JOURNAL DE THÉRÈSE ROBLOT
« Je suis heureuse. Ma mère est la meilleure des femmes; mon père a des qualités inestimables. Artisan laborieux, comme jadis il fut brave soldat, il a placé tout son bonheur dans l'amour filial queja lui porterai jusqu'au dernier jour de ma vie II est bien un peu brusque quelquefois, mais il revient vite!... une caresse de sa petite fleur de Grenade
EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE
désarme, ses pins grandes colères et il devient doux comme un mouton Je dois à leur tendresse d'avoir reçu une instruction bien au-dessus de mon étal ; que de privations ils ont du s'imposer pour me donner cette éducation : je crois en avoir un peu prolilé.
il > a ((iiclques années, j'étais bien jeune encore, lorsqu'à la réouverture des églises, je lis ma première communion. Alors je promis à Dieu d'être fidèle a trois choses : à mon pays, à ma tendresse pour mes chers pareils, à l'amour, si laPiovidence permettait jamais que je trouvasse un homme capable de lire dans mon cœur. Je remplirai ce serment fait au pied de l'autel dans un jour ausbi solennel.
i5 avril 1804 —Plus je vois monsieur Julien d'Hervilly, jeune peintre sur porcelaine, qui passe auprès de nous ses insiansde loisirs, plus je me sens entraînée vers lui par un penchant irrésistible. Il est bon fils, il sera bon époux ; les qualités de son cœur ne sont pas moins admirables que les qualités de son esprit. Je ne parle point de sa ligure qui est pleine de douceur. La physionomie d'un homme ne doit entrer que pour peu de chose dans l'opinion qu'on se lorme de lui. Quand il m'aborde il semble ému, et lorsque j'entends sa xoix ou le bruit de ses pas, j'éprouve un trouble que je ne saurais exprimer. L'aimerais-je?
25 avril.— Je l'aime, c'est décidé. Mon Dieu ! je fais peutêtre mal ; mais peut-on maîtriser un sentiment qui se glisse dans l'âme à votre insu? Je combattrai cet amour, il le faut. Ma tranquillité serait peut-être compromise à tout jamais, si, dès à présent, je. n'opposais une digue au sentiment qui envahit tout mon être. « Il ne peut devenir ton mari, m'a dit ma mère; malgré son humble position d'aujourd'hui, il appartient à une noble famille, et tôt ou tard il reconquerra le rang que les événemens de la révolution lui ont fait perdre . C'est vrai, la tille d'un soldat, d'un ferblantier, ne saurait lui convenir. On dit pourtant que je suis belle, et que la beauté aplanit bien des difficultés... Cela peut être encore, mais je ne me déc.derai jamais à proliter des avantages extérieurs que Dieu m'a donnés pour arriver à un rang auquel je ne puis prétendre.
Juin. — Mes efforts ont été vains. J'ai eu beau me roidir contre l'invasion d'un sentiment dont je redoudais les conséquences pour mon repos, j'ai échoué. Monsieur Julien m'a fait hier l'aveu de sa tendresse et je n'ai pas eu la force de le repousser. Il m'aime, m'a-t-il dit avec toute la sincérité d'un noble cœur. Il voudrait m'épouser. M'épouser !... y songe-t il? mon père qui ne veut accorder ma main qu'à un militaire! Oht j'aime Julien, je le sens, autrement qu'il peut m'aimer; et, si un peu de honte est venue couvrir mon front, à sa déclaration, j'ai senti en consultant ma conscience, que je no commettais pas une action répréhensible.
Monsieur Julien ne cesse de me donner des preuves d'un amour aussi pur que délicat. Hier au soir il me disait encore :
—Thérèse, Je ne sais quel sort le ciel me réserve ; mais quel qu'il soit, je le partagerai avec vous.
J'ai eu l'air de ne point attacher à ces paroles le sens qu'il leur donnait; mais intérieurement j'étais tellement émue que je me suis levée sous un prétexte futile, pour aller pieu rer a ni' n aise dans ma chambre.
Juillet.— Mon père, toujours sous l'influence de ses idées guerrières, parle constamment de me marier avee un militaire. Il affecte même devant monsieur Julien déparier de batailles eLde .victoires,- le pauvre jeune homme ne répond rien ; mais il me regarde et semble interroger mes yeux pour savoir si mes sentimens ressemblent à ceux de mon père. Hélas l non. J'aime Julien tel qu'il est, et serait il soldat, que je ne pourrais l'aimer davantage.
M août.— C'est aujourd'hui la fête de l'Empereur. Julien a dîné avec nous; et, au dessert, mon père, comme de coutume, s'est lancé dans ses récits belliqueux. Julien l'a écouté avec unegiande patience, et a fait chorus avec lu
lorsque mon père a entonné les louanges de l'Empereur. Cela m'a l'ait plaisir, je ne sais pourquoi.
Le soir nous sommes allés nous promener sur les quais. Chacun .• 'était eflorcé de manilester son enthousiasme par des Illuminations. Parmi les emblèmes plus ou aïoius Ingénieux que je remarquai, je n'oublierai janian les vers placés sur le transparent de l'ingénieur Chevalier, opticien et célèbre facteur de thermomètres. Les voici :
« Je ne sais quel génie osera se permettre Déchanter un héros «nidé par 'a victoire ; Ponr luci, je De saurais con-liuire un tbermomêtre En é at de marquer le degré dj sa glui: e. »
6 septembre. — Monsieur Julien m'a donné deux jolis vases de porcelaine qu'il a peints. C'est tin cadeau charmant. Julien a un grand talent : le peintre David lui disait avec raison quand il fréquentait son atelier :
— Monsieur d'Hervilly, vous avez tout ce qu'il faut pour faire un artiste : de l'âme dans la composition et du sangfroid dans l'exécution.
Hélas I pourquoi la fortune ne lui a-t-elle pas donné les moyens de poursuivre sa carrière d'artiste? il aurait peutêtre un jour remplacé David ! Mais monsieur Julien avait besoin de gagner de l'argent pour soutenir sa vieille mère, et il a dû s'exclure du domaine des arts pour se livrer tout entier à des travaux de commerce. Malgré cela, |e crois qu'il arrivera à la célébrité, car le talent véritable sait s'illustrer dans tous les genres. Si le ciel veut que nous soyons unis un jour, monsieur Julien pourra reprendre sa grande palette et ses longs pinceaux, car je travaillerai aussi moi I et nos efforts réunis produiront peut-être de bons résultats.
Novembre. —On est inquiet de l'Empereur à Paris; on n'a point reçu de nouvelles de la Grande-Armée depuis quelques jours. Mon père est continuel. ement à l'aflût des bruits qui circulent, et sa boutique est devenue une espèce de rendez-vous de tous les nouvellistes du quartier. Ce tintamarre ne me convient guère, moi qui aimerais tant la solitude et le calme ; mais mon père se plaît dans tout ce remue ménage et il jouit intérieurement de se voir consulté et écouté. 11 faut bien passer quelque chose a ceux qui nous aiment et à ceux que nous aimons.
7 décembre.— Le bulletin de la bataille d'Austerlitz est venu enfin rassurer les esprits. Paris est dans la joie, mon père ne se connaît plus. Il nous a fait lire ce bulletin par Julien. Cette victoire n'a fait qu'accroître l'idée fixe de mon père; il ne rêve plus, il ne pense plus qu'aux armes. Vous verrez que les trophées d'Auslerlitz deviendront pour moi un signal de deuil.
13 décembre. — Ce que j'avais prévu est arrivé.
Julien, à qui mon père a positivement dit que je ne pouvais épouser qu'un militaire, va s'engager par amour pour moi et peut-être se faire tuer pour obtenir ma main. Ce sacrifice de sa pari m'a fait répandre bien des larmes. La générosité de ce jeune homme me paraît si rare, que je m'estime meilleure que je ne suis peut être. Une femme, en effet, doit être fière et heureuse d'inspirer un tel dévouement. Ainsi il va abandonner ses occupations, son avenir, pour embrasser un état pour lequel il ne se sent aucune vocation. J'ai voulu m'opposer a sa résolution ; j'ai échoué : il veut m'obtenir, et la perte même de la vie lui semblera un bien s'il ne peut la partager avec moi. Cher Julien ! et dire que je ne puis lui montrer tout l'orgueil qu'il me donne, toute la tendresse que j'éprouve pour lui, toute la gratilude que je ressens 1...
—Il est parti, hélas ! pour toujours peut-être ; le seul baiser que j'ai jamais reçu de lui sera peut-être aussi le dernierl
J'ai de sinistres pressentimens : il me semble que nous nous quittons pour ne plus nous rencontrer en ce monde. Omon Dieu! faites-moi lagrâce de me conserver Julien I
' Mars 1806. — Point de nouvelles; pas la moindre lettre,
LÀ VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
pas le plus léger souvenir de sa part. Effrayé de l'énorme sacrifice qu'il me faisait, aurait-il changé de sentiment à mon égard? je ne sais; je ne puis le croire, et cependant voilà bien longtemps qu'il est parti.
Avril.— Mon père a été au ministère de la guerre pour prendre des informations sur Julien. On n'a pas pu lui en donner. Il est revenu bien mécontent. Je l'attendais avec anxiété, ma douleur a été grande , et j'ai été obligé de la lui cacher. De deux choses l'une : Julien ne songe plus à moi, ou il a été tué.
Mai. — «Il ne faut plus songer à Julien,» m'a dit hier au soir mon père; «il t'a oubliée, il faut l'oublier aussi.» Je me suis récriée : mon père m'a répondu :
«Julien est un ci-devant, il ne pouvait pas f épouser. Comme l'ancien régime est revenu et que l'Empereur, quoiqu'en aimant toujours les soldats de la république, ne hait pas non plus les anciens nobles, ton Julien avec ! son de et son physique parviendra en peu de temps aux hauts grades, et alors, bonsoir. Il est peut-être déjà sous-officier, dans deux ans il sera officier, et dans deux ans il ne pensera plus à toi. »
Si mon père avait dit vrai t mon Dieu 1 que je suis malheureuse I
Juin. — Je suis d'une tristesse mortelle; mon père et ma mère (ont tout ce qu'ils peuvent pour m'égayer : ils n'y réussissent guère. Tout m'est devenu indifférent. Chaque dimanche nous allons au bal de Flore où on me presse de danser ; mais je ne veux pas : la danse n'est un plaisir que pour les gens qui sont heureux.
Quant à mon père, il a trouvé dans ce lieu le moyen de renouveler connaissance avec beaucoup de militaires ; cela est d'un grand attrait pour lui. Je ne vais donc au bal de Flore que pour mon père et rien que pour lui, il ne m'en sait pas plus de gré, n'importe, je me console en songeant que je fais mon devoir.
— Yoici bien autre chose : mon père veut me marier ! j'ai d'abord refusé net, mais ma mère m'a prise à part et m'a dit:
a Mon enfant , ton père se fait vieux ; moi-même je sens chaque jour diminuer mes forces. Il faut prendre un parti; il te faut un protecteur, un honnête homme qui t'assure un sort et qui ne nous laisse, à nous autres, aucune inquiétude sur ce que tu deviendras après nous. Tu es belle, ma chère enfant, et si tu nous perdais, ta beauté te causerait mille tourmens. Obéis donc à ton père *, songe qu'en n'opposant pas d obstacles à sa résolution, qui n'a que ton bonheur pour objet, tu fais le nôtre à nous. Ma chère Thérèse, ne sois pas insensible aux prières de ta vieille mère, oublie monsieur Julien rt contracte une union convenable. »
Cette bonne mère versait des larmes en me tenant ce discours. Je l'ai embrassée en lui promettant de réfléchir à sa proposition. El.e m'a serrée contre son cœur; je me suis sentie soulagée d'un grand poids.
— J'ai réfléchi, et j'ai consenti à épouser monsieur Boutfard. C'est un brave militaire, je ne doute pas qu'il ne me rende heureuse. Cependant s'il veut obtenir nia main, il faudra qu'il consente à tout ce que je voudrai. Mon cœur ne m'appartient pas, je ne puis lui donner qu'une affection de sœur... S'il s'en contente, je consens à l'épouser; sinon... je resterai lille.
18 juillet. — Monsieur Bouffard en passe par tout. Il m'a juré sur l'honneur, sur sa croix (car il est décoré), que nous vivrions ensemble comme frère et sœur. Je lui ai donné ma parole, et l'affaire est conclue. S'il manquait à son serment?...
— Me voilà madame Bouffard. J'ai quitté ma petite chambre de la rue Mouffetard, cette chambre où j'avais entretenu de si doux souvenirs, pour entrer dans une caserne où je vais être cantinière... Quelle différence ! Mais il faut avoir le
U SUCCU. — T.
courage de sa position. Je suis femme de soldat, presque soldat moi-même, il faut que je m'applique à apprendre mon nouvel état. Bouffard est un excellent homme qui a pour moi les soins les plus affectueux ; je l'aime d'uae bonne et franche amitié, et rien au monde ne pourrait m'engager, (s'il tient, comme il l'a fait jusqu'ici, ses promesses), à m'éloigner de lui.
Les cantinières de la garde impériale m'ont offert un dîner. Le langage de ces femmes est nouveau pour moi; ne me faut-il pas me plie.- à ma nouvelle condition? D'ailleurs, ces femmes ont un cœur d'or : elles sont tout à la fois les consolatrices et les amies du soldat. Quel plus beau privilège pour une femme que celui de concourir aux triomphes de la patrie en adoucissant les maux de ceux qui les remportent au prix de leur sang I
Nous allons bientôt partir, dit-on, pour rejoindre la grande Armée J'éprouve un vif chagrin à quitter mes parens; mais pourtant je ressens une secrète joie... Peut-être vais-je apprendre des nouvelles de Julien.
1807. — Hier, j'ai entendu le canon et les balles siffler à mes oreilles. Ce bruit m'a fait un drôle d'effet.
Les choses n'allaient pas trop bien lorsque l'Empereur s'est montré. Tout-à-coup le cri de : f-'ive l'Empereur 1 s'est fait entendre. Cette exclamation qui porte toujours la terreur dans les rangs ennemis et qui eucourage partout nos soldats, les aélectrisés à ce point qu'ils ont culbuté tout ce qui était devant eux. Napoléon a mis son cheval au galop et a parcouru toute la ligne en agitant sa main au-dessus de sa tête comme pour iaire signe aux soldats d'avancer. De temps en temps son cheval blanc disparaissait au milieu de la poussière et de la iumée.
Durant cette attaque, Napoléon s'arrêta un moment pour mieux juger de l'élan qu'il venait d'imprimer à ses troupes, et vit à quelques pas de lui, gisant et abandonné, un carabinier de la compagnie d'élite qui criait comme les autres : «£n avant 1 en avant ! » Napoléon lui a jeté son manteau en lui disant :
— Tiens ! tâche de me le rapporter ; en échange, je te donnerai la croix que tu viens de gagner.
—Merci, mon Empereur, a repris avec exaltation le blessé. Cette capote-là vaudrait à mes yeux toutes les croix d'honneur du monde. A sa place, moi, je garderais le manteau.
J'ai su plus tard que ce soldat était mort; Napoléon a voulu que son manteau lui servit de linceul.
— Mon pauvre Bouffard vient d'expirer dans mes bras. Quelle perte ! Il me rendait si heureuse I
J'avais amassé uns petite somme que je vais envoyer à aies parens. Monsieur Renard m'a écrit que mon père ne travaillait presque plus, et que ma mère était malade; cela viendra à point.
— Monsieur Julien d'Hervilly n'est point mort; il est officier... Il m'a donc oubliée tout à fait. L'ingrat 1 moi qui l'aimais tant, plus que je ne le lui ai dit, plus que je ne
croyais moi-même. L'orgueil s'est emparé de lui Mais
moi, ne puis-je aussi avoir de l'orgueil? Toute cantinière et veuve de soldat que je suis, de nobles cœurs s'offrent à moi. l'ourquoi ne les écouterais-je pat? pourquoi repousserais-je des hommages qui peuvent aussi me iaire avancer en grade ? J'y songerai sérieusement.
— Le capitaine Paqueville veut m'épouser. Je lui ai posé les mêmes condilious qu'à Bouffard : il les a acceptées. Je me remarierai : triste vengeance d'un cœur froissé par le délaissement de l'être qui m'a méconnue, et que je ne puis m'empêcher d'aimer toujours.
—Je suis contente ne ma journée. Je crois avoir fait une bonne action en délivrant le comte d'Hervilly, lrère de mon-
EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE
sieur Julien. Le pauvre Priam paie cher la liberté de monsieur d'Hervilly ; le voilà cassé ! Mais je saurai le dédommager; il ne nie quittera jamais, et la femme du capitaine Paqueville trouvera toujours le moyen de donner du pain au vieux soldat, qui s'est, lui aussi, sacrifié pour elle. J'envoie à mon notaire, à Paris, la grosse somme que le comte a dit à Priam de nie remettre. Je veux employer cet argent ;i une œuvre pieuse : je fera: élever un monument à la marquise d'Hervilly et à ma bonne mère.
— Le capitaine Paqueville agit avec moi comme un pSre tendre. Il voudrait bien me faire quitter mon état de vivandière, mais je ne puis y consentir; les soldats ont confiance en moi,ils m'aiment et me respectent ; j'aurais trop de peine à me séparer d'eux.
1809, juillet. — Bataille de Wagram, lu me coûtes cher I Mon mari a été une des premières victimes de cette sanglante journée. Me voilà pour la seconde fois veuve. Hélas ! pourquoi les balles autrichiennes m'cnt-elles épargnée ? La mort m'eût été douce sur le champ de bataille, et je me serais consolée de quitter la vie en pensant à toutes les peines qui m'ont assaillie jusqu'à présent. Mais mon Yieux père est pauvre.
— Pendant la revue que. l'Empereur a passée à Schœnbrunn, et à laquelle j'ai assisté en amateur, un sergent de ligne qui avait été mis à l'ordre du jour à la suite d'un beau fait d'armes, est sorti des rangs, tandis que Napoléon passait devant le front de son régiment, et lui a demandé la croix, après lui avoir énuniéré les droits qu il avait acquis à celte distinction. Napoléon, qui l'avait écouté sans l'interrompre, lui a dit :
— Mais, tu es bien jeune. Tu peux encore attendre. —Je vous assure, mon Empereur, que je n'ai pas de temps
à perdre, lui a répondu celui-ci, attendu qu'on ne fait pas de vieux os dans mon régiment; vous le savez bien.
Napoléon a souri de la réponse; il a promis au sous-officier de lui donner la croix à la première occasion.
A Wagram, le capitaine d'artillerie Fleuriet, que Napoléon, aimait beaucoup parce qu'il l'avait connu sergent dans le régiment de laFère, où lui-même avait été jadis lieutenant ; ce capitaine, dis je, se trouvant en retard pour se mettre en ligne, embourbées qu'étaient ses pièces à cause du mauvais état des chemins :
— Capitaine Fleurietl s'écria avec colère Napoléon, qui était accouru sur ce point; votre batterie est toujours en retard... Je devrais vous faire arrêter à la tête de votre compagnie I
— C'est me faire marcher qu'il faudrait, répondit ù son tonr Fleuriet, piefué plus encore du reproche que de la menace.
A quelques jours delà, Napoléon, apercevant cet officier et voulant effacer le souvenir des paroles un peu dures qu'il lui avait adressées, lui fait signe de venir à lui; il prend familièrement son bras, et, tout en se promenant, lui rappelle entre autres choses, le temps où tous deux se trouvaient en garnison à la Fère.
— Te souviens-tu, mon bon Fleuriet, lui dit-il en lui tirant l'oreille, de ces travaux que nous fûmes chargés d'exécuter au polygone?
— Parbleu! sire, je me les rappelle comme si c'était hier.
— Alors, tu dois te rappeler aussi que nous les exécutâmes si mal, que le sergent Fleuriet fut mis en prison pour huit jxmrs, et le lieutenant Bonaparte aux arrêts pendant vingt-quatre heures.
— Sire, c'est encore vrai, répondit Fleuriet avec vivacité ; mais vous avez toujours été plus heureux que moi, oar j'espère qu'aujourd'hui vous n'avez pas à vous plaindre de votre avancement.
— Mais. ...ni toi non plus, ce me semble?
— Ah 1 oui, il faut en parler. Voilà tout-à-1'heure neuf ans que je suis capitaine; c'esi honteux!
— Oui, pour toi, interrompit vivement Napoléon; aussi l'ai-je nommé hier commandant, pour que tu ne sois plus™ relard avec les autres, me comprends-tu?
Fleuriet ne répondit à l'Empereur qu'en baisant la main que son ancien lieutenant du régiment de la Fère lui avait abandonnée.
1810. —Me voilà baronne et femme d'un colonel d'artillerie. Je pars pour l'Espagne, où le régiment de Julien, aije appris, se trouve en ce moment. Je le rencontrerai peutêtre.
— C'est à Paris que je trace ces lignes, dans ma petite chambre, sur la table où j'ai tant de fois confié au papier mes pensées les plus secrètes. Quel changement s'est opéré dans ma fortune ! Femme d'un colonel d'artillerie après avoir été cantinière d'un régiment, je me trouve dans la capitale appelée à toutes les dissipations du grand monde. Les cendres de ma pauvre mère sont à peine refroidies, et le souvenir de Julien, qui naguère et venu visiter mon père dans son infime logis, me pèse sur le cœur. Julien 1 c'en'est doue fait I Vous avez pu croire que je vous avais imité! Ahl Julien, vous connaissez mal le cœur des femmes!
1810. — A Madrid. Le régiment de Julien est en ce moment en garnison à Grenade. Je le verrai. Mon mari part pour inspecter les parcs d'artillerie de cette province; je partirai avec iui.
— Je l'ai revu, j'ai causé avec lui plus de deux heures; il n'est point changé. Son uniforme lui va à ravir. L'expression de sa physionomie est toujours la même -. douceur, intelligence et loyauté. Il ne m'a point reconnue et m'a fait une cour assidue. J'étais heureuse d'entendre sa voix, de recevoir ses hommages, de répondre à ses paroles passionnées; et, quand il m'a baisé la main, j'ai failli me trahir. Cependant le doux langage dont il a assaisonné notre entretien m'a prouvé qu'il avait courtisé des femmes, et qu'il m'avait été infidèle. A-t-il eu tort? N'a-t-il pas appris mes trois maria ges, et peut-il se douter que cette triple union n'aîl rien coûté à mon cœur? Bien d'autres que lui traiteraient cela de roman!... moi-même, lorsque j'y réfléchis, j'ai toutes les peines du monde à me convaincre. Pardonnons-lui, et souhaitons à l'homme que nous avons si profondément aimé, un bonheur que je ne puis espérer.
—J'ai quitté l'Espagne avec regret : n'ai-je pas laissé dans ce pays un être dont le souvenir me fait toujours battre le cœur! Hélas! il n'est que trop vrai, les premières amours sont les seules durables, et les affections qu'on éprouve après celles-là sont bien chancelantes-
1812. —Quelle horrible guerrel partout dévastation et solitude. Le boulet russe n'a pas plus épargné ma destinée que les boulets autrichiens. Me voilà une troisième fois veuve et une troisième fois livrée à toutes les incertitudes d'une vie aventureuse. J'écris à mon père pour lui faire part de cette catastrophe.
— Notre retraite continue à être affreuse. Rien que des maux incalculables, l'abattement et la mort. Mon courage cependant n'est point ébranlé par le triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux. Je sens renaître mon énergie à la vue de tant de malheureux qu'il faut secourir et consoler. On m'a offert de me conduire tout d'une traite jusqu'à Smolensk, je ne puis me résoudre àabandOBiier mes frères d'armes et surtout ce bon Priam, dont Je dévouement ne s'est jamais démenti. Non! je marcherai avec l'armée, je partagerai avec elle ses désastres ou je succomberai.
— J'ai eu le bonheur de conservera la France un de ses plus braves défenseurs, le général comte de Luceval. Une sait
LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
comment me peindre sa reconnaissance ; mais, en vérité on me donnerait de l'orgueil à force de me prê!er des vertus que je n'ai point. Quoi ! j'offre ma voiture à un homme renommé par ses services, et on appel'e cela une bonne action I... vraiment! le bonheur est pour moi.
18(5. — Monsieur de Luceval ne peut plus servir, ses blessures le forcent à prendre sa retraite, et il m'offre de partager son sort. Accepterai-je ce quatrième époux?... peutêtre... s'il n'est pas plus exigeant que ses devanciers.
— Je suis comtesse, est-ce un rêve? Cette petite Fleur de Grenade, née dans un camp, élevée dans la boutique d'un pauvre ferblantier, vivandière et femme de soldat, est devenue comtesse de l'Empire, avec des terres, un château, une dotation, q'ie sais-je I Je dis aujourd'hui mon château, mes gens, ma voiture\ oh! bizarre destinée! Je fais venir mon père et son ami Renard pour les installer chez moi; je jouirai de leur surprise et de leur bonheur. Ah! s'il m'était permis de former d'autres vœux! sijepouvais rassembler tout ce que j'ai aimé dans ce monde, que je serais heureuse! Mais ne pensons pas à cela ; la fortune ne va jamais de pair avec le bonheur du cœur; il faut se résigner.
4814. —La France est envahie, et je ne suis plus dans les rangs de l'armée pour la défendre 1. . d'autres devoirs ont surgi de ma nouvelle position, je ne saurai les remplir.
— Julien est ici, dans mon château, c'est moi qui l'ai rappelé à la vie ! Un secret pressentiment me poussait vers ce champ de bataille de Sainl-Dizier, où je devais arracher à la mort quelques pauvres blessés; les sensations de mes jeunes aBnées se sont offertes à mon âme avec plus de force que jamais. Hélas 1 que de braves moissonnés dans cette journée!... Et Julien! qu'on a retrouvé sous un morceau de cadavres ; on me l'a ramecé mourant. Profitant de son sommeil, j'ai étanché son sang; j'ai interrogé du regard les médecins, et lorsqu'ils m'ont affirmé qu'il n'avait été atteint d'aucune blessure mortelle, mon cœur a bondi dans ma poitrine.
0 Julien! vous rae devrez donc la vie! la pauvre Thérèse, que vous avez si longtemps méconnue, que vous avez oubliée tout-à-fait, est devenue l'iustrument dont la Providence s'est servie pour assurer votre salui. Je le sens, il n'est rien de plus délicieux au monde que de sauver celui qu'on aime.
— 11 a parlé de moi, il en a parlé en termes pleins de reconnaissance et d'amour. Mais il ne me verra pas, mon devoir s'y oppose ; je ne veux pas me rendre coupable même par la pensée. L'homme généreux qui m'a transmis son nom ne doit pas craindre de rougir d'avoir confié son honneur a une fille du peuple.
que l'on a si bien appelée la voix de Dieu. Les individus attachés aux machines gouvernementales inspirent dessenlimens tout contraires. Leurs vices voilés se montrent au grand jour, lorsque ces luttes d'ambition, ces combats d'égoïsme, où s'acharnent les plus avides, se renouvellent à des intervalles de temps trop rapprochés. Qu'arrive- t-il? C'est qnelebon sens populaire n'augure rien de bon pour l'avenir quand il voit ces individus se jeter frauduleusement dans les bras d'un nouveau gouvernement avec l'inteniion de le servir, seulement tant que la fortune lui sera fidèle; et, aujourd'hui, nous en sommes là.
Juin. —L'excellente impératrice Joséphine est morte à la Malmaison à la fin du mois dernier. Elle a expiré en quelque sorte avec l'Empire, dont elle avait contribué, par ses qualités aimables, par sa popularité, surtout, à affermir les bases.
Février 1815. — Je vais m'établir à Paris; j'ai besoin de revoir la ville, où, dans mon obscurité, j'ai si longtemps vécu heureuse ; et puis, je ne sais, il me semble que je pourrai y rencontrer Julien, dont le souvenir ne cesse de me poursuivre. S'il m'aimait encore 1 mais voudrait-il unir son sort au mien? Il est noble, il appartient à une fara Ile vaine de ses parchemins! mais moi, ne. suis-je pas comtesse?... oui, j'irai à Paris. J'y trouverai facilement à m'étourdir.
Mars. — L'Empereur a débarqué en France. Le drapeau d'Austerlitz flottera encore sur nos monumens. Quel beau jour pour les cœurs véritablement français !
21 mars. — L'Empereur est arrivé hier au soir aux Tuileries. Il rappelle lous ses soldats, il pardonne toutes les erreurs.
Mai. — J'ai été la semaine dernière chez le comte d'Hervilly, celui-là même que j'avais arraché a une mort certaine. J'y ai vu Julien, qui est venu auprès de moi toujours amoureux, toujours épris de Fleur de Grenade. Il m'a demandé de lui rendre mon cœur : « Il n'a jamais cessé de vous appartenir, lui ai-je répondu. »
Cependant il fallait qu'il reprît du service : il y a consenti. Lorsque j'ai annoncé à l'Empereur, aux Tuileries, que je ne désespérais pas de voir monsieur Julien d'Hervilly prendre le commandement de son ancien régiment de cuirassiers, il m'a répondu :
— Madame, il n'appartient qu'aux jolies femmes de faire de pareils miracles. Si vous réussissez, l'armée vous devra un excellent officier de plus.
Ces paroles gracieuses ne sortiront jamais de ma mémoire.
— Il est parti! Je ne l'ai pas vu, malgré ses prières et ses instances. Je ne le reverrai peut-être plus. Sa famille l'appelle, et cette famille, que le retour des Bourbons va élever au pinacle, ne tardera pas à lui faire oublier la châtelaine de Luceval et la pauvre Fleur de Grenade. Qu'il soit heureux, c'est mon plus cher désir.
1811. — Le comte de Luceval n'est plus; il est mort dans mes bras, après m'avoir légué toute sa fortune. Me voilà riche. Je prie Dieu qu'il permette que je fasse un bon usage de ces richesses, qui ue sont bonnes qu'à ceux qui savent répandre leurs libéralités avec discernement. J'ai une famille à secourir, sans compter ma tamille d'adoption : l'armée. La paix n'a-t-el le pas réduit la plupart de nos soldats à la misère?
— C'est un affreux spectacle pour les hommes désintéressés dans leur patriotisme, et qu'éclaire une philosophie basée sur l'amour de l'humanité, que la chute d'un gouvernement, enfin, ce que l'on appelle une révolution. L'estime que mérite le peuple augmente au milieu de ces commotions, parce que le peuple, seul, obéit à cette voix de conscieuce
10 juin. — Je me suis enfin mariée aujourd'hui sérieusement. Mon bien-aimé Julien est ivre de joie et d'amour; je partage son ivresse.
18 juin. — Le canon n'a pas cessé de gronder depuis deux jours. Hélas! quand cela finira-til?
Juillet. — Julien! mon cher Julien n'est plus, c'est moi qui l'ai tué : j'ai achevé l'œuvre de mon père, ma passion l'a conduit au tombeau au moment même où une brillante destinée lui était réservée; mais il me pardonnera. Son âme généreuse ne peut m'en vouloir de l'avoir conjuré de voler au secours de la patrie menacée. H est mort comme il avait vécu, en brave, et les champs de la Belgique arrosés de son sang, seront un jour enchainés à la France dont il a si vaillamment défendu le drapeau. Oh ! Julien! le culte de tes mânes sera désormais mon seul culte ; je confondrai dans le même souvenir tes obsèques et les funérailles de cette armée si longtemps invincible. Le deuil de mon Ame passera jusqu'à mes vêtemens, et, je le jure sur tes cendres sacrées, ce double deuil ne se terminera qu'avec ma vie.
(Ici se trouvaient, sur le manuscrit de Thérèse, des pages raturées ou entièrement bitonnées, nous avons cru devoir
EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE
les passer pour l'intelligence de ce qui va suivre. )
1816. — Si, après la perte que j'ai faite, je pouvais éprouver de véritables chagrins, le procès que je soutiens contre la famille du comte de Luceval me causerait quoique inquiétude pour l'avenir; mais que m'importe! ils veulent me dépouiller, qu'ils me dépouillent. Un sordide intérêt n'a jamais été le mobile de mes actions. Le seul regret que J'éprouverais en perdant ma fortune, serait de ne plus faire de bien à ceux qui soudrent, de ne plus pouvoir secourir mes vieux compagnons d'armes, que la seconde Restauration a bannis sans retour des rangs de l'armée. Mon Dieu! ayez pitié d'eux !
1817. — J'ai perdu mon procès. Les héritiers du général, qui comptent parmi eux un président de cour royale, trois députés et un avocat-général, ont gagné le leur avec dépens. Je suis ruinée; c'était le pot de fer contre le pot de terre.
Si la fortune m'a rendu visite, elle ne s'est point assise longtemps à mon foyer; je ne possède plus que ma faible pension de veuve de commandant. 11 faudra pourtant vivre avec cela, et vivre avec économie.
1818. — Je suis dans une détresse affreuse. Il fait froid, je n'ai point de feu. J'écris au marquis d'Hervilly, mon beaufrère, pour qu'il m'accorde quelques secours. Il est riche et puissant, sa qualité de pair de France et sa fortune le mettent à même de me protéger; mais le fera t-il? j'en doute. On ne pardonne point un bienfait : les âmes généreuses savent seules ce que vaut la reconnaissance.
— J'ai assisté ce matin au défilé de la garde montante dans la cour des Tuileries. La nouvelle garde royale est vraiment belle. Il faut dire aussi qu'elle a été presque entièrement recrutée de soldats qui avaient servi ^usurpateur (style du jour). On m'a dit qu'un des aumôniers attachés à ces nouveaux régimens s'en était allé, l'autre jour, à la caserne Babylone questionner chaque soldat, dans les chambrées, pour reconnaître ceux qui appartenaient à son église.
— Qui es-tu, toi? demanda-t-il à chacun : es-tu catholique ou protestant?
— Catholique, monsieur le curé.
— Et toi?
— Je n'en sais rien.
Arrivé à un vieux grenadier qui, sans trop faire attention à lui, fumait philosophiquement sa pipe :
— Et vous, l'homme aux moustaohes grises, ajouta -t-il, de quelle religion étes-vous?
— De la vieille garde 1 répondit celui-ci, en continuant de fumer tranquillement.
Le marquis d'Hervilly a daigné me recevoir : je relate ici la conversation que nous avons eue ensemble.
Après un salut digne et froid, il m'a dit :
— Savez-vous, madame, que vous êtes la cause innocente de la mort de mon trère; et qu'à ce litre fatal, je trouve singulier que vous invoquiez aujourd'hui ma protection?
— Monsieur le marquis, ai-je répondu, ce n'est pas au frère d'un époux adoré que j'ai adressé ma requête: c'est à l'officier autrichien auquel j'ai eu le bonheur de sauver la vie. Oui, monsieur le marquis, je compte peu sur votre titre de beau-lrère, mais beaucoup sur votre litre d'homme d'honneur. Je vous ai rendu service quand vous étiez malheureux, à mon tour je suis malheureuse, et j'invoque avec confiance votre appui, comme jadis je vous prêtai le mien sans que vous me le demandassiez.
Celle réponse que j'ai faite avec assurance a atterré le marquis; il s'est radouci aussitôt et m'a dit d'un ton plus convenable :
— Vous êtes donc aujourd'hui bien gênée, madame?
— Monsieur le marquis, pour oser entreprendre une semblable démarche, il ne faut avoir aucune planche de salut. Je suis sans ressources.
— Il me semblait que monsieur de Luceval vous avait légué, par testament, une fortune assurée.
— Oui, mais le procès qui m'a été intenté par sa famille et que j'ai psrdu m'a complètement ruinée.
Et je lui lis le détail des phases de ce procès : il m'écoula avec attention, et reprit :
— Je suis désolé que vous n'ayez pas eu recours à moi plus lût ; je vous aurais guidée dans ce dédale où, selon toute apparence, vous avez été dupée par vos adversaires et par voire avocat, si les détails que vois me faites l'honneur de me donner sont exacts.
— Très exacts, monsieur le marquis.
— Alors, je vous répète que vous avez élé indignement spoliée. Il est trop lard pour revenir là-dessus; tous les degrés de juridiction ont été épuisés, il serait impossible de commencer une nouvelle instance; il faut vous résigner, madame.
— C'est ce que je fais; mais il est douloureux pour moi de penser qu'un peu plus de protection d'un côté que de l'autre ait fait pencher la balance de la justice.
— La justice a le sort de toutes les institutions humaines, madame; elle est pure dans son principe et funeste dans ses conséquences. Les juges qui ensontlesorganessont des hommes aptes à se tromper, comme tout ce qui tient à l'humanité. Mais ne parlons plus de cela, le malheur est sans remède, madame; j'aurais abdique ma qualité de gentilhomme si l'ingratitude avait pu pénétrer dans mon àme. Je ne reconnais point en vous la femme de mon frère, car les mésalliances dans notre famille ne se reconnaissent pas; mais je n'hésite pas à vous reconnaître comme une femme généreuse à qui je dois la vie. C'est à ce dernier titre que je vous prie d'accepter une pension viagère de douze cenls francs, dont il me sera agréable que vous receviez la première année d'avance.
En achevant ces mois, monsieur d'Hervilly tira de son bureau un billet de mille francs avec une bourse dans laquelle il yavait de l'or, et me remit le tout en ajoutant:
— Je désirerais faire plus et mieux pour celle qui a aussi sauvé la vie à mon frère dans les plaines de Saint-Dizier; mais j'ai de nombreuses charges, et je ne puis écouler la voix de mon cœur dans toute son étendue.
Je serrai affectueusement la main que monsieur d'Hervilly me tendit et lui dis en le quittant :
— Vos préjugés ne font pas tort à votre âme. Il y a en vous plus que le gentilhomme.
Et je me relirai.
— J'ai rencontré il y a quelques jours une de mes anciennes camarades de régiment, la canlinière du 12e de ligne, avec laquelle nous avions fait brigade jadis. La pauvre femme était bien malheureuse. Elle m'a fait un tableau si touchant de sa position, que j'ai tiré ma bourse et que je l'ai vidée tout entière dans son tablier (i). Il yavait, je crois, quinze ou vingt
(OUn journal parlait dei incrément d'une ancienne vivand i ère réduite à balayer les abo-d» de l'hôtel du ministère des affaires étrange' es. La feuille politique, en appelant sur ce vieux débris le.Biinm des »rmées impériales la sollicitude d.v. Parisiens, s-mbUit considérer celle pauvre ferum* comme le dernier des Romains -, elle se trompait. A quelques li'iies de Paris, dans les environs de Saint-Germain eu-Laye, on rencontre sur la louie une femme qiri dirige un àne )>-l<\ attelé à une petite charrette chargée de légumes et de volailles. C -tt« femme, que les paysans appellent lanière Mo kow, est une sncienne canlinière de la »ieille gn'Jequi a conservé, malgré ses soixante hivers, toute l'ardeur de Ja jeunesse. Satisfaite d'une modeste pension que le gouvernement royal lui a accordée , elle se livre h son commerce de comestibles qui l'aide à se donner, comme elle dit, despetites douceurs. La m're Mo» Kow, dont le nom indique suffisamment la principale et la plu> terrible campagne, a reçu trois blessures au service de la république et drux autres au service de l'empire, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi alrete qu'au, temps où, sur le* hauteurs de Rivoli et de Castiglione, elle allait porter du rogomme aux braves de la "8* demi brigade. Le caractère de la vivaudière est resté intact comme son coffrt (c'est ainsi qu'elle appelle son corps), et elle a tonjour» le mot pour rire sur les lèvres,
LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
rancs-, c'est tout ce que je possédais. Heureusement que nous sommes à la tin du trimestre et que je pourrai toucher prochainement la pension que me fait mon beau-frère, le marquis d'Hervilly.
Ils me comprennent parfaitement ; ils battent des maiise me répondent : '
— Oui, madame la veuve, n'ayez pas peur, quand nous serons soldais nous nous battrons bien.
— J'ai ouï dire hier qu'un monsieur Mesnel, chargé de la fonte de la statue de Henri IV qui doit remplacer celle de plâtre sur le tertre du Pont Neuf, avait fait insérer dans un journal qu'il avait écrit au directeur des beaux-arts que, pour éviter la destruction d'un monument historique, il offrait dix mille livres pesant de bronze à la place des six mille que devait fournir l'ancienne statue de l'Empereur placée sur la colonne Vendôme, pour le coulage de celle de Henri IV, et que celte offre avait été rejeté» par l'administration, dont l'unique désir était de se montrer complaisant vis-à-vis des Bourbons, auxquels l'image de Napoléon déplaît horriblement. La statue qui était sur la colonne Vendôme est donc dans le cheval de Henri IV. Mais a la fin de sa lettre, m'a-t on ditencore, monsieur Mesnel apprenait au public unechose assez curieuse au sujet de celte statue, c'est que, dans le bras droit du vainqueur d'Ivry, on a introduit une petite figurine de Napoléon, et qu'en outre de cela, la tète contient le procès-verbal du dépôt fait par monsieur Mesnel de ce petit Napoléon dans lebras de Henri IV. Leventredu cheval renferme aussi une cassette dans laquelle se trouvent des papiers, tels que pamphlets, chansons, inscriptions, diatribes, etc., monumens de l'esprit de l'époque où nous vivons. La singularité de tout cela, c'est que ce soient les flancs de la statue de Henri IV qu'on ait choisis pour faire le dépôt de pareils objets. Qu'ont dû dire les Bourbons quand ils ont appris que le cheval de bronze de leur aïeul était devenu un autre cheval de Troie?
18 juin 1819. — C'est aujourd'hui l'anniversaire de la bataille de Waterloo, anniversaire funeste pour la France et pour moi. J'ai passé ma journée à visiter les Invalides et la Colonne de la grande armée. J'étais, comme à l'ordinaire, vêtue de noir, mais j'avais avec moi une couronne d'immortelles que j'ai été pieusement déposer sur les dalles de la Colonne. Partout sur mon passage j'ai reçu les marques de la sympathie populaire ; on voyait que mon action attaquait la fibre du peuple, et qu'il ne demandait pas mieux que d'en faire autant.
Les Parisiens m'ont surnommée la Veàve de la Grande- Armée. C'est un beau titre, que je m'honorerai de porter toujours. Les petits enfans, en me voyant passer, se mettent à crier :
— Voila la Neuve de la Grande-Armée 1 Je leur souris el je dis aux plus âgés :
— Mes petits enlans, vous deviendrez grands, vous serez soldats un jour, n'oubliez pas de venger les braves morts à Waterloo.
bien qae ce mot n« soit pas toujours très attique , surtout quand les chalands déprécient ses denrées dont elle détend la qualité supérieure comme autr> fois elle défendait sod drapeau. Au surplus, la mère Moskow est un répertoire ambulant de bataille?, et les noms des homme; les plus célèbres dans les rangs de l'armée lui sont a'issi familiers que celui de ses légumes ; elle dit Hoche, Kiéber , Desaix , Moreau , Iionaparte, Masséna, Macdonald, etc., comme si elle avait vécu avec eux dans t'tutimiié la jlus parfaite. La mère Moskow et son âne (l'un ne portant jamais l'autre) font souvent jusqu'à quatre lieues par Jour. Ces voyages quotidiens n'allèrent pas la sérénité de la bonne femme, et elle dit parfois aux paysans quelle rencontre fur la route, vers le soir :
— Ah ! Via une bonne étape de f*ite encore aujourd'hui ! —Vous aimez mieux c;lle-là que celles de Moskow, n'est-ce pas
la mère?
— Un peu, mon neveu, reprend-elle quelquefois ; mais bah ! ajoute t-elle, j'irais bieu encore dans ces quartiers-là, si puis sûre d'assister à nne bonne tournée de ces gredins d'Anglais; je ne sais pas, mais il me semble que l'odeur de la poudre me rajeunirait de moidé.
S'il y avait une guerre, l'ancienne cantinière serait femme peut-être i vouloir aller, elle aussi, prendre une revanche.
U SLBCLH. — ▼.
— J'ai retrouvé au café Militaire, rue Saint Honoré, eu je vais de temps en temps passer quelques heures, deux officiers supérieurs qui m'ont connue du temps de mon second mari, le capitaine Paqueville. Ils m'ont abordée à la hussarde, m'ont embrassée et m'ont invitée à accepter un verre de punch avec eux. Je n'ai point faitla précieuse et j'ai buavecces braves officiers. Nous avons parlé de l'autre el de nos campagnes : nos souvenirs étaient si rapides qu'un récit succédait à un autre. On faisait galerie aHtour de nous pour nous entendre : les bourgeois applaudirent quand le commandant *** raconta ce que j'avais fait lors de l'attaque du centre à la bataille de Wagram. J'étais presque honteuse de ces éloges. En sortant ducale, j'ai quitté mes anciens camarades et je me suis acheminée vers les Tuileries où j'avais donné rendez-vous au pauvre Priant (que je suis parvenue à faire entrer aux Invalides et qui s'y trouve bien). Encore sous l'influence de noire conversation du matin, je me suis mise à crier à tuetète: Vive? Empereur \ Aussitôt des gardiens du jardin se sont emparés de moi et ont voulu me conduire au poste de la garde royale ; j'ai fait résistance, mais j'aurais été vraisemblablement forcée d'obéir, si un monsieur que je ne connaissais pas s'étant avancé et ayant interrogé les gardiens sur le délit qui m'était reproché, n'eût dit d'un ton d'autorité :
— Laissez aller cette femme; elle crie aujourd'hui : Vive l'Empereur, e'est qu'elle a ses raisons pour cela ; demain elle criera : Vive le roi.
Je ne criai pas: Vive le roi\ mais je criai : Vive le duc de Berryl car c'était lui-même qui venait de me délivrer. De toute la famille royale, c'est le seul pour lequel je me sente quelque sympathie: s'il a la rudesse du soldat, au moins en a-t-il la loyauté.
16 février 1820. — Leduc de Berry a été assassiné en sortant de l'Opéra. Il devait mourir, car il m'avait témoigné de l'intérêt. Il faut que tous ceux que j'ai aimés ou qui m'aiment descendent prématurément au tombeau !
1823.— J'ai été dernièrement l'héroïne d'une singulière aventure que je consigne dans mes souvenirs pour me la rappeler plus tard.
Je m'apercevais depuis quelques jours que lorsque je me promenais aux Tuileries ou aux Champs-Elysées, j'étais suivie par une espèce de grand laquais, quoique vêtu en bourgeois, qui ne me quiltait pas plus que mon ombre. Je n'y faisais pasautrement attention, lorsquela semaine dernière, il m'aborde et me prie poliment, quoiqu'en assez mauvais français, de le suivre à l'hôtel Meurice.
— Que me veut-on à l'hôtel Meurice ? lui demandai-je ; je n'y connais personne.
— Madame, me répond-il, c'est mon maître qui veut vous parler.
— Votre maître ? Et quel est-il ?
— L'honorable gentleman sir Robert Smithson, nabab (1) célèbre dans les trois royaumes, seigneur très libéral et très comme il faut.
— Je ne connais point de nabab et je veux encore moins faire la connaissance d'un Anglais. Ainsi done, vous vous trompez, mon ami, retournez vers votre maître, et dites-lui que la personne à laquelle il veut parler ne peut être moi.
— Si, madame. Vous êtes bien la dame qu'on a surnommée a Veuve de la yrank Armée.
— Pour cela, oui.
— Eh bien 1 madame, c'est a la Veuve de la grande Armée que mon maître veut parler. Faites moi donc, je vous prie, la grâce de m'accompagner, à moins que vous vouliez que mon maître me chasse.
(<) On déugno ainsi, en Angleterre, les individus q 1 reviennent des Grandes-Indes après y avoir fait fortune.
EMILE MARCO DE SAINT-HILAIHE
— .le ne veux pas vous faire chasser, mon ami, lui répon- <lis-je; pour vous obliger, je veux bien vous accompagner chez ce nabab; mais, prenez-y garde, si tout ceci n'est qu'une mystification, je ne suis pas femme à le souffrir, et lui et vous me le paierez cher.
— Madame ne peut me croire capable de tremper dans une mauvaise action.
Je regardai ce valet, et je lui trouvai en effet une figure si candide, que je ne balançai plus à le suivre.
Nous sortîmes des Tuileries et nous entrâmes a l'hôtel Meurice. Dans un des plus confortables appartenons de ce fastueux logis se trouvait l'Anglais qui occupait tout le second étage donnant sur la rue de Rivoli. Mon introducteur me fit traverser une enfilade de pièces magnifiquement meublées, et nous parvînmes à un cabinet où il m'annonça ainsi:
— Madame la Veuve de la grande Armée I
A cette annonce qui fut aussitôt suivie de mon apparition, le nabab se leva de son fauteuil a la Voltaire et s'avança vers moi avec une courtoisie et une élégance qui, pour le dire en passant, n'est pas rare chez les Anglais de bonne maison. Ce pouvait être un homme de soixante ans, bien qu'il en parût à peine cinquante. Sa chevelure était grisonnante, mais son œil était vif et son sourire jeune. Il était de moyenne taille, bien fait, la physionomie ouverte, le geste affectueux. 11 méprit la main, me conduisit sur un divan; et, après m'avoir saluée de nouveau et demandé la permission de s'asseoir, il prit place à mon côté.
— Madame, me dit-il en assez bon français, vous trouverez sans doute ma conduite bien singulière, mais il est de l'essence britannique d'être original en tout, et je prétends être de mon pays.
Vous avez raison, monsieur, le cosmopolitisme est la
qualité des sots ou des égoïstes. Il faut avant tout qu'un Français soit Français, et qu'un Anglais reste Anglais.
— Je vous ai remarquée, madame, car je vous ai souvent rencontrée, et toujours vêtue de deuil, dans les spectacles et dans les promenades. Votre beauté, permettez-moi de vous adresser ce compliment, m'a frappé ; votre lugubre costume m'a intéressé, votre patriotisme m'a louché. Je me trouvais dernièrement au café Militaire, lorsque des officiers français racontèrent, en rendant hommage à votre courage, la conduite pleine d'héroïsme que vous tîntes à la bataille de Wagram ; cette apologie acheva de me- tourner la tête; vous m'aviez déjà subjugué par les yeux, vous me subjuguâtes par le cœur... En un mot, je suis tombé subitement amoureux de votre personne.
— Monsieur, interrompis-je en me levant à moitié, plaisantez-vous ?
— Non, madame, reprit l'Anglais en me faisant rasseoir et en donnant à sa physionomie une expression de sincérijé* a laquelle on ne pouvait se méprendre, je ne plaisante jamais sur des matières aussi sérieuses, je vous le répète, je suis amoureux de vous, et je donnerais la moitié de ce que je possède pour être payé de retour; or, je suis riche et très riche.
Enfin ou voulez-vous en venir, monsieur? lui demandai-
je alors, fort impatientée de la tournure que prenait cette conversation.
— Mes vues sont légitimes, madame, et je ne vous propose rien que la vertu la plus sévère ne puisse écouter sans rougir. Cependant, avant de m' expliquer d'une manière plus catégorique, laissez-moi vous dire, en deux mots, quelle est ma position. « Aquinzeans j'ai quitté l'Angleterre sur un vaisseau marchand de Porstmouth, où je m'étais enrôlé en qualité de mousse. Orphelin et sans appui, je croyais, en me jetant sur un navire qui allait aux Indes, pouvoir rencontrer la fortune qui me fuyait dans mon pays natal. Mon espoir ne fut pas trompé. Arrivé à Singapour, je quittai le navire, je me plaçai chez un gros négociant, et, en peu d'années, je devins si habile a traiter avec les Indiens, que mon patron me donna un intérêt dans sa maison et une de ses tilles en mariage. Mon beau-père mourut au bout de quelques années, et je me trouvai comme pav enchantement , à la
tête des plus fortes factoreries anglaisesMe Singapour. Au bout de dix ans, poursuivit l'Anglais, j'avais réalisé mes bénéfices, ils se montaient à six millions. Je travaillai cinq ans encore , et six autres millions devinrent le prix de ma constance et de mon activité. Je posai alors des bornes à mes richesses ; je n'étais point avide, je n'étais point avare, et je m'accommodai de cette modeste somme ronde de douze m i 1 1 i o i7s de francs. »
— Pestel quelle modestie ! dis-je malgré moi.
— Vous trouverez cette somme modeste ! repartit le Nabab quand vous saurez que d'autres négocians placés dans des conditions bien inférieures à la mienne ont réalisé dans les années 1816, 1817, et 1818, des fortunes de quarante et cinquante millions de francs.
En écoutant mon Anglais, je pensai d'abord qu'un bras de la Garonne passait non loin de la Tamise: ce ne fut qu'après plus amples informations prises, que j'acquis la certitude qu'il avait dit vrai.
Il poursuivit ainsi :
« Je revins en Angleterre avec ma femme et mes enfans, et je m'établis dans un des plus pittoresques manoirs du comté deSommerset. Là, j'étais heureux, et plein de joie du bien que je faisais autour de moi, lorsqu'une maladie épidémique, qui éclata dans cette partie de la Grande-Bretagne, vint m'enlever presque coup sur coup ma femme et mes cinq enlans. »
— Je connais ces douleurs, lui dis-je, en baissant tristement la tête.
• Ce fut alors que je reconnus l'impuissance et l'inanité des faveurs de la fortune, poursuivit l'Anglais. Que n'aurais-je point donné pour arracher à la mort des êtres qui m'étaient si chers. Tous mes trésors, je les eusse sacrifiés de grand cœur pour jouir de la vue de mes enfans que j'idolâtrais. Pendant deux ans, je me séquestrai dans mon château de Carlstou- House, ne voulant voirâme qui vive, et bornant mesdélassemens à la culture de quelques arbustes que j'avais rapportés de l'Inde, et qui me rappelaient la patrie de ma digne épouse. Sur ces entrefaites la paix générale fut signée.., »
— Aux dépens de la France 1 m'écriai-je en faisant un mouvement involontaire.
Le Nabab ne lit pas semblant de me comprendre cl reprit :
« La paix générale fut signée, et mes amis m'engagèrent ;\ quitter l'Angleterre pour m'arrachera la douleur qui ne s'usait point avec le temps. Je pris donc le parti de voyager, et, depuis 1816, je parcours l'Europe. J'ai visité la Suisse, l'Italie et toute l'Allemagne. J'ai franchi les Pyrénées, j'ai vu l'Espagne et le Portugal. Je suisentin revenu en France, le pays queje préfère, après ma patrie, à toutes les contrées que j'ai parcourues. »
— J'ai voyagé presque autant que vous en Europe, lui répondis-je; j'ai même été plus loin que vous, car Moskow, la ville des czars, m'a vue dans ses murs. Ma's si nous nous étendions sur ce chapitre là, nous n'en finirions pas, et je ne saurais à quoi attribuer l'Iu nneur de votre réception.
— Je vous demande pardon, madame, reprit le Nabab, d'être entré dans ces détails qui étaient nécessaires à la demande que je vais avoir l'honneur de vous formuler. Me voici arrivé au peint où je voulais en venir :
« De toutes ces pérégrinations lointaines, poursuivit-il, il m'est resté beaucoup de choses dans la tête, mais rien au cœur. Ce cœur est vide et il a besoin d'aliment ; celle seconde âme est toujours souffrante, elle à besoin de consolation. Il me faudrait, pour m'arracher à la tristesse qui me mine, une de ces intelligences vigoureuses qui reflètent sur moi un peu île leurs rayons salutaires ; il me faillirait, en un mot, une femme qui joindrait à l'éclat d'une beauté déjà mûre, un caractère ferme. Vous m'avez paru, madame, réunir toutes ces qualités essentielles à ma régénération morale, et j'ai ose jeler les yeux survouspour vous offrir ma main, ma fortune et mon cœur. Vous régnerai en souveraine sur mes biens et sur mes actions , et je m'estimerai le plus heureux des hommes de passer les jours qui me restent encore à vivre dans une union qui me promet enfin le bonheur. »
J'étais loin de ui'allendre à une pareille chute, et le dis-
LA VEDVE DE LA GRANDE ARMEE
cours tfh Nabab m'avail jetée dans une profonde rêverie. Il ajouta :
» Ma fortune se compose encore de 10 millions, car j'ai dissipé quelques sommes. Si vous acquittera a mon désir, je vous avantage de six millions; Nous resterons en France; ou nous retournerons en Angleterre, suivant votre goût. Le mien se ploiera facilement au vôtre... Voyez, madame, ce que vous avez à faire ?... j'attends votre réponse d ici à demain.
— Monsieur, lui répondis je, cette réponse ne fera pas attendre si longtemps: la voici. Une alliance anglaise, bien qu'elle soit à la mode aujourd'hui, puisque des lieutenans de Napoléon et des maréchaux de l'Empire n'ont pas craint de marier leurs filles ou leur fils a des Anglais, c'est-à-dire aux bourreaux de leur bienfaiteur et de leur maître et aux, oppresseurs de mon pays, une semblable alliance, tlis-je, ne' saurait me convenir. Vous êtes plus riche qu'un prince allemand ou qu'un marquis italien, vous paraissez galant homme et homme d'esprit; mais vous êtes Anglais, et ce seul titre est à mesyeux un ti re de répulsion. Votre nation martyrise notre Empereur ; vos soldats ont tué mon mari, le colonel d'Hervilly, a Waterloo. Je ne pourrais voir en vous que la personnification d'un peuple que je hais comme Française, comme épouse et comme bonapartiste. Je refuse donc votre fortune, votre cœur et votre main, et je regrette vivement, quoique j« n'eusse pas accepté davantage, que vous ne soyez pas Russe, Prussien ou Autrichien; avec eux je me serais entendue, avec un Anglais, jamais!
Le Nabab voulut faire quelques observations; mais, me levant aussitôt avec une froide dignité, je le saluai et je sortis H).
Avril 1824. — Mes maux sont grands et les chagrins ne cessent de m'accabler. Je fais pourtant bonne contenance et je liens tête à l'orage, mais mon âme est brisée. Je vois tous les jours des malheureux que je ne puis secourir, cela me désespère. Hier je passais vers le soir sur le boulevard, un homme maigre, blême, se soutenant à peine, m'accosta et me demanda du pain. Je le regardai à la clarté d'un réverbère, je crus reconnaître ses traits.
— N'avez-vous pas été soldat ? lui dis-je.
— Hélas ! oui, madame, pendant vingt ans.
— Et dans quel régiment?
— Dans le 10e de ligne entr'autres, ou j'étais sapeur.
— Veus vous nommez ?..
lime dit son nom : c'était un ancien soldat de mon premier mari et un camarade de Priam. Je lui dis mon nom à mon tour et il me reconnut. •
Ce pauvre homme pleurait de joie dem'avoir rencontrée.
— Mais, lui ai je dit, pourquoi n'êtes vous pas entré aux Invalides? vous avez été blessé grièvement en 1807.
— J'ai été sauvé par vous, madame Boufiard, jenel'aipoint oublié.
— Ce n'est point de cela qu'il s'agit; pourquoi, je vous le répète, n'avez vous pas été reçu aux Invalides?
— Je vais vous faire ma confession, madame Bouffard : sur les bords de la Loire, en 1815, j'ai été licencié, avec le régiciment bien entendu. Nous voila partis, nous passons par Orléans; là des hussards du deuxième nous offrent, histoire de politesse, une bouteille de vin, puis uneautre, puis encore une autre. Bref, nous devenons tous un peu casquettes (î); dans l'ivresse, on dit de préférence tout ce qu'on devrait taire. Nous nous mettons à crier: Vive l'Empereur l On nous empoigne, en nous colle en prison, et on nous fait comparaître devant une cour prévùlale qui nous condamne les uns à trois, les autres a deux ans de prison. J'ai attrapé deux ans, moi qui vous parle, parce que j'ai toujours eu du bonheur; et voilà, m'amc Boudard, la chose qui m'empêchera d'entrer jamais aux Invalides.
(I) Ce que raconte ici la veuve fst très vrai. Ce Nabab, M.Smiihson, avjitplusde 500,000 livres de rente. Il voulais par une txcentiiciié commune aux gens de son pays, l'épouser dans les vingt-quatre heures.
(2) Uni.
J'ai donné ù ce pauvre homme mes épargnes de la semaine, qui se montaient, je crois, à six francs, et je l'ai quitté plus satisfaite que je ne l'avais abordé. Il m'avait promis de me faire savoir sa demeure, il n'en a rien fait, tant-pis pour lui. Peut être aurais je pu lui être utile. Je ne demaude jamais rien pour moi, mais pour les autres, c'est différent.
—Je suis allée flâner hier an soir au Salon de Flore. La vue dételle guinguette m'a rappelé des souvenirs tout à la fois bien doux et bien amers; mais il m'a semblé que, de mon temps, les danseurs avaient plus d'entrain et plus d'expansion. Quel différence avec les bals publics que nos soldats aimaient tant à fréquenter en Allemagne, aux environs devienne surtout I Au Volksgarten, par exemple, ce beau jardin entrecoupé de tapis de gazons, d'allées d'arbres et de parterres de. fleurs, où le plaisir rassemblait, aux jours d'été, tout ce que la population viennoise possédait de sémillantes grisettes et déjeunes étudians. C'est au Volksgarten qu'ils accouraient pour entendre Strauss et ses w>lses entraînantes. La soirée n'était pas complète si Strauss ne conduisait pas l'orchestre I (I)
Strauss ! que serait devenu Vienne sans Strauss? c'était son bonheur, c'était sa vie. A la tête de son orchestre, Strauss absorbait tellement ses auditeurs sous la puissance de son archet, qu'on était tenté de croire qu'il y avait en lui quelque chose qui n'appartenait point à l'humanité. C'était le dieu, ou plutôt le démon de la walse incarné. Il faut avoir assisté aux soirées du Volksgarten pour comprendre tout le prestige qu'il exerçait sur les Viennois et plus particulièrement sur les Viennoises. En entrant dans le jardin de l'établissement, c'était déjà un coup-d'œil unique, c'était léerie. Plus de cent petites tables, couvertes d'une nappe bien blanche et éclairées chacune par une lumière qui brillait à travers une espèce de verre de lampe, s'offraient à vos yeux, (car, à Vienne, l'enthousiasme vient en mangeant, et la musique à jeun ne serait plus qu'à demi goûtée) ; on pienait place, parce que, avant toutes choses, les hommes elles femmes s'établissaient commodément, selon leurs sympathiques inclinations. Les femmes commandaient le souper, les hommes allumaient leurs pipes, les music'ens accordaient leurs instrumens, Strauss paraissait!
Ses vvalses étaient charmantes, mais qui ne les avait pas entendu exécuter par lui ne pouvait concevoir tout ce qu'elles avaient d'électrique. Il leur imprimait je ne sais quel mouvement saccadé qui vous enlevait ; on se sentait dominé par une force surnaturelle; son violon n'attaquait pas les jambes ; c'était l'âme qu'il faisait walser et qu'il enivrait. Puis, il fallait le veir lui-même, au milieu de ses musiciens, debout, ardent, passionné, frappant du pied et leur communiquant celle verve qui le possédait, lui I Alors tous ses auditeurs semblaient subjugués, et jusqu'à ce que la walse finisse, chacun restait muet, immobile; oubliant la pipe qui s'éteignait, la bière qui languissait dans les verres, et le poulet frit qui refroidissait.
Le gouvernement autrichien, loin d'entraver cet amour du pla'sir dont brûlent ses sujets, cherchait, au contraire, à lui conserver sa force et son enthousiasme. Strauss, m'a-t on dit, jouissait d'une pension que lui faisait l'empereur François sur sa cassette particulière; au (ai1, il la gageait bien, car, sans s'en douter, il était peut-être une des meilleures chevilles ouvrières de l'Etat. Celte assertion pourrait, au preniierabord, paraître une plaisanterie; mais qu'on y fasse attention, elle présente un caractère profond de vérité. Les petites roues sont le moteur des grandes ; Strauss était, à lui seul, le moteur puissant de la tranquillité publique, il était pour les classes oisives une occupation de tous les jours.
Tandis qu'il occupait Schœnbrun, après la bataille deWagram, Napoléon eut l'idée, lui aussi, de visiter incognito le Volksgarten. Pour cela, il sortit un soir à pied et accompagné seulement de l'alde-dc-camp de service, comme lui velu
(I) Il est piésumaU» que le Slrauss donl parle ici la Veuve de la Grande Armée n'était autre que le père du célèbre Slrauss que tout l'iris ait allé entendre, il y a quelques années, U la salle des CMCtrts Musai!.
atie
EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE
il h;il)its Lourgejis, et se dirigea du cô!édece jardin où i savaii i] ne ses soldats avaient coutume t'.t se rendre pour se livrer au plaisir de ta danse. Arrivé près d'une guinguette qui c'éait pas encore le Vo'.ksgarien, sans avoir été ni remarqué ni reconnu, il voit devait lui un marée-hal-des logis des < liasseujrs a cheval de sa gardé, donnant le bras a une grosse Allemande, qui suivaient, tcus deux, la même direction. A-lors, Napoléon presse le pas et s'amuse à écouter les propos gûlans que le sous ollicier adresse, pn français, à sa •'elle, qui, bien que ne comprenant pas un mot de notre langue, ne lui en répond pas moins en allemand.
— Mon petit chou, lui disait le chasseur, nous allons bien nous amuser.
— Ya, va I
— C'est le petit Capoial qui pah les violons avec les kri- ,< lies de votre monarque ; ainsi il n'y a | as d'affront.
— Ya, ya I
— Alors dépêchons-nous, et en avant deux la queue du chat.
— Un moment! pas si vite, dit à son tour l'Empereur en s'approchant tout-ù-fait. Certes, il est bon d'aller en avant, irais pour cela il faut que j'en donne l'ordre.
Le maréchal-des-logis se retourne et reconnaît Napoléon; mais, sans se déconcerter, il porte la main a son chapeau, et lui répond :
— Mon Empereur, c'est inutile, car, pour aller en avant, il n'est pas besoin que vous parliez, il suffit qu'on vous voie.
Celte repartie 8t sourire l'Empereur, et valut, peu de temps après, l'épaulette d'officier au n aréchal-des-logis, qui peutêtre l'aurait attendue encore longtemps. Cependant, je dois le dire, lorsque le hasard contribuait ainsi à faire donner des grades, ce n'était jamais qu'après qu'on se fût assuré que ceux à qui il les accordait s'en étaient rendus dignes.
Le général"'', do la vieille garde impériale, m'a rencontrée avant-hier sur le boulevard des Italiens. Il est venu à moi et m'a dit :
— Voyons, comtesse, vous êtes belle, vous avez encore bon pied, bon œil, venez avec moi. Je me retire dans une terre que j'ai achetée en Normandie. J'ai la goutte, je ne pourrais surveiller ni mes domestiques, ni mes ouvriers; vous feriez l'office de surintendante : je vous confierais le sceptre de mon château.
— Mon cher général, lui ai-je répondu, je ne suis plus q-u'une ombre qui erre, une pensée qui plane, un symbole qui se meurt. D'ailleurs, je voudrais accepter votre oflre obligeante que ,e ne le pourrais pas.
— Et pourquoi, comtesse?
— Parce que votre réputation de bravoure ne vous empêche pas d'avoir aussi celle de vert galant; et il ne faut pas,
vous le savez, que la veuve de Cé^ar puisse même élre
soupçonnée.
Janvier 1825.— Hier, un domestique à la livrée du marquis d'Hervilly est venu déposer chez ma portière une boite hermétiquement fermée. Je nie suis empressée de l'ouvrir. Elle contenait dis gants, des tulles, douze aunes de taffetas noir, deux fichus de même couleur, cl un schall noir, façon cachemire, il y avait aussi une petite boîte à tlié. Je l'ai ouverte, et j'y ai trouvé cinquante napoléons avec ces mots écrits au crayon : « Le prisonnier d'Hervilly a sa généreuse libératrice. • Ce cadeau, si délicatement envoyé, m'a fait plaisir. J étais, ce que nous appelons nous autres, à «c. Lorsque e rencontrerai uue pauvre soldat, au moins pourrai-je maintenant lui donner ses étrennes.
— Je suis en proie, depuis quelques jours, à une noire mélancolie. L'image de Julien nie poursuit sans cesse. Je crois toujours le voir au chevet de mon lit me faire signe de venir a lui. Est-ce un présage? je ne sais; mais le jour où Dieu me rappellera à lui sera le plus beau jour de ma vie. Fidèle à mon amour, fidèle à ma patrie, je passerai, sanslrembler.de cette vie mortelle à la vie qui ne finit point, et je paraîtrai aux pieds de mon souverain juge avec la confiance d'une chrétienne et la fermeté d'un soldat.
— Le marquis d'Hervilly, frère de Julien, vient de mourir presque subitement. C'était mon unique prolecteur, mon seul appui, que vais je devenir? Dieu le sait. Je me promène sans cesse ; je crois, en livrant mon corps à une fatigue continuelle, apaiser les tourmens de mon âme. Soins inutiles I je ne puis parvenir à surmonter mes chagrins.
Je n'ai plus de courage : mes forces s'épuisent dans la lutte que je soutiens depuis huit ans. Les sympathies populaires me ravivent encore parfois; mais j'ai honte de moimême, car je ne puis plus être utile à ceux qui souffrent.
Là se terminait le journal de la Veuve Je la grande Armée. Sa dernière pensée, tracée quelques mois avant sa mort, explique les deux amours qui ont partagé sa vie et qui out dominé toutes ses actions : l'amour de Julien et l'amour de son pays. On comprendra que nous avons dû, dans ce récit, élaguer beaucoup de choses qui n'auraient eu aucun intérêt pour le lecteur ; mais nous avons conservé tout ce qui se rattachait directement ou indirectement aux faits racontés dans notre livre, dont ce journal forme en quelque sorte |e corollaire. Nous avons payé ainsi notre de(Je à la mémoire de cette femme belle autant que malheureuse, courageuse autant que Jjienfaisante, et dont le caractère avait été, dans ces derniers temps, indignement travesti.