MIL
Un long soupir, prolongé, sur les cordes frémissantes de la guitare, accompagna ces dernières paroles,. J'étais hors de moi. « Roi ! — noir! — esclave! — Mille idées incohérentes, éveillées par l'inexplicable chant que je venais d'entendre, tourbillonnaient dans mon cerveau, i u violent besoin d'en Hoir avec l'être inconnu qui osait ainsi associer ie nom de Marie a des chants d'amour el de menace s'empara de moi. Je saisis convulsivement ma carabine, el me précipitai hors du pavillon. Marie, effrayée, tendait encore les bras pour me retenir, que déjà je m'étais enfoncé dans le taillis ducôl la voix était venue. Je fouillai le bois dans tous les sens, je plongeai le canon de mon mousqueton dans l'épaisseur de toutes les broussailles, je lis le tour de tous les gros arbres,
je remuai toutes les hautes herbes Rien ! rien, el toujours
rien. Cette recherche inutile, jointe à d'inutiles réflexions
(t) On a jugé inutile de repn dulre ici en entier les parole.- Uu chant espagnol Porgue me huyes, Maria .' etc.
v Noi lect urs n'ignocMl pas sans doute que c'est le premier nom dontv; a Sa'nt-DomufjPb, par Chiistcphe Colomb, il l'éj
de la découverte, en décembre H92
BUti-JARGAL.
sur la romance que je venais d'entendre, mêlade laconfusion à ma colère. Cet insolent rival échapperait donc, toujours à mon bras comme à mon esprit. Je ne pourrais donc ni le deviner ni le rencontrer !... En ce moment, un bruit de sonnettes \iut me distraire de ma rêverie. Je nie retournai. Le nain Hahihrah était à côté de moi. — Bonjour, maître, me dit-il, el il s'inclina avec respect ; mais sonlouclie regard, obliquement relevé vers moi, paraissait remarquer avec une expression indéfinissable de malice et de triomphe l'anxiété peinte sur mon front. — Parle I lui criai-je brusquement; as-tu vu quelqu'un dans ce bois ?— Nul autre que vous, seiwr nuo,nte répondit-il avec tranquillité, — Est-ce que tu n'as pas entendu une voix? repris-je. L'esclave resta un moment comme cherchant ce qu'il pouvait me répondre. Je bouillais. Vite, lui dis-je, réponds vite, malheureux I as-tu entendu ici une voix?.— s II tixa hardiment sur mes yeux ses deux yeux ronds comme ceux d'un chat-tigre. — Que quiere déeir usted[\) par une voix, maître ? 11 y a des voix partout, et pour tout; i I y a la voix des oiseaux, il y a la voix de l'eau, il y a la voix du vent dans les feuilles... — Je l'interrompis en le secouant rudement. — Misérable bouffon ! cesse de me prendre pour ton jouet, ou je le fais écouter de près la voix qui sort d'un canon de carabine. Réponds en quatre mots. As-tu entendu dans ce bois un homme qui chantait un air espagnol ? — Oui, *rnor, me répliqua l-il sans paraître ému, et des paroles sur l'air... Tenez, maître, je vais vous conter la chose. Je me promenais sur la lisière de ce bosquet, en écoutant ce que les grelots d'argent de mai/orra \-2) nie disaient à l'oreille. Tout-àcoup le vent est venu joindre à ce concert quelques mots d'une langue que vous appelez l'espagnol, la première que j'aie bégayée, lorsque mon âge se comptait par mois et non pas par années, et que ma mère me suspendait sur son dos à, des bandelettes delaine rouge et jaune. J'aime cette langue ; elle me rappelle le temps où je n'étais que petit et non pas encore nain, quitta enfant el pas encore un fou; je me suis rapproché delà voix, et j'ai entendu la fin de la chanson. — Eh bien! est-ce là tout ? repris-je impatienté. — Oui, maître hermoso, mais, si vous voulez, je vous dirai ce que c'est que l'homme qui chantait. — Je crus que j'allais embrasser le pauvre bouffon.— Oh ! parle, m'écriai-je, parle, voici ma bourse, tlabibrah! et dix bourses meilleures sont à toi si lu me dis quel est cet liumme.II prit la bourse, l'ouvrit el sourit. Diez boisas meilleuresquecelle-ci ! mais, demonio! cela ferait unepleine fanga de bons écus à l'image dei reij Luis quince, autant qu'il eu aurait fallu pour ensemencer le champ du magicien Altornino, lequel savait l'art d'y faire pousser de butenos doblones; mais ne vous fâchez pas, jeune maître ; je viens au fait. Rappelezvous, ténor, les derniers mots de la chanson : » Tu es blan- » die et je suis noir ; mais le joura besoin de s'unir à la nuit ■ pour enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux » que lui. » Or, si cette chanson dit vrai, le griffe Habibrah, votre humble esclave, né d'une négresse et d'un blanc, est' plus beau que vous, senorito de amor. Je suis le produit de l'union du jour et de la nuit, je suis l'aurore ou le couchant dont parle la chanson espagnole, et vous n'êtes que le jour. Donc je suis plus beau que vous, si usted. quiere (3) plus beau qu'un blanc...— Le nain entremêlait cette divagaiou bizarre de longs éclats de rire. Je l'interrompis encore. — Où donc en veux-tu venir avec tes extravagances ? tout cela medirai-il ce que c'est que l'homme qui chantait dans ce bois ? — Précisément maître, repartit le bouffon avec un regard malicieux. Il est évident que el hpmbre qui a pu chanter de telles eootravagances, comme vous les appelez, ne peut-être et n'est qu'un fou pareil à moi ! J'ai gagné las diez boisas ! — Ma mainse levait pour châtier l'insolente plaisanteriede l'esdafe émancipé, lorsqu'un cri affreux retentit tout à-coup dans le bosquet du côté du pavillon de la rivière. C'était la voix de Marie. —Je m'élance, je cours, je vole, m'interrogeant d'avance avec, terreur sur le nouveau malheur que je pouvais avoir à redouter. J'arrive haletant au cabinet de verdure-. I n spectacle effrayant m'y attendait. L'n crocodile monstrueux
(t) Que voulez-vous dire?
(î) Le petit griffe espagnol désigne par ce mot sonbonnet.
(S) S'il vous plaît.
dont le corps était à demi caché sous les roseaux et les mangles de la rivière, avait passé sa tête énorme à travers l'une des arcades de verdure qui soutenaient le toit du pavillon. Sa gueule entrouverte et hideuse menaçait un jeune noir d'une stature colossale, qui d'un bras soutenait la jeune fille épouvantée, de l'autre plongeait hardiment le fer d'une bisaigué entre les mâchoires acérées du monstre. Le crocodile lutlait furieusement contre cette main audacieuse et puissante qui le tenait en respect. Au moment où je me présentai devant le seuil du cabinet, Marie poussa un cri de joie, s'arracha des bras du nègre, et vint tomber dans les miens en s'écriant: Je suis sauvée! —A ce mouvement, à cette parole de Marie, le nègre se retourne brusquement, croise ses bras sur sa poitrine gonflée, et, attachant sur ma fiancée un regard, douloureux, demeure immobile, sans paraître s'apercevoir que le crocodile est là, près de lui, qu'il s est débarrassé de la bisaiguë, et qu'il va le dévorer. C'en était fait du courageux noir, si déposant, rapidement Marie sur les genoux de sa nourrice, toujours assise sur un banc plus morte que vive, je ne me fusse approchédu monstre, et je n'eusse déchargé à bout porlant dans sa gueule la charge de ma carabine. L'animal, oudroyé, ouvrit et ferma encore deux ou trois fois sa gueule sanglante et ses yeux éteints, mais ce n'était plusqu'un mouvement convulsif, et tout-à-coup il se renversa à grand bruit sur le dos en raidissant ses deux pattes larges et écaillées. Il était mort.
Le nègre que je venais de sauver si heureusement détourna la tête, et villes derniers tressaillemens du monstre; alors il fixa ses yeux sur la terre, et les relevant lentement vers Marie, qui était revenue achever de se rassurer sur mon cœur, il me dit, et l'accent de sa voix exprimait plus que le désjs poir, il me dit : — Parque le has matado (I )? Puis il s'éloigna à grands pas sans attendre ma réponse, et rentra dans le bosquet, où il disparut.
Cette scène terrible, ce dénoûment singulier, les émotions de lout genre qui avaient précédé, accompagné et suivi mes vaines recherches dans le bois, jetèrent un chaos dans ma tête. Marie était encore toute pensive de sa terreur, et il s'écoula un temps assez long avant que nous pussions nous comfmuniquer nos pensées incohérentes autrement que par des regards et des serremensde mains. Enfin je rompis le silence. — Viens, dis-je, Maria, sortons d'ici ! ce lieu a quelque chose de funeste ! Elle se leva avec empressement, comme si elle n'eût attendu que ma permission, appuya son bras sur le mien, et nous sortîmes.
Je lui demandai alors comment lui était advenu le secours miraculeux de ce noir au moment du danger horrible qu'elle venait de courir, et si elle savait qui était cet esclave, car le grossier caleçon qui voilait à peine sa nudité montrait assez qu'il appartenait à la dernière classe des habitans de l'île.
— Cet homme, me dit Marie, est sans doute un des nègres de mon père, qui était à travailler aux environs de la rivière à l'instant où l'apparition du crocodile m'a fait pousser le cri qui t'a averti de mon péril. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'au moment même il s'est élancé hors du bois pour voler à mon secours. — De quel coté est-il venu? lui demandai-je. — Du coté opposé à celui d'où partait la voix l'instant d'auparavant, et par lequel tu venais de pénétrer dans le bosquet. — Cet incident dérangea le rapprochement que mon esprit n'avait pu s'empêcher de faire entre les mots espagnols que m'avait adressés le nègre en se retirant, et la romance qu'avait chantée dans la même langue mon rival in connu. D'autres rapports d'ailleurs s'étaient déjà présentés, à moi. Ce nègre, d'une taille presque gigantesque, d'une force prodigieuse, pouvait bien être le rude adversaire contre lequel j'avais lutté la nuit précédente. La circonstance de la
(I) Pourquoi l'as-tu tué ;J
VICTOR HUGO
nudité devenait d'ailleurs un indice frappant. Le chanteur du bosquet avait dit : « Je suis noir... » Similitude de plus. Il s'était déclaré roi, et celui-ci n'était qu'un esclave, niais je me rappelais, non sans étonnement, l'air de rudesse et de majesté empreint sur son visage au milieu des signes caractéristiques de la race africaine, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses dents sur le noir éclatant de sa peau, la largeur de son front, surprenante surtout chez un nègre, le gonflement dédaigneux qui donnait a l'épaisseur de ses lèvres et de ses narines quelque chose de si fier et de si puissant, la noblesse de son port, la beauté de ses formes, qui, quoique maigries et dégradées par la fatigue d'un travail journalier, avaient encore un développement pour ainsi dire herculéen; je me représentais dans son ensemble l'aspect imposant de cet esclave, et je médisais qu'il aurait bien pu convenir à un roi. Alors, calculant une foule d'autres incidens, mes conjectures s'arrêtaient avec un frémissement de colère sur ce nègre insolent; je voulais le faire rechercher et châtier... Et puis toutes mes indécisions me revenaient. En réalité, où était le fondement de tant de soupçons? L'ile de Saint- Domingue étant en grande partie possédée par l'Espagne, il résultait de là que beaucoup de nègres, soit qu'ils eussent primitivement appartenu à des colons de Santo-Domingo, soit qu'ils y fussent nés, mêlaient la langue espagnole à leur jargon. Et parce que cet esclave m'avait adressé quelques mots en espagnol, était-ce une raison pour le supposer auteur d'une romance en cette langue, qui annonçait nécessairement un degré de culture d'esprit, selon mes idées, toutà-fait inconnu aux nègres? Quant à ce reproche singulier qu'il m'avait adressé d'avoir lue le crocodile, il annonçait chez l'esclave un dégoût de la vie que sa position expliquait d'elle-même, sans qu'il fût besoin, certes, d'avoir recours à l'hypothèse d'un amour impossible pour la tille de son mai tre. Sa présence dans le bosquet du pavillon pouvait bien n'être que fortuite; sa force et sa taille étaient loin de suffire pour constater son identité avec mon antagoniste nocturne. Etait-ce sur d'aussi frêles indices que je pouvais charger d'une accusation terrible devant mon oncle et livrer à la vengeance implacable de son orgueil un pauvre esclave qui avait montré tant de courage pour secourir Marie?... Au moment où ces idées se soulevaient contre ma colère, Marie la dissipa entièrement en me disant de sa douce voix : — Mon Léopold , nous devons de la reconnaissance à ce brave nègre; sans lui, j'étais perdue!... Tu serais arrivé trop tard.
Ce peu de mots eut un effet décisif. Il ne changea pas mon intention de faire rechercher l'esclave qui avait sauvé Marie, mais il changea le but de cette recherche. C'était pour une punition : ce fut pour une récompense.
Mon oncle, apprit de moi qu'il devait la vie de sa fille à l'un de ses esclaves, et me promit sa liberté, si je pouvais le retrouver dans la foule de ces infortunés.
Jusqu'à ce Jour, la disposition naturelle de mon esprit m'avait tenu éloigné des plantations où les noirs travaillaient. Il m'était trop pénible de voir souffrir des êtres que je ne pouvais soulager. Mais , dès le lendemain , mon oncle m'ayant proposé de l'accompagner dans sa ronde de surveillance, j'acceptai avec empressement, espérant rencontrer parmi les travailleurs le sauveur de ma bien-aimée Marie.
J'eus lieu de voir dans cette promenade combien le regard d'un maître est puissant sur des esclaves, mais en même temps combien celte puissance s'achète cher ! Les nègres, tiemblans en présence de mon oncle, redoublaient, sur son passage, d'efforts et d'activité; mais qu'il y avait de haine dans cette terreur !
( Irascible par habitude, mon oncle était prêt a se fâcher de n'en avoir pas sujet, quand son bouffon Habibrah, qui le
suivait toujours, lui fit remarquer tout-à-coup un noir qui, accable de lassitude, s'était endormi sous un bosquet de datliers. Mon oncle court à ce malheureux, le réveille rudement et lui ordonne de se remettre à l'ouvrage. Le nègre, effrayé, se lève, et découvre en se levant un jeune rosier du Bengale sur lequel il s'était couché par mégarde, et que mon oncle se plaisait à élever. L'ai buste était perdu. Le maître, déjà irrité de ce qu'il appelait la paresse de l'esclave, devint furieux à cette vue. Hors de lui, il détache de sa ceinture le fouet armé de lanières ferrées qu'il portait dans ses promenades, et lève le bras pour en frapper le nègre, tombé à genoux. — Le fouet ne retomba pas. Je n'oublierai jamais ce moment. Une main puissante arrêta subitement la main du colon. Un noir (c'était celui-là même que je cherchais !i lui cria en français : — Punis moi, car je viens de t'offenser; mais ne fais rien à mon frère, qui n'a touché qu'à ton rosier ! — Cette Intervention inattendue de l'homme à qui je devais le salut de Marie, son geste, son regard, l'accent impérieux de sa voix, me frappèrent de stupeur. Mais sa généreuse imprudence, loin de faire rougir mon oncle, n'avait fait que redoubler la rage du maître, et la détourner du patienta son défenseur. Mon oncle, exaspéré, se dégagea des bras du grand nègre, en l'accablant de menaces, et leva de nouveau son fouet pour l'en frapper à son tour. Cette fois le fouet lui fut arraché de la main. Le noir en brisa le manche garni de clous comme on brise une paille, et foula sous ses pieds ce honteux instrument de vengeance. J'étais immobile de surprise, mon oncle de fureur; c'était une chose inouïe pour lui que de voir son autorité ainsi outragée. Ses yeux s'agitaient comme prêts à sortir de leur orbite; ses lèvres bleues tremblaient. L'esclave le considéra un instant d'un air calme; puis tout-à-coup, lui présentant avec dignité une cogné qu'il tenait à la main : — Blanc, dit-il, si tu veux me frapper, prends au moins cette hache.
Mon oncle, qui ne se connaissait plus, aurait certainement exaucé son vœu, et se précipitait sur la hache, quand j'intervins à mon tour. Je m'emparai lestement de la cognée, et la jetai dans le puits d'une noria, qui était voisine. — Oue fais tu? me dit mon oqcle avec emportement. — Je vous sauve, lui répondis-je, du malheur de frapper le défenseur de votre fille. C'est à cet esclave que vous devez Marie : c'est le nègre dont vous m'avez promis la liberté. Le moment était mal choisi pour invoquer cette promesse. Mes paroles effleurèrent à peine l'esprit ulcéré du colon. — Sa liberté ! me répliqua-t-il d'un air sombre. Oui, il a mérité la fin de son esclavage. Sa liberté! nous verrons de quelle nature sera celle que lui donneront les-juges de la cour martiale. — Ces paroles sinistres me glacèrent. Marie et moi le suppliâmes inutilement. Le nègre dont la négligence avait causé cette scène fut puni de la bastonnade, et l'on plongea son défenseur dans les cachots du fort Galifet, comme coupable d'avoir porté la main sur un blanc. De l'esclave au maître, c'était un crime capital.
Tous jugez, messieurs, à que! point toutes ces circonstances avaient du éveiller mon intérêt et ma curiosité. Je pris des renseignement sur le compte du prisonnier. On me révéla des particularités singulières. On m'apprit que ses compagnons semblaient avoir le plus profoml respect pour ce jeune nègre. Esclave comme eux, il lui suflisait d'un Signe pour s'en faire obéir. 11 n'était point né dans les cases -, on ne lui connaissait ni père ni mère : il y avait même peu d'aimées, disait-on, qu'un vaisseau négrier l'avait jeté à Saint-Domingue. Cette circonstance rendait plus remarquable encore l'empire qu'il exerçait sur tous ses compagnons, sans même en excepter les noirs créoles, qui, vous ne l'ignorez sans doute pas, messieurs, professaient ordinairement le plus profond mépris pour les nègres congos; expression impro-
6CGJARGAL;
pre, et trop générale, par laquelle on désignait dans la colonie tous les esclaves amenés d'Afrique.
Quoiqu'il parût absorbé dans une noire mélancolie, sa force extraordinaire, jointe à une adresse merveilleuse, en faisait un sujet du plus grand prix pour la culture des plantations. I) tournait plus vite et plus longtemps que ne l'aurait fait le meilleur cheval les roues des tiorias. Il lui arrivait souvent de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades, pour les soustraire aux châtimens réservés à la négligence ou à la fatigue. Aussi était-il adoré des esclaves; mais la vénération qu'ils lui portaient, toute différente de la terreur superstitieuse dont ils environnaient le fou Habibrah, semblait avoir aussi quelque cause cachée; c'était une espèce de culte.
Cequ'ilyavaitd'étrange, reprenait-on, c'étaitde le voiraussi doux, aussi simple avec ses égaux, qui se faisaient gloire de lui obéir, que fier et hautain vis-à-vis de nos commandeurs. Il est juste de dire que ces esclaves privilégiés, anneaux intermédiaires, qui liaient en quelque sorte la chaîne de la servitude à celle du despotisme, joignant à la bassesse de leur condition l'insolence de leur autorité, trouvaient un malin plaisir à l'accabler de travail et de vexations. Il parait néanmoins qu'ils ne pouvaient s'empêcher de respecter le sentiment de fierté qui l'avait porté à outrager mon oncle. Aucun d'eux n'avait jamais osé lui infliger de punitions humiliâmes. S'il leur arrivait de l'y condamner, vingt nègres se levaient pour les subir à sa place; et lui, immobile, assistait gravement à leur exécution, comme s'ils n'eussent fait que remplir un devoir. Cet homme bizarre élail connu dans les cases sous le nom de Pierrot.
XTI.
Tous ces détails exaltèrent ma jeune imagination. Marie, pleine de reconnaissance et de compassion, applaudit et partagea mon enthousiasme, et Pierrot s'empara si vivement de notre intérêt, que je résolus de le voir et de le servir. Je rêvai aux moyens de lui parler.
Quoique fort jeune, comme neveu de l'un des plus riches colons du Cap, j'étais capitaine des milices de la paroisse de l'Acul. Le fort Galifet était confié à leur garde, et à un détachement de dragons jaunes, dont le chef, qui était pour l'ordinaire un sous-officier de cette compagnie, avait le commandement du fort. Il se trouvait justement à cette époque que ce commandant était le frère d'un pauvre colon auquel j'avais eu le bonheur de rendre de très grands services, et qui m'était entièrement dévoué...
Ici tout l'auditoire interrompit d'Auverney en nommant Thadée.
— Vous l'avez deviné, messieurs, reprit le capitaine. Vous comprenez sans peine qu'il ne me fut pas difficile d'obtenir de lui l'entrée du cachot du nègre. J'avais le droit de visiter le fort, comme capitaine des milices. Cependant, pour ne pas inspirer de soupçons à mon oncle, dont la colère était encore toute flagrante, j'eus soin de ne m'y rendre qu'à l'heure où il faisait sa méridienne : tous les soldats, excepté ceux de garde, étaient endormis. Guidé par Thadée, J'arrivai à la porte du cachot ; Thadée l'ouvrit et se retira. J'entrai.
Le noir était assis, car il ne pouvait se tenir debout à cause de sa haute taille. Il n'était pas seul : un dogue énorme se leva en grondant, et s'avança vers moi. — Raskl cria le noir. — Le jeune dogue se tut, et revint se coucher aux pieds de son maître, où il acheva de dévorer quelques misérables alimens.
J'étais en uniforme : la lumière que répandait le soupirail dans cet étroit cachot était si faible que Pierrot ne pouvait distinguer qui j'étais.
— Je suis prêt, me dit-il d'un ton calme. En achevant ces paroles, il se leva à demi.
—Je suis prêt, répéta-t-il encore.
— Je croyais, lui dis-je, surpris de la liberté de ses mou= vemens, je croyais que vous aviez des fers.
L'émotion faisait trembler ma voix. Le prisonnier ne parut pas la reconnaître.
11 poussa du pied quelques débris qui retentirent. — Des fers ! je les ai brisés.
Il y avait dans l'accent dont il prononça ces dernières paroles quelque chose qui semblait dire : Je ne suis pas fait pour porter des fers. Je repris :
— L'on ne m'avait pas dit qu'on vous eût laissé un chien;
— C'est moi qui l'ai fait entrer.
J'étais de plus en plus étonné. La porte du cachot était fermée en dehors d'un triple verrou. Le soupirail avait a peine six pouces de largeur, et était garni de deux barreaux de fer. Il paraît qu'il comprit le sens de mes réflexions; il se leva autant que la voûte basse le lui permettait, détacha sans effort une pierre énorme placée au-dessous du soupirail, enleva les deux barreaux scellés en dehors de cette pierre, et pratiqua ainsi une ouverture où deux hommes auraient facilement pu passer. Cette ouverture donnait de plain-pied sur le bois de bananiers et de cocotiers qui couvre le morne auquel le fort était adossé.
La surprise me rendait muet; tout-à-coup un rayon du jour éclaira vivement mon visage. Le prisonnier se redressa comme s'il eût mis le pied parmégarde sur un serpent, et son front heurta les pierres de la voûte. Un mélange indéfinissable de mille sentimens opposés, une étrange expression de haine, de bienveillance et d'étonnement douloureux passa rapidement dans ses yeux. Mais, reprenant un subit empire sur ses pensées, sa physionomie en moins d'un instant redevint calme et froide, et il fixa avec indifférence son regard sur le mien. Il me regardait en face comme un inconnu.
— Je puis encore vivre deux jours sans manger, dit-il.
Je fis un geste d'horreur ; je remarquai alors la maigreuc de l'infortuné. Il ajouta :
— Mon chien ne peut manger que de ma main ; si je n'avais pu élargir le soupirail, le pauvre Rask serait mort de faim. Il vaut mieux que ce soit moi que lui, puisqu'il faut toujours que je meure.
— Non, m'écriai-je, non, vous ne mourrez pas de faim! Il ne me comprit pas.
— Sans doute, reprit-il en souriant amèrement, j'aurais pu vivre encore deux jours sans manger : mais je suis prêt, monsieur l'officier; aujourd'hui vaut encore mieux que demain ; ne faites pas de mal à Rask.
Je sentis alors ce que voulait dire son je mis prêt. Accusé d'un crime qui était puni de mort, il croyait que je venais pour le mener au supplice ; et cet homme doué de forces colossales, quand tous les moyens de fuir lui étaient ouverts, doux et tranquille, répétait à un enfant :
Je suis prêt !
— Ne faites pas de mal à Rask, répéta-t-il encore.
Je ne pus me contenir. — Quoi ! lui dis-je, non-seulement vous me prenez pour votre bourreau, mais encore vous doutez de mon humanité envers ce pauvre chien qui ne m'a rien fait!
Il s'attendrit, sa voix s'altéra.
— Blanc, dit-il en me tendant la main, blanc, pardonne, j'aime mon chien, et, ajouta-t-il après un court silence, les tiens m'ont fait bien du mal.
Je l'embrassai, je lui serrai la main, je le détrompai. — Ne me connaissiez-vous pas? lui dis-je.
— Je savais que ta étais un blanc, et pour les blancs, quelque bons qu'ils soient, un noir est si peu de cliosel D'ailleurs, j'ai aussi à me plaindre de toi.
— Et de quoi? repris-je étonné.
— Ne m'as-tu pas conservé deux fois la vie?
Cette inculpation étrange me fil sourire. Il s'en aperçut* et poursuivit avec amertume :
— Oui, je devrais l'en vouloir. Tu m'as sauvé d'un crocodile et d'un colon; et, ce uni est pis encore, tu m'as enlevé le droit de te haïr. Je mus bien malheureux!
La singularité de son langage et de ses idées ne me sur-
VICTOR Hl GO
prenail I I s était en harmonie, avec lui-même.
.i. me devez, lui dis-je.
je voi ià i! la vie de ma fiancée, de Marie. Il éj ronya comm i ' lion électrique. — Maria!
,lii-n d'une voix è le tomba sui; ses mains, qui
sc ,u- ■>' ;ii vioUrameut. tandis que de pénibles soupirs souln ientleslai ': ; ;i poitrine.
.1 ■ i,,,,. nies soupçons, assoupis se réyejllèreiit, mais isie J'étais irop près du bonheur, el lui t , , ,;, près de la mort, pour qu'un pareil rival, s'il l'était ,.,, | fei pûi expier eu moi d'autres senlimens quelabienveil ai el la pitié.
Il réleva enfin sa tête. ~ Val me dit-il, ne me remercie pas !
Ij ajouta, aines une pause : — Je ne suis pourtant pas d'un rang inférieur au lieu !
Celte parole paraissait révéler un ordre d'idées qui piquait vivement ma curiosité : je le pressai de me dire qui il était et çé qu'il avait souffert. Il garda un sombre silence.
Ma démarche l'avait touché; mes offres de service, mes prières parurent vaincre son dégoût de la vie. Il sortit et rapporta quelques bananes et une énorme noix de coco. Puis il referma l'ouverture el se mit à manger. En causant avec lui je remarquai qu'il parlait avec facilité le français el l'espagnol, el que si m espril ne paraissait pas dénué de culture: il ivail des romances espagnoles, qu'il chantait avec expression. Cet homme élail si inexplicable, sous tant d'autres rapports, que jusqu'alors la pureté de sou langage ne m'avait pas frappé. J'essayai de nouveau d'en savoir la cause; il se tut. Enfin je le quittai, ordonnant a mon fidèle Thadée d'avoir pour lui tous les égards et tous les soins possibles.
Je le voyais tous les jours à la même heure. Son affaire m'inquiétait ; malgré mes prières, mon oncle s'obstinait a le poursuivie. Je ne cachais pas mes craintes à Pierrot; il m'écoulait avec indifférence.
Souvent Rask arrivait tandis que nous étions ensemble, portant une large feuille de palmier autour de son cou. Le noir la détachait, lisait des caractères inconnus qui y étaient tracés, puis la déchirait. J'étais habitué à ne pas lui fairede >j ii lions.
l a jour j'entrai sans qu'il parût prendre garde à moi. Il toùrr il le dus a la porte de son cachet, el chantait d'un ton mélancolique l'air espagnol : Yo que .su;/ contràhandistaii). Quand il eut fini', il se tourna brusquement vers moi, et me
(lia :
— Frère, promets, si jamais tu doules de moi, d'écarter lotis les soupçons quand tu m'entendras chanter cet air.
Son regard était imposant : je lui promis ce qu'il désirait, sans Irop savoir ce qu'il entendait par ces mots : Si jamais tes de moi... Il prit l'écorce profonde de la noix qu'il avait cueillie le jour de ma première visite, et conservée depuis, la remplit de vin de palmier, m'engagea à y porteries lèvre et la vjda d'un trait. A compter de ce jour, il ne m'appela plus que son frire.
Cependant je commençais à concevoir linéique espérance. Mon oncle n'etaii plus aussi irrité. Les réjouissances de mo i prochain mariage avec sa fille avaient tourné son esprit vers de plus douces idées. Marie suppliait avec moi. Je lui représentais chaque jour que Pierrol n'avait point voulu l'offenser, mais seulement l'empêcher de commettre un acte de sévérité peut-être excessive; que ce noir avait, par son audacieuse lutte avec le crocodile, préservéMarie d'une mon
(i) Moi qui suis contrebandier
certaine , que nous lui devions, lui sa tille, moi ma fiancée; que, d'ailleurs, Pierrot était le plus vigoureux de ses esclaves (car je ne songeais plus a obtenir sa liberté, il ne s'agissait que de sa vie).; qu'il faisait à lui seul l'ouvrage de dix autres, et qu'il suffisait de son bras pour mettre en mouvement les cylindres d'un moulin à sucre. Il m'ecoutait et me faisait entendre qu'il ne donnerait peut-être pas suite a l'accusation. Je ne disais rien au noir du changement de mon oncle, voulant jouir du plaisir de lui annoncer sa liberté tout entière, si je l'obtenais. Ce qui m'étonnait, c'était de voir que, se croyant dévoue a la mort, il ne profitait d'aucun des moyens de fuir qui étaient en son pouvoir. Je lui en parlai.—Je dois rester, me répondit-il froidement, on penserait que j'ai eu peur
Un matin, Marie vint à moi. Elle était rayonnante, el il y avait sur sa douce figure quelque chose de plus angélique encore que la joie d'un pur amour. C'était la pensée d'une bonne action. — Écoute, me dit-elle, c'est dans trois jours le 22 août, et noire noce. Nous allons bientôt. ..—Je l'interrompis : — Marie, ne dis pas bientôt, puisqu'il y a encore trois jours... Elle sourit et rougit. Ne me trouble pas, Léopold, reprit-elle; il m'est venu une idée qui te rendra content. Tu sais que je suis allée hier ù la ville avec mon père pour acheter les parures de notre mariage. Ce n'est pas que je tienne à ces bijoux, à ces diamans, qui ne me rendront pas plus belle à tes yeux. Je donnerais toutes les perles du monde pour l'une de ces fleurs que m'a fanées le vilain homme au bouquet de soucis ; mais n'importe. Mon père veut me combler de toutes ces choses-là, et j'ai l'air d'en avoir envie pour lui faire plaisir. Il y avait hier une basquina de satin chinois à grandes fleurs, qui était enfermée dans un coffre de bois de senteur, et que j'ai beaucoup regardée. Cela est bien cher; mais cela est bien singulier. Mon père a remarqué que cette robe frappait mon attention. En rentrant, je l'ai prié de me promettre l'octroi d'un don à la manière des ancienschevaliers.il m'a juré sur son honneur qu'il m'accorderait la chose que je lui demanderais, quelle qu'elle fût. Il croit que c'est la basquina de satin chinois ; point du tout, c'est la vie de Pierrot. Ce sera mon cadeau de noces. — Je ne pus m'empêcher de serrer cet ange dans mes bras. La pa rôle de mon oncle était sacrée; et tandis que Marie allait près de lui en réclamer l'exécution, je courus au fort Galifet annoncer à Pierrot son salut, désormais certain.
— Frère ! lui criai-je en entrant, frère ! réjouis-toi ! ta vie est sauvée. Marie l'a demandée ù son père pour son présent de noces I
L'esclave tressaillit. — Marie ! noces 1 ma vie 1-Comment tout cela peut-il aller ensemble?
— Cela est tout simple, repris-je. Marie, a qui tu as sauvé la vie, se marie...
— Avec qui? s'écria l'esclave ; el son regard était égaie el terrible.
— Ne le sais-tu pas9 repondis-je doucement; avec mol. Soii visage formidable redevint bienveillant et résigné.
— Ah ! c'est vrai, me dit-il, c'est avec toi ! Et quel est I jour?
— C'est le 22 août.
— Le '22 août! es-tu fou? reprit-il avec une expression d'angoisse et d'effroi.
Il s'arrêta. Je le regardais, étonné. Après un silence, il me serra vivement la main. — Frère, je te dois tant qu'il faut que ma bouche te donne un avis. Crois-moi, va au Cap, cl marie-toi avant le 22.
Je voulus en vain connaître le sens de ces paroles énigmatiques.
— Adieu, me dit-il avec solennité. J'en ai peut-être déjà
BUGJARGAL.
trop dit ; mais je hais encore plus l'ingratitude que le parjure- ,
Je le quittai, plein d'indécision et d'inquiétudes, qui sellacèrent cependant bientôt dans mes pensées de bonheur.
Mon oncle retira sa plainte le jour même. Je retournai au fort pour en faire sortir Pierrot. Thadée le sachant libre, entra avec moi dans la prison. Il n'y était plus. Rask, qui s'y trouvait seul, vint à moi d'un air caressant: à son cou était attachée une feuille de palmier ; je la pris et j'y lus ces mots : Merci, tu m'as sauvé la vie une troisième fois. Frère, n'oublie pas ta promesse. Au-dessous étaient écrits, comme signature, les mots : Yo que soy contrabandista.
Thadée était encore plus étonné que moi ; il ignorait le secret du soupirail, et s'imaginait que le nègre s'était changé en chien. Je lui laissai croire ce qu'il voulut, me contentant d'exiger de lui le si,lence sur ce qu'il avait vu.
Je voulais emmener Rask. En sortant du fort, il s'enfonça dans des haies voisines et disparut.
Mon oncle fut outré de l'évasion de l'esclave. 11 ordonna des recherches, et écrivit au gouverneur pour mettre Pierrot a son entière disposition si on le retrouvait.
Le 22 août arriva. Mon union avec Marie fut célébrée avec pompe à la paroisse de l'Acul. Qu'elle fut heureuse cette journée de laquelle allaient dater tous mes malheurs ! j'étais enivré d'une joie qu'on ne saurait faire comprendre à qui ne l'a point éprouvée. J'avais complètement oublié Pierrot et ses sinistres avis Le soir, bien impatiemment attendu, vint enfin. Ma jeune épouse se retira dans la chambre nuptiale, où je ne pus la suivre aussi vite que je l'aurais voulu. Un devoir fastidieux, mais indispensable, me réclamait auparavant. Mon office de capitaine des milices exigeait de moi ce soir-là une ronde aux postes de l'Acul : cette précaution était alors impérieusement commandée par les troubles de la colonie, par les révoltes partielles des noirs, qui, bien que promptement étouffées, avaient eu lieu aux mois précédensdejuin et de juillet, même aux premiers jours d'août, dans les habitations Thibaud et Lagoscetle, et surtout par les mauvaises dispositions des mulâtres libres, que le supplice récent du rebelle Ogé n'avait fait qu'aigrir! Mon onde fut le premier à me rappeler mon devoir-, il fallut me résigner. J'endossai mon uniforme et je partis. Je visitai les premières stations sans rencontrer de sujet d'inquiétude ; mais, vers minuit, je me promenais en rêvant près des batteries de la baie, quand j'aperçus ù l'horizon une lueur rougeàtre s'élever et s'étendre du côté de Limonade et de Saint-Louis du Morin. Les soldats et moi l'attribuâmes d'abord à quelque incendie accidentel; mais, un moment après, les flammes devinrent si apparentes, la fumée, poussée par le vent, grossit et s'épaissit à un tel point, que je repris promptement le chemin du fort pour donner l'alarme et envoyer des secours. En passant près des cases de nos noirs, je fus surpris de l'agitation extraordinaire qui y régnait. La plupart étaient encore éveillés et parlaient avec la plus grande vivacité. Un nom bizarre, Bug- Jargal, prononcé avec respect, revenait souvent au milieu de leur jargon inintelligible. Je saisis pourtant quelques paroles, dont le sens me parut être que les noirs de la plaine du nord étaient en pleine révolte, et livraient aux flammes les habitations et les plantations situées de l'autre côté du Cap. En traversant un fond marécageux, je heurtai du pied un amas de haches et de pioches cachées dans les joncs et les mangliers. Justement inquiet, je fis sur-le-champ mettre sous les armes les milices de l'Acul, et j'ordonnai de surveiller les esclaves : tout rentra dans le calme.
Cependant les ravages semblaient croitre à chaque instant et s'approcher du Limbe. On croyait même distinguer le bruit lointain de l'artillerie et des fusillades. Vers les deux
heures du matin, mon oncle, que j'avais éveillé, ne pouvant contenir son inquiétude, m'ordonna de laisser dans l'Acul une partie des milices sous les ordres du lieutenant; et, pendant que ma pauvre Marie dormait ou m'attendait, obéissant à mon oncle, qui était, comme je l'ai déjà dit, membre de l'assemblée provinciale, je pris avec le reste des soldats le chemin du Cap.
Je n'oublierai jamais l'aspect de cette ville quand j'en approchai. Les flammes, qui dévoraient les plantations autour d'elle, y répandaient une sombre lumière obscurcie par les torrens de fumée que le vent chassait dans les rues. Des tourbillons d'étincelles, formés par les menus débris embrasés des cannes à sucre, et emportés avec violence comme une neige abondante sur les toits des maisons et sur les agrès des vaisseaux mouillés dans la rade, menaçaient à chaque instant la ville du Cap d'un incendie non moins déplorable que celui dont ses environs étaient la proie. C'était un spectacle affreux|et imposant que de voir d'un côté les pâles habitans exposant encore leur vie pour disputer au fléau terrible l'unique toit qui allait leur rester de tant de richesses; tandis que.de l'autre, les navires, redoutant le même sort, et favorisés du moins par ee vent si funeste aux malheureux colons, s'éloignaient à pleines voiles sur une mer teinte des feux sanglans de l'Incendie.
Étourdi parle canon des forts, les clameurs des fuyards, et le fracas lointain des écroulemens, je ne savais de quel côté diriger mes soldats, quand je rencontrai sur la place d'amies le capitaine de dragons jaunes qui nous servit de guide. Je ne m'arrêterai pas, messieurs, à vous décrire le tableau que nous offrit la plaine incendiée. Assez d'autres ont dépeint ces premiers désastres du Cap, et j'ai besoin de passer vite sur ces souvenirs oii il y a du sang et du feu. Je me bornerai à vous dire que les esclaves rebelles étaient, disait-on, déjà maîtres du Dondon, du Terrier-Rouge, du bourg d'Ouanaminte et même des malheureuses plantations du Limbe, ce qui me remplissait d'inquiétude à cause du voisinage de l'Acul. Je me rendis en hâte à l'hôtel du gouverneur, monsieur de Blanchelande. Tout y était dans la confusion, jusqu'à la tête du maître. Je lui demandai des ordres, en le priant de songer le plus vite possible à la sûreté de l'Acul, que l'on croyait déjà menacée. Il avait auprès de lui monsieur de Rouvray, maréchal-de-camp,et l'un des principaux propriétaires de l'Ile ; monsieur de Touzard, lieutenant-colonel du régiment du Cap, quelques membres des assemblées coloniale et provinciale, et plusieurs des colons les plus notables. Au moment où je me présentai, cette espèce de conseil délibérait tumultueusement.
— Monsieur le gouverneur, disait un membre de l'assemblée provinciale, cela n'est que trop vrai ; ce sont les esclaves, et non les sang-mêlés libres : il y a longtemps que nous l'avions annoncé et prédit.
— Vous le disiez sans y croire, repartit aigrement un membre de l'assemblée coloniale appelée générale. Vous le disiez pour vous donner crédit à nos dépens; et vous étiez si loin de vous attendre à une rébellion réelle des esclaves, que ce sont les intrigues de votre assemblée qui ont simulé, dès 1789, cette fameuse et ridicule révolte des trois mille noirs sur le morne du Cap ; révolte où il n'y a eu qu'un volontaire national de tué, encore l'at-il été par ses propres camarades!
— Je vous le répète, reprit le provincial, que nous voyions plus clair que vous ; cela est simple. Nous restions ici pour observer les affaires de la colonie, tandis que votre assemblée en masse allait en France se faire décerner cette ovation lisible, qui s'est terminée par les réprimandes de la représentation nationale. Ridicului mu* !
VICTOR HUGO
Le membre de rassemblée coloniale répondit avec un dédain amer :
— Nos concitoyens nous ont réélus à l unanimité, !
— C'est vous, répliqua l'autre, ce sont vos exagérations qui ont fait promener la tête de ce malheureux qui s'était montré sans cocarde tricolore dans un café, et qui ont fait pendre le mulâtre Lacombe pour une pétition qui commençait par ces mots inusités : s Au nom du Père, du Fils, etdu «Saint-Esprit ! s
—Cela est faux! s'écria le membre de l'assemblée générale. Cest la lutte des principes et celle des privilèges, des bossus et des crochus !
—Je l'ai toujours pensé, monsieur, vous files un indépendant !
A ce reproche du membre de l'assemblée provinciale, son adversaire répondit d'un air de triomphe : — C'est confesser ^tie vous êtes un pompon blanc. Je vous laisse sous le poids d'un pareil aveu !
La querelle eut peut-être été poussée plus rein, si le gouverneur ne f&t intervenu.
— Eh ! messieurs, en quoi cela a-t-il trait au danger imminent qui nous menace? conseillez-moi, et ne vous injuriez pas. Voici les rapports qui me sont parvenus. La révolte a commencé cette nuit à dix heures du soir parmi les nègres de l'habitation Turpin. Les esclaves commandés par un nègre anglais nommé Bouckmann,ont entraîné les ateliers des habitations Clément, Trémès et Noë. Ils ont incendié toutes les plantations et massacré les colons avec des cruautés inouïes. Je vous en ferai comprendre toute l'horreur par un seul détail. Leur étendard est le corps d'un enfant porté au bout d'une pique...
Un frémissement interrompit monsieur de Blanchelande. — Voilà ce qui se passe au dehors, poursuivit-il. Au dedans, tout est bouleversé. Plusieurs habitans du Cap ont tué leurs esclaves; la peur les a rendus cruels. Les plus doux ou les plus braves se sont bornés à les enfermer sous bonne clef. Les petits blancs [i) accusent de ces désastres les sang-mêlés libres. Plusieurs mulâtres ont failli être victimes de la fureur populaire. Je leur ai fait donner pour asile une église gardée par un bataillon. Maintenant, pour prouver qu'ils ne sont point d'intelligence avec les noirs révoltés, les sang-mêlés me font demander un poste a défendre et des armes.
— N'en faites rien ! cria une voix que je reconnus-, c'était celle du planteur soupçonné d'être sang-mélé, avec qui j'avais eu un duel. N'en faites rien, monsieur le gouverneur, ne donnez point d'armes aux mulâtres.
—Vous ne voulez donc point vous battre ? dit brusquement un colon.
L'autre ne parut point entendre, eteontinua :— Les sangmêlés sont nos pires ennemis. Eux seuls sont à craindre pour nous. Je conviens qu'on ne pouvait s'attendre qu'à une révolte de leur part et non de celle des esclaves. Est-ce que les esclaves sont quelque chose?
Le pauvre homme espérait par ces invectives contre les mulâtres s'en séparer loul-à-fait, et détruire dans l'esprit •les blancs qui l'ecoulaient l'opinion qui le rejetait dans cette caste méprisée. Il y avait trop de lâcheté dans cette combinaison pour qu'elle réussît. Un murmure de désapprobation le lui lit sentir.
— Oui, monsieur, dit le vieux maréchal-de-camp de Rouvray, oui, les esclaves sont quelque chose; ils sont quarante contre trois ; et nous serions à plaindre si nous n'avions à opposer aux nègres et aux mulâtres que des blancs comme vous.
Le colon se mordit les lèvres.
— Monsieur le général, reprit le gouverneur, que pensezvous dune de la pétition des mulâtres?
— Donnez-leur des armes, monsieur le gouverneur ! répondit monsieur de Rouvray; faisons voile de toute étoffe I Et, se tournant vers le colon suspect :— Entendez-vous, monsieur? allez vous armer,
lij Blwics non propriétaires , exerçant d»nt la colonie une Industrie qu»lconqutt.
Le colon humilié sortit avec tous les signes d'une ra^e concentrée.
Cependant la clameur d'angoisse qui éclatait dans toute la ville se faisait entendre de momens en momens jusque chez le gouverneur, et rappelait aux membres de celte conférence 1 le sujet qui les rassemblait. Monsieur de Blanchelande remit à un aide-de-camp un ordre au crayon à la hâte, et rompit le silence sombre avec lequel l'assemblée écoutait cette 1 effrayante rumeur.
— Les sang-mêlés vont être armés, messieurs; mais il 1 reste bien d'autres mesures à prendre.
— Il faut convoquer l'assemblée provinciale, dit le membre de cette assemblée qui avait parlé au moment oit j'étais entré.
— L'assemblée provinciale! reprit son antagoniste de l'assemblée coloniale. Qu'est-ce que c'est que l'assemblée
I provinciale?
— Parce que vous êtes membre de l'assemblée coloniale ! ' répliqua le pompon blanc...
L'indépendant l'interrompit :
— Je ne connais pas plus la coloniale- qae la provinciale. Il n'y a que l'assemblée générale, entendez-vous, monsieur !
— Eh bien! repartit le pompon blanc, je vous dirai, moi, qu'il n'y a que l'assemblée nationale de Paris.
— Convoquer l'assemblée provinciale! répétait l'indépendant en riant; comme si elle n'était pas dissoute du moment où la générale a décidé qu'elle tiendrait ses séances ici.
Une réclamation universelle éclatait dans l'auditoire, ennuyé de cette discussion oiseuse.
— Messieurs nos députés, criait un entrepreneur de cultures, pendant que vous vous occupez de ces balivernes, que ! deviennent mes cotonniers et ma cochenille?
— Et mes quatre cent mille plants d'indigo au Limbe! ajoutait un planteur.
— Et mes nègres, payés trente dollars par tête l'un dans j l'autre I disait un capitaine de négrier.
— Chaque minute que vous perdez, poursuivait un autre colon, me coûte, montre et tarif en main, dix quintaux de sucre, ce qui, à dix-sept piastres fortes le quintal, fait cent trente livres dix sous, monnaie de France 1
— La coloniale, que vous appelez générale, usurpe ! reprenait l'autre disputeur, dominant le tumulte à force de voix ; qu'elle reste au Porl-au-Pnnce à fabriquer des décrets pour deux lieues de terrain et deux jours de durée ; mais qu'elle nous laisse tranquilles ici. Le Cap appartient au congrès
I provincial du nord, à lui seul !
— Je prétends, reprenait l'indépendant, que son excellence ! monsieur le gouverneur n'a pas droit de convoquer une autre
assemblée que l'assemblée générale des représentans de la colonie, présidée par monsieur de Cadusch?
— Mais où est-il votre président monsieur de Cadusch ? demanda le pompon blanc ; où est votre assemblée? il n'y en a pas encore quatre membres d'arrivés, tandis que la provinciale est toute ici. Est-ce que vous voudriez par hasard représenter à vous seul toute une assemblée, toute une colonie?
Cette rivalité des deux députés, litlèles échos de leurs assemblées respectives, exigea encore une fois l'intervention i du gouverneur.
— Messieurs, où voulez-vous donc enfin en venir avec vos éternelles assemblées provinciale, générale, coloniale, nationale?... Aiderez-vous aux décisions de «ctte assemblée en lui en faisant invoquer trois ou quatre autres?
— Morbleu! criait d'une voix de tonnerre le gênerai de Rouvray en frappant violemment sur la table du conseil, quels maudits bavards ! j'aimerais mieux lutter de poumons avec une pièce de vingt-quatre! ijue nous t'ont ces deuxassemblées, qui se disputent le pas comme deux compagnies de grenadiers qui vont monter à l'assaut ! Eh bien ! convoquezles toutes deux, monsieur le gouverneur, j'en ferai deux iegimens pour marcher contre les noiis; et nous verrons s| leurs fusils feront autant de bruit que leurs langues.
Après celte vigoureuse sottie, il se pi -nclia veis soi) voisin (c'était moi), et dit à demi-voix :— Que voulez-vous que Ij-m'
BUG-JARGAL
entre deux assemblées de Saint-Domingue, qui se prétendent souveraines, un gouverneur de par le roi de France? Ce sont les beaux parleurs et les avocats qui gâtent tout ici comme dans la métropole. Si j'avais l'honneur d'être monsieur le lieutenant-général pour le roi, je jetterais toute cette canaille à la porte. Je dirais : Le roi règne, et moi je gouverne, .l'enverrais la responsabilité par-devant Tes soi-disant représentons à tous lés diables; et avec douze croix de Saint-Louis, promises au nom de sa majesté, je balayerais tous les rabelles dans l'île de la Tortue, qui a été habitée autrefois par des brigands comme eux, les boucaniers. Souvenez-vous de ce que je vous dis, jeune homme. Les philosophes ont enfanté les philanthropes, qui ont procréé les négrophiles, ijui produisent les mangeurs de blancs, ainsi nommés en attendant qu'on leur trouve un nom grec ou latin. Ces prétendues idées Biérales donl on s'enivre en France, sont un poison sous les tropiques. Il fallait traiter les nègres avec douceur, non les appeler à un affranchissement subit. Toutes les borreurs que vous voyez aujourd'hui à Saint Domingue sont nées au club Massiac,et l'insurrection des esclaves n'est qu'un contre-coup de la chute de la Bastille.
Pendant que le vieux soldat m'exposait ainsi sa politique étroite, mais pleine de franchise et de conviction, l'orageuse discussion continuait. Tu colon du petit nombre de ceux qui partageaient la frénésie révolutionnaire, qui se faisait ippelerle citoyen-général C***, pour avoir préside a quelques s'était écrié :
— 11 faut plutôt des supplices que des combats. Les nations veulent des exemples terribles : épouvantons les noirs ! C'est moi qui ai apaisé les révoltes de juin et de juillet, en faisant planter cinquante lètes d'esclaves des deux côtés de l'avenue de mon habitation, en guise de palmiers. Que chacun se cotise pour la proposition que je vais faire. Défendons les approches du Cap avec les nègres qui nous restent encore.
— Comment ! quelle imprudence ! répondit-on de toutes parts.
— Vous ne me comprenez pas, messieurs, reprit le citoyen-
'. Faisons un cordon de têtes de nègres qui entourent du forl Picolet à la pointe de Caracol. Leurs camarades insurgés n'oseront approcher. Il faut se sacrifier pour la cause commune dans un semblable moment. Je me dévoue le premier. J'ai cinq cents esclaves non révoltés : je les offre.
I ii mouvement d'horreur accueillit cette exécrable proposition.—C'est abominable ! c'est horrible ! s'écrièrent toutes les voix.
— Ce sont des mesures de ce genre qui ont tout perdu , dit un colon. Si l'on ne s'était pas tant pressé d exécuter les derniers révoltés de juin, de juillet et d'août, on aurait pu saisir le lil de leur conspiration, que la hache du bourreau a coupé.
Le citoyen C"* garda un moment le' silence du dépit, puis il murmura entre ses dents:— Je croyais pourtant ne pas être suspei t. Je suis lié avec des négrophiles , je corresponds avec Brissol et Pruneau de Pomme-Gouge, i a France ; Hans- Sloane, en Angleterre; ftlagaw, en Amérique ; Pezll, en Allemagne ; Olivarius, en Danemark; Wadstrohm, en Suède; Peter Paulus,en Hollande; Avendano, en Espagne ; et l'abbé Pierre Tainburiui, i .1 I alic ! Sa voix s'i I requ'il
[ rophiies. il i enfin, en disant : — Mais il n'y a poinl ici 1
de, pour la tro leman.
da a reeueili.' de charnu.
— Monsieui il une voix, voici mon avis. Embarquons-nous loi
la rade.
tant), dit un autre.
— Inl
— Oui, pour qu'il nous envoie encore une fois le secours dérisoire decinq cents fusils, reprit un député de l'as provinciale. Monsieur le gouverneur, envoyez un aviso en France, et attendons !
— Attendre! attendre ! interrompit monsieur de Rouvray avec force. Et les noirs attendront-ils? Et la flamme qui circonscrit déjà cette ville, attendra-t-elle ? Monsieur de Touzard, faites battre la générale, prenez du canon, étaliez trouver le gros des rebelles avec vos grenadiers et vos chasseurs. Monsieur le gouverneur, faites. faire des camps-dans les paroisses de l'est; établissez des postes au Trou et à Vallières; je me charge, moi, des plaines du fort Dauphin. J'y dirigerai les travaux ; mon grand-père, qui était mestrede-eamp du régiment de Normandie, a servi sous monsieur le maréchal de Vauban ; j'ai étudié Folard et Bezout, et j'ai quelque pratique de la défense d'un pays. D'ailleurs les plaines du fort Dauphin, presque enveloppées par la mer et les frontières espagnoles, ont la forme d'une presqu'île, et se protégeront en quelque sorte d'elles-mêmes ; la presqu'île du Mole offre un semblable avantage. Usons de tout cela, et agissons I
Le langage énergique et positif du vétéran fit taire subitement toutes les discordances de voix et d'opinion. Le général était dans le vrai. Celte conscience que chacun a de son intérêt véritable, rallia tous les avis à celui de monsieur de Rouvray; cl tandis que le gouverneur, par un serrement de main reconnaissant, témoignait au brave officier-général qu'il sentait la valeur de ses conseils, bien qu'ils fussent énoncés comme des ordres, el i'imi orlance de son secours, tous les colons réclamaient la prompte exécution des mesures indiquées.
Les deux députés des assemblées rivales, seuls, semblaient se séparer de l'adhésion générale, et murmuraient dans leur coin les mots d'empiétement du pouvoir exécutif, de décision hâtive et de responsabilité.
Je saisis ce moment pour obtenir de monsieur de Blanchelande les ordres que je sollicitais impatiemment ; et je sortis afin de rallier ma troupe et de reprendre sur-le-champ le chemin de l'Acul, malgré la fatigue que tous sentaient, ei« cepté moi.
Le jour commençait ù poindre." J'étais sur la place d'armes, réveillant les miliciens couchés sur leurs manteaos, pêle-mêle avec les dragons jaunes et rouges, les fuyards rie la plaine, les bestiaux bêlant et mugissant, et les bagages de tout genre apportés dans la ville par les planteurs di virons. Je commençais à retrouver ma petite troupe dans ce désordre, quand je vis un dragon jaune, couvert de sueur et de poussière, accourir vers moi à toute bride. J'allai a sa rencontre, et, au peu di mi lui échap-
pèrent, j'appris avec consternation que nu étalent
réalisées ; que la révolte avait gagné les plaines de l'Acul, et que les noirs assiégeaient le fort Galifet, où s'étaient renfermes les milices et les colons. 11 faut vous dire que ce fort Califet était fort peu de chose ; on appelait fort à Saint-Domingue tout ouvrage en terre
Il n'y avait donc pas un moment à perdre. Je lis prendre des chevaux à ceux de mes soldats pour qui je pus en trouver; et, guidé par le dragon, j'arrivai sur les domaines de s dix heures du malin.
,ïe donnai ù peine un regard à ces immenses plantations qui n'étaient plus qu'une mer de flammes, bomlfcsant sur la plaine avec de quelles
h dions déjà sans les voir < qu'une pen-
sée, et Pévanou thesses qui m'étaient
ut de Marie.
Marie sauvée, que m'importaitje reste I Je la savais renfermée dans le fort, et je ne demandais à Dieu que d'arriver à
VICTOR HUGO
temps. Cette espérance seule me soutenait dans mes angoisses, Bt me donnait un courage et des forces de lion.
Enfin un tournant de la roule nous laissa voir le fort Galifet. Le drapeau tricolore flottait encore sur la plate-forme, el un feu bi m nourri couronnait le contour de ses murs. Je poussai un cri de joie!— An galop, piquez des deux ! lâchez les brides ! criai-je a mes camarades ! Et, redoublant de vitesse, nous nuus dirigeâmes à travers champs vers le fort, *u bas duquel on apercevait la maison de mon oncle, portes •'t fenêtres brisées, mais debout encore, et rouge des reflets
d'embrasement, qui ne l'avait pas atteinte, parce que le
snt souillait de la mer, et qu'elle était isolée des plantations.
Une multitude de nègres, embusqués dans cette maison, ;e montraient à1a fois à toutes les croisées et jusque sur le toit; et les torches, les piques, les haches, brillaient au milieu des coups de fusil qu'ils ne cessaient de tirer contre le fort, tandis qu'une autre foule de leurs camarades montait, tombait et remontait sans cesse autour des murs assiégés qu'ils avaient chargés d'échelles. Ce flot de noirs, toujours repoussé et toujours renaissant sur ces murailles grises, ressemblait de loin à un essaim de fourmis essayant de gravir l'écaillé d'une grande tortue, et dont le lent animal se débarrassait par une secousse d'intervalle en intervalle.
Nous touchions enlin aux premières circonvallations du fort; les regards fixés sur le drapeau qui le dominait, j'encourageai mes soldats au nom de leurs familles renfermées comme la mienne dans ces murs que nous allions secourir. Une acclamation générale me répondit, et, formant mon petit escadron en colonne, je me préparai à donner le signal de charger le troupeau assiégeant.
En ce moment un grand cri s'éleva de l'enceinte du fort, un tourbillon de fumée enveloppa l'édifice tout entier, roula quelque, temps ses plis autour des murs, d'où s'échappa il une rumeur pareille au bruit d'une fournaise, et, en s'éclaircissant, nous laissa voir le fort Galifel l'un dra-
peau rouge.— Tout était fini !
Je ne vous dirai pas ce qui se passa en moi à spectacle. Ce fort pris, ses défenseurs égorgés, vint familles massacrées, tout ce désastres général, je l'avouerai à ma honte, ne m'occupa pas un instant. Marie perdue pour moi ! perdue pour moi peu d'heures après celle qui me l'avait donnée pour jamais ! perdue pour moi par ma faille, puisque, si je ne l'avais pas quittée la nuit précédente pour courir au Cap sur l'ordre de mon onde, j'aurais pu du moins la défendre ou mourir près d'elle el avec elle, ce qui n'eût, en quelque sorte, pas été la perdre ! Ces pensées de désolation égarèrent ma douleur jusqu'à la folie. Mon désespoir était du remords.
Cependant mes compagnons, exaspérés, avaient ci ié geancel nous nous étions précipité! le sabre aux dénis, les «pistolets aux deux poings, au milieu des insurgés vainqueurs. Quoique bien supérieurs en nombre, les noirs fuyaienl à notre approche, mais nous les voyions distinctement a droite et à gauche, devant et derrière nous, massacrant les blancs, et se hùtant d'incendier le fort. Notre fureur s'accroissait de leur lâcheté,
A un* poterne du fort, Thadée, couvert de blcssu présenta devant moi.— Mon capitaine, nie dit-il, votre Pierrot est un sorcier, un obi, comme disent ces damnes nègres, ou au moins un diable. Nous tenions bon ; vous an r tout était sauvé, quand il a pénétré flan le fort, je par où, et voyez!... Quant à monsii oncle, à sa la-
mille, a madame... —Martel interrompi -je, où esl — En ce moment nu grand noir sortit de derrière UDi sade eiulanimée, emportant une jeune femme qui criait el se
déballait dans ses bras. La jeune femme était Marie; le noir était Pierrot.— Perfide!... lui criai-je. Je dirigeai un pistolet vers lui ; un des esclaves révoltés se jeta au devant de la balle, et tomba mort. Pierrot se retourna, et parut m'adressèr quelques paroles ; puis il s'enfonça avec sa proie au milieu des touffes de cannes embrasées. Un instant après un chien énorme passa à sa suite, tenant dans sa gueule un berceau, dans lequel était le dernier enfant de mon oncle. Je reconnus aussi le»cliien : c'était Rask. Transporté de rage, jç déchargeai sur lui mon second pistolet ; mais je le manquai.
•Te me mis à courir comme un insensé sur sa trace; mais ma double course nocturne, tant d'heures passées sans prendre de repos et de nourriture, mes craintes pour Marie, le passage subit du comble du bonheur au dernier terme du malheur, toutes ces violentes émotions de l'âme m'avaient épuisé plus encore que les fatigues du corps. Après quelques pas je chancelai ; un nuage se répandit sur mes yeux, et je tombai évanoui.
Quand je me réveillai, j'étais dans la maison dévastée de mon oncle et dans les bras de Thadée. Cet excellent Tbadée fixait sur moi des yeux pleins d'anxiété.— Victoire ! cria-t-il dès qu'il sentit mon pouls se ranimer sous sa main, victoire I les nègres sont en déroute, et le capitaine est ressuscité I... J'interrompis son cri de joie par mon éternelle question : — Où est Marie ? Je n'avais point encore rallié mes idées ; il ne nie restait que le sentiment et non le souvenir de mon malheur. Thadée baissa la tète. Alors toute ma mémoire me réuni ; je me retraçai mon horrible nuit des noces, et le grand iv emportant Marie dans ses bras à travers les flammes 'offrit à moi comme une infernale vision. L'affreuse lumière qui venait d'éclater dans la colonie, el de montrer a tous les blancs des ennemis dans leurs esclaves, me fit voir dans ce Pierrot, si bon, si généreux, si dévoué, qui me devait trois fois la vie, un ingrat, un monstre, un rival. L'enlèvement de ma femme, la nuit même de notre union, me "prouvait ce que j'avais d'abord soupçonné, et je reconnus enfin clairement que le chanteur du pavillon n'était autre que l'exécrable ravisseur de Marie. Pour si peu d'heures, que de changement !
Thadée me dit qu'il avait vainement poursuivi Pierrot et son chien; que les nègres s'étaient retirés, quoique leur nombre eût pu facilement écraser ma faible troupe, et que l'incendie des propriétés de nia famille continuait sans qu'il fût possible de l'arrêter.
Je lui demandai si l'on savait ce qu'était devenu mon oncle, dans la chambre duquel on m'avait apporte. Il me prit la main en silence, et, me conduisant vers l'alcôve, il en tira les rideaux.
Mon malheureux oncle était là, gisant sur son lit ensanglanté; un poignard profondément enfoncé dans le cœur. Au calme de sa figure, on voyait qu'il avait été frappé dans le sommeil. La couche du nain Habibrah, qui dormait habituellement à ses pieds, était aussi lâchée de sang, et les mêmes souillures se faisaient remarquer sur la veste chamarrée du pauvre fou, jetée à terre ù quelques pas du lit.
Je ne doutai pas que le bouffon ne fût mort victime de son attachement connu pour mon oncle, et n'eût été massacre par ses camarades, peut-être en défendant son maitre. Je me reprochai amèreinenl ces préventions qui m'avaient fait porter de si faux jugemens sur Habibrah el sur Pi< nul ; je n»*lai aux larmes que m'arracha la fin prématun de mon oncle quelques regrets pour son lou. D'après mes ordres, on rechercha >pn corps, mais en vain.. le supposai que les nègres a%ai«'nt emporté et jeté le nain dans les flammes ; etj'ordon-
BUG-JARGAL
nai que, dans le service funèbre démon beau-père, desprif res fussent dites pour le repos de l'âme du fidèle Habibrah.
Le fort Galifet était détruit, nos habitations avaient disparu, un plus long séjour sur ces ruines était inutile et impossible. Dès le soir même nous retournâmes au Cap.
Là, une fièvre ardente me saisit. L'effort que j'avais fait sur moi-même pour dompter mon désespcir était trop violent. Le ressort, trop tendu, se brisa. Je tombai dans le délire. Toutes mes espérances trompées, mon amour profané, mon amitié trahie, mon avenir perdu, et par-dessus tout l'implacable jalousie, égarèrent ma raison. Il me semblait que des flammes ruisselaient dans mes veines ; ma tête se rompait, j'avais des furies dans le cœur. Je me représeniais Marie au pouvoir d'un autre amant, au pouvoir d'un maître, d'un esclave, de Pierrot ! On m'a dit qu'alors je m'élançais de mon lit, et qu'il fallait six hommes pour, m'empéc'uer de me fracasser le crâne sur l'angle des murs. Queue suis-je mort alors !
Cette crise passa. Les médecins, les soins de Thadée, et je ne sais quelle force de la vie dans la jeunesse, vainquirent le mal, ce mal qui aurait pu être un si grand bien ! Je guéris au bout de dix jours, et je ne m'en affligeai pas. Je fus content de pouvoir vivre encore quelque temos pour la vengeance !
A. peine convalescent, j'allai chez monsieur de Blanchelande demander du service. Il voulait me donner un poste à défendre; je le conjurai de m'incorporer comme volontaire dans l'une des colonnes mobiles que l'on envoyait de temps en temps contre les noirs pour balayer le pays.
On avait fortifié le Cap à la hâte. L-'insurreeKon faisait des progrès effrayans. Les nègres de Port-au-Prince commençaient à s'agiter ; Biassou commandait rçux du Limbe, du Dondon et de l'Acul; Jran-François s'était fait proclamer généralissime des révoltés delà plaine de Maribarou ; Bouckmann, cé.èbre depuis par sa lin tragique, parcourait. avec ses brigands les bords de la Limonade, el enfui les bandes duMorne-Rouge avaient reconnu pour chef un nègre nommé Bug-Jargal.
Le caractère de ce dernier, si l'on en croyait les relations, contrastait d'une manière singulière avec la férocité des autres. Tandis que Bouckmanii <-l Biassou inventaient mille genres de mort pour les prisonniers qui tombaient entre leurs mains, Bug-Jargal s'empressait de leur fournir les moyens de quitter l'île. Les premiers contractaient des marchés avec les tanches espagnoles qui croisaient autour des côtes, et leur vendaient d'avance les dépouilles des malheureux qu'ils forçaient il fuir; Bug-Jargal coula à fond plusieurs de ces corsaires. Monsieur Colas de Maigné et huit autres colons distingués furent détachés par ses ordres de la roue où Bouckmann les avait fait lier. On citait de lui mille autres traits de générosité qu'il serait trop long de vous rapporter.
Mon espoir de vengeance ne paraissait pas près de s'accomplir. Je n'entendais plus parler de Pierrot. Les rebelles commandés par Biassou continuaient d'inquiéter le Cap. Ils avaient même une fois osé aborder le morne qui domine la ville, et le canon de la citadelle avait eu de la peine à les repousser. Le gouverneur résolut de les refouler dans l'intérieur de l'île. Les milices de l'Acul, du Limbe, d'Ouanaminie et de Maribarou, réunies au régiment du Cap et aux redoutables compagnies jaune et rouge, constituaient noire armée active. Les milices du Dondon et du Quartier-Dauphin, renforcées d'un corps de volontaires, sous les ordres du négociant Poncignon, formaient la garnison de la vil e.
Le gouverneur voulut d'abord se délivrer de Bug-Jargal, dont la diversion ralarmait.il envoya contre lui les milices
d'Ouanaminie et un bataillon du Cap. Ce corps rentra deux jours après, complètement battu. Le gouverneur s'obstina a vouloir vaincre Bug-Jargal ; il fit repartir le même corps avec un renfort de cii quanta dragons jaunes et de quatre cents miliciens de Maribarou. Cette se< onde armée fut encore plus maltraitée que la première. Thadée, qui éiait de celte expédition, en conçut un violent dépit, et me jura à son retour qu'il s'en vengerait sur Bug-Jargal.
Une larme roula dans les yeux de d'Auverney ; il croisa les bras sur sa poitrine, et parut durant quelques minutes plongé dans une rêverie douloureuse -, enfin il reprit :
La nouvelle arriva que Bug Jargal avait quille le Morne- Rouge, et dirigeait sa troupe par les montagnes, pour se joindre à Biassou. Le gouverneur sauta de joie : — Nous les tenons ! dit-il en se frottant les mains. Le lendemain l'armée coloniale élait a une lieue en avant du Cap. Les insurgés, à notre approche, abandonnèrent précipitamment Port-Margot et le fort Galifet, où ils avaient établi un poste défendu par de grosses pièces d'artillerie de siège, enlevées à des batteries de la cùte; toutes les bandes se replièrent vers les montagnes, Le gouverneur était triomphant. Nous poursuivîmes noire marche. Chacun de nous, en passant dans ces plaines arides et désolées, cherchait à saluer encore d'un Iriste regard le lieu où étaient ses champs, ses habitations, ses richesses ; souvent il n'en pouvait reconnaître la place.
Quelquefois notre marche était arrêtée par des embrase mens qui des champs cultivés s'étaient communiqués aux forêts et aux savanes. Dans ces climats, où la terre est encore vierge, où la végétation est surabondante, l'incendie d'une forêt est accompagné de phénomènes singuliers. On l'entend de loin, souvent même avant de le voir, sourdre et bruire avec le fracas d'une cataracte diluviale. Les troncs d'arbres qui éclatent, les branches qui pétillent, les racines qui craquent dans le sol, les grandes herbes qui frémissent, le bouillonnement des lacs et des marais enfermés dans la forêt, le sifflement de la flamme qui dévore l'air, jettent une rumeur qui tantôt s'apaise, tantôt redouble avec, les progrès de l'embrasement. Parfois on voit une verte lisière d'arbres encore intacts entourer longtemps le foyer flamboyant. Tout-àcoup une langue de l'eu débouche par l'une des extrémités de celte fraîche ceinture : un serpent de flamme bleuâtre court rapidement le long des tiges, et en un clin d'œil le front de la forêt disparaît sous un voile d'or mouvant ; tout brûle à la fois. Alors un dais de fumée s'abaisse de temps à autre sous le souffle du vent, et enveloppe les flammes. Il se roule et se déroule, s'élève et s'atfaisse, se dissipe et s'épaissit, devient tout-à-coup noir ; puis une sorte de frange de feu en découpe vivement tous les bords : un grand bruit se fait entendre, la frange s'efface, la fumée remonte, et verse en s'envolant un flot de cendre rouge, qui pleut long-temps sur la terre.
Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans les gorges de la Grande-Rivière. On estimait que les noirs étaient à vingt lieues dans la montagne.
Nous assîmes noire camp sur un mornet qui paraissait leur avoir servi au même usage, à la manière dont il était dépouillé. Cette position n'était pas heureuse : il est vrai que nous étions tranquilles. Le mornet élait dominé de tous côtés par des
VIGTOR HUGO.
rochers à pics, couverts d'épaisses forêts. L'aspérité de ces escarpemens avait fait donner à ce lieu le nom de Dompte- Muldtre. La Grande-Rivière coulait derrière le camp -, resserrée entre deux côtes, elle était dans cet endroit élroite et profonde. Ses bords, brusquement inclinés, se hérissaient de touffes de buissons impénétrables à la vue. Souvent, même ses eaux étaient cachées par des guirlandes de lianes qui, s'accrochant aux branches des érables à fleurs rouges semés parmi les buissons, mariaient leurs jets d'une rive à l'autre, et, se croisant ili' mille manières, formaient sur le fleuve de larges tentes de verdure. L'œil qui les contemplait du haut des roches voisines croyait voir des prairies humides encore de rosée. Un bruit sourd ou quelquefois une sarcelle sauvage, perçant tout-a-coup ce rideau fleuri , décelaient seuls le cours de la rivière.
Le soleil cessa bientôt de dorer la cime aiguë des monts lointains du Dondon -, peu ù peu l'ombre s'étendit sur le camp, et le silence ne fut plus troublé que par les cris de la grue et les pas mesurés des sentinelles.
Tout-â-coup les redoutables chants A'Oua-Nassé et du Camp de Grand-Pré se tirent entendre sur nos tètes ; les palmiers, les acomas et les cèdres qui couronnaient les rocs •s'embrasèrent, et les clartés livides de l'incendie nous montrèrent sur les sommets voisins de nombreuses bandes de nègres et de mulâtres dont le teint cuivré paraissait rouge à la lueur des flammes. Celaient ceux de Biassou.
Le danger était imminent. Les chefs s' éveillant en sursaut coururent rassembler leurs soldats ; le tambour battit la générale ; la trompette sonna l'alarme; nos lignes se formèrent en tumulte, et les révoltés, au lieu de profiter du désordre où nous étions, immobiles, nous regardaient en chantant Oua-Nassé.
Un noir gigantesque parut seul sur le plus élevé des pics secondaires qui encaissent la Grande-Rivière; une plume couleur de feu flottait sur son front; une hache était dans sa main droite, un drapeau rouge dans sa main gauche ; je reconnus Pierrot! Si une carabine se fut trouvée ï ma portée, la rage m'aurait peut-être fait commettre une lâcheté. Le noir répéta le refrain lïOua-Nassé, planta son drapeau sur le pic, lança sa hache au milieu de nous, et s'engloutit dans les flots du fleuve. Un regret s'éleva en moi, car je crus qu'il ne mourrait plus de ma main.
Alors les noirs commencèrent à rouler sur nos colonnes d'énormes quartiers de rochers ; une grêle de balles et de flèches tomba sur le mornet. Nos soldats, furieux de ne pouvoir atteindre les assaillans, expiraient en désespérés, écrasés par les rochers, criblés de balles, ou percés de flèches. Une horrible confusion régnait dans l'armée. Soudain un bruit affreux parut sortir du milieu de la Grande-Rivière. Une scène extraordinaire s'y passait. Les dragons jaunes, extrêmement maltraités par les niasses que les rebelles poussaient du haut des montagnes, avaient conçu l'idée de se réfugier, pour y échapper, sous les voûtes flexibles de lianes dont le fleuve était couvert. Thadée avait le premier mis en avant ce moyen, d'ailleurs ingénieux...
Ici le narrateur fut soudainement interrompu.
Il y avait plus d'un quart d'heure que le sergent Thadée, le bras droit en écharpe, s'était glissé, sans être vu de personne, dans un coin de la tente, où ses gestes avaient seuls exprimé la paît qu'il prenail aux récits de son capitaine, jus qu'ace moment où, De croyant pas que le respect lui permit de laisser passer un éloge aussi direct sans en rai lercier d'Auverney, il se prit à balbutier d'un ion confus : — Vous êtes bien bon, mon capitaine,
Uu éclat de. rire général s'éleva. D'Auveiuey se retourna, et lui cria d'un ton sévère :
— Comment ! vous ici, Thadée ! et votre bras?
A ce langage, si nouveau pour lui, les traits du vieux soldat se rembrunirent ; il chancela et leva la tête en arrière, comme pour arrêter les larmes qui roulaient dans ses yeux.
— Je ne croyais pas, dit-il enfin à voix basse, je n'aurais jamais cru que mon capitaine pût manquera son vieux sergent jusqu'à lui dire vous.
Le capitaine se leva précipitamment.
— Pardonne, mon vieil ami, pardonne, je ne sais ce que j'ai dit ; tiens, Thad, me pardonnes-tu?
Les larmes jaillirent des yeux du sergent, malgré lui.
— Voilà la troisième fois, balbutia-t-il ; mais celles-ci sont de joie.
La paix était faite. Un court silence s'ensuivit.
— Mais, dis-moi, Thad, demanda le capitaine doucement, pourquoi as-lu quitté l'ambulance pour venir ici ?
— C'est que, avec votre permission, j'étais venu pour vous demander, mon capitaine, s'il faudrait faire mettre demain la housse galonnée à votre cheval de bataille.
Henri se mit à rire: — Vous auriez mieux fait, Thadée, de demander au chirurgien major s'il faudrait mettre demain deux onces de charpie sur votre bras malade.
— Ou de vous informer, reprit Paschal, si vous pourriez boire un peu de vin pour vous rafraîchir ; en attendant, voici de l'eau-de-vie qui ne peut que vous faire du bien : goûtezen, mon brave sergent.
Thadée s'avança, fit un salut respectueux, s'excusa de prendre le verre de la main gauche, et le vida à la santé de la compagnie. Il s'anima.
— Vous en étiez, mon capitaine, au moment où.. . Eh bien ! oui, ce fut moi qui proposai d'entrer sous les lianes pour empêcher des chrétiens d'être tués par des pierres. Notre officier, qui, ne sachant pas nager, craignait de se noyer, et cela était bien naturel, s'y opposait de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'il vît, avec votre permission, messieurs, un gros caillou, qui manqua de l'écraser, tomber sur la rivière, sans pouvoir s'y enfoncer, à cause des herbes. — Il vaut encore mieux, dit-il alors, mourir comme Pharaon d'Egypte que comme saint Etienne. Nous ne sommes pas des saints, et Pharaon était un militaire comme nous. Mon officier, un savant comme vous voyez, voulut donc bien se rendre à mon avis, à condition que j'essaierais le premier de l'exécuter. Je vais. Je descends le long du bord, je saule sous le berceau en me tenant aux branches d'en haut, et, dites, mon capitaine, je me sens tirer par la jambe : je me débats, je crie au secours, je reçois plusieurs coups de sabre, et voilà tous les dragons, qui étaient des diables, qui se précipitent pêle-mêle sous les lianes. C'étaient les noirs du Morne-Rouge qui s'étaient cachés là sans qu'on s'en doutât, probablement pour nous tomber sur le dos, comme un sac trop chargé, le moment d'après. —Cela traînait pas été un bon moment pour pêcher. — On se battait, on jurait, on criait. Étant nus, ils étaient plus alertes que nous; mais nos coups portaient mieux que les leurs. Nous nagions d'un bras, et nous nous battions de l'autre, comme cela se pratique toujours dans ce cas là. — Ceux qui ne savaient pas nager, dites, mon capitaine, se suspendaient d'une main aux lianes, et les noirs les tiraient pas les pieds. Au milieu de la bagarre, je vis un grand nègre qui se défendait comme un lielzebuth contre huit ou dix de mes camarades ; je nageai là, et je reconnus Pierrot, autrement dit Bug.... Mais cela ne doit se découvrir qu'après, n'est-ce pas, mon capitaine? Je reconnus Pierrot. Depuis la prise du l'eut, nous étions brouilles ensemble; je le saisis à la gorge; Il allait se délivrer de moi d'un coup de poignard, quand il me regarda, et se rendit au lieu de me tuer; ce qui Fut très malheureux, mon capitaine, car s'il ne s'était j.js rendu.. — Mais cela se saura plus tard. - Silùl que les nègres le virent pris, ils sautèrent sur nous pour le délivrer-, m bien que les milices allaient aussi entrer dans l'eau pour nous secourir, quand Pierrot, voyant sans doute que les nègres allaient tous être massacrés, lit quelque^ mots qui étaient un vrai grimoire, puisque cela les Mit tous en fuite. Us plongèrent, et disparurent en un clin-d'ceil... Cette bataille sous l'eau aurait eu quelque chose d'agréable.
BUG-JARGAtj
et m'aurait bien amusé, si je n'y avais pas perdu un doigt et mouillé dix cartouches, et si... pauvre homme ! mais cela était écrit, mon capitaine. — Et le sergent, après avoir respectueusement appuyé le revers de sa main gauche sur la grenade de son bonnet depolice, l'éleva vers le ciel d'un air inspiré.
D'Auverney paraissait violemment agité.
— Oui, dit-il, oui, tuas raison, mon vieux Thadée, cette nuit là fut une nuit fatale.
Il serait tombé dans une de ces profondes rêveries qui lui étaient habituelles, si l'assemblée ne l'eût vivement pressé de continuer. Il poursuivit.
Tandis que la scène que Thadée vient de décrire...— Thadée , triomphant, vint se placer derrière le capitaine ; — tandis que la scène que Thadée vient de décrire se passait derrière le momet , j'étais parvenu , avec quelques-uns des miens, à grimper de broussaille en broussaille sur un pic nommé le Pic du Paon, à cause des teintes irisées que le mica répandu à sa surface présentait aux rayons du soleil. Ce pic était de niveau avec les positions des noirs. Le chemin une fois frayé, le sommet fut bientôt couvert de milices; nous commençâmes une vive fusillade. Les nègres , moins bien armés que nous , ne purent nous riposter aussi chaudement; ils commencèrent à se décourager; nous redoublâmes d'acharnement, et bientôt les rocs les plus voisins furent évacués par les rebelles , qui cependant eurent d'abord soin de faire rouler les cadavres de leurs morts sur le reste de l'armée, encore rangée en bataille sur le mornet. Alors nous abattîmes et liâmes ensemble avec des feuilles de palmier et des cordes plusieurs troncs de ces énormes cotonniers sauvages dont les premiers habitans de l'île faisaient des pirogues de cent rameurs. A l'aide de ce pont improvisé , nous passâmes sur les pics abandonnés, et une partie de l'armée se trouva ainsi avantageusement postée. Cet aspect ébranla le courage des insurgés. Notre feu se soutenait; des clameurs lamentables, auxquelles se mêlait le nom de Bug-Jargal, retentirent soudain dans l'armée de Biassou. Une grande épouvante s'y manifesta. Plusieurs noirs du Morne-Rouge parurent sur le roc où flottait le drapeau écarlate; ils se prosternèrent, enlevèrent l'étendard, et se précipitèrent avec lui dans les gouffres de la Grande-Rivière. Cela semblait signifier que leur chef était mort o^pris.
Notre audace s'en accrut à un Tel point, que je résolus de chasser à l'arme blanche les rebelles des rochers qu'ils occupaient encore. Je lis jeter un pont de troncs d'arbres entre notre pic et le roc le plus voisin ; et je m'élançai le premier au milieu des ne, ces. Les miens allaient me suivre , quand un des rebelles, d'un coup de hache, fit voler le pont en éclats. Les débris tombèrent dans l'abîme , en battant les rocs avec un bruil épouvantable.
Je tournai la tête : en ce moment je me sentis saisir par six ou sept noirs qui me désarmèrent. Je me débattais comme un lion-, ils me lièrent avec des cordes d'écorce, sans s'inquiéter des» balles que mes gens faisaient pleuvoir autour d'eux.
Mon désespoir ne fut adouci que par les cris que j'entendis pousser autour de moi un instant après; je vis bientôt les noirs et les mulâtres gravir pêle-mêle les sommets les plus escarpés, en jetanl des clameurs de détresse. Mes gardiens les imitèrent; le plus vigoureux d'entre eux me chargea sur ses épaules et m'emporta vers les forêts, en sautant de roche en roche avec l'agilité d'un chamois. La lueur des flammes cessa bientôt de le guider ; la faible lumière de la lune lui 6uffit; il se mita marcher avec moins de rapidité.
le siècle — v.
Après avoir traversé des halliers et franchi des torrens , nous arrivâmes dans une haute vallée d'un aspect singulièrement sauvage. Ce lieu m'était absolument inconnu.
Cette vallée était située dans le cœur même des mornes , dans ce qu'on appelle à Saint-Domiingue les doubles montagnes. C'était une grande savane verte, emprisonnée dans des murailles de roches nues , parsemée de bouquets de pins , de gayacs et de palmistes. Le froid vif qui règne presque continuellement dans cette région de l'île, bien qu'il n'y gèle pas, était encore augmenté par la fraîcheur de la nuit , qui finissait à peine. L'aube commençait à faire revivre la tlancheur des hauts sommets environnans, et la vallée, encore plongée dans une obscurité profonde, n'était éclairée que par une multitude de feux allumés par les nègres; car c'était là leur point de ralliement. Les membres disloqués de leur armée s'y rassemblaient en désordre. Les noirs et les mulâtres arrivaient de moment en moment par troupes effarées, avec des cris de détresse ou deshurleméns de rage. De nouveaux feux, brillans comme des yeux de tigre dans la sombre savane, marquaient à chaque instant que le cercle du camp s'agrandissait.
Le nègre dont j'étais le prisonnier m'avait déposé au pied d'un chêne, d'où j'observais avec insouciance ce bizarre spectacle. Le noir m'attacha par la ceinture au tronc de l'arbre auquel j'étais adossé, resserra les nœuds redoublés qui comprimaient tous mes mouvemens, mit sur ma tête son bonnet de laine rouge, sans doute pour indiquer que j'étais sa propriété, et après qu'il se fut ainsi assuré que je ne pourrais ni m' échapper , ni lui être enlevé par d'autres, il se disposa à s'éloigner. Je me décidai alors à lui adresser la parole, et je lui demandai, en patois créole, s'il était de la bande du Dondon ou de celle du Morne-Rouge. 11 s'arrêta et me répondit d'un air d'orgueil : Mome-Rourge ! Une idée me vint. J'avais entendu parler de la générosité du chef de cette bande , Bug- Jargal, et quoique résolu sans peine à une mort qui devait finir tous mes malheurs, l'idée des tourmens qui m'attendaient si je la recevais de Biassou ne laissait pas que de m'inspirer quelque horreur. Je n'aurais pas mieux demandé que de mourir sans ces tortures. C'était peut-être une faiblesse, mais je crois qu'en de pareils momeûs notre nature d'homme se révolte toujours. Je pensais donc que si je pouvais me soustraire à Biassou, j'obtiendrais peut-être de Bug-Jargal une mort sans supplices, une mort de soldat. Je demandai à ce nègre du Morne-Rouge de me conduire à son chef, Bug-Jargal. Il tressaillit.— Bug-Jargal! di:-il en se frappant le front avec désespoir; puis, passant rapidement à l'expression de la fureur, il me cria en me montrant le poing : — Biassou î Biassou! Après ce nom menaçant, il me quitta.
La colère et la douleur du nègre me rappelèrent cette circonstance du combat de laquelle nous avions conclu la prise ou la mort du chef des bandes du Morne-Rouge Je n'en doutai plus, et je me résignai à cette vengeance de Biassou dont le noir semblait me menacer.
Cependant les ténèbres couvraient encore la vallée, où la foule des noirs et le nombre des feux s'accroissaient sans cesse. Une groupe de négresses vint allumer un lover près de moi. Aux nombreux bracelets de verre bleu, rouge et violet qui brillaient échelonnés sur leurs bras et leurs jambes, aux anneaux qui chargeaient leurs oreilles, aux bagues qui
VICTOR HUGO
ornaient tous les doigts de leurs mains et de leurs pieds, aux amulettes attachées sur leur sein, au collier de charmes suspendu à leur cou, au tablier de plumes bariolées, seul vêtement qui voilât leur nudité, et surtout a leurs clameurs cadencées, à leurs regards vagues et hagards, je reconnus des griotes. Vous ignorez peut-être qu'il existe parmi les noirs de diverses contrées de l'Afrique des nègres doués de je ne sais quel grossier lalent de poésie et d'improvisation qui ressemble à la folie. Ces nègres, errant'de royaume en royau me, sont, dans ces pays barbares, ce qu'étaient les rhapsodes antiques, et dans le moyen-âge les minstrds d'Angleterre, les minsinger d'Allemagne , et les trouverres de France. On les appelle griots. Leurs femmes, les griotes, possédées comme eux d'un démon insensé , accompagnent les chansons barbares de leurs maris par des danses lubriques , et présentent une parodie grotesque des bayadères de l'Hindoustan et des aimées égyptiennes. C'étaient donc quelques-unes de ces femmes qui venaient de s'asseoir en rond, a quelques pas de moi , les jambes repliées à la mode africaine , autour d'un grand amas de branchages desséchés, qui brûlait en faisant trembler sur leurs visages hideux la lueur rouge de ses flammes.
Dès que leur cercle fut formé , elles se prirent toutes la main, et la plus vieille , qui portait une plume de héron plantée dans ses cheveux, se mit à crier : Ouanga! Je compris qu'elles allaient opérer un de ces sortilèges qu'elles désignent sous ce nom. Toutes répétèrent: Ouanga! La plus vieille, après un silence de recueillement , arracha une poignée de ses cheveux et la jeta dans le feu en disant ces paroles sacramentelles : Maie o guiab ! qui , dans le jargon des nègres créoles, signilient : J'irai au diable. Toutes les griotes, imitant leur doyenne, livrèrent aux flammes une mèche de leurs cheveux, et redirent gravement : Malé o guiab!
Celle invocation étrange, et les grimaces burlesques qui l'accompagnaient, m'arrachèrent cette espèce de oonvulsion involontaire qui saisit souvent malgré lui l'homme le plus sérieux ou le plus pénétré de douleur, et qu'on appelé le fou rire. Je voulus en vain le réprimer, il éclata. Ce rire, échappé à un cœur bien triste , lit naître une scène singulièrement sombre et effrayante.
Toutes les négresses , troublées dans leur mystère, se levèrent comme réveillées en sursaut. Elles ne s'étaient pas aperçues jusque-là de ma présence. Elles coururent tumultueusement vers moi , en hurlant: Blanco! blancol Je n'ai jamais vu une réunion de figures plus diversement horribles que ne l'étaient dans leur fureur tous ces visages noirs avec leurs dents blanches et leurs yeux blancs traversés de grosses veines sanglantes.
Elles m'allaient déchirer. La vieille à la plunie de héron lit un signe , et cria à plusieurs reprises : Zoté cordé ! zoœ cordé ({)! Les forcenées s'arrêtèrent subitement, et je les vis, non sans surprise, détacher toutes ensemble leurs tabliers déplumes, les jeter sur l'herbe et commencer autour de moi cette danse lascive que les noirs appellent la chica.
Celte danse, dont les attitudes grotesques et la vive allure n'expriment que le plaisir et la gaîté , empruntait ici de diverses circonstances accessoires un caractère sinistre. Les regards foudroyans (pie me lançaient les griotes au milieu de leurs folâtres évolutions , l'accent lugubre qu'elles donnaient à l'air joyeux de la chica, le gémissement aigu et prolongé que la vénérable présidente du sanhédrin noir arrachait de temps en temps à son balafo , espèce d'épinette qui murmure comme un petil orgue, et se compose d'une vingtaine de tuyaux de bois donl la grosseur el la longueur vont en diminuant graduellement, et surtout l'horrible rire que chaque sorcière nue . u certaines pauses de la danse , venail me présenter à son tour, en appuyant presque son visage sur le mien, ne m'annonçaient que irop ;i quels affreux châtimens devait s'attendre le blanco profanateur de leur Ouanga. Je me rappelai la coutume de ces peuplades sauvages, qui dan- BOnt aulour des prisonniers avant de les massacrer, et je
lez-vous'a
laissai patiemment ces femmes exécuter le ba'let du drame dont je devais ensanglanter le dénoùment. Cependant je ne pus m'empêcher de frémir quand je vis, à un moment marqué par le balafo, chaque griote mettre dans le brasier la pointe d'une lame de sabre, ou le fer d'une hache, l'extrémité d'une longue aiguille à voilure, les pinces d'une tenaille ou les dents d'une scie.
La danse touchait à sa fin ; les instrumens de lerlurc étaient rouges. A un signal de la vieille, les négresses allèrent processionnellement chercher, l'une après l'autre, quelque arme horrible dans le feu.
Celles qui ne purent se munir d'un fer ardent prirent un tison enflammé. Alors je compris clairement quel supplice m'était réservé, et que j'aurais un bourreau dans chaque danseuse. A un autre commandement de leur coryphée, elles recommencèrent une dernière ronde en se lamentant d'une manière effrayante. Je fermai les yeux, pour ne plus voir du moins les ébats de ces démons femelles, qui, luletant de fatigue et de rage, entrechoquaient en cadence sur leurs têtes leurs ferrailles flamboyantes, d'où s'échappaient un bruit aigu et des myriades d'étincelles. J'attendis en me raidissant l'instant où je sentirais mes chairs se tourmenter, mes os se calciner, mes nerfs se tordre sous les morsures brûlantes des tenailles et des scies, et un fiisson courut sur tous mes membres. Ce fut un moment affreux.
Il ne dura heureusement pas longtemps. La chica des griotes atteignait son dernier période, quand j'entendis de loin la voix du nègre qui m'avait fait prisonnier. Il accourait en criant : Que haceis, mugeres de demonio? Que haceis alli? dexaïs mi prisoniero (l|! Je rouvris les yeux. Il élait déjà grand jour. Le nègre se hâtait avec mille gestes de colère. Les griotes s'étaient arrêtées; mais elles paraissaient moins émues de ses menaces qu'interdites par la présence d'un personnage assez bizarre dont le noir était accompagné.
C'était un homme très gros et très petit, une sorte de nain, dont le visage était caché par un voile blanc, percé de trois trous, pour la bouche et les yeux, à la manière des pénitens. Ce voile, qui tombait sur .«on cou et sur ses épaules, laissait nue sa poitrine velue, dont la couleur me parut être celle des griffes, et sur laquelle brillait suspendu à une chaîne d'or le soleil d'un ostenso r d'argent tronqué. On voyait le manche en croix d'un poignard grossier passer audessus de sa ceinture écarlate, qui soutenait un jupon rayé de vert, de jaune et de noir, dont la frange desceadaif jusqu'à ses pieds larges et difformes. Ses bras, nus comme sa poitrine, agitaient un bâton blanc; un chapelet, dont les grains étaient d'adrézarach, pendait à sa ceinture, près du poignard ; et son front était surmonté du bonnet pointu orné de sonnettes, dans lequel, lorsqu'il s'approcha, je ne fus pas peu surpris de reconnaitréMa gorra d'Habibrah. Seulement, parmi les hiéroglyphes dont cette espèce de mflre était couverte, on remarquait des taches de sang. C'ttait sans doute le sang du fidèle bouffon. Ces traces de meurtre me parurent une nouvelle preuve de sa mort, et réveillèrent dans mon cœur un dernier regret. »
Au moment où les griotes aperçurent cet héritier du bonnet d'Habibrah, elles s'écrièrent toutes ensemble : l'oWI et tombèrent prosternées. Je devinai que c'était le sorcier de. l'armée de Biassou. —liastal Basta\ dit-il en arrivant près d'elles, avec une voix sourde et grave, dexaïs el prisoniero de Biassu (2J! Toutes les négresses, se relevant en tumulte, jetèrent les instrumens de mort dont elles étaient chargées, reprirent leurs tabliers de plumes, it, à un geste de l'obi, se dispersèrent comme une nuée de sauterelles.
En ce moment le regard de l'obi parut se fixer sur moi ; il iressaillit, recula d'un pas, et reporta son bâton blanc vers les griotes, comme s'il eût voulu les rappeler. Cependant, après avoir grommelé entre ses dents le m (5), et
(1) Que faites-vovs, femmesdu démon? que faites-vous la? Laissez mon prisonrilei '.
• ils f il sofût! La a le prisonnier de Biassou I
; it audit I
MT.-JA.RGAT..
dfl q îeHfws paroles à l'oreille du nêgrë. il se retira iente- . i ci1 lisarM les b?as, et dans FaKitude d'une proîdWM
m-diliU'.-'ii.
XXYII.
Mcmgaidien m'apprit alors que Biassou demandait à me voir, 1 1 qu'il fallait me préparer à soutenir dans une heure u:.e f:-.ticYLe avec ce chef. .
C'était sans doute encore ure heure de vie. Ee attendant quelie lût écoulée, mes regards erraient sur le camp des rebelles, dont le jour me laissait voir dans ses moindres détails la singu iè'e physionomie. Dans une autre disposition d'erprit, je. n'ourais pu m'empêcher de rire de l'inepte vanité des noirs, qui étaient presque tous chargés d'oruemens militaires et sacerdotaux, dépouilles de leurs victimes. La plupart de ces parures n'étaient plus que des haillons déchiquetés et sanglans. Il n'était pas rare de voir briller' un hausse col sous un rabat, ou une épaulette sur une chasuble. Sans doute pour sa délasser des travaux auxquels ils avaient été condamnés toute leur vie, les nègres restaient dans une inaction inconnue à nos soldats, même retirés sous la tente. Quelques-uns dormaient au grand soleil, la tête nue près d'un feu ardent ; d'autres, l'œil tour à tour terne et furieux, chantaient un air monotone sur le seuil de leurs ujoupas, espèces de huttes couvertes de feuilles de bananier ou de palmier, dont la forme conique ressemble à nos tentes canonnières. Leurs femmes noires ou cuivrées, aidées des négrillons, préparaient la nourriture des combattans. Je les voyais remuer avec des fourches l'igname, les bananes, la patate, les pois, le coco, le maïs, ce chou caraïbe qu'ils appellent tayo , et une foule d'autres fruits indigènes qui bouillonnaient autour des quartiers de porc, de tortue et de chien, dans de grandes chaudières volées aux cases des planteurs. Dans le lointain, «ux limites du camp, les griots et les griotes formaient de grandes rondes autour des feux, et le vent m'apportait par lambeaux leurs chants barbares mêlés aux sons des guitares et des bahfos. Quelques vedettes, placées aux somme s ries roibers voisins, éclairaient les a'enlours du quartier-général de Biassou, dont le seul retranchement, en cas d'attaque, était un cordon circulaire de cabrouets, chargés de bu in et de munitions. Ces sentinelles noires, debout sur la pointe a:guë des pyramides de granit dont les morues sont hérissés, tournaient fréquemment sur elles-mêmes, comme les girouettes sur les flèches gothiques. et se renvoyaient l'une à l'autre, de toute la force de leurs poumons, le cri qui maintenait la sécurité du camp : Naia ! Sada{\)\
De temps en temps, des allroupemens de nègres curieux se formaient autour de moi. Tous me regardaient d'un air menaçant.
Enfin, un peloton de soldats de couleur, assez bien armés, arriva vers moi. Le noir a qui je semblais appartenir me détacha du chêne auquel j'étais lié, et me remit au chef de l'escouade, des mains duquel il reçut en échange un assez gros sac, qu'il ouvrit sur-le-champ. C'étaient des piastres. Pendant que le noir, agenouillé sur l'herbe, les comptait avidement, les soldats m'entraînaient. Je considérai avec curiosité leur équipement. Ils portaient un uniforme de gros drap brun-rouge et jaune, coupé à l'espagnole. Un» espèce
dêwjonf/TôrcaistîHaiIPi ÔrnéT! ri'nv.e large cocarde rôugè-fiJiF cachait leurs cheveux de laine. Us avaient, au lieude giberne, une façon de carra'sièrt attachée sur le cùlé. Leurs armes étaient un lourd lusil, un saln-e et un poignard. J'ai su depuis que cet uniforme était celui de la garde particulière de Biassou.
Après plusieurs circuits entre les rangées inégulières d'ajoupas qui encombraient !e omp, nous parvînmes à l'entrée d'une grotte, taillée par la nature au pied de l'un de ces immenses pans de roche dent la savane élajt marée. Un grand rideau d'une étoffe thibétaine qu'on appelle lekatchinir, et qui se dislingue moins par l'éclat de ses couleurs que par ses plis moelleux et ses dessins variés, fermait à l'œil l'intérieur de celte caverne. Elle était entourée de plusieurs lignes redoublées de soldats équipés comme ceux qui m'avaient amené.
Après l'échange du mot d'ordre avec les deux sentinelles qui se promenaient devant le seuil de la grotte, le chef de l'escouade souleva le rideau de kalcluuir, et m'introduisit, en le laissant retomber derrière moi.
Une lampe de cuivre à cinq becs, pendue par des chaînes à la voûte, jetait une lumière vacillante sur les parois humides de cette caverne fermée au jour. Entre deux haies de soldats mulâtres, j'aperçus un homme de couleur, assis sur un énorme tronc d'acajou que recouvrait a demi un tapis de plumes de perroquet. Cet homme appartenait à l'espèce des sacatras, qui n'est séparée des nègres que par une nuance, souvent imperceptible. Son costume était ridicule. L'ne ceinture magnifique de tresse de soie, à laquelle pendait une croix de Saint-Louis, retenait à la hauteur .du nombril un caleçon bleu, de toile grossière; une veste de basin blanc, trop courte pour descendre jusqu'à la ceinture, complétait son vêtement. Il portait des bottes grises, un chapeau rond, surmonté d'une cocarde rouge, et des épauletles, dont l'une était d'or avec les deux étoiles d'argent des maréchaux de camp, l'autre de laine jaune. Deux étoiles de cuivre, qui paraissaient avoir été des molettes d'éperons, avaient été fixées sur la dernière, sans doute pour la rendre digne de figurer auprès de sa brillante compagne. Ces deux épauletles, n'étant point bridées à leur place naturelle par des ganses transversales, pendaient des deux côtés de la poitrine du chef. Un sabre et des pistolets richement damasquinés étaient posés sur le tapis de plumes auprès de lui.
Derrière son siège se tenaient, silencieux et immobiles, deux enlans revêlus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes de paon. Ces deux enfans esclaves étaient blancs.
Deux carreaux de velours cramoisi, qui paraissaient avoir appartenu à quelque prie-Dieu de presbytère, marquaient deux places à droite et à gauche du bloc d'acajou. L'une de ces places, celle de droite, était occupée par l'obi qui m'avait arraché à la fureur des griotes. Il était assis, les jambes repliées, tenant sa baguette droite, immobile comme une idole de porcelaine dans une pagode chinoise. Seulement, a travers les trous de son voile, je voyais briller ses yeuxflamboyans constamment attachés sur moi.
De chaque côté du chef étaient des faisceaux de drapeaux, de bannières et de guidons de toute espèce, parmi lesquels je remarquai le drapeau blanc fleurdelisé, le drapeau tricolore et le drapeau d'Espagne. Les autres étaient des enseignes de fantaisie. On y voyait un grand étendard noir.
Dans le fond de la salle, au-dessus de la tête du chef, un autre objet attira mon attention. C'était le pprtrait de ce mulâtre Ogé, qui avait été rouél'annceprécédente au Cap, pour crime de rébellion, avec son lieutenant Jean-Baptiste Chavanne, et vingt autres noirs ou sang-mèlés. Dans ce portrait, Ogé, fils d'un boucher du Cap, était représenté comme il avait coutume de se taire peindre, en uniforme de lieutenantcolonel, avec la'croix de Saint-Louis, et l'ordre du mérite du Lion, qu'il avait acheté en Europe du prince de Limbourg.
Le chef sacatra devant lequel j'étais introduit était d'une
(1) Rien! rien!
(1) On sait «rue cette couleur es-t celle de la cocarde espagnole.
VICTOR HTJGO.
taille moyenne. Sa figure ignoble offrait un rare mélange de flnesie et de cruauté. Il me fit approcher, et me considéra quelque temps en silence ; enfin il se mit à ricaner à la manière de l'hyène.
— Je suis Biassou, me dit-il.
Je m'attendais à ce nom, mais je ne pus l'entendre de cette bouche, au milieu de ce rire féroce, sans frémir intérieurement. Mon visage pourtant resta calme et fier. Je ne répondis rien.
v —Eh bien! reprit-il en assez mauvais français, est-ce que tu viens déjà d'être empalé, pour ne pouvoir plier l'épine du dos en présence de Jean Biassou, généralissime des pays conquis et maréchal-de-camp des armées de su rnagestad catolica. (La tactique des principaux chefs rebelles était de aire croire qu'ils agissaient, tantôt pour le roi de France, tantôt pour la révolution, tantôt pourle roi d'Espagne.)
Je croisai les bras sur ma poitrine, et le regardai fixement. 11 recommença à ricaner. Ce (te lui était familier.
— Oh! oh! me pareces hombre de buen corazon (1). Eh bien! écoute ce que je vais te dire : Es-tu créole?
— Non, rcponclis-je, je suis Français.
Mon assurance lui lit froncer le sourcil. Il reprit en ricanant :
— Tant mieux ; je vois ;i ton uniforme que tu es officier. Quel âge as- tu?
— Vingt ans.
— Quand les as-tu atteints?
A cette question, qui réveillait en moi de bien douloureux souvenirs, je restai un moment absorbé dans mes pensées. Il la répéta vivement. .le lui répondis : — Le jour où ton compagnon Léogri fut pendu.
la colère contracta ses traits; son ricanement se prolongea : il se contint cependant.
— Il y a vingt-trois jours que Léogri fut pendu, me dit-il. Français, tu lui diras ce soir, de ma part, que tu as vécu vingt-quatre jours de plus que lui. Je veux te laisser au monde encore cette journée, afin que tu puisses lui conter où en est la libéré de ses frères, ce que tu as vu dans le quartier -g( lierai de Jean Biassou, ni3réclial-de-camp , et et quelle est l'autorité de ce généralissime sur les gens du roi.
C'était sous ce titre que Jean-François, qui se faisait appeler grand-amiral de France, et son camarade Biassou, désignaient leurs hordes de nègres et de mulâtres révoltés.
Alors il ordonna que l'on me fit asseoir entre deux gardes dans un coin de la grotte, et, adressant un signe de la main à quelques nègres affublés de l'habit d'aide-de-camp : — Qu'on batte le rappel, que toute l'armée se rassemble autour de notre quartier-général, pour que nous la passions en revue. Et vous, monsieur le chapelain, dit-il en se tournant v«rs l'obi, couvrez-vous de vos vêteinens sacerdotaux, et célébrez pour nous et nos soldais le saint sacrifiée de la messe.
L'obi se leva, s'inclina profondément devant Biassou, et lui dit à l'oreille quelques paroles que le chef interrompit brusquement à haute voix.
— Vous n'avez point d'autel, dites-vous, senor curai cela est-il étonnant dans ces montagnes? Mais qu'importe! depuis quand le bon Giu (2) a-t-il besoin pour son culte d'un temple magnifique, d'un autel orné d'or et de dentelles? Gédéon et Josué l'ont adoré devant des monceaux de pierres; faisons comme eux, bon per\ô) Ml suffit au bon Giu que les cœurs soient l'ervens. Vous n'avez point d'autel! Eh bien! ne pouvez-vous pas en faire un de celle grande caisse de sucre, prise avant-hier par les gens du roi dans l'habitation Dubulssûn?
L'intention de Biassou fut promptement exécutée. En un clin d'ceil l'intérieur de la grotte fut disposé pour cette parodie du divin mystère. Un apporta un tabernacle et un saintciboireenlevésalaparoisse del'Acul, au même temple où mon union avec Marie avait reçu du ciel une bénédiction si promp-
(l)Tume parais homme de bon courage.
(J) Patois créole. Le bon Dieu.
(S) Patois créole. Bon père.
tement suivie du malheur. On érigea en autel la caisse de sucre volée, qui fut couverte d'un drap blanc, en guise de nappe, ce qui n'empêchait pas de lire sur les faces latérales de cet autel : Dubuisson et Compagnie, pour Nantes.
Quand Ijs vases sacrés furent placés sur la nappe, l'obi s'aperçut ^'il manquait une croix ; il tira son poignard, dont la garde horizontale présentait cette forme, et le planta debout entre le calice et l'ostensoir, devant le tabernacle. Alors, sans ôter son bonnet de sorcier et son voile de pénitent, il jeta promptement la chape volée au prieur de l'Acul sur son dos et sa poitrine nue, ouvrit auprès du tabernacle le missel à fermoirs d'argent sur lequel avaient été lues les prières de mon fatal mariage, et, se tournant vers Biassou, dont le siège était à quelques pas de l'autel, annonça par une salutation profonde qu'il était prêt.
Sur-le-champ, à un signe du chef, les rideaux de katebmir furent tirés, et nous découvrirent toute l'armée noire rangée en carrés épais devant l'ouverture de la grotte. Biassou ôta son chapeau rond et s'agenouilla devant l'autel. — A genoux! cria-t-il d'une voix forte. — A genoux ! répétèrent les chefs de chaque bataillon. Un roulement de tambour se fit entendre. Toutes les hordes étaient agenouillées.
Seul, j'étais resté immobile- sur mon siège, révolté de l'horrible profanation qui allait se commettre sous mes yeux; mais les deux vigoureux mulâtres qui me gardaient dérobèrent mon siège sous moi, me poussèrent rudement parles épaules, et je tombai à genoux comme les autres, contraint de rendre un simulacre de respect à ce simulacre de culte.
L'obi officia gravement. Les deux petits pages blancs de Biassou faisaient les offices de diacre et de sous-diacre. La foule des rebelles, toujours prosternée, assistait à la cérémonie avtc un recueillement dont le généralissime donnait le premier exemple. Au moment de J'exaltation, l'obi, élevant entre ses mains l'hostie consacrée, se tourna vers l'armée, et cria en jargon créole : — Zotê coné bon Giu ; ce li mo fé zoté voer. Blan touyé li, towjè blan yo toute (I)! A ces mots, prononcés û'unc voix forte, mais qu'il me semblait avoir déjà entendue quelque part et en d'autres temps, toute la horde poussa un rugissement ; ils entrechoquèrent longtemps leurs armes, et il ne fallut rien moins que la sauvegarde de Biassou pour empêcher que ce bruit sinistre ne sonnât ma dernière heure. Je compris à quels excès de courage et d'atrocité pouvaient se porter des hommes pour qui un poignard était une croix, et sur l'esprit desquels toute impression est prompte et profonde.
La cérémonie terminée, l'obi se retourna vers Biassou avec une révérence respectueuse. Alors le chef se leva, et, s'adressaot à moi, me dit en français : — On nous accuse de n'avoir pas de religion, tu vois que c'est une calomnie, et que nous sommes bons catholiques.
Je ne sais s'il parlait ironiquement ou de -bonne foi. in moment après, il se lit apporter un vase de verre plein de grains de mais noir, il y jeta quelques grains de maïs blanc ; puis, élevant le vase au-dessus de sa tête, pour qu'il lût mieux vu de toute son armée : — Frères, vous êtes le mais noir, les blancs vos ennemis sont le mais blanc! A ces paroles, il remua le vase, et quand presque tous les grains blancs eurent disparu sous les noirs, il s'écria d'un air d'inspiration et de triomphe : Guetté blan ci la la (i) !
Une nouvelle acclamation, répétée par tous les échos des montagnes, accueillit la parabole du chef. Biassou continua
(I) Vous connaissez le bon Dieu; c'est lui que je vous fait voir. Les blaucs l'oit lue ; tuez les blancs.
Depuis, Toussaint-Louverture avait coutume d'adresser la même allocutioB aux nègres, après avoir communié. - (2) Voyez ce que sont ta blues relativement à wus t
BUG-JARGAL
lï
en mêlant fréquemment son méchant français de phrases créoles et espagnoles :
— El tiempo de la mansuetud es pasado (t). Nous avons été longtemps patiens comme les moutons dont les blancs corn* parent la laine à nos cheveux; soyons maintenant implacables comme les panthères et les jaguars des pays d'où ils nous ont arrachés. La force peut seule acquérir les droits : tout appartient à qui s* montre fort et sans pitié. Saint Loup a deux fêtes dans le calendrier grégorien, l'Agneau pascal n'en a qu'une ! — N'est-il pas vrai, monsieur le chapelain?
L'obi s'inclina en signe d'adhésion.
— ...Ils sont venus, poursuivit Biassou, ils sont venus, les ennemis de la régénération de l'humanité, ces blancs, ces colons, ces planteurs, ces hommes de négoce, verdaderos demonios vomis de la bouche d'Alecto ! Son venidos con insolenèia i2i; ils étaient couverts, les superbes, d'armes, de panaches, et d'habits magnifiques à l'œil, et nous méprisaient parce que nous sommes noirs et nus. Ils pensaient, dans leur orgueil, pouvoir nous disperser aussi aisément que ces plumes de paons chassent les noirs essaims des moustiques et des maringouins !...
En achevant cette comparaison, il avait arraché des mains d'un esclave blanc un des éventails qu'il faisait porter derrière lui, et l'agitait sur sa tète avec mille gestes véhémens. Il reprit :
— ...Mais, ô mes frères, notre armée a fondu sur la leur comme les bigailles sur un cadavre; ils sont tombés avec leurs beaux uniformes sous les coups de ces braves nus qu'ils croyaient sans vigueur, ignorant que le bon bois est plus dur quand il est dépouillé d'écorcë. Ils tremblent maintenant, ces tyrans exécrés! Yo gagné peur (3) .'
Un hurlement de joie et de triomphe répondit à ce cri du chef, et toutes les hordes répétèrent longtemps : Yo gagné peur !
— ... Noirs créoles et congos, ajouta Biassou, vengeance et liberté ! Sang-mêlés, ne vous laissez pas attiédir par les séductions de los diabolos blancos. Vos pères sont dans leurs rangs, mais vos mères sont dans les nôtres. Au reste, o hermanos de mi aima (4), ils ne vous ont jamais traités en pères, mais bien en maîtres : vous étiez esclaves comme les noirs. Pendant qu'une misérable pagne couvrait à peine vos flancs brûlés par le soleil, vos barbares pères se pavanaient sous de buenos sombreros, et portaient des vestes de nankin les jours de travail, et les jours de fête des habits de bouracan ou de velours, a diez y siete quartos la vara (5). Maudissez ces êtres dénaturés ! Mais, comme les saints commandemens du bon Gin le défendent, ne frappez pas vous-même votre propre père. Si vous le rencontrez dans les rangs ennemis, qui vous empêche, amigos, de vous dire l'un à l'autre : « Touyé papa moi, ma touyé quena toué{b) ? « Vengeance, gens du roi ! Liberté à tous les hommes ! Ce cri a son écho dans toutes les iles ; il est parti de Quisqueya (7j, il réveille Tabago et Cuba. C'est un chef des cent vingt-cinq nègres marrons de la montagne Bleue, c'est un noir de la Jamaïque, Bouckmann, qui a levé l'étendard parmi nous. Lue victoire a été son premier acte de fraternité avec les noirs de Saint-Domingue. Suivons son glorieux exemple, la torche d'une main, la hache de l'autre ! Point de grâce pour les blanc*, pour les planteurs! Massacrons leurs familles, dévastons leurs plantations ; ne laissons point dans leurs domaines un arbre qui n'ait la racine en haut. Bouleversons la terre pour qu'elle engloutisse les blancs ! Courage donc, amis et frères I nous irons bientôt combattre et exterminer. Nous triompherons
(1) Le tfmps de la mansuétude est passé ! '2) Ils sont venus avec insolence.
(3) Jargon créole. Ils ont peur.
(4) 0 frères de mon finie t
(5) Adix-s pt quartos la vara niesuie espagnole qui équivaut a peu prés a l'aune).
i, lue mon père, je tuerai U tien. Ou a entendu en effet des mulâtres, capitulant eu quelque sorte avec le parricide, prononcer ces exécrables paroles.
(7) Ancien nom de Saint-Domingue, qui signifie Grande-Terre. Les indigènes l'appelaient aussi Aity.
ou nous mourrons. Vainqueurs,1 non? jouirons ù notre tour de toutes les joies de la vie ; morts, nous irons dans le ciel, où les saints nous attendent, dans le paradis, où chaque brave recevra une double mesure d'aguardiente(i) et une piastre-gourde par jour !
Cette sorte de sermon soldatesque, qui ne vous semble que ridicule, messieurs, produisit sur les rebelles un effet prodigieux. Il est vrai que la pantomime extraordinaire de Biassou, l'accent inspiré de sa voix, le ricanement étrange qui entrecoupait ses paroles, donnaient à sa harangue je ne sais quelle puissance de prestige et de fascination. L'art avec lequel il entremêlait sa déclamation de détails faits pour flatter la passion ou l'intérêt des révoltés ajoutait un degré de force à cette éloquence, appropriée à cet auditoire.
Je n'essaierai donc pas de vous décrire quel sombre enthousiasme se manifesta dans l'armée insurgée après l'allocution de Biassou. Ce fut un concert discordant de cris, de plaintes, de hurlemens. Les uns se frappaient la poitrine, les autres heurtaient leurs massues et leurs sabres. Plusieurs^ genoux ou prosternés, conservaient l'attitude d'une immobile extase. Des négresses se déchiraient les seins et les bras avec les arêtes de poissons dont elles se servent en guise de peigne pour démêler leurs cheveux. Les guitares, lestamtams, les tambours, les balafos, mêlaient leur bruit aux décharges de mousqueterie. C'était quelque chose d'un sabbat.
Biassou fit un signe de la main : le tumulte cessa comme par un prodige ; chaque nègre reprit son rang en silence. Cette discipline, ù laquelle Biassou avait plié ses égaux par le simple ascendant de la pensée et de la volonté, me frappa, pour ainsi dire, d'admiration. Tous les soldats de cette armée de rebelles paraissaient parler et se mouvoir sous la main du chef, comme les touches du clavecin sous les doigts du musicien.
Un autre spectacle, un autre genre de charlatanisme et de fascination excita alors mon attention : c'était le pansement desblessés. L'obi, qui remplissait dans l'armée les doubles fonctions de médecin de l'unie et de médecin du corps, avait commencé l'inspection des malades. Il avait dépouillé ses ornemens sacerdotaux, et avait fait apporter auprès de lui une grande caisse à compartimens, dans laquel étaienlte ses drogues et ses instrumens. Il usait fort rarement de ses outils chirurgicaux, et, excepté une lancette en arête de poisson avec laquelle il pratiquait fort adroitement une saignée, il me paraissait assez gauche dans le maniement de la tenaille qui lui servait de pince, et du couteau qui lui tenait lieu de bistouri. Il se bornait, la plupart du temps, à prescrire des tisanes d'orange des bois, des breuvages de squine et de salsepareille, et quelques gorgées de vieux tafia. Son remède favori, et qu'il disait souverain, se composait de trois verres devin rouge, où il mêlait la poudre d'une noix muscade et d'un jaune d'œuf bien cuits sous la cendre. Il employait ce. spécifique pour guérir toute espèce de plaie ou de maladie. Vous concevez aisément que cette médecine était aussi dérisoire que le culte dont il se faisait le ministre ; et il est probable que le petit nombre de cures qu'elle opérait par hasard n'eût point sufli pour conserver a l'obi la confiance des noirs, s'il n'eût joint des jongleries à ses drogues, et s'il n'eût cherché à agir d'autant plus sur l'imagination des nègres qu'il agissait moins sur leurs maux. Ainsi, tantôt il se bornait à toucher leurs blessures en faisant quelques signes mystiques; d'autres fois, usant habilement de ce reste d'anciennes superstitions qu'ils mêlaient a leur catholicisme de fraîche date, il mettait dans les plaies une petite pierre fétiche enveloppée de charpie ; et le malade attribuait a la pierre
(t) Ea.u-de-vie.
VICTOR HUGO
le- bienfaisant - ffets de |a charpie. Si l'un venait lui annoncer que tel blessé, soi; lé p.. lui, était mort de sa blessure, et p'euMtra de son pansement r— Je l'avais prévu, répondait-. il d'une voix solennelle. Crêlail un traître : dans |'incendi# de telle habitation il avait sauvé un blanc. Sa mort est un rliâli nient I— Et la foule des rebelles ébahis applaudissait, de plus en plus ulcérée dans ses sentimens de haine et de vengeance. Le cliarlatan employa, entre autres, un moyen de guérison dont la singularité nie frappa. C'était pour un des chefs noirs, assez dangereusement blessé dans le dernier combat. 11 examina longtemps la plaie, la pansa de son mieux, puis, montant à l'autel : — 'l'ont cela n'est rien, dit-il. Alors il déchira trois ou quatre feuillets du missel, les brûla à la flamme des flambeaux dérobés à l'église de l'A'cul, cl, mêlant la cendre de ce papier consacré à quelques gouttes devin versées dans lé calice : —Buvez, dit-il au blessé ; ceci est la guérlsonili. — L'antre but stupidement, fixant des yeux pleins de confiance sur le jongleur, qui avait les mains levées sur lui, comme pour appeler les bénédictions du ciel; et peut-être la conviction qu'il était guéri contribua-t-ellc à le guérir.
XXXT.
Une autre scène, dont l'obi voilé était encore le principal acteur, succéda à celle-ci : le médecin avait remplacé le prêtre, le sorcier remplaça le médecin.
— Hombres, escùchate (2) ! s'écria l'obi, sautant avee une incroyable agilité sur l'autel improvisé, oit il tomba assis les jambes repliées dans son jupon bariolé -, escmhate, hombres ' Que ceux qui voudront lire au livre du destin le mot de leur vie s'approchent, je leur dirai : //é estudiaâo la cient ia de los Gitanos (3).
t ne foule de noirs et île mulâtres s'avancèrent précipitamment.—L'un après l'antre! dit l'obi, dont la voix sourde et intérieure reprenait quelquefois cet accent criard qui me trappail comme un souvenir ; si vous venez tous ensemble, vous entrerez tous ensemble au tombeau. — Jls s'arrêtèrent. En ce moment, un homme de couleur, vêtu d'une veste et d'un pantalon blancs, coiffé d'un madras, à la manière île-, riches colons, arriva pris de Biassou. 1. a consternation était peinte sur sa ligure. — Eh bien! dit \e généralissime a voix basse, qu'est-ce, qu'avez-vous, Rigaud? — C'était, le chef mulâtre du rassemblement des Caves, depuis connu sou le nom de général Rigaud, homme rusé sous des dehors candides ; cruel sous un air de douceur, .le l'examinai avec attention. — Général, répondit Rigaud ict il parlait très-bas, mais j'étais placé près de Biassou, et j'entendais), il y a là, aux limites du camp, un émissaire de.Jean-François. Bouckmann vient d'être tué dans un engagement avec monsieur de Touzard ; et les blancs ont dû exposer sa léte comme un trophée dans leur ville. — N'est-ce que cela? dit liiassou ; el ses yeux brillaient de la secrète joie de voir diminuer le nombre des cliefs, et, par conséquent, croitre son importance.— I,\ misjsaire de Jean-François a en mitre un message à vous remettre.—C'est bon, reprit Biassou. Quittez celle mine de déterré, mon cher Rigaud.— Mais, objeota Kigaiiil. ne erai-
t Ce remède est encore assez fréquemment pratiqué en Airique, notamment par lès maures de Tripoli, qui jettent souvent dau< leurs breuvages la cendre d'une pige du livre de Mahomet. Cela compose un philtre auquel ils attribuent des vertus souveraines.
Un voyageur anglais, je ne sais plus lequel, appelle oc breuvage -. Vue infusion d'Alcoran.
Ci) Hommes, écoutez ! Le sens que les Espagnols attachant an mot liombre, dans ce cas, ne peut se traduire. d'est plosqu'Aommt et moins qu'ami.
(I) J'ai étudié la science des Egyptiens.
gnez-vous pas, gênerai, l'elfet de ia mort de Bouckmann sur votre armée? — Vous n'êtes pas si simple que vous le paraissez, Higaud, répliqua le chef; vous allez juger Biassou. Faites retarder seulement d'un qiiartd'heure l'admission du messager.
Alors il s'approcha de l'obi, qui , durant ce dialogue, entendu de moi seul, avait commence son Office de devin, interrogeant les nègres émerveillés, examinant les signes de leurs fronts et de leurs mains, et leur distribuant plus ou moins de bonheur à venir, suivant le son, la couleur et la gros'seui de la pièce de monnaie jetée par chaque nègre a ses pieds dans une patène d'argent doré. Biassou lui dit quelques mois à l'oreille. Le sorcier, sans s'interrompre continua -es opé râlions métopôscbpiques
« Celui, disait il. qui porte an milieu du front, sur la ride » du soleil, une petite ligure carrée on un triangle fera une » grande fortune sans peine et sans travaux.
» La figure de trois S rapprochés, eh quelque endroit du » front qu'ils se trouvent, est un signe bien funeste : celui » qui porte ce signe se noiera infailliblement, s'il n'évite » l'eau avec le plus grand soin.
» Quatre lignes parlant du nez. et se recourbant deux a » deux sur le front au-dessus des yeux, annoncent qu'on sera » un jour prisonnier de guerre, et qu'on gémira captif aux » mains de l'étranger. »
Ici l'obi fit un pause. — Compagnons, ajouta-t-il gravement, j'avais observé ce signe sur le front de Bug-Jaigal. chef des braves du Morne-Rouge.
Ces paroles, qui me confirmaient encore la prise de Rug- Jargal, forent suivies des lamentations d'une horde qui ne se composait que de noirs, et dont les chefs portaient des caleçons écartâtes : c'était la bande du Morne-Rouge.
Cependant l'obi recommençait :
« Si vous avez, dans la partie droite du front, sur la ligne » de la lune, quelque figure qui ressemble à une fourche » craignez de demeurer oisif ou de trop recherche! la débau- « cbe.
» t n peiit signe bien important, la ligure arabe du chif- » fre 3, sur là ligne du soleil, présage des coups de bâ- » ton »
lu vieux nègre espagiiol-dominguois interrompit le sorcier. Il se (rainait vers lui en implorant un pansement. Il avait été blessé au front, et l'un de ses yeux, arraché de son orbite, pendait tout sanglant. L'obi l'avait oublie dans sa re vue médicale. Au moment oii il l'aperçut il s'écria:
n Des ligures rondes dans la partie droite du front, sut la » ligue de la lune, annoncent des maladies aux yeux. » — Hombre, dit-il au misérable blessé, ce signe est bien apparent sur ton front, voyons ta main.
— Âlas\ eooelentissimo wnor, reprit l'autre, mir'usted mi ojo (II!
— Fatras (2i, répliqua l'obi avec humeur, j'ai bien besoin de voir ion œil... la main, te dis-jé!
Le malheureux livra sa main, en murmurant toujours mi ojo !
— Bon! dit le sorcier. Si l'on trouve sur la ligne de vie » un point entouré d'un petit cercle, on sera borgne, parce n que celle tignre annonce la perte d'un (cil. « C'est cela, voici le point et le petit cercle : tu seras borgne.
— Rj le ni"/ |.">i, répondit le fatras en gémissant pitoyablement. .Mais l'obi, qui n'était plus chirurgien, l'avait repoussé rudement, et poursuivait sans se Soucier de la plaint.' du pauvre borgne.
— EScuchatc hombres ! Si les sept lignes du front sonl « petites, tortueuses, faiblement marquées, elles annoncent » un homme donl la vie sera courte.
" Celui qui aura entre les deux sourcils sur la ligue de la » lune la ligure de deux flèches croisées, mourra dans une * bataille.
(Il Hélas ! très excellent seigneur, regardez mon oeil. î) Nom sous lequel on désignait un vieux n^ure bori de %c\vice.
(«j Je le suis déjà.
BUG-JARGÀL.
» Si la ligne de vie qui traverse la main présente une croix » à son extrémité près de la jointure, elle présage qu'on pa- « raîtra sur Iêcnafàud... » Et ici, reprit l'obi, je dois vous dire, hennanos, l'un des plus braves appuis de l'indépendance. Bouckmann, porte ces trois signes funestes.
A ces mots tous les nègres retinrent leur baleine: leurs yeux imii obiles, atlacbés sur le jongleur, exprimaient cette sorte d'attention qui ressemble à la stupeur.
—Seulement, ajouta l'obi, je ne puis aeeorder ce double signe qui menace a la fois Bouckmann d'une bataille et d'un échàfaud. Pourlaul mon art est infaillible.
Il s arrêta 'et échangea un regard avec Biassou. Biassou dit quelques mots à l'oreille d'un de ses aides de-camp, qui sortit sur-le-champ de la grotte.
— « Une bouche béante et fanée, ■> reprit l'obi, se tournant vers son auditoire avec son accent malicieux et goguenard, ii une altitude insipide, les bras pendans, el la main gauche i tournée en dehors sans qu'on en devine le molit, annon- » cent la stupidité naturelle, la nullité, le vide, une curiosité
hcbctée. «
Biassou ricanait. — En cet instant l'aide-de-camp revint ; il amenait un nègre couvert de fange et de poussière, dont les pieds, déchirés par les ronces et les cailloux, prouvaient qu'il avait fait une longue course. C'était le messager annoncé par Rigaud. Il tenait d'une main un paquet cacheté, de l'aulre un parchemin déployé qui portait un sceau dont l'empreinte figurait un cœur enflammé. Au mililieu était un chiffre formé des lettres caractéristiques M et .V, entrelacées pour désigner sans doute la réunion des mulâtres libres et des nègres esclaves. A cûté de ce chiffre je lus cette légende : « Le préjugé vaincu, la verge de fer brisée; vive le roi ! •> Ce parchemin était un passe-port délivré par Jean-Francois.
L'émissaire le présenta à Biassou, et, après s'èire incliné jusqu'à terre, lui remit le papier cacheté. Le généralissime l'ouvrit vivement, parcourut les dépêches qu'il renfermait, en mit une dans la poche de sa veste, el, froissani l'autre dans ses mains, s'écria d'un air désolé :
— Gens du roi!...
Les nègres saluèrent profondément.
— Gens du roi ! voilà ce que mande à Jean Biassou, généralissime des pays conquis, maréchal des camps el armées de ••a majesté catholique, Jean-Francois, grand-amiral de France, lieutenanl-général des armées de sadite majesté le roi des Espagties et des Indes:
■ Bouckmann, chef des cent vingt noirs de la montagne Bleue n là Jamaïque, reconnus indépendant par le gouverneur-général de Belle Combe, Bouckmann vient de succom- » ber dans la glorieuse lutte de la liberté et de l'humanité contre le despotisme el la barbarie. Ce généreux chef a » été tué dans un engagement avec les brigands blancs de n l'infâme Touzard. Les monstres ont coupé sa tèle, et ont » annoncé qu'ils allaient l'exposer ignominieusement sur un i échàfaud dans la place d'armes de leur ville du Cap.— Ven- » geanee ! -
Le sombre silence du découragement succéda un moment dans l'armée à celte lecture. Mais l'obi s'était dresse debout sur faute], et il s'écriait, enagiianl sa baguette blanche, avec des gestes triomplians:
— Salomon, Zorobabel, Éléazar Thaleb, Cardan, Judas Howthariclit, Averroès, Albert-le-Grand, Bohabdil , Jean île llagen, Anna Baratro, Daniel Ogrumaf, Ilachel Flintz, Altornijio ! je vous rends grûcc. La cïencia des voyans ne m'a pas trompé, Hijos, amigos, hermanos, muchachos, mozos, maires,
los qui me esouchais aqui (II, qu'avais-je prédit? que habia dichol Les signes du front de Bouckmann m'avaient annoncé qu'il vivrai! peu, et qu'il mourrait dans un combat; les lignes de sa main, qu'il paraîtrait sur un échàfaud. Les révélations, de mon art se réalisent fidèlement, et les événeniens s'arrangent d'eux-mêmes pour exécuter jusqu'aux. circonstances que nous ne pouvions concilier, la mort sur le champ de bataille, et l'échafaud ! Frères, admirez I n
(.1) Fils., ami*, frères, garçons, enfans, mères, et vous tous qui m'écoute/, ici.
Le découragement des noirs s'était change durant ce discours en une sorte d'effroi merveilleux. Ils écoutaient l'obi avec une confiance mêlée de terreur-, celui-ci, enivré de luimême, se promenait de long en large sur la caisse de sucre dont la surface offrait assez d'espace pour que ses petits pas pussent s'y déployer fort à l'aise. Biassou ricanait.
Il adressa la parole à l'obi.
— Monsieur le chapelain, puisque vous savez les choses à venir, il nous plairait que vous voulussiez bien lire ce qu'il adviendra de notre fortune, à nous Jean Biassou. wariscalde -rmnpo.
L'obi, s' arrêtant fièrement sur l'autel grotesque on la crédulilé des noirs le divinisait, dit au mariscalde-eampo : — Vonga tftlesfra mereedlifl En ce moment l'obi était l'homme important de l'armée. Le pouvoir militaire céda devant le pouvoir sacerdotal. Biassou s'approcha. On lisait dans ses yeux quelque dépit.
— Votre main, général, dit l'obi en se baissant pour la saisir. Empezo (i). — La ligne de la jointure, également marquée, dans toute sa longueur, vous promet des richesses et du bonheur. — La ligne de vie, longue, marquée, vous présage une vie exempte de maux, une verte vieillesse; étroite, elle désigne votre sagesse, votre esprit ingénieux, la generosidad de votre cœur; enfin j'y vois ce que les chiromancos appellent le p'us heureux de tous les signes, une foule de petites rides qui lui donnent la forme d'un arbre chargé de rameaux et qui s'élèvent vers le haut de la main; c'est le signe assuré de l'opulence et des grandeurs. — La ligne de santé, très longue, confirme les indices de la ligne de vie-, elle indique aussi le courage : recourbée vers le detit doigt, elle forme une sorte de crochet. Général, c'est le signe d'une sévérité utile.
Ace mot, l'oeil brillant du pelit obi se fixa sur moi a travers les ouvertures de son voile, et je remarquai encore une fois un accent connu, caché en quelque sorte sous la gravité habituelle de sa voix. Il continuait avec la même intention de geste et d'intonation.
— ... Chargée de petits cercles, la ligne de santé vous annonce un grand nombre d'exécutions nécessaires qu? vous devrez ordonner. ÇJle s'interrompt vers le milieu pour former un demi cercle, signe que vous serez exposé à de grands périls avec les bêtes féroces, c'esl-à-dire les blancs, si vous ne les exterminez. — La ligne de fortune, entourée, comme la ligne dévie, de pelits rameaux qui s'élèvent vers le haut de la main, confirme l'avenir de puissance et de suprématie auquel vous êtes appelé: droite et déliée dans sa partie supérieure, elle annonce le talent de gouverner. — La cinquième ligne, celle du triangle, prolongée jusque vers la racine du doigt du milieu, vous promet le plus heureux succès dans toute entreprise.— Voyons les doigls. — Le pouce, traversé dans sa longueur de petites lignes qui vont de l'ongle à la jointure, vous promet un grand héritage: celui de la gloire de Bouckmann sans doute ! ajouta l'obi d'une voix haute. — La petite éminencè qui forme la racine de l'index est chargée de petites rides doucement marquées: honneurs et dignités ! — Le doigt du milieu n'annonce rien. — \ otre doigt annulaire est sillonné de lignes croisées les unes sur les attires: vous vaincrez tous vos ennemis, vous dominerez tous vos rivaux I Ces lignes forment des croix de Saint-André, signe de génie et de croyance ! — La jointure qui unit le petit doigt à la main offre des rides tortueuses : la fortune vous comblera de faveurs. J'y vois encore la figure d'un cercle, présage à ajouter aux autres, qui vous annonce puissance et dignités !
n Heureux, dit Éléasar Taleh, celui qui porte tous ces sin gnes ! le destin est chargé de sa prospérité, et son étoile » lui amènera le génie qui donne la gloire. « -—Maintenant, général, laissez moi interroger votre front. — « Celui, dit » J'aehel Flintz la bohémienne, qui porte au milieu du front » sur la ride du soleil une pelile figure carrée, ou un trian- » gle, fera une grande fortune... « La voici, bien prononcée. « Si ce signe est a droite, il promet une importante succès- » sion... « Toujours celle de Bouckmann ! « Le signe d'un fer » à cheval entre lesdenx sourcils au-d>ssous delà ride de la
1) Vienne votre grâce!
,.• Je commence.
VICTOR HUGO
» lune, annonce qu'on saura se venger de l'injure et de la tyrannie. » Je porte ce signe ; vous le portez aussi...
La manière dont l'obi prononça les mots, je porte ce signe, me frappa encore.
— On le remarque, ajouta-t-il du même ton, chez les braves qui savent méditer une révolte courageuse et briser la servitude dans un combat. La griffe de lion que vousavez empreinte au-dessous du sourcil prouve votre brillant courage. Enfin, général Jean Biassou, votre front présente le p'us éclatant de tous les signes de prospérité : c'est une combinaison de lignes qui forment la lettre M, la première du nom de la Vierge. En quelque partie du front, sur quelque ride que cette figure paraisse, elle annonce le génie, la gloire et la puissance. Celui qui la portera fera toujours triompher la cause qu'il embrassera; ceux qui 1 auront pour chef n'auront jamais à regretter aucune perte : il vaudra à lui seul tous les défenseurs de son parti. Vous êtes cet élu du destin.
— Gratias, monsieur le chapelain, dit Biassou, se préparant a retournera son trône d'acajou.
—Attendez, général, reprit l'obi, j'oubliais encore un signe. La ligne du soleil, fortement prononcée sur votre front, prouve du savoir-vivre, le désir de faire des heureux, beaucoup de libéralité, et un penchant à la magnificence.
Biassou parut comprendre que l'oubli venait plutôt de sa part que de celle de l'obi. Il tira de sa poche une bourse assez lourde et la jeta dans le plat d'argent, pour ne pas faire mentir la ligne du soleil.
Cependant l'éblouissant horoscope du chef avait produit son effet dans l'armée. Tous les rebelles, sur lesquels la parole de l'obi était devenue plus puissante que jamais depuis les nouvelles de la mort de Bouckmann, passèrent du découragement à l'enthousiasme, et, se confiant aveuglément à leur sorcier infaillible et à leur général prédestiné, se mirent à hurler a l'envi : Vive l'obi ! Vive Biassou !
L'obi et Biassou se regardaient, et je crus entendre le rire étouffé de l'obi répondant au ricanement du généralissime.
Je ne sais pourquoi cet obi tourmentait ma pensée; il me semblait que j'avais déjà vu ou entendu ailleurs quelque chose qui ressemblait à cet être singulier : je voulus le faire parler.
— Monsieur l'obi, senor cura, doctor medico, monsieur le chapelain', bon per\ lui dis-je.
H se retourna brusquement.
— Il y a encore ici quelqu'un dont vous n'avez point tiré l'horoscope : c'est moi.
Il croisa ses bras sur le soleil d'argent qui couvrait sa poitrine velue, et ne me répondit pas. Je repris :
— Je voudrais bien savoir ce que vous augurez de mon avenir ; mais vos honnêtes camarades m'ont enlevé ma montre et ma bourse, et vous n'êtes par sorcier à prophétiser gratis.
Il s'avança précipitamment jusqu'auprès de moi, et me dit sourdement a l'oreille :
— Tu te trompes! Voyons ta main
Je la lui présentai en le regardant en face. Ses yeux étincelaicnt; il parut examiner ma main.
— « Si la ligne de vie, me dit-il est coupée vers le milieu » par deux petites lignes transversales et bien apparentes. » c'est le signe d'une mort prochaine. « Ta mort est prochaine !
« Si la ligne de santé ne se trouve pas au milieu de la main, « et qu'il n'y ait que la ligne de vie et la ligne de fortune » réunies à leur origine de manière a former un angle, on ne » doit pas s'attendre, avec.ee signe, a une mort naturelle... » Ne t'attends point a une mort naturelle !
« Si le dessous de l'index est traversé d'une ligne dans • toute sa longueur, on mourra de mort violente Entendstu? prépare-toi aune mort violente I
11 y avait quelque chose de joyeux dans celte voix sépulcrale qui annonçait la mort; je i'écoutai avec indifférence et mépris.
— Sorcier, lui dis-je avec un sourire de dédain, lu es ha bile, tu pronostiques à coup sûr.
Il se rapprocha encore de moi.
— Tu doutes de ma science ! eh bien ! écoute encore : « La
« rupture de la ligne du soleil sur ton front m'annonce que • tu prends un ennemi pour un ami, et un ami pour un en- » nemi... »
Le sens de ces paroles semblait concerner ce perfide Pierrot, que j'aimais et qui m'avait trahi, ce fidèle Habibrah, que je haïssais, et dont les vêtemeus ensanglantés attestaient la mort courageuse et dévouée. — Que veux-tu dire ? m'écriaije...
— Ecoute jusqu'au bout, poursuivit l'obi. Je t'ai dit de l'avenir, voici dupasse: « La ligne de la lune est légèrement >■ courbée sur ton front... < cela signifie que ta femme t'a été enlevée...
Je tressaillis ; je voulais m'élancer de mon siège ; mes gardiens me retinrent.
— Tu n'es pas patient, reprit le sorcier; écoute doue jusqu'à la tin. « La petite croix qui coupe l'extrémité dé cette » courbure complète l'éclaircissement.- Ta femme t'a é'é enlevée la nuit même de tes noces...
— Misérable! m'écriai-je, tu sais où elle est! Qui es-tu? — Je tentai encore de me délivrer et de lui arracher son voile ; mais il fallut céder au nombre et à la force, et je vis avec rage le mystérieux obi s'éloigner en me disant : — Me crois-tu maintenant? Prépare-loi à ta mort prochaine !
11 fallut, pour me distraire un moment des perplexités on m'avait jeté celte scène étrange, le nouveau drame qui succéda sous mes yeux à la comédie ridicule que Biassou et l'obi venaient de jouer devant leur bande ébahie.
Biassou s'était replacé sur son siège d'acajou, l'obi s'était assis à sa droite, Rigaud à sa gauche, sur les deux carreaux qui accompagnaient le trône du chef. L'obi, les bras croisés sur la poitrine, paraissait absorbé dans une profonde contemplation; Biassou et Rigaud mâchaient du tabac; et un aide-de-camp était venu demander au marisœl-de-campo s'il fallait faire défiler l'armée, quand trois groupes tumultueux de noirs arrivèrent ensemble à l'entrée de la grotte avec des clameurs furieuses. Chacun de ces attroupemens amenait un prisonnier qu'ils voulaient remettre à la disposition de Biassou, moins pour savoir s'il lui conviendrait de leur faire grâce, que pour connaître son bon plaisir sur le genre de mort que les malheureux devaient endurer. Leurs cris sinistres ne l'annonçaient que trop: — Mort! mort! Munie' muerte\ — Death ! dent h I criaient quelques nègres anglais, sans doute de la horde de Bouckmann, qui étaient déjà venus rejoindre les noirs espagnols et français de Biassou.
Le mariscal-ile cumpo leur imposa silence d'un signe de main, et fit avancer les trois captifs sur le seuil de la grotte. J'en reconnus deux avec surprise : l'un était ce citojfi tirai ("**, ce philanthrope correspondant de tous les negrophiles du globe, qui avait émis un avis si cruel pour les esclaves dans le conseil, chez le gouverneur; l'autre était le planteur équivoque qui avait tant de répugnance pour les mulâtres, au nombre desquels les blancs le comptaient. Le troisième paraissait appartenir à la classes des petite blattes: il portait un tablier de cuir, et avait les manches retroussées au-dessus du coude. Tous trois avaient été surpris séparément, cherchant ;i se cacher dans les montagnes
Le petit blanc fut interrogé le premier.
— Qui es-tu, toi? lui dit Biassou.
— Je suis Jacques Belin, charpentier de l'hôpital des Pères, au Cap.
I ne surprise mêlée de honte se peignit dans les yeux du généralissime des pays conquis. — Jacques Belin ! dil-il en se mordant les lèvres.
— Oui, reprit le charpentier ; est-ce que tu ne uie lecon^ nais pas?
BUG-JARGAL
— Commence, toi, dil le mâriscal-de-campà, par me recon- >. naître et me saluer.
— Je ne salue pas mon esclave! répondit le charpentier;
— Ton esclave, misérable ! s'écria le généralissime.
— Oui, répliqua le charpentier, oui, je suis ton premier maître. Tu feins <le me méconnaître; mais souviens-toi, Jean Biassou ; je t'ai vendu treize piastres-gourdes à un marchand dominguois.
Un violent dépit contracta tous les traits de Biassou.
— Eh quoi! poursuivit le petit blanc, tu parais honteux de m'avoir servi ! Est-ce que Jean Biassou ne doit pas s'honorer d'avoir appartenu à Jacques Belin ? Ta propre mère, la vieille folle ! a bien souvent balayé mon échoppe; mais à présent je l'ai vendue à monsieur le majordome de l'hôpital des Pères ; elle est si décrépite qu'il ne m'en a voulu donner que trente-deux livres, et six sous pour l'appoint. Voilà cependant ton histoire et la sienne ; mais il paraît que vous êtes devenus tiers, vous autres nègres et mulâtres, et que tu as oublié le temps où tu servais, a genoux, maître Jacques Belin, charpentier an Cap.
Biassou l'avait écouté avec, ce ricanement féroce qui lui donnait l'air d'un tigre.
— Bien ! dit-il.
Alors il se tourna vers les nègres qui avaient amené maître Belin : — Emportez deux chevalets, deux planches et une scie, et emmenez cet homme. — Jacques Belin, charpentier au Cap, remercie-moi, je te procure une mort de charpentier.
Son rire acheva d'expliquer de quel horrible supplice allait être puni l'orgueil de son ancien maître. Je frissonnai; mais Jacques Belin ne fronça pas le sourcil ; il se tourna fièrement vers Biassou: — Oui, dit-il, j* dois te remercier, car je t'ai vendu pour le prix de treize piastres, et tu m'as rapporté certainement plus que tu ne vaux.
On l'entraîna.
Les deux autres prisonniers avaient assisté plus morts que vils à ce prologue effrayant de leur propre tragédie. Leur attitude humble et effrayée contrastait avec la fermeté un peu fanfaronne du charpentier : ils tremblaient de tous leurs membres.
Biassou les considéra l'un après l'autre avec son air de renard ; puis, se plaisant à prolonger leur agonie, il entama avec Rigaud une conversation sur les différentes espèces de tabac, affirmant que le tabac de la Havane n'était bon qu'à fumer en cigares, et qu'il ne connaissait pas pour priser de meilleur tabac d'Espagne que celui dont feu Bouekmann lui avait envoyé deux barils, pris chez monsieur Lebattu, propriétaire de l'ile de la Tortue. Puis, s'adressant brusquement au citoyen-général C" :
— Qu'en penses-tu? lui dit-il.
Cette apostrophe inattendue tit chanceler le citoyen. Il répondit en balbutiant :
—Je m'en rapporte, général, à l'opinion de votre excellence...
— Propos de flatteur ! répliqua Biassou. Je te demande ton avis et non le mien. Est-ce que tu connais un tabac meilleur à prendre en prise que celui de monsieur Lebattu?
— Non vraiment, monseigneur, dil c'",dont le trouble amusait Biassou.
— Général \ excellence] monseigneur*, reprit le- chef d'un air impatienté ; lu es un aristocrate!
— Oh! vraiment non ! s'écria le < itoven -général ; je suis bon patriote de 91 et fervent négrophile !...
— Négrophile, interrompit le généralissime ; qu'est-ce que c'est qu'un négrophile ?...
— C'est un ami des noirs, balbutia le citoyen.
U SIÉÇUS. — V.
— Il ne suffit pas d'être ami dés noirs, repartit sévèrement Biassou. il faut l'être aussi des Sommes de couleur.
Je crois avoir dit que Biassou était sacatra.
— Des hommes de couleur, c'est ce que je voulais dire, répondit humblement le négrophile. Je suis lié avec tous les plus fameux partisans des nègres et des mulâtres...
Biassou, heureux d'humilier un blanc, l'interrompit encore :
— Nègres et mulâtres ! qu'est-ce que cela veut dire? Vienstu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? 11 n'y a ici que des hommes de couleur et des noirs, entendez-vous, monsieur le colon ?
— C'est une mauvaise habitude contractée dès l'enfance, reprit C*"; pardonnez-moi, je n'ai point eu l'intention de vous offenser, monseigneur...
— Laisse là ton monseigneur ; je te répète que je n'aime point ces façons d'aristocrate. »
C*** voulut encore s'excuser ; il se mit à bégayer une nouvelle explication : — Si vous me connaissiez, citoyen...
— Citoyen ! pour qui me prends-tu ? s'écria Biassou avec, colère. Je déteste ce jargon des jacobins. Est-ce que tu serais un jacobin, par hasard? Songe que tu parles au généralissime des gens du roi ! Citoyen'.... l'insolent !
Le pauvre négrophile ne savait plus sur quel ton parlera cet homme, qui repoussait également les litres de monseigneur el'de citoyen, le langage des aristocrates et celui des patriotes ; il était atterré. Biassou, dont la colère n'était que simulée, jouissait cruellemsnt de son embarras.
— Hélas 1 dit enlin le citoyen-général, vous méjugez bien mal, noble défenseur des droits imprescriptibles de la moitié du genre humain...
Dans l'embarras de donner une qualification quelconque à ce chef qui paraissait les refuser toutes, il avait eu recours à l'une de ces périphrases sonores que les révolutionnaires substituent volontiers au nom et au titre de la personne qu'ils haranguent.
Biassou le regarda fixement et lui dit :
— Tu aimes donc les noirs et les sang-mêlés ?
— Si je les aime ! s'écria le citoyen G*** ; je corresponds avec Brissot et...
Biassou l'interrompit en ricanant.
— Ha! ha ! je suis charmé de voir en toi un ami de notre cause. En ce cas, tu dois délester les misérables colons qui ont puni notre juste insurrection par les plus cruels supplices ; tu dois penser avec nous que ce ne sont pas les noirs, mais les blancs qui sont les véritables rebelles, puisqu'ils se révoltent contre la nature et l'humanité : tu dois exécrer ces montres !
— Je les exècre! répondit C"*.
— Eh bien! poursuivit Biassou, que penserais-tu d'un homme qui aurait, pour étouffer les dernières tentatives des esclaves, planté cinquante tètes de noirs des deux côtés de l'avenue de son habitation ?
La pâleur de C*** devint effrayante.
— Que penserais-tu d'un blanc qui aurait proposé de ceindre la ville du Cap d'un cordon de tètes d'esclaves?...
— Grâce 1 grâce ! dit le citoyen-général terrifié.
— Est-ce que je te menace? reprit froidement Biassou. Laisse-moi achever... D'un cordon de têtes qui environnât la ville du fort Picolet au cap Caracol I Que penserais-tu de cela, hein ? réponds I
Le mot de Biassou : Est ce que je te menace? avait rendu quelque espérance à C"* ; il songea que peut-être le chef savait ces horreurs sans en connaître l'auteur, et répondit avec quelque fermeté, pour prévenir toute présomption qui lui fût contraire : — Je pense que ce sont des crimes atroces.
Biassou ricanait. — Bon ! Et quel châtiment infligerais-tu au coupable?
Ici le malheureux C" hésita.
— Eh bien ! reprit Biassou, es-tu l'ami des noirs ou non ?
Des deux alternatives, le négrophile choisit la moins menaçante ; et, ne remarquant rien d'hostile pour lui-même dans les yeux de Biassou, il dit d'une voix faible : — Le coupable mérite la mort.
VICTOR HUGO
— Fort bien répond», dit tranquillement Biassou en jetant bac qu'il mâchait.
Cependant on air d indifférence avait rendu quelque assurance an pauvre négrophile; il Dt un effort pour écarterions les soupçons qui pouvaient peser sur lui >. — Personne s"é- «-lî.i -(-il. n'a fait de vœux plus ardens que les miens pour le triomphe de votre cause. Je corresponds avec Brissol et Pruneau dp pomme-Gouge, en France-. Magaw, en Amérique; Peter Panltis, en Hollande; l'abhé Tainburini. en Italie...
11 continuait d'étaler eomplaisammcnt celle litanie philanthropique, qu'il récitait volontiers, et qu'il avait notamment ilebitee en d'antres circonstances et dans un autre but chez monsieur dp Blanchelande, quand Biassou l'arrêta.
— Hé' que me t'onl à moi tous tes correspondais ! Indique-moi seulement où sont tes magasins, tes dépôts : mon armée a besoin de munitions. Tes plantations sont sans doute riches, ta maison de commerce doll être forte, puisque tu corresponds avec tons les négocians du monde.
Le citoyen C" hasarda une observation timide.
— Héros de l'humanité, ce ne sont point des négociais, ce -•ont des philosophes, des philanthropes, des négrophiles.
— Allons, dit Biassou en hochant la tète, le voilà revenu à ses diables de mois inintelligibles. Eh bien ! si tu n'as ni dépôts ni magasins à piller, à quoi donc, es-tu bon ?
Celte question présentait une lnenr d'espoir que C" saisit avidement.
— Illustre guerrier, répondit-il, avez-vous un économiste dans votre armée ?
— Qu'est-ce encore que cela? demanda le chef.
— C'est, dit le prisonnier avec, autant d'emphase que sa crainte le lui permettait, c'est un homme nécessaire par exigence, celui qui seul apprécie, suivant leurs valeurs respectives, les ressources matérielles d'un empire, qui les échelonne dans l'ordre de leur importance, les classe suivant leur valeur, les bonifie et les améliore en combinant leurs sources et leurs résultats, et les distribue à propos, comme autant de ruisseaux fécondateurs, dans le grand fleuve de l'utilité générale, qui vient grossira son tour la mer dé la prospérité publique.
— Caramba ! dit Biassou en se penchant vers l'obi Que «iiantre veut-il dire avec ses mots, enfilés les uns aux autres comme les grains de votre chapelet ?
L'obi haussa les épaules en signe d'ignorance et de dédain. Cependant le citoyen C**' continuait :
— . . ..l'ai étudié, daignez m'entendre , vaillant chef des braves régénérateurs de Saint-Domingue, j'ai étudié les grands économistes , Turgot , Raynal cl Mirabeau , l'ami des hommes M'ai mis leur théorie en pratique. Je sais la science indispensable au gouvernement des royaumes et des états quelconques...
— L'économiste n'est pas économe de paroles' dil Rigaud avec son sourire doux et goguenard.
Biassou s'était écrié:
— Dis-moi done, bavard ' est-ce que j'ai des royaumes ci des États à -gouverner?
— Pas encore, grand homme, repartit c*'-. mais cela peut venir] et d'ailleurs ma science descend, sans déroger, a des détails utiles pour la gestion d'une armée.
Le généralissime l'arrêta encore brusquement.
— Je ne gère pas mon armée, monsieur le planteur, je la commande.
— Fort bien , observa le citoyen; vous serez le général . je serai l'intendant. J'ai des connaissances spéciales pour la multiplication des bestiaux...
— Crois-tu que nous élevons des bestiaux'' dit Biassou en ricanant : nous les mangeons. Quand le bétail de la colonie française me manquera, je passerai les inornes de la fron-
i j'irai prendre les bceufs ei les montons espagnols qu'on élève dans les bâties des grandes plaines de Cotuj de la Vega, de Saini-Jatm , et sur les bords de la Yuna ; j'irai encore chercher, s'il le faut, ceux qui paissent dans la presqu'île de Samana et aux revers de la montagne de t'.ibos , a partir des bouches du Neybe jusqu'au-delà de Santo-Domin-
go. D'ailleurs, je serai charmé de punir ces damnés planteur1. espagnols ce sont eux qui ont livré Ogé1 Tu vois q<; suis pas embarrassé du défaut de vivres , et que je r. a bi uii: de lu science, nécessoirt pat ea ellence.
Cette vigoureuse déclaration déconcerta le pauvre économiste; il essaya pourtant encore une dernière planche de salut.
— Mes études ne s,' sont pas bornéesà l'éducation du bétail. J'ai d'autres connaissances spéciales qui peuvent vous êlreforl utiles Je vous indiquerai les moyens ■! exploiter le brai et les mines de charbon de terre.
— (lue m'importe! dit Biassou. Quand j'ai besoin de charbon, je brille trois lieues de forèl.
— Je vous enseignerai à quel emploi est propre chaîne espèce de bois, poursuivi! le prisonnier; le chicaron et le sabieeca pour les quilles de navire; les yabas pour les courbes; les tocumas (l) pour les membrures; les hacamas, les gaïacs, les cèdres, 1rs aconias...
— Que te Ueren todos Inx demoniot de '■ i infurno* (2i! s'écria Biassou impatienté.
— Plait-il, mon gracieux patron? dit l'économiste tout tremblant et qui n'entendait pas l'espagnol.
— Ecoute , reprit Biassou , je n'ai pas besoin de vaisseaux. Il n'y a qu'un emploi vacant dans ma suite; ce n'est pas la place de mayordbmo, c'est la place de valet de chambre. \ ois. senor filoqofo, si elle te convient. Tu me serviras à genoux ; tu m'apporteras la pipe, lecalalou (3) et la soupe de tortue . et lu porteras derrière moi un éveuiail de plumes de paon ou de perroquet, comme ces deux pages que tu vois. Hum! réponds .- veux-tu être mon valet de chambre?
Leciloyen C***, qui ne songeait qu'à sauver sa vie, se courba jusqu'à terre avec mille démonstrations de joie et de reconnaissance.
— Tu acceptes donc? demanda Hiassou
— Pouvez-vous douter, mon généreux maître, que j'hésite un moment devant une si insigne laveur que celle de servir votre personne?
A celte réponse, le ricanement diabolique de Biassou devint éclatant. Il croisa les bras, se leva d'un air de triomphe, et. repoussant du pied la tête du blanc prosterné devant lui. il s'écria d'une voix haute :
— J'étais bien aise d'éprouver jusqu'où peut aller la lâcheté des blancs, après avoir vu jusqu'où peut aller leur cruauté ! Citoyen C***, c'est à toi que je dois ce double exemple. Je le connais ! comment as-tu été assez stupide pour ne pas t'en apercevoir? C'est toi qui as présidé aux supplices de juin, de juillet cl d'août ; c'est toi qui as fait planter cinquante léies de noirs des deux côtés de ton avenue, en place de palmier-- . c'est toi qui voulais égorger les cinq cents nègres restés dans tes fers après la révolte, et ceindre la ville du Cap d'un cordon de lèics d'esclaves, du fort Picolel à la pointe du Caracol. Tu aurais fait, si lu l'avais pu. un trophée de ma tête ■ maintenant tu t'estimerais heureux que je voulusse de loi pour valet de chambre. Non ! non ! j'ai plus de soin de ton honneur que loi-même : je ne te' ferai pas cel affront. Prépareloi à mourir!
Il til un gesle . et les noirs déposèrent auprès de moi le malheureux négrophile, qui. sans pouvoir prononcer Ul rôle, était tombé i ses pieds comme foudres-
XXXIY
\ ton tour, à présent! dit le cheï en se tournant sera le
dernier des prisonniers , le colon soupçonné par les blancs d'être sang-mèlé et qui m'avait envové un cartel pom injure.
i Néil
J Que puissent iVmporter loi fersl
3) RtgOÛl ci «oie.
le deii.oir. des dix-sept ec-
BLTt-JARGàL
Une clameur générale des rebelles étouffa la réponse. — .ferre ! muerte ! Mort.' Deaih ! Touije .' touye ! s'ecriaient-ils en grinçant les dents et en montrant les poings au malheureux captif!
— Général, dit un mulâtre qui s'exprimait plus clairement que les autres, c'est un blanc : il faut qu'il meure'
Le pauvre planteur, à force de gestes et de cris, parvint à faire entendre quelques paroles :
— Non, non ! monsieur le général, non, mes frères, je ne suis pas un blanc! C'est une abominable calomnie! Je suis un mulâtre, un sang-mêlé comme vous, fils d'une négresse i ommc vos mères et vos sœurs .'
— Il nient ! disaient les nègres furieux. C'est un blanc II j toujours détesté les noirs et les hommes de couleur.
— Jamais ! reprenait le prisonnier. Ce sont les blancs que je déleste. Je suis un de vos frères. J'ai toujours dit avec vous : Nègre ce blan, L!an ce nègre (I).
— Point! point! criait la multitude : touyé blan, tovyé hlân &) !