chercher.

Le capitaine se leva, et tendit la main au sergent ; mais la main du sergent resta .enveloppée dans sa redingote. Le capitaine n'y prit point garde.

— C'est que... voyez-vous, mon capitaine, depuis que ce pauvre Rask s'est perdu, je me suis aperçu, avec votre permission, s'il vous plaît, qu'il vous manquait quelque chose. Pourtout vous dire, je crois que le soir où il ne vint pas, comme à l'ordinaire, partager mon pain de munition, peu s'en fallut que le vieux Thad ne se prît à pleurer comme un enfant. Mais non, Dieu merci ; je n'ai pleuré que deux fois, dans ma vie : la première, quand... le jour où...— Et le serj

VICTOR HUGO

gent regardait son maître avec inquiétude. — La seconde, lorsqu'il prit l'idée à ce drôle de Balthazar, caporal dans la septième demi-brigade, de me faire éplucher une, botte d'ognons.

— Il me semble, Thadée, s'écria en riant Henri, que vous ne nous dites pas à quelle occasion vous pleurâtes pour la première fois.

— C'est sans doute, mon vieux, quand tu reçus l'accolade de Latour-d'Auvergne, premier grenadier de France? demanda avec affection le capitaine, continuant à caresser le chien.

— Non, mon capitaine, si le sergent Thadéea pu pleurer, ce n'a pu être, et vous en conviendrez, que le jour où il a crié feu sur Bug-Jargal, autrement dit Pierrot.

Un nuage se répandit sur tous les traits de d'Auverney. Il s'approcha vivement du sergent, et voulut lui serrer la main-, mais, malgré un tel excès d'honneur, le vieux Thadée la retint cachée sous sa capote.

— Oui, mon capitaine, continua Thadée en reculant de quelques pas, tandis que d'Auverney lixait surlui des regards pleins d'une expression pénible; oui, j'ai pleuré cette fois-là; aussi, vraiment il le méritait bien ! Il était noir, cela est vrai, mais la poudre est noire aussi, et... et...

Le bon sergent aurait bien voulu achever honorablement sa bizarre comparaison. Il y avait peut-être quelque chose dans ce rapprochement qui plaisait à sa pensée ; mais il essaya inutilement de l'exprimer; et après avoir plusieurs fois attaqué, pour ainsi dire, son idée dans tous les sens, comme un général d'armée qui échoue contre une place forte, il en leva brusquement le siège, et poursuivit sans prendre garde au sourire des jeunes officiers qui redoutaient:

— Dites, mon capitaine, vous souvient-il de ce pauvre nègre, quand il arriva tout essoufflé, à l'instant même où ses dix camardes étaient là? Vraiment, il avait bien fallu les lier... C'était moi qui commandais. Et quand il les détacha lui-même pour reprendre leur place, quoiqu'ils ne le voulussent pas ; mais il fut inflexible. Oh ! quel homme ! C'était un vrai Gibraltar. Et puis, dites, mon capitaine ? quand il se tenait là, comme s'il allait entrer en danse, et son chien, le même Rask qui est ici, qui comprit ce qu'on allait lui faire, et qui me sauta à la gorge...

— Ordinairement, Thad, interrompit le capitaine, tu ne laissais point passer cet endroit de ton récit sans faire quelques caresses à Rask ; vois comme il te regarde.

— Vous avez raison, dit Thadée avec embarras ; il me regarde, ce pauvre Rask, niais... la vieille Malagrida m'a dit que de caresser de la main gauche porte malheur.

— Et pourquoi pas delà main droite ? demanda d'Auverney avec surprise, et remarquant pour la première fois la main enveloppée dans la redingote, et la pâleur répandue sur le visage de Thad. Le trouble du sergent parut redoubler.

— Avec votre permission, mon capitaine, c'est que... Vous avez déjà un chien boiteux, je crains que vous ne finissiez par avoir aussi un sergent manchot.

Le capitaine s'élança de son siège.

— Comment? quoi? que dis-tu, mon vieux Thadée? man. chot!... Voyons ton bras. Manchot, grand Dieu!

D'Auverney tremblait; le sergent déroula lentement son manteau, et offrit aux yeux de son chef son bras enveloppé d'un mouchoir ensanglante.

— Hé! mon Dieu! murmura le capitaine en soulevant le linge avec précaution. Hais, dis-moi donc, mon ancien... ?

— Oh! la chose est toute simple. Je vous ai dit que j'avais remarqué votre chagrin depuis (pie ces maudits Anglais nous avaient enlevé votre beau chien, ce pauvre Rask, le. dogue de Hug... 11 sttllit. Je. résolus aujourd'hui de le ramener, dût-il m'en coûter la vie, nlin de souper ce soir de bon appétit. C'est pourquoi, après avoir recommandé à Malhelel. votre soldat, de bien brosser votre grand uniforme, parce que c'estdemain joui; de bataille, je, me suis esquivé tout doucement du camp, armé seulement de mon sabre, et j'ai pris à travers les haies pour être plus lotaucampdesAnglais. Je n'étais pas encoreaux premiers retranchemens, quand, avec votre permission, mon capitaine, dans un petit bois sur la gauche, j'ai vu un grand attroupement de soldats rouges. Je me suis avancé pour flai-

rer ce que c'était, et comme ils ne prenaient pas garde à moi, j'ai aperçu au milieu d'eux Rask attaché à un arbre, la :dis que deux milords, nus jusqu'ici comme des païens, se donnaient sur les os de grands coups de poing qui faisaient autant de bruit que la grosse caisse d'une demi-brigade. C'étaient deux particuliers anglais, s'il vous plaît, qui se battaient en duel pour votre chien. Mais voilà Rask qui me voit, et qui donne un tel coup de collier que la corde casse, et que le drôle est, en un clin d'oeil, sur mes trousses. Vous pensez bien (pie toute l'autre bande ne reste pas en arrière ; je m'enfonce dans le bois. Rask me suit. Plusieurs balles sifflent à mes oreilles. Rask aboyait: mais heureusement ils ne pouvaient l'entendre à cause de leurs cris de french dog, french dogJ. comme si voire chien n'était pas un beau et bon chien de Saint-Domingue. N'importe, je traverse le hallier, et j'étais prêt d'en sortir quand deux muges se présentent devant moi. Mon sabre me débarrasse de 1 un, et m'aurait sans doute délivré de l'autre, si son pistolet n'eût été chargé à balle... Vous voyez mon bras droit. —N'importe ! french dog lui a sauté au cou, comme une ancienne connaissance: l'Anglais est tombé étranglé, et je vous réponds que Pembrassement a été rude... — Aussi pourquoi ce diable d'homme s'acharne«t-il après moi, comme un pauvre après un séminariste! Enlin Thad est de retour au camp et Rask aussi. Mon seul regret, c'est que le bon Dieu n'ait pas voulu m'envoyer plutôt cela à la bataille de demain. — Voilà!

Les traits du vieux sergent s'étaient rembrunis a l'idée de n'avoir point eu sa blessure dans une bataille. — Thadée!... cria le capitaine d'un ton irrité. Puis il ajouta plus doucement:— Comment es-tufouàce point de t'exposer ainsi pour un chien?...

— Ce n'était pas pour un chien, mon capitaine, c'était pour Rask.

Le visage de d'Auverney se radoucit tout-à-fait. Le sergent continua : — Pour Tiask, le dogue de Hug...

— Assez lassez! mon vieux Thad, criale capitaine en mettant la main sursesyeux. — Allons, ajouta t-il aprèsun court silence, appuie loi sur moi, et viens à l'ambulance.

Thadée obéit après une résistance respectueuse. Le chien, qui, pendant cette scène, avait à moitié rongé de joie la belle peau d'ours de son maître, se leva et les suivit tous deux.

Cet épisode avait vivement excité l'attention et la curiosité des joyeux conteurs.

Le capitaine Léopold d'Auverney était un de ces hommes qui, sur quelque échelon que le hasard du la nature et le mouvement de la société les aient placés, inspirent toujours un certain respect mêlé d'intérêt. 11 n'avait cependant peutêtre rien de frappant au premier abord; ses manières étaient froides, son regard indifférent. Le soleil des tropiques, en brunissant son visage, ne lui avait point donné cette vivacité de geste etdeparole qui s'unitchez les créoles à une nonchalance souvent pleine de grâce. D'Auverney parlait peu, écoutait rarement, et se montrait sans cesse prêt à agir. Toujours le premier à cheval et le dernier sous la tente, il semblait chercher dans les fatigues corporelles une distractien à ses pensées. Ces pensées, qui avaient gravé leur triste sévérité dans les rides précoces de son front, n'étaient pas de celles dont ou se débarrasse en les communiquant, ni de celles qui, dans une conversation frivole, se mêlent volontiers aux idées d'autrui. Léopold d'Auverney, dont les travaux de la guerre ne pouvaient rompre le corps, paraissait éprouver une fatigue insupportable dans ce que nous appelons les luttes d'esprit. Il fuyait les discussions comme il cherchait les batailles. Si quelquefois il se laissait entraîner à un débat de paroles, il prononçait trois ou quatre mots pleins de sens el de haute raison, puis, au moment de convaincre son adversaire, il

BUG-JARGAL

s'arrêtait tout court, en disant : A quoi bon?... etsortait pour demander au commandant ce qu'on pourrait faire en atten. dant l'heure de la charge ou de l'assaut.

Ses camarades excusaient ses habitudes froides, réservée et taciturnes, parce qu'en toute occasion ils le trouvaient brave, bon et bienveillant. Il avait sauvé la vie de plusieurs d'entre eux au risque de la sienne, et l'on savait que s'il ouvrait rarement la bouche, sa bourse du moins n'était jamais fermée. On l'aimait dans l'armée, et on lui pardonnait même de se faire en quelque sorte vénérer.

Cependant il était jeune. On lui eût donné (rente ans, et il était loin encore de les avoir. Quoiqu'il combattit déjà depuis un certain temps dans les rangs républicains, on ignorait ses aventures. Le seul être qui, avec Rask, put lui arracher quelque vive démonstration d'attachement, le bon vieux sergent Thadée, qui était entré avec lui au corps, et ne le quittait, pas, contait parfois vaguement quelques circonstances de sa vie. On savait que d'Auverney avait éprouvé de grands malheurs en Amérique ; que, s'étant marié à Saint-Domingue, il avait perdu sa femme et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient marqué l'invasion de la révolution dans cette magnilique colonie. Acette époque de notre histoire, les infortunes de ce genre étaient si communes, qu'il s'était formé pour elles une espèce de pitié générale dans laquelle chacun prenait et apportait sa part. On plaignait donc le capitaine d'Auverney, moins pour les perles qu'il avait souffertes que pour sa manière de les souffrir. C'est qu'en effet, à travers son indifférence glaciale, on voyait quelquefois les tressaillemens d'une plaie incurable et intérieure.

Dès.qu'une bataille commençait, son front paraissait serein. Il se montrait intrépide dans l'action comme s'il eût cherché à devenir général, et modeste après la victoire comme s'il n'eut voulu être que simple soldat. Ses camarades, en lui voyant ce dédain des honneurs et des grades, ne comprenaient pas pourquoi, avant le combat, il paraissait espérer quelque, chose... et ne devinaient point que d'Auverney, de toutes les chances de la guerre, ne désirait que la mort.

Les représentans du peuple en mission à l'armée le nommèrent un jour chef de brigade sur le champ de bataille , il refusa, parce qu'en se séparant de la compagnie il auraitfallu quitter le sergent Thadée. Quelques jours après, il s'offrit pour conduire une expédition hasardeuse, et en revint contre l'attente générale et contre son espérance. On l'entendit alors regretter le grade qu'il avait refusé : Car, disait-Il, puisque le canon ennemi m'épargne toujours, la guillotine, qui frappe tous ceux qui s'élèvent, aurait peut-être voulu de moi.

Tel était l'homme sur le compte duquel s'engagea la conversation suivante quand il fut sorti de la tente.

— Je parierais, s'écria le lieutenant Henri en essuyant sa botte rouge, sur laquelle le chien avait laissé en passant une large tache de boue, je parierais que le capitaine ne donnerait pas la patte cassée de son chien pour ces dix paniers de madère que nous entrevîmes l'autre jour dans le grand fourgon du général.

— Chut! chutl dit gaimentraide-de-campPaschal, ce serait un mauvais marché... Les paniers sont à présent vides: j'en sais quelque choses et, ajouta-t-il d'un air sérieux, trente bouteilles décachetées ne valent certainement pas, vous en conviendrez, lieutenant, la patte de ce pauvre chien, patte dont on pourrait, après tout, faire une poignée de sonnette.

L'assemblée se mit à rire du ton grave dont l'aide-de-camp prononçait ces dernières paroles. Le jeune officier des hussards basques, Alfred, qui seul n'avait pas ri, prit un air mécontent.

— Je ne vois pas, messieurs, ce qui peut prêter à la raillerie dans ce qui vient de se passer. Ce chien et ce sergent, que ,

j'ai toujours vus auprès de d'Auverney depuis que je le counais, nie semblentsusceptiblesde faire naître quelque intérêt. Enfin, cette scène...

Paschal, piqué et du mécontentement d'Alfred et delà bonne humeur des autres, l'interrompit.

— Cette scène est très sentimentale. Comment donc! un chien retrouvé et un bras cassé !

— Capitaine Paschal, vous avez tort, dit Renri en jetant hors de la tente la bouteille qu'il venait de vider, ce Bug.... autrement dit Pierrot, pique singulièrement ma curiosité...

Paschal, prêt à se fâcher, s'apaisa en remarquant que son verre, qu'il croyaitvide, était plein. D'Auverney rentra; il alla se rasseoir à sa place sans prononcer une parole. Sonairétaii pensif, mais son visage était plus calme. 11 paraissait si préoccupé, qu'il n'entendait rien de ce qui se disait autour de lui. Rask, qui l'avait suivi, se coucha a ses piens en le regardant d'un air inquiet.

— Votre verre, capitaine d'Auverney. Goûtez de celui-ci...

— Oh I grâce à Dieu, dit le capitaine, croyant répondre à la question de Paschal, la blessure n'est pas dangereuse, le bras n'est pas cassé.

Le respect involontaire que le capitaine inspirait à tous ses compagnons d'armes contint seul l'éclat de rire prêt à éclore sur les lèvres de Henri.

— Puisque vous n'êtes plus aussi inquiet de Thadée, ditil, et que nous sommes convenus de raconter chacun une de nos aventures pourabréger cette nuit de bivouac, j'espère mon cher ami, que vous voudrez bien remplir votre engagement, en nous disant l'histoire de votre chien boiteux et de Bug... je ne sais comment, autrement dit Pierrot, ce vrai Gibraltar!

A cette question, faite d'un ton moitié sérieux moitié plaisant, d'Auverney n'aurait rien répondu, si tous n'eussent joint leurs instances à celles du lieutenant.

Il céda enfin à leurs prières.

— Je vais vous satisfaire, messieurs ; mais n'attendez que le récit d'une anecdote, toute simple, dans laquelle je ne joue qu'un rôle très secondaire. Si l'attachement qui existe entre Thadée, Rask et moi, vous a fait espérer quelque chose d'extraordinaire, je vous préviens que vous vous trompez. Je commence.

Alors il se fit un grand silence. Paschal vida d'un trait sa gourde d'eau-de-vie, et Henri s'enveloppa de la peau d'ours à demi rongée, pour se garantir du frais de la nuit, tandis qu'Alfred achevait de fredonner l'air galicien de mataperros.

D'Auverney resta un monieret rêveur, comme pour rappeler à son souvenir des événemens depuis long-temps remplacés par d'autres; enfin il prit la parole, lentement, presque à voix basse et avec des pauses fréquentes.

Quoique né en France, j'ai été envoyé de bonne heure à Saint-Domingue, chez un de mes oncles, colon très-riche, dont je devais épouser la fille.

Les habitations de mon oncle étaient voisines du fort Galifet, et ses plantations occupaient la majeure partie des plaines del'Acul.

Cette malheureuse position, dont le détail vous semble sans doute offrir peu d'intérêt, a été l'une des premières causes des désastres et de la ruine totale de ma famille.

Huit cents nègres cultivaient les immenses domaines de mou oncle. Je vous avouerai que la triste condition de ces esclaves était encore aggravée par l'insensibilité deleur maître. Mon oncle était du nombre, heureusement assez restreint, de ces planteurs dont une longue habitude de despotisme absolu avait endurci le cœur. Accoutumé à se voir obéi au premier coup d' œil, Ja moindre hésitation de la part d'un esclave était punie des plus mauvais traitemens, et souvent Tinter-

VICTOR HUGO

cession de ses enfans ne servait qu'à accroître sa colère. Nous étions donc le plus souvent obligés de nous borner à soulager en secret des maux que nous ne pouvions prévenir.

— Commentl mais voilà des phrases, dit Henri à demi-voix, en se penchant vers son voisin. Allons, j'espère que le capitaine ne laissera pas passer les malheurs des ci-devant noirs, sans quelque petite dissertation sur les devoirs qu'impose l'humanité, et caetera. On n'en eût pas été quitte à moins au club Massiac (I).

— Je vous remercie, Henri, de m'épargner un ridicule, dit froidement d'Auverney, qui l'avait entendu.

H poursuivit:

— Entre tous ces esclaves, un seul avait trouvé grâce devant mon oncle. C'était un nain espagnol, grille (2) decouleur, qui lui avait été donné par lord Effingham, gouverneur de la Jamaïque. Mon oncle, qui, ayantlongtemps résidé au Brésil, y avait contracté les habitudes du faste portugais, aimaitâs'environner chez lui d'un appareil qui répondit à sa richesse. De nombreux esclaves, dressésau service comme des domestiques européens, donnaient à sa maison un éclat en quelque sorte seigneurial. Four que rien n'y manquât,il avait fait de l'esciave de lord Effingham son fou, à l'imitation de ces princes féodaux qui avaient des bouffons dans leur cours. Il faut dire que le choix étaitsingulièrementheureux. Le griffe Habibrah( c'était son nom) étaitun de ces êtres dont la conformation physique est si étrange qu'ils paraîtraient des monstres, s'ils ne faisaient rire. Ce nain hideux était gros, court, ventru, et se mouvait avec une rapidité siugulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée. Sa tête énorme, lourdement enfoncée entre ses épaules, hérissée d'une laine rousse et crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient coutume de dire qu'Habibrah s'en servait pour essuyer ses yeux quand il pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n'était jamais le même; bizarre mobilité de traits, qui du moins donnait à sa laideur l'avantage de la variété. Mon oncle l'aimait à cause de sa difformité rare

(1) Nos lecteurs ont sans doute oublié que le club Massiac, dont parle le lieutenant Henri, était une association de négrophiles. Ce club , formé à Paris au commencement de la révolution, avait provoqué la plupart des iusurrections qui éclatèrent alors dans •es colonies. ,, .

On pourra s'étonner aussi de la légèreté vin peu hardie avec laquelle le jeune lieutenant raille des philanthropes qui régnaient encore à cette époque par la grâce du bourreau. Mais il faut se rappeler qu'avant, pendant et après la terreur, la liberté de penser el de parler s'était réfugiée dans les camps. Ce noble privilège coûtait de temps en temps la tête à uu général; mais il absout de tout reproche la gloire si éclatante de ces soldats que les dénonciateurs de la Convention appelaient « les messieurs de l'armée du Rhin.»

(2) Une explication précise sera peut-être nécessaire h L'intelligence de ce mot.

Monsieur Moreau de Saint-Méry, en développant le système de Franklin, a classé dans des espèces génériques les différentes teintes que présentent les mélanges de la population de couleur.

Il suppose que l'homme l'orme un tout décent vingt-huitparties, blanches chez les blancs, et noires chez les noirs.

Fartant de ce principe, il établit que l'on est d'autant plus près ou plusloinde l'une ou de l'autre couleur, qu'on se rapproche ou qu'on s'éloigne davantage du terme soixante-quatre, qui leur sert de moyene proportionnelle.

D'après ce système, tout homme qui n'a point huit parties de blanc est réputé noir.

Marchant de cette couleur vers le blanc, on distingue neul souches principales, <|ui ont encore entre elles des variétés d'après le plus ou le moins de parties qu'elles retiennent de l'une ou de l'autre couleur. Ces neuf espèces sont le sueatra, le griffb, le marabout, le mulâtre, le guarttron, le métis, le mameluuc, le quarteronne, le sang-mtlé.

Le sang-méh', en continuant son union avec le blanc, linit eu quelque sorte par se confondre avec cette couleur. On assure pourtant qu'il conserve toujours sur une certaine partie du corps lu trace ineffaçable de sou origine.

Le griffé est le résultat d ■ cinq combinaisons, el peut avoir depuis vingt-quatre jusqu'à Ireule-deux parties blanches, cl quatrevingt-seize ou cent quatre noires.

et de sa gaîté inaltérable. Habibrah était son favori. Tandis que les autres esclaves étaient rudement accablés de travail, Habibrah n'avait d'autre soin que de porter derrière le maître un large éventail de plumes d'oiseaux de paradis, pour chasser les moustiques et les bigailles. Mon oncle le faisait manger à ses pieds sur une natte de jonc, et lui donnait toujours sur sa propre assiette quelque reste de son mets de prédilection. Aussi Habibrah se montrait-il reconnaissant de tantde bontés ; il n'usait de ses privilèges de bouffon, de son droit de tout faire et de tout dire, que pour divertir son maître par mille folles paroles entremêlées de contorsions, et au moindre signe de mon oncle, il accourait avec l'agilité d'un singe et la soumission d'un chien.

Je n'aimais pas cet esclave. Il y avait quelque chose de trop rampant dans sa servilité; et si l'esclavage ne déshonore pas, la domesticité avilit. J'éprouvais un sentiment de bienveillance pour ces malheureux nègres que je voyais travailler tout le jour sans presque qu'aucun vêtement cachât leur chaîne; mais ce baladin difforme, cet esclave fainéant, avec ses ridicules habits bariolés de galons et semés de grelots, ne m'inspirait que du mépris. D'ailleurs le nain n'usait pas en bon frère du crédit que ses bassesses lui avaient donné sur le patron commun. Jamais il n'avait demandé une grâce à un maître qui infligeait si souvent des chàtimens ; et on l'entendit même un jour, se croyant seul avec mon oncle, l'exhorter à redoubler de sévérité envers ses infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. 11 lenr inspirait une sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à l'inimitié; et quand ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu orné de sonnettes, sur lequel il avait tracé des ligures bizarres en encre rouge, ils se disaient entre eux à voix basse : C'est un obi {i) !

Ces détails, sur lesquels j'arrête en ce moment votre attention, messieurs, m'occupaient fort peu alors. Tout entier aux pures émotions d'un amour que rien ne semblait devoir traverser, d'un amour partagé et éprouvé depuis l'enfance par la femme qui m'était destinée, je n'accordais que des regards fort distraits à tout ce qui n'était pas Marie. Accoutumés dès l'âge le plus tendre à considérer comme ma future épouse celle qui était déjà en quelque sorie ma sœur, il s'était formé entre nous une tendresse dont on ne comprendrai I pas encore la nature si je disais que notre amour était un mélange de dévouement fraternel, d'exaltation passionnée et de confiance conjugale, l'eu d'hommes ont coulé plus heureusement que moi leurs premières années : peu d'hommesontsenlileurùme s'épanouir à la vie sous un plus beau ciel, dans un accord plus délicieux de bonheur pour le présent et d'espérance pour l'avenir. Entouré presque en naissant de tous les conlentemens de la richesse, de tous les privilèges du rang dans un pays où la couleur suffisait pour le donner, passant mes journées près de l'être qui avait tout mon amour, voyant cet amour favorisé de nos parais, qui seuls auraient pu l'entraver, et tout cela dans l'âge où le sang bouillonne, dans une contrée où l'été est éternel, où la nature est admirable . en fallait-il plus pour me donner une foi aveugle dans mon heureuse étoile? en faut-il plus pour me donner le droit de dire que peu d'hommes ont coulé plus heureusement que moi leurs premières années?... Le capitaine s'arrêta un moment, comme si la voix lui eût manqué pour ces souvenirs de bon. heur. Puis il poursuivit avec un accent profondément Irisle :

— Il est vrai que j'ai maintenant déplus le droit d'ajouter que nul ne coulera plus déplorablemcnt ses derniers jours.

Et comme s'il eût repris de la force dans le sentiment de son malheur, il continua d'une voix assurée.

C'est au milieu de ces illusions et de ces espérances aveugles que j'atteignais ma vingtième année. Elle devait être ao

(I) Uu sorcier.

BUG-JARGAL

complie au mois d'août 1791, et mon oncle avait fixé cette t époque pour mon union avec Marie. Vous comprenez aisément que la pensée d'un bonheur si prochain absorbait toutes mes (acuités; et combien doit être vague le souvenir qui me reste des débats politiques dont à cette époque la colonie était déjà agitée depuis deux ans. Je ne vous entretiendrai donc ni du comte de Peinier, ni de monsieur Blanohelande, ni de ce malheureux colonel de Mauduit dont la fin fut si tragique. Je ne vous peindrai point les rivalités de l'assemblé provinciale du Nord, et de cette assemblée coloniale qui prit le titre d'assemblée générale, trouvant que le mot coloniale sentait l'esclavage. Ces misères, qui ont bouleversé alors touslesesprils, n'oflrent plus maintenant d'intérêt que par les désastres qu'elles ont produits. Pour moi, dans cette jalousie mutuelle qui divisait le Cap et le Port-au-Prince, si j'avais une opinion, ce devait être nécessairement en faveur du Cap, dont nous habitions le territoire, et de l'assemblée provinciale, dont mon oncle était membre.

Il m'arriva une seule fois de prendre une part un peu vive à un débat sur les affaires du jour. C'était a l'occasion de ce désastreux décret du 15 mai 1791, par lequel l'assemblée nationale de France admettait les hommes de couleur libres à l'égal partage des droits politiques avec les blancs. Dans un bal donné a la ville du Cap par le gouverneur, plusieurs jeunes colons parlaient avec véhémence sur cette loi, qui blessait si cruellement l'amour-propre, peut-être fondé, des blancs. Je ne m'étais point encore mêlé a la conversation, lorsque je vis s'approcher du groupe un riche" planteur que les blancs admettaient difficilement parmi eux, etdonlla couleur équivoque faisait suspecter l'origine. Je m'avançai brusquement vers cet homme en lui disant à voix basse : « Passez » outre, monsieur il se dit ici des choses désagréables pour » vous, qui avez du sang-mêlé dans les veines. » Cette imputation l'irrita au point qu'il m'appela en duel. Nous fûmes tous deux blessés. J'avais eu tort, je l'avoue, de le provoquer: mais il est probable que ce qu'on appelle le préjugé de la coaeur n'eût pas suffi seul pour m'y pousser: cet homme avait depuis quelque temps l'audace de lever les yeux jusqu'à ma ma cousine, et au moment où je l'humiliai d'une manière si inattendue, il venait de danser avec elle.

Quoi qu'il en fût, je voyais s'avancer avec ivresse le moment où je posséderais Marie, et je demeurais étranger à l'effervescence toujours croissante qui faisait bouillonner toutes les tètes autour de moi. Les yeux lixés sur mon bonheur, qui s'approchait, je n'apercevais pas le nuage effrayant qui déjà couvrait presque tous les points de notre horizon politique, et qui devait, en éclatant, déraciner toutes les existences. Ce n'est pas que les esprits, mêmeles plus prompts à s'alarmer, s'attendissent sérieusementdès lors à la révolte des esclaves : on méprisait Irop cette classe pour la craindre: mais il existait seulement entre les blancs et les mulâtres libres assez de haine pour que ce volcan si longtemps comprimé bouleversât toute la colonie au moment redouté où il se déchirerait.

Dans les premiers jours de ce mois d'août, si ardemment appelé de tous mes vœux, un incident étrange vint mêler une Inquiétude imprévue à mes tranquilles espérances.

Mon oncle avait fait construire sur les bords d'une jolie rivièfe qui baignait ses plantations, un petit pavillon de branchage, entouré d'un massif d'arbres épais, où Marie venait tous les jours respirer la douceur de ces brises de mer qui, pendant les mois les plus brùlans de l'année, soufflent régulièrement à Saint-Domingue, depuis le malin jusqu'au soir, el dont la fraîcheur augmente ou diminue avec la chaleur même du jour.

vJ'avais sofc d'orner moi-même tous les matins celte retraite des plus belles fleurs que je poflais cueillir.

Un jour Marie accourlà moi touteBrayée. Elle était entrée

LK SIÈCLB. — T. V.

comme de coutume dans son cabinet de verdure, et là elle avait vu, avec une surprise mêlée de terreur, toutes les fleurs dont je l'avais tapissé le malin arrachées et foulées aux pieds; un bouquet de soucis sauvages Fraîchement cueillis était déposé à la place où elle avait coutume de s'asseoir. Elle n'était pas encore revenue de sa stupeur, qu'elle avait entendu les sons d'une guitare sortir du milieu du taillis même qui environnait le pavillon; puis une voix, qui n'était pas la mienne, avait commencé à chanter doucement une chanson qui lui avait paru espagnole, et dans laquelle son trouble, et sans doute aussi quelque pudeur de vierge, l'avaient empêchée de comprendre autre chose que son nom, fréquemment répété. Alors elle avait eu recours à une fuite précipitée à laquelle heureusement il n'avait point été mis d'obstacle.

Ce récit me transporta d'indignation et de Jalousie... Mes premières conjectures s'arrêtèrent sur le sang-mélé libre avec qui j'avais eu récemment une altercation ; mais, dans la per« plexité oit j'étais jeté, je résolus de ne rien faire légèrement. Je rassurai la pauvre Marie, et je me promis de veiller sans relâche sur elle, jusqu'au moment prochain où il me serait permis de la protéger encore de plus près.

Présumant bien que l'audacieux dont l'insolence avait si fort épouvanté Marie ne se bornerait pas à cette première tentative pour lui faire connaître ce que je devinais être son amour, je me mis dès le soir même en embuscade autour du corps de bâtiment où reposait ma fiancée, après que tout le monde fut endormi dans la plantation. Caché dans l'épaisseur deshautescannes àsucre, armé de mon poignard, j'attendais. Je n'attendis pas en vain. Vers le milieu de la nuit, un prélude mélancolique et grave, s'élevant dans le silence à quelques pas de moi, éveilla brusquement mon attention. Ce bruit fut pour moi comme une secousse : c'était une guitare ; c'était sous la fenêtre même de Marie ! Furieux, brandissant mon poignard, je m'élançai vers le point d'où ces sons partaient, brisant sous mes pas les tiges cassantes des cannes à sucre. Tout-à-coup je me sentis saisir avec une force qui me parut prodigieuse ; mon poignard me fut violemment arraché, et je. le vis briller au-dessus de ma tête. En même temps deux yeux ardens étincelaient dans l'ombre tout près des miens, et une double rangée de dents blanches, que j'entrevoyais dans les ténèbres, s'ouvrait pour laisser passer ces mots, prononcés avec l'accent de la rage : Tetenijo ttetengo (1) .'

Plus étonné encore qu'effrayé, je me débattais vainement, contre mon formidable adversaire, et déjà la pointe de l'acier se faisait jour à travers mes vêtemens, lorsque Marie, que la guitare et ce tumulte de pas et de paroles avaient éveillée parut subitement à sa fenêtre. Elle reconnut ma voix, vit briller un poignard, et poussa un cri d'angoisse et de terreur. Ce cri déchirant paralysa en quelque sorte la main démon antagoniste victorieux; il s'arrêta, comme pétrifié par un enchantement, promena encore quelques instants avec indécision le poignard sur ma poitrine, puis, le jetant tout-à-coup: Non! dit-il cette fois en français, non ! elle pleurerait trop! — En achevant ces paroles bizarres, il disparut dans les touffes de roseaux; et avant que je me fusse relevé, meurtri par cette lutte inégale et singulière, nul bruit, nul vestige ne restait de sa présence et de son passage.

Il me serait fort difficile dédire ce qui se passa en moi au moment où je revins de ma première stupeur entre les bras de ma douce Marie, à laquelle j'étais si étrangement conservé par celui-là même qui paraissait prétendre à mêla disputer. J'étais plus que jamais indigné contro ce rival inattendu, et honteux de lui devoir la vie. Au fond, me disait mon amoui^ propre, c'est à Marie que je la dois, puisque c'est l'empire de sa voix qui a fait tomber le poignard. Cependant je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait bien quelque générosité dans le sentiment qui avait décidé mon rival inconnu à m' épargner. Mais ce rival, quel était-il donc? je me confondais en soupçons, qui tous se détruisaient les uns les autres. Ce ne pouvait être le planteur sang-mélé que ma jalousie s'était d'abord désigné. Il était loin d'avoir cette force extraordinaire, et

tiens! je te tiens 1

VICTOR HUGO

d'ailleurs ce n'él i < ■- i vois L'individu avec tjni j'avais

lutté m'avait pa i jiùsgii ■ seuls

dans la colonie i raient ainsi à demi vêtus. Mais ce ne pouvait être mi esclave : di s sentimens con uré ''''lui qui lui avail fait jet r le poignard i"* me semblaient pas pouvoir appartenir à un esclave: 1 1 d'ailleurs toul ni moi se rafusail a la révoltante supposition d'avoir un esclave pour rival. Quel t'iaijgil floue? Je résolus d'attendre et d'épier.

Mi-

Marie avait éveillé lavieille nourrice i|iii lui tenait lieu de la méfie qu'elle avait perdue au berceau. Je passai te reste de la nuitaapir.es d'elle, ci dés. que lejonr fntyajau nous informâmes

mon one.lede ces inexplicables événemens. Sa surprise en fut extrême; niais son orgueil, comme le mien, ne s'arrêta pas a l'idée que l'amant inconnu de sa lille pourrai l être un esclave, La nourrice reçut ordre de ne plus quitter Marie; et comme les séances de l'assemblée provinciale, les soins que donnaitaux principaux colons l'attitude déplus en plus menaçante des affaires coloniales, et les travaux des plantations, ne laissaient à mon oncle aucun loisir, il m'autorisa à accompa gnersa lille dans toutes ses promenades jusqu'au jour de mon mariage, qui était fixé au .2 août. En même temps, présumant que le nouveau soupirant n'avait pu venir que du dehors, il ordonna que Ceneçiqte de ses domaines fût désormais gardée nuit et jour plus sévèrement que jamais.

Ces précautions prises, de concert avec mon oncle, je voulus tenter une épreuve. J'allai au pavillon de la rivière, et, réparant le désordre de la veille, je lui rendis la parure de ileurs dont j'avais coutume de l'embellir pour Marie.

Quand l'heure où elle s'y retirait habituellement fut venue, je m'armai de ma carabine, chargée à balle, et je proposai à ma cousine de l'accompagner à sou pavillon. La vieille nourrice nous suivit.

Marie, à qui je n'avais poinl dit que j'avais fait disparaître les traces qui l'avaient effrayée la veille, entra la première dans le cabinet de feuillage. — Vois, Léopold, me dit-elle, mon berceau est bien dans le même état de désordre où je l'ai laisse hier; voilà bien ton ouvrage gâté, tes Ileurs arrachées, flétries; ce qui m'étonne, ajouta-t-elle en prenant un bouquet de soucis sauvages, déposé sur le banc de gazon, ce qui m'étonne, c'est que ce vilain bouquet ne soit pas fané de puis hier. Vois, cher ami, il a l'air d'être tout fraîchement cueilli. — J'étais immobile d'étonnement et de colère. En effet, mon ouvrage du matin était déjà détruit; et ces tristes fleurs, dont la fraîcheur étonnait ma pauvre Marie, avaient repris insolemment la place des roses que j'avais semées. — Calme-toi, me dit Marie, qui vit mon agitation, calme toi; c'est une chose passée, cet insolent n'y reviendra sans doute plus ; mettons tout cela sous nos pieds, comme cet odieux bouquet. — Je me gardai bien de la détromper, de peur de l'alarmer; et sans lui dire que celui qui devait, selon clloi'y ptus revenir, était déjà revenu, je la laissai fouler les soucis aux pieds, pleine d'une innocente indignation. Puis. espérant que. l'heure était venue de connaître.mon mystérieux rival, je la lis asseoir en silence entre sa nourrice et moi.

A. peine avions nous pris place, que Marie mit son doigt sur ma bouche : quelques sons affaiblis par le vcnl nient de 1 eau, venaient de IV ipper sou oreille. .1 écoulai ; c tait le même prélude triste et lent qui la nuit précédente avait

t'veillema fureur. Je voulus in'éjancer de i siège; un geste

de Marie me retint. — • éopold, me dit-elle à voix basse, contiens toi, il \a peut être chanter, et sans doute ce qu'il dira nous apprendra qui il est.

En effet, une voix dont l'harmonie avait quelque chose de mâle et de plaintif a la fois sortit un moment après du fond du bois, et mêla aux notes graves.de la guitare une romance .spagnole, ilgnl chaque parole retentit assez profondément

dans mon oreille pour que ma mémoire puisse encore atijonrd nui en reti ouver prei que toutes les expre

« Pourquoi me fuis-tu. Maria (t)? pourquoi me fuis-tu, jeune « fille? pourquoi cette terreur quand lu m'entends? Je suis » en effet bien formidable ' je sais aimer, souffrir et chanter !

« Lorsqu'à travers les liges élancées des co otiers de la ri- » vière je vois glisser ta forme légère et pure, un éblouisse- » ment trouble ma vue. 0 Maria ' el je crois voir passer un es- » prit!

» Et si j'entends, ô Mariai les accens enchantés qui s'é- « cliappent de ta bouche, comme une mélodie, il me semble » que mon cœur vient palpiter dan Anon oreille, et mêle un » bourdonnement plaintifs ta voix harmonieuse.

■ Hélas! ta voix est plus douce pour moi que léchant même » des jeunes oiseaux qui battent de l'aile dans le Ciel, et qui ■i viennent du côté de ma patrie :

» De ma patrie où j'étais roi. de ma patrie où j'étais libre!

■I Libre el roi, jeune lille 'j'oublierais tout, royaume, fa- » mille, devoirs, vengeances ; oui, jusqu'il la vengeance, quoi- » que le moment soit bientôt venu de cueillir ce finit amer » et délicieux, qui mûrît si lard ! »

La voix avait chanté les stances précédentes avec des panses fréquentes et douloureuses ; mais en achevant ces derniers mots, elle avait pris un accent terrible.

c O Maria! tu ressembles au beau palmier svelte et dou- « renient balancé sur sa lige, et tu le mires dans l'œil de » ton jeune amant, commele palmier dans l'eau transparente » delà fontaine.

•> Mais, ne le Sais-tu pas ? il y a quelquefois au fond du dé- » sert un ouragan jaloux du bonheur de la fontaine aimée ; » il accourt, et l'air et le sable se mêient sous le vol i « lourdes ailes; il enveloppe l'arbre et la source d'un lour- '. billon de feu; et la fontaine se dessèche, et le palmier » sent se crisper sous l'haleine de mort le cercle vert de ses » feuilles, qui avait la majesté d'une couronne et la grâce » d'une chevelure.

» Tremble, 6 blanche fille d'Hispaniola(î); tremble que tout h ne soit bientôt plus autour de toi qu'un ouragan et qu'un » désert! Mors tu regretteras Pamôué'quièfttpu te conduire » vers moi. comme le joyeux katha, l'oiseau de salut, guide n a travers les sables d'Afrique le voyageur à la citerne.

» Et pourquoi repousserais-tu mon amour, Maria?je suis « roi, et mon front s'élève au-dessus de tous les fronts hu- » mains. Tu es blanche et moi je suis noir; mais le jour a « besoin de s'unir à la nuit pour enfanter l'aurore et le cottr » chant, qui sont plus beaux que lui ! i

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