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QUELS SORT CES BOMBES

— Messieurs, ne nous pressons pas, je vous prie, il est encore jour, et la nuit prochaine est tout entière à nous; d'ailleurs nous sommes les maîtres ici ; le feu des cuisines ne va flamber qu'à notre commandement : ainsi procédons avec ordre. Sans ordre nous n'arriverons à rien, songez que nous sommes ici cent cinquante. Que chacun à son tour nomme le mets qu'il préfère, je l'inscrirai... mais du silence !

Celui qui avait parlé prit de nouveau la plume au milieu du tumulte, et l'approchant d'une immense feuille de papier-écolier, il attendit l'effet de son allocution.

Il n'éleva encore la voix que pour dire : — Vous savez, messieurs, que nous en étions a la section : Potages. Bergamotte, comment les désires-tu, en purée ou à la tortue?

— Moitié de l'un, moitié de l'autre.

— Bien, et toi, Faucheux?

— Au macaroni, avec une pointe d'ail.

— Soitl et toi, la Pologne?

— A la turque, mêlé à de la cassonnade.

— Ettoi,Mouffleton?

— A l'eau-de-vie.

— Comment là l'eau-de-vie! Il ne s'agit pas ici d'un punch, mais d'un potage... Si nous confondons tout...

Je passe aux hors-d'œuvre.

— Qu'est-ce que ça, hors-d'œuvre ?

—Par exemple, des huîtres, des crevettes, du beurre frais, du petit salé au choux, de la choucroute au naturel, des sau-

cisses, du poivre de Cayenne, des cornichons, des figues sèi ches, du thon mariné... Que choisissez-vous? — Ne choisissons pas, prenons tout. C'est plus crâne !

— C'est votre avis?

— Ouil oui! ouil

Jean Pouilly, d'après ce tonnerre de oui, se hâta d'écrire sur la carte du menu : Tous les hors-d'œuvre. Il dit ensuite :

— Je passe aux entrées... Je compte sur la carte du restaurant : vingt-cinq entrées de bœuf divisées en beefteack et en filets. A mesure que je nommerai une sorte d'entrée, celui qui la préférera lèvera la main. Je proclame :

— Bœuf au naturel I Toutes les mains se lèvent.

— J'écris donc cent cinquante bœufs au naturel pour un. Poursuivons : Bœuf au choux!

Toutes les mains se lèvent une seconde fois.

— J'écris donc encore un bœuf aux choux pour cent cinquante. Il serait plus simple, si cela doit continuer ainsi, de demander en masse les vingt-cinq entrées de bœuf.

— Demandons-en la moitié seulement, dit une voix; nous nous rabattrons sur le mouton.

— Est-ce convenu ?

— C'est convenu.

Douze entrées de bœuf, écrivit sur la carte du menu Jean Pouilly, qui , s'adressant ensuite aux cent quarante-neuf convives, ses camarades, les interrogea ainsi : —Aimez-vous le gras-double?

— Quelle demande !

— Je le désirerais à l'eau-de-vie, si c'était possible.

— Bon! voilà MouITleton qui revient encore à son eau-devie. Mais l'eau-de-vie, dans les meilleures sociétés , ne se prend qu'au second service. Nous arrêtons que nous niani gérons du gras-double à la lyonnaise.

LEON GOZLAN

— Et à la façon deCaen.

— Et à la poulette.

— Autant dire que nous les prenons tous. Soit! Tous les gras-double. Je vous propose maintenant du veau I

On entendit murmurer autour de la salle : —Oh ! le veau I Mais c'est très bon, le veau ! mais c'est délicieux...

— Comme i! faut pourtant, messieurs , continua Jean Pouilly, que nous mangions aussi de la volaille, je serais d'avis que nous fussions sobres de veau ... Bergamotte, qui a le goût fin et lame sensible, va nous dire, au nom de la société, quels sont les morceaux de l'animal qui auront le choix. J'écris sous sa dictée .

Bergamotte, flatté de cette distinction , se leva et dit : —Je demande pour la société : de la tête de veau, des pieds de veau, du foie de veau, de la langue de veau, des oreilles de veau, des côtelettes de veau, des cervelles de veau, des rognons de veau, des ris de veau...

— Mais c'est tout le veau, lit observer Pétroquin.

Jean Pouilly fit un geste d'indulgente résignation et s'écria :

— Nous voici à la volaille ! Je lis que la maison nous offre sur sa carte des pluviers dorés.

— Ah ! bath ! ah! bath ! ils seraient mal dorés.

— Vanneaux...

— Non, non ; ne donnons pas dans l'inconnu.

— Bécassines...

— Pas de ça non plus.

— Perdreaux rouges...

— Seront-ils rouges? Qui est-ce qui nous en répond P

— Que voulez-vous alors , en fait de gibier? demanda Jean Pouilly qui répéta trois fois sa question avant qu'il lui fût répondu.

Une seule voix, formée de cent quarante-neuf voix, répondit enfin : — De l'oie aux marrons! de l'oie aux marrons !

— J'allais vous le proposer, dit celui qui avait la plume, le grave Jean Pouilly. Sous le titre volailles, je mets donc : oie aux marrons. Beste à savoir, messieurs , combien nous en demanderons. Une oie pour chacun, c'est trop ; un quart ce n'est pas assez. Une demi-oie pour chacun nie paraît raisonnable. Je propose donc soixante-quinze oies aux marrons.

— C'est peu, murmurèrent plusieurs.

— Ce n'est pas assez.

— Mettons-en quatre-vingts, répliqua Jean Pouilly; tant pis s'il en reste.

Ce chiffre apaisa les mécontentemens , et le secrétairegastronome allait profiter de la trêve pour aborder le paragraphe : Poissons, lorsqu'un des garçons du marchand devin entra dans la salle, suivi d'un autre garçon plu; élégamment mis qui tenait la serviette rejëtée sur le bras gauche et une assiette dans la main droite.

— Ces messieurs ont-ils arrêté le menu de leur dîner ? Il lui fat répondu sur ce ton :

— Est-ce que nous sommes à l'heure ici ? Les deux garçons se retirèrent.

Jean Pouilly reprit aussitôt :

— Quels poissons voulez-vous ? Faucheux a la parole-

— Je la cède à Pétroquin, dit modestement Faucheux. C'est l'orateur de la troupe. Dis-nous ton goût , Pétroquin, ce sera le nùtre.

— Vous voulez savoir mon goût? dit Pétroquin; je crois que le poisson qu'il nous convient de manger, parce qu'il est irritant, digestif, haut en goût, caustique, ei qu'il est relevé d'ailleurs par une pointe de vinaigre et beaucoup de poivre, c'est le hareng saur.

— Hravo, Pétroquin, bravo! cria-t-on sous les voûtes du Bon Vivant. Adopté à l'unanimité le hareng saur!

Il fut aussitôt demandé cent cinquante harengs saurs.

— Messieurs, dit ensuite le président .Iran Pcwilly, nous touchons au dessert ; nous avons à choisir entre J'oinelelie au sucre, Poifieletlc aux pommes, l'omelette au rhum,

— Si nous la demandions au jambon? dit Faucheux.

— Non! aux rognons?

— Non! au petit salé ?

— Mais , messieurs, nous sortons tout-à-fait des condi" tions du dessert alors, et nous rentrons dans le dîner; vous rebroussez au potage.

— Du moment où l'on n'est pas libre, murmura Faucheux, de dire le dessert qu'on souhaite, autant vaut s'en aller.

— Vous voulez une omelette au jambon pour dessert, je ne m'y oppose pas , reprit le président du banquet, chacun son goût. Mais, en ce cas, permettez-moi de suivre le mien : je prendrai pour mon dessert des haricots blancs.

— Je ne vois toujours pas venir les vins , ni les eaux-devie, grommela Mouffleton.

— Silence ! Mouffleton.

— Je te dis, Jean Pouilly, que je crève de soif, depuis que tu me fais passer tant de plats sous le nez.

— Je continue à mettre aux voix le dessert. Qui veut des fruits?

— Personne. A bas les fruits 1

— Mort aux fruits I

— Passons donc aux vins , cria une voix, écho de celle de Mouffleton.

— Messieurs, reprit alors gravement Jean Pouilly, je vous dirai que la cave nous offre une vingtaine d'espèces devins diflérens, tant blancs que rouges.

— Pas de préférence ! du blanc et du rouge, et de l'eaude-vie, dit Mouffleton, et abondamment!

— Et du mâcon vieux!

— Et du sauterne!

— Et du beaune!

— Et du bourgogne !

— Et du bordeaux !

Rien que l'émission des divers noms des vins mettait en feula cervelle de ces cent cinquante convives. Quelle ivresse se préparait!

— J'ouvre un avis, dit Bergamotte.

— Voyons ton avis et vite, et que ce soit pour toujours, lui cria-t-on impatiemment de tous les coins de la salle; voila assez d'écriture ; cette encre nous fait mal à voir.

— Au lieu de nous tant chamailler pour savoir les vins que nous boirons, repartit Bergamotte, coupons court à la dispute en demandant la cave tout entière du marchand de vin : les bons et les mauvais, les rouges et les blancs y passeront.

La proposition étonna, mais elle fut acceptée. Mouffleton courut se jeter dans les bras de Bergamotte. Jean Pouilly se haia d'écrire à l'article, vins : toute là.

CATE.

Il sonna, les deux garçons se montrèrent. L'un des deux frémit en parcourant cette hardie rédaction. 11 se dit en lui-même :

— Grand Dieu ! que va-t-il se passer ici celte nuit? L'autre, celui dont nous avons signalé l'élégance, fit

cette réflexion :

— Je saurai tout ce qui se passera ici cette nuit.

Quelle fête nationale ou patronale célébrait donc Paris ce jour-là pour que ces cent cinquante hommes, tous à peu près de la même condition, ce qu'on voyait a leur visage, tous à peu près de la même profession, ce qu'on reconnaissait à leurs costumes, quoique la solennité du jour y eût ajouté quelque agrément, s- réunissent avec la même intention de manger, de boire, de se réjouir dans des proportions surhumaines? Le demanderons-nous à' cette foule qui, depuis di\ heures du malin, et il en est cinq bientôt , parcourt 1 de Paris, afflue dans les faubourgs , arrive dans la campagne et s'amasse compacte sur les boulevards comme pour former un torrent. Ce neuve de huit cent mille habilans ans tarir de la Madeleine a la Bastille, battant les pieds îles maisons, allant avec ordre au même endroit.

Ceiic fêle csl du relit nombre de celles que le Parish n n'a jamais mises en oubli, quoiqu'elle ne lui offre ni feu d'artifice a voir, ni occasion de se faire fusil Ter. Ccst la fêle des Morts; c'est le jour des Morts.

LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE

t« JOUR SES MORTS A PARIS.

Paris ce jour-là, 2 novembre 485., était froid et triste, comme il l'est ordinairement à cette époque de l'année. On eût dit que le ciel était dans le secret de la solennité qu'il éclairait à regret. La veille, il avait légèrement neigé ; l'air ,; était devenu plus vif ; un brouillard fin et grisâtre arrondisj sait les angles des maisons. Par momens, il ne faisait ni jour I ni nuit, mais une clarté polaire. Les cloches, étouffées dans un espace cotonneux, ne rendaient que des sons sourds. Sur un pavé résistant, mais humide, glissait autant qu'elle marchait la presque population de la ville et celle de la banlieue : bruyantes, mais sans gaîté, elles suivaient les boulevards jusqu'à la naissance des rues qui montent, en coupant le canal, jusqu'au cimetière du Père La Chaise. Beaucoup de voitures, d'équipages armoriés s'ouvraient à chaque instant un passage au milieu de la foule et prenaient la même direction. La confusion n'entraînait pourtant aucun désordre. Les enfans n'abandonnaient pas la main de leurs parens. Après le déplacement, les grandes demoiselles se retrouvaient en tête de chaque petit cortège, et l'invasion générale, toujours défaite et toujours réunie, s'approchait par larges vagues du sommet de la montagne. Les deux côtés de la rue offraient aux passans ces inépuisables collections de tombeaux à tous prix que la douleur à tous les degrés peut désirer : cippes, mausolées, colonnes brisées, cénotaphes en marbre, en granit ou en tôle. Il ne reste presque rien à faire à la douleur pour approprier ces pierres d'occasion au premier mort venu. Nous avons tous été vertueux, et ceux que nous laissons sont naturellement inconsolables. Que reste-t-il à dire à l'inscription ? Nos noms et nos travaux sur la terre. On en est quitte à raison de 25 centimes la lettre ombrée, de 50 centimes la lettre en creux. Consultez-vous. Votre douleur renlre-t-elle dans la lettré en creux ou dans la lettre ombrée? Voulez-vous des immortelles? En voilà qui dureront un mois. Voulez-vous des anges en plâtre qui prieront pour vous? Choisissez. Ce monsieur débite ce qu'il y a de mieux en anges. Du reste, rien de lugubre n'entoure ce commerce. Le débitant de tombeaux est gras comme les chérubins de ses mausolées ; sa jeune femme prend en souriant la mesure du monument que vous lui commandez. Et sur la ligne de ces magasins dont la vente ne chôme jamais, on vend des oranges, des pommes, des gâteaux, et la vapeur de la friture vous aceompagne jusqu'aux gigantesques portes du Père La Chaise.

Devant celte porte stationnaient sur plusieurs lignes pressées les plus riches équipages de Paris ; on remarquait particulièrement celui du marquis de Saint-Luc, et on avait raison de le remarquer, car le jeune marquis ne passait pas dans le monde pour avoir des idées fort mélancoliques. On ne lui connaissait même aucun parent dont la perte lui fit un devoir de figurer ostensiblement à la solennité du jour.

On se demande comment le Parisien, qui a si peu de mémoire pour les vivans, a ce soin si particulier, si délicat, si respectable pour les morts ; comment le Parisien, qui se loge si mal lorsqu'il est sur la terre, tient tant à se loger piltoj resquement et avec coquetterie lorsqu'il est sous la terre. ' C'est une de ses mille contradictions ; mais à cette contradiction l'étranger qui nous visite doit une des plus originales beautés de la capitale de)la France.

Il faut se transporter en Orient pour trouver tant de magnificence envers les morts. «

La foule qui pénétrait dans le cimetière se portait par groupes sur des points divers; chaque famille allait avec piété déposer sur le marbre des tombes le tribut annuel du souvenir. Là, de charmans enfans remplaçaient les pots de fleurs brisés par les dernières pluies ; ils relevaient les arbustes ployés par les vents d'automne ; et sous le regard humide et résigné d'une pauvre veuve, leur mère, ils priaient tout bas avec leurs lèvres roses, et leurs petites mains qui

commençaient à bleuir, car le froid venait avec la nuit. Point ' de distinctions blessantes dans la vaste enceinte ! Cette bonne et divine égalité que nous établirons un jour sur la terre, fût-ce une dernière fois, au prix de tout notre sang, se retrouve là entre le cyprès vert et le marbre blanc.

Et la foule, dont la chaîne n'était brisée nulle part, serpentait, montait, fuyait, reparaissait à travers ces allées,les unes majestueuses comme les avenues des anciens châteaux, avec cette différence qu'elles aboutissent ici à un mur. à rien, comme nos projets, à un précipice, au bas duquel est une vallée ; les autres étroites, ombreuses et fleuries, courent, les folles qu'elles sont, comme des sentiers dans les bois; elles sont vertes, elles sont sauvages, elles embaument l'air de la résine de la solitude. Suivez-les, marchez à leur ombre, arrivez à l'extrémité ; une pierre blanche vous arrête et vous y lisez : Ici repose ma petite Marie: je l'aimais; Dieu l'aima plus que moi, il mêla prit. Adieu ! Marie, adieu! Après cette allée s'ouvre un vaste carrefour. Sonnez clairons 1 sonnez la chasse! et le hallali? — Quelle chassa? celle de Freyschutz, la chasse aux fantômes ? Laissez ce carrefour, entrez, pénétrez dans cette autre ville funéraire, dans celte autre forêt, car les unes et les autres, villes et forêts, se succèdent, se croisent, se confondent si bien, qu'un joue elles formeront un vaste royaume. Ici la montagne finit ; c'est un de ses flancs ; laissez tomber la sonde du regard, une autre vallée s'étale sous vous et va rejoindre une autre montagne. Qu'elle est fraîche ! qu'elle est tranquille ! comme tout s'y cache bien! et l'oiseau et la violette cl le thym. C'est une mer faite de gazon; quand lèvent du soir couche cette chevelure verte, on ne voit que des tombes.

A travers ceux qui priaient et se recueillaient au son de la cloche de la petite chapelle qui s'élève au milieu même du cimetière, un homme s'insinuait et courait. Il passait d'une place à l'autre, malgré l'épaisseur de la multitude, avec une rapidité électrique. Parfois aussi, il s'arrêtait et parlait aux employés ou aux personnes éparses parmi les allées. On eût dit un maître de maison empressé de faire les honneurs de chez lui. Il recevait dans son château. Là il donnait galamment la main aux dames, pour franchir quelques-unes de ces marches gazonnées dont le Père La Chaise est sillonné ; plus loin, après avoir examiné la figure de celui qui priait ou faisait semblant de prier sur une tombe, il laissait échapper un sourire si ironique, que le personnage deviné, percé à jour, baissait les yeux et s'en allait porter son hypocrisie plus loin. Ici, il entrait familièrement en conversation avec un fossoyeur qui paraissait avoir pour lui une vénération très voisine de la peur.

— Madame, disait-il à une dame jeune encore, vous négligez le pauvre vieux défunt. La grille de son monument est encore en bois et vous aviez promis de lui en donner une en fer avec des pommes de pin dorées. Convenez, madame, que l'héritage vaut bien ce sacrifice. Mais le jeune vivant a fait oublier le vieux défunt. Adieu, madame, à l'an prochain.

Et la jeune femme n'avait pas une parole 'i répondre à celui qui savait si bien ces particularités de son ,iistence. Elle ramassait les pHs de sa fausse douleur ti disparaissait.

— Vous pleurez trop, disait-il plus loin à un homme qui répandait abondamment des larmes dans un mouchoir blanc et dans un foulard jaune. L'an passé, vous pleuriez moins. Ce n'est pourtant pas l'âge qui a affaibli vos facultés...

—Monsieur...

— Si vous pleurez davantage celte année, c'est que vous n'avez volé que deux montres dans la foule qui se presse iià ; tandis que l'an dernier...

Et le voleur de s'esquiver mélancoliquement.

Il disait encore à un homme exténué de douleur qui déposait une énorme couronne d'immortelles sur la tombe de sa femme :

—La dosed'arsenic était un peu forte; vous avf7 failli vous compromettre... Oh I ne niez pas. Voici la quantité que j'en ai recueillie autour de sa tombe. C'était une bien belle per sonne.

La foule était si nombreuse, si agitée, si bruyante, tes

LEON GOZIAN.

attentions si éparses, que peu de personnes avaient encore remarqué le bizarre personnage.

Cependant un incident parmi des milliers d'incidens appela l'attention générale sur lui.

jeune femme excessivement émue disait à un employé à la conservation des monumens funèbres : —Je vous répète, je vous soutiens que le tombeau de mon mari était ici. H n'y est plus... d'où vient?

— Il n'y a jamais été, répondit l'employé, car il y serait encore.

— Comment osez-vous soutenir cela? Depuis quatre ans que je viens ici chaque jour des Morts, je dois le savoir... Mais je me plaindrai... j'écrirai au préfet de police...

— Vous venez ici depuis cinq ans et non depuis quatre ans, dit celui dont le Père La Chaise semblait être la propriété, le domaine.

- La jeune femme se retourna brusquement et avec surprise. Elle recula même de quelques pas.

—Mais madame a raison, se bâia-t-il d'ajouter, la tombe que cherche madame était bien ici, elle y était encore il y a six mois ; mais depuis cette époque...

Qu'on juge si les personnes à portée d'entendre les premiers mots de ce dialoghe se. rapprochèrent de celui qui parlait si catégoriquement des choses de l'endroit.

— Mais depuis six mois qu'est devenue celte tombe? s'informa la jeune femme, qui cherchait à s'expliquer comment cet étranger lui donnait ces informations.

—Votre mari, madame, reprit sans hésiter l'inconnu;était lieutenant dans l'armée d'Afrique...-

— Oui, monsieur. Vous savez cela?...

— Il fut grièvement blessé au siège de Constanline...

— Oui, monsieur; maisd'où vient?...

— Obligé de quitter le service, il vint se faire soigner à Paris...

— Oui, mais oui...

— Il mourut six mois après.

— Tout cela est vrai, monsieur... mais...-

— Vous lui files élever le tombeau que vous ne retrouvez plus aujourd'hui...

— Ensuite, mais ensuite?

— Le tombeau et celui qu'il renfermait ne sont plus en France.

— Que dites-vous?...

— Je n'en dirai pas davantage à madame, à moins que... —Monsieur, j'exige...

— Puisque vous l'exigez, répliqua-t-il en souriant, je vous dirai, ce que vous savez aussi, sans doute, que votre mari avait aimé, avant de vous connaître, une jeune Américaine qu'il avait promis d'épouser. Des exigences de famille le forcèrent à manquer à sa première promesse et à vous donner sa main. Nous l'avez eu vivant...

— Oh! mon Dieu !

— Elle l'a eu mort. A force d'or, elle a fait enlever d'ici celui qu'elle aimait et sa tombe. Ainsi, lui et son tombeau, continua l'inconnu, sont aujourd'hui en Amérique dans un des états de l'Union.

La femme laissa tomber son voile sur son visage et disparut.

La foule, qui de minute en minute n'avait cessé de s'amasser autour de ce groupe, regarda avec étonnement, puis avec effroi, enOn avec une profonde terreur celui qui parmi ces milliers de tombes pouvait dire sur-le-champ l'histoire détaillée d'une tombe. L'endroit, l'heure, la physionomie du personnage augmentaient prodigieusement celle curiosité et cette terreur.

Sa ligure dépassait comme beauté.commc noblesse, comme grâce, les limites de l'idéal. Le burin anglais, le premier du monde, n'a jamais creusé dans la chair bleuâtre de l'acier de pareil contours. C'éiait le front olympique de Byron, l'œil profondément observateur de Molière, la bouche souffrante et railleuse de Sterne, trois ligures que l'univers entier connaît aujourd'hui, car elles appartiennent à l'immense galerie des portraits de famille de l'humanité. Tto glacis de tristesse voilait ces signes de haute intelligence. Cette tête sublime

manquait pourtant d'une qualité distinctive chez les grands hommes.Elle n'avait pas cette animation, qui n'est qu'à eux, qui leur appartient comme leur âme ; cette figure n'avait pas de rayon. Elle était mate. C'était un milieu entre le marbre et la chair. On eût dit qu'elle avait déjà vécu. Des cheveux noirs naturellement bouclés, et cependant moelleux, couronnaient son front, et donnaient à sa physionomie une certaine ressemblance avec l'Apollon. C'était l'Apollon de la mélancolie et de la mort. La grande beauté répandue sur lui corrigeait la froideur apparente de sa personne. Il était grand, d'une taille déliée et fine, quoiqu'il parût avoir trente-six ans. Comme il s'était découvert pour parler à la dame qu'il avait étonnée par ses révélations, et qu'il était monté en ce moment sur un tertre de gazon, il se développait au milieu d'un air pur dans toutes ses belles proportions. Il était difficile de dire à quelle nation il appartenait. Les hommes de cette espèce indécise deviennent de jour en jour moins rares depuis que les peuples soumis à une longue paix se confondent et tendent à l'unité. Il offrait un admirable mélange d'élégance française, de distinction anglaise et de haute noblesse allemande. Son costume noir ou brun, car l'heure qui s'assombrissait n'en disait pas exactement la nuauce, relevait comme le velours relève le diamant, la grâce de sa tournure et la blancheur presque sépulcrale de son teint. La dentelle courait à l'extrémité de ses manchettes et élégamment fripée en feuille de mauve au bord de son jabot. Ce luxe d'autrefois, cette splendeur morte depuis un siècle prêtaient à toute sa personne un caractère particulier, indéfinissable, et qui tournait à l'avantage de cette terreur répandue autour de lui.

Un instant il fut admirable à contempler ; ce fut celui où la foule, ébranlée pour partir, se partagea en deux ruisseaux sur l'un et l'autre de ses côtés et coula vers les portes babyloniennes du Père La Chaise, en retournant la tête à chaque pas pour voir l'étranger face à face avec le soleil. Le secret de la vie et celui de la mort semblaient être en présence. Le soleil s'enfouissait dans la brume de Paris en pesant de tous ses rayons sur les monumens qu'il semblait faire rentrer dans l'obscurité. Il se vautrait une dernière fois dans la flamme. Les toits des maisons, immense vallée d'ardoises superposées, formaient autant de marche de granit par où il descendait dans l'abîme. Des flèches d'or, épis étincelans, des clochers vaporeux, des dômes bleuâtres sortaient comme des fleurs mystiques de cette plaine de lumière, et d'ombre.

Enfin, l'ombre l'emporta, et la foule qui descendait, qui descendait toujours, avec des murmures, dans l'obscurité, ressembla alors à ces torrens mystérieux qui courent dans les mines. On les entend courir, gronder, bouillonner, ou ne les voit pas, on ne les verra jamais; ce sont des choses qui se perdent dans la terre où elles sont nées.

Lorsque le cimetière fut entièrement désert, un jeune homme, c'était le jeune marquis de Saint-Luc, dont on avait remarqué le magnifique équipage à la porte du Père La Chaise, courut à celui qui avait tant attiré l'attention de la foule, et il lui dit :

—A quand?

L'autre lui répondit en riant :

—Puisque vous le voulez, à ce soir, de minuit à une heure, là, chez le marchand de vins ; ils y seront tous.

— Je vais vous y attendre, dit le marquis de Saint-Luc. J'ai déjà assité aux préludes du dîner.

— Allez, mais prenez garde d'être reconnu.

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