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LA SOCIÉTÉ DBS DANGEREUX

Lady Flavy Glenmour était une des plus belles et des plus jolies femmes de l'Angleterre, et on le croira sans peine si l'on veut se souvenir que les reines d'Angleterre ont pour habitude de s'entourer (surtout quand elles ne sont pas encore mariées) des demoiselles les plus distinguées de leur royaume par la naissance et la beauté. C'est le choix dans le choix. Lady Glenmour, brune comme une Vénitienne du Véronèse, avait des cheveux d'un noir doux et onctueux, couronnant son front de comtesse et descendant en grappes sur ses joues de dix-huit ans. Son regard long et fier se perdait quelquefois dans une magnifique indifférence; moins qu'une reine, plus qu'une femme, elle brillait à travers une sphère d'idéale grandeur. La supériorité du sang, qui ne peut pas plus se nier que la conscience et l'honneur dans l'ordre moral, éclatait dans la perfection exquise de son profil. 11 résumait toute la noblesse de ses aïeules. L'oeil qui l'admirait volait quelque chose à la sensualité du tact en posant son rayon sur ces lèvres d'un rose chaud et vaporeux. Son cou ondoyant, ses épaules, ses bras étaient si ternies et si éclatans de jeunesse, que la soie et la dentelle qui les touchaient semblaient avoir une âme et les caresser de leur contact, de leurs plis et de leurs couleurs. Lady Glenmour était grande, belle, mais sans cet excès de majesté qui tue le désir, qui donne trop au respect pour ne pas ùter a la grâce. Par une illusion, par un prestige qui ne s'expriment pas avec les mots beaucoup trop exacts «le la langue parlée, on éprouvait, en voyant sa poitrine blanche et demi-voilée, l'émotion suave et chaste que fait naitre une corbeille pleine de fruits et de tlcurs qu'on vient de cueillir. Ce qui aurait donné un prix extraordinaire à tant de charmes, c'eût été l'éclair delà passion courant dans ces cheveux, éclatant dans ces yeux, circulant dans ces veines, s'allumanl sur ces lèvres, faisant battre ce cœur de dix-huit ans. Malheureusement, ou heureusement peul-ètre, lady Glenmour n'était jusqu'ici qu'une belle statue de rose et d'ébène, que Pygmalion avait animée, mais sur le front de laquelle il avait oublié de déposer le baiser mystérieux. La Galalhée anglaise marchait, elle respirait, elle parlait, mais elle ne vivait pas, car elle n'aimait pas.

L'absence de celte passion donnait peut-être à son corps la langueur dont il semblait frappé comme d'une maladie

mortelle. Lady Glenmour, avec cette vive exubérance, toute de jeunesse ci de santé, ne marchait presque pas ; si elle sortait à pied, e'élait pour aller jusqu'aux premiers gradins gazonnés du parc, qui commençait au-delà de la pelouse, c'est-à-dire à trois cents pas environ du châleau. Assise dans son fauteuil, elle lisait pendant les heures du jour où elle ne recevait pas, ou bien elle faisait de la musique à son piano. Son plaisir... elle ne paraissait avoir aucun plaisir, pas même celui de se savoir belle, admirée; grand avantage qu'ont les femmes sur les hommes qui ne sont pas femmes. L'article du journal de la cour était ainsi conçu : « Un membre de la fameuse affiliation des Dangereux vient a d'être enlevé sur la route de Brighton à Londres par la » belle comtesse de Wisby, aujourd'hui lady Glenmour. On » ne croirait pas à un pareil événement si 1 on ne savait les » prodigieux succès de ces messieurs. Du reste, un bon ma- » riage contracté à Calais dans la chapelle protestante a ra- » tifié et fait pardonner cette folie romanesque d'une des » plus nobles et des plus jolies demoiselles d'honneur de la » reine. »

Quand lord Glenmour eut achevé cet article, il dit en rendant le journal à sa femme :

— On ne peut empêcher les journaux de dire ce qu'ils veulent.

— Milord, il ne s'agit pas, s'il vous plaît, de la moralité des journaux, mais de la mienne. Vous ai-je enlevé ? demanda-t-elle d'un ton qui confondit lord Glenmour. Je tiens à le savoir...

— Non, milady... vous le savez bien...

— Mais alors?...

— Une pareille absurdité ne se réfute pas...

— Cependant, milord, tout n'est pas absurde dans cet article...

— Tout!...

— Non, milord, répliqua lady Glenmour.

— Votre assurance...

— Ne faites-vous pas partie de la fameuse société/

— De quelle société?

— De celle que cite le journal de la cour, de la fameuse société des Dangereux.

— Moi?

— Vous-même...

— C'est le journal qui le dit.

— C'est moi, milord, qui l'affirme.

— Qui a pu vous dire?...

— Écoutez-moi, milord. Un soir, j'étais du cercle de la reine, vous y vîntes présenté par votre amiral : on dansa; deux fois vous m'offrîtes d'être mon cavalier. En reprenant ma place, je lus, écrits au crayon sur la monture d'ivoire de mon éventail, ces mots : « Prenez garde 1 comtesse Wisby, l'homme avec lequel vous avez déjà dansé deux fois est un Dangereux. »

— Quelle folie I dit sans trop savoir ce qu'il disait lord Glenmour, occupé à tordre sourdement, avec rage, dans le fond de son gousset, une chaîne d'or d'un travail précieux qu'il avait projeté de donner comme un troisième cadeau à sa femme.

— M'a-t-on trompée? Votre parole de marin ?

— Non... milady !... Mais quel rapporty a-t-il entre mon voyage à Londres et mon affiliation à ce club d'hommes de plaisir, d'élégance et de luxe '!

— El d'intrigues galantes, ajouta lady Glenmour. Mais écoutez-moi encore, milord. Le. surlendemain, je voulus savoir ce que c'était que celte étrange société...

— Et l'on vous a appris?... demanda avec une fausse indifférence lord Glenmour.

— Ceci, milord ; que vous formiez une associationde trente membres; que pour faire partie de celle association quand se présentait une vacance, il fallait d'abord prouver qu'on était noble au moins depuis deux siècles. Est-ce exact, milord?

— C'est exact, milady... Qui donc a pu faire mettre cette nouvelle dans le journal de la cour? pensa lord Glenmour.

— Jouir de deux cent mille francs de rente et n'avoir ni

LEON GOZLAN

moins de dix-huit ans ni plus de trente... Est-ce vrai?

— Oui, railàdy... el c'esl [ouf Revenons à mon départ.

— Ce n'est pas loul, reprit lad> ■ Glenmour. Il faut encore, pour être admis dans celle société, avoir eu deux duels. . être brave enfin, el pa: ;er dan - l opinion publique pour l'un des bomnies les plus séduisans de l'Angleterre.

—Cène dernière clause n'esl pas de rigueur, milady. puisque vous voulez qucj'afe l'ait partie de celte association...

— Et dont vous faites encore partie ...

— Non, milàdy, el vous aile/ savoir pourquoi...

— Auparavant, pernièttez-mbi d'achever, interrompit latfy Glenmour, sans rien perdre de son flegme 'superbe. So1» bal est celui-ci..,

- Ah! vous savez aussi le but de cette association.... dit lot -I i.'> nrôour mis .1 là pins . ruelle des tortures, et cassant par petits morceaux la chaîne d'or qu'il avait dansle gousset.

— One saurais je sans cela ?

— Vous avez eie bien instruire. .

— Par'faîléureul, nilïord ; le but de Cette association, le. voici : chaque associé doit exercer une séduction si impérieuse sur le cœur des femmes, qu'il faut qu'elles avouent leur amour lès premières ; au contraire, je crois, de ce qui s'esl passé jusqu'ici. Il est défendu de triomper à moins. Ils ne doivent jamais dire qu'ils aiment, mais si fort se rendre aimables, irrésistibles, ou par leur beauté, ou par leur éloquence, ou parleur espril, ou par leur adresse, ou par leur subtilité et leur connaissance du cœur des femmes, qu'aucune d'elles ne puisse échapper à leur domination. Celui qui déroge à ces conditions, qui réussit par d'autres moyens, est déclaré traître à l'ordre et exposé à toutes les vengeances de ses confrères , qui sont nécessairement très puissans, puisqu'ils sont pris dans les hautes classes de la société an glaise, jeunes pairs, jeunes membres du parlement, jeunes officiers supérieurs dans l'armée de terre et de mer...

— Vous voyez encore, dit lord Glenmour, que cette condition de ne réussir qu'avec les moyens difficiles, énumérés par vous, n'est pas toujours imposée aux membres de cette association, puisque de nous deux, milady, c'est moi qui ai été bien formellement le premier à vous dire que je fous aimais...

— Vous avez voulu m'épargner, milord, au risque d'avoir pour ennemis mortels tous les membres du club des Dangereux.

Ce trait parti comme naturellement des lèvres aristocratiques de l'admirable lady Glenmour1, alla droit au cceur de son mari, et y vibra si longtemps, qu'il en demeura presque anéanti.

— Voilà, reprit-elle avec son calme inaltérable, l'esprit el le but de l'association des Dangereux. Et compte-t-elle beaucoup de triomphes, demandait-elle, outre le vôtre?

— Oui, milady.

On devine comment dut être prouoncé ce mi... Uehaine d'or était hachée en vingt mon eaux.

— On dit que le jeune lord Dixon a remporté de belles victoires sur notre sexe !

— On le dit, milady.

— Qae le marquis de Wallace...

— Aussi, milady.

— Et que le comte de Madoc.

— C'est le plus terrible de tous.

— Le plus séduisant, vous voulez dire

— Je l'entends ainsi, milady, reprit lord Glenmour, qui avait change de couleur quand sa femme avait prononcé au hasard, entre vingt autres, le nom du comte de Madoc.

— Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, dites moi. je vous en prie, dans ce genre de conquêtes '

— Tout ce qu'il a voulu, je vous assure ,.| vous savez, madame, qu'oïl n'est jamais lai pour le compte d'autrui...

— Ainsi vous croyez, milord, que s'il l'eut voulu, il aurait pu triompher de ladyliray, si belle, mais si sévère?

— Oui, milady, répondu GJenmour. accable et troublé à la lois de la durée de ce réquisitoire fait froidement, et que venait encore assombrir le nom du comte de Madoc

— Et qu'il serait pareillement vainqueur de la fierté de lady Halley?

— J'en suis sur, repondit plus rapidement encore lord Glenmour, pressé d'en finir avec le supplice qu'il endurait.

— C'est dune un \doni ... on Hichelieu, un Lovelace. que de comte de Madoc? Dépeignez-le-moi, je vous prie... demanda avec quelque animation lady Glenmour.

— Je n'ai atieiin talent, milady, pour ces soi ■ di flet criptions pin ques...

— Son caractère du moins*:/.

— Le comte de Marin., madame, esl d'un caractère fort doux, 1res réserve. Ires digne; c'est une nature fine, tratiquille, froide,

— Je ne l'aurais jamais cru... mais alors vous avez quelque h isemblance avec lui '...

— Sur ce point.'., peut-être, répondit lord Glenmour qui finissait de réduire en boi&sïêrè la (haine d'or rerferarfeê dans sou gousset.

— Est-il gai?...

— Très sérieux, au contraire.

— Cause-l-il avec espril ?

— Oui, madame, mais il cause très peu

— Mais comment séduit-il alors?

— C'est son secret, madame... et non le mien ..

— Vous avez raison...

— Après tout, milady, reprit lord Glenmour, cherchant à clore le propos de quelque manière que ce fût, il ne faut pas que les gentilshommes qui font partie de ce club se trompent souvent, car celui qui échoue une fois n'en est plus membre.

— Et avez vous beaucoup renvoyé de membres jusqu'ici ?

— Aucun.

— Vous m'effravez, milord.

— Pour qui ?

— four vous... Qui me dit que vous n'irez pas eneôr exercer votre pouvoir fascinateur?

— Tantôt, quand vous m'avez interrompu, j'allais vous dire...

— Quoi, milord?

— Que tout membre qui se marie avant trente ans...

— Est mis à mort?

— Non, madame; mais il cesse de faire partie de l'association des Dangereux. Ainsi j'en suis naturellement exclu maintenant...

— Vous nre rassurez un peu, milord, et vous me donnez l'explication de votre singulier refus de in'emmener à Londres avec vous. Cette explication, la voici...

Mais la phrase de lady Glenmour resta suspendue ; la porte du salon s'ouvrait.

C'était la charmante Pâquerette qui, selon l'usage, apportait, sur un plateau de cristal de Bohème, les deux gïâees qu'elle avait l'habitude d'offrir chaque soir à lordt'.lenmour et à sa femme.

Madame prit le verre 011 était sa glace, el Pâquerette alla ensuite présenter le plateau à lord Glenmour.

La jeune femme de chambre que lady Glenmour elle-même avait appelée Pâquerette, à cause de sa grâce virginale et de la pureté toute villageoise de son visage, était la fille d'un habitant du pays de Galles, où la comtesse avait été nourrie. Pâquerette, fort triste depuis quelque temps, était si émue ce soir là, qu'elle ne s'aperçut pas de l'accident que sa distraction venait de causer.

— Qu'avez-vousdonc, Pâquerette? lui demanda lord Glenmour.

— Moi, milord?...

— Vous ne remarque/ pas qui) n'y a plus rien dans te verre? La glace est tombée sur le plateau, tant vous l'avez maladroitement porté.

— Oh ! pardou, milord.

— Remportez cela, mon enfant.

— Milord, excusez-moi, une autre fol •

— C'esl bien...

Pâquerette s'en alla 1 rouge et pâle à la fois comme une te rise anglaise, en tenant toujours collée entre le plateau d»

LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE

.sa

cristal et sa main qui la soutenait, une lettre qu'elle avait projeté de remettre à lord Glenmour, et d'où venait toute ^a distraction.

Dès qu'elle fut sortie, Pâquerette reprit la lettre de dessous le plateau, et en la glissant dans la poche de snû tablier de satin rose,elle dit en soupirant : --Allons, je n'aurai pas ce courage."., pourtant, mon Dieu !...

Pâquerette descendit ensuite l'escalier voûté qui menait aux cuisines du château etau jardin.

— Je vous disais, milord, reprit imperturbablement lady Glehmour, que j'avais la ciel de votre relus de -,ne conduire a Londres avec vous. Oui, vous avez fait croire aux membres du club que je vous avais enlevé sur le cbemjn de Londres à liiï:;liton,et vous craignez nalurellenieiil que je donne un léger démenti à cette invention... Et bien I milord, je sauverai Mitre cher amour-propre... aux dépens du mien... soit. je veux bien passer pour vous avoir enlevé... mais c'est à la condition que vous m'emmènerez à Londres avec vous.

— Milady, répondit avec un pénible effort lord Glenmour, vous avez été bien instruite, je ne le nie pas. La cour a une police qui ne la trompe jamais. Je vous jure seulement que je ne suis pour rien dans l'article mensonger du journal de la cour.

— Je vous crois, milord... mais j'irai à Londres...

— Je ne divine pas quelle personne amie ou ennemie a pu chercher, dans un intérêt quelconque, à présenter mon mariage comme la suite d'un enlèvement pratiqué sur ma personne.

— Je vous crois, milord .. mais...

— S'il m'est impossible de vous emmener avec moi à Londres, ce n'est pas de peur que vous démentiez ce fait bizarre, inventé à plaisir ; mais n'y allant que pour obtenir une prolongation de congé... afin de pouvoir rester plus longtemps près de vous...

— Enfin, vous ne voulez pas, je le vois, que je vous accompagne à Londres... Eh bien! milord, je resterai, dit lady Glenmour avec une résignation <pui allait presque jusqu'au contentement. El combien serez-vous de temps absent? deinanda-l-elleavec la même indifférence glacée.

— Je l'ignore, milady; cela dépendra de l'amirauté, lui répondit lord Glenmour avec la même impassibilité, en la saluant et en se dirigeant vers la porte de son cabinet.

— Milord n'oublie pas que c'est aujourd'hui samedi, et que je reçois ce soir.

— Non, milady, répondit lord Glenmour, en répétant plus froidement encore son salut.

La double porte du salon se ferma.

Lady Glenmour posa la main sur son coeur, laissa tomber sa tète sur sa poitrine émue, et dit avec un affreux désenchantement ce qu'elle s'était dit fort souvent déjà :

— Mon Dieu ! oh I mon Dieu ! c'est donc cela le mariage ! A ce point de la narration, le chevalier De Profundis s'ar-

rêia'etdî'tau jeune marquis de Saint-Luc, dont l'attention se partageait depuis quelques minutes entre l'histoire qu'il écoutait et une petite lumière qui, sortie de la petite chapelle d'un tombeau, parvenait jusqu'à eux :

— Cette lueur vous inquiète... Vous voudriez savoir...

— Vous avez deviné mes préoccupations, monsieur le chevalier. Si, sans trop interrompre votre récit, vous pouviez m'apprendre quelle pieuse douleur a allumé celte lampe funéraire... Ce doit être bien triste...

— Bien triste et bien bouffon à la fois...

— Mouflon ! Comment cela?

— Bouflon à cause de la personne scellée dans cette tombe somptueuse et à cause de la personne, qui l'a élevée.

— C'est sans doute, une femme qui a pris le soin delà faire construire et de l'éclairer de cette lampe constamment entretenue?

— Vous avez deviné.

— Une femme qui pleure son amant, n'est-ce pas?

— Vous avez encore deviné.

— Mais en quoi alors, chevalier, cela peut-il être bouffon ?

— Vous le saurez comme moi, si vous voulez permettre que je continue mon premier récit. L'histoire que je racon-

tais et celle que vous désirez savoir en ce moment se con fondent par un de ces hasards qu'il ne, faut pas trop s étonner, je vous préviens, de rencontrer dans l'endroit où nous sommes; comme toi du lard tout vient ici, les rencontres y sont 1res faciles, très naturelles.

- Alors continuez, je vous cri prie, chevalier, ma curiosité redouble...

Le chevalier De Prolundis ht un geste de reraei ciment et reprit ainsi :

IX MASyLL TOMBt.

A peine lord Glenmour fut-il dans son cabinet, magnih que pièce de travail peuplée de bronzes antiques, car il avait de la science et du goût, et tapissée des plis vieux Aubussons qui soient en France , qu'il lança avec violence une chaise contre le lustre, dont il secoua la gerbe de cristaux et de bougies. Sa colère s'en prit à tout ce qui tomba sous sa main : il froissait les papiers, brisait les marbres et foulait aux pieds les oreillers de son riche divan en brocard de Perse. C'est que l'homme du saion, le jeune homme modeste, timide et parfaitement convenable, qui osait à peine élever le regard et la voix devant sa femme, avait fait place tout-à-coup à une véritable tempête en chair et en os.

Ce changement brusque, cette révolution de caractère, d'humeur, d'organisation, d'individualité, offrait quelque chose d'incompréhensible, d'effrayant. Ln autre homme semblait être sorti du premier par l'effet d'un coup de tonnerre. Les jurons même qui ne s'échappent des lèvres courroucées de l'officier anglais qu'en pleine mer, et pendant l'orage, se pressaient dans la bouche en feu de lord Glenmour. — Est-il possible d'en faire davantage pour uue femme, disait- il en se frottant les mains avec rage, et d'en recevoir moins de preuves d'amitié, de reconnaissance ? Quelle écrasante impassibilité ! Oh 1 femmes de cour, véritables laques de Chine, vernies et dorées à la surface et de bois sec au dedans! On a dit beaucoup de mal de vous, mais qu'on est au-dessous encore de la vérité ! Ce que vous avez dans là tête,c'est l'ennui de toutes choses, même des meilleures ; ce que vous avez dans le cœur, c'est le vide où rien n'habite, ni l'amour, ni la haine, ni la douleur, ni la pitié. J'ai cru un instant m'en faire aimer en changeant mon caractère de bronze, en le démontant pièce à pièce comme un meuble qu'on transporte I Que j'ai bien réussi ! Depuis six mois elle a toujours été pour moi ce que je viens de la voir à présent ; belle, oh 1 oui, très belle, mais froide comme un acier dont elle a le. brillant cl la dureté. A-t-elle souri à un de mes présens? Pourtant que ne m'ont-ils pas coûté! murmura-t-il avec une larme de rage dans les paupières. Oh ! qu'une autre femme eût été orgueilleuse ! que de sourires ! que de chauds remereîmens I Elle, rien ! Elle a joué avec son chien, avec son éventail, avec les plis de sa robe, et ne m'a pas fait l'aumône d'un : Merci. A-telle du moins exprimé le moindre regret à la nouvelle de mon départ pour Londres, à la nouvelle de notre première séparation? Aucun. Elle a attendu ce moment pour m'effrajer de la révélation de ce numéro de journal qu'elle gardait avec soin, de cet article écrit par le comte de Madoc, je n'en ai pas doutéje n'en doute plus. Elle m'a étendu alors sur un gril et puis elle m'a tourné et retourné sur les charbons avec le bout de son éventail. Oui, cet article, répondit lord Glenmour, ne peut être que du comte de Madoc. Je. m'attendais à quelque impertinence de sa façon, mais non à cellelà ! Elle est bien de lui. Enfin, aimé ou non de lady Glenmour, il faudra qu'une fois à Londres, puisqu'un ordre de l'amirauté m'y appelle, je remonte de recherche en recherche à l'auteur de ce trait. Tout cela ne serait rien et je finirais bien par oublier le comte de Madoc et le dernier coup de poignard qu'il vient de me porter, si j'étais aimé de Flavy. Aimél est-ce qu'elle aime quelque chose?Je pourrais bien la punir de son dédain en l'embarquant sur ma frégate el en l'emmenant avec moi aux Indes. Il faudrait bien alors

LEON GOZLÀN.

qu'elle changeât. Si du moins elle me haïssait ! je pourrais . m'emporter contre elle, l'accabler, la briser... oui la briser comme j'ai pulvérisé cette chaîne d'orl s'écria lord Glenmour en en jetant les morceaux dans la cheminée ; mais elle ne me hait même pas. Je ne puis croire pourtant que c'est pour me faire peur qu'elle m'a parlé du comte de Madoc, et qu'elle m'a obligé ,'i répondre à toutes ses questions sur lui. Non ! oh! non. Lady Glenmour n'a jamais vu le comte; elle en parle parce qu'elle en a entendu parler à la cour où l'on parle de tout, mais elle n'avait aucune intention... Quelle intention ?... Celle de nie rendre jaloux du comte?... Non, non, non I répéta trois fois Glenmour avec une terreur rentrée... Cen'est qu'extraordinaire, voilà tout. Le nom du comte est venu sur ses lèvres comme les noms de Wallace et deDixon, membres comme lui, comme moi, du club des Dangereux. Du reste, je vais écrire aussi ou plutôt faire écrire au journal de la cour pour qu'il annonce que je me suis retiré avec ma femme aux environs de Lisbonne,et si c'est lui, si c'est le comte de Madoc qui a inséré cette notf, il sera joué à son tour. Du reste il doit être en ce moment à Venise avec Mousseline, car je l'épie aussi ; on l'observera mieux encore, s'il le faut... Tenez-vous tranquille, comte !

Ému jusqu'à trembler comme un homme ivre, lord Glenmour sonna. Il dit au domestique qui se présenta :

—Monsieur Tancrède, faites venir monsieur Tancrède.

^-Pardon, si je vous interromps, dit le marquis de Saint- Luc au chevalier De Profundis , vous venez de citer une jeune femme que je connais beaucoup, du moins de réputation.

— Vous voulez parler de Mousseline?

— Précisément. Elle a beaucoup aimé, — si ces femmes-là peuvent aimer, — mon ami le major de Morghen.

— C'est très exact, monsieur le marquis, et ce major de Morghen s'est fait tuer en duel pour elle.

— Un loyal caractère.

— Vous ne l'avez pas beaucoup connu ?

— Beaucoup I Me dites-vous cela parce que je le loue?

— Oui, monsieur le marquis, je le dis dans cette unique intention.

— Cependant... il est vrai que je ne l'ai guère connu qu'au jeu. La dernière année de sa vie, je lui ai gagné, par parenthèse, cent mille francs.

— Gagné ! Gagné 1 il faut s'entendre sur ce point.

— Que voulez-vous dire, chevalier?... Mais je les crois loyalement gagnés...

— Monsieur de Morghen a voulu vous les laisser gagner... Dites cela plutôt.

— Vous plaisantez ?

— Non ! monsieur le marquis.

—Ceci, monsieur le chevalier, exige,vous en conviendrez, un éclaircissement que je vous prie de me donner.

— Plus tard.

— Soit, mais je le désire instamment.

— — Vous l'aurez, c'est trop juste.

Le marquis de Saint-Luc, qui croyait n'être que simple auditeur en écoutant les souvenirs du chevalier De Profundis, devint tout-à-coup profondément soucieux. -il se trouvait, par le hasard d'une connaissance au jeu, partie intéressée dans l'histoire qui se déroulait devant lui. Il commc'nça à sentir la justesse des paroles du chevalier De Profundis, quand celui-ci lui avait dit en commençant : <• Si l'on savait comme moi à quel i oint les vivans et les morts se tiennent, combien de fils galvaniques lient la ville silencieuse où nous sommes à la ville incommensurable qui, dans quelques heures, va s'éveiller à nos pieds, on se dirait peut-être : Les vivons sont ici. «

Il se remit à écouler avec plus d'attention, si c'est possible, son étrange compagnon, qui reprit en ces termes :

Lord Glenmour profita de l'intervalle de temps qui le séparait du moment où Tancrède allait venir pour se remettre de la secousse violente qu'il avait imprimée à ses idées, et pour donner aux traits de son visage leur calme habituel. Sa volonté agit fortement, elles flots de la colère se retirèrent peu à peu; ils s'amassèrent au fond de son cœur. Pienlôt i'

redevint ce qu'il était auparavant : un jeune homme de vingt, quatre ans, d'une sérénité de prince, d'une taille flexible et riche, d'un visage fier et gracieux à la fois, aux cheveux blonds-nuirs, d'un reflet métallique comme l'air de la merles fait quand il exerce son action incisive sur les cheveux blonds. Le jeune capitaine de frégate avait les yeux d'un bleu hardi, allumés derrière une grille mouvante de longs cils qui en triplaient le jeu et la puissance. On y lisait l'autorilé entraînante, fatale, qui lui avait valu le droit de figurer au nombre dçs membres fameux du club des Dangereux, à côté des Hudson, des Paget, des Wallace, des Dixon et des Madoc.

11 offrait à un degré merveilleux ce qui constitue les belles races d'hommes : une analomie dégagée, les ailes du nez frémissantes, les mains sèches et fines, les pieds à dos voûté; ses dents brillaient comme celles d'un Ethiopien derrière des lèvres d'une sinuosité spirituelle, qu'ombrageait un serpent bleuâtre, une moustache de femme brune. Il s'habillait divinement bien, c'est-à-dire sans prétention et d'après la théorie du célèbre Brummel, de manière à traverser à pied en grande tenue la ville de Londres sans se faire remarquer. Une fleur ne porte pas plus aisément sa corolle, un diamant son éclat, le soleil sa clarté. Tout était art en lui, mais d'un art devenu une seconde nature par la perfection de l'ensemble. Ses habits peu bruyans, son linge exquis, sa chaussure fine comme de la chair, avaient le moelleux de la belle, peinture flamande. Enfin, tout ce que l'homme peut obtenir de la fusion de la nature la plus généreuse et de la civilisalion la plus raffinée, se réunissait en lui pour plaire par l'impression soudaine et par l'attention réfléchie : il méritait, on le voit, d'appartenir à l'association des Dangereux, dont personnellement il n'avait que trop justifié le but. Lui et le comte de Madoc, que nous savons à Venise avec Mousseline, étaient les représenlans les plus glorieux de cet étrange club. Il reste à dire comment lord Glenmour, si lancé dans le monde du faste, du bruit et de l'intrigue, était devenu l'époux silencieux de la comtesse de Wisby, qui paraissait si peu touchée de sa rare beauté, et si peu avoir été accessible, en s'unissant à lui, à l'effroi qu'il causait sur les coeurs à litre de Dangereux.

Tancrède entra dans le cabinet de lord Glenmour.

Celui ci lui dit aussitôt : — Tancrèd», je pars cette nuit...

— Votre seigneurie m'emmène-t-elle?

— Non. Je me rends à Londres pour demander une prolongation de congé que l'amirauté exige que j'aille solliciter en personne.

— Je resterai donc ici jusqu'à votre retour?

— Jusqu'à mon retour.

Une joie mêlée à un frémissement de crainte gonfla le cœur du jeune Tancrède.

— Je vais seulement à Londres ; mais il est probable que dans trois ou quatre mois vous reprendrez la mer.

— Avec vous, milord?

— Non, répondit tristement Glenmour.

— Avec qui?

— Avec le capitaine Hog.

— Le capitaine Hog I

— Oui.

— Avec cet homme si dur, si méchant, si terrible?

— Notre élat, mon ami, est ainsi fail : c'est la souffrance dans la souffrance. Mauvais temps et mauvais capitaine.

— Pas vous, milord.

— Vous n'en savez rien.

— Mais le capitaine Hog est un tigre.

— In brave marin cependant.

— Il traite ses matelots comme des esclaves.

— Vous n'êtes plus matelot, vous clés officier.

— Il se bat avec eux.

— Vous vous battrez avec lui.

— Mais il les lue parfois.

— Vous le tuerez, si vous pouvez.

— Allons, milord, j'irai avec le capitaine Hog, répondit Tancrède avec une résignation héroïque.

LES NOITS DU PÈRE LA. CHAISE

— C'est bien, dit Glenmour en jouant avec les longs cheveux blonds de Tancrède.

— Et où ira, milord, le capitaine Hog?

— En découverte au cercle polaire.

— En découverte! niais c'est au moins un voyage de deux ans?

— De six ans.

— Six ans!

Tancrède sentit se graver à l'instant même dans son cœur, lettre par lettre rougie au feu, ces mots : Je resterai six ans sanslavoirl

— Milord, reprit-il, il périt ordinairement, vous le savez, un officier sur trois dans ces lointaines et périlleuses expéditions.

— Je le sais, répondit mélancoliquement le capitaine Glenmour: avant la vie, le devoir. Mais qu'avez-vous, Tancrède, vous pâlissez, comme vous pâlissez!

— Milord...

— Est-ce que la peur ?...

— Moi , peur! Milord! Moi avoir pcurl s'écria Tancrède en se précipitant sur un des deux pistolets toujours posés sur la table de lord Glenmour et se l'appliquant au iront après l'avoir rapidement armé.

Il se serait tué.

— Enfant! s'écria Glenmour en lui ôtant l'arme des mains... Allons donc, Tancrède, est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante en supposant que vous puissiez avoir peur? Est ce que je ne sais pas comment vous vous êtes conduit dans vos rencontres avec les pirates malais au fond des Indes? comment vous vous gouvernez pendant la tempête? Cessons cela. Vous ne partirez pour ce voyage en découverte que dans quatre mois. D'ici là éludiez vos mathématiques avec ardeur et fortifiez votre santé. D'ailleurs je serai ici pour vous diriger.

Lord Glenmour ouvrit ensuite le tiroir du secrétaire, il offrit à Tancrède l'épée qu'il y prit; une magnifique épée montée sur nacre du plus bel orient et diamans lins.

— Vous la porterez un jour, Tancrède.

— Une épée de contre-amiral ?

— Qui sait?

— Ma foi! oui, qui sait! s'écria Tancrède, le bouillant jeune homme, en tirant l'épée du fourreau et en l'abaissant tout à-coup avec respect devant un grand portrait en pied placé en face de la croisée.

— Vous été fou, Tancrède, ce portrait que vous saluez ainsi n'est pas celui de la souveraine, c'est tout simplement celui de ma femme, lady Glenmour.

— Je le vois bien, milord.

Et Tancrède ploya le genou devant le portrait.

— Enfant charmant, murmttra Glenmour en attirant Tancrède près de lui.

— Tancrède 1

— Milord ?

— J'ai dit que je vous laissais ici; mais pour que vous restiez, il vous faut la permission de lady Glenmour. Autant que moi, plus que moi-même, elle est la maîtresse ici.

Un nuage de la pâleur qui avait déjà blanchi le Iront de Tancrède quand lord Glenmour lui avait annoncé le voyage en découverte, revint sur son visage en apprenant qu'il ne pourrait demeurer auprès de lady Glenmour sans sa permis. sion. Si elle allait la lui refuser!...

— Vous la lui demanderez-vous-même, Tancrède.

— Oui, milord, j'y cours... je...

— Un momentencore!...

— Je croyais...

— Si milady veut bien que vous restiez au château, vous aurez des devoirs graves, sérieux à remplir, Tancrède.

Tancrède écoutait de toute son âme.

— Vous accompagnerez lady Glenmour quand elle ira en promenade...

— Oui, milord.

— Vous conduirez vous-même les chevaux de la voiture.

— Certainement, milord.

— Quand elle ira à cheval, vous serez près d'elle.

^ tB SIÈCLE. — V,

— Oui, milord.

— Si la fantaisie lui venait de se promener dans son yacht sur la grande pièce d'eau, vous ne quitteriez pas le gouvernail ?

— Non, milord.

— Quoique la France, reprit Glenmour, soit un pays noblement hospitalier, si le hasard faisait qu'un insolent osât risquer une parole inconvenante devant milady...

— Milord! et cette épée!...

— Très bien ! vous m'avez compris.

— Le château est bien gardé, mais on ne peut pas tout prévoir... il peut s'y introduire...

— Personne n'y viendra pendant votre absence.

— Doucement, Tancrède; l'interdiction ne s'étend qu'aux voleurs, aux gens malintentionnés...

— Oui, oh! oui, milord...

— Prenez la clef de ce coffre de fer que vous voyez là; vous y puiserez tant que vous voudrez pour vos besoins et pour vos plaisirs.

— Oui, milord, répondit Tancrède, habitué du reste a cette générosité de lord Glenmour pour lui.

Lord Glenmour s'arrêta ensuite pour contempler en silence la jolie, la vive et martiale ligure de Tancrède.

Celui-ci se sentit d'abord mal à l'aise, puis Iroublé, enfin effrayé de cet examen, si attentif, si prolongé ; il lai vint des idées, il eut des craintes; il lui sembla que lord Glenmour lisait dans son âme les mots que son amour pour lady Glenmour venait d'y graver en caractères de feu. Il se crut découvert ; encore quelques minutes de cette inquisition, et il aurait toHt-à-fait perdu la tête.

Lord Glenmour lui tendit amicalement la main en lui disant : — Allez maintenant demander à ladv Glenmour la permission d'être son chevajier pendant mon absence, vous Tancrède, qui portez le nom d'un illustre chevalier.

Tancrède revint à la vie ; il se bàla de se rendre auprès de lady Glenmour, et, dans sa précipitation, ne sachant plus ce qu'il faisait, il courut vers elle, l'épée nue à la main, ce qui fit sourire Glenmour, et acheva d'apaiser la colère allumée par la dédaigneuse indifférence de sa temme. — Jl' pensais, se dit-il, quand Tancrède fut sorti du cabinet, que cet enfant qui n'a pas encore dix-sept ans sera mort à vingt ans, si toutefois il vit jusque-là.

— Mais pourquoi cria? s'écria le marquis do Saint-Luc. Une pareille certitude...

— Vous allez savoir pourquoi , lui répondit le chevalier De Prot'undis.

Quoique lord Glenmour fût réellement riche, il ne l'était pas assez il y à six ans pour la ligure qu'il prétendait faire à a Londres dans le grand monde ch qu'il revenait

d'un de ses voyages sur mer. Sa fortune n'allail pas au-delà. de ci:. quante mille francs de rente. Aussi élaiuij obligé do regagner bien vite son vais à Lon-

dres, dans la fournaise des jeux, dos bal is et des

fêles. Taisant allusion à ces disparitions soudaines, il disait qu'il allait se faire radouber.

Ce genre de vie devait le conduire un jour à se tromper, à prendre, comme beaucoup déjeunes seigneurs, le capital de sa fortune pour l'intérêt, et par conséquent à se ruiner toutà-fait. Lord Glenmour courait à pleines voiles à cette solution désastreuse, lorsqu'il lit connaissance, dans la société très riche et très élégante au milieu de laquelle il vivait, d'un duc d'Ecosse dont je vous tairai le nom, parce qu'il vit encore.

Ceduc était de huit ou dix ans moins jeune que lord Glenmour. Les deux amis u'eurent bientôt aucun plaisir qui ne fût parlagé; du plaisir à l'amitié il n'y a qu'un pas. De l'amitié à la conflàrJce |a plus absolue, le due ne laii-a auouno distance. Il n'y eut plus entre eux que l'énorme différence

LÉON GOZLAN

des fortunes. Le duc écossais possédait six millions de revenu, chiffre parfois écrasant pour Glenmour, presque pauvre en comparaison avec ses cinquante mille francs oe rente. L'un et l'autre souffraient sans se le dire de i

Leduc n'osait pas ouvrir sa bourse a lonl Glenmour, et lord Glenmour aurait refusé d'y puiser, il s'ensuivai beaucoup de projets de plaisir devenaient impossibles à cause de la part que l'un y aurait sans l'autre. Un liasard comme il y en a fort peu, a la vérité, vînt les tirer de celte position délicate, et mettre en équilibre, du moins à quelques i leurs deux existences. Un jour le duc emmena lord Gle à son château, et là il lui dit que son père voulait déc; le marier, et qu'il ne pouvait guère se refuser à ce quoique ce fût loin d'être le sien. Etant l'aine il I il devait avant ses autres it i.

Mais au moment d'exécuter ce projetj il le priait avec instance, lui son intime ami, de lui rendre un service des plus grands, un service, enfin, qu'un ami seul est capable de rendre. Beaucoup d'embarras, de rétii but de la conversation, un aveu qui était pénible au due. Lord Glenmour se montra pourtant si prêt a tout faire, à tout entreprendre, à tout sacrifier pour obliger un tel ami, que le dut se décida à parler plus clairement. De son amour avec une jeune él fort jolie fille du comté de Berwick, il lui était resté, à l'âge de dix-huit ans i il en avait a vingt-sept), un enfant qu'il avait d'abord caché de la mère; mais celle jeune fille, d'une santé nant de mourir, i! ne savait plus que faire de l'enfant le concours d'un ami, sa position allait le réduin des demi-confidences, chose plus fâcheuse enci confidences entières, à des étrangers, cl celle nécessité l'inquiétait beaucoup sur le point d" épouser une d s plu et des plus riches héritières de" l'Angle!avec franchise que, n'ayant jamais vu cet enfant es n'ayant jamais voulu le voir, il ne l'aimait pas. le gêner de jour en jour davantage. Pour i haïr plus lard, son intention était de lui ménager la >ie se faire par lui-même une place dans le monde dans les situations les plus périlleuses de I rilleux qui existe. S'il succombait, ce qui était inlii probable, tout était dit; si au co»traire,et par rnir survivait, il aurait acquis à coup sur un grand nom dans la carrière navale.

Il le destinait à être marin. Vous voyez que c'était vouloir la mortde cet enfant sans autoriser précisément son assassinat. Le duc savait par de nombreux exemples que tous les enfans naturels qu'on sème avec prodigalité dans la jeunesse, ne manquent jamais de reparaître un jour a> prétentions d'autant plus tyranniques souvent qu'elles sont accompagnées de la menace du scandale ; arme empoisonnée avec laquelle il est peu de pays où l'on ne vienne à bout de tout. Jamais le silence n'est gardé. Jamais I Le due pensail parfaitement vrai, mais en jeune homme léger, origi peut-être aussi en homme raisonnable. Jugez vous-i Il ajoutait ceci a sa confidence : il assurait deux cenl francs de revenu, et pour la vie, à l'ami dévoué qui voudrai! lui rendre le service éminenl de prendre cet entant sous sa tutelle de fer, et de le lancer à sa fantaisie au milieu îles périls les plus cerlains,lesplus avérés qu'offre la profi navale.

Avec les deux cent mille francs de renie qu'il assignait sur sa fortune, il comptait que celui qui se'chargerail de cel enfant pourrait l'élever, le soutenir tant qu'il vivrai i payer de ses soins, il comptait bien, ajouta-t-il en pressant avec effusion les mains de son confident, que cel ami, ce tuteur mystérieux, serait lord Glenmour. Il ne lui imposait aucune action déshonorante, il ne cherchait qu'à mettre cet enfant inconnu à tous les deux, indifférent à tous les deux, en face des dangers auxquels s'exposent tous les jOurs,et sans espoir d'avancement, les pauvres enfans du peuple. Lord Glenmour comprit l'embarras, l'inquiétude de son ami ; it ne vit aucune cruauté, marin lui-même, à soumettre aux dures privations de la mer un être qui lui était complétemeul étranger, comme venait de le dire le duc.

Glenmour n'avait alors que dix-huit ans; peut-être pensa-t-il aux deux cent mille francs de rente viagère; enfin, soit dévouement, soit calcul, il accepta. Leduc lui sauta au cou, lui prodigua les plus ardentes paroles de reconnaissance, l'appela son ami. son sauveur, son frère. Le marché

mclu Des gens verront dans ce pacte une grav de la part de lord Glenmour, peut-être un crime des deux amour, à qui Tancrède, qui avait alors dix ans. fut remis, l'embarqua aussitôt en qualité de mousse, pour les îles de la Sonde, placées comm. savez, des Indes, à q

mille lieues de l'Europe, le jetant pour ain.-i dire au milieu des ;i . . i el des pirates. 11 ne

i par l'âge si tendre, ni par les jolis cheveux ni par le charmanl soin ire, ni par la blancheur angélique de Tancrède. Au bout de deux ans d'absence, Tani venait des îles de la Sonde, fort et bronzé comme un véritable matelot de Plymouth. A ce premier retour, il avait douze ans. A quatorze ans, il parlait de nouveau pour la pês dans le golfe du Bengale, et s'exposait aux de fiisil des Mahrattes et au choléra. A seize ans, il revenait en Europe plus robuste encore que la première fois et faisant mentir son fatal horoscope.

la troisième campagne avait été la plus dangereuse. Un coup de vent à travers les Açores l'avait pris dans la nuit banc de quart, et l'avait envoyé hors du vaisseau. On l'avait cru noyé, t ne grosse vague l'avait à l'instant même rejeléà bord, brisé, étourdi, moulu, mais vivant. C'était pour se remettre des suites de cet horrible accident auquel il avait échappé par un prodige de bonheur, qu'il avait suivi lord Glenmour en Fiance. Gravement altérée, la santé de l'enfant exigeait ce temps de repos dans l'air tempéré des environs de Paris.

Jusqu'ici lord Glenmour avait fidèlement rempli les inlen-

' son ami. le di 'lue nouveau

ii prenait de rattachement pour lui, et

à raison même des dangers auxquels il l'exposait, il sentait

: ai lâchement.

urage el de bonne volonté, tant de jeunesse et liez Tancrède, lui faisaient parfois regretter les ordres qu'il donnait aux capitaines sous le commandement desquels il plaçait ce pauvre enfant, si riche et si abandonné. La mort semblait ne pas vouloir de lui : être plus cruel que la r.:i : t, la provoquer contre un être si jeune et si charmant, paraissait à lord Glenmour une tâche dont il n'avait pas sondé toute la moralité. Cependant il était parvenu jusqu'ici à faire taire sa conscience en l'étourdissant avec les grands mois d'an. ilie. d'engagement contracté. Et qui sait comment le jeune Tancrède soriirait de la nouvelle et plus cruelle expêditionà laquelle lord Glenmour venait de le destiner? Un voyage en découverte avec le capitaine Bfogl Si Tancrède avait pâli en apprenant qu'il allait servir sous cet officier dont l'atroce réputation éiait faite, ce n'est pas qu'il craignit les privations, les mauvais traiiemens, la mort-, maison l'a pressenti, il adorait lady Glenmour sans savoir encore qu'il l'aimait.

Cette femme, divinement belle, lui faisait éprouver tous les senlimens de l'âme dont il avait été déshérité en naissant. Ainsi, Jl y avait dans son amour, — l'amour du frère pour la sœur, l'amour du fils pour la mère, l'amour du jeune homme pour la jeune femme; el il ne savait pas qu'il aimait ! Loin decraindre le danger, Tancrède, comme s'il eût été dans le secrel de sa redoutable destinée, allait en enthousiaste audevanl des périls qu'on ne lui ménageait pas. il n'en existait pas pour lui. Ni le vent, ni la mer, ni le 1er, ui le feu, ce qu'ils ont de colère, ne pouvaient l'émouvoir. 11 s vouait héroïquement a la mort comme s'il eut su qu'il y était condamné.

Telle est l'origine de la grande fortune de lord Glenmour, et telle est aussi l'explication succincte de la naissance de Tancrède.

— Miladylmilady!

— Qu'avez-vouS donc, Tancrède? s'écria lady Glenmour.

-J'ai...

LES NUITS DU PÈRE LA CHAISE

La précipitation de la course avait ôlê la respiration à Tancrède.

— Oh! mon Dieu! pourquoi celte épécnue? Voulez-vous nie. tuer?

A ce moment-là seulement, Tancrède, qui était entré dans le salon de lady Glenmour comme un coup de vent, s'aperçut qu'il tenait à la main l'épée dont lord Glenmour venait de lui faire cadeau.

— Pardon, milady... j'ai oublié de déposer cette arme dans le cabinet ; je ne sais comment j'ai pu avoir une pareille distraction ..

— C'est que vous m'avez l'ait peur...

— Encore une fois, pardon, madame, dit Tancrède en portant l'épée sur le divan...

— Il vous resteàm'apprendre, étourdi, pourquoi vous me cherchez avec tant d'empressement, et ces grands cris de : milady ! milady !

— Je vais vous le dire milady... c'est que...

— Quelque malheur!

— Oh ! non.

— Mais, prenez garde, vous allez éveiller Griff-Graff, avec vos gestes et vos mouvemens.— Allons, parlez.

—Vous n'ignorez pas, dit Tancrède, que vos chevaux sont très vifs et que je sais conduire.

— Très mal. Mais achevez...

— Un malheur arrive vite... je serais si heureux qu'il vous arrivât un malheur!

— Etes-vous fou ?

— In malheur que je pusse empêcher.

— Enfui, qu'est-ce que cela signifie? Vous parlez de chevaux, de malheur...

— Vous allez comprendre pourquoi...

— Je ne demande pas mieux.

— Il est encore bien plus facile à un bâtiment de verser, quand il est mal conduit, qu'à un cheval de s'emporter.

— Je ne dis pas le contraire... mais qu'importe ici?....

— Comment! qu'importe, milady, si c'est vous qui vous trouviez à bord du yacht quand il naviguera dans la grande pièce d'eau?... Mais cela n'arrivera pas, milady, je vous le jure, tant que je serai à la banc du gouvernail.

— Je ne comprends pas encore, mon cher Tancrède, et vous commencez ù m'effrayer sérieusement pour votre bon sens.

— Je ne vous ai donc pas dit que lord Glenmour m'a chargé de tuer tous ceux qui viendront ici pendant son absence ?

— Les tuer ! ah ! mon Dieu ! je ne me trompais pas, vous êtes fou. Les tuer !...

— Dans le cas où ils n'observeraient pas devant vous les plus strictes convenances. Plut au ciel qu'on vous manqua! de respect !

— Voilà bien une autre folie.

— Eh ! mon Dieu ! oui ; je vous prouverais alors combien ma vie vous est dévouée...

— Tancrède, dit lady Glenmour, faites-moi le plaisirde boire ce verre d'eau glacée qui rendra un peu de calme à vos idées, et dites-moi ensuite simplemi ut. i lairement, le motif pour lequel vous venez me débiter toutes ces jolies choses.

Après avoir avalé d'un trait leirerre d'i .Tan-

crède frappa du pied, se donna un coup au Iront el s 'écria : — Je crois, en vérité, milady, que je perds un peu la raison. Je vous ai tout dit, excepté le principal.

— Voyons le principal.

— Lord Glenmour, poursuivit Tancrède, part cette nuit pour Londres, où il séjournera quelques semaines. Pendant ce temps, c'est moi qu'il charge d'être votre chevalier, votre défenseur, si toutefois c'est votre bon plaisir, et je venais...

— Vous veniez m'annoncer votre nouvelle fonction...

— Et vous demander, milady, la faveur de l'exercer, c'està-dire le droit de rester au château pendant l'absence de sa seigneurie loxd Gleumour.

Pendant quelques minutes, Tancrède attendit avec anxiété la réponse de lady Glenmour,

— Restez au château, lui dit-elle enfin, puisque c'est le désir de. lord Glenmour. Je ne m'y oppose pas.

— Oh ! merci, madame! s'écria Tancrède tout palpitant de joie; merci!... et il cherchait de quelle manière, plus expressive il prouverait sa reconnaisance à lady Glenmour. Enfin il se jeta sur Griff-Graff, le joli king-charles's de lady Glenmour, et se mit ù l'embrasser avec tant de foire, que le chien, éveillé en sursaut, lui mordit les mains; bientôt elles furent en sang. En voyant cela, la comtesse les lui prit et les enveloppa dans son mouchoi r.

— Extravagant ! vous vous seriez laissé dévorer ! Mais où avez-vous donc la tête?

Tancrède était trop heureux pour répondre. Lady Glenmour serrait ses mains dans les siennes, et elle étanchait son sang,

— Prenez garde, mon cher enfant, lui disait elle en mêlant les belles ondes de ses cheveux noir&aux boucles blondes de Tancrède, cet enthousiasme sans cause, ce dévouement sans motif...

— Sans motif... pensait Tancrède.

— Peut vous rendre ridicule. Il n'y a que quelques heures vous avez failli être lapidé sous les murs du parc pour aller chercher au haut d'un arbre notre orang-outang, Maracaïbo, qui aurait fini par descendre tout seul.

L'autre jour, c'est, je crois, jeudi dernier, vous avez osé dire au pied de la tour de Montlhéry, où nous étions avec beaucoup d'étrangers, que vous iriez sans le secours d'une échelle, avec les mains seulement, chercher un nid d'hirondelles qui est dans un des trous de cette fameuse tour, et à plus de soixante-dix pieds du sol. Cette exagération, qu'aurait pu tout au plus se permettre une hirondelle, fit beaucoup rire autour de nous.

— Si je les eusse vus, ceux qui riaient I...

— Qu'auriez-vous fait ?

—J'aurais immédiatement grimpé à la tour avec mes pieds, avec mes mains, avec mes dents, et je serais allé prendre ce nid d'hirondelles pour vous l'apporter ; car c'est vous, milady, qui l'aviez remarqué et qui aviez dit : « Si j'étais fée, je souhaiterais d'avoir dans la main ce nid d'hirondelles.»

— Aller chercher si haut, grand Dieu I un nid d'hirondelles, est-ce que cela était possible ?

— Pour moi, milady.

— Oui, à la condition de vous écraser en tombant, de vous tuer.

— Je ne dis pas non, milady.

— Quoi qu'il en soit, promettez moi, mon ami, de vous corriger de ces exagérations, si vous ne voulez pas faire croire aux gens que vous êtes fou... ou amoureux.

Lady Glenmour pressait toujours dans ses belles mains de reine les mains tremblantes de Tancrède.

— Ainsi, dit-il, caressant de son haleine de feu le beau visage de lady Glenmour, vous permettez que je reste près de vous ?

— Oui... mais ne remuez pas ainsi.

— Que je veille sur vous nuit et jour?

— Oui...

— Que je vous accompagne partout?

— Oui, oui, cent fois oui! bavard! lui dit lady Glenmour en retirant son mouchoir marbré de taches de sang et en lui donnant de» son doigt rose et blanc un coup sur la joue. Mais sonnez pour qu'on allume les bougies... il est huit heures, et l'on va venir. Mais sonnez donc !...

— Oui, milady. Tancrède sonna

La comtesse ne pouvait s'empêcher de sourire à l'ivresse turbulente, fiévreuse, de Tancrède.

— Maintenant, milady me permet-elle de me retirer?

— Oui, pourvu que ce ne soit pas pour faire quelque nouvelle extravagance. La journée a été assez bonne ainsi.

— Non, milady; mais pour remplir un devoir,

— On vous reverra dans la soirée ?

— Oui, milady —Allez.

Tancrède descendit aussitôt dans la cour et dit au valet

LEON G07.LAN

d'écurie de seller le meilleur cheval et de le conduire sans | bruit jusqu'à la petite porte extérieure du parc. Ln dômes- ; tique obéit. Pendant ce temps, Tancrèdc vissa des éperons j au talon de ses bottes, passa autour de ses reins un ceinturon de cuir qu'il serra étroitement et s'achemina vers la j petite porte du parc, où il venait d'ordonner que l'on cou- j duisit le cheval.

— Cet enfant ne ressemble à aucun autre, disait lady Glenmour, et son originalité m'a singulièrement étonnée. Comme il me pressait les mains et comme il me regardait 1 Qu'a-t-il donc?

— Écoutez I dit tout bas le marquis de Saint-Luc au chevalier De Profundis, il me semble entendre comme le bruit d'une pioche qu'on enfonce dans la terre...

— Il me semble aussi comme à vous...

— D'où vient le bruit? faisons silence.

— De ce côté...

— Croyez-vous, chevalier? mais oui...

— Tenez ! quelqu'un est assurément là-bas, dans la direction de ma main, prés de la tombe de mademoiselle Clairon...

— Qui peut a cette heure?...

— Une personne se sera oubliée ; elle ne sera pas sortie à temps du cimetière...

— Si l'on croyait aux revenans....

— Pourquoi pas? répondit le chevalier De Profundis, opposant son visage rendu plus blafard par l'éclat de la lune au visage du marquis de Saint-Luc... Mais le moment n'est pas venu de discuter ces choses -lu...

— Si nous allions nous assurer qui ce peut être? reprit le marquis, un peu ému de la réponse du chevalier dans l'endroit où elle lui était donnée, et surtout dans un moment où il croyait être sûr qu'il se faisait quelque acte caché auprès d'uni' tombe.

— Puisque vous le désirez, reprit le chevalier De Profundis, allons voir. La nuit est loin d'être finie: le temps, je présume, ne nous manquera pas pour achever mon histoire de lady Glenmour.

— Quelle belle nuit ! dit en suivant le chevalier De Profundis le marquis de Saiut-Î ne.

— Trop belle pour notre expédition; il fait clair comme en plein jour; marchez dans l'ombre de rctte allée de platanes; dans cinq minutes nous serons arrivés a l'endroit d'où vous suppose» qu'est parti le bruit...

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