PREMIERE MIT
Le chevalier De Profundis commença ainsi :
Une après midi d'automne, il y a déj;i quelques années, et une heure avant le coucher du soleil, les personnes qui traversaient les bois délicieux de Ville-d'Avray, pouvaient entendre une voix qui criait derrière le mur d'un parc : Descendez donc, Tancrède ! mais descendez donc ! je vous en prie : vous allez tomber.
C'étaient ensuite des éclats de rire sortis d'une poitrine plus mâle, qui se mêlaient à cet ordre sans cesse répété et fort peu obéi.
Hors des murs de ce parc, qui entouraient une propriété magnifique, des paysans s'étaient amassés et attendaient avec curiosité le résultat d'un événement fort simple, et qui pourtant faillit devenir tragique.
Un gros singe (jugez de la valeur de l'événement) s'était échappé du château pour aller se percher sur un des plus hauts et des plus vieux marronniers plantés devant la grille d'entrée^ et grimpait malicieusement de branche en branche, à mesure que le jeune homme lancé à sa poursuite cherchait a l'attraper. Il montait, il montait toujours ; il avait déjà gagné assez de hauteur pour que les curieux, amassés devant la grille, le vissent aussi bien que les habitans du château. La voix qui avait invité Tancrède a ne pas aller plusluin et à descendre, était, ou le devinait à la fraîcheur de l'organe, celle d'une très jeune femme. Mais Tancrède mettait de l'amour-propre à mener à bonne tin son expédition aérienne : il affrontait, avec une intrépidité vraiment alarmante, les rameaux les plus déliés pour s'emparer de l'orang-outang, car l'animal appartenait à celte famille de singes. Pour comblede raillerie, celui-ci se mita situer et à ricaner, en s'élevanl encore plus haut. Maracaibo était dans ses jours de folie.
Tout-à-coup une pierre lancée du chemin effleura le singe, qui n'en tint pas compte: au oui traire, il grimaça déplus belle. A l'instant, d'autres pierres assaillirent l'arbre comme une grêle; le feuillage fut déchiré, des branches cassèrent. Malheureusement, Tancrède offrant plus de surface que le malicieux orang-outang, c'est lui qui reçut en plein la bordée, insulte à laquelle le bouillant jeune homme crut devoir répondre avec les projectiles dont il disposait, c'est-à dire avec les fruits du marronnier. Il en arracha avec colère le plus qu'il put, et il les lança sur la tète de ses nombreux adversaires. De son côté, l'orang-outang ne voulant pas demeurer en reste, imita Tancrède et lit pleuvoir des marrons d'Inde.
Cela devint bientôt un combat acharné des deux parts. Pierres et marrons n'Inde obscurcissaient l'air, et, à travers le bruit de l'action, on distinguait toujours les cris stridens de Maracaibo, la voix de la jeune femme qui disait avec plus d'instance: Mais descendez donc, Tancrède 1 et les rires joyeux de l'homme qui était avec elle de l'autre coté du mur.
Cependant le moment vint où la cime de l'arbre étant entièrement dépouillée parle choc violent et répété des pierres. Tancrède fut exposé a un danger sérieux. Chaque coup de pierre l'atteignait ; ses mains étaient en sang, ses habits déchirés. Il n'en persistait pas moins avec héroïsme à ne pas céder; et jusqu'à ce qu'il eût saisi l'orang-outang, il voulut rester exposé aux brutalité des paysans. Lorsqu'après bien des efforts il s'en fut emparé, il opéra sa retraite avec calme, s'arrètant la temps en temps pour braver ses adversaires, et donner le temps à Maracaibo de les narguer, ce dont il s'acquittaitavecle talent particulier à ceux de son espèce.
Tant que Tancrède ne serait pas abrité par le mur; il ne devait pas croire sa victoire complète, et l'événement le lui prouva. Se rapprochant de plus en plus de ses ennemis à me-
sure qu'il descendait, il fut bientôt presque au milieu d'eux lorsqu'il arriva enfin à la crête même du mur. Avec un peu moins d'entêtement, il se fût promptement délivré de leurs atteintes en se plaçant derrière cet abri; mais il considéra cette manœuvre comme une lâcheté. Debout sur le dos du mur, et l'orang-outang effrontément posé sur son épaule, il défia les paysans qui l'avaient provoqué, battu, ensanglanté. 11 faut croire qu'il se permit contre eux, troupe irascible, quelques manifestations outrageuses, car ils lui lancèrent, outre des poignées de sable et de cailloux, les bâtons noueux qu'ils avaient à la main. Tancrède était furieux. Ses cheveux blonds, mouillés de sueur, se hérissaient «nr son frout en colère ; ses yeux, bleus de mer, pétillaient, flamboyaient ; sa bouche menaçante apostrophait ses ennemis, qu'il accusaitde se mettre cent contre un, et de la seule main qu'il eût de libre, car il tenait Maracaibo de l'autre, il démolissait le mur qu'il jetait par poignées au visage des paysans. Le col de sa chemise, trempé par l'eau qui ruisselait, qui descendait de ses joues empourprées, pendait en lambeaux; et l'on voyait sa poitrine imberbe palpiter d'émotion.
Ni Bayard, ni Byron, ces deux illustres mutins, n'offrirent jamais, dans leurs enfance colère, plus d'énergie, de résistance et d'intrépidité. Il serait mort à cette place, si la grille ne se fût alors ouverte, et si une jeune dame, fort pâle et fort émue, enveloppée d'un cachemire blanc, n'eût couru vers cette multitude en criant : « Eh 1 messieurs, prenez donc garde ! c'est un enfant que vous allez tuer. » Et se tournant vers Tancrède, elle lui dit d'un ton sévère : « Je vous ai déjà dit de descendre, monsieur ; descendez ! »
— Oui, madame, répondit Tancrède, qui, interprétant à l'avantage de son obstination et de sa témérité l'injonction qu'il avait reçue, sauta non dans le parc, mais à pieds joints, avec Maracaibo, sur le chemin même et au milieu des paysans irrités.
Le singe malin et furieux, se jeta aussitôt sur tous les bonnets des paysans, les arracha, les dispersa, les jela en l'air, en sifflant, en grimaçant, en ricanant, en piétinant.
La jeune dame allaitse touver impuissante contre ce nouvel outrage, dont les résultats étaient incalculables, lorsque la personne qu'on avait, tout le temps de la bataille, entendu rire derrière le mur du parc, arriva à pas lents, prit Tancrède par le coude, et le ramena presque de force au château, où celui-ci rentra à la fols vaincu et triomphant. La grille se referma sur les trois acteurs de cette petite scène, et peu après les paysans et les bûcherons, que la nuit allait surprendre, s'en allèrent par les divers sentiers du bois, se demandant comment en France le gouvernement pouvait permettre aux gens d'avoir chez eux des singes si dangereux qu'ils se défendaient quand on les attaquait.
— Étes-vous fou, dit la jeune lady Glenmour à Tancrède, quand ils furent arrivés devant le château, de vous exposer ainsi à vous faire fendre la tète pour la gloire d'attraper un singe ?
— Milady, répondit Tancrède, ce singe est à vous, et c'est votre bien que j'ai défendu et que je défendrai toujours avec ce zèle.
— Que ferez-vous donc lorsqu'il s'agira pour vous de détendre le pavillon anglais, — quand vous serez capitaine?
— Je ne ferai rien de plus, madame, et je sauverai le drapeau comme j'ai sauvé cet ourang-ouiang.
— Tancrède, vous êtes un enfanl : allez dans votre chambre, et priez le docteur Patrick de visiter vos blessures; j'espère qu'elles ne sont pas graves.
— Avec la permission de milord el de milady. reprit Tancrède, je ne consulterai pas le docteur Patrick, mais je me laverai le visage avec un peu d'eau, de poudre à canon et de vinaigre.
— Comme 11 vous plaira, dit lord Glenmour, en offrant le bras à sa femme pour rentrer au château et passer dans le salon qui s'ouvrait surlepaiv.
Tancrède s'en alla d'un autre côté.
Celte scène avait visiblement affecté les nerfs délicats de lady Glenmour, car elle ne fut pas plutôt entrée au salon qu'elle se laissa tomber dans un fauteuil et qu'elle demanda
sa
LEON GOZLAN
de l'air. Son mari se hâta de pousser le fauteuil près d'une porte-croisée.
— Vous trouvez-vous mieux, milady? lui deraanda-t-il au bout de quelques minutes de silence. Voyez comme le parc "est beau ce soir. Nous n'avons pas joui depuis longtemps d'une aussi douce soirée.
— lie suis mieux, répondit lady Glenniour, en soulevant à peine ses paupières chargées de langueur. En effet, la soirée est magnilique. Oui, le parc est beau... Mais Richeraondl mais Windsor!... Oh! pardon, milord.
— Vous y songez toujours? C'est le ciel pour vous, reprit lord Glenmour.
— J'oublierai ces splendides demeures si vous le voulez. — Je neveux que votre bonheur, milady. Puissé-je un jour réaliser cette prétention ! Je prévois que cela sera difficile. .
— Pourquoi cela, milord? demanda lady Glenmour, en appelant du bout de son gant Griff-Graff, son épagneul, admirable king-charls's qui sortit d'une corbeille de satin pour obéir aux ordres de sa maîtresse.
— Comment vous rendre les royales distractions auxquelles vous vous livriez auprès delà souveraine dont vous partagiez les goûts et presque l'autorité ? Le mariage le plus heureux a des ressources trop bornées pour rendre à la comtesse de Wisby, demoiselle d'honneur de la reine, les plaisirs qu'elle goûtait dans ce haut rang, mais qu'il faulbien un jour quitter quand on n'épouse pas toul-a-fait un souverain.
On sent l'ironie qui perçait sous le velours de ce langage.
— Et qu'on quitte sans regret, milord , quand on a l'honneur de devenir votre femme.
Le king charles's sauta sur les genoux de sa maîtresse.
— Vous êtes trop indulgente, mais j'espère que cette indulgence ressemblera un peu plus à la vérité dans quelques années. Six mois de mariage ne sont qu'un essai plus ou moins heureux de ce que peut un mari, jaloux d'occuper le cœur de sa femme.
— Cet essai, milord, suffit amplement, croyez-moi.
— Si vous voulez que je vous croie, madame, dit lord Glenmour, en prenant respectueusement la main de sa femme, ne répétez pas votre éloge, je m'en sens trop indigne.
Milady sourit, mais d'une manière si ambiguë, qu'il eût été impossible de dire si elle était ou non de l'avis de son mari.
Lord Glenmour se leva ensuite, alla vers une des croisées latérales du salon et l'ouvrit.
— Regardez, milady.
De cette croisée on apercevait la grande pièce d'eau. Lady Glenmour poussa un léger cri d'étonnemenl.
— Le yacht de la reine !
— 11 est exactement semblable à celui de la reine, dit lord Glenmour, en montrant à sa femme un petit bâtiment d'une élégance et d'une légèreté exquises, doré comme un trône, chamarré de sculptures, construit en forme de cygne et armé de six canons de bronze.
Lord Glenmour agita son mouchoir, et à l'instant même le yacht glissa sur ses roues ; la fumée sortit du tuyau, et il parcourut en tous sens la pièce d'eau, en faisant feu de ses petits sabords. Les matelots criaient du haut des vergues; « Vive lady Glenniour, comtesse de Wisby!» Le capitaine du yacht, c'était le jeune Tancrède, qui, ayant déjà oublié ses blessures, saluait avec son chapeau sa souveraine bien-aimée.
— C'est charmant ! dit lentement lady Glenniour en cessant toul-à-coup de regarder cette merveille; et comme si elle fût fatiguée de la voir, elle reprit son attitude molle et dédaigneuse.
— Ce n'est que la politesse d'un capitaine de frégate, reprit Glenniour. Mais pendant mon absence, elle vous aidera à penser a moi; vous vous promènerez quelquefois sur l'eau.
— Vous comptez donc toujour partir9
— Oui, milady. Ma permission expire bientôt Pourobtcnir mie prolongation de congé, je suis obligé d'aller à ton-
andc . l'amirauté; elle l'exige. Je partirai celle nuit ..
— Vous irez sans doute à la cour ?
— Présenter vo$ hommages et les miens a la souveraine, et remettre vos lettres de bon souvenir aux amies que vous y avez. Vous ne me demandez pas à m'aceompagner ?...
— Je sais milord que vous me refuseriez.
— Cependant... milady...
— Je prierais, que vous refuseriez encore.
— Vous, prier ! Nous ordonnez ici.
— Pourvu que je n'ordonne pas de quitter ce château que j'ai pour prison.
Feignant de n'avoir pas entendu, lord Gleumour sonna et fit un signe au valet de chambre qui se présenta. Celui-ci comprit et se retira aussitôt.
— Pendant mon absence, que ferezvous, milady?
— Je penserai à votre retour, répondit froidement lady Glenmour.
— Qui sera prompt, je l'espère.
— Personne ne le souhaite plus que moi.
Lord Glenmour baisa avec respect la main de sa femme.
Un bruit se fit entendre tout-à-coup sur la pelouse, et y l'instant un cheval d'une beauté rare, d'un noir éblouissant, parut, conduit par un domestique indien. C'était un cheval nedji de la plus incontestable légitimité. Il était fin et souple comme l'acier, mais d'une impatience, d'une vivacité terribles. Jamais ses quatre pieds ne touchaient à la fois la terre qui semblait être du feu pour lui, tant il bondissait, caracolait, décrivait des écarts et se soulevait eu suspendant à son mors le domestique effrayé, qui ne se lirait pas toujours heureusement de ces violentes secousses. Nul n'avait encore osé le monter, pas même lord Glenmour, un des plus renommés cavaliers de l'Angleterre. L'âge seul et une longue résidence dans nos climats humides parviendraient peut-être à le dompter. Nedji, car on lui avait donné le nom de son espèce si recherchée, était, comme tous les phénomènes, plus propre à briller qu'à servir.
— Mais on dirait, s'écria lady Glenmour, que c'est un des trois chevaux envoyés à la reine d'Angleterre par le pacha d'Aden ?
— C'est un de ces trois chevaux, milady. — Vraiment ! et comment l'avez-vous eu?
— Le groom de la reine a dit qu'il s'était échappé de l'écurie et qu'on ne. l'avait plus retrouvé. Pendant qu'il faisait ce mensonge...
— Que vous devez avoir acheté très cher...
— Comme tous les mensonges. Il n'y a que la vérité qu'on a pour rien.
Pendant qu' il faisait ce mensonge, on embarquait au milieu de la nuit le cheval Nedji sur la Tamise, et il voguait ensuite vers le Havre.
— Voilà une galanterie...
— Vous plaît-elle? c'est l'essentiel.
— Comme tout ce qui vient de vous, milord, répondit lady Glenmour avec la më)ne impassibilité polie qu'elle avait montrée jusque-là. Mais, reprit-elle en arrangeant les plis de sa robe de soie grise, vous ne m'avez p;is encore dit, milord, pourquoi vous ne vouliez pas m'emmener avec vous à Londres.
Lord Glenmour avait cru ne plus voir revenir la même question.
— Votre santé, milady ?
— Ma santé... mais je ne suis pas malade, et je ne sache pas que jamais l'air natal ait nui à personne.
— Le voyage...
— Trente-six heures de voyage... pour la femme d'un capitaine de frégate. En vérité, vos raisons...
— La lune de miel qu'il est d'usage de passer hors de l'Angleterre...
— Combien de quartiers ont donc vos lunes, milord ? Voilà six mois que nous sommes mariés... car nous sommes bien mariés...
— Le doute de voire part...
— Est des fins impossibles, milord, pour moi surtout, i puisque pour devenir votre femme, j'ai dû vous enlever sur
LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE
la route de Brigbton et vous emmener avec moi en France où ' vous avez eu la loyauté de m'épouser.
Le sourire moqueur qui accompagna celte dernière plirase fit brusquement lever de sa place lord Glenmour.
— Milady... cette plaisanterie...
— Ce n'est pas une plaisanterie. . .
Le capitaine Glenmour lit quelques pas dans le salon afin de dissimuler son trouble.
— Que voulez-vous dire, milady? car... je ne devine pas le sens de cette énigme...
— Mon Dieu! ce n'est pas une énigme; c'est un article de journal...
— Un journal !
— Celui de la cour, où tout est officiel.
— Jusqu'au mensonge, répliqua lord Glenmour, qui prévoyait vaguement quelque terrible attaque.
— Voyez plutôt, milord, ajouta la comtesse sans affecter plus d'émotion qu'elle n'en avait montré depuis le commencement de cet entretien. Elle se leva à son tour, alla avec sou king charles's endormi sur le bras à sa table à ouvrage, et prit dans un tiroir un numéro du journal de la cour qu'elle remit» son mari: — Lisez, milord... c'est là... à cette page...
Cachant son désappointement, lord Glenmour lut avec un calme horriblement forcé, la page désignée.
Pendant ce temps, lady Glenmour regarda dans la petite felace enchâssée derrière la boîte de sa montre, si sa coiffure du soir n'avait souffert aucune altération.